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DDV 664_Mise en page 1 12/12/16 14:48 Page1 LE DROIT DE VIVRE 664 | DÉCEMBRE

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LE DROIT DE VIVRE 664 | DÉCEMBRE 2016 PRIX DE VENTE : 8 € LE
LE DROIT
DE VIVRE
664 | DÉCEMBRE 2016
PRIX DE VENTE : 8 €
LE PLUS ANCIEN JOURNAL ANTIRACISTE DU MONDE
DOSSIER
LES PSEUDO-
ANTIRACISTES
Qui honorer
avec le nom des rues ?
Musulmans de France,
un rapport explosif
Les réfugiés : Allemagne,
Roanne, Ivry, Dieulefit
© Benjamin Regnier/DR

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DDV 664_Mise en page 1 12/12/16 14:48 Page3 Alain Jakubowicz / Président de la Licra

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DDV 664_Mise en page 1 12/12/16 14:48 Page3 Alain Jakubowicz / Président de la Licra ÉDITO

Alain Jakubowicz / Président de la Licra

ÉDITO

© Sylvain Gripoix
© Sylvain Gripoix

LICRA DDV

n°664

décembre 2016

• Fondateur : Bernard Lecache

• Directeur de la publication :

Alain Jakubowicz

• Directeur délégué :

Roger Benguigui

• Rédacteur en chef :

Antoine Spire

• Comité de rédaction :

Christian Avocat, Karen Benchetrit, Roger Benguigui, Michèle Colomès, Georges Dupuy, Michel Juffé, Marina Lemaire, Alain Lewkowicz, Justine Mattioli, Stéphane Nivet, Monique Ollier, François Rachline, Raphaël Roze, Gertrud Sabrow, Ourida Sayad, Evelyne Sellés- Fischer, Mano Siri.

• Coordinatrice rédaction :

Mad Jaegge

• Éditeur photo : Guillaume Krebs

• Photo de couverture :

© Eric Gaillard / Reuters

• Abonnements : Patricia Fitoussi

• Maquette et réalisation :

Micro 5 Lyon. Tél. : 04 37 85 11 22

• Société éditrice : Le Droit de vivre 42, rue du Louvre, 75001 Paris Tél. : 01 45 08 08 08 E-mail : ddv@licra.org

• Imprimeur :

Riccobono Offset Presse 115, chemin des Valettes,

83490 Le Muy

• Régie publicitaire :

OPAS - Hubert Bismuth

41, rue Saint-Sébastien,

75001 Paris

Tél. : 01 49 29 11 00 Les propos tenus dans les tribunes et interviews ne sauraient engager la responsabilité du « Droit de vivre » et de la Licra. Tous droits de reproduction réservés ISSN 09992774 - CPPAP : 1115G83868

Les faux amis de l’antiracisme

L a lutte contre le racisme a aussi ses mystifica- teurs. La période est faste pour eux. Le climat

de peur, de tensions et de surenchères que nous connaissons autorise tous les détournements, même des causes les plus justes, au profit d’entreprises identitaires et communautaristes. Une captation d’héritage est en cours. Il est temps de la dénoncer et d’y mettre un terme, au risque de voir remiser très prochainement aux antiquités nationales les valeurs universelles inscrites au fronton de nos écoles et de nos mairies. Prétendument engagés contre les discriminations et le racisme, ces faussaires sont aujourd’hui organisés en collectifs, associations, ou même partis

politiques. Dans les faits, la lutte contre le racisme n’est pour eux qu’une façade qui peine à masquer leur hostilité aux valeurs de la République. Où est l’antiracisme dans la préparation méthodique

de la concurrence des mémoires ? Instrumentaliser

l’esclavage, la traite et la co-

lonisation n’est assurément

pas le meilleur moyen de pro-

mouvoir la fraternité. Mais

cette logique va même plus

loin car elle organise le « choc des identités », à l’instar de

Houria Bouteldja, porte-parole des Indigènes de la République, qui refuse de se rendre à Auschwitz tant que « l’histoire et la vie des damnés de la terre resteront un détail » pour le « Blanc ».

Où est l’antiracisme dans la politisation permanente,

à l’extrême, de tous les combats ? Non, la lutte

contre le racisme n’est ni anti-impérialiste, ni anti-

capitaliste, ni afro-féminisite… Elle se suffit à elle-

même, et vouloir l’affilier à des écuries idéologiques,

c’est la pervertir et l’affaiblir. C’est aussi abuser de la confiance des victimes et servir tout sauf leurs intérêts et leurs droits.

Où est l’antiracisme dans l’organisation de ce « camp d’été décolonial » réservé aux victimes du

« racisme d’Etat » et, de fait interdit, aux Blancs ?

Comme si, en France, nous vivions sous l’empire de lois scélérates inspirées par le régime de Vichy ou l’Afrique du Sud de l’apartheid. Il faut être sa- crément audacieux pour faire croire que c’est en organisant des symposiums « racisés », reposant sur une forme de ségrégation, qu’on lutte contre le

racisme. Où est l’antiracisme dans le concept d’is- lamophobie, devenu la vitrine « grand public » de l’Islam politique, et destiné en réalité à défendre une religion bien davantage que les musulmans eux-mêmes ? Non, la fermeture d’une mosquée salafiste n’est pas un acte raciste, pas plus que l’expulsion d’un imam prêchant de violer les lois de la République

ou les dispositions prises au titre de l’état d’urgence. Oui, on a le droit de considérer librement, dans notre pays, sans pour autant vouloir légiférer sur la taille et la couleur des vêtements, que le burkini est un accoutrement médiéval qui fait régresser les droits des femmes de plusieurs siècles.

A la Licra, nous combattons le racisme, pas le blas-

phème. Quand nous sommes partie civile aux côtés

de ce septuagénaire musulman agressé en tant que

tel le lendemain de l’attentat de Saint-Etienne-du- Rouvray, nous défendons l’idée que nul ne peut être inquiété en raison de sa religion. Mais pas l’idée que

les religions seraient à l’abri de toute critique, qui plus est lorsqu’elles sont mises au ser- vice de la haine et de la terreur. Ce glissement serait un danger

pour notre régime de libertés, qui conduirait à rétablir un ordre moral et obscu- rantiste dont chacun connaît son hostilité aux Lu- mières. L’antiracisme est aujourd’hui dévoyé par ces faux amis qui le trahissent pour le retourner contre nos valeurs. Ces pseudos-combattants de la lutte contre

les discriminations sont les chevaux-légers de l’eth- nicisation de la société, du communautarisme, de l’islam politique. Face à ce repli identitaire fondé sur la couleur de peau et la religion, l’extrême droite a beau jeu d’agiter les fantasmes d’une France blanche et catholique.

Il n’y a pas de fatalité à voir la République prise au

piège de cette « tenaille identitaire ». Nous avons les moyens d’y répondre en sortant de l’inertie, du silence et du conformisme. C’est le sens de l’appel « Pour la République et pour la France », lancé et soutenu par la Licra, et que vous pouvez signer, si vous ne l’avez pas déjà fait, à l’adresse :

www.pourlarepublique.fr.

« LA LUTTE CONTRE LE RACISME N’EST NI ANTI-IMPÉRIALISTE, NI ANTI- CAPITALISTE, NI AFRO-FÉMINISTE… ELLE SE SUFFIT À ELLE-MÊME. »

DÉCEMBRE 2016

NI ANTI-IMPÉRIALISTE, NI ANTI- CAPITALISTE, NI AFRO-FÉMINISTE… ELLE SE SUFFIT À ELLE-MÊME. » DÉCEMBRE 2016 3

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NI ANTI-IMPÉRIALISTE, NI ANTI- CAPITALISTE, NI AFRO-FÉMINISTE… ELLE SE SUFFIT À ELLE-MÊME. » DÉCEMBRE 2016 3

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© Guillaume Krebs

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« AU NOM DE LA LUTTE CONTRE UN IMPENSÉ “POSTCOLONIAL” DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE, DES MUSULMANS DÉFENDENT LES MUSULMANS, ET DES NOIRS DÉFENDENT LES NOIRS. »

SOMMAIRE DDV

Antoine Spire / Rédacteur en chef

Les pseudo- antiracistes et l’accueil des réfugiés

I ls affirment lutter contre le racisme et dénoncent, avec une présence insistante sur les réseaux so- ciaux, préjugés, agressions et discriminations pra- tiqués à l’encontre des Noirs et des musulmans. Ne devrions-nous pas nous réjouir de ce renfort dans la lutte antiraciste ? Hélas, leur combat est délibérément communautaire :

des musulmans défendent les musulmans et des Noirs défendent les Noirs ! Ce faisant, ils sont per- suadés de lutter contre un impensé postcolonial qui affecterait toute la société française. Comme Eric Zemmour, ils essentialisent la culture française ; mais si lui l’encense, eux la rejettent au prétexte qu’elle ne pourrait être qu’exclusive et « excluante ».

Ils traitent de racistes tous ceux qui critiquent la re- ligion musulmane, au motif que ce serait la religion des opprimés et des exclus du système. Ils sont obsédés par la question des origines et ne jugent autrui qu’en fonction de son identité supposée. Certains d’entre eux font de tous les Blancs des ad-

avalisant par là même

l’idée de l’existence d’un racisme anti-Blancs. Voulant politiser leurs luttes, ils parlent d’un Etat néocolonial, sinon raciste. Ne leur en déplaise, s’il y a encore dans certains corps de l’Etat des dérives racistes, notamment chez certains policiers, c’est que la société civile qui se reflète dans les services étatiques reste encore gan-

versaires, sinon des racistes

LE

MOT

grenée par un racisme sociétal qu’on est loin d’avoir éradiqué. Mais si on peut porter toutes sortes de cri- tiques à l’appareil de l’Etat, on doit reconnaître que jamais la lutte contre tous les racismes n’a été aussi bien accompagnée par l’Etat, qui traque le racisme en justice et sur les réseaux sociaux. Ce qui est inquiétant, c’est le refus de ces organisa- tions de combattre l’antisémitisme. Impossible pour elles de prendre acte du fait qu’à nouveau, la haine des juifs tue en France. Nous ne voulons pas les convaincre de ce qui fait la spécificité de l’antisé- mitisme, qui fait des juifs les « responsables de tous les malheurs du monde » : phénomène idéolo- gique permanent et récurrent de l’histoire de l’hu- manité, héritier d’une tradition multiséculaire ayant pris des formes variées, de l’antijudaïsme chrétien à la judéophobie antireligieuse des Lumières ou des premiers socialistes, puis de l’antisémitisme racial et nationaliste à l’antisionisme radical. Mais quand, à nouveau, certains de nos concitoyens sont assassinés uniquement parce qu’ils sont juifs, on pourrait imaginer que ces prétendus antiracistes soient au moins solidaires ! Et comment ne pas s’étonner aussi du silence de ces antiracistes prétendus dans le combat que mènent nombre de nos concitoyens pour accueillir un tant soit peu correctement les réfugiés qui demandent le droit d’asile en France. Ne pourrait-on pas rêver de voir tous ceux qui s’affirment engagés dans la défense des droits de l’homme se rassembler pour préserver la dignité de ces hommes et de ces femmes qui fuient la guerre et la famine pour survivre tout sim- plement ? Au lieu de cela, ces organisations chipotent et encouragent une atroce concurrence victimaire… Leur nouvel antiracisme prétendu « trie » et « sé- lectionne » parmi les victimes : il y a celles qu’on préfère défendre et celles qu’on préfère oublier ou stigmatiser. N’est-ce pas là puiser aux mêmes sources que le racisme ?

ÉDITORIAL p. 3 par Alain Jakubowicz

LE MOT p. 5 par Antoine Spire

ACTUALITÉS p. 7 à 15

• Migrants, exilés, réfugiés…

• Dieulefit. L’histoire continue

• Roanne choisit l’accueil

• Ivry face aux migrant(e)s

• A Berlin, la fraternité l’emporte

• La RATP, terreau islamiste, peine à faire le ménage

• La religion à guide ouvert

SOCIÉTÉ p. 33 à 35

CULTURE p. 45 à 56

LIVRES ENFANTS

• Pour l’Institut Montaigne,

THÉÂTRE

Histoires de guerre

un islam de France est possible

• Histoires de femmes,

pour jeunes lecteurs

• « 28 % des musulmans radicalisés ? Aberrant ! »

UNIVERSITÉS D’AUTOMNE

p. 37 à 39

INTERNATIONAL p. 40 à 41

• C’est encore loin, l’Amérique

post-raciale ?

• Crise des migrants et montée de l’extrême droite allemande

CHRONIQUE DE LA HAINE p. 42-43

histoires de voiles

• Faire le djihad au théâtre

EXPOSITION

• Namibie, premier génocide du XX e siècle

LIVRES

• Qu’avons-nous fait de la Shoah ?

• Une famille à l’ombre de Vichy

• Un charmant petit pays

• Quand Karine Tuil ne plaisante plus

• Une histoire de la tolérance

CINÉMA

• Proies de Daech

RAMATUELLE 2016

• Barbara Hendricks

VIE DES SECTIONS p. 55 à 62

• Portrait : Stéphane Louy,

un combat sans frontières

• La Licra, un bouclier pour les

minorités

• La Licra Nice au cœur du combat

DOSSIER p. 17 à 31 Les pseudos antiracistes

 

• La Marche de la fraternité

Au nom de la rue

BD

• Elie Wiesel : un hommage

 

• Vive Joséphine !

à l’écrivain

 

• L’Arabe du futur 3

• Prix Jean Pierre-Bloch

 

COURRIER p. 62

DÉCEMBRE 2016

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  • L’Arabe du futur 3 • Prix Jean Pierre-Bloch   COURRIER p. 62 DÉCEMBRE 2016
  • L’Arabe du futur 3 • Prix Jean Pierre-Bloch   COURRIER p. 62 DÉCEMBRE 2016

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© Gaël Turine / Agence VU

© Gaël Turine / Agence VU DDV 664_Mise en page 1 12/12/16 14:49 Page7 ACTUALITÉS MIGRANTS,

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/ Agence VU DDV 664_Mise en page 1 12/12/16 14:49 Page7 ACTUALITÉS MIGRANTS, EXILÉS, RÉFUGIÉS… «
ACTUALITÉS MIGRANTS, EXILÉS, RÉFUGIÉS…
ACTUALITÉS
MIGRANTS,
EXILÉS, RÉFUGIÉS…

« DES BÉNÉVOLES ÉCHANGENT PAR SMS ET PAGES FACEBOOK. PAS D’ÉROSION DES CONTRIBUTIONS. »

Bénévole débutant, on reçoit un message d’un inconnu qui sait que l’on a proposé son aide. Et c’est parti. Partout, ils s’organisent en col- lectifs ; ils apprennent en mar- chant ; ils agissent à hauteur d’homme pour alléger ou huma- niser le sort des exilés et placer les mineurs isolés hors de danger. Ils gagnent peu à peu en expertise. De tout âge, de tout quartier, de toute région, ils ont en partage de ne plus vouloir détourner le regard, de ne plus bougonner en s’en pre- nant à l’autorité « responsable ».

MIGRANTS ? RÉFUGIÉS ?

Certains s’en tiennent à une dé- finition juridique, estimant que

seuls ceux qui satisfont les critères du Haut-Commissariat aux réfu- giés des Nations unies (UNHCR) méritent de rester (même dehors), en attendant d’être officiellement déclarés « réfugiés ». Les autres n’ont rien à faire sur « nos » trottoirs, comme on l’a entendu cet automne dans le Nord parisien. D’autres parlent de migrants pour englober tous les déplacés. Certains, enfin, comme le réseau citoyen Collectif parisien de sou- tien aux exilé-e-s (CPSE), très actif dans le 19 e arrondissement de Paris, ne voient que des exilés qui ont payé, au prix de nuits glacées et de rafles musclées, l’inconséquence des politiques. Dignes héritiers de ceux qui sont restés indifférents au volontarisme zélé de l’administration française en d’autres temps ? Descendants reconnaissants issus de lignées pas 100 % gauloises ? Peu parlent politique, mais ils font mentir les manchettes qui se concentrent sur les grincheux, les racistes et les démagogues en cette période pré-électorale.

Le 22 janvier 2016, des bénévoles entrent dans le camp de Grande Synthe :

nettoyage des tentes abandonnées ; distribution de sacs d’oignons et de pommes de terre.

*

1. Plus de 11 400 personnes

auraient disparu en Méditer-

ranée depuis le naufrage au large de Lampedusa, en octobre 2013.

2. CAO : Centre d’accueil et

d’orientation. Le ministère de

l’Intérieur en dénombre 450. Ces structures temporaires d’accueil sont encadrées par des associations spécialisées, qui en assurent la gestion pour le compte de l’Etat. D’une capacité réduite, pour leur conserver une taille « humaine », elles fournissent à la fois un logement décent et un accompagnement administratif et social, pour des migrants en attente d’examen de leur demande d’asile.

Migrants, réfugiés… une querelle sémantique ?

Le terme « réfugié » a été défini par une convention de Genève signée en 1951.

« Le terme “réfugié” s’appliquera à toute personne […] qui, craignant d’être persécutée du fait de sa race [son origine], de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques, se trouve hors du pays dont elle a la nationalité, et qui ne peut ou, du fait de cette crainte, ne veut se réclamer de la protection de ce pays. »

Le dictionnaire Larousse définit un « migrant » comme toute personne qui effectue une migration, c’est-à-dire qui se déplace volontairement dans un autre pays ou une autre région « pour des raisons

économiques, politiques ou culturelles ».

M.O.
M.O.

… une mobilisation citoyenne discrète mais omniprésente

Monique Ollier.
Monique Ollier.

P our cent personnes qui esti- ment que l’on n’a pas à ac-

cueillir les migrants et dont les vociférations sont reprises par les médias, combien décident que la solidarité doit l’emporter ? Frappés par la cécité des man- chettes haineuses ou alarmistes, des milliers de bénévoles préfèrent voir au coin de leur rue, dans leur village, des êtres humains qui viennent de loin et qui ont fait un voyage fatal à beaucoup de leurs compagnons (1) .

MOBILISATION

GÉNÉRALE

Près de Dunkerque déjà, où plus de 2 000 exilés avaient trouvé re- fuge, l’association Utopia 56, lan- cée par cinq Bretons, avait vite été rejointe par 3 000 bénévoles qui ont travaillé jour et nuit pour éviter la fermeture du camp hu- manitaire de Grande Synthe, contri- buer à sa reconnaissance par l’Etat, et organiser sa vie quotidienne de mi-2015 à janvier 2016. Combien de bénévoles ont fait de même dans la « jungle » de Calais, autour des associations l’Auberge des Migrants et Salam en particulier ? Cet automne, le campement pa- risien de Jaurès-Stalingrad a éga- lement mobilisé des centaines de volontaires. Enfin, en novembre, après les dé- mantèlements de Calais et de Paris, des pages Facebook sont immédiatement apparues, tradui- sant une rapide mobilisation ci- toyenne autour des Centres d’ac- cueil pour le droit d’asile (Cada) en région et du centre parisien de la Chapelle. (Lire pages suivantes, l’accueil à Ivry, Dieulefit, Roanne.)

APPRENDRE

EN MARCHANT

Etudiants, chefs d’entreprise, retrai- tés, salariés, ces bénévoles échan- gent par SMS et pages Facebook. Pas de temps perdu en réunion, pas d’érosion des contributions.

gent par SMS et pages Facebook. Pas de temps perdu en réunion, pas d’érosion des contributions.

DÉCEMBRE 2016

gent par SMS et pages Facebook. Pas de temps perdu en réunion, pas d’érosion des contributions.

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ACTUALITÉS

Dieulefit, l’histoire continue

Soixante-dix ans après leur histoire singulière de résistance civile pendant la Deuxième Guerre mondiale, les Dieulefitois se mobilisent pour accueillir une famille syrienne…

Mano Siri. *
Mano Siri.
*

1. Anne Lachens est la petite-fille de Catherine Krafft, l’une des fondatrices de Beauvallon qui, avec Marguerite Soubeyran et Simone Monnier, œuvrèrent pour accueillir nombre de réfugiés - surtout des enfants - juifs, auxquels elles offrirent non seulement un asile, mais aussi un cadre de vie où grandir, recevoir une éducation et être heureux malgré la séparation familiale.

Les réfugiés de Taizé. Dans les bras de Fatima, Sidal, tout juste 1 an, sourit à frère Hervé qui accompagne cette famille syrienne musulmane, arrivée le 27 avril dernier.

D ieulefit n’est pas un petit bourg comme les autres.

D’aucuns diraient un village, mais avec une vraie librairie – Sauts et Gambades –, un ci- néma d’art et d’essai – Le La- bor –, une salle de spectacle – La Halle –, une belle bibliothèque, un collège, une école de mu- sique… et, surtout, une histoire singulière, celle de l’école de Beauvallon et d’une résistance civile exceptionnelle lors de la Deuxième Guerre mondiale, qui lui fit protéger des centaines d’hommes, de femmes, d’en- fants, réfugiés de l’Allemagne nazie, réfractaires du STO, ar- tistes et… juifs. On ne les appe- lait pas « migrants ».

AU DÉPART D’ALEP

Soixante-dix ans après, des Dieu- lefitois se sont mobilisés pour accueillir une famille de réfugiés syriens originaires d’Alep, qui

fuyait les assassins de Daech et de Bachar El Assad. Tout commence en octobre 2015 :

une habitante vient voir le maire, Mme Priotto, pour obtenir une attestation pour « inviter » une famille syrienne. Aussitôt, asso- ciations et élus se concertent pour anticiper l’arrivée de ces réfugiés. Car il faut se préparer, c’est là le secret, me diront tous les inter- venants de cette opération. Déci- der qui ferait quoi, qui pouvait faire quoi, qui devait faire quoi… Mars 2016, ils sont annoncés, une famille de cinq personnes :

c’est le branle-bas de combat. Mais c’est seulement le 30 avril que deux minibus, prêtés par l’école de Beauvallon, se rendront à l’aéroport de Lyon pour les ac- cueillir après une attente inter- minable, où on comprend que

« “IL FAUT SE PRÉPARER, C’EST LE SECRET”, DIRONT TOUS LES INTERVENANTS DE CETTE OPÉRATION D’ACCUEIL DES RÉFUGIÉS. »

© Pierre Hybre/Myop
© Pierre Hybre/Myop

jusqu’au dernier moment, ils se sont fait racketter, exploiter, me- nacer à Istanbul, point d’entrée obligé vers la France. Quand ils descendent de l’avion, éberlués d’être là, ce sont sept personnes qu’il faut prendre en charge : une jeune femme, la mère, quatre enfants (une fille et trois garçons), et un couple de personnes âgées, les grands- parents. Le mari de la jeune femme, père des enfants, a été tué. Cela fait quatre ans qu’ils sont en fuite, sans scolarité, sans vie normale, sans travail, sans logis fixe.

UNE URGENCE

MULTIFORME

L’urgence est multiple : les hé-

berger, d’abord, trouver un loge- ment provisoire mais convenable, qu’il faut meubler d’urgence. Ce sera celui du maître-nageur,

à côté de la maternelle.

Il faut aussi des vêtements pour les enfants et, tous les jours, four- nir des repas ou des provisions pour qu’ils puissent cuisiner. « Tout le monde s’y met », dit

Anne Lachens (1) , la maire adjointe qui coordonne un peu l’opération :

elle insiste sur ce travail collectif nécessaire pour accueillir des ré- fugiés et pourvoir à leurs besoins immédiats, qui vont de l’admi- nistratif au scolaire, en passant par les soins médicaux et l’al- phabétisation. Toutes les associations travaillent de concert ; et des particuliers (boulangers, médecins, habitants) font des dons quotidiens pour que « la famille syrienne », comme on l’appelle ici, puisse passer les premières semaines et se sentir enfin en sécurité. Cela fait maintenant bientôt six mois qu’ils sont là : la mère et les enfants viennent d’emménager dans un grand appartement, les grands-parents sont logés ailleurs ; les enfants vont à l’école depuis la première semaine de leur arri- vée, sont inscrits aux stages du centre aéré, apprennent le français rapidement et bénéficient, grâce

à l’accompagnement administratif

de la Ville et des associations, de la protection subsidiaire. La vie reprend.

administratif de la Ville et des associations, de la protection subsidiaire. La vie reprend. ● 8

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administratif de la Ville et des associations, de la protection subsidiaire. La vie reprend. ● 8

LICRA DDV

© C G Veron

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Roanne choisit l’accueil

Quand tout un village, Saint-Denis-de-Cabanne (Loire), se prépare, dans la sérénité retrouvée, à accueillir, une centaine de migrants.

Christian Avocat, Licra du Roannais.

V enant des services de l’Etat, sans aucune concertation

préalable, l’information est arri- vée fin août au maire : sa com- mune avait été retenue pour ac- cueillir un groupe d’une centaine de migrants. Le maire, René Valorge, qui a bien voulu recevoir une délégation roannaise de la Licra, ce vendredi 4 novembre, a retracé pour nous les événements qui ont suivi.

TRANSPARENCE

Après avoir mis au courant son conseil municipal et fortement débattu, le maire fait le choix de la transparence, non seulement à l’égard de ses collègues, mais aussi à l’égard des habitants, en prenant l’initiative d’une réunion publique au cours de laquelle toutes les questions pouvaient être posées.

COMITÉ CITOYEN DE VEILLE ET DE SUIVI

C’est à l’issue de cette réunion pendant laquelle se sont exprimées des positions extrêmes de rejet, aux relents racistes, manipulées de l’extérieur, que le maire a

choisi de mettre en place un comité citoyen de veille et de suivi de l’accueil des migrants. Le comité est riche aujourd’hui d’une centaine de personnes vo- lontaires, ce qui est remarquable dans une commune de 1 300 ha- bitants. Tous les sujets sont abor- dés : la sécurité, l’alphabétisation, le sport, le suivi administratif… Les valeurs d’accueil, de solida- rité, de respect des différences qui sont au cœur du pacte répu-

blicain ont servi de ciment aux réactions de la population, qui ne s’est pas laissée abuser par les manifestations de groupes ex- trêmes toujours prompts à ex- ploiter les inquiétudes de leurs concitoyens. Notre groupe de la Licra est venu dire son soutien au maire pour avoir impulsé une réponse col- lective, sereine et responsable, à l’accueil de migrants dans sa commune.

50 nuances de solidarité

- Transférer les fruits d’une collecte alimentaire avec sa voiture ;

- s’improviser prof de français ;

- se coucher tard pour récupérer les invendus de pain auprès de boulangers solidaires ;

- se lever un peu tôt pour servir des petits déjeuners ;

- transporter vêtements et produits de toilette récoltés lors de pots organisés dans un quartier avec la camionnette de son entreprise ;

- proposer une douche ;

- accueillir quelqu’un quelques jours sur son canapé ou dans une chambre libre parce qu’il sort d’une hospitalisation ;

- dessiner une affichette qui invite voisins et amis à une « picole solidaire » pour alimenter une cagnotte d’entraide… Tel un virus d’humanité, l’entraide gagne les cercles d’amis, les faubourgs, les immeubles, les entreprises.

M.O.
M.O.

LES SOUTIENS

La mairie, le CCAS, les associations Espoir, Soutien et Partage, l’association socio-culturelle protestante, les Restos du Cœur, l’association d’alphabétisation, les bénévoles de l’Aide aux devoirs…

les Restos du Cœur, l’association d’alphabétisation, les bénévoles de l’Aide aux devoirs… DÉCEMBRE 2016 9

DÉCEMBRE 2016

les Restos du Cœur, l’association d’alphabétisation, les bénévoles de l’Aide aux devoirs… DÉCEMBRE 2016 9

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© Julien Beller

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© Julien Beller DDV 664_Mise en page 1 12/12/16 14:49 Page10 ACTUALITÉS Ivry face aux migrant(e)s

ACTUALITÉS Ivry face aux migrant(e)s

En janvier, la municipalité d’Ivry-sur-Seine va recevoir 350 migrants :

130 familles et couples, et 70 femmes isolées, avec ou sans enfants.

et couples, et 70 femmes isolées, avec ou sans enfants. Ourida Sayad. « LE TISSU ASSOCIATIF
Ourida Sayad.
Ourida Sayad.

« LE TISSU ASSOCIATIF IVRYEN S’ORGANISE AVEC LA LICRA POUR SOUTENIR LE PROJET. »

L’ initiative a été annoncée lors d’une conférence de presse,

le 6 septembre dernier, par la maire de Paris, Anne Hidalgo, et le maire d’Ivry, Philippe Bouys- sou. Le bâtiment dédié à l’accueil des 350 migrants, situé en bor- dure de Vitry-sur-Seine, est une ancienne usine des eaux appar- tenant à la municipalité de Paris.

UNE STRUCTURE FINANCÉE PAR L’ETAT…

L’association Emmaüs-Solidarité s’est vue confier la gestion de cette structure, dans les conditions

pré-évaluation sera effectuée par les travailleurs sociaux d’Emmaüs Solidarité et par l’OFII (l’Office français de l’immigration et de l’intégration). La population masculine céliba-

taire restera porte de la Chapelle ; les femmes et les familles seront envoyées à Ivry, où 71 emplois seront créés avec le pôle emploi du Val-de-Marne. Le tissu associatif ivryen s’orga- nise avec la Licra pour soutenir le projet. « C’est important d’or- ganiser l’accueil des étrangers,

ils ont le droit de demander l’asile

des étrangers, ils ont le droit de demander l’asile  Plan d’architecte du futur centre d’accueil

Plan d’architecte du futur centre d’accueil de migrants.

*

1. Le centre ivryen comportera plusieurs unités de vie. Un espace de bien-être pour travailler l’estime de soi (massage, coiffeur, esthéti- cienne) ; un lieu de distribution pour choisir ses vêtements ; un atelier cuisine et un pôle santé, en partenariat avec Médecins du monde et Gynéco sans frontière.

qui avaient été retenues pour un premier établissement qui vient d’ouvrir porte de la Chapelle, dans une ancienne friche de la SNCF, pour des hommes majeurs – ils seront hébergés pendant quelques jours, puis redirigés vers un Centre d’accueil de deman- deurs d’asile (Cada). Le second est donc à Ivry-sur- Seine, dont le maire a obtenu 50 places pour sans-abri ivryens dans ce nouveau foyer. « Je suis ravi de participer, avec Anne Hi- dalgo, à la création de ce centre financé par l’Etat. Je suis fier d’avoir pris cette décision », se réjouit Philippe Bouyssou.

… ET SOUTENUE PAR LES ASSOCIATIONS ET LA LICRA

Les réfugiés devront se présenter à la porte de la Chapelle. Une

en France, selon la Convention de Genève de 1951. Cette hospi- talité est aussi un élément fon- dateur de la République fran- çaise », déclare Valentin Wolf, président de la Licra d’Ivry.

UNE FÊTE POUR RASSEMBLER

La réaction des Ivryens est plutôt partagée. « Je suis contente qu’Ivry

fasse cela. Je suis allée à la réunion publique du maire. Et ça m’a ré- confortée ! », se félicite Amélie.

« Ils ne viennent pas manger dans

notre assiette. Lorsque votre pays

est en guerre, le premier réflexe

que vous avez, c’est de fuir. S’il y

a des habitants qui sont contre,

c’est parce qu’ils sont individua-

listes », regrette Michel. D’autres Ivryens sont moins en- thousiastes. « Je n’ai pas voté pour Hidalgo, donc je n’ai pas à

subir cela. Je paie les impôts à

Ivry, et non à Paris. On nous dit que le projet est financé par l’Etat, mais je n’y crois pas », s’emporte Sam. « Je suis scandalisé ! On doit s’occuper d’abord des sans- abri fixes. Il y a quinze jours, j’ai rencontré un SDF. J’ai appelé toutes les structures, et aucune ne l’a accepté », s’indigne Pascal. C’est pour cela qu’Antoine Spire

a proposé, au nom de la Licra,

d’organiser une fête, un grand rassemblement pour « convaincre ceux qui sont réticents. La peur

est forte, et il faut les rassurer », affirme-t-il. Du côté des politiques, la gauche dans son ensemble soutient le pro-

jet. En revanche, le député MRC (Mouvement républicain citoyen) Jean- Luc Laurent émet quelques réserves. « L’accueil des migrants est une nécessité, la France est une terre d’asile. Mais il n’y a pas eu de concertation. De plus, Ivry n’est pas la meilleure locali- sation. Cette ville est déjà dans la solidarité à l’égard des démunis, alors que d’autres communes riches ne le sont pas. Par ailleurs, je préfère des structures plus réduites. Il faut créer des camps avec une centaine de personnes au maxi-

mum. Et enfin, je suis pour que tout cela soit centralisé par l’Etat », déclare Jean- Luc Laurent. La droite locale est contre ce pro- jet. Elle a lancé une pétition qui compte 76 signatures. Elle déplore

le manque de concertation. « Avec

la crise économique, on ne peut pas se permettre d’accueillir les migrants, car on n’a pas de postes

à leur offrir. Et le travail est un facteur d’intégration », explique Sébastien Bouillaud, président du groupe les Républicains et du

Centre au conseil municipal d’Ivry-sur-Seine. Le débat fait rage à Ivry ; et la Licra joue sa partie avec discer- nement.

d’Ivry-sur-Seine. Le débat fait rage à Ivry ; et la Licra joue sa partie avec discer-

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d’Ivry-sur-Seine. Le débat fait rage à Ivry ; et la Licra joue sa partie avec discer-

LICRA DDV

© Kai Pfaffenbach / Reuters

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/ Reuters DDV 664_Mise en page 1 12/12/16 14:49 Page11 A Berlin, la fraternité l’emporte A

A Berlin, la fraternité l’emporte

A Berlin, il y a des centaines de réseaux - indépendants, ou en relation avec des organismes d’Etat et des institutions comme la Croix-Rouge, ou des églises.

et des institutions comme la Croix-Rouge, ou des églises. Gertrud Sabrow traduction Alain David . Gertrud

Gertrud Sabrow traduction Alain David.

Gertrud et Martin Sabrow

sont professeurs, elle d’anglais et de français, lui d’histoire. Wannsee est un quartier de Berlin où, le 20 janvier 1942, fut décidée la Solution finale. Le témoignage de Gertrud Sabrow (lire ci-contre) dépeint une Allemagne qui s’inscrit avec enthousiasme dans le

« Wir schaffen das » d’Angela

Merkel (qui, selon un sondage de septembre, bénéficie encore de la confiance de 44 % des Allemands). Il existe une autre Allemagne : le magazine

« Stern » du 20.10. 2016, sous

le titre « Sachsen, ein Trauerspiel » (la Saxe, une catastrophe), un dossier, véritable brûlot, sur le cas particulier du Land de Saxe, où la justice dysfonctionne, où les manifestations racistes du mouvement Pegida se multiplient, où la police protège les néo-nazis, où le parti populiste AfD atteint plus de 20 %, où des foyers de demandeurs d’asile sont brûlés et des immigrés régulièrement attaqués.

«L e fait de m’être impliquée dans l’aide aux réfugiés

[…] ne fait pas de mon cas une exception héroïque. Presque tous les retraités que je connais ont pris en charge une personne ou une famille, en donnant des cours de langue, en aidant pour les dé- marches auprès des autorités, en s’occupant des enfants, en orga- nisant des cafés interculturels, des excursions, des visites de mu- sée et d’exposition. « Il y a à Berlin des centaines de réseaux, indépendants ou en relation avec des organismes d’Etat et ins- titutions comme la Croix-Rouge ou des Eglises. Martin prétend que les demandeurs d’asile sont une chance pour les retraités. So what !

LES CLASSES « DE BIENVENUE »

« J’ai pour ma part choisi une ac-

tion en rapport avec mon ancien métier de professeur : depuis un an, j’enseigne dans un foyer de réfugiés de Wannsee, à un groupe aux origines et religions diverses, venant de Syrie, d’Afghanistan

ou d’Irak, qui parlent arabe, kurde ou persan. Tous ne sont pas mu- sulmans, beaucoup sont yezidis. Les groupes se sont modifiés au

cours de cette année. Les jeunes et les enfants sont allés, après quelques

mois, dans des classes dites « de bienvenue » (Willkommensklassen), où ils devraient rester un an avant d’intégrer le circuit scolaire.

« Par ailleurs, je fais de l’alphabé-

tisation d’un groupe d’adultes dont beaucoup ne savent ni lire ni écrire dans leur propre langue, et n’ont aucune idée des techniques d’ap- prentissage. Mais ils sont d’une bonne volonté incroyable, abso- lument heureux et reconnaissants d’être acceptés par nous.

« C’est là ce qui me fascine : les

demandeurs d’asile ou réfugiés cessent d’être une masse ano- nyme, ils ont des visages et des personnalités. En échangeant avec eux, je reçois une chaleur humaine et une reconnaissance que je n’ai jamais eues lors de mon activité d’enseignement.

INTRODUIRE UN PEU DE NORMALITÉ

« D’autre part, il s’agit d’intro-

duire dans cet asile de réfugiés – et les deux foyers de Wannsee, bien que petits, comptent parmi les plus beaux et les plus calmes de Berlin – quelque chose qui s’apparente à un monde normal. Beaucoup des bénévoles les plus âgés (il y a aussi des jeunes) ex- pliquent que leur propre expé- rience de réfugiés, de la guerre ou de la RDA, les a marqués, et que c’est pour cela qu’ils veulent

les a marqués, et que c’est pour cela qu’ils veulent apporter leur aide. De façon générale,

apporter leur aide. De façon générale, le message de ceux qui aident est le suivant : “Tout va si

bien pour nous, nous voulons partager un peu de notre bien- être et de notre bonheur.” « A Wannsee, justement, une lo- calité plutôt bourgeoise, l’enga- gement est incroyable. Les trois Eglises – protestante, catholique et baptiste – se sont unies en une Ligue œcuménique de bienvenue

(Ökumenisches Willkommens- bündnis, ÖWB) offrant un cadre pour l’organisation et le finance- ment des propositions d’aide, les volontaires à l’aide étant natu- rellement tous bénévoles.

RETOUR SUR

EXPÉRIENCE

« Demain après-midi j’accompa- gnerai un groupe de femmes à un ErzählCafé – café où l’on raconte –

bien équipé, et qui forme les de- mandeuses d’asile aux métiers tech- niques et scientifiques. Je suis cu- rieuse de voir ce que ça va donner. « J’ai par ailleurs fait la connais- sance d’une réfugiée arrivée de Téhéran qui respire la joie de vivre et la gentillesse, et qui, parce qu’elle était journaliste et militait pour les droits de la femme, est restée trois ans en prison : c’est à peine si j’ai pu croire ce qu’elle m’a raconté. »

Hanau (Allemagne), septembre 2015 :

un volontaire donne un cours d’allemand à des réfugiés dans un gymnase où ils sont hébergés.

: un volontaire donne un cours d’allemand à des réfugiés dans un gymnase où ils sont

DÉCEMBRE 2016

: un volontaire donne un cours d’allemand à des réfugiés dans un gymnase où ils sont

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ACTUALITÉS

La RATP, terreau islamiste, peine à faire le ménage

Si, officiellement, l’entreprise ne détient plus le record d’employés radicalisés en France, comme c’était le cas jusqu’en 2015, il est impossible de le vérifier. Selon des témoignages accablants, rien ne serait vraiment réglé.

Raphaël Roze.
Raphaël Roze.

S amy Amimour, l’un des ka- mikazes du 13 novembre

2015, a travaillé à la RATP. Lorsqu’on a appris la nouvelle, il y a un an, les médias se sont intéressés au personnel de la Ré- gie. Elle semblait détenir le re- cord du nombre de fichés « S » et radicalisés, notamment parmi les 17 000 conducteurs de bus. Christophe Salmon, secrétaire gé- néral de la CFDT-RATP, confiait au « Parisien » : « Il existe chez nous des déviances graves. On a laissé s’installer un système où certains agents refusent de saluer une femme, arrivent en retard pour faire leur prière ou prient sur place. » A la même époque, une employée – elle-même mu- sulmane – témoignait ainsi :

« Cela a commencé il y a cinq ou six ans. Quelques-uns auxquels je faisais la bise ont refusé de m’embrasser

» En principe, l’entreprise a pris le taureau par les cornes et le problème est réglé. La vérité paraît pourtant éloignée de cette version officielle. Les causes de la dérive fonda- mentaliste sont connues. D’abord, la RATP a massivement embauché, au début des années

2010, des « grands frères » (mu- sulmans pratiquants) pour éviter les dégradations de bus et incivi- lités dans les zones sensibles d’Ile-de-France. Le service public a d’ailleurs pour vocation de favoriser la mixité ethnique. Mais la régie a sans doute manqué de discerne- ment dans la sélection des nou- veaux venus. Enfin, les agents en question, une fois installés, sont difficilement éjectables du fait d’un statut très protecteur. Tout cela a conduit à la « com- munautarisation » d’une partie du personnel.

ZONES D’OMBRE DANS LA COMMUNICATION…

Après les informations parues dans la presse fin 2015, la PDG, Elisabeth Borne, a annoncé des licenciements. Elle a insisté sur son intransigeance en termes de laïcité, et nommé un « délégué général à l’éthique » chargé d’en- rayer le fondamentalisme. Ce der- nier, Patrice Obert, n’a pas eu « le temps » de nous parler. Mais la RATP nous fait savoir que les comportements indésirables

© Cyrus Cornut/Picture tank
© Cyrus Cornut/Picture tank

« UN MANQUE DE DISCERNEMENT À L’EMBAUCHE ET UN STATUT TRÈS PROTÉGÉ ONT CONDUIT À LA COMMUNAUTARISATION D’UNE PARTIE DU PERSONNEL. »

concernent « à peine 0,1 % des effectifs » et feraient l’objet de

« sanctions systématiques ». Le hic, c’est que l’entreprise ne commu- nique pas précisément sur cette affaire. On ignore quel est le nom- bre d’individus sanctionnés ou re- merciés depuis novembre 2015. Et nul ne sait combien de fichés « S » étaient membres du person-

nel

…ET OMERTA

EN INTERNE

Les chauffeurs que nous avons interrogés sont formels : les vio- lences graves sont rarissimes ; par contre, l’islamisme est tou- jours aussi répandu et les alter- cations fréquentes. Une juriste haut placée dans l’en- treprise révèle anonymement que « l’omerta règne, car certains n’hésitent pas à intimider » les employés – et surtout les cadres. Dans des ateliers de maintenance, à la Plaine-Saint-Denis ou ailleurs, les accrochages verbaux et même physiques seraient monnaie courante à propos des prières quotidiennes et du prosélytisme. Notre interlocutrice ajoute que « la dissimulation est souvent de mise : les candidats à un poste de conducteur s’habillent à l’eu- ropéenne, sont rasés, serrent la main des femmes, etc., jusqu’à la fin de leur période d’essai. » Puis ils se sentiraient invulnérables et adopteraient une attitude pro- vocante. Ils refuseraient notam- ment de prendre le volant si une conductrice l’a « souillé » avant eux.

et combien le sont encore.

À SAVOIR

Un « Guide de la laïcité » avait été édité dès 2013 En 2013, la radicalisation

à la RATP inquiétait déjà la

direction, même si les médias n’en parlaient pas encore. Un guide destiné surtout aux

managers du terrain a été distribué afin de les aider

à gérer les situations liées

à la pratique religieuse.

Il y était notamment indiqué que les prières étaient

interdites sur les lieux de travail. Cela n’a pas enrayé certaines dérives.

Conductrice de la ligne 2 du

métro parisien.

DÉCEMBRE 2016

travail. Cela n’a pas enrayé certaines dérives.  Conductrice de la ligne 2 du métro parisien.

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travail. Cela n’a pas enrayé certaines dérives.  Conductrice de la ligne 2 du métro parisien.
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ACTUALITÉS/ Entreprise La religion à guide ouvert

Le ministère du Travail vient de présenter son guide du fait religieux dans les entreprises privées. Pratique et plutôt bien accueilli, le vade-mecum comporte 39 questions-réponses destinées aux employeurs et aux salariés.

ne suscite aucun enthousiasme managérial. Et que Paprec, le nu- méro un du recyclage, qui a pros- crit toute manifestation religieuse, n’a pas attendu la loi Travail. « Je ne suis pas sûre qu’au- jourd’hui, les salariés soient prêts à laisser leurs croyances reli- gieuses à la porte des entre- prises », note Aline Crépin, la directrice RSE (Responsabilité sociale et environnementale) du groupe Randstad, et coresponsable de l’Observatoire du fait religieux en entreprise (OFRE). En 2016, selon la dernière enquête de l’OFRE, 65 % des salariés in-

Georges Dupuy.
Georges Dupuy.

H osannah ! Le 3 novembre 2016, Miriam El Khomri, la

ministre du Travail, a présenté officiellement son « Guide pra- tique du fait religieux dans les entreprises privées » (lire pro- gramme p. 15). Certes, à l’heure du bouclage du « Droit de Vi- vre », le document devait encore être soumis aux partenaires so- ciaux. Nul doute que la version définitive ressemblera à celle de début novembre.

NEUTRALITÉ

Même avec quelques bémols (lire colonne ci-contre), l’accueil a été plutôt positif. Côté patronal, on s’est réjoui que le ministère ne souhaite pas en passer par une loi spécifique, et que le guide n’ait clairement « pas vocation à se substituer aux politiques managériales de l’entreprise ». Les syndicats, eux, sont plutôt contents. Le ministère a profité de la rédaction du guide pour dé- miner l’article L.1321-2-1 de la loi travail de Myriam El Khomri. Cet article donne la faculté aux employeurs d’instaurer dans leur règlement intérieur une neutralité conduisant à limiter l’expression

des convictions religieuses, mais aussi sociales et politiques, des salariés (lire focus p. 15). Le texte de novembre rappelle que, pour être licites, les restric- tions devront être « justifiées par la nature de la tâche à accomplir, les nécessités tirées du bon fonc- tionnement, ou l’exercice d’autres

FAIBLESSES

Si les juristes du ministère du Travail ont réalisé un travail de grande qualité pour rendre les réponses du guide les plus simples et claires possible, ils n’en sont pas moins restés au stade de la théorie générale. Mais pouvaient-ils faire autrement ? Toujours est-il que, pour avoir une réponse vraiment adaptée à sa situation, le manager ou le salarié devront tenir compte égale- ment de la taille de l’entreprise, de son activité, et des conditions économiques.

GD.
GD.

« JE NE SUIS PAS SÛRE QU’AUJOURD’HUI, LES SALARIÉS SOIENT PRÊTS À LAISSER LEURS CROYANCES RELIGIEUSES À LA PORTE DES ENTREPRISES. »

Aline Crépin, coresponsable de l’OFRE

libertés et droits fondamentaux. »

La mise au point suffira-t-elle à

calmer ceux qui voient dans la neutralité une possibilité supplé- mentaire donnée aux patrons de limiter la liberté syndicale ?

A la sortie du guide, seule la

CGT a vraiment donné de la voix,

qui a regretté que le document

ne considère le fait religieux en

entreprise que sous l’angle des problèmes à résoudre, sans réaf-

firmer que la liberté de religion était un principe fondamental. Alors que cette notion clé ouvre

le guide (lire colonne p. 12)

A noter que l’article L.1321.2-1

terrogés ont observé plusieurs manifestations religieuses sur leur lieu de travail, contre 50 %, en 2014. Le voile (21 % des de- mandes), les absences pour fête religieuse (18 %), l’aménagement

des horaires (14 %) ou la prière pendant les pauses (8 %) se règlent généralement par le dialogue.

DES MANAGERS

DÉMUNIS

Mais les faits religieux pouvant perturber l’organisation de l’en- treprise – la stigmatisation (7 %

des cas), le prosélytisme (6 %),

le refus de travailler sous les or- dres d’une femme (5 %) – repré- sentent toujours un tiers des cas problématiques. Ceux contre les- quels les managers – de plus en plus sollicités, 48 % d’interven- tions, le double de 2014 – se sen- tent désarmés. D’autant plus dé- munis que ces faits sont ceux de personnes déterminées (voir p. 10, l’article sur la RATP), prêtes à aller au clash, à saisir la justice ou le Collectif contre l’islamo- phobie en France.

DIALOGUE ET RECUL

Bien sûr, les managers ne sont plus en territoire totalement in- connu. Mais un tiers d’entre eux préfèrent encore ne rien faire plu-

L’espace prière

de l’aéroport

de Roissy.

© P Deliss/Godong/Photononstop
© P Deliss/Godong/Photononstop
ne rien faire plu-  L’espace prière de l’aéroport de Roissy. © P Deliss/Godong/Photononstop 1 4

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ne rien faire plu-  L’espace prière de l’aéroport de Roissy. © P Deliss/Godong/Photononstop 1 4

LICRA DDV

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ACTUALITÉS

© Alain Guilhot/Divergence
© Alain Guilhot/Divergence

tôt que de risquer d’être attaqués pour discrimination religieuse ou raciale, ou ne pas savoir comment répondre à la remise en cause de la légitimité de l’entreprise et au refus de dialogue. « Ne pas réagir ou vouloir se débrouiller tout seul, c’est le pire », analyse Aline Crépin, qui prône le dialogue et le recul, avec appel à la hiérarchie. Et d’ajouter :

« Vivre ensemble, c’est d’arriver à un aménagement compatible avec les intérêts de chacun. Sinon, il faut trancher. » Pour le reste, l’Association na- tionale des directeurs de res-

« LA PRATIQUE RELIGIEUSE EN QUESTION EST-ELLE COMPATIBLE AVEC L’EXÉCUTION DU CONTRAT DE TRAVAIL ET LA BONNE MARCHE DE L’ENTREPRISE ? »

sources humaines (ANDRH) es- time que les législations française et européenne fournissent tout le

matériel nécessaire pour répondre correctement à la seule question qui compte : « La pratique reli-

gieuse en question est-elle com- patible avec l’exécution du contrat de travail et la bonne marche de l’entreprise ? » C’est à voir. No- tamment en ce qui concerne le couple maudit signes religieux

et activités commerciales.

La Cour de justice européenne

doit ainsi statuer sur le cas de cette entreprise informatique qui

a refusé qu’une de ses salariées

porte le voile parce que cela dé- rangeait l’un de ses gros clients.

ET DANS LES P.M.E. ?

Depuis trois ans, presque toutes les grandes entreprises se sont dotées de guides. Le vade-mecum du gouvernement s’adresse alors

en priorité aux 3 millions de PME

et de micro-entreprises françaises,

dont le fonctionnement peut être gravement perturbé par des de- mandes religieuses banales pour d’autres sociétés mieux armées. Ou qui n’ont ni le temps, ni les

moyens, de retrouver leur chemin dans le maquis des lois ou de la jurisprudence. Les voies du Seigneur seront- elles davantage pénétrables ?

Demandez le programme

Le « Guide pratique du fait religieux dans les

entreprises privées » comprend deux sections théoriques. La première, celle des « notions clefs », veut clarifier certains termes (liberté de religion, laïcité, ou principe de non-discrimination) en termes de droit applicable.

La seconde est une « base documentaire »

qui fera le bonheur des profanes souhaitant approfondir leurs réflexions sur le sujet. Elle renferme les principales références aux textes majeurs, aux décisions de la Cour européenne des droits de l’homme, aux articles du code pénal et du droit du travail, aux arrêtés jurisprudentiels et aux grands rapports officiels (Observatoire de la laïcité, CNCDH ou CESE). Mais la partie du guide la plus novatrice est celle

des « questions/réponses ».

Celles-ci sont regroupées en cinq chapitres :

- l’offre d’emploi et l’entretien d’embauche ;

- l’exécution du travail ;

- le comportement dans l’entreprise ;

- l’organisation du temps de travail ;

- la vie collective.

Les 39 questions/réponses, déclinées à la fois du point de vue de l’employeur et du salarié, balayent large. Elles vont de la mention (ou pas) de l’appartenance à une religion dans une offre d’emploi, à la volonté d’empêcher de déposer de la nourriture casher dans les réfrigérateurs de l’entreprise, en passant par le refus d’exécution des tâches, l’absence sans autorisation pour célébrer une fête religieuse, le refus de la visite médicale, l’interdiction des tenues ou symboles religieux, l’installation d’objets religieux dans l’espace de travail, le prosélytisme, les relations avec les autres salariés, la prière, l’adaptation des horaires ou, last but not least, la mise à disposition de salles spéciales. Pour chaque réponse, les rédacteurs ont privilé- gié un texte pragmatique, clair et précis, accessible à tous, qui commence la plupart

du temps par « oui », « non », ou « rien ne l’interdit mais. »

« Dans tous les cas, souligne le préambule

du Guide, la tolérance et le respect mutuel doivent être recherchés »

GD.
GD.

EXTRAITS

Laïcité et neutralité

« La France, rappelle le

guide, est une République indivisible, laïque, démocra- tique et sociale. Elle assure l’égalité des citoyens sans

distinction d’origine, de race et de religion.

La neutralité de l’Etat

s’entend d’abord comme

l’absence d’appartenance religieuse de l’Etat, qui est aconfessionnel. Ce qui entraîne des obliga- tions pour les agents, à savoir l’absence de manifes- tations religieuses. […] L’entreprise n’est pas tenue

à une obligation de neutralité religieuse. »

Liberté de religion

« La liberté de religion est

à la fois la liberté de croire

ou de ne pas croire […] Il convient de distinguer la liberté de croyance et la liberté de manifester cette croyance. Toutes les deux constituent des libertés fondamentales, mais la première est absolue, tandis que la seconde peut être restreinte dans des condi- tions strictement encadrées. C’est de la liberté de manifester ses convictions religieuses dont il est question dans ce Guide. »

Les entreprises de tendance

« Les entreprises de tendance

sont les entreprises qui ont une orientation idéologique marquée, laquelle, connue de tous, peut imposer certaines obligations particu- lières aux salariés, soumis par ailleurs aux règles du droit du travail : églises, écoles religieuses, syndicats, partis politiques. Dans ces entreprises, il est admis que des restrictions plus importantes puissent être apportées aux libertés de

certains des salariés. »

GD.
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plus importantes puissent être apportées aux libertés de certains des salariés. » GD. DÉCEMBRE 2016 1

DÉCEMBRE 2016

plus importantes puissent être apportées aux libertés de certains des salariés. » GD. DÉCEMBRE 2016 1

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DDV 664_Mise en page 1 12/12/16 14:49 Page17 LES PSEUDO- ANTIRACISTES © Benjamin Regnier/DR Il y
LES PSEUDO- ANTIRACISTES © Benjamin Regnier/DR
LES PSEUDO-
ANTIRACISTES
© Benjamin Regnier/DR

Il y a quelques mois, « Libération » les avait appelés « les nouveaux antiracistes » pour les opposer aux traditionnelles organisations qui, comme la Licra, la Ligue des droits de l’homme, le Mrap ou SOS Racisme, revendiquent l’universalité de leurs combats. Le PIR, Parti des Indigènes de la République (à peine quelques centaines de militants), le Collectif contre l’islamo- phobie en France (CCIF), les Décoloniaux ne sont sûrement pas des milliers de militants ; mais, ensemble, ils forment une nébuleuse activiste dont nous avons voulu saisir les ressorts. Ils se prétendent antiracistes, mais excluent de leurs rassemblements les Blancs ou les juifs, manifestant par là un racisme non avoué. Si nous avons interrogé le philosophe Philippe Corcuff à leur propos, c’est qu’il fut proche du PIR et qu’il s’en est éloigné. Le grand ethnologue Marc Augé rappelle ici que le raciste est l’inventeur de ce qu’il veut rejeter. Comme si les Blancs ou les juifs ou les musulmans étaient des catégories aux traits communs et spécifiques. En fait, ces pseudo- antiracistes manifestent une certaine forme de racisme, dénoncé à juste titre par des intellectuels comme Alain Finkielkraut ou Pierre André Taguieff. Mais ces auteurs, emportés par leur fougue, se risquent parfois à l’amalgame entre tous les antiracismes. Nous qui traquons les pseudo-antiracistes sur Internet, nous proposons dans ce dossier des moyens de faire le partage entre les uns et les autres.

des moyens de faire le partage entre les uns et les autres. A.S Quand les “Indigènes”
A.S
A.S
moyens de faire le partage entre les uns et les autres. A.S Quand les “Indigènes” colonisent

Quand les “Indigènes” colonisent l’antiracisme

L’antiracisme n’échappe pas à l’offensive identitaire actuellement à l’œuvre dans le pays.

Stéphane Nivet.
Stéphane Nivet.

D epuis plusieurs années, des mou- vements très structurés sont

apparus, revendiquant leur appar- tenance au mouvement antiraciste. Parmi eux, les « Indigènes de la Ré- publique », fondé en 2005 et devenu depuis parti politique (1) . Ce mouvement a une apparence, celle énoncée dans ses statuts :

officiellement, l’association « œuvre au combat contre toutes les discri- minations de race, de sexe, de reli- gion, d’origine, de handicap, de pré- férence sexuelle ». Pourtant, l’horizon idéologique du mouvement est à mille lieues de cet affichage universaliste, et repose en réalité sur la politisation et l’instru- mentalisation du combat antiraciste, conduisant très largement à son dé- voiement.

UNE FRANCE EN NOIR ET BLANC Le ressort fondateur des « Indigènes de la République » est simple : le colonialisme. Les discriminations et le racisme qui touchent la société seraient le fait d’une cause unique :

la continuation du régime de domi- nation de l’Empire français. Il régnerait en France un prétendu « racisme d’Etat » qui s’emploierait à organiser le séparatisme. Comme si la France de 2016 avait conservé dans ses gènes l’esprit du code noir. Confinant à un manichéisme bien rodé, l’association déploie à qui mieux mieux toutes les facettes de la rhétorique néocoloniale et saucissonne le pays en tranches ethniques. D’un côté, « les Blancs », rebaptisés

DÉCEMBRE 2016

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et saucissonne le pays en tranches ethniques. D’un côté, « les Blancs », rebaptisés DÉCEMBRE 2016
et saucissonne le pays en tranches ethniques. D’un côté, « les Blancs », rebaptisés DÉCEMBRE 2016
DDV 664_Mise en page 1 12/12/16 14:49 Page18 DOSSIER LES PSEUDO-ANTIRACISTES MORCEAUX CHOISIS La rhétorique
DDV 664_Mise en page 1 12/12/16 14:49 Page18
DOSSIER
LES
PSEUDO-ANTIRACISTES
MORCEAUX
CHOISIS
La rhétorique
du « deux poids
deux mesures »
« souchiens », nécessairement privilégiés, domi-
nateurs et « philosémites », à la tête de l’appro-
priation des moyens du pouvoir politique, éco-
nomique et social, et héréditairement racistes.
De l’autre, les dominés, les Noirs et les Arabes,
cantonnés à une place éternelle de victimes de
«
Nous sommes
bouleversés par ces
actes terroristes que
rien ne peut justifier,
mais nous ne sommes
pas surpris. […] La
France connaît le retour
de flamme d’une politi-
que étrangère belliciste
[…], motivée par la
stratégie du «choc
de civilisations » et son
corrélat interne que
sont le racisme et
l’islamophobie d’Etat. »
Communiqué du PIR,
14 novembre 2015.
L’essentialisme :
cet asservissement, « ensauvagés », et dont l’ac-
cession aux droits les plus élémentaires serait
évidemment brimée, spoliée, empêchée par le
suprémacisme blanc.
Et si on affirme que la Constitution de la V e Répu-
blique n’a pas une virgule en commun avec les
lois raciales de Vichy ou de l’apartheid sud-
africain, on vous répondra que c’est encore bien
pire, car l’universalisme « blanc » produirait du
racisme impensé, sans qu’il n’en sût rien. Ce serait
dans sa nature de contrôler au faciès, de discri-
miner à l’embauche, d’interdire l’accès à un lo-
gement.
De faits de racisme bien réels, de cas de discri-
minations quotidiens, les « Indigènes de la Ré-
publique » extrapolent un système social très
un racisme pudique
«
L’essentialisme
structuré, et fondé sur la culpabilité d’un côté, la
victimisation de l’autre.
n’appauvrit pas le
monde ; il l’enrichit. […]
L’essentialisme a trop
longtemps été vu
comme une substance
CONFUSIONNISME
À TOUS LES ÉTAGES
Logo des Indigènes de la République.
toxique, qu’il faudrait
manipuler avec
précaution. A cet égard,
nos réticences sont des
renoncements. »
Norman Ajari,
membre du PIR.
L’apologie
du terrorisme
En réalité, l’exhumation ad nauseam de cette
litière néocoloniale masque un conglomérat idéo-
logique forgé par le confusionnisme et des diva-
gations conceptuelles, qui démontrent que « les
Indigènes de la République » poursuivent autre
chose que la simple dénonciation du racisme.
D’un côté, il s’agit d’expliquer, avec Houria
Bouteldja, papesse du mouvement, que le racisme
est « social ». Entendez que la société postcoloniale
«
Dignité et fierté !
Bravo aux deux
Palestiniens qui ont
mené l’opération de
résistance à Tel-Aviv. »
Tweet d’Aya Ramadan,
figure bien connue du
PIR, après un attentat
ayant fait quatre morts
sur les terrasses des
cafés de la métropole
israélienne.
DÉROGATIONS
Mais il existe des dérogations à l’indignation.
Quand de jeunes radicalisés de nationalité française
s’en vont en Syrie ou en Irak se jeter dans les
bras de Daech, pour « coloniser » – il n’y a pas
d’autre mot – des territoires avec une violence
inouïe, asservissant socialement, économiquement,
culturellement et même sexuellement des popu-
lations entières, silence radio chez les « décolo-
niaux ». En sourdine, les slogans anti-impérialistes,
les harangues féministes et le catéchisme de
l’indigénat. Nous n’avons rien compris, « Blancs »
que nous sommes, puisque « l’Islam politique
est une réaction identitaire à la domination colo-
niale », comme nous l’expliquait récemment un
politologue devenu « idiot utile » du djihadisme.
LES DÉBROUILLARDS
DE « L’ISLAMOPHOBIE »
Entrisme
Le 21 janvier 2016,
dans « Des paroles et
des actes », une jeune
dans laquelle nous vivrions est une société im-
périaliste et nationaliste. Le prolétariat ayant
disparu en tant que moteur politique de la lutte
des classes, il importe d’en imaginer un autre,
fondé sur des critères ethniques. Il importe d’unifier
son sentiment d’humiliation en lui proposant une
lecture politique de sa souffrance : terminer, par
tous les moyens, une décolonisation prétendument
inachevée, et « permettre une radicalisation des
mots d’ordre du mouvement social, parce que
son opposition au capital devra aussi se traduire
par une opposition à l’Etat. »
De l’autre, une irréfrénable fièvre identitaire. C’est
à la mode. L’unité biologique du genre humain
est reléguée au musée des antiquités universalistes,
et les émules du PIR applaudissent à l’organisation
d’un camp d’été dit « décolonial » (lire pp. 20-21),
réservé « aux personnes subissant à titre personnel
le racisme d’Etat en contexte français ». Autrement
dit, interdit aux Blancs.
Chez les « Indigènes », le tropisme colonial sert
d’explication du monde et de causalité à toutes
les luttes, surtout d’ailleurs au Moyen-Orient, où
La petite entreprise identitaire des « Indigènes
de la République » a fait de la lutte contre « l’isla-
mophobie » son credo, main dans la main avec
le Collectif contre l’islamophobie en France.
femme, présentée par
David Pujadas comme
« une enseignante
musulmane affiliée à
aucun parti », interpelle
Alain Finkielkraut et
Daniel Cohn-Bendit.
Wiam Berhouma est
en réalité une militante
très proche des
« DE CAS DE DISCRIMINATION QUOTIDIENS,
LES « INDIGÈNES » EXTRAPOLENT UN
SYSTÈME SOCIAL TRÈS STRUCTURÉ,
FONDÉ SUR LA CULPABILITÉ D’UN CÔTÉ,
LA VICTIMISATION DE L’AUTRE. »
«
Indigènes ».
leur antisionisme peine à masquer les applaudis-
sements des attentats commis en Israël.

18

Indigènes ». leur antisionisme peine à masquer les applaudis- sements des attentats commis en Israël. 18

LICRA DDV

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DDV 664_Mise en page 1 12/12/16 14:49 Page19 Dès 2005, le manifeste fondateur des Indigènes de
DDV 664_Mise en page 1 12/12/16 14:49 Page19 Dès 2005, le manifeste fondateur des Indigènes de

Dès 2005, le manifeste fondateur des Indigènes de la République s’insurge contre la loi « sur les signes religieux dans les écoles publiques fran- çaises », opportunément rebaptisée « loi sur le voile ». Elle serait, à en croire les figures de l’as- sociation, la preuve de « l’islamophobie d’Etat » qui régnerait en France. Combattre « l’islamo- phobie » serait, selon le parti, « un axe fondamental de la contre-révolution coloniale ». Malgré un contexte de plus de 230 morts du ter- rorisme sur le sol français depuis plus d’un an, le Parti des Indigènes de la République dénonce « la radicalisation des pratiques et discours isla- mophobes » incarnée par l’état d’urgence. Après l’attentat du 7 janvier, si le mouvement condamne

CHEZ LES « INDIGÈNES », LE TROPISME COLONIAL SERT D’EXPLICATION DU MONDE ET DE CAUSALITÉ À TOUTES LES LUTTES.

un « attentat odieux », il ajoute que ce dernier « s’inscrit dans un contexte d’islamophobie ex- trême, mais que rien ne saurait justifier ». Surtout « ne pas désespérer Molenbeek », comme l’écrit Gilles Kepel (2) . Dès 2006, le PIR avait instruit publiquement un procès en « islamophobie » contre « Charlie » après l’affaire des caricatures : « Désormais un racisme démocratique se met en place, qui, de “Charlie Hebdo” à Pascal Sevran, en passant par Georges Frêche et François Bayrou, prend pour cible les descendants de colonisés. […] Le monde blanc se tient les coudes, alors que négrophobie et islamophobie sont devenues les dernières ex- pressions, les plus chics, du courage politique. » Depuis plus de dix ans, le Parti des Indigènes de la République a cambriolé l’antiracisme pour le revendre à d’autres causes : l’anti-impérialisme, la lutte contre l’islamophobie, la dénonciation du racisme d’Etat, la lutte des races sociales. Cette imposture doit être dénoncée pour ce qu’elle est : une dérive identitaire et communau- tariste qui défie la République, ses lois et ses principes. C’est un poison dangereux qui risque, sur le long terme, de produire des effets délétères.

*

1. Le PIR, Parti

des Indigènes de la République.

2. « La Fracture »,

Ed Gallimard, 2016.

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DÉCEMBRE 2016

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DDV 664_Mise en page 1 12/12/16 14:49 Page20 DOSSIER LES PSEUDO-ANTIRACISTES Antiracisme : repli identitaire
DDV 664_Mise en page 1 12/12/16 14:49 Page20
DOSSIER
LES
PSEUDO-ANTIRACISTES
Antiracisme : repli identitaire
et camp d’été “décolonial”
En voulant lutter contre toutes les formes de discrimination, une partie de la gauche radicale entend
combattre le « racisme d’Etat » par le racisme tout court. Prônant la non-mixité, ces groupes sont ouverts
aux seuls « racisés ». Dehors les « Blancs »… et les juifs.
Alain Lewkowicz.
C’ est la fin des « fiertés », celles qui gommaient
les différences. Place à l’essentialisation, au
retournement du stigmate ! : « On ne m’accepte
pas comme je suis, et ceux qui ne m’acceptent pas
ont raison parce que je suis vraiment différent. »
D’abord, il y a eu l’épisode Paris VIII. A l’occasion
d’une AG organisée contre la loi El Khomri, une
pétition avait circulé, demandant le droit à la
non-mixité et l’organisation d’une semaine de
débats intitulée « Paroles non-blanches ».
d’été décolonial », interdit aux Blancs et aux jour-
nalistes, était organisé. Evénement privé dans un
lieu privé d’où rien n’a filtré, ou presque. Car avec
son ouvrage intitulé « Les Blancs, les juifs et nous.
Vers une politique de l’amour révolutionnaire »
(La Fabrique, Paris 2016), la très médiatique porte-
parole du Parti des Indigènes de la République
(PIR), Houria Bouteldja, nous livre, en 140 pages,
sans doute un résumé exhaustif de ce qui s’est
dit dans l’intimité « racisée » de Reims.
« D’UN CÔTÉ, IL Y AURAIT LA RÉPUBLIQUE “PROLONGATRICE”
DES CRIMES DE LA COLONISATION, ET DE L’AUTRE LES VICTIMES
DIRECTES OU INDIRECTES DE CETTE DOMINATION BLANCHE. »
Professeur dans cette même université, François
La consigne des organisatrices – Fania Noël,
afro-féministe anticapitaliste-anticolonialiste-anti-
impérialiste-anti-mixité autoproclamée, et Sihame
Assbague, proche du PIR – était claire : on ne
parle à personne, estimant leur communiqué de
presse suffisamment explicite ; l’événement s’in-
téresse « aux effets de la production de races so-
ciales par le colonialisme européen », précisant
Noudelmann dénonçait l’émergence de ce discours
décomplexé de la gauche radicale antiraciste,
qui « cherche désespérément à remplir la place
vide du prolétaire perdue, par une victime indis-
tincte, totem de tous les opprimés, définie comme
“non-blanche”, et qui serait le dernier recours
pour relancer la dialectique révolutionnaire ».
Et puis il y a eu Reims, en août 2016. Un « camp
que « le concept de race ne renvoie pas du tout à
une réalité biologique, mais à une réalité sociale ».
UN MONDE BIPOLAIRE
Erigée en nécessité politique, la non-mixité était
donc de rigueur. Car comment faire autrement
pour s’affranchir des « paroles blanches survalo-
risées, sur-interprétées, sur-légitimées, comparées
En 1955, la jeune noire
Rosa Parks (à l'avant
du bus sur la photo)
refusa de céder sa place
à un passager blanc ;
elle fut arrêtée et dut
payer une amende.
Le jeune pasteur encore
inconnu, Martin Luther
King, lança alors une
campagne de
protestation. Un an
après, la Cour suprême
cassait les lois
ségrégationnistes dans
les autobus.
Ces événements sont
notamment évoqués
dans la remarquable
exposition « Color
Line » (musée du quai
Branly, à Paris,
jusqu’au 15/01/17).
© Underwood Archives/Leemage

20

« Color Line » (musée du quai Branly, à Paris, jusqu’au 15/01/17). © Underwood Archives/Leemage 20

LICRA DDV

DDV 664_Mise en page 1 12/12/16 14:49 Page21 aux paroles et pensées non-blanches », expli-
DDV 664_Mise en page 1 12/12/16 14:49 Page21
aux paroles et pensées non-blanches », expli-
quent-elles.
La colonisation serait le péché originel français,
qui aurait créé un monde bipolaire et désuni irré-
médiablement : les Blancs et les autres – les in-
Affiche
digènes, les « racisés », dans une France « fille
aînée de l’Eglise, jadis blanche et immaculée ».
du camp
décolonial.
ET SI LA COULEUR DE PEAU
PROGRAMMAIT LE LANGAGE ?
Dans son bréviaire du racisme pour les nuls,
Houria Bouteldja ne fustige-t-elle pas la Répu-
blique, qui pérenniserait volontairement les dis-
criminations dans un monde capitaliste racialisé
faux contre une gauche au pouvoir, accusée
d’avoir trahi ses engagements en matière de lutte
contre les discriminations, en rupture avec les
et
dans lequel la lutte des
classes comprendrait né-
cessairement la question
raciale ?
On croyait en avoir fini avec
le débat sur la notion de
« L’IDÉE QU’UNE PAROLE PUISSE ÊTRE
DÉTERMINÉE PAR LA COULEUR DE PEAU,
COMME ESSENTIALISÉE, EST TRÈS GRAVE.
ETRE RENVOYÉ À UNE CASE, CELLE DES
«
race » comme concept
BLANCS, EST INSUPPORTABLE ! »
applicable à l’homme. Eh
bien, non. Le mot « race »
François Noudelmann
n’écorche plus les lèvres.
On parle même de « paroles blanches » et de « pa-
roles non blanches », comme si la couleur de peau
programmait le langage.
Ainsi, les antiracistes blancs auraient tellement in-
tériorisé la domination blanche que, même lors-
qu’ils luttent contre le racisme, ils ne feraient que
associations antiracistes existantes, accusées de
pratiquer un « antiracisme blanc », un antiracisme
moral version années 1980.
Qu’ils s’inscrivent sous la bannière de « La Brigade
anti-négrophobie », du « PIR », de « Stop le
contrôle au faciès » ou du « Collectif contre l’isla-
mophobie en France » (CCIF ), tous militent pour
un antiracisme politique.
D’un côté il y aurait la République « prolongatrice »
des crimes de la colonisation, et de l’autre les
victimes directes ou indirectes de cette domination
blanche, et dont la résistance doit venir à bout
d’un système accusé de les maintenir dans un
état d’infériorité.
IL Y A « VOUS » ET « NOUS »,
ET RIEN D’AUTRE…
le
reproduire. « L’incarnation, la définition de l’agenda,
des modalités et des objectifs politiques, reviennent
aux personnes concernées », les « racisés », CQFD.
Et si la réflexion métissée n’est pas exclue, elle
ne doit en aucun cas « entraver le travail d’auto-
détermination et d’émancipation en cours. Les
Blancs ne savent pas qu’ils sont Blancs, et ils ne
sont pas habitués à être remis à leur place », pré-
cise leur communiqué réalisé sous forme d’auto-
interview des organisatrices, composé des ques-
tions que les journalistes auraient pu leur poser.
Pour ceux qui n’auraient pas compris, il précise :
MOTUS
ET BOUCHE
COUSUE
« Il ne viendrait à l’idée de personne d’imposer la
présence du Medef ou d’actionnaires du CAC 40
dans des réunions syndicales de salariés souhaitant
s’organiser. »
“ LOL ET LOL BIS »
Aux accusations de faire l’apologie d’un « racisme
inversé » ou d’un « racisme antiblanc », la réponse
est sans équivoque : « Lol et lol bis. Doit-on rap-
peler à nos accusateurs que ce sont eux qui sont
au pouvoir d’une France qui a institutionnalisé
l’islamophobie, et aux journalistes qu’ils travaillent
pour des médias qui n’ont de cesse de stigmatiser
une partie de la population ? », s’autodemandent-
elles en guise de conclusion.
A
elles deux, les instigatrices de cette « université
d’été » incarnent une nouvelle génération de mi-
litants antiracistes, celle de la loi sur le voile en
2004 et des émeutes de 2005, s’inscrivant en
Contacté pour avoir
participé à ce « camp
d’été décolonial »,
Marwan Muhammad,
président du Collectif
contre l’islamophobie
en France (CCFI),
n’a pas répondu
à nos sollicitations.
Même consigne
sur les groupes très
fermés de militants
« antiracistes
racisés », présents
et très actifs sur
les réseaux sociaux.
Un entre-soi
expliqué à coups
de communiqués
de presse comme
seul moyen
de communication.
Les 150 happy few de ce camp « décolonial » ont-
ils vibré à l’unisson à la lecture de Houria Bouteldja ?
Elle qui fustige « le philosémitisme, dernier refuge
pour l’humanisme blanc », elle qui nous parle de
sa détestation de la bonne conscience blanche et
de sa démocratie, de son Etat de droit, de sa Ré-
publique et de ses élections, des Blancs qui ont
« mille fois sacrifié Céline, Barbie et tant d’autres,
sur le bûcher de la place publique, des juifs animés
par une soif de vouloir se fondre dans la blanchité ».
Invoquant Sartre, Baldwin, l’Islam, les Black Pan-
thers, Zhou Enlai et les Indiens d’Amérique, Houria
Bouteldja nous l’assure : il y a « vous » et « nous »,
et rien d’autre. « Des larves ou des monstres, des
valets ou des coupeurs de tête, des cireurs de
pompes ou des kamikazes. Voilà l’alternative qui
s’offre à nous. Nous avons réalisé la prophétie
blanche : devenir des non-êtres ou des barbares »,
écrit-elle pour justifier le sacrifice de l’altérité sur
l’autel du relativisme culturel, et identifier la « gauche
blanche » comme sa principale ennemie.
« L’idée qu’une parole puisse être déterminée par
la couleur de peau, comme essentialisée, est très
grave. Etre renvoyé à une case, celle des Blancs,
est insupportable ! », s’insurge François Noudelmann.
Le PIR affirme faire « enfin » le procès de la colo-
nisation et du système qu’elle incarnait, répondant
par avance à ceux qui, faisant des Gaulois nos
évidents ancêtres, laissent les Bouteldja et consorts
jouer avec le feu. •

DÉCEMBRE 2016

des Gaulois nos évidents ancêtres, laissent les Bouteldja et consorts jouer avec le feu. • DÉCEMBRE

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DDV 664_Mise en page 1 12/12/16 14:49 Page22 DOSSIER LES PSEUDO-ANTIRACISTES  Le 8 février
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DOSSIER
LES
PSEUDO-ANTIRACISTES
Le 8 février 2014,
place Vauban, à Paris.
Manifestation
demandant la
dissolution du groupe
Femen, organisée par
l’Agrif (Alliance
générale contre
le racisme et pour le
respect de l’identité
française et chrétienne).
Béatrice Bourges avec
Vivien Hoch, porte
parole de l’Agrif
et Bernard Antony,
son président.
Des associations
antiracistes…
qui peuvent dériver
vers la haine
période récente, mais leur influence grandit à
mesure que notre société se crispe en replis exa-
cerbés et se déchire entre « communautés » au
voisinage prétendument incompatible.
LA POLARISATION DU C.R.A.N. SUR
UNE SOI-DISANT « IDENTITÉ BLANCHE »
Le chemin de l’enfer est pavé de bonnes intentions.
La « concurrence des victimes » ne saurait pourtant excuser
les dérives de mouvements identitaires censés lutter
contre des préjugés.
Raphaël Roze.
LES HAINES
L es associations antiracistes non universalistes
défendent, par définition, certaines catégories
DE HOURIA
BOUTELDJA
La porte-parole
des Indigènes de la
République vilipende
les « souchiens »,
autrement dit les
Français sans
ascendance étrangère,
de la population : des minorités, et même…
la majorité en ce qui concerne l’Agrif, Alliance
générale contre le racisme et pour le respect de
l’identité française et chrétienne (photo ci-dessus).
Cette démarche exclusive est-elle porteuse d’in-
tolérance, de discrimination à l’envers et, para-
doxalement, d’une forme de racisme ?
DES « COMMUNAUTÉS » AU VOISINAGE
PRÉTENDUMENT INCOMPATIBLE
et les « sionistes ».
Son dernier livre,
« Les Blancs, les Juifs
et nous : vers une
politique de l’amour
révolutionnaire »
(La Fabrique, 2016), est
un brûlot complotiste.
Parfois, la réponse est oui : on déplore des déra-
pages à force de défendre un seul groupe d’indi-
vidus et de négliger les autres. Une négligence
qui tourne, le cas échéant, au mépris.
Enfin, des organisations extrémistes propagent
un discours de haine sous couvert d’antiracisme.
Elles rencontraient un écho limité jusqu’à une
Parmi les plus modérées, citons le Conseil repré-
sentatif des associations noires de France (Cran),
dont le positionnement interroge dans les milieux
attachés aux principes républicains. Le Cran milite
notamment pour la reconnaissance des souf-
frances causées par l’esclavage et le colonialisme,
avec succès puisque des événements mémoriels
ont été institués sous son influence, tout comme
l’évolution positive du contenu des manuels sco-
laires à ce sujet.
En même temps, l’association lutte aussi bien
contre le racisme anti-Africains qu’anti-Antillais.
Peut-on relier l’un à l’autre ? Cette vision essen-
tialiste du « Noir », quelle que soit son origine
(y compris… métropolitaine), est sujette à caution.
Car, après tout, la couleur de peau est une simple
apparence qui ne repose culturellement sur rien.
Il est délicat de justifier la défense des « Noirs »
dans leur ensemble. De surcroît, un Français
blanc ne peut être membre du Conseil, mais
seulement d’une antenne satellite, dite des « Amis
du Cran ». Dans un pays où le taux de mariages
mixtes est l’un des plus élevés du monde, cette
polarisation sur les « Noirs » peut heurter, car elle
légitime en miroir les tenants d’une « identité
blanche » fantasmée.
Plus encore : le Cran a fustigé récemment les
propos de Manuel Valls, pourtant factuels, sur la
judéophobie : « Tous les racismes sont condam-
nables, a dit le Premier ministre, mais le racisme
© Alain Guilhot/Divergence

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les racismes sont condam- nables, a dit le Premier ministre, mais le racisme © Alain Guilhot/Divergence

LICRA DDV

DDV 664_Mise en page 1 12/12/16 14:49 Page23 anti-Arabes et anti-Noirs n’a pas les mêmes
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anti-Arabes et anti-Noirs n’a pas les mêmes ressorts
que l’antisémitisme dans sa violence. » On sait en
effet que près de la moitié des actes de haine sont
subis par les juifs, alors qu’ils sont infiniment
moins nombreux que les Français ou étrangers
originaires d’Afrique et des Antilles. Une évidence
que les dirigeants du Cran semblent occulter.
mais il attaque violemment des personnalités
aussi insoupçonnables moralement que la jour-
naliste Caroline Fourest ou l’ex-patron de « Charlie
Hebdo », Philippe Val, car l’un et l’autre sont des
laïcs intransigeants et se montrent intraitables
face à la montée de l’antisémitisme d’origine is-
lamiste dans l’Hexagone – ce que ne supportent
pas les Indivisibles.
L’A.G.R.I.F.
AU CŒUR DU RESSENTIMENT DU C.C.I.F.,
LA « CONCURRENCE MÉMORIELLE »
A droite de
l’extrême droite
LA L.D.J. ET LES « COLONS ARABES »
La question centrale semble être la fameuse
« concurrence des victimes ». Dans ce contexte,
les champions sont le Collectif contre l’islamo-
phobie en France (CCIF), proche de l’idéologie
des Frères Musulmans, et les Indigènes de la
République.
« LA VISION ESSENTIALISTE DU « NOIR »,
QUELLE QUE SOIT SON ORIGINE (Y COMPRIS…
MÉTROPOLITAINE), EST SUJETTE À CAUTION. »
Côté juif, les dérapages existent. Le Bureau
national de vigilance contre l’antisémitisme
(BNVCA) ne tolère aucune critique d’Israël,
condamne, et s’il le peut poursuit en justice, les
militants pro-palestiniens. Ceux-ci sont accusés
d’antisémitisme, ou tout au moins d’incitation à
la haine. C’est une ligne radicale, mais on ne
saurait pourtant taxer le BNVCA de racisme.
La Ligue de défense juive (LDJ) est plus vindicative,
puisqu’elle insulte régulièrement sur son site In-
ternet - très fréquenté - les « colons arabes »,
autrement dit… les non-juifs résidant en Cisjor-
danie. En outre, elle véhicule un discours anti-
maghrébin paranoïde.
Bernard Antony est
un catholique
traditionaliste qui a
fondé, en 1984,
l’Alliance générale
contre le racisme et
pour le respect de
l’identité française
et chrétienne.
Autrefois membre
du FN et proche
de Jean-Marie Le Pen,
il a pris ses distances
avec Marine Le Pen,
jugée « tolérante » (!)
avec l’islam.
Sous prétexte de combat idéologique contre le
racisme, ces associations sont porteuses de
thèses discriminantes flirtant avec la détestation
des Français de souche, et surtout des juifs.
Leur cible favorite est le Délégué interministériel
chargé de la lutte contre le racisme et l’antisémi-
tisme (Dilcra), Gilles Clavreul, accusé de favoriser
les juifs au détriment des autres, et d’insister sur
les dangers de l’« islamo-gauchisme » radical,
une notion qu’elles rejettent formellement.
Dans le sillage de l’islamologue Tariq Ramadan,
ces organisations « ne sont pas Charlie » et pré-
tendent que l’antisémitisme est la simple réaction
naturelle de jeunes gens exaspérés par la politique
israélienne. Elles refusent même de condamner
clairement les attentats antijuifs, et sont alignées
sur les positions du Hamas qui prône la destruction
de l’Etat hébreu. De plus, le CCIF assimile les
critiques contre les interprétations rigoristes de
la religion musulmane (comme celle d’Elisabeth
Badinter) à du racisme, s’oppose à la laïcité et
revendique le port du voile dans l’espace public.
LE DÉLIRE GAULOIS DE L’A.G.R.I.F.
Reste la lutte contre le racisme antiblanc. L’Agrif,
évoquée plus haut, est proche du Front national,
des catholiques traditionalistes, et plus encore
du Bloc identitaire, très actif dans le Midi.
Elle a perdu de nombreux procès, mais a réussi à
faire condamner quelques personnalités de gauche
ou anarchisantes ayant tenu des propos infamants
à l’égard des chrétiens, ou des jeunes pris en fla-
grant délit d’insultes contre les « Gaulois », c’est-
à-dire les Français de souche.
Notons que sa proximité assumée avec l’extrême
droite et ses positions rageuses sur l’immigration
ont conduit la Cour de cassation à lui dénier le
droit de s’autoproclamer « association antiraciste »,
ce qu’elle récuse. •
Salut collectif au cri
de « Am Israël hai »
(Le peuple d’Israël est
vivant), avant dispersion
des membres de la LDJ,
lors d’une journée
d’information organisée
à Paris, rue des Rosiers.
LA VICTIMISATION TIERS-MONDISTE
Les Indigènes de la République, quant à eux, af-
firment que l’interdiction des signes religieux à
l’école procède d’une démarche « colonialiste ».
Ce genre d’égarement est relayé sur les plateaux
de télévision par des militants complotistes. Alain
Finkielkraut, réputé « sioniste » et « fasciste »
– des termes synonymes pour ces extrémistes
de la victimisation tiers-mondiste –, en a fait les
frais, et il semble que les animateurs de talk-
shows rechignent désormais à inviter des membres
des Indigènes.
Le mouvement des Indivisibles, qui soutient les
immigrés et leurs enfants, est moins médiatisé,
© Philippe Huynih-Minh/Maxppp

DÉCEMBRE 2016

qui soutient les immigrés et leurs enfants, est moins médiatisé, © Philippe Huynih-Minh/Maxppp DÉCEMBRE 2016 2

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DDV 664_Mise en page 1 12/12/16 14:49 Page24 GRAND ENTRETIEN PHILIPPE CORCUFF Engagé à gauche,
DDV 664_Mise en page 1 12/12/16 14:49 Page24
GRAND
ENTRETIEN
PHILIPPE
CORCUFF
Engagé à gauche,
Philippe Corcuff est
ouvert au dialogue avec
les « nouveaux
antiracistes », mais sans
concession sur les dérives
sectaires et identitaires.
Il défend une position
distanciée par rapport à la
nôtre. Nous récusons, par
exemple, le terme
d’« islamophobie », utilisé
par les islamistes pour
amalgamer tous ceux qui
se reconnaissent dans
l’islam ; et nous ne consi-
dérons pas que la justice
est « poreuse vis-à-vis des
discriminations racistes ».
Mais nous pensons qu’il
faut entendre une prise
de parti comme celle-ci.
AS.
“La singularité individuelle,
valeur cardinale de l’antiracisme”
Alain Barbanel.
BIO EXPRESS
Philippe Corcuff
est maître de conféren-
ces de sciences
politiques à l’IEP de
Lyon.
Il a été chroniqueur
DDV Les « nouveaux antiracistes »
se focalisent sur la question postcoloniale,
infligeant aux « Blancs » le devoir
de repentance et de culpabilité.
N’est-ce pas une approche extrémiste,
animée par l’esprit de revanche ?
à « Charlie Hebdo »
(2001-2004).
Il est membre du
Conseil scientifique de
l’association altermon-
dialiste Attac et de la
Fédération anarchiste.
Philippe Corcuff. L’angle postcolonial peut consti-
tuer une ressource pour affiner les outils d’ana-
lyse nécessaires à l’antiracisme, mais certains
usages font dériver de manière manichéenne
cet apport postcolonial : quand on veut abso-
lument faire rentrer tout l’antiracisme, mani-
festement plus polyphonique, dans cette case,
« non-Blancs » stigmatisés. Cependant, cette
notion peut facilement glisser du rapport poli-
tique entre des groupes à des caractéristiques
raciales supposées de personnes. Ainsi, d’ins-
trument critique de la racialisation, il peut
devenir un opérateur de racialisation.
Ceux que les médias ont appelé « les nouveaux
antiracistes » sont traversés par ces usages
diversifiés. Il faut donc éviter de les constituer
en un seul bloc, opposé aux « antiracistes
classiques ».
DDV Cette galaxie a-t-elle quand même
on confond, à propos des logiques coloniales,
l’identité et l’analogie, qui est aussi une exigence
de penser des différences.
des points communs avec des discours proches
de la gauche radicale fondée sur l’exclusion
et l’ultracommunautarisme ?
DDV Le fait de viser « les Blancs » n’est-il pas,
justement, une dérive raciste ?
*
1. La Licra s’est retrouvée
à plusieurs reprises avec
le Conseil représentatif
des associations noires.
Ph. C. Pas nécessairement. Les usages du subs-
tantif « les Blancs » apparaissent ambivalents.
Il peut renvoyer à un sens politique visant un
rapport social-racial de domination, partageant
le monde entre des « Blancs » valorisés et des
Ph. C. Des proximités lexicales plus que des
positionnements communs. Un groupe comme
le Cran, Conseil représentatif des associations
noires (1) , combat l’impensé colonial tout en
étant ouvert aux convergences antiracistes
et, plus largement, émancipatrices, à partir
des luttes autonomes des différentes causes,
comme au métissage.
© DR

24

émancipatrices, à partir des luttes autonomes des différentes causes, comme au métissage. © DR 24 LICRA

LICRA DDV

DDV 664_Mise en page 1 12/12/16 14:49 Page25 Egalement engagé dans le combat contre l’homophobie,
DDV 664_Mise en page 1 12/12/16 14:49 Page25
Egalement engagé dans le combat contre
l’homophobie, Louis-Georges Tin, son prési-
dent, sait tout particulièrement que le postco-
lonial comme l’antiracisme en général ne sont
pas tout, et qu’il y a des croisements entre
différentes formes d’oppression à une même
époque et dans la vie d’un même individu.
En revanche, le Parti des Indigènes de la Ré-
publique (PIR), auquel j’ai consacré une longue
étude critique (2) , développe une vue plus sé-
paratiste, tout en affichant son hostilité au
métissage.
sein des mouvements émancipateurs qui les
ont précédés, comme le mouvement ouvrier.
BIBLIOGRAPHIE
Philippe Corcuff
DDV La lutte contre l’antisémitisme semble
souvent absente chez ces « nouveaux
antiracistes ». Or, vous appelez (2) à faire
converger les combats contre l’antisémitisme
et contre l’“islamophobie”, un terme que nous
contestons.
«
Indigènes de la
République, pluralité
des dominations
et convergence
des mouvements
sociaux », site Grand
Angle, 9 juillet 2015,
DDV Ces groupes promeuvent le « racisme
d’Etat » et l’« antiracisme politique ». C’est une
vision dogmatique, qui ferme le dialogue…
Ph. C. Certains, comme le PIR, ont tendance à
minimiser la lutte contre l’antisémitisme au-
jourd’hui, en la renvoyant à un « antiracisme
moral » mineur vis-à-vis du prétendu « vrai
antiracisme politique ». Plus grave, la mise en
circulation par le PIR, en mars 2015, de la
notion de « philosémitisme d’Etat » a joué sur
des ambiguïtés aux frontières de l’antisémitisme.
Car si ce groupe a publiquement affirmé son
refus de l’antisémitisme, la notion peut facile-
ment glisser, du fait d’une proximité sémantique,
vers la thématique antisémite traditionnelle du
« lobby juif ».
http://bit.ly/2glHaoC.
Aux Editions Textuel :
« Mes années Charlie,
et après ? » (2015)
« Pour une
spiritualité sans
dieux » (2016).
Ph. C. Il y a là une part de vérité et un risque
manichéen. Des secteurs de l’Etat sont bien
poreux vis-à-vis des discriminations racistes,
comme la police et la justice ou, à travers
l’obsession islamophobe actuelle, des secteurs
politiciens de droite, et même de gauche, ap-
paraissent sous « aimantation » de l’extrême
droitisation. En revanche, dans d’autres secteurs
de l’Etat, par exemple au sein de l’Education
nationale, des idéaux antiracistes sont diffusés.
L’Etat apparaît donc plus composite et contra-
dictoire vis-à-vis des préjugés racistes.
Par ailleurs, vouloir que le racisme ne soit
logé que dans l’Etat est une vue biaisée tradi-
tionnelle dans les milieux critiques, qui voudrait
que les institutions, les élites et le « haut »
soient nécessairement corrompus, le « bas »,
le « peuple » ou la « société » ne constituant
que des récepteurs passifs, et ne pouvant
pas être aussi des lieux de production des
maux contemporains.
Pour ma part, je n’autonomise pas le « haut »
ou le « bas » comme générateurs supposés
exclusifs du mal. J’insiste plutôt sur la question
des relations entre gouvernants et gouvernés.
« Les années 30
reviennent et la
gauche est dans le
brouillard ». 2014
A
l’heure où les
populismes se
développent en Europe
DDV Ce qui montre bien qu’au nom de la
concurrence des victimes, il y a des dérapages
antisémites. Le dialogue entre l’antiracisme
« classique » et ces pseudo antiracistes
reste-t-il possible ?
et
outre-Atlantique,
il
est urgent de
marquer une pause.
Dans cet essai
l’auteur, tout en
Ph. C. Oui, à mon avis. Il doit pouvoir y avoir un
dialogue critique avec une large part des
« nouveaux antiracistes », sans faire pour
autant de concession aux dérives de grou-
puscules ambigus comme le PIR ou d’autres.
Ce qui me semble plus inquiétant depuis plu-
sieurs années, c’est la concurrence des anti-
racismes – et particulièrement entre luttes
contre l’antisémitisme et contre l’islamopho-
bie – dans les champs militants et, au-delà,
dans la société française.
L’islamophobie, en tant qu’essentialisation né-
gative et stigmatisation discriminatoire des
« musulmans », pollue de manière de plus en
plus irrespirable les débats publics.
L’antisémitisme, en augmentation, concerne
des secteurs plus restreints de la société fran-
çaise, mais est à nouveau entré dans une
phase terriblement meurtrière, à la différence
de la première.
Contre la réduction des individus identifiés
comme « juifs » et comme « musulmans » à
des stéréotypes racistes, il s’agit de retrouver
des convergences antiracistes à partir des
spécificités et de l’autonomie de chacun des
combats.
Et ne pas oublier que la singularité individuelle,
tissée d’une pluralité de fils et ne pouvant
donc pas être réduite à un seul type d’appar-
tenance collective, est une des valeurs cardi-
nales de l’antiracisme. •
analysant les
symptômes avec
la
montée du vote FN,
la
xénophobie,
l’homophobie…,
révèle les pièges
idéologiques qui sont
en train de se refermer
sur nous.
«
Sur fond de
brouillage intellectuel à
gauche, écrit-il, une
rebellitude est en train
d’infecter insidieuse-
ment la critique
sociale ». Comment
DDV On ne peut pas tout résumer à la lutte
des classes ! Ces « nouveaux antiracistes » sont
prisonniers d’une vision binaire de la société !
Ph. C. Parler d’« antiracisme politique » en l’op-
posant à un « antiracisme moral » dans une
hiérarchie dominée par le premier, cela permet
mal de penser les rapports entre éthique et
politique dans les mouvements antiracistes, à
la fois leurs articulations et leurs tensions. Et
on ne voit pas bien ce qu’aurait à gagner ac-
tuellement l’antiracisme à dévaloriser la morale
par rapport à la politique. Il me semble que
cela renvoie de manière non consciente à un
stéréotype genré et viriliste : la politique serait
plus « couillue », et la morale plus « féminine » !
Les « nouveaux antiracistes » peuvent ainsi
tomber dans des écueils déjà rencontrés au
échapper à ce climat
nauséabond et
retrouver ses repères
dans une période qui
rappelle, à maints
égards, les heures les
plus sombres de
notre histoire ?
*
2. Dans une tribune
de « Libération » intitulée
« Assumer la pluralité
de nos identités ».
DÉCEMBRE 2016
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DDV 664_Mise en page 1 12/12/16 14:49 Page26 DOSSIER LES PSEUDO-ANTIRACISTES L’antiracisme provoque-t-il le
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DOSSIER
LES
PSEUDO-ANTIRACISTES
L’antiracisme
provoque-t-il
le racisme ?
La Licra, SOS Racisme ou le Mrap
sont accusées par certains d’alimenter
les préjugés que ces associations
combattent en véhiculant « le rêve
absurde d’une société inclusive ».
Arguments et contre-arguments.
 Alain Finkielkraut : « On veut
Pierre-André Taguieff : Les associations
Raphaël Roze.
transformer la nation en auberge
espagnole ».
antiracistes ont « le mérite de rappeler
des principes », mais le tort de pratiquer
« la langue de bois ».
antiracisme est sans cesse assoiffé de
« L’
nouvelles proies, il faut arrêter ça », lançait
Alain Finkielkraut sur France-Inter, fin 2015.
Il faisait notamment allusion aux problèmes de
cohabitation liés à l’arrivée mas-
L’idée centrale de Paul-François Paoli, approfondie
et popularisée ensuite par Alain Finkielkraut, est
la suivante : « Le racisme est un fléau indiscutable,
mais l’antiracisme tel qu’il existe en France l’accroît.
LES ASSOCIATIONS JOUENT UN RÔLE
CRUCIAL AU QUOTIDIEN, CAR
ELLES DÉFENDENT LES DROITS
DE CHACUN »
sive de réfugiés en Allemagne. Il
a évoqué dans la même émission
une certaine dérive de la France,
« qui s’oriente vers le rêve absurde
Nier que la promiscuité entre des populations ne
voulant pas vivre les unes à côté des autres pro-
voque des drames ne fait qu’accentuer le mal. »
Le sociologue Pierre-André Taguieff, qui a beau-
coup travaillé sur l’antisémitisme, considère lui
Nonna Mayer, sociologue
d’une société inclusive ». Pour
lui, « on veut transformer la nation
en auberge espagnole ».
aussi que le discours des associations concernées
alimente en un certain sens les préjugés qu’elles
Il a pris la défense de Nadine
Morano, ex-ministre de Nicolas Sarkozy, fustigée
à l’époque pour avoir relayé la sortie du général
de Gaulle selon laquelle l’Hexagone serait « un
pays de race blanche ». (Lire ci-contre.)
combattent.
En 2013, il estimait, dans « Le Point », que ces
associations avaient « le mérite de rappeler des
principes », mais le tort de pratiquer « la langue
de bois » en diabolisant le FN (ce qui l’aurait
servi), et de « postuler que la société tout entière
L’ARROSEUR ARROSÉ ?
Est-ce à dire que le racisme inquiéterait moins le
serait intrinsèquement raciste ». Ce faisant, elles
encourageraient involontairement une « raciali-
sation » des débats politiques.
POLÉMIQUE
philosophe que
l’antiracisme ? En tout cas, il a
L’affaire Morano
Quand Nadine Morano
martelé que la « francophobie montante » était
dangereuse. « Même François Hollande a été ac-
UNE IDÉE FAUSSE : LA MONTÉE
RÉACTIONNELLE DU RACISME
a
évoqué, en 2015, la
citation de De Gaulle :
« Nous sommes un
pays judéo-chrétien
de race blanche »,
elle a suscité
cusé de tous les péchés pour avoir employé l’ex-
pression “Français de souche”. Je suis payé pour
savoir que l’antiracisme a perdu la tête », a-t-il
conclu.
Dès 2012, le journaliste ancré à droite Paul-
François Paoli a dénoncé l’antiracisme contem-
la
polémique. Mais les
commentateurs ont
omis de préciser que
cette phrase prononcée
à
l’emporte-pièce a
été rapportée par Alain
Peyrefitte dans un livre
paru bien après le
décès de l’ex-Président.
On n’en trouve nulle
trace ailleurs.
porain dans un livre polémique, « Pour en finir
avec l’idéologie antiraciste », paru chez Bourin. Il
accusait la Licra, SOS Racisme ou le Mrap
d’avoir pris le débat public « en otage », par le
biais d’anathèmes qui ont « empêché les res-
ponsables politiques de réfléchir efficacement
aux questions d’immigration et d’insécurité », et
en présentant systématiquement les étrangers
comme victimes. Selon l’auteur, « l’antiracisme
Ces déclarations sont sujettes à caution. En effet,
l’intolérance à l’encontre des minorités recule
globalement – et nettement – depuis le début
des années 90, malgré sa réapparition relative
de 2009 à 2014. De surcroît, « ce sont surtout les
conditions socio-économiques dégradées qui
provoquent le rejet de l’autre », selon la sociologue
Nonna Mayer. « Pierre-André Taguieff a raison de
souligner que les leçons de morale peuvent être
contre-productives, précise-t-elle, pour combattre
le racisme, il faut s’attaquer à ses causes. Mais il
oublie que les associations jouent un rôle crucial
au quotidien, car elles défendent les droits de
chacun ». Quoi qu’il en soit, pour cette chercheuse
au CNRS, aucune organisation française n’a le
est devenu puissant au point d’inhiber la droite
elle-même à propos de l’identité nationale ».
pouvoir de déclencher une montée réactionnelle
du racisme. •
©
Julien De Fontenay/Jdd/Sipa
©
Hannah Assouline/Opale/leemage

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montée réactionnelle du racisme. • © Julien De Fontenay/Jdd/Sipa © Hannah Assouline/Opale/leemage 26 LICRA DDV

LICRA DDV

DDV 664_Mise en page 1 12/12/16 14:49 Page27 Les pseudo-antiracistes investissent le web Loin des
DDV 664_Mise en page 1 12/12/16 14:49 Page27
Les pseudo-antiracistes
investissent le web
Loin des réalités sociales, les chapelles prétendument antiracistes occupent le terrain
des réseaux sociaux, faisant preuve d’un activisme numérique inédit. Propagande garantie.
Stéphane Nivet.
1 ère ÉTAPE :
L’APPÂT
On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre.
Il faut donc faire envie, séduire, et faire venir à soi
en partant du réel. Adama Traoré (1) n’était pas
encore autopsié qu’il s’agissait de dénoncer,
confortablement installé derrière son ordinateur
et sans avoir accès au dossier, le racisme d’Etat.
Malheureusement, le temps du web n’est pas
celui de la vérification, et toute vérité proclamée
sur les réseaux est vite portée sur les fonts bap-
tismaux de l’authenticité et supporte mal la
contestation. Autant en emporte Twitter.
2 e ÉTAPE :
LA MISE EN SCÈNE
Ce qui compte, ce sont les apparences. Ces
pseudo-antiracistes, qui n’ont jamais de leur vie
Les réseaux sociaux
tenu une permanence d’accueil des victimes de
discriminations, s’improvisent militants antiracistes
à grands renforts de mystifications.
Une manifestation du BDS prônant le boycott
des produits israéliens ? Une aubaine pour se
mettre en scène en direct et, bonheur suprême,
filmer l’arrestation d’une manifestante, en sup-
posant en direct qu’elle a été victime de l’Etat
policier soumis au lobby juif. Audience garantie.
cherche, il peut tweeter toute une soirée, béat,
les photos du « Hijab Day » (2) organisé à Sciences
po Paris, avant de s’endormir avec le sentiment
d’avoir porté un coup fatal à la prétendue « isla-
mophobie d’Etat ». Pour lui, les loups sont entrés
dans Paris, mais bon, ils avaient faim. La faute à
la colonisation. Les pauvres. Hashtag « Faut les-
comprendre. »
D’un seul coup, vous, militant antiraciste, avez
l’impression subite de vous retrouver à Munich
en 1938.
Vous repensez alors à ce pauvre Tchèque habitant
les Sudètes, qui ne savait plus s’il devait davantage
en vouloir aux nazis en passe de l’envahir ou aux
Franco-Britanniques qui l’avaient lâchement aban-
donné.
sont devenus la première
source d’information
chez les jeunes.
*
1.
Adama Traoré est mort
le
19 juillet dernier, le jour
3 e ÉTAPE :
LE PROCÈS EN RACISME
Vous expliquez que le concept d’islamophobie
est une arnaque qui consiste à utiliser l’antiracisme
pour défendre l’inviolabilité du dogme religieux ?
Vous tentez d’opposer des arguments aux pseudo-
antiracistes ? Malheur à vous. Une meute à l’affût
viendra faire de vous un odieux raciste à la solde
de la suprématie blanche et philosémite. Vous
voilà disqualifié, islamophobe, donc raciste. Et
si, en plus, vous êtes juif, alors vous avez droit à
un petit supplément personnalisé pour vous ex-
pliquer que vous dominez les médias, que vous
manipulez la finance et asservissez le peuple pa-
lestinien.
de son 24 e anniversaire,
dans la cour de la brigade
de gendarmerie de Persan
(Val-d’Oise). Depuis, sa
famille ne cesse de récla-
mer la « vérité », estimant
que son décès à la suite
de son interpellation par
les gendarmes à
Beaumont-sur-Oise est
une « bavure ».
N’ÉTEIGNONS PAS LES LUMIÈRES
Les réseaux sociaux sont une terre de conquête
pour l’évangélisation de ces pseudo-antiracistes.
Une terre sans règle, une « assemblée sans pudeur
et sans crainte de représailles impossibles »
(Francis Ponge). Le problème ne serait pas in-
quiétant si les réseaux sociaux n’étaient pas de-
venus la première source d’information chez les
jeunes. Il faut donc occuper le terrain et, à défaut,
porter la contradiction à ces imposteurs de l’an-
tiracisme. Il importe de tenir bon et ferme la
défense des valeurs universelles, et de serrer les
rangs. Les Lumières ne doivent pas s’éteindre, y
compris sur Internet. •
Sa mort, dans des
circonstances qui restent
encore inexpliquées,
a
provoqué plusieurs nuits
d’émeute dans le secteur.
2.
Hijab Day.
Il
y a quelques semaines,
4 e ÉTAPE :
LES IDIOTS UTILES
Personne n’est à l’abri d’un idiot utile qui, du
haut de sa chaire universitaire ou de sa carte de
presse, va venir plaider en défense de ces pseudo-
antiracistes. Dîner de cons garanti, et si on le
des étudiants avaient
appelé ceux qui le
souhaitaient à se couvrir
les cheveux pour « mieux
comprendre la stigmati-
sation » vécue par de
nombreuses femmes
voilées.
© Rebecca Nelson/Culture Creative/Photononstop

DÉCEMBRE 2016

sation » vécue par de nombreuses femmes voilées. © Rebecca Nelson/Culture Creative/Photononstop DÉCEMBRE 2016 2 7

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DDV 664_Mise en page 1 12/12/16 14:49 Page29 DOSSIER LES PSEUDO-ANTIRACISTES sartrienne dans le cas
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DOSSIER
LES
PSEUDO-ANTIRACISTES
sartrienne dans le cas juif. Dans son texte « Etre
Reconnaître
l’Homme
A LIRE
générique
juif », il insiste subtilement sur le rapport du judaïsme
avec l’origine et l’élection, sentiment métaphysique
qui est « à l’origine de ce qu’on appelle avec haine
l’orgueil juif, ou l’impudence juive, ou la prétention
juive ». Il y aurait donc dans l’antisémitisme quelque
chose de plus que dans le simple racisme. Il reste
que le raciste, pour reprendre Sartre, est bien l’in-
venteur de ceux qu’il veut rejeter et détruire, quitte
De Marc Augé :
«
La Traversée du
Quand l’un des plus grands anthropolo-
gues français se confronte au racisme.
Luxembourg » (1985),
les faire exister suite au « retournement du stig-
mate » dont a parlé la sociologie.
à
«
Un ethnologue dans
le métro » (1986);
Propos recueillis par François Rachline.
«
Le Sens des autres »
DDV Comment peut-on s’opposer au racisme ?
(Fayard 1994).
L’ ethnologue Marc Augé est directeur d’études
à l’EHESS, qu’il a dirigée de 1985 à 1995.
Marc Augé. S’opposer au racisme, c’est d’abord
contester toutes les pensées de la totalité qui pré-
tendent limiter le droit à l’initiative individuelle.
L’être humain a trois dimensions : individuelle,
culturelle et générique. La dimension culturelle est
nécessaire dans la mesure où une culture, au sens
anthropologique, définit les règles de la mise en
œuvre des relations sociales : toute identité singulière
se construit à travers des relations d’altérité, à
«
L’Anthropologue
et le monde global »
(Armand Colin, 2013)
Après des années de travail sur le terrain en
«
Les Nouvelles
Afrique, ce sont nos sociétés qu’il étudie.
Peurs »
DDV Comment l’anthropologue des mondes
contemporains que vous êtes réagit-il à l’usage
du mot « race » pour qualifier des êtres humains ?
(Payot & Rivages).
Marc Augé
vient de publier
«
La Sacrée Semaine »
Marc Augé. Comme anthropologue social, je juge
(Odile Jacob).
l’emploi du terme « race » inutile et dangereux.
Inutile. Certains anthropologues physiques (1) le jus-
tifient en faisant valoir que les données génétiques
permettent de distinguer trois groupes d’ascen-
dance, renvoyant globalement et statistiquement
aux origines asiatiques, européennes et africaines ;
mais ils ajoutent que les variations à l’intérieur de
ces groupes d’ascendance sont plus importantes
commencer par l’éducation parentale. Mais on sait
bien que les systèmes culturels peuvent être très
contraignants : « C’est, à proprement parler, celui
 L’éthnologue
Marc Augé
qu’entre les groupes eux-mêmes. L’idée de hié-
rarchiser ces groupes ou de leur attribuer des ca-
ractères spécifiques est donc exclue.
Dangereux. On sait l’usage qui en a été fait par
les théoriciens racistes. Or, la perversion raciste
a
deux aspects : la liaison qu’elle postule entre
origine, traits physiques et comportements, d’une
part ; et l’identité collective, l’identité d’apparte-
nance, qu’elle postule entre les représentants
d’une même « race », d’autre part.
Si on substitue le mot culture au mot race, on
s’aperçoit vite qu’un même usage peut en être
fait, chaque individu étant conçu essentiellement
comme l’expression d’une totalité qui l’englobe.
DDV Un raciste se moque éperdument du rejet
catégorique par la science de la notion de race
humaine. Comment définiriez-vous un raciste ?
Marc Augé. Un raciste se soucie comme d’une guigne
de la définition du mot race. Il procède par une
double assimilation : des individus qui composent
le
groupe avec le groupe lui-même ; et de ce groupe
avec une série de stéréotypes qui sont pensés et
définis comme autant de motifs de rejet et d’exclu-
sion. En ce sens, la formule de Sartre, « si le Juif
n’existait pas, l’antisémite l’inventerait », vaut pour
tous ceux que le regard raciste veut exclure. Affirmer
que l’objet du racisme n’est que le produit du
regard des autres, c’est le condamner à se renier
ou à se revendiquer. Emmanuel Levinas insiste à la
fois sur la pertinence et sur l’insuffisance de l’analyse
que nous appelons sain d’esprit qui s’aliène, puisqu’il
consent à exister dans un monde définissable seu-
lement par la relation de moi et d’autrui », écrit
Lévi-Strauss dans son « Introduction à l’œuvre de
Marcel Mauss ». La troisième dimension est la di-
mension générique (cf Sartre : « tout homme, tout
l’homme »), indépendante du sexe ou de l’origine.
Quand Neil Armstrong a marché sur la Lune, on a
dit « L’homme a marché sur la Lune » et non « Un
Américain a marché sur la Lune ».
Un système d’éducation mondial devrait enseigner
*
à
reconnaître la présence de l’homme générique
dans tout individu singulier, et ouvrir une perspective
transculturelle qui ne méprise aucune culture sans
enfermer quiconque dans l’une d’entre elles.
Utopie ? Certes, mais peut-être progressivement
réalisable dans le temps et dans l’espace. •
1. L’anthropologie
physique étudie les
groupes humains en
se préoccupant des traits
physiques et biologiques
plus que de traits sociaux.
© Philippe Matsas/Opale/Leemage

DÉCEMBRE 2016

des traits physiques et biologiques plus que de traits sociaux. © Philippe Matsas/Opale/Leemage DÉCEMBRE 2016 2

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des traits physiques et biologiques plus que de traits sociaux. © Philippe Matsas/Opale/Leemage DÉCEMBRE 2016 2
DDV 664_Mise en page 1 12/12/16 15:04 Page30 DOSSIER LES PSEUDO-ANTIRACISTES Où va BDS ?
DDV 664_Mise en page 1 12/12/16 15:04 Page30
DOSSIER
LES
PSEUDO-ANTIRACISTES
Où va BDS ?
Qui sont ses militants ? Avant tout, ils combattent Israël.
Mano Siri.
LA POSITION DE LA LICRA
Sur Israël, notre position, de façon constante, va
en faveur d’une paix « juste » entre Israéliens et
Palestiniens, qui implique des négociations et
des arbitrages des deux côtés et, de part et
d’autre, la reconnaissance de l’existence de deux
Etats pour deux peuples (un Etat juif et un Etat
palestinien), dans des frontières sûres et reconnues
internationalement.
EXTENSION DU BOYCOTT
POUR EN
L e sigle BDS signifie littéralement « B comme
Boycott, D comme Désinvestissement et
SAVOIR PLUS
A consulter
sur le site de BDS
S comme Sanctions ». Sur tous leurs supports
de communication on trouve aussi la mention :
« Notre réponse à l’apartheid, la colonisation et
La Licra s’oppose à tout boycott d’Israël, des Is-
raéliens et des marchandises israéliennes. Encore
faut-il préciser que BDS étend son boycott de
tout ce qui vient d’Israël aux produits casher en
général.
Pour autant, ce qui fait débat à l’intérieur de la
Licra, c’est l’opportunité ou non de se porter
partie civile dans les procès intentés par l’Etat à
BDS, ce qui témoigne de l’existence de points
de vue différents à l’intérieur de notre organisation
– qui, rappelons-le, est par définition pluraliste et
regroupe en son sein des personnes aux horizons
politiques et aux sensibilités différentes.
«
Avec ou sans la loi
l’occupation israélienne ».
SITE ET ACTIONS MILITANTES DE B.D.S.
sur l’Etat-nation, Israël
est un Etat colonial
UN PEU D’ANALYSE DE TEXTE
et d’apartheid » :
https://www.bdsfrance
.org/avec-ou-sans-la-
L’assimilation principielle de l’Etat d’Israël à l’Etat
raciste d’Afrique du Sud qualifie d’autant la colo-
nisation et l’occupation israélienne des territoires
loi-sur-l-letat-nation-r
-israel-est-un-etat-
colonial-et-
dapartheid-2/
ou
http://bit.ly/2g2sqpq
de Cisjordanie et de Gaza.
Mettre en avant « l’apartheid » supposé d’Israël
– c’est-à-dire l’existence d’un racisme d’Etat acté
dans les faits et dans la loi – est à la fois une
condamnation et un mensonge : il détourne a
priori de toute analyse mesurée de la réalité de
L’apartheid n’est pas
qu’une métaphore » :
«
https://www.bdsfrance
.org/2015-12-13-
17-59-18/
ou
l’Etat israélien, et dénie toute complexité et toute
ouverture à la société civile israélienne, dont « les
Arabes » sont partie constituante.
BDS se bat contre Israël au nom d’une prétendue
défense du peuple palestinien Quand le mouve-
ment est apparu, il eut d’abord pour objectif le
boycott des produits venus des territoires occupés
Faisons maintenant le point sur BDS, dont il faut
consulter attentivement le site, et en même temps
étudier les actions militantes.
BDS s’autorise de l’appel de la société civile pa-
lestinienne, qui se justifie du « non-respect » par
Israël du droit international, et de la non-violence
de son action, pour appeler au boycott économique
et culturel.
S’appuyant sur cet appel, la charte de BDS
précise quelques points importants : un engage-
ment décidé en faveur du boycott économique,
syndical, institutionnel, universitaire, culturel et
sportif, qui constitue à ses yeux « un acte de dé-
nonciation de la politique d’occupation colonialiste
d’Israël » et une référence appuyée à l’apartheid
de l’Afrique du Sud.
http://bit.ly/2gqm48F
depuis 1967, avant d’être étendu à tous les
«
Des militants dénon-
cent la participation
de chefs de divers
pays aux tables rondes
produits israéliens, puis aux échanges culturels
et sportifs entre Israël et le reste du monde.
Ce boycott des personnes touche évidemment
le foyer de la société israélienne qui est le plus
enclin à critiquer la politique du gouvernement
israélien. Il aspire ainsi à déligitimer l’Etat en
condamnant sa politique.
Comment ne pas constater que le vote à l’Unesco,
le 20 octobre dernier, d’un texte déniant tout lien
historique entre le peuple juif (mais aussi les
chrétiens, ne l’oublions pas) et la terre d’Israël a
été dans le même sens ? En France, il en est de
même puisque des municipalités presque toujours
à direction communiste, comme à Ivry récemment,
se prononcent pour le boycott des produis israé-
liens, au mépris de l’illégalité d’un tel vœu,
rappelée par la cour de Cassation.
« CE N’EST PAS CONTRE UNE POLITIQUE QUE
B.D.S. SE BAT, MAIS CONTRE “UN SYSTÈME
D’APARTHEID” QUI DÉFINIRAIT ISRAËL. »
de l’“apartheid” à
Tel-Aviv » :
https://www.bdsfrance
.org/des-militants-
denoncent-la-participa
tion-de-chefs-de-
divers-pays-aux-tables
-rondes-de-lapartheid-
a-tel-aviv/
ou
http://bit.ly/2fQk9tN
Mais elle souligne qu’il ne s’agit pas de discriminer
une population en raison de ses origines, et que
« son action est non violente, respectant les per-
sonnes et les biens ». « Les droits des Palestiniens
étant bafoués depuis trop longtemps », « il faut
agir », et c’est là le but de leurs différentes cam-
pagnes d’appel au boycott de toute manifestation
impliquant des Israéliens, indistinctement, et
« d’information » qui visent à « éclairer » le public
sur l’implication, toujours selon eux, de la société
israélienne dans la poursuite et l’aggravation de
l’occupation.

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toujours selon eux, de la société israélienne dans la poursuite et l’aggravation de l’occupation. 30 LICRA

LICRA DDV

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Pas une manifestation, fût-elle gastronomique
comme celle impliquant des chefs cuisiniers de
divers pays, invités pour un cook-in du 6 au
26 novembre 2016 à Tel-Aviv, qui ne soit aux
yeux de BDS automatiquement disqualifiée, re-
nommée « Tables rondes de l’apartheid », « of-
fensive gastro-diplomatique », au motif notamment
que du vin produit sur le plateau du Golan – un
« haut lieu de l’occupation israélienne au détriment
de la Syrie – y serait servi…
La virulence de BDS envers tout événement im-
pliquant des citoyens israéliens, fussent-ils de
gauche et engagés dans les processus de paix,
est pour le moins préoccupante. Ainsi en est-il
des chercheurs et des universités, au motif du
fait que « nombre d’entre elles ont des liens très
forts avec le pouvoir militaire. De même, beaucoup
d’universités israéliennes et bon nombre d’uni-
versitaires israéliens jouent des rôles clefs en ap-
portant un soutien intellectuel à l’Etat israélien »
(Ashley Davidson).
Quand on lit la littérature qui fait le fonds du site de
BDS France, on est saisi par la radicalité de leur
condamnation sans nuance : tout ce qui est israélien
est suspect, par définition, de connivence et de
complicité avec le gouvernement, toujours qualifié
de « colonial » et de « pratiquant l’apartheid », donc,
par définition, « raciste » . Comment concilier une
action qui s’annonce non violente, non discrimina-
toire, avec cet acharnement anti-israélien que l’on
retrouve à toutes les pages de ce site ?
A plusieurs reprises, des plaintes ont été formulées
contre BDS. La Licra, SOS-Racisme, la LDH et le
Mrap se sont même retrouvés côte à côte pour
dénoncer ce qui n’est pas de l’action non violente
HISTOIRE
D’UN MOT
L’apartheid, qui signifie
« séparation, mise
à part », était
une politique dite
de « développement
séparé » affectant
des populations selon
des critères raciaux
ou ethniques, dans des
zones géographiques
déterminées.
Il fut conceptualisé
et introduit à partir
de 1948 en Afrique
du Sud par le Parti
national, et aboli
le 30 juin 1991.
Avec l’apartheid,
le rattachement
territorial et le statut
social dépendaient
et du simple boycott, mais bel et bien une tentative
de faire de l’Etat d’Israël le seul agresseur de
tout le Moyen-Orient. Le seul Etat d’Israël est
dénoncé comme Etat raciste, colonial, non dé-
mocratique.
Les militants de BDS feignent de croire que cet
antisionisme radical ne relève pas de l’antisémi-
tisme. Difficile à entendre ! Quel pouvoir, en effet,
ce tout petit pays et ce tout petit peuple n’a-t-il
pas sur le reste de la planète, et sur tous les peu-
ples, pour avoir une telle influence et attirer ainsi
une telle haine ?
Cette volonté délibérée de faire passer l’Etat
d’Israël pour un Etat pratiquant l’apartheid pose
non seulement la question de la légitimité du
combat du BDS, mais aussi celle de son efficacité.
Si on appliquait l’appel au boycott culturel promu
par BDS, on se serait privé, de la possibilité de
voir le film d’Amos Gitaï – « Le Dernier Jour
d’Yitzhak Rabin » – et de discuter avec son auteur,
pourtant violemment opposé à la politique menée
par M. Benyamin Netanyahou. •
du statut racial
de l’individu.
M.S
« LA POSITION DE LA LICRA IMPLIQUE DES
NÉGOCIATIONS ET DES ARBITRAGES DES DEUX
CÔTÉS, ET, DE PART ET D’AUTRE,
LA RECONNAISSANCE ET L’EXISTENCE DE
DEUX ETATS POUR DEUX PEUPLES (UN ETAT
JUIF ET UN ETAT PALESTINIEN). »
4, 6 et 7 mai à Paris.
Un militant pour
le boycott d’Israël
pendant les
manifestations
Nuit Debout.
© Corinne Rozotte/Divergence

DÉCEMBRE 2016

pour le boycott d’Israël pendant les manifestations Nuit Debout. © Corinne Rozotte/Divergence DÉCEMBRE 2016 3 1

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DDV 664_Mise en page 1 12/12/16 15:07 Page33 Une enquête de l’Ifop interroge la relation

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DDV 664_Mise en page 1 12/12/16 15:07 Page33 Une enquête de l’Ifop interroge la relation à

Une enquête de l’Ifop interroge la relation à la religion et le rapport à la République des musulmans vivant dans l’Hexagone. Pour mettre en place un « islam français » qu’il appelle de ses vœux, l’Institut Montaigne, commandi- taire du sondage, propose plusieurs mesures.

François Rachline.
François Rachline.
SOCIÉTÉ Pour l’Institut Montaigne, un islam de France est possible
SOCIÉTÉ
Pour l’Institut Montaigne,
un islam de France est possible

© PrismaArchivio/Leemage

L e seul mot « islam » attise les passions en France aujour-

d’ hui, sans distinction des divers

contenus auxquels il peut ren- voyer. Si le mot arabe MLS (en lisant de droite à gauche) signifie aussi bien salem, la paix, qu’is- lam, musulman, il devient fré- quent de confondre ce dernier terme avec « islamiste », « radi- calisé » ou « djihadiste ».

INTENTION

DU RAPPORT

Avec le souci de mieux comprendre des Français et des étrangers vivant sur le sol de France (15 % des in- terrogés pour ces derniers), tous de confession musulmane, l’Institut Montaigne s’est penché sur la question des Français musulmans. Son rapport, intitulé « Un islam français est possible », mérite qu’on s’y arrête à tête reposée. Tout à la fois pour identifier ses intentions, en restituer la teneur et en critiquer la substance. Dès la première phrase de son avant-propos, l’auteur du rapport, Hakim El Karaoui, affiche son intention : « La violence qui s’est déchaînée [au nom de l’islam] en France, contre des Français, ne peut rester sans réponse. Il faut engager des changements profonds dans l’organisation de cette religion pour lui donner les

moyens de lutter contre le fonda- mentalisme religieux qui crée un

terreau favorable au terrorisme. »

A cette fin, poursuit-il, et avant

toute autre considération, il est

impératif de connaître la population dont on parle. Le but du travail

est donc de se livrer à une enquête

sur les musulmans – français et autres – dans l’Hexagone, pour savoir comment se définissent tout

à la fois leur relation à la religion

et leur rapport à la République.

L’enquête commandée par l’Ins-

titut Montaigne à l’Ifop n’est que

le moyen de nourrir une connais-

sance devant déboucher sur des propositions concrètes. Elle porte sur un échantillon « de plus de 1 000 personnes de confession ou de culture musulmane ». Le champ écartant les moins de 15 ans, il est difficile de déter-

miner précisément la population totale relevant de cette définition

en France. Probablement entre 4 et 5 millions de personnes, peut- être un peu plus.

RESTITUTION

L’enquête segmente cette popu- lation en trois grands groupes. Le premier (46 % des effectifs)

fusionne ceux qui sont sécularisés,

ou en voie d’achever leur « inté-

gration dans le système de valeurs

de la France contemporaine ».

Le deuxième (25 % des effectifs) réunit ceux qui acceptent la laïcité et rejettent sans ambiguïté le

niqab ou la polygamie, incom- patibles avec la culture française. Autrement dit, 46 + 25 = 71 % des effectifs adhèrent à des valeurs essentielles de la République. Restent les 28 % du groupe 3, qui rassemblent des personnes rejetant ces dernières, que le do- cument qualifie de « sécession-

nistes » et dont il souligne qu’il est, de loin, le plus problématique. Le rapport omet de préciser que

28 % de 4 à 5 millions donnent entre 1 million et 1,4 million de personnes. Pour le dire autrement, plus de 1 million de personnes vi- vent dans notre pays en en refusant la culture, la logique et les règles.

Trois mesures pour un « islam français »

C’est précisément parce que ces

chiffres sont impressionnants que l’Institut Montaigne propose de travailler en profondeur ce qu’il appelle « l’islam de France ». Pour l’auteur du rapport, il s’agit de modifier profondément l’atti- tude française en général à l’égard des Français et des résidents de confession musulmane, ou de culture musulmane, en organisant un « islam français » qu’il juge possible et appelle de ses vœux.

71 % DES EFFECTIFS ADHÈRENT À DES VALEURS ESSENTIELLES DE LA RÉPUBLIQUE.

et appelle de ses vœux. 71 % DES EFFECTIFS ADHÈRENT À DES VALEURS ESSENTIELLES DE LA

DÉCEMBRE 2016

et appelle de ses vœux. 71 % DES EFFECTIFS ADHÈRENT À DES VALEURS ESSENTIELLES DE LA

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DDV 664_Mise en page 1 12/12/16 14:49 Page34 SOCIÉTÉ PLUS DE 1 MILLION DE PERSONNES

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SOCIÉTÉ

DDV 664_Mise en page 1 12/12/16 14:49 Page34 SOCIÉTÉ PLUS DE 1 MILLION DE PERSONNES VIVENT

PLUS DE 1 MILLION DE PERSONNES VIVENT DANS NOTRE PAYS EN EN REFUSANT LA CULTURE, LA LOGIQUE ET LES RÈGLES

A cette fin, il propose plusieurs

mesures, dont les plus marquantes sont les trois suivantes. « Sortir l’islam de France de la minorité »

en mettant fin à la tutelle d’États

étrangers (1), ce qui entraîne d’as- surer à « l’islam de France » des ressources nancières transpa- rentes et internes à notre pays (2), tout en contribuant à la lutte contre le discours fondamentaliste, dans le respect de la loi de 1905, « par le nancement de la for- mation culturelle et du travail des aumôniers dans tous les lieux fermés (écoles, prisons, armées, établissements hospitaliers, etc.) et via l’enseignement de l’arabe à l’école publique (3). » En somme, transformer un « islam

de France » – qui serait d’ailleurs

plutôt un Islam en France, en un « Islam français ».

CRITIQUE

Critiquer n’est pas dénigrer, mais,

au sens de Kant, tracer de limites,

détermination du domaine de va- lidité. De ce point de vue, retenons trois considérations. D’abord, le travail d’ordre statis- tique. Outil nécessaire à la ré- flexion, le sondage de l’Ifop a fo- calisé tous les commentaires, et même nourri les fantasmes et les peurs. Même si la méthode respecte

la loi qui interdit les statistiques

ethniques, on peut regretter l’am- biguïté de certaines questions. Par exemple : « Etes-vous favo- rable au port du voile » au lieu

de « Etes-vous favorable au droit

de porter le voile ? » Il est donc

possible que les réponses aient, de ce fait, agrégé les deux opinions « favorables », ce que semblerait confirmer le fait que 65 % des femmes musulmanes ne portent pas le voile, quand 65 % des mu- sulman(e)s y sont « favorables ». Ou, plus important cette fois, que l’enquête soit strictement « ver- ticale » au sein d’une communauté de croyances, sans comparaison avec le reste de la population. C’est un point qui affaiblit le rap- port et l’expose à la critique d’un travail ethnicisé. En matière d’idées, les mots sont rois. Or, le document signé par Hakim El Karaoui emploie systé- matiquement l’expression « mu- sulmans de France ». C’est là un

usage qui exprime une vision, im- plicite, de la société française. La formulation induit l’idée, plus ou moins consciemment, qu’une personne se définit d’abord par sa religion, ensuite seulement par le

lieu où elle réside. Cela correspond

à la conception d’un Tarik Rama-

dan, pour qui un musulman français est un musulman qui vit en France. Cette opinion est contraire à toute la logique française. Pays envahi au cours de son histoire, de l’est par les Goths, les Wisigoths, les Ostrogoths, les Huns, du nord par les Normands, du sud-est par les

Lombards, du sud-ouest par les

Arabes, la culture française est pour ainsi dire une réaction éthique

à une anarchie ethnique. N’étant

pas une nation, mais un creuset de

peuples divers arrêtés sur son sol (l’Atlantique forme une barrière

Ces statistiques qui divisent la France

A quoi bon s’acharner à vouloir découper la France en tranches ? A qui profite cette idée fixe consistant

à vouloir extraire une partie – les musulmans – du tout – les citoyens français ? Résolument, rien ne

peut advenir de bon de telles enquêtes. D’un côté, les optimistes vont se réjouir du fait qu’une majorité de musulmans est favorable à la République, et que deux tiers d’entre eux trouvent la laïcité très positive. Il en résulterait qu’un islam de France est possible et compatible avec la République. De l’autre, l’extrême droite n’a pas attendu vingt-quatre heures pour invoquer à l’appui de sa démonstration

la proportion de musulmans qui, selon cette même enquête, seraient favorables à la charia et à un islam

rigoriste. Voilà chiffré, mesuré, quantifié, justifié avec l’imprimatur de la science le prétendu poids notre

ennemi intérieur et la soi-disant preuve du « Grand Remplacement » dont nous serions victimes. S’obstiner à vouloir mesurer nos différences alimente l’angélisme et l’extrémisme à la fois. Enfermer une partie de nos concitoyens dans leur appartenance religieuse, c’est à coup sûr les éloigner des valeurs universelles de la République en persistant à les considérer comme des musulmans avant de les regarder comme des citoyens à part entière.

Alain Jakubowicz.
Alain Jakubowicz.

et le climat tempéré attire, même encore aujourd’hui les touristes), il fallut qu’un Etat fort se construisît et imposât une unité que rien ne concourait à créer spontanément. Dans l’ordre social, cela produisit l’assimilation. La déclaration de Clermont-Tonnerre, en décembre 1789 à l’Assemblée nationale, en résume le fondement : « Il faut tout refuser aux Juifs comme nation et tout accorder aux Juifs comme individus. Il faut qu’ils ne fassent dans l’Etat ni un corps politique ni un ordre. Il faut qu’ils soient individuellement citoyens. » De même, l’expression « islam fran- çais » présuppose la singularité ir- réductible de l’islam. Parler de « catholicisme français », de « pro- testantisme français », de « judaïsme français » ou de « bouddhisme fran- çais » soulignerait mieux l’ambi- guïté du propos que de longs dis- cours, même si l’auteur du rapport Montaigne, confronté à cette cri- tique, maintient sa formulation.

Après “l’assimilation”, “l’intégration”…

Il est regrettable que son travail n’ait pas donné lieu à un minimum de justification théorique. Ne se- rait-ce que pour fonder plus encore la volonté de rendre l’islam compa- tible avec la République française. Enfin, le sous-bassement analytique du rapport n’est pas assez explicité. Tout son vocabulaire et toute sa

logique révèlent qu’il prend acte, pour ainsi dire en creux, du décès de l’assimilation, et cherche les moyens d’une nouvelle intégration. Le sondage traduit cette position. Pour aller dans la voie de l’apai- sement, il fallait s’assurer que les « musulmans de France » étaient disposés, dans leur majorité, à jouer pleinement le jeu de l’inté- gration, ou à tout le moins d’un vivre ensemble et faire ensemble tranquille, qui n’est plus celui de l’assimilation. L’Institut Montaigne considère que c’est effectivement le cas. Si les 28 % sont surestimés, s’ils ne peuvent être définis comme des radicalisés, alors, il n’a pas tort d’espérer.

s’ils ne peuvent être définis comme des radicalisés, alors, il n’a pas tort d’espérer. • 34

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s’ils ne peuvent être définis comme des radicalisés, alors, il n’a pas tort d’espérer. • 34

LICRA DDV

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DDV 664_Mise en page 1 12/12/16 14:49 Page35 SOCIÉTÉ « 28 % des musulmans radicalisés ?

SOCIÉTÉ

« 28 % des musulmans radicalisés ? Aberrant ! »

Les organisations censées représenter l’Islam de France, indignées par l’enquête soulignant une tentation fondamentaliste, répondent par le mépris.

une tentation fondamentaliste, répondent par le mépris. Raphaël Roze. E lles ont choisi le silence. Les
Raphaël Roze.
Raphaël Roze.

E lles ont choisi le silence. Les principales organisations de

l’Islam de France ont répondu par le mépris au sondage de l’Ifop, dont on a surtout retenu un chiffre : 28 % des personnes interrogées (50 % des jeunes et des convertis) auraient des va- leurs « opposées » à celles de la République. A droite, des élus en ont conclu que le danger fonda- mentaliste était extrême.

UNE ENQUÊTE BIAISÉE

Nous avons joint le Conseil fran- çais du culte musulman (CFCM), l’Union des organisations isla- miques de France (UOIF) et le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF). Personne n’a souhaité s’exprimer officiellement. Finalement, le secrétaire général du CFCM a accepté d’expliquer la position de l’Institution. Comme les autres, elle est indignée et juge cette enquête totalement biai- sée. « D’abord, remarque Abdal- lah Zekri, l’institut Montaigne est un think tank libéral, marqué à droite. Il n’est pas objectif. En- suite, l’échantillon retenu – 1 029 sondés – est bien trop faible. On ne peut en tirer nul enseignement sérieux. Je note aussi qu’une jeune femme déclarant porter le voile dans l’espace public est rangée ipso facto dans la caté- gorie des 28% de prétendus “ul- tras”. C’est aberrant ! De même, certaines questions perverses lais- sent croire que ces 28 % seraient forcément contre la démocratie parce qu’attachés à la loi cora- nique. On nous dit aussi que 46 % des musulmans seraient non pratiquants. Cette approche n’a pas de sens. Il existe toutes sortes de comportements, comme chez les chrétiens ou les juifs. Comment placer les gens dans des cases, alors que nous esti-

© Lahcène Abib / Signatures
© Lahcène Abib / Signatures

mons, nous, que près de 90 % de nos coreligionnaires observent peu ou prou le ramadan ? » Abdallah Zekri reconnaît que le nombre total de musulmans avancé par l’Ifop – entre 3 et 4 millions – est vraisemblable. Il aurait le mérite de battre en brèche le « fantasme » selon lequel ils seraient plus de 7 millions. En revanche, le cadre du CFCM juge révoltant le « dédain » de l’Institut à l’égard de son organi- sation, puisque l’enquête précise que seuls 9 % des sondés se sen- tiraient représentés par elle. A titre personnel, le recteur de la grande mosquée de Lyon, Kamel Kabtane, et d’autres imams mo- dérés ont souligné le caractère positif d’une étude démontrant, par exemple, que 88 % des mu- sulmans acceptent de serrer la main d’une personne du sexe op- posé. Mais les associations ne digèrent pas l’accent mis sur les plus radicaux ou sur la question des influences étrangères. Le think tank recommande des me- sures fortes pour « laïciser et in- tégrer » l’islam, « téléguidé » de l’extérieur. « Encore une aber- ration ! s’exclame Abdallah Zekri. On nous rebat les oreilles avec

la fondation présidée par Jean- Pierre Chevènement, dont l’objet serait de trouver des financements français. Mais elle s’occupera de culture et, à la marge, de for- mation des imams. Les mosquées continueront d’être alimentées par des ressources maghrébines et turques, puisqu’ici, l’Etat ne peut entretenir un lieu de prière. Or, ces circuits sont transparents, contrairement à ce que l’on en- tend. Nous espérons prendre le relais avec notre propre argent, mais c’est pour le moment im- possible. Entre-temps, les finan- cements algérien ou marocain sont un frein à l’islamisme, et non l’inverse. »

Un imam d'une mosquée en région parisienne.

Conclusion provisoire

Le mépris à l’égard d’une étude comme celle de l’Institut Montaigne révèle un malaise qu’entretient le silence qu’on lui oppose. L’écarter d’un revers de la main nourrit la suspicion à l’égard des organisations qui regroupent des Français musulmans. Il vaut mieux en étudier précisément les intentions, les méthodes et les conclusions, que de le rejeter en bloc. Et ne pas oublier que l’enquête de l’Ifop est l’instrument utilisé par l’Institut Montaigne pour démontrer que les Français musulmans sont tout à fait intégrables dans la République – et, pour plus de la moitié entre eux, déjà intégrés.

Antoine Spire et François Rachline.

– et, pour plus de la moitié entre eux, déjà intégrés. Antoine Spire et François Rachline

DÉCEMBRE 2016

– et, pour plus de la moitié entre eux, déjà intégrés. Antoine Spire et François Rachline

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DDV 664_Mise en page 1 12/12/16 14:49 Page37 UNIVERSITÉS D’AUTOMNE DU HAVRE AMBIANCE, AMBIANCE… La

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D’AUTOMNE

DU

HAVRE

AMBIANCE, AMBIANCE… La dramatisation était à l’ordre du jour. Un court métrage ouvrit la séance
AMBIANCE, AMBIANCE…
La dramatisation était à l’ordre du jour.
Un court métrage ouvrit la séance :
« La Licra entre en résistance contre les
UNIVERSITÉS
D’AUTOMNE
DE LA LICRA
© Guillaume Krebs/Licra

extrémismes ». Le ton était donné, et Alain Jakubowicz appela l’auditoire à combattre la montée des extrémismes en se rassemblant autour des valeurs de la République : « La France, ce n’est pas eux, c’est nous ! » Nous sommes à un peu plus de six mois de la présidentielle, et l’atmosphère s’alourdit. L’inquiétude est perceptible jusque dans les débats qui suivent chaque table ronde : on s’interroge sur le retour en force de la question de la pureté, qui semble un commun dénominateur aux extrémismes, sur l’utilisation de l’argument naturaliste ou religieux pour récuser la science et l’Etat de droit (infériorisation des femmes versus égalité universelle des droits). La question de l’islamisme n’est pas seulement présente

à la tribune, elle le sera explicitement

et implicitement tout le week-end : dans toutes les têtes, voire sur toutes les lèvres. On relèvera, parmi les questions posées

par la salle, celle-ci : « L’islamisme serait-il le racisme du XXI e siècle ? », question

peut-être confuse, mais qui marque combien il est difficile et pourtant nécessaire pour chacun de se donner les moyens de penser une situation à laquelle nous n’étions pas préparés. Que faire et comment ? Ne faut-il pas revoir complètement nos façons de militer et d’appréhender la complexité du monde ? On ne peut, dira une militante,

à la fois récuser le sexisme et la haine des

femmes véhiculée par l’islamisme et ne pas comprendre combien il est important de donner l’exemple. Car le propre des extrémismes est de savoir pointer nos faiblesses et nos contradictions, pour s’en emparer et les retourner comme des armes contre nous.

M.S
M.S

« Filiations et convergences des extrémismes »

Mano Siri.
Mano Siri.

A nimée par Antoine Spire, cette première ta-

ble ronde réunissait les historiens Bénédicte

Vergez-Chaignon, Grégoire Kauffmann, Fabrice

d’Almeida, et l’économiste François Rachline.

Il s’agissait de comprendre les origines des ex-

trémismes et de déterminer ce qui les rapproche. Or c’est un terme d’emploi récent : on parlait auparavant plutôt de totalitarisme. Grégoire Kauffmann souligna, s’agissant de l’extrême droite, les correspondances avec le surgissement du boulangisme, et Bénédicte Vergez-Chaignon

rappela que l’extrême droite ne se considérait ni de droite ni de gauche, de simples « nationaux ». Pour François Rachline, les « extrémistes » sont des gens qui refusent le concept français de l’équilibre, une idée très importante, née il

y a quinze siècles pour faire tenir ensemble,

sur le sol de France, une diversité de peuples. Or les extrémistes ont une hantise du mélange, de la diversité et du « grand remplacement » :

ce qu’ils veulent, c’est « détruire cet équilibre cimenté par l’intérêt général ». Mais Fabrice d’Almeida souligne combien la notion de di- versité est complexe : nous la voyons comme un atout, mais elle est bien souvent considérée à travers les préjugés qui accompagnent nos références identitaires. Ce qu’il faut reconstruire, c’est une volonté commune avec la diversité. Comment le faire sans céder au populisme qui semble le vecteur commun des extrémismes ? Une piste à ex- plorer, pour François Rachline : il faut, derrière chaque extrémisme et sa façon de cultiver le populisme en encensant une idée de pureté nationale, religieuse, ou raciale… se demander de quel universalisme il est question. Le propre de tous les extrémismes est de vouloir construire un universel d’où serait bannie toute altérité. Notre première tâche est donc de réintroduire autrui ; et cela, nous pouvons le faire !

Notre première tâche est donc de réintroduire autrui ; et cela, nous pouvons le faire !

DÉCEMBRE 2016

Notre première tâche est donc de réintroduire autrui ; et cela, nous pouvons le faire !

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Krebs/Licra DDV 664_Mise en page 1 12/12/16 14:49 Page38 UNIVERSITÉS D’AUTOMNE DU HAVRE L’Etat de droit

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D’AUTOMNE

DU

HAVRE

L’Etat de droit contre le terrorisme

DU HAVRE L’Etat de droit contre le terrorisme Mano Siri et Raphaël Roze . L a

Mano Siri et Raphaël Roze.

de droit contre le terrorisme Mano Siri et Raphaël Roze . L a première table ronde

L a première table ronde du 15 octobre jaugeait « l’Etat de

droit à l’épreuve du terrorisme ».

Elle était animée par Alexis La-

« S’INSPIRER DU MODÈLE ISRAÉLIEN EN MATIÈRE DE FORMATION GÉNÉRALISÉE AUX PREMIERS SECOURS. »

Des participants au débat

NOS ANCÊTRES

« Stop à l’obsession identitaire ! »

A l’occasion des Universités,

Edouard Philippe, le député-

maire Les Républicains du Havre et porte-parole d’Alain Juppé, a fustigé l’allusion aux Gaulois faite par Nicolas Sarkozy (sans le nommer).

« Pourquoi ne pas remonter

aussi au vase de Soissons ?

a ironisé Edouard Philippe.

A l’identité du sang

ou du sol, la France préfère les valeurs ».

croix, rédacteur en chef à « Ma- rianne », qui a demandé aux in- tervenants de plancher sur un nouveau modus vivendi sociétal dans le contexte sécuritaire actuel. A ses côtés, le géopolitologue Frédéric Encel et le journaliste

Mohamed Sifaoui, membres du bureau exécutif de la Licra, le député Les Républicains Georges Fenech, et l’avocat Thibault de Montbrial. Ce dernier a remarqué qu’« une période paradisiaque de soixante-dix ans de paix » était derrière nous. Selon lui, la Ré-

publique doit se défendre contre l’islamisme en élargissant le

champ régalien, modifiant nos rapports aux armes, etc. Mohamed Sifaoui a relevé que l’Europe avait déjà été confrontée

au terrorisme d’extrême gauche ou d’extrême droite depuis 1945. « Mais la condamnation était unanime, a-t-il ajouté. Aujourd’ hui, notre pacte républicain est remis en cause. » Chacun a déploré la bouillie idéo- logique d’Alain Badiou et consorts, qui dédouane les vrais responsables de la violence en attribuant tout à la « mondialisation capitaliste » et en mélangeant le bien et le mal. Pour Frédéric Encel, il faut assu- mer la réalité : « Daech nous a déclaré la guerre. Nous devons nous y adapter », a-t-il dit en substance, en musclant nos lois et en utilisant l’arsenal existant, comme la réglementation sur les sectes, qui devrait permettre d’in- terdire le salafisme. Georges Fenech a préconisé une meilleure coopération entre les multiples services de renseignement et de sécurité. « Les Américains l’ont fait, ils ont tout remis à plat après le 11 septembre. Pas nous », a-t-il affirmé. Le modèle israélien a aussi été évoqué. Les participants ont estimé qu’il fallait s’en inspirer, par exemple en matière de forma- tion généralisée de la population aux premiers secours.

De gauche à droite :

Alexis Lacroix, Thibault de Montbrial et Frédéric Encel.

Alain Jakubowicz :

« En 2017, ne laissons rien passer. »

Alain Jakubowicz a clos les Universités en remarquant qu’il était impossible de combattre le racisme comme autrefois. « Dans

les années 80, a-t-il noté, nous ne pouvions affirmer que certains musulmans étaient des fauteurs de troubles. Aujourd’hui, Mohamed Sifaoui le dit, parfois avec rudesse, ce qui peut choquer, mais il a raison d’exprimer sa pensée, car cet homme ayant fui l’Algérie en 1999 sait de quoi il parle. »

Après avoir rappelé les termes insensés du débat sur le burkini et son instrumentalisation tous azimuts (par les islamistes comme par les partis extrémistes), le président de la Licra a souhaité

une « nouvelle mobilisation ». Il a annoncé

le lancement d’un appel à tous les Français, invités à signer un texte sur le thème

« La patrie est en danger. »

Il a aussi indiqué que la Licra allait produire une « charte éthique » soumise aux candidats à la présidentielle et aux législatives de 2017.

« Pendant la campagne, a-

t-il prévenu, nous ne

laisserons rien passer ».

de 2017. « Pendant la campagne, a- t-il prévenu, n o u s n e laisserons

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de 2017. « Pendant la campagne, a- t-il prévenu, n o u s n e laisserons

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Krebs/Licra DDV 664_Mise en page 1 12/12/16 14:49 Page39 UNIVERSITÉS D’AUTOMNE DU HAVRE Nous sommes-nous

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D’AUTOMNE

DU

HAVRE

Nous sommes-nous assoupis face aux extrémismes ?

R.R
R.R

« NOUS DEVONS BLOQUER LES TÉLÉGRAPHISTES DU LEPÉNISME FLAMBOYANT QUI SOUFFLENT SUR LES BRAISES. »

Jean-Philippe Moinet,

« La Revue civique ».

L a seconde table ronde du 15 oc- tobre a réuni Mohamed Sifaoui,

Philippe Foussier, premier grand- maître adjoint du Grand Orient de France, Gilles Finchelstein, qui di- rige la fondation Jean-Jaurès, et le journaliste Jean-Philippe Moinet, fondateur de « La Revue civique ». Le débat, sous l’intitulé « Retrou- ver le sens de nos valeurs », était animé par Alexis Lacroix. Jean-Philippe Moinet a lancé un cri d’alarme : selon l’observatoire de la démocratie (enquête 2014), 64 % des Français pensent que la démocratie fonctionne mal. Du jamais vu depuis la Libération ! Le danger est triple pour les per- sonnes interrogées : la montée du fondamentalisme musulman

et du terrorisme ; la banalisation du populisme d’extrême droite ; enfin, la cécité d’élus modérés devenus inaudibles. Le journaliste a insisté sur la « racialisation » d’un certain dis- cours public, au détriment de l’idéal universaliste. « Nous de- vons bloquer les télégraphistes du lepénisme flamboyant qui souf- flent sur les braises », a-t-il dit. Dans ce contexte, pourquoi la voix de la franc-maçonnerie est- elle si peu entendue ? Philippe Foussier a reconnu un « assou- pissement » généralisé, qui ne concerne pas seulement « les frères », mais l’ensemble des mi- litants du vivre-ensemble et de la tolérance. « Nous pensions, depuis 1945, que les principes républi- cains étaient désormais indes- tructibles. Par ailleurs, le FN nous a en quelque sorte dérobé nos valeurs en se présentant comme le champion de la laïcité,

de la nation une et indivisible Nous nous sommes laissés dé- passer, a-t-il déploré. Je préconise un réarmement idéologique, car si le pays continue d’être obnubilé par des raccourcis identitaires, nous allons dans le mur ! » Cette « hystérie » a été également dénoncée par Gilles Finchelstein. Il l’a reliée à l’accommodement dont la classe politique se rendrait coupable, consistant à accepter l’explosion des inégalités. « Je ne parle pas des inégalités de revenus, a-t-il expliqué : elles sont moins flagrantes ici qu’ail- leurs. En revanche, l’inégalité des chances est en France in- supportable, et se manifeste à tout âge. Les gens ont le sentiment que seul le copinage est payant et qu’aucune formation ne peut les dérouter d’un destin tracé d’avance. Cela crée un climat d’exaspération sur lequel prospère le populisme. »

d’exaspération sur lequel prospère le populisme. » • Communautarisme : les élus interpellés R.R CONFRONTATION

Communautarisme :

les élus interpellés

R.R
R.R

CONFRONTATION

« Le renseignement français localement désarmé » Stéphane Gatignon a déploré avec force le désengage- ment des services de renseignement au plan local depuis quelques années.

« Faute de rapports territoire par territoire, a dit le maire de Sevran, nous ne savons plus qui et comment combattre. »

Mohamed Sifaoui a laissé entendre que cette attaque cachait des indulgences, voire même des connivences, avec l’islamisme. La confrontation entre les deux hommes fut bien « rude » !

L’ ultime table ronde, animée le 16 octobre par Jean-Philippe

Moinet, était politique. Edouard Philippe, député-maire Les Répu- blicains du Havre, Jean-Pierre Sueur, sénateur socialiste d’Orlé- ans, et Stéphane Gatignon, maire de Sevran (93) et ex-membre des Verts, ont échangé sur le thème « Ré-enchanter la République ! » Le modérateur a planté le décor en soulignant qu’en mai 2017, « il sera trop tard pour enrayer le national- populisme qui nous menace ». La solution, pour Edouard Philippe, passe par l’éducation et la flexibilité économique, afin de renoncer enfin « au choix français du chômage de masse », mais surtout, à court terme, par un combat sans merci contre les « déclinistes ». Selon Jean-Pierre Sueur, « si les discours moralisateurs ne fonc- tionnent pas, c’est parce que nous, élus modérés, avons perdu la bous- sole de la vérité, au sens où l’en- tendait Mendès France. On a le

au sens où l’en- tendait Mendès France. On a le  De g. à d. :

De g. à d. :

Jean-Pierre

Sueur,

Stéphane

Gatignon,

Edouard

Philippe,

Jean-Philippe

Moinet.

sentiment que les responsables po- litiques ne s’expriment plus qu’en fonction des sondages, et les élec- teurs ne le supportent pas ! » Stéphane Gatignon a insisté sur les changements rapides auxquels nous assistons. « Nous n’échappe- rons pas à l’ubérisation, l’urbani- sation, les grandes migrations… Il faut adopter de nouvelles régu- lations, plutôt que de vivre dans un passé révolu », a-t-il martelé. Mario Stasi, vice-président de la Licra, est monté à la tribune pour indiquer que seuls 7 % des 18- 24 ans estimaient que le FN repré- sentait un danger pour la démocratie. Beaucoup moins que les autres ca- tégories de Français, selon le son- dage réalisé pour les Universités

par Opinion Way. Les trois invités ont réagi en se déclarant partisans du front répu- blicain pour faire systématiquement barrage à l’extrême droite. Mohamed Sifaoui les a interpellés à propos d’un « juridisme » excessif les empêchant de lutter à armes égales avec les islamistes, et d’un « clientélisme municipal » trop in- dulgent envers les « ghettos » fon- damentalistes. Les élus ont plaidé non coupables, expliquant que l’état de droit ne permet pas d’intervention musclée ou d’interdiction avant coup. La répression ne peut s’enclencher qu’après enregistrement d’expres- sions racistes antiféminines ou homophobes.

qu’après enregistrement d’expres- sions racistes antiféminines ou homophobes. • DÉCEMBRE 2016 3 9

DÉCEMBRE 2016

qu’après enregistrement d’expres- sions racistes antiféminines ou homophobes. • DÉCEMBRE 2016 3 9

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DDV 664_Mise en page 1 12/12/16 14:49 Page40 INTERNATIONAL UN BILAN SYMBOLIQUE « Grâce à Obama,

INTERNATIONAL

UN BILAN

SYMBOLIQUE

« Grâce à Obama, les Américains voient le racisme autrement, mais ils ne voient toujours pas les Noirs différemment », a écrit un

correspondant du «Guardian» (Gary Younge). En d’autres termes, ils peuvent élire un Président noir, mais il leur faut encore réaliser que les vies noires comptent…

LISTE NOIRE

Le 26 février 2012, Trayvon Martin est abattu par George Zimmerman, acquitté en juillet 2013. Le 9 août 2014, Michaël Brown est abattu par un policier à Ferguson (Missouri). Sa mort provoque des émeutes et lance le mouvement Black Lives Matter. Le 22 novembre 2014, Tamir Rice, 12 ans, est abattu par la police de Cleveland, Le 12 avril 2015, Freddy Gray meurt lors d’une arrestation à Baltimore. Deux mois plus tard, une tuerie dans une église noire de Charleston fait 9 morts. En juillet dernier, 8 policiers sont abattus à Dallas et à Bâton rouge (Louisiane) par deux anciens militaires africains-américains. Le 20 septembre, des violences éclatent à Charlotte, après la mort de Keith Scott, tué par un policier.

*

1. Caroline Rolland-Diamond enseigne l’histoire et la civilisation américaines à l’université Paris-Ouest Nanterre. Son livre est paru en septembre à La Découverte.

C’est encore loin, l’Amérique post-raciale ?

Au lendemain de l’élection de Donald Trump, retour sur la question raciale avec Caroline Rolland- Diamond, auteure de « Black America » (1) , l’histoire, inédite en France, de la lutte des Noirs américains…

Propos recueillis par Karen Benchetrit.

DDV Le premier Président noir des Etats Unis va quitter la Maison Blanche sur fond de vives tensions raciales déclenchées par les violences policières. Plus de deux tiers des Américains estiment que les relations interraciales se sont détériorées. Certains ont trouvé Obama un peu trop noir, d’autres pas assez…

Caroline Rolland-Diamond. Ce qui

est sûr, c’est qu’il ne s’est jamais posé comme le Président des Noirs, et qu’il s’en est tenu à une ligne universaliste. On a, bien sûr, pu penser que le premier Président noir des Etats-Unis jouerait un rôle de premier plan pour apaiser les tensions entre Noirs et Blancs, mais c’est un fait, elles se sont accrues : dès son élection, on assistait à une libération de la parole raciste. En 2014, les violences policières ont donné naissance au mouve- ment Black Lives Matter (« Les vies noires comptent »), et ce mouvement a suscité des réactions conservatrices très fortes chez quantité d’Américains. Nombreux sont ceux qui considèrent qu’on n’a pas vu de situation aussi ca- tastrophique depuis les émeutes de Los Angeles, en 1992. Les partisans de Trump jugent qu’Obama a exploité de façon opportuniste la controverse raciale, lui reprochant d’avoir plus parlé qu’agi, notamment au moment des émeutes de Ferguson, en 2014. Certains encore se sou- viendront d’Obama comme le Président qui a fait la leçon à la NAACP (Association nationale pour la promotion des gens de

couleur) et à d’autres mouvements noirs en leur disant qu’ils devaient arrêter de se comporter en vic- times. Son discours en direction des classes populaires noires s’est révélé plutôt conservateur et pa- ternaliste.

DDV Les écarts de richesse entre les Noirs et les Blancs se sont creusés sous ses deux mandats. Quelle est, selon vous, la part de facteurs extérieurs, l’opposition du Congrès, en particulier, et celle qui est imputable à ses propres politiques ?

C. R.-D. C’est vrai, les inégalités économiques se sont accrues, les écarts creusés par le taux de chô- mage et la pauvreté aussi. Les solutions à la crise bancaire ont plutôt penché du côté de Wall Street. La majorité de la classe moyenne blanche s’est remise de

la crise des subprimes, survenue

en même temps que l’arrivée d’Obama, tandis que les Noirs en subissent encore aujourd’hui

les effets : plus de 240 000 d’entre eux y ont perdu leur logement,

ils étaient les premiers ciblés pour

ces prêts.

A la décharge d’Obama, il faut

bien rappeler l’opposition systé-

matique du Congrès à ses ré- formes, à commencer par celle du système de santé. L’Obama- care a été vidé d’une bonne part

de son contenu. Il faut aussi verser

à son crédit la bataille qu’il a

menée, dans son second mandat, pour secouer le statu quo sur le contrôle des armes à feu (notam- ment après la fusillade dans une école élémentaire, en 2012, où

la fusillade dans une école élémentaire, en 2012, où un jeune a abattu 20 écoliers et

un jeune a abattu 20 écoliers et 6 adultes, avant de se suicider).

DDV Le mouvement Black Lives Matter (Les vies noires comptent), né sous Obama, peut être interprété comme une déception devant les limites de sa présidence…

C. R.-D. Il est certain que l’attente, immense, après l’élection d’Obama a fait éclore le mouve- ment. Il a été créé par des femmes, elles ont toujours eu un rôle clé dans cette longue histoire du com- bat pour plus d’égalité, de justice et de dignité. Le hashtag est apparu en 2013, en réaction aux violences poli- cières, facteur majeur de mobili-

sation de longue date, et aux frus- trations accumulées sur ces trois dernières années, avant de devenir un véritable mouvement social qui aborde les questions d’iné- galité et de pauvreté.

DDV Où en est la mixité dans

la société américaine ?

C. R.-D. Elle est réelle dans le monde du travail, mais la ségré- gation reste marquée en matière de logement, y compris dans des villes dirigées par des Noirs.

Les jeunes générations semblent

plus ouvertes que leurs aînés à la mixité, favorisée à l’université par l’affirmative action (discri- mination positive) mise en place dans les années 1960, et qui dé- pend de chaque Etat.

(discri- mination positive) mise en place dans les années 1960, et qui dé- pend de chaque

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(discri- mination positive) mise en place dans les années 1960, et qui dé- pend de chaque

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DDV 664_Mise en page 1 12/12/16 14:49 Page41 Crise des migrants et montée de l’extrême droite

Crise des migrants et montée de l’extrême droite allemande

Bon nombre de länder de l’ex-RDA réservent un accueil très favorable au parti populiste Alternative für Deutschland (AfD). Liée au déboulonnage des héros communistes et à un fort sentiment de dévalorisation, la rupture des solidarités s’est ancrée dans le terreau de la crise grecque.

Monique Ollier.
Monique Ollier.

L e 31 août 2015, un important flux d’immigration émeut le

continent européen ; Angela Mer- kel annonce que le droit d’asile sera largement accordé en Alle- magne. Septembre 2016 : le parti populiste Alternative für Deutschland (AfD) arrive deuxième lors de l’élection régionale en Mecklembourg- Poméranie occidentale, où la chan- celière est élue. Lors du scrutin local à Berlin, l’AfD obtient 14 % des suffrages et 25 des 160 sièges de la Chambre des députés du land. Bon nombre de länder de l’ex- RDA réservent un accueil très favorable à ce parti, dont la Saxe- Anhalt, où il obtient 24 % des suffrages.

LE DÉSENCHANTEMENT APRÈS LA RÉUNIFICATION

Beaucoup de commentateurs ont lié l’esprit de solidarité « naturel » d’Angela Merkel au fait qu’elle est fille de pasteur. Or, venant de l’ex-RDA, elle a assisté à l’accueil dans son pays de diverses vagues de réfugiés, dont les Chiliens en 1973. « Quelles qu’aient été alors les arrière-pensées du gouver- nement de la RDA, cette politique d’accueil a induit une vraie cul- ture solidaire dans la popula- tion », souligne Sonia Combe, historienne affiliée au centre Marc Bloch, à Berlin.

UN HÉRITAGE

CONTROVERSÉ

Dès lors, comment expliquer le fort vote AfD en ex-RDA en sep- tembre 2016 ? Les Allemands « de l’Est » n’ont-ils pas alors manifesté le profond désenchantement qui s’est cristallisé dans cette partie de l’Allemagne au fil des années post-

réunification ? Certes, le niveau de vie est globalement inférieur à celui de l’Ouest du pays, ce qui nourrit le sentiment qu’il serait injuste que les nouveaux arrivants soient aidés par le gouvernement fédéral alors qu’il se désintéresse de celui de certains Allemands. Mais, plus profondément, ce vote ne traduit-il pas un fort sentiment de dévalorisation, comme le sou- ligne Sonia Combe ? « Lors de la réunification, l’expérience com- muniste a été jugée catastrophique à plus d’un titre. » Les qualifica- tions professionnelles nécessaires pour exercer tous les métiers ont été réévaluées, remettant en cause la qualité des formations et des études dispensées en ex-RDA. Toute une génération a en outre été implicitement accusée d’avoir participé à la stratégie d’espion- nage généralisé menée par la Stasi, faisant a posteriori de chaque Allemand « de l’Est » de plus de 50 ans un informateur. Enfin, les héros communistes ont été peu à peu déboulonnés de leur piédestal, après avoir été dé- signés comme des marionnettes au service du pouvoir. « C’est un peu comme si l’on avait dit aux Français que Pierre Brossolette et Jean Moulin avaient été fina- lement peu recommandables », ajoute Sonia Combe. Cette dé- construction du passé, combinée à une grande fragilité économique, aurait préparé le ferment d’un vote radicalement opposé à la fois au gouvernement fédéral et à sa politique d’accueil des migrants.

LES RACINES

GRECQUES

Si la double explication de la transition culturelle en ex-RDA et du rejet de la politique d’accueil

des migrants d’Angela Merkel peut sembler commode pour ex- pliquer la montée de l’extrême droite, elle ne convainc pas tous les observateurs. Comme le rappelle Michaela Wie- gel, correspondante à Paris de la « Frankfurter Allgemeine Zei- tung », la montée du parti popu- liste AfD remonte à la crise grecque. « Il réunissait initiale- ment les forces opposées à la po- litique de l’euro, qui exprimaient surtout le refus de continuer à payer éternellement pour les au- tres pays européens. » Selon elle, c’est ainsi que s’est manifestée la première rupture de solidarité, qui a ensuite conduit au refus des migrants. Le thème a toutes les chances d’être central lors des législatives de septembre 2017 en Allemagne, comme il le sera pour de nom- breuses élections à venir en Europe, à commencer par la France.

DROIT D’ASILE ET DROIT DU TRAVAIL ?

L’Allemagne perçoit résolument l’immigration comme une opportunité. En attente d’un statut de réfugié, les nouveaux arrivants peuvent s’engager sur un contrat de formation rémunéré. Avantage :

le patronat a obtenu des autorités que les intéressés ne soient pas déplacés. Inconvénient : le nouvel arrivant ne choisit pas son lieu de résidence : ces contrats sont proposés dans des bassins d’emploi, afin d’éviter de saturer des régions déjà frappées par la précarité, et de contenter le patronat. D’ici fin 2020, le gouver- nement allemand prévoirait de dépenser plus de 90 milliards d’euros pour l’accueil des demandeurs d’asile. 6 milliards d’euros par an auraient ainsi déjà été alloués par l’Allemagne pour les deux années à venir.

Mercredi 20 juillet 2016 : campagne électorale de l’AfD (Alternative für Deutschland) à Rostock.

© Imago / StudioX
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2016 : campagne électorale de l’AfD (Alternative für Deutschland) à Rostock. © Imago / StudioX DÉCEMBRE

DÉCEMBRE 2016

2016 : campagne électorale de l’AfD (Alternative für Deutschland) à Rostock. © Imago / StudioX DÉCEMBRE

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© Henri Garat/Mairie de Paris

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CHRONIQUE

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LA

HAINE

en page 1 12/12/16 14:49 Page42 CHRONIQUE DE LA HAINE  Le 4 juillet 2016, dans

Le 4 juillet 2016, dans le parc de Choisy :

Anne Hidalgo inaugure une plaque commémorant le génocide des Tutsi.

Au nom de la rue

En 2016, la Licra a été sollicitée pour deux affaires consécutives à des controverses sur des noms de rue dans les communes de Riorges (42) et de Belfort (90). Enquête et explications.

Justine Mattioli. PARIS, VILLE
Justine Mattioli.
PARIS, VILLE

EXEMPLAIRE

L a décision de nommer des voies – c’est-à-dire des rues,

des places, des espaces verts, des bâtiments ou des équipements municipaux… – est une préroga- tive municipale. A Paris, Cathe- rine Vieu-Charier, adjointe à la maire, préside une commission de dénomination (1) chargée d’exa- miner des « vœux » émanant de particuliers, d’ayants droit, d’as- sociations, d’institutions ou d’élus. Tous ces vœux passent d’abord par les conseils d’arron- dissement, avant d’être portés à

l’attention de la Commission :

« Ce qui permet de voir si le nom choisi fait consensus ou pas. Par exemple, à chaque fois que le nom de Robespierre est proposé, cela entraîne un pugilat dans le conseil de Paris », commente Catherine Vieu-Charier. Respecter la parité, proposer des noms de tous les horizons (hommes politiques, médecins, artistes, sportifs, personnalités re- ligieuses, anciens combattants, etc.), éviter de toujours honorer la même personne, proposer des noms qui rassemblent les points de vue, et veiller, surtout, à ne

plus débaptiser à tort et à travers en fonction des alternances poli- tiques aux élections… telles sont les règles à respecter. Dans les années 2000, sous la mandature de Bertrand Delanoë, plusieurs rues ou équipements publics ont changé de nom à la suite de polémiques. En 2001, la