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Revue des Études Augustiniennes 32 (1986) 207-231

L'historicité des Dialogues

de Cassiciacum

386-1986

On pourra bientôt, à la suite du seizième centenaire -de la conversion d'Augustin, fêter le centenaire de la controverse sur cette conversion. C'est, en effet, en 1888 que parurent les travaux célèbres de Adolf von Harnack, Augustins Confessiones 1 et de Gaston Boissier, La conversion de saint Augustin 2. Ils mettaient en relief le contraste des Dialogues de Cassiciacum et des Confessions.

Dix ans après, Jules Martin décrivait la mentalité du converti de Milan, avec talent et sérénité, en prenant nettement position contre G. Boissier :

«L'inspiration des quatre dialogues est aussi chrétienne que celle des Confessions. Cela est tellement manifeste, qu'il serait superflu de l'indiquer. Mais puisque le contraire a été dit par M, Boissier, et qu'il paraît même avoir rencontré quelque créance, il est bon d'avertir que, dans les ouvrages composés à Cassiciacum, saint Augustin emploie toujours le mot philosophie, au sens de

Or M,

Boissier a cru que, pour saint Augustin, philosophie avait une signification analogue à celle que Cousin, par exemple, attribuait à ce mot. Licentius, au premier livre de l'Ordre, s'écrie : "La philosophie est plus belle que Thisbé, que Pyrame, que Vénus et Cupidon ; et, soupirant il rendait grâces au Christ. " M. Boissier a cité ce passage, moins les mots soulignés ; la citation ainsi abrégée et devenue un contre-sens, a la valeur d'un symbole ; elle résume à merveille toutes les appréciations selon lesquelles les écrits composés à Cassiciacum manifestent une pensée encore

profane» 3.

perfection chrétienne et d'ascétisme ; cette acception était conforme à un usage déjà ancien

le point de vue «critique» :

«Moralement comme intellectuellement, c'est au néo-platonisme qu'(Augustin) s'est

converti plutôt qu'à l'Évangile» 4.

En 1918, au contraire, Prosper Alfaric radicalisait

1. Repris dans Reden und Aufsütze,

2. Revue des deux mondes,

t, I, Giessen, 1904, p. 51-79.

85, p. 43-69 ; repris dans La fin du paganisme, 1.1, Paris, 1891,

p. 339-379 ; 3e éd„ 1898, p. 291-325.

3. J. MARTIN, «Saint Augustin à Cassiciacum. Veille et lendemain de sa conversion», Annales

de philosophie chrétienne,

39, 1898, p. 303-316 ; 40, 1899, p. 410-428. Le texte cité se trouve p.

307-308 ; la citation de Licentius en De ordine, I, 8,21.

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GOULVENMADEC

Alfred Loisy lui répliquait avec acribie :

«Le fait est pourtant qu'à cette date Augustin a reçu le baptême et qu'on le considère comme

chrétien depuis ce temps-là

Ils ne

touchent qu'incidemment le fait de la conversion, et ils ne permettent pas de contrôler, supposé

qu'un tel contrôle soit indispensable, le récit des Confessions » 5.

présentent pas toute la vie intérieure d'Augustin et ils ne sont pas destinés à la représenter

Les Écrits de Cassiciacum et de la période néo-platonicienne ne re­

Les remarques de Loisy n'ont pas, me semble-t-il, eu le retentissement qu'elles méritaient ; car elles auraient dû attirer l'attention sur le genre littéraire des premières œuvres d'Augustin et être prises en compte dans le problème de leur historicité.

I. —

ÉTAT DE LA QUESTION

Faut-il faire confiance à Augustin, quand il déclare que les Dialogues repro­ duisent les entretiens philosophiques qu'il eut avec ses compagnons, à Cassicia­ cum, fin 386 6? Les huit conversations du Contra academicos 7, les trois du De beata uita 8, les quatre du De ordine 9, ont-elles eu lieu réellement, telles quelles, réserve faite de menus remaniements stylistiques ?

La question est posée et controversée, elle aussi, depuis la fin du siècle dernier. Sans l'étudier ex professo, R. Hirzel a semé le doute par un point d'interrogation 101112. A. Gudeman a posé la question carrément : «Sind die Dialoge Augustins historisch?», et y a répondu résolument : non n . J. J. O'Meara a repris le problème pour conclure par un non mitigé n . Il reste néanmoins des partisans de l'historicité foncière des Dialogues. D. Ohlmann s'était appliqué à dissiper le doute de R. Hirzel, dans un chapitre de sa dissertation doctorale 13. R. Philippson reprenait le titre de

Gudeman, critiquait

répondre oui à la question posée 14. C'était aussi, avec des nuances, l'avis de E. B. J.

son argumentation

point par point

et concluait

qu'il faut

5 • A. LOISY, compte rendu de la thèse de P. Alfaric dans Revue philosophique, 88, 1919, p.

6.

Je désigne par D ialogues

(en italiques)

les

œuvres écrites; j'appelle entretiens

ou

conversations les échanges oraux que ces écrits sont censés rapporter.

 

7.

Contra academicos

: l fcr0 conversation = I, 2,

5 - 4,

10; 2e = I, 4 ,1 1

- 5,15;

3° = 1 ,16 -

9,

25;

4e = II, 4 ,1 6

- 5,13;

5e = II, 6,

14 -

10, 24;

6e = II,

11, 25 -

13, 30;

7e = III,

1,

1 -, 3, 6;

8e

=m, 4, 7

- 20,45.

8. De beata uita : l ère =

1, 6 - 2,

16; 2e = 3,

17 - 3, 22; 3e = 4, 23 - 4, 36.

9. De ordine : l ère = I, 3, 6 -

20, 54.

8, 21;

2e = I, 9, 27

-

11, 33;

3e = II,

1,

1 - 6,

18; 4e =11, 6,

19 -

10. R. HIRZEL, Der Dialog. Ein literarhistorischer Versuch, Leipzig, 1895, t. 2, p. 377.

11. A. GUDEMAN, «Sind die Dialoge Augustins historisch ?», Sylvae monacenses, München,

1926, p. 16-27.

12. J. J. O'MEARA, Saint Augustine. Against the Academies, Westminster, Maryl., 1950, p.

23-32; et «The Historicity of the early Dialogues o f Saint Augustine», Vigiliae christianae, 5, 1951, p. 150-178.

13. D. Oh l m a n n , De S. Augustini Dialogis in Cassiciaco scriptis, Diss., Argentorati, 1897, p.

8-17 : «Num ut Ciceronis ita Augustini illi dialogi sint ficti?». Voir aussi J. H. VAN HAERINGEN,

De Augustini ante baptismum rusticantis operibus, Diss., Groningae, 1917, p. 4-26.

14. R. PHILIPPSON, «Sind die Dialoge Augustins historisch?», Rheinisches Museum für

Philologie, 80, 1931, p. 144-150.

L'HISTORICITE DES DIALOGUES

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Postma 15 et de B. L. Meulenbrœck16. Les arguments de J. J. O'Meara, d'autre

part, n'ont pas paru décisifs à

O'Meara a répondu «à des exagérations par une autre exagération». Il ajoute :

«Je ne vois pas pour ma part pourquoi le précédent de dialogues littéraires comme ceux de Platon ou de Cicéron et le fait de les avoir présents à la mémoire pourraient empêcher des hommes cultivés mais réels d'avoir entre eux un vrai dialogue enregistré par des notant, surtout quand cette

procédure convient parfaitement à l'état de santé précaire du meneur de jeu

rejoindre pratiquement la pensée de O'Meara (op, cit., p. 169) en me fondant sur l'expérience des éditeurs modernes de colloques pour affirmer que, si on veut tirer un ouvrage lisible d'un dialogue qui a réellement eu lieu et qui a été intégralement enregistré au magnétophone, il faut absolument se livrer à cette opération qui, dans le jargon technique, se nomme rewriting. C'est, d'après moi, à

une opération de ce genre que s'est livré Augustin, transformant en des livres qui lui sont propres des échanges oraux dont l'essentiel est authentique même si, comme il est naturel pour des hommes cultivés de cette époque, le moule formel en est inspiré par les études de rhétorique qui se pratiquaient d'ailleurs à Cassiciacum même» 18,

O. Perler17 ; et A. Mandouze estime aussi que J. J.

En revanche, je crois

Mais J. J. O'Meara ne paraît pas disposé à admettre cette solution, puisqu'il écrit à la page indiquée : «We conclude that there is no trust whatever to be placed in the claim that the historicity of the Dialogues of Cassiciacum is guaranted by the alleged records of a notary who was présent» 19. Il est vrai qu'il reconnaît ailleurs qu'«il n'est pas impossible qu'Augustin ait essayé de tenir réellement des discussions, puis de s'en souvenir pour les éditer ensuite, ou encore de prendre des notes sur des controverses qu'il venait de soutenir. En effet, les interlocuteurs de ces Dialogues étaient effectivement présents à Cassiciacum et se livraient aux exercices qui y sont décrits» 20.

Partisans et adversaires de l'historicité des Dialogues s'orienteraient en somme vers une sorte de bon désaccord, circonscrit par des concessions mutuelles. En définitive, on aurait le choix entre deux formules : ou bien, les Dialogues sont historiques tout en contenant des éléments fictifs ; ou bien ils sont fictifs tout en contenant des éléments historiques ; et l'option en faveur de l'une ou de l'autre serait un peu futile. C'est peut-être vrai dans l'ordre des généralités ; mais les difficultés risquent de resurgir entières dans l'étude détaillée des Dialogues. On peut imaginer que l'accord se fasse sur les épisodes historiques et les épisodes fictifs ; mais il y a quantité d'autres éléments dont le sens est modifié, suivant qu'ils servent d'argu-

15. E. B. J. POSTMA, Augustinus, De beata uita, D iss., Amsterdam, 1946, p. 30-40 :

«Historiciteit der Dialogen».

16. B. L. MEULENBRCECK, «The historical character of Augustine's Cassiciacum Dialogues»,

Mnemosyne, 13, 1947, p. 203-209. 17. Les voyages de saint Augustin, Paris, 1969, p. 179-196 : «Cassiciacum».

Paris, 19 6 8 ,p. 130-131. Voici aussi

l'avis de H. HAGENDAHL : «Man hat zu Unrecht bezweifelt, daß es sich um tatsächliche, aufgezeichnete Gespräche handelt, aber die Dialoge bilden auch bei weitem nicht bloße Diskussionsprotokolle. Sie sind von Grund auf literarische Werke Augustins, von seinem Gestaltungswillen beherrscht und von Ciceros Hortensius und Academica stark beeinflußt» («Die Bedeutung der Stenographie für die spätlateinische christliche Literatur», Jahrbuchfür Antike und Christentum, 14, 1971, p. 24-38 ; extrait de lap. 34).

IS.Saint Augustin. L’aventure de la raison et de la gräce,

19. dans Vigiliae christianae, 5,1951, p. 169.

20. J. J. O'MEARA, La jem esse de saint Augustin,

Paris,

1958, p. 254 (= The young

Augustine, p. 193). Dans Vig. Christ., p. 177, il écrit aussi: «It is admited by all that the Dialogues o f Cassiciacum are not entirely fictional. They are to some extent, at any rate, related to facts. It is true that the interlocutors were such as they are represented to be, and at the time in question were

actually in Cassiciacum, engaged in exercices such as are described in the Dialogues».

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ments pour ou contre l'historicité. Autrement dit, le problème de l'historicité engage l'interprétation globale des Dialogues. C'est pourquoi il me paraît utile d'entreprendre la clarification du problème, la discrimination des arguments, et le discernement des intentions qui animaient Augustin dans les activités intellectuelles et littéraires de Cassiciacum.

n .

Cl a r if ic a t io n d u

p r o b l è m e

Du point de vue de la conversion et de l'itinéraire intellectuel d'Augustin, l'intérêt capital des Dialogues tient au fait qu'ils ont été écrits à la fin de l'année 386, quelques mois après les événements décisifs racontés, une dizaine ou une douzaine d'années plus tard, dans les livres VH et VIH des Confessions : la lecture des Libri platonicorum, la réflexion sur la personne du Christ médiateur, la scène du jardin, la décision de recevoir le baptême. A ce titre ils fournissent un témoignage direct sur l'état d'esprit d'Augustin, ses pensées et ses convictions, au moment où il vivait à Cassiciacum ; et cela, qu'ils soient fictifs ou historiques, puisque, en tout état de cause, ils ont été écrits à cette époque. Comme œuvres littéraires composées fin 386, les Dialogues sont donc des documents doctrinaux. Ils se présentent aussi comme des documents narratifs, rapportant des entretiens d'Augustin et de ses proches. Il s'agit de savoir s'il faut se fier aux déclarations d'Augustin sur ce second point.

Le problème se fixe sur la comparaison des Dialogues avec le genre littéraire du Dialogue philosophique. Ceux qui croient que les entretiens de Cassiciacum sont réellement enregistrés dans les Dialogues soulignent l'originalité d'Augustin. Ainsi D. Ohlmann :

«Huiusmodi dialogos quis unquam ueterum philosophorum finxit ? Singula ipse uelim inspicias

atque nouum dialogorum genus idque summa magni

insignemque in omnibus leporem agnosces

scriptoris arte excultum ab Hirzelio non agnitum esse mecum miraberis» 21.

C'était aussi l'avis de Georges de Plinval :

«Avec saint Augustin se produit un renouvellement remarquable de la technique du dialogue dans le sens d'un retour à l'authenticité presque intégrale du débat. Ce n'est plus un écrivain, qui, à loisir, a combiné les phases d'une controverse artificielle ; c'est un professeur, passionné d'inteilectualité et éveilleur d'idées, qui, galvanisant par son autorité et son enthousiasme quelques élèves d'élite, les a dressés à l'exercice dialectique. Quand leur entraînement est à point, il fait sténographier leurs échanges d'idées. Quelles que soient les retouches de style et de fond qu'il a pu apporter lors de l’édition, on a le sentiment d'un dialogue vrai, qui a gardé la saveur de la discussion vécue, d'une maïeutique expérimentale avec ses vicissitudes psychologiques et ses contingences, surprises et incidents qui font rebondir l'enquête» 22

Au contraire, ceux qui ne croient pas à l'historicité foncière des Dialogues estiment qu’Augustin s'est conformé fidèlement, si ce n'est servilement, aux conventions d’un genre littéraire. J. J. O'Meara le dit en termes clairs :

21.

22. G. DE PLINVAL, «La technique du dialogue chez s. Augustin et s. Jérôme», Actes du Ier

D. Oh l m a n n , op. cit., p.

14 ; cité pari. J. O'Me a r a , Vig. christ., p. 155.

congrès de la Fédération internationale des associations d'études classiques, Paris, 1951, p. 308.

L'HISTORICITÉ DES DIALOGUES

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«Augustine followed a well established and popular model : the dialogue form, know best to him probably from Plato and Cicero. In doing so he inevitably commited himself to certains conventions which his public would demand, and which would certainly cause him to modify the

accuracy (that is, on the supposition, that the discussions were held) o f his picture. The closer, moreover, a dialogue approaches the traditional type, the more conscious, it may not unreasonably be argued, the imitation ; and the more conscious the imitation, the more suspect the historicity,

It is obvious, then, that both

There is indeed very little that is new in the Dialogues of Augustine

in broad outline and also in detail Augustine's early dialogues conform consciously and very closely to the traditional type. Such close approximation naturally arouses suspicions in our minds.

We cannot place confidence in any claim made in the works themselves unless there is extrinsic support — nosti morem dialogorum» 23 .

Les garanties d'authenticité qu'Augustin a répétées dans ses trois Dialogues, les mentions du secrétaire, du stylet et des tablettes, les instances d'Augustin pour que telle déclaration soit enregistrée littéralement, tout cela relèverait des conventions du genre et serait partant frappé de suspicion. Le meilleur argument des partisans de l'historicité serait ainsi radicalement infirmé.

Est-ce péremptoire ? Il ne semble pas ; car, si les conventions du genre littéraire se sont imposées à l'esprit d'Augustin, il faut encore se demander à quel moment :

est-ce seulement quand il s'est mis à la rédaction des Dialogues, ou déjà quand il organisait avec ses amis les entretiens philosophiques de Cassîciacum ? Cette seconde éventualité, à ma connaissance, n'a jamais été considérée de front. G. de Plinval paraît y avoir pensé, en parlant de l'«entraînement» auquel Augustin aurait soumis ses élèves, ou encore d'«une préparation antérieure effectuée de concert par

Augustin et Alypius et par les jeunes gens» 24. On peut aussi relever à ce propos la remarque de M. Hoffmann qui qualifie le milieu réel de Cassiciacum de «scenarium

idéal de dialogue» 25

les circonstances favorables à Yotium philosophique26. Augustin poursuit la formation littéraire des jeunes de son entourage 27 ; il initie Licentius et Trygetius à la philosophie et leur fait lire YHortensius de Cicéron 28. Il veut éprouver leurs forces en organisant des entretiens philosophiques 29. N'est-il pas normal qu'il s'inspire déjà, pour mettre en train ces conversations, des modèles littéraires qu'il connaît : les Dialogues de Cicéron et d'autres éventuellement ? N'est-il pas naturel qu'il adopte certaines conventions comme règles du jeu ?

Augustin et ses amis, en effet, se trouvent enfin dans le lieu et

L'hypothèse semble raisonnable ; mais est-elle vérifiable ? Un adversaire de l'historicité objecterait peut-être que nous ne disposons, pour cela, que des données

23. J. J. O'MEARA, Vig. christ., p. 162, 170 et 171. La proposition finale est une citation de

CICÉRON, qui écrivait à Varron : «Puto fore ut, cum legeris, mirere nos id locutos esse quod nunquam locuti sumus, sed nosti morem dialogorum» (Ep. adfam ., IX, viii, citée par J.J. O'Meara, p. 171).

24.

G. de Plinv a l, op. cit., p. 308 et

311.

25.

M. HOFFMANN, Der Dialog bei den christlichen Schriftstellern der ersten vier Jahrhunderte,

Texte und Untersuchungen, vol. 96, Berlin, 1966, p. 136-137.

26. C. acad., I, 1, 3 : «Ipsa (philosophia) me nunc in otio, quod uehementer optauimus, nutrit

ac fouet» (cf. Conf., VI, 12, 21 : «securo otio simul in amore sapientiae uiuere, sicut iam diu desideraremus» ; C. acad., n, 2, 4 : «otium philosophandi» ; cf. De ord. I, 2, 4-5,

27. C. acad., I, 5, 15 : «in recensione primi libri Virgilii» ; H, 4, 10 : «cum très tantum Virgilü

libres post primum recenseremus» ; De ord. I, 8 ,26 : «ante cœnam cum ipsis dimidium uolumen Virgilii audire quotidie solitus eram».

28. C. acad., I, 1, 4 : «praesertim cum Hortensius

über Ciceronis iam eos ex magna parte

conciliasse philosophiae uideretur» ; cf. III, 4,7 .

29. C. acad., 1 ,1, 4 : «uolui tentare pro aetate quid possent

».

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des Dialogues, qui sont frappées de suspicion. On lui répondra que le problème de l'historicité n'est correctement posé que si cette hypothèse est prise en compte. On ne l'a pas fait ; il faut donc reprendre l'examen des arguments.

in.

D i s c r im in a t io n

d e s

a r g u m e n t s

Une première opération s’impose : distinguer les faits qui peuvent être invoqués comme arguments pour ou contre l’historicité des Dialogues, telle que nous l'avons définie plus haut30. Les partisans de l'historicité ne compliquent pas le problème :

ils font simplement confiance à Augustin assurant que ses Dialogues rapportent les entretiens de Cassiciacum. Les adversaires, en revanche, soupçonnent ces déclarations, en alléguant les conventions d'un genre littéraire. Ils risquent ainsi de pratiquer l'amalgame et d'entretenir la confusion entre les données qui ne concernent que les Dialogues en tant qu'œuvres littéraires et celles qui concernent réellement les entretiens de Cassiciacum et leur transcription dans ces Dialogues 31.

1. Les «Dialogues» comme œuvres littéraires

Selon J. J. O'Meara, la première objection sérieuse contre l'historicité des Dialogues tient à leur forme même. Augustin les a toujours considérés comme ses ouvrages personnels. En les écrivant, il réalisait son ambition littéraire. Il suivait un modèle bien établi : conformément au genre, les Dialogues sont divisés en livres ; ils comportent des proœmia, sous forme de lettres-dédicaces, avec des éléments autobiographiques et protreptiques. Leur atmosphère de «school-room» se retrouve dans bien des dialogues qui n'ont aucune prétention à l'historicité. Les garanties d'exactitude n'ont rien d'exceptionnel. Les sujets traités et quantité de thèmes secondaires sont des lieux communs du genre 32 . Tout cela réclame examen ; car, si les dernières observations portent effectivement sur les entretiens de Cassiciacum, les premières, elles, ne concernent que les Dialogues tels qu'ils ont été mis en forme littéraire et publiés par Augustin ; et leur rapport avec le problème de l'historicité n'est qu'indirect.

J. J. O'Meara n’insiste pas sur la division en livres. A juste titre, car on ne voit pas en quoi cette disposition porterait préjudice à l'historicité des entretiens que ces livres sont censés rapporter. Du reste, cette division n'est pas si rigide : le Contra academicos compte trois livres ; mais le troisième est dépourvu de proœmium et on peut estimer que l'ouvrage n'a que deux parties 33. Mais qu'il s'agisse des deux parties ou des trois livres, leur structure formelle est constituée par les proœmia et par les entretiens dûment délimités comme tels 34.

30.

Voir au début de I : État de la question.

31.

Voir ci-dessus, note 5.

32.

J. J. O’M e a r a , Vig. christ., p. 160-171.

33.

C'est l'avis de B. R. VOSS, Der Dialog in der frühchristlichen Literatur, München, 1970, p.

199, et tout récemment dans YAugustinus-Lexikoh, art. «De Academicis», Vol. 1, col. 45.

L'HISTORICITÉ DES DIALOGUES

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sont des procédés traditionnels du genre littéraire. Augustin a

composé les siens, bien évidemment, dans la phase de rédaction de ses Dialogues. En tant que tels, ils ne concernent pas le problème de l'historicité des entretiens rapportés dans les Dialogues. S'ils doivent intervenir dans le débat, c'est parce qu'ils évoquent la vie à Cassiciacum, les occupations et particulièrement les

conversations d'Augustin et de son entourage 35 .

Les proœmia

En prenant à la lettre ce qu'Augustin dit de ces entretiens à Romanianus, à Mallius Theodoms, à Zenobius, les partisans de l'historicité ne mettent nullement en cause le fait que les Dialogues sont des œuvres personnelles d'Augustin. Il pouvait les

considérer comme siens à plusieurs titres : il les avait rédigés et mis en forme littéraire ; il était l'auteur à part entière des proœmia ; il avait procédé au rewriting

des entretiens ; il avait dirigé les débats de bout en bout et y avait pris la

importante. Si les entretiens ont été concertés et préparés, rien n'empêche qu'Augustin ait eu dès l'abord un projet littéraire, qu'il ait choisi le genre des Dialogues et qu'il ait prêté attention à des modèles, ne serait-ce qu'à VHortensius

qu'il venait de faire lire à ses jeunes amis,

part la plus

S'il faut parler grec avec J. J. O'Meara, on reconnaîtra sans peine que les

de Cassiciacum sont des «syngrammata» d'Augustin, et non pas de

simples «hypomnèmata» 36. Mais cette concession laisse entier le problème de l'historicité des entretiens qui y sont rapportés. Pour résoudre celui-ci, il faut éprouver les déclarations qu'Augustin a faites sur ce point, soit dans les Dialogues eux-mêmes, soit ailleurs.

Dialogues

2. Les témoignages externes

Dans les Confessions, Augustin a évoqué son séjour à Cassiciacum en ces termes :

«Et je te bénissais, tout joyeux, en partant pour la maison de campagne avec tous les miens. Ce que j'y fis dans le domaine littéraire, qui sans doute déjà était à ton service, mais où l'école de l'orgueil haletait encore comme en un temps de pause, ces livres en témoignent où je discute avec les personnes présentes, et avec moi-même, seul devant toi. Pour les discussions avec Nébridius absent, le témoignage se trouve dans mes lettres» 37.

D. Ohlmann alléguait qu'Augustin n'avait là aucune raison de feindre38. A. Gudeman, au contraire, estimait totalement incompréhensible («Völlig unbe­

qu'on ait cm trouver là un argument en faveur de l'historicité 39. A

greiflich

son avis, ce texte dit plutôt exactement le contraire («so sagen sie vielmehr das gerade Gegenteil aus») : en évoquant les Dialogues avec les Soliloques et les Lettres, Augustin montre bien qu'il les considère comme ses oeuvres personnelles40. J. J. O'Meara souligne aussi le fait qu'Augustin présente les Dialogues comme «ses propres productions» : «ce qu'il aurait difficilement pu faire, s'il n'avait pas opéré d'importants changements dans les contributions des autres interlocuteurs, à suppo­

»)

35.

Voir

C.

acad., 1 ,1 ,4 ; De

beata uita, 1, 6 ; De ord., I, 2, 5.

36.

Vig. christ., p. 162.

37.

Conf., IX, 4, 7.

38.

D.

Ohlm ann, cité par A.

Gu d e m a n , p 20.

39.

A. GUDEMAN, p. 20.

214

GOULVEN MADEC

ser que les débats aient eu lieu» 41. J'ai déjà récusé cet argument. Mais il faut ajouter que le texte des Confessions continue en racontant quelques souvenirs, dont celui-ci :

« Comment aussi tu soumis Alypius lui-même, le frère de mon cœur, à ce nom de ton Fils

unique, notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, qu'il refusait d'abord avec dédain de voir inscrit dans nos ouvrages. Il préférait, en effet, l'odeur des cèdres du Gymnase à celle des herbes

salutaires de l'Église qui écartent les serpents» 42

Augustin associait donc tant soit peu son ami à la composition de ses œuvres ou de leurs œuvres (litteris nostris ). Il se peut qu'il veuille seulement dire qu'il soumettait à l'appréciation d'Alypius les livres qu'il avait écrits lui-même de bout en bout ; mais il se peut aussi bien qu'il veuille dire qu'Alypius souhaitait que les comptes rendus des entretiens fussent corrigés sur ce point, parce qu'il estimait que les formules spécifiquement chrétiennes rompaient avec l'esthétique classique des Dialogues philosophiques. Dans le Contra academicos, Alypius introduit (ou est censé introduire) le personnage mythique de Protée ; et c'est par le biais de cette figure mythologique que l'accord se fait entre les deux amis sur la religion 43.

J. J. O'Meara admet qu'il est possible que la formule : libri disputati cum

praesentïbus,

implique qu'Augustin ait discuté les divers thèmes de ses livres avec

ses amis présents à Cassiciacum, par opposition à la formule : cum absente Ne- bridio ; mais il estime plus probable qu'il ne s'agit que d'une description des livres comme Dialogues littéraires. Il croit utile de rappeler à ce propos ce qu' Augustin

dit du De libero arbitrio dans une lettre à Evodius :

«Quanquam et ilia si relegas quae tibi iamdiu nota sunt uel, nisi fallor, fuerunt, quia ea fortasse

oblitus es quae te conferente mecum ac sermocinante conscripsi, siue de animae quantitate siue de

libero arbitrio, inuenies unde dissoluas, etiam sine mea opéra, dubitationes tuas» 44

Il est impensable, dit J. J. O'Meara, au vu de l'ouvrage lui-même et de ce qu'il dit dans cette lettre, qu’Augustin ait prétendu que le De libero arbitrio fût le protocole d'un débat qui aurait réellement eu lieu ; on est donc fondé à penser qu'il fait allusion seulement au Dialogue dans lequel il a pris Evodius comme interlocu­ teur 45. Mais, dans les Retractationes, Augustin précise que le De libero arbitrio est issu d'entretiens sur l'origine du mal, qui ont eu lieu à Rome, avant le retour en Afrique :

«Cum adhuc Romae demoraremur, uoluimus disputando quaerere unde sit malum. Et eo modo disputauimus, ut, si possemus, id quod de hac re diuinae auctoritati subditi credebamus etiam ad intelligentiam nostram quantum disserendo opitulante Deo agere possemus ratio considerata et tractata perduceret. Et quoniam consutit inter nos, diligenter ratione discussa, malum non exortum nisi ex libero uoluntaüs arbitrio, très libri, quos eadem disputatio peperit, appellati sunt de libero arbitrio. Quorum secundum et tertium in Africa, iam etiam Hippone Regio presbyter ordinatus, sicut tune potui, terminaui» 46 .

41. Vtg. christ., p. 153, n. 8

42. Conf.,

IX, 4, 7.

; De ord. 11,16, 43.

44. Epistula 162, 2. Voir Vig. christ., p. 153, n. 8.

45. Vig. christ., p. 153, n. 8.

43. C. acad., III, 5, 11 et 6,13

46. Retr.,

I, 8

(JBA 12, p.

310).

L'HISTORICITÉ DES DIALOGUES

215

A lire ce texte sans idée préconçue, — avec naïveté, si l’on veut— , on doit, ce me

entièrement fictif et que le

semble, admettre que le De libero arbitrio

n'est

pas

titre en a été choisi de concert. D'autre part, la tradition manuscrite du De libero

arbitrio fait état de divers partenaires : Inquisitor et Responsor, Adeodatus et Augustinus, Discipulus et Magister, Discipulus et Augustinus, Augustinus et Ratio,

Orosius et Augustinus 47 ; mais Evodius n'y figure pas. Que conclure ? La lettre 162 permettrait-elle d'affirmer qu'Evodius était nommément mentionné comme interlocuteur dans l’original ? Sinon, ce texte concerne encore des œuvres, mais des oeuvres auxquelles Evodius a pris part lors de leur élaboration, sous forme de conversations, à Rome.

On lit aussi dans les Retractationes :

«Librum de beata uita, non post libros de academicis, sed inter illos ut scriberem contigit.

Ex

occasione

quippe

ortus

est

diei natalis mei et tridui disputatione completus, sicut satis ipse

indicat» 4748.

J. J. O'Meara signale que ce texte manifeste qu'Augustin considère bien l'opuscule comme un produit personnel ; il se déclare toutefois disposé à accepter l’historicité des données sur l'anniversaire et sur la durée de la discussion : «The phrases are qualified by the remark : "sicut satis ipse indicat". This too guarantees the general historicity of the two details of the occasion of the dialogue and its duration. But the "sicut" cannot be made to extend beyond the two points — even to other such details — with any safety» 4950. Mais, plus loin, il écrit que l'occasion du De beata uita est «supposée» («was supposed») être l'anniversaire d'Augustin, en précisant que le dialogue traditionnel était souvent associé à une fête, et qu'il était de tradition dans les écoles néoplatoniciennes de fêter les anniversaires so.

Pourquoi ces notations restrictives ? Si l'anniversaire était réel et s'il y eut des conversations à cette occasion, Augustin s'est tout Simplement conformé à la convention ou à la coutume de la fête philosophique ; et il n'y a aucune raison de douter qu'il ait organisé ce banquet spirituel pour ses parents et ses amis et que les entretiens aient porté sur la question du bonheur, point de départ de l'exhortation à la philosophie que développait Cicéron dans l'Hortensias.

Il y a encore dans les Retractationes un texte fort intéressant pour notre propos et

dont J. J. O’Meara ne dit rien :

«Per idem tempus, inter illos quidem qui de academicis scripti sunt, duos etiam libros de ordine scripsi, in quibus quaestio magna uersatur, utrum omnia bona et mala diuinae prouidentiae ordo contineat. Sed cum rem uiderem ad intellegendum dîfficilem satis aegre ad eorum perceptionem, cum quibus agebam, disputando posse perduci, de ordine studendi loqui malui, cum a corporalibus ad incorporalia potest profïci»51.

Augustin commence encore par mentionner ses deux livres comme des travaux personnels. Mais comment interpréter la suite de ce texte : le changement du sujet de

47. Voir Corpus Christianorum, Series latina, 29, p. 157, apparat.

48. Retr., I, 2 (BA

12, p. 282).

49. Vig. christ., p. 153, n. 9.

50. Ibid., p. 170

Retr., I, 3 (BA

51. 12, p. 284).

216

W U LVEN MADEC

la discussion (disputando ), décidé en fonction des interlocuteurs (cum quibus agebam ) dans un exposé oral (loqui malui ) ? A. Gudeman n'hésitait pas à y trouver un argument qui lui paraissait décisif en faveur de sa thèse. On saisirait ici la fiction sur le fait, puisque cette remarque des Retractationes ne vise qu'à justifier le discours final qui a été d'emblée destiné à des lecteurs. Dans le Dialogue, en revanche, il n'y aurait rien sur ce motif ; au contraire, les déclarations d'Augustin l'excluraient expressément52. A. Gudeman est trop péremptoire ; car il y a bien, quoi qu'il dise, des allusions aux difficultés éprouvées par les interlocuteurs à ce stade des entretiens : Licentius était distrait, occupé à toute autre chose (De ord., II, 3,10; 4, 11; 5, 17). Augustin lui en fait la remontrance :

«Licentius, après un moment de silence, me demanda de répéter cette même question. Il lui avait complètement échappé que Trygetius y avait répondu plus haut. Je dis alors : Que dois-je te répéter, et pourquoi ? Ce qui est fait, dit-on, n'est plus à faire. Aussi je te recommande plutôt de prendre soin de lire ce qui a été dit précédemment, faute d’avoir pu l'écouter. J'ai supporté patiemment et toléré longtemps que ton esprit fût absent de notre entretien, afin de ne pas gêner ce que tu faisais à part toi, attentif à tes pensées, loin de nous, et afin de poursuivre une discussion que ce stylet empêchera d'être perdue pour toi» (U, 7,21).

Il y a des silences (II, 7, 22), puis une approbation que Licentius et Monique, «dans leur grand embarras» (II, 7, 23), donnent à Trygetius. Enfin Augustin se rend compte que ses interlocuteurs mènent leur recherche de manière désordonnée (II, 7, 24), et il se met donc à disserter sur les conditions requises de Yeruditio (H, 8, 25 - 9, 26). Je ne vois, pour ma part, aucune raison d'exclure qu'Augustin ait fait à ce sujet un exposé suivi, réellement adressé à son entourage.

5. Les données «suspectes» des entretiens

J. J. O'Meara aligne quatre séries d'objections tirées des Dialogues eux-mêmes, qui justifieraient la mise en doute de l'historicité des entretiens qui y sont censément rapportés ; 1) la forme même des Dialogues, 2) les faiblesses qu'on y décèlerait, 3) certaines invraisemblances, 4) l'incohérence des indications chronologiques53. Je ne reviens pas sur les motifs de suspicion qui portent à faux, du fait qu'ils ne concernent que la rédaction finale des Dialogues, et non le problème de l'historicité des entretiens.

Les trois œuvres qui nous occupent se rangent dans le genre des Dialogues scéniques54. Mais Augustin ne s'y borne pas à la simple mise en scène des entretiens philosophiques. Il est question occasionnellement d'autres activités : de travaux

manuels (C. ac., I, 5, 15 ; II, 4 ,1 0 ; H, 11, 25), de l'explication littéraire de Virgile

(C.

I, 1, 4 ; in, 4, 7), de la rédaction de lettres (C. ac., Il, 1, 25), de promenade et de

bain (C. ac., I, 4, 10)

lieux sont réels : le Rus Cassiciacum, la prairie (C. ac., H, 6, 14; H, 11, 25; 4, 23;

ac., I, 5 ,15 ; II, 4, 10 ; De ord. , I, 8, 26), de la lecture de YHortensius (C. ac.,

Il est, du reste et sauf erreur, unanimement admis que les

De b. u.,

4, 23

;

De ord., II, 1,

(C. ac., EU, 1, 1;De b. u.,

1 ,6 ;

1),

l'arbre familier (C. ac.,

I, 8,25

;

H, 11, 25),

les bains

la chambre à

4, 23; De ord.,

II, 11, 34),

52. A.GUDEMAN, p. 20, n. 1.

53. Vig. christ., p. 160 ss.

54. Voir B. R. VOSS, Op. cit., p. 198.

L'HISTORICITÉ DES DIALOGUES

217

coucher (De ord., I, 3, 6-7)55

occupations quotidiennes : Augustin veut assurer la formation de ses jeunes amis

(C. ac., 1 ,1, 4 ; 1,9 ,25)56, Alypius et Navigius ont parfois à faire en ville (C. ac., I,

2, 5 \ De ord., I, 2,5), Monique s'occupe de la maisonnée (C. ac., II, 6, 13) ; leurs rôles philosophiques correspondent aussi à leur situation réelle : Licentius et Trygetius en sont au stade de débutants (C. ac., I, 1, 4), Augustin dirige les débats, Alypius estime que le rôle d'arbitre lui est approprié (C. ac., I, 2, 5; I, 3, 8), les invités de la fête élargissent occasionnellement le cercle (De b.u., 1, 6), Monique s'y intègre progressivement (De b. u., 3,16; De ord., I, 11,31; II, 1,1)

Les personnages aussi sont réels dans leurs

C'est tout cela, je suppose, que D. Ohlmann voulait que l’on prît en compte quand il soulignait l'originalité des Dialogues de Cassiciacum57. Où commencent les fictions dans l'ensemble de ces notations ? Pourquoi isole-t-on les détails relatifs au secrétaire (C. ac., I, 1,4), au stylet (C.ac., I, 5,15; II, 7,17; 13, 13, 29), aux tablettes (De ord., 1 ,10, 30; I, 11, 33; II, 7, 21), à la transcription littérale de telle phrase (De b. u., 2, 15; 3, 18; De ord., I, 10, 29; I, 10, 30), à la mise en forme littéraire ultérieure(C. ac., I, 1, 4; I, 9, 15; II, 9, 22; De o rd., I, 5, 14; I, 7, 20; I, 8, 26; I, 9, 27; I, 11, 33; II, 1, 1) ? Ces détails scéniques sont combinés avec les autres. Avant d'être récusés sous prétexte de précédents littéraires péniblement rassemblés, il convient de les éprouver in situ .

Selon A. Gudeman, il est difficile d'admettre qu'un «notarius» — qu'il vînt de l'extérieur, ou qu'il fît partie de la «familia» de Verecundus — fût constamment à la disposition d’Augustin, «in prato, in domo, in balneis» 58. C'est exagérer la difficulté : s'il y en avait un, il vivait au rythme de ceux qui utilisaient ses services. A. Gudeman a été contredit sur ce point par R. Philippson59, qui fait remarquer que l’unique mention du notarius dans le Contra academicos se trouve, non pas dans le corps des entretiens, mais dans le proœmium, la dédicace à Romanianus60 ; et là, s'il s'agissait d'une simple fiction littéraire, ce serait un mensonge de la part d'Augustin, doublé d'une maladresse, puisque cela porterait atteinte à la crédibilité d'une autre affirmation qui tend à convaincre Romanianus que Licentius est acquis à la philosophie. La réplique n'est pourtant pas décisive ; car on peut aussi supposer que Romanianus, connaissant le mos dialogorum 61, n'était dupe ni au sujet de l'enregistrement des conversations, ni au sujet de la vocation philosophique de son jeune fils.

55. Voir O. PERLER, Les voyages de s. Augustin, p. 186-187.

56. On ne doute pas, à ma connaissance, de l’authenticité des détails concernant la personnalité

de Licentius, «le type achevé du garçon ouvert, ardent, enthousiaste, épris d'admirations successives pour tout ce qu'il trouve beau et généreux, pour la philosophie aussi bien que pour la

poésie

augustinienne, 14, 1954, p. 52-79). En De ordine, I, 2, 5, Augustin précise, que tandis que

Licentius s'adonne à la poésie, Trygetius se passionne pour l'histoire. Donnerais-je une arme à

l'hypercritique, en signalant que, dans VHortensius,

cullus celui de l'histoire (Cf. A. GRILLI, M. Tulli Ciceronis Horiensius, Milano-Varese, 1962, p.

9)? Mais justement ce ne sont pas ces rôles que jouent Licentius et Trygetius

»

(G.

BARDY,

«Un élève

de saint Augustin

: Licentius»,

L'année

thêologique

Lu-

Catulus faisait l'éloge de la poésie et

dans le De ordine.

57. «Singula ipse uelim inspicias insignemque in omnibus leporem agnosces

O'MEARA, Vig. christ., p. 155.

»

cité par J. J.

58. A. GUDEMAN, p. 22.

59. R. Philippson, p. 146.

60. C. acad., I, 1,4: «Adhibito itaque notario,

perire permisi».

ne aurae laborem nostrum discerperent, nihil

218

GOULVEN MADEC

Néanmoins le recours à un secrétaire pour l'enregistrement de conversations, était de pratique courante au IVe siècle. C'est J. J. O'Meara qui le rappelle lui- même6263, mais pour en conclure bizarrement qu'à moins de dénier à Augustin toute originalité et toute intelligence, il faut supposer qu'il était capable d'employer une fiction qui était aussi plausible en son temps que le fait de prendre des notes au temps de Platon !

On ne saurait, selon lui, se fier à la vingtaine de déclarations garantissant l'authenticité des conversations rapportées dans les Dialogues : mentions d'un

pour qu'on

secrétaire, signalement de l'entrée d'un interlocuteur,

enregistre mot à mot telle intervention, etc.53 ; car cette prétention à l'exactitude n'était pas neuve. Elle se trouvait dans les Tusculanes : « eisdem fere uerbis ut actum

disputatumque est»64 ; elle aurait déjà été commune dans les Dialogues de Platon6566.

insistance

A propos de notes prises au cours même de l'entretien, R. Hirzel faisait référence à la Pistis Sophia, où Philippe est présenté comme l'écrivain qui note tout ce que Jésus dit. J. J. O'Meara doute raisonnablement qu'Augustin ait lu cet ouvrage dès

38 666- A. Gudeman pensait trouver un meilleur témoignage

contra Luciferianos de Jérôme, écrit à Rome dans les années 382-38567. Là encore on peut douter qu'Augustin en ait eu connaissance.

dans le Dialogus

J. J. O'Meara préfère recourir à l'Epinomis, où il est question de notes («Hypo- mnèmata») prises au cours d'entretiens relatifs aux Lois 68. Il relève aussi le cas — («a very remarkable one») — du médecin Thessalos, qui, «toujours prévoyant», apportait «de l'encre et du papier pour prendre note» de ce qui se disait lors des séances de révélation auxquelles il assistait69. De fait, dans le «Logos» hermétique d'enseignement, comme le remarquait A.-J. Festugière, «tout se passe comme si on avait reporté au temps fabuleux d'Hermès des usages actuels»70. Et tout ce qu'établissent les rapprochements opérés par J. J. O'Meara, c'est qu'il s'agit de pratiques courantes dans l'Antiquité depuis Platon. Augustin était assurément capable d'inventer ces détails en s'inspirant de la réalitécourante ; mais il était tout aussi bien en mesure de recourir réellement aux services d'un secrétaire ; et c'est ce qu'il affirme.

Je ne sais trop s'il faut prendre à la lettre la déclaration de Cicéron à propos des Tusculanes, que je rapportais ci-dessus à la suite de J. J. O'Meara. Mais pourquoi pas ? Puisqu'on se fie sans difficulté à lui, quand il s'explique à l'occasion très clai­ rement sur sa manière de procéder :

«Eius (Scaeuolae) disputationis sententias memoriae mandaui, quas hoc libro exposui arbitratu meo : quasi enim ipsos induxi loquentes, ne "inquam" et "inquit" saepius interponeretur atque ut tamquam a praesentibus coram haberi sermo uideretur» {Laelius de amicitia, 3).

62. Vig. christ,, p. 168 ; voir aussi l'article de H. HAGENDAHL cité en note 18.

63. Vig.

christ., p. 167 ; p.

152 n. 7.

64. Cité par O'MEARA, Ibid., p. 167, n, 79.

65. J. J. O'MEARA donne une quinzaine de références, p. 167, n. 79. Vérification faite, certains

des rapprochement suggérés me paraissent assez lâches.

66.

Vig. christ., p. 168.

 

67.

A. Gu d e m a n , p.

18,

n. 3.

68.

Vig. christ., p. 168.

69.

Ibid., p. 169.

70.

A.-J. FESTUGIÈRE, La Révélation d'Hermès Trismégiste, II, p. 46-47,

L'HISTORICITÉ DES DIALOGUES

219

Macrobe, de son côté, justifie les libertés qu'il prend avec la chronologie :

«Nec mihi fraudi sit, si uni aut alteri ex his quos cœtus cœgit matura aetas posterior saeculo Praetextati fuit : quod licito fieri Platonis dialogi testimonio sunt» (Saturnalia, I, 1, 5)7172.

Augustin, lui, n'éprouve pas le besoin de faire la moindre remarque de ce genre. Pourquoi ? Dans mon hypothèse, l'explication est toute simple : il n'a pas de réserves à faire ; il a réellement adopté la pratique de l'enregistrement dans l'orga­ nisation des entretiens de Cassiciacum.

Autre motif de doute allégué : l'ambiance scolaire («the "School-room" atmo­ sphère») que le Contra academicos aurait en commun avec nombre de dialogues qui n'ont aucune prétention à l'historicité : le De finibus, le De oratore, le Charmide,

YEuthydème, le Lysis, le Phédon, le Philèbe, le Théétète 7Z. Ce dernier serait

particulièrement intéressant en l'occurrence, parce qu'Augustin jouerait un rôle analogue à celui de Socrate, Alypius assumerait celui de Theodoros, Licentius celui de Théétète, et Trygetius ceux des autres jeunes gens73. Mais y a-t-il le moindre indice qu’Augustin ait jamais eu quelque connaissance de ce Dialogue de Platon ? N'est-il pas d'un intérêt plus immédiat et plus évident de reconnaître simplement que «l'atmosphère scolaire», — en un sens large, du reste — , correspond aux rapports réels d'Augustin et de ses jeunes amis, Licentius et Trygetius, qu'il initie à la philosophie ?

J. J. O’Meara a cru devoir insister aussi sur la banalité des thèmes traités : les questions générales de la connaissance, du bonheur, de l'ordre de l'univers, les motifs de la direction spirituelle tels que le retour de l'âme à Dieu, la connaissance de soi et de Dieu, le port de la philosophie, le corps prison de l'âme, les remarques sur la lis de uerbis, sur l'insuffisance des définitions, sur l'importance de la dialectique, etc.74. «There is indeed very little that is new in the Dialogues of Augustine»75. Je vois mal quel indice de fiction on peut déceler dans cette banalité :

les lieux communs ne trouveraient-ils pas place aussi bien — et même plus facilement — dans les conversations que dans les livres ? La sagesse, le bonheur, l'ordre étaient en effet des thèmes philosophiques de base dans la tradition philo­

pour

sophique connue d'Augustin 76. Est-il invraisemblable qu'il les ait choisis

commencer la formation de ses disciples ? L'argumentation de Cicéron dans YHortensius était fondée sur la combinaison du bonheur et de la sagesse77. Qu'y avait-il de plus naturel que de les reprendre pour faire faire à Licentius et Trygetius une sorte d'exercice pratique ?

«Cum eos ad studia hortans atque animans, ultra quam optaueram paratos et prorsus initiantes uiderem, uolui tentare pro aetate quid possent, praesertim cum Hortensius, liber Ciceronis, iam eos ex magna parte conciliasse philosophiae uideretur» (C. acad. I, 1, 4).

71. J. J. O'Meara fait état des Saturnalia, p. 168, n, 8.

72.

73.

74.

75. Ibid. , p. 170.

Ibid.,

Ibid.,

Ibid.,

p. 166.

p.

166, n. 66.

p. 169.

76. Voir R. Holte, Béatitude et sagesse. Saint Augustin et le problème de la fin de l'homme

dans la philosophie antique, Paris, Études Augustiniennes, 1962.

77. Voir A. GRILLI, M. Tulli Ciceronis Hortensius, Milano-Varese, 1962, p. 10-11 : recons­

titution de l'argumentation de Cicéron.

220

GOULVENMADEC

Les Dialogues donneraient, dit-on, des signes de faiblesse dans le déroulement des entretiens78. Selon D. Ohlmann, s'ils n'étaient pas ce qu'ils prétendent être, c'est-à-dire des rapports de conversations réelles, il faudrait conclure que les essais d'Augustin dans ce genre littéraire se solderaient par un triste échec («a dismal failure»). Pourquoi pas ? réplique J. J. O’Meara. Il y a des preuves qu'Augustin n'était pas satisfait de ses Dialogues : il a changé d'interlocuteurs au cours du Contra academicos ; les deux tiers du dernier livre sont un monologue d'Augustin lui-même79. J. J. O'Meara observe aussi que ce passage de la forme dialoguée au discours suivi se rencontre dans des Dialogues antérieurs80, avec ce commentaire :

«Peu d'auteurs ont une puissance dramatique égale à celle qui pénètre l'argumentation dialectique dans certains ouvrages de Platon. Ce n'était qu'une question de temps pour que les dialogues "aristotéliciens" faits de discours suivis deviennent le modèle usuel. On en voit, par exemple, dans les ouvrages de Cicéron. Il semble qu'Augustin a essayé de faire ce que Platon avait fait et qu'il a échoué. Le premier livre du Contra academicos, par exemple, fait une loyale tentative pour être dialectique. Il y réussit, mais il échoue à soutenir l'intérêt ou à faire avancer l'argumentation. Le deuxième livre commence à introduire des discours suivis, mais il est encore marqué, comme le premier, de fréquentes interruptions. Le débat sur le thème en question n'a guère avancé au delà de la phase préparatoire à la fin du deuxième livre. Ce n'est que lorsque sont introduits des discours suivis que l’on progresse ; et, tant dans le Contra academicos que dans le De ordine, les discours suivis couvrent le tiers de l'ouvrage»81,

J. J. O'Meara croit devoir faire état de la déclaration du Prologue des Retractationes, dans lequel Augustin déclare qu'il a progressé à mesure de sa

production littéraire82. Je doute fort qu’il s’agisse là de progrès littéraire. Quoi qu'il en soit, c’est un mauvais argument, puisque J. J. O'Meara estime que «les Dialogues postérieurs se dispensent de toute vraisemblance et sont à peine plus que demandes

et réponses»83. Où serait le progrès littéraire dans le cas ? Augustin a précisé qu'il

a achevé le De libero arbitrio

comme il l'a pu84. Si le tout est fictif, comme l'af­

firme J. J. O'Meara85 (imprudemment, selon moi), quelle difficulté y avait-il à

continuer sur le mode du dialogue élémentaire, par questions et réponses ? Pourquoi y a-t-il des discours suivis dans le livre III du De libero arbitrio ? Ou en quoi ces développements sont-ils littérairement inférieurs à des séries de demandes

et réponses ?

Quand ce sont des débutants qui parlent, qui tiennent leur première conversation philosophique, n’est-il pas normal qu'ils «pataugent» ? Alypius estime, au début du premier entretien, que le rôle d'arbitre lui convient, parce qu'il doit s’absenter, et qu'il lui sera plus facile de déléguer à Augustin cette fonction plutôt que celle de dé­

78.

J.

J. O'Me a r a , Vig. christ.,

p.171.

79.

Ibid., p.

154 et n.

11.

80.

Ibid., p. 171, n. 100.

 

81.

Ibid., p. 171-172. Mais on peut constater aisément que, dans le discours suivi de C. acad.,

III, Augustin s'est payé le luxe de dialogues, fictifs ceux-là, faisant parler Zénon, Arcésilas et quelques autres (voir §§ 16-18 ; 20-21 ; 25-27 ; 32 ; 35). S'il avait créé les Dialogues de toutes pièces, il lui était facile d'attribuer ces répliques à l'un ou l'autre de ses compagnons.

82. Ibid,, p. 154, n. 11. Retr., Prol. (BA 12, p. 270) : «Inueniet fortasse quomodo scribendo

profecerim quisquis opuscula mea ordine quo scripta sunt legerit».

S3.

Ibid., p.

154, n.

11.

Cf. p.

172 : «The works soon to follow

on the Dialogues

of

Cassiciacum are written, as were some of Porphyry's, in the manner of a catechism»

84. Retr.,

85. Vig. christ., p. 155.

I, 9

(BA

12, p. 310).

L ’HISTORICITÉ DES DIALOGUES

221

fenseur de l'une ou l'autre partie (C. acad., 1,2,5). Il s'en va (I, 3, 8) ; à son retour, on lui résume l'entretien précédent (H, 4, 10). Les jeunes gens ont fait leur exercice pratique. On imagine mal qu'Augustin les laisse continuer à «piétiner», devant les autres. Le dialogue va donc se poursuivre entre les adultes, Alypius assumant le rôle de défenseur de l'Académie, face à l'accusateur Augustin : tout cela me paraît vraisemblable, dans l'hypothèse où les entretiens ont été organisés. Le passage à Voratio perpétua (C. acad., III, 7, 15) était lui-même prévu par l'exemple de YHortensius 8687. En revanche, si les Dialogues étaient fictifs, quel besoin y avait-il de changer d'interlocuteurs ?

Il y aurait aussi, comme motif de suspicion, l'«improbabilité de certains épisodes» : «The clearest instance is to be found in the first book of the De ordinerP. Notons qu'on ne signale qu'un autre cas, dans le Contra academicos, II, 7, 18 : un accès d'émotion collective, provoqué par quelques larmes de Licentius, et où l'on décèle quelque chose de «mélodramatique»8889. Y a-t-il des précédents littéraires à une telle confidence ?

L'invraisemblance de la conversation rapportée au début du De ordine, se

trahirait sur plusieurs points. Elle aurait été beaucoup trop longue : d'avant minuit

pas dormi de toute la

nuit89- Les partisans de l'historicité eux-mêmes reculent en cette circonstance : D. Ohlmann concédait que l'épisode de la souris pouvait être inventé, à cause de la

citation

ringen, reconnaissait de son côté que les propos prêtés à Licentius sont d'une pro­

fondeur démesurée par rapport à son jeune âge et à son ignorance philosophique91. Dangereuses concessions, selon J. J. O'Meara :

«If Augustine invented the mouse-incident, then there does not seem to be any reason why he should not also have invented the improbable vigil of Licentius which is connected with the mouse; the improbable all-night discussion o f philosophical questions; the improbable knowledge of difficult questions shown by Licentius — so profound that his companions thought him to be in some way inspired — who up till then had shown little interest in these matters. To allow Augustine discretion in the invention even of small things detracts definitely from the historicity of

the Dialogues »92,

jusqu'à l'aube ; Augustin, Licentius, Trygetius n'auraient

d’un vers de Térence, trop bien venue dans le contexte90. J. H. Van Hae-

Il faut donc résister à la tentation ; et on le peut. Remarquons d'abord qu'Au- gustin n'hésite nullement à présenter comme événements réels ce prétendu tissu d'«improbabilités». Il n'éprouve pas le besoin d'énoncer quelque signe de conni­ vence. Admettons que Zenobius connaissait, lui aussi, le mos dialogorum ; il savait donc interpréter éventuellement comme il fallait la déclaration d'Augustin relative à la reconstitution des propos de la nuit :

86. Voir A. GRILLI, op. cit., plan de YHortensius, p, 9-11.

87. Vig.

christ., p. 172.

88. Vig. christ., p. 177. Il y a une scène analogue en De ord., I, 10, 29-30 : «Satis mihi sint

Hic ubi, ne plura dicerem,

uulnera mea quae, ut sanentur, pene quotidianis fletibus Deum rogans

lacrimae mihi modum imposuerunt

».

Cf. Soliloquia, II, 1, 1.

89. Vig. christ., p. 173 et n. 109.

90. «Egomet meo indicio quasi sorex», TÉRENCE, Eun., 1024, en De ord., I, 3, 9. Voir la

concession de D. OHLMANN, citée par J.J. O'MEARA, p. 151, n. 4. Cf. H. H. GUNERMANN, «Literarische und philosophische Tradition im ersten Tagesgespräch von Augustinus' De ordine»,

Recherches Augustiniennes, 9, 1973, p. 183-226.

91. Vig. christ., p. 172-173 et n. 108.

222

GOULVEN MADEC

«ut potuimus, sane diligenter, — nam recentes res erant et quando poterant tam insignita trium studiosorum memoria effugere ? — omnia nostrae lucubrationis opuscula in hanc libelli partem contulimus» (De ord., I, 8, 26).

Mais on ne signale aucun précédent littéraire au récit de la conversation nocturne et, ne l'oublions pas, de la touchante scène du matin qui représente Licentius au chevet d'Augustin 93. Encore une fois, tout est-il inventé ? Et sinon, où commence la fiction ? Ce n'est pas au partisan de l'historicité de répondre ; c'est la mise en doute de tel et tel détails qui entraîne, sous peine d'arbitraire, l'obligation de déclarer l'appréciation que l'on porte sur l'ensemble. Il est beaucoup plus simple ou plus confortable, si je puis dire, de tenir pour l'authenticité du tout.

Licentius a fait ses études littéraires, il est poète ; est-il «improbable» qu'un vers où il est question d'une souris, — un vers de Térence, le classique scolaire — , lui revienne en mémoire, quand il s'active contre une souris ? Licentius est présenté comme inspiré ; oui, mais l'est-il vraiment «much as Socrates was in the Phae- drus » ? L'explication tiendrait d'un «deus ex machina», qui sonnerait «le glas de l'historicité»94. Rien de moins ! N'est-ce pas forcer la note ? J. J. O'Meara fait remarquer qu'il y a un brin d'ironie dans telle observation d'Augustin95, n aurait pu relever aussi, tout au long du récit, une sorte d'enjouement96, avec quelques accents

d'exaltation ou d'exultation, contagieux.

comme si

l'enthousiasme de Licentius

avait été

Je ne vois aucune difficulté, pour ma part, à ce qu'un jeune poète parle d'inspiration divine, ni à ce que ses amis partagent son sentiment, quand une sorte d'illumination convertit momentanément ce jeune homme d'humeur versatile à la philosophie ? La «doctrine» qui lui est «attribuée»97 ne me paraît pas d'une invrai­ semblable profondeur : il bénéficie, pour parvenir à formuler son intuition, des questions d'Augustin qu’il a sollicitées et des objections de Trygetius. Un jeune poète, sensible au rythme des brèves et des longues, me paraît bien pouvoir être frappé inopinément par l'idée de l'ordre et de l'harmonie de l'univers et être amené à y discerner l'effet des contraires :

« Ita quasi ex antithetis quodammodo, quod nobis etiam in oratione iucundum est, id est ex

contrariis, omnium simul rerum pulchritudo figuratur» (De ord., I, 7,

18).

Mais il s'agit là, dira-t-on, d'un emprunt au traité de Plotin sur la Providence, dûment signalé dans l'édition du Corpus Christianorum 98. C'est un traité qu'Au­ gustin a lu, à preuve l'exemple du bourreau (De ord., II, 4, 12), tandis que les lectures philosophiques de Licentius se bornent pour le moment à l'Hortensius. Or Augustin précise qu’il n'avait auparavant jamais abordé le problème de l'ordre avec ses compagnons (De ord., I, 3, 8). Il faudrait donc admettre que cette idée est indûment attribuée à Licentius. J'avouerais être pris au piège, s'il s'agissait d'un parallèle textuel irrécusable ; ce n'est pas le cas. A qui refuserait d'y voir une intui­

93. De ord., I, 8, 22-23.

p. 176.

94. Vig. christ.,

95.

96. «Singula ipse uelim inspicias insignemque in omnibus leporem agnosces», disait D.

Ibid.,

p.175, n. 119.

OHLMANN, cité par J. J. O'MEARA, p. 155.

97. Vig. christ., p. 176, n. 122.

98. Cf. PLOTIN, Enn. III, 2, 4 et 16-17. Voir CCL 29, p. 9 2 ,1. 49-50; p. 98,1. 33-35 et 43.

L'HISTORICITÉ DES DIALOGUES

223

tion personnelle de Licentius, je suggérerai l’hypothèse que le jeune homme a pu reprendre une comparaison qu'Augustin aurait déjà faite occasionnellement et à laquelle il n'aurait pas prêté immédiatement attention, faute de s'intéresser à la question philosophique.

Reste le problème de la cohérence des indications chronologiques :

«A final difficulty against the historicity of the Dialogues is the fact that in spite of the alleged guaranteed accuracy of the records there are many discrepancies. This is immediately seen in the varying theories as to the dates and sequence of the Dialogues. The peculiar feature in this case is that each theory has to attempt to explain away clear evidence of equal authenticity with that on

which itself is based : for all evidence is

traced to the notarius. The theories cannot o f their nature

be reconcilied. Either Augustine made a mistake in interpreting the records, or deliberately altered

them as he leased, or there were no records kept»99.

Mais l'argumentation apparaît un peu courte, si l'on veut bien reconsidérer les différentes données augustiniennes du problème, celles des Dialogues et celles des Retractationes. Les trois entretiens du livre I Contra academicos sont censés avoir eu lieu en trois jours consécutifs. Ceux des livres II et III également en trois jours consécutifs, après une interruption de sept jours environ :

«Post pristinum sermonem, quem in primum librum contulimus, septem fere diebus a disputando fuimus otiosi, cum très tantum Virgilii libros post primum recenseremus atque, ut in tempore congruere uidebatur, tractaremus» (C. acad., II, 4, 10).

Le problème surgit des précisions fournies dans les Retractationes :

«Librum de beata uita non post libros de academicis, sed inter illos, ut scriberem contigit. Ex occasione quippe ortus est diei natalis mei et tridui disputatione completus, sicut satis ipse

indicat

»

(I, 2).

«Per idem tempus, inter illos quidem qui de academicis scripti sunt, duos etiam libros de ordine

scripsi

»

(I, 3),

Depuis S. Lenain de Tillemont100, on s'accordait généralement pour combiner les indications des Retractationes et celles du Contra academicos. On estimait donc que la semaine, durant laquelle les entretiens de ce Dialogue furent interrompus, avait été occupée par les entretiens sur le bonheur et sur l'ordre (livre I). Les entretiens du De beata uita étant nettement datés des 13,14 et 15 novembre 386, on croyait pouvoir aussi dater les précédents et les suivants, les divergences tenant à l'appréciation de tel et tel détails101. Cette manière de faire a été contestée par J. H. Van Haeringen : selon lui, les textes des Retractationes ne concernent que le temps de la rédaction des Dialogues, et non pas celui des entretiens. Le texte du Contra academicos est à entendre en son sens obvie : il n'y a eu, durant cette semaine, que des exercices littéraires sur Virgile, pas de conversations philosophiques. Puis les entretiens du Contra academicos se sont poursuivis jusqu'au bout, ensuite ceux du livre I De ordine, ceux du De beata uita, et enfin ceux du livre II De ordine. Quant

99. Vig. christ.,

p. 177.

100. Mémoires pour servir à l’histoire ecclésiastique, Xin, p. 959-961.

101. Voir D. OHLMANN, op. cit., p. 17-27 ; Ch. BOYER, Chrisianisme et néo-platonisme dans

la formation de saint Augustin, Paris, 1920 ; Roma, 1953, p. 18-19 et n. 6 ; E. B. J. POSTMA, op.

cit., p. 19-30 ; O. PERLER, op. cit., p. 189-190. Estimant les données des Dialogues insuf­ fisantes, je ne me mêlerai pas au débat.

224

GOULVEN MADEC

à la rédaction finale des Dialogues elle s'est faite dans l'ordre indiqué par les

Retractationes 102.

On se trouve, de ce fait, devant deux systèmes de datation inconciliables, fondés sur deux interprétations différentes du verbe scribere dans les textes des Retractationes ; mais en quoi y aurait-il là une difficulté «contre l'historicité» des Dialogues ? Quel que soit le sens du verbe scribere dans les Retractationes, il faut seulement admettre que les indications de dates données dans les Dialogues sont insuffisantes pour rétablir le calendrier de tous les entretiens ; à parler strictement, il n'y a de dates précises qu'au début du De beata uita 103. Est-ce parce que le «notarius» n'a pas dûment daté ses enregistrements ou parce qu'Augustin, dédiant ses Dialogues à divers personnages, n'a pas estimé devoir reprendre toutes ces précisions ? Qui le dira ? Mais, à supposer qu’il n'y ait pas eu enregistrement des entretiens et qu'Augustin ait inventé ces diverses circonstances de temps, la «dif­ ficulté» demeure, à moins de supposer que l'imagination d'Augustin était incapable de dresser des éphémérides cohérentes ? Mais, comme l'observe J. J. O'Meara, «A purely fictional work can be intemally and extemally consistent»104.

IV.

D i s c e r n e m e n t

d e s

in t e n t i o n s

En publiant ses Dialogues, Augustin donnait peut-être satisfaction à son ambition littéraire105. Rhéteur délivré, il pouvait aspirer à devenir l'émule de Cicéron, auteur de Dialogues philosophiques, avant de l'être aussi de Varron par son entreprise encyclopédique, avec l'aide de Porphyre106.

Il avait pourtant des intentions plus immédiates, que révèlent les proœmia très personnalisés : il voulait convaincre Romanianus que son jeune fils était «entré en philosophie» et l'exhorter à faire de même ; il voulait entretenir son amitié intellectuelle avec Mallius Theodorus et Zenobius. Mais il visait assurément à une véritable publication. Le premier livre Contra academicos est envoyé, en premier lieu (potissimum, I, 9,25), comme il se doit à Romanianus. Mais Hermogenianus est bientôt en mesure d'apprécier l'œuvre entière107. Licentius dit nettement que l'enregistrement est l'effet d'une décision d'Augustin et qu'une certaine diffusion des ouvrages est envisagée ; Trygetius prévoit qu'elle dépassera le cercle des amis ; Augustin aussi, bien entendu :

«(Licentius) : Namque,

oro te, si haec quae a nobis dicta sunt litteris, ut instituisti, mandata

peruagentur paulo latius ad hominum famam

«(Trygetius) : Vt enim solis amicis desudabimus» {De ord., I, 10, 30).

»

{De ord., I, 5,14).

et familiaribus nostris litterae istae innotescant non parum

102. De Augustini ante baptismum rusticantis operibus, Groningen, 1917 ; argumentation

résumée et critiquée par J. J. O'MEARA, p. 158-159.

103. De beata uita, 1, 6 : «Idibus nouembris mihi natalis dies erat».

104. Vig. christ., p. 156, n. 17

105. Vig. christ., p. 161-162.

106. Comme l'a montré récemment I. HADOT, Arts libéraux et philosophie dans la pensée

antique, Paris, Études Augustiniennes, 1984.

L'HISTORICITÉ DES DIALOGUES

225

«(Augustinus) : Mei autem libri, si quorum forte manus tetigerint lectoque meo nomine non

dixerint : "Iste quis est ?" codicemque proiecerint, sed uel curiosi uel nimium studiosi, contempta uilitate liminis, intrare perrexerint, me tecum (Monnica) philosophantem non moleste ferent nec

1 ,11, 31 ;

quemquam istorum quorum meis litteris sermo miscemr fortasse contemnent» (De ord., cf. Il, 5, 17).

Mais avant d'être des livres, ce sont des actes philosophiques. Les entretiens, qu'ils soient réels ou fictifs, se conforment à la pratique de Votium, aux entretiens de Tusculum, par exemple108. Je crois simplement, pour ma part, qu'il faut prendre à la lettre ces déclarations d'Augustin et de ses amis, et donc admettre que l'organisation des entretiens comportait la décision de les enregistrer pour en faire des livres conformes au genre littéraire. Les œuvres de Cicéron, en particulier YHortensius et les Academica, servaient non seulement de modèles littéraires ; ils fournissaient aussi la matière des entretiens.

Les entretiens sont organisés dans une intention pédagogique manifeste : après avoir fait lire le protreptique de Cicéron à Licentius et Trygetius, Augustin leur assigne un exercice pratique sur la sagesse ; il suggère lui-même que cette première épreuve, comme c'est naturel, a traîné en longueur, puisqu'il précise que le sujet aurait pu être expédié en peu de mots, s'il n'avait voulu exercer ses disciples et faire l'épreuve de leurs nerfs et de leur application à l'étude (C. acad., I, 9, 25). Quand Alypius est de retour, les jeunes gens espèrent «avoir congé» (C. acad., II, 8, 20), être dispensés des frais de la conversation. Ils s'y remettent spontanément lors du premier entretien sur le bonheur, quand Augustin réintroduit la question des académiciens (De b. uita, 2, 13) ; et l'on est quitte pour fournir aux convives occasionnels les explications nécessaires (2,16).

Mais ces entretiens sur le bonheur sont d'abord une fête, un banquet spirituel où chacun est invité à donner son avis en toute simplicité, même s'il n'a pas la moindre formation philosophique (c'est le cas de Monique et d'Adéodat) ou littéraire (c'est le cas de Lartidianus et Rusticus ; De b. uita, 1, 6 et 2, 12). Adéodat manifeste, à l'occasion, sa précocité intellectuelle (2,12 et 18) ; Monique aussi provoque l'ad­ miration et l’étonnement, lorsque son bon sens retrouve d'emblée telle solution élaborée par Cicéron (2, 10), et devance même une citation philosophique qu'Au- gustin avait préparée et réservée pour la fin (4 ,27)109.

Tout en formant ses disciples et son entourage, Augustin poursuit aussi ses réflexions personnelles. La discussion entre Licentius et Trygetius était un prélude, un jeu philosophique ; mais le moment vient où il faut ranger les jouets110 : Les sujets abordés, s'ils sont scolaires, n'en sont pas moins fondamentaux, et donc

vitaux : «De uita nostra, de moribus, de animo res agitur

Lorsqu'Augustin disait à Licentius de se préparer à défendre les académiciens, parce qu'il avait décidé, pour sa part, de les mettre en accusation (C. acad., I, 9, 25), ce n'est pas un rôle entièrement factice qu'il se donnait, quelle que fût son opi­

»(C.

acad., Il, 9, 22).

108. «On croirait entendre Cicéron devisant à Tusculum avec Crassus, Antoine et ses autres

amis», disait P. ALFARIC, L'évolution intellectuelle de saint Augustin, p. 398.

109. Je ne sais si ces coïncidences ont été estimées improbables et mises en avant par quelque

adversaire de l'historicité. Selon la déclaration prêtée à Navigius, en De b. uita, 2,14, il aurait, lui

aussi, lu YHortensius (Cf. A. GRILLI, op. cit,, p. 63 et 146), Pourquoi pas ? Navigius cause peu, prudemment, mais rien n'indique qu'il ait été inculte comme ses cousins.

110. C. acad., II, 9, 22 ; II, 13, 29 : «Et nunc ille sol admonet ut quae ludicra pueris proposui

redigam in cistas».

226

GOULVENMADEC

nion sur la pensée réelle des académiciens ; car, depuis la «crise de scepticisme»

dont il avait souffert111, le problème le préoccupait ; il en avait souvent traité avec Alypius :«quod inter nos saepe pertractauimus» (C. acad., H, 9,22) ; à Cassiciacum même il a longuement réfléchi au probabilisme : «Cum otiosus diu cogitassem in isto rare quonam modo possit isthuc probabile ac ueri simile actus nostros ab errore

defendere

(C -a c a d m , 15, 34). La discussion qu'il a avec Alypius sur ce point

me paraît devoir être considérée comme une suite aux conversations philosophiques de Milan fondées sur les œuvres de Cicéron: «Et disputabam cum amicis meis

Alypio et Nebridio de finibus bonorum et malorum» (C o n f VI, 16,26).

»

Mais depuis la lecture des Libri platonicorum, le problème de l'Académie se pose en des termes bien différents, et Augustin croit être finalement en mesure de le traiter dans toute sa teneur philosophique et historique : «Quale mihi uideatur esse totum academicorum consilium» (C. acad., III, 17, 37) ; il conjecture que le scepticisme affiché est une arme d'ordre tactique contre le matérialisme, tandis que la doctrine platonicienne s'est transmise sous forme ésotérique, jusqu'à la renais­ sance du platonisme avec Plotin. La lettre à Hermogenianus confirme que l'intention profonde d'Augustin était de resituer la nouvelle Académie dans l'ensemble de la tradition platonicienne :

«Attaquer les académiciens, moi, je ne l'oserais jamais, fût-ce en plaisantant. Comment, en effet, l'autorité de tels hommes ne m'impressionnerait-elle pas, si je ne croyais que leur pensée a été fort différente de celle qu'on leur prête communément ? Aussi les ai-je imités, dans la mesure de mes forces, plutôt que combattus, ce dont je suis absolument incapable. Car il me semble qu'il convenait bien à l'époque que tout ce qui jaillissait de pur de la source platonicienne coulât à l'ombre de buissons épineux pour le profit d'un très petit nombre d'hommes, plutôt que de courir à découvert et de ne pouvoir, à cause des animaux qui s'y seraient précipités de partout, être conservé limpide et clair

je te prie d’examiner ce point avec plus d'attention et de me répondre si tu

l'approuves : c'est ce qu'à la fin du livre III j'ai estimé qu'il faut croire, plus peut-être à titre de conjecture que de certitude, mais aussi, je pense, de manière plus avantageuse qu'incroyable. En tout cas et quoi qu'il en soit de ces écrits, je me réjouis, non pas tant d'avoir, comme tu l'écris, vaincu les académiciens — car la formule t'est dictée par l'amitié plutôt que par la vérité — , mais d'avoir rompu le lien détestable qui me tenait éloigné du sein de la philosophie par désespoir

d'atteindre la vérité, cette nourriture de l'âme»112.

C'est pourquoi

Mais ce qu'il y a de plus remarquable c'est que toute cette tradition philosophique se trouve elle-même ordonnée au christianisme, puisqu'Augustin déclare que le monde intelligible, objet de la vraie philosophie, serait resté inaccessible sans l'abaissement de l'Intellect divin jusqu'au corps humain. J. J. O'Meara a bien vu que l'argumentation du Contra academicos, III, culmine dans cette allusion à l'Incarnation du Verbe :

«The whole book centres around this acceptance of the Incarnation : it is the argument o f the book, an argument that can be briefly, however roughly, resumed as follows : One can assent to truth, if its is found : But it is found in Christ ; Therefore one can assent to truth» 113 .

Il faut donc

convenir que, si les problèmes

agités

dans les entretiens

de

Cassiciacum sont des lieux communs philosophiques, les solutions en sont plutôt ori­

111. Je reprends le sous-titre de la BA 13, p. 499, à propos de Conf., V, 10, 19, 112. Epistula 1, 1 et 3 (CSEL 34, p.1-3).

113. J. J. O'Me a r a , «Neo-Platonism in

the Conversion o f Saint Augustine», Dominican

L'HISTORICITÉ DES DIALOGUES

227

ginales. Mais peut-on affirmer alors qu'il y a vraiment peu de neuf dans les Dialo­ gues 114 ? Ragnar Holte a amplement démontré le bien fondé du résumé proposé par J. J. O'Meara :

«Le Contra academicos n'est rien d'autre qu'une contribution chrétienne à la discussion des

écoles philosophiques anciennes sur le télos

place au point de vue de la philosophie chrétienne. Il est hors de doute que la discussion a été sciemment menée en termes philosophiques et qu'elle se rattache aussi pour le fond à une problématique classique en philosophie. Mais la solution est tout autre que philosophique, au sens classique. La sagesse et la vérité sont des biens désirables : telle est la première présupposition du raisonnement, par quoi Augustin accepte la même fin que celle que proposait toute philosophie contemporaine. Il le peut comme chrétien, car, avec une longue tradition ecclésiastique, il identifie

ces notions avec le Christ

contribution assurément fort curieuse, si l'on se

On peut seulement regretter que R. Holte n'ait pas saisi l'importance de l'Hortensias en cette affaire116; car le protreptique de Cicéron développait préci­ sément la thématique de la béatitude et de la sagesse que R. Holte étudie à travers les premières œuvres d'Augustin ; et celui-ci regrettait déjà en 373 de n'y pas trouver le nom du Christ. En le faisant lire à ses jeunes amis, Augustin espérait bien qu'il aurait sur eux le même effet que sur lui-même quelque treize ans plus tôt, et bien davantage. Car il revivait désormais cette première expérience, en sachant comment la Sagesse s’était incarnée dans le Christ. Quand Licentius rendait grâces au Christ de lui avoir révélé la beauté suprême de la philosophie (De ord., I, 8, 21), on peut être sûr qu'Augustin l'avait instruit de l'identité de la Sagesse et du Christ.

En insistant sur l'importance du rôle que VHortensius joue, non seulement dans les entretiens de Cassiciacum, mais aussi dans l'esprit d'Augustin à cette époque, je n'ai nullement l'intention de minimiser l'influence des écrits néoplatoniciens ; je crois, au contraire, que la découverte du néoplatonisme a renouvelé sa compré­ hension du protreptique117, en lui permettant de voir comment l'idéal philosophique trouve son accomplissement dans le christianisme. Pour expliquer tant soit peu cette conviction, je m'autoriserai de ce jugement de François Masai rectifiant la thèse de P. Alfaric :

«Si, en 386, Augustin ne s'est pas converti à l'Évangile, ce n'est point du tout parce que cette conversion religieuse serait, comme le pensait Alfaric, après Harnack, Gourdon et Thimme, postérieure à cette date, c'est tout simplement parce que le fils de Monique n'eût jamais à se convertir ni même, intellectuellement du moins, à revenir à l'Évangile. Toujours il y resta fidèle. Mais, à cette réserve près, réserve à vrai dire considérable, il demeure exact de déclarer que la conversion de 386 présente un caractère philosophique : elle signifie essentiellement le rejet du matérialisme manichéen et l'adoption du spiritualisme néoplatonicien»118.

On peut affiner cette présentation : il y a bien un événement chrétien dans la conversion de 386, — outre la décision de se faire baptiser — , et dans l'expérience même qu'a suscitée la lecture des Libri platonicorum. Augustin était, en effet, chrétien depuis son enfance : il avait bu le nom du Christ avec le lait de sa mère, comme il le dit en regrettant l'absence de ce nom dans l'Hortensias (Conf., III, 4, 8)

114. Vig. christ., p. 170.

R. HOLTE, op. cit.,

115. p. 78 et 92-93.

116. L'ouvrage n'est pas mentionné dans l'index,

117. Voir l'avis de I. HADOT, Arts libéraux, p. 133, n. 139.

118. F. MASAI, «Les conversions de Saint Augustin et les débuts du spiritualisme en

p. 406.

228

GOÜLVEN MADEC

Plus tard, lorsqu'il en vint à placer certains philosophes au-dessus des manichéens, il se refusait à leur confier le traitement de son âme malade, parce qu'ils ignoraient le nom salutaire du Christ (Conf.'., V, 14, 25). Même carence chez les platoniciens119; Augustin s'interroge donc encore sur la personne du Christ : il se fait, un moment, une représentation adoptianiste de l’union de Jésus et du Verbe ou de la Sagesse divine, une représentation photinienne, peut-être porphyrienne. Mais quelqu'un l'a détrompé et lui a montré «ce que renferme le mystère du Verbe fait chair» (Conf., VII, 19, 25). C'est très probablement Simplicianus, qui lui a indiqué aussi que le Prologue johannique permet de faire le «bilan des concordances et des dis­ cordances» entre platonisme et christianisme120121, autrement dit que le platonisme n'est qu'une moitié de christianisme : ibi legi ; non ibi leg i121. Augustin dispose désormais du principe de cohérence de sa doctrine : ce n'est autre que le Christ lui-même, Verbe-Dieu illuminateur et Verbe fait homme sauveur.

Ce n'est pas, j'en conviens, le langage des Dialogues, où les données chrétiennes

sont discrètes. Elles le seraient encore bien davantage si Augustin avait suivi l'avis

insérât «le nom de notre Seigneur et Sauveur

Jésus-Christ» dans ces oeuvres de tradition et d'allure classiques122. U préférait apparemment n'en traiter qu'à mots couverts, en faisant usage des artifices de la mythologie ; c'est ainsi qu'il faisait allusion à la divinité dénonciatrice qui avait permis la capture de Protée (C. acad., III, 5, 11 et 6, 13 ; De ord., H, 15, 43) ; et Augustin aurait très bien pu aller en ce sens, comme le montre la christianisation qu'il fait occasionnellement d’Apollon (De ord., I, 4, 10)123. Mais il avait heureu­ sement plus de liberté d'esprit : il disait à Romanianus qu'il priait pour lui le Fils de Dieu, qui est «la puissance et la sagesse de Dieu» ( cf. 1 Cor., 1,24 en C. acad., H, 1, 1 ; cf. De b. u., 4,34) ; il citait des paroles de Jésus : «Cherchez et vous trouverez» ( Matth. 7 ,7 en C. acad., II, 3,9 ) ; «Je suis la vérité» (Ioh. 14, 6 en De b. u., 4,34) ; «Mon royaume n'est pas de ce monde » (Ioh. 18, 36 en De ord., I, 11, 32)124. Lorsque Licentius et Trygetius se disputaient sur la divinité du Christ, il leur précisait que ce n'est pas improprement que le Fils est dit Dieu (De ord., 1 ,10,29).

d'Alypius

qui ne voulait pas qu'on

Mais surtout il y a des passages qui ne permettent pas de douter que pour Augustin c'est le christianisme qui concrétise l'idéal philosophique. J. Martin péchait peut-être par excès de précision en affirmant qu'Augustin, dans ses Dialogues, «emploie toujours le mot philosophie au sens de perfection chrétienne et d'ascétisme» ; mais il avait assurément raison d'ajouter qu'il ne faut pas lui donner «une signification analogue à celle que Cousin, par exemple, attribuait à ce

119. G. BOISSIER prêtait à confusion sur ce point en écrivant : «Le Christ était dans Platon :

Augustin n'eut pas de peine à le reconnaître dans ce Logos divin qui sert d'intermédiaire entre l'homme et Dieu, et qui est la même chose que le Verbe du quatrième évangile», La fin du paganisme, Paris, 1898, p. 308.

120. Voir P. COURCELLE, Recherches sur les Confessions de saint Augustin, p. 168-174.

121. Conf.,

VII, 9, 13-15.

122. Conf., IX, 4, 7 ; cf. P. COURCELLE, Recherches, p.256 et n. 1. On aimerait savoir

comment lesadversaiores de l'historicité des Dialogues expliquent ce détail ?

123. Voir J. DOIGNON, «Les images virgiliennes d'Apollon et le vrai soleil d'Augustin à

Cassiciacum», Présence de Virgile, Paris, 1978, p. 175-183.

124. Contrairement à P.Alfaric, op. cit., p. 398, j'estime que ces citations sont loin d'être

«insignifiantes».

L'HISTORCITÉ DES DIALOGUES

229

mot»125. Le Père Charles Boyer, que ses convictions scolastiques n'inclinaient pas à entretenir la confusion sur ce point, abondait pourtant dans le sens de J. Martin :

«L'examen des textes révèle que le terme de philosophie est synonyme de vie chrétienne, de

contemplation chrétienne ou simplement de christianisme

sa retraite de Cassiciacum comme un refuge dans le sein de la philosophie, Augustin raconte

comment la beauté de la philosophie l'a enfin définitivement entraîné. Or dans quels livres cette

beauté lui est-elle apparue ? Dans les épîtres de saint Paul (Cf. C. acad., II, 2, 5-6)

laquelle il exhorte Romanianus, il la prie chaque jour en faveur de son ami et bienfaiteur : qui

est-elle en effet, sinon la Sagesse de Dieu et, selon la doctrine catholique, le Fils de Dieu ? C'est

Dans la philosophie qui règne à

Cassiciacum, Augustin est seulement le disciple de sa mère Monique, qui en a atteint le sommet. Elle n'est rien d'autre, cette philosophie, que l'amour du monde invisible, qui est le royaume du

Christ (Cf. De ord., I, 11, 31-32)

Au même Romanianus à qui il a dépeint

La sagesse à

donc au Christ qu'il veut le gagner (Cf. C. acad., II, 1, 1)

On peut toutefois hésiter sur le sens d'une formule comme «una uerissimae philosophiae disciplina» (C. acad., III, 19,42) . S'agit-il du christianisme, comme le veut R. Holte127 ? Ou du plotinisme, comme le veut O. du R oy128 ? Mais il n'y a peut-être pas lieu de choisir entre ces deux entités, puisqu'Augustin professe l'accord du platonisme et du christianisme sur le monde intelligible, autrement dit sur Dieu et son Verbe, lieu des idées, contre le matérialisme de la philosophie de ce monde dénoncée par: saint Paul (cf. Coloss., 2, 8). Le partage se fait à propos de l’abaissement de l'Intellect, de la kénose du Noûs, pour parler grec. Dans le De ordine, II, 5,16, après avoir déclaré que la philosophie authentique n'a d'autre objet que de faire comprendre le mystère trinitaire, Augustin ajoutait que le mystère du Dieu fait homme est aussi éloigné que possible de l'orgueil de certains intel­ lectuels129. C'est le même mouvement que dans le livre VII des Confessions :lbi

à

Milan à l'incitation de Simplicianus130 ; il la reprendra régulièrement dans ses grandes déclarations relatives à la philosophie et spécialement au platonisme, dans le

De ciuitate Dei, comme dans le De liera religione131.

legi ; non ibi legi.

Augustin continue la confrontation qu'il avait commencée

C'est pour avoir méconnu l'importance de ces textes que P. Alfaric s'est imaginé qu'Augustin voyait «dans le Catholicisme une simple forme du Néoplatonisme» et considérait «la philosophie de Plotin comme le dernier mot de la sagesse» (p. 361; cf. p. 377, 380-381, 515). Non ; encore une fois, dans l'esprit d'Augustin, la Sagesse n'est autre que le Christ et le platonisme n'est qu'une moitié de christianisme ; il professe Dieu et son Verbe ; il lui manque le dogme de l'incarnation du Verbe.

125. Voir ci-dessus,

p. 205.

126. Ch. BOYER, Christinianisme et néo-platonisme 127. R. HOLTE, Béatitude et sagesse, p. 87-109. O. DU ROY, L'intelligence de la foi en la Trinité

,

p. 142-143.

p.

, COURCELLE, «Verissima philosophia», Epektasis. Mélanges patristiques offerts au cardinal J. Daniêlou, Paris, 1972, p. 653-659 ; article repris dans «Connais-toi toi-même» de Socrate à S.

Bernard, t. III, Paris, 1975, p, 707-718.

129. Voir G. MADEC, «A propos d'une traduction de De ordine, II, 5, 16 », RÊAug., 16,

1970, p. 179-185 ; cf. J. DOIGNON, «Points litigieux dans la tradition du texte du "De ordine" (Livre II) de saint Augustin», RÉAug., 25, 1979, p. 230-244.

128.

116 et p. 117, n, 1. Voir aussi P.

130. Voir D e beata uita, 1, 4, et P. COURCELLE, Recherches p. 158.

131. Voir G. MADEC, «Si Plato uiueret

,

(Augustin, De uera religione, 3, 3)», Néoplatonisme.

Mélanges offerts à Jean Trouillard, Les cahiers de Fontenay, 1981, p. 231-247.

230

GOULVEN MADEC

Toutes ces données chrétiennes, majeures ou mineures, tranchent par rapport à la tradition classique des Dialogues philosophiques. Augustin ne l'a pas suivie servilement, comme Alypius l'aurait voulu.

C o n c l u s io n

Les Dialogues de Cassiciacum sont historiques : leur conformité au genre littéraire n'est que relative et ne fait, du reste, pas obstacle à cette conviction ; car les entretiens philosophiques sont les actes de Yotium ; et il est naturel qu'Augustin

et ses compagnons aient adoptés certaines conventions comme règles du jeu. Dûment

enregistrés, les entretiens n'ont eu à subir qu'une opération de rewriting pour être intégrés dans les Dialogues tels que nous les lisons. Je ne crois pas que le caractère

littéraire qu'ils ont ainsi acquis, porte préjudice à leur valeur documentaire132.

Selon J. J. O'Meara133, les auteurs qui ont relevé le contraste entre les Dialogues et les Confessions, sont largement redevables aux partisans de l'historicité des

Dialogues. Je ne vois pas pourquoi ; car, s'ils étaient fictifs, ils n'en seraient pas moins des documents datant de 386. L'erreur de perspective qui conduisait à

ne s'entendent

pas»134, tenait plutôt au préjugé méthodologique que dénonçait Alfred Loisy135, et à

affirmer que «le rhéteur démissionnaire et l’évêque d’Hippone

la

méconnaissance des circonstances dans lesquelles les Dialogues furent rédigés. Il

y

a dans les procemia des confidences sur l'itinéraire d'Augustin, ses «premières

confessions »136, si l'on veut ; les entretiens rapportés font partie des activités intellectuelles de Cassiciacum ; mais ces documents de 386 «ne représentent pas toute la vie intérieure d'Augustin» à cette époque. Et pourtant, à l'analyse, l'intention doctrinale apparaît foncièrement conforme à l'acquis de la conversion telle qu'elle est racontée dans le livre VII des Confessions.

En fin de compte, les Dialogues doivent être lus en fonction de la remarquable continuité qui apparaît dans la conception qu'Augustin s'est faite de la philosophia , depuis sa première lecture de l'Hoftensius. C'est toujours l'amour de la Sagesse en soi qui l'anime, autrement dit l'amour du Christ. Lorsque la crise se dénoue, dans le jardin de Milan, il a enfin le sentiment de voir s'accomplir les aspirations pro­ voquées par le protreptique cicéronien : il se décide pour la vie philosophique, le renoncement aux faux biens, l'option pour la vie contemplative dans l'otium; mais

cet otium philosophandi ne peut être que l'otium christianae uitae 137. Ses conversa-

132. Je ne partage donc pas l'avis que vient d'exprimer B. R. VOSS, «De Academicis»,

1, 1986, col. 45 : «Angesichts des ausgesprochen literarischen

Augustinus Lexikon, vol,

Charakters der Wiedergabe ist jedoch mit Treue kaum zu rechnen, dokumentarische Echtheit ist auszuschließen»,

133. Vig.

christ., p. 151, n. 6.

134. P.Alfaric, op. cit., p. 397.

135. Voir ci-dessus, p. 306.

136. Voir P. COURCELLE, «Les premières confessions d'Augustin», Recherches sur les

Confessions

,

p. 269ss.

137. Voir C. acad., n, 2, 4 et Retr.,

I,

1,

1.

L'HISTORICITE DES DIALOGUES

231

fions avec Simplicianus l'ont éclairé sur la personne du Christ, qui est à la fois le Verbe illuminateur que les platoniciens ont connu, et le Verbe incarné qu'ils ont ignoré ou raéprisé.Il peut alors reprendre sous un tout autre jour l'ensemble de ses réflexions philosophiques, sur le bonheur, la sagesse, la vérité. Il rassemble ces notions dans la personne du Christ ; et telle a toujours été sa philosophie.

Goulven MADEC Études Augustiniennes, CNRS, Paris

RÉSUMÉ : Il y aura bientôt un siècle que l'historicité des Dialogues de Cassiciacum a été mise en doute. Il s'agit de savoir si les entretiens ont réellement eu lieu tels qu'ils se présentent dans le Contra academicos, le De beata uita et le De ordine, réserve faite de menus remaniements d'ordre stylistique apportés par Augustin au cours d’une opération de rewriting. Selon les critiques qui mettent en doute l'historicité, Augustin s’est conformé aux conventions du genre littéraire ; mais aucun d'eux ne s'est demandé à quel moment s’est exercé cette influence : est-ce seulement quand Augustin rédigeait les Dialogues qu'il considère comme ses oeuvres personnelles, ou déjà quand il organisait les entretiens ? Dans ce deuxième cas, les conventions du genre ont pu être adoptées par les interlocuteurs pour leurs entretiens ; et les adversaires de l'historicité perdent leur argument principal. C'est l'idée qui régit cet article en ses trois parties : Clarification du problème, discri­ mination des arguments, et discernement des intentions.