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Actualité | Analyse

Par François-Xavier LICARI
Maître de conférences HDR
à l’Université de Lorraine

ÎRLDC 6264

Du déséquilibre significatif dans les
contrats : quelle articulation entre les textes ?
La réforme du droit des contrats du 10 février 2016 a introduit dans le Code civil la notion
de déséquilibre significatif pour les contrats d’adhésion. Cette nouveauté est l’occasion d’opérer
une comparaison avec les dispositions du Code de commerce et du Code de la consommation
qui sanctionnent déjà les clauses abusives. Articles 1171 du Code civil, L. 442-6, I, 2°, du Code
de commerce et L. 212-1 du Code de la consommation : quels champs d’application ? Quelles sanctions ?

L

e contrat d’adhésion a une histoire paradoxale : alors que
la notion "découverte" par Raymond Saleilles (Chénedé F.,
Raymond Saleilles, Le contrat d’adhésion, RDC 2012, p. 241
et 1017) a fait le tour du monde (v. par ex. : Kessler F., Contracts
of Adhesion – Some Thoughts About Freedom of Contracts, Columbia Law Review 1943, p. 629), elle n’avait jamais été explicitement consacrée en France jusqu’à la récente réforme du droit des
obligations (Ord. n° 2016-131, 10 févr. 2016, JO 11 févr., portant
réforme du droit des contrats, du régime général et de la preuve
des obligations). Mais, second paradoxe, alors que pendant plus
d’un siècle et demi le contrôle du contenu du contrat était rare
et essentiellement prétorien, il est présent aujourd’hui dans les
principaux codes de droit privé. Il existe désormais trois dispositifs d’éradication des clauses abusives dans les contrats, présentant à la fois des similarités dans les notions utilisées et une
différence dans les champs d’application et les conséquences
juridiques : l’article L. 212-1 du Code de la consommation, l’article L. 442-6, I, 2°, du Code de commerce et l’article 1171 du Code
civil. L’objet de la présente étude est de répondre à la question de
l’articulation de ces trois normes en concours.

I – LE CHAMP D’APPLICATIoN MATÉRIEL
DU CoNTRÔLE DU CoNTENU DU CoNTRAT
A – Quel contrat ?
La première condition d’application de l’article 1171 est que la ou
les clauses contestées figurent dans un contrat d’adhésion. L’article  1110, alinéa  2, en donne une définition  :  « Le contrat d’adhésion est celui dont les conditions générales, soustraites à  la
négociation, sont déterminées à l’avance par l’une des parties ».
La définition retenue est si proche de la notion de conditions générales, que l’on a pu parler de définition « circulaire » (Dissaux N. et
Jamin  Ch., Réforme du droit des contrats, du régime général et

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de la preuve des obligations (ordonnance n°  2016-131 du
10  février  2016). Commentaire des articles  1100  à  1386-1 du
Code civil, Dalloz, 2016, p. 13). En effet, les conditions générales
ont pu être définies comme des « clauses abstraites, applicables
à  l’ensemble des contrats individuels ultérieurement conclus, rédigées par avance et imposées par un contractant à  son partenaire  » (Seube A., Les conditions générales des contrats, in Études
Jauffret A., PUAM, 1974, p. 629). Les notions de contrat d’adhésion
et de conditions générales peuvent cependant être distinguées. « La
seule distinction notable entre ces notions est d’ordre formel. En
effet, les conditions générales désignent un corpus de clauses établies unilatéralement par leur auteur dans le but d’être intégrées
dans des contrats futurs. Elles n’ont donc à  elles seules aucune
valeur juridique et n’acquièrent une nature contractuelle que dans
le cadre des contrats conclus ultérieurement. Les "contrats d’adhésion"constituent précisément ces contrats. L’on peut donc dire
qu’un contrat d’adhésion se forme lorsque des clauses de conditions générales se voient intégrées dans le champ contractuel  »
(Limbach F., Le consentement contractuel à l’épreuve des conditions
générales. De l’utilité du concept de déclaration de volonté, LGDJ,
2004, n°  11). Toutefois, l’utilisation de conditions générales par
l’une des parties n’entraîne pas ipso iure la qualification de contrat
d’adhésion. Le cocontractant a pu bénéficier de la possibilité de
modifier le modèle ou de biffer certaines clauses. Or, la qualification de contrat d’adhésion suppose que les conditions générales
aient été « soustraites à la négociation ». Au vu de ces précisions,
on relèvera une tautologie dans la définition légale : « conditions
générales, soustraites à  la négociation  ». Il est de l’essence des
conditions générales de ne pas être négociées. Néanmoins, une
difficulté subsiste  :  quid s’il apparaît que le contrat a  été pour
partie négocié et pour partie proposé à l’adhésion du cocontractant ? La lettre de l’article 1110 du Code civil laisse entendre que
la qualification de contrat d’adhésion suppose que l’ensemble des
conditions générales ait été soustrait à la négociation. Dès lors, si
le stipulant parvenait à  prouver qu’une seule clause, même por-

Numéro 144 I Janvier 2017

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