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Revue Philosophique de

Louvain

Heidegger et la théologie
Françoise Dastur

Résumé
Si Heidegger a lui-même déclaré que ses études de théologie ont été à l'origine de son questionnement philosophique, on
ne peut cependant en tirer la conclusion que sa philosophie est issue de la théologie et que lui- même est demeuré un
«cryptothéologien». Il s'est agi pour Heidegger, dans la période qui précède et suit immédiatement la publication A' Être et
temps, de distinguer radicalement la pensée de la foi, en affirmant l'athéisme de principe de la philosophie, et en
soulignant la positivité de la science théologique. Si après la Kehre et l' antichristianisme aigu qui caractérise cette
période, on voit réapparaître la dimension du sacré dans la pensée de Heidegger, c'est alors pour distinguer décisivement,
après avoir montré la structure ontothéologique fondamentale de la métaphysique, la théologie de la foi d'une théiologie
de la pensée.

Abstract
If Heidegger himself declared that his theological studies were at the origin of his philosophical questioning, it is
nevertheless impossible to conclude from there that his philosophy proceeds from theology and that he has himself stayed
a «cryptotheologian». The question was for Heidegger, during the period immediately preceeding and following the
publication of Being and Time, to differenciate in a radical manner thought from faith, by affirming the principial atheism of
philosophy and by emphasizing the positivity of the theological science. If after the Kehre and the strong antichristianism of
this period, the dimension of the sacred reappears in Heidegger's thought, his purpose is then, after having shown the
fundamental ontotheological structure of metaphysics, to decisively differenciate a theology of faith from a theiology of
thought.

Citer ce document / Cite this document :
Dastur Françoise. Heidegger et la théologie. In: Revue Philosophique de Louvain. Quatrième série, tome 92, n°2-3, 1994.
pp. 226-245.
http://www.persee.fr/doc/phlou_0035-3841_1994_num_92_2_6853
Document généré le 16/10/2015

Heidegger et la théologie

«Hier sehen wir nun die Philosophie in der Tat auf einen misslichen Standpunkt gestellet, der fest sein soil, unerachtet er
weder im Himmel, noch auf der Erde, an etwas gehàngt, oder
woran gestûtzt wird. Hier soil sie ihre Lauterkeit beweisen, als
Selbsthalterin ihrer Gesetze, nicht als Herold derjenigen,
welche ihr ein eingepflanzter Sinn, oder wer weiss welche vormundschaftliche Natur einflustert...»
Kant, Grundlegung zur Metaphysik der Sitten
Sous ce titre, très vaste, et qui renvoie à une déjà immense
littérature, il ne s'agit, dans le cadre restreint d'un exposé1, ni de proposer une
synthèse des rapports de Heidegger et de la théologie tout au long de son
«chemin de pensée», ni même de privilégier telle ou telle période, par
exemple celle du dialogue avec une théologie chrétienne renouvelée
pendant les années de Marburg, dont on sait qu'elles furent marquées
par un travail en commun avec Bultmann, ou encore celle de la Kehre,
qui voit la réintroduction de la dimension du divin dans une pensée
jusqu'alors définie comme rigoureusement philosophique, c'est-à-dire
fondée sur un athéisme de principe. Il s'agira plutôt de tenter de dégager
quelques jalons, en s'en tenant strictement aux énoncés relatifs à la
théologie de Heidegger lui-même, lesquels sont suffisamment nombreux et
suffisamment précis pour nous permettre d'éclaircir quelque peu la
nature de son rapport à une théologie dont il faut tout de suite souligner
qu'elle est essentiellement double, théologie chrétienne et théologie
philosophique, et qu'elle renvoie aux deux dimensions antagonistes de la
foi et de la métaphysique.
Je partirai d'un énoncé très souvent cité dans les travaux traitant du
rapport de Heidegger à la théologie et qui semble en effet
incontournable: c'est, dans Acheminement vers la parole, sa fameuse déclaration
au cours d'un entretien datant de 1953 avec le professeur Tezuka qui
1 Est reproduit ici sans changements notables, à l'exception de la dernière partie qui
fut ajoutée après coup, le texte d'une conférence prononcée le 21 mars 1992 dans le cadre
du Séminaire de Phénoménologie et d'Herméneutique de l'E.N.S. de la rue d'Ulm (Paris)
dirigé par Jean-François Courtine.

Heidegger et la théologie 227 l'interroge sur la genèse de sa pensée et auquel il rappelle qu'il a commencé par l'étude de la théologie: «Sans cette provenance théologique. ce vers de Hôlderlin. en particulier ceux de Hugo Ott5. p. avec la double figure de la théologie. Karl Lôwith. on saisit sur le champ quand je dis que la philosophie est corrompue par le sang théologien. trad. 95. 1967. en se souvenant de ce que Nietzsche dit de la philosophie allemande dans L'Antéchrist. Campus. à savoir qu'elle n'est qu'une «théologie insidieuse». considérer. C'est aussi dans le même entretien que Heidegger cite.. il me paraît également nécessaire.». à propos de la permanence d'un bout à l'autre de son chemin de pensée de l'unique question de l'être. Sans doute est-il indispensable de rappeler d'abord quelques données de la biographie de Heidegger. Hachette. je ne serais jamais arrivé sur le chemin de la pensée. avant toute tentative d'interprétation globale. tiré de l'hymne Le Rhin. . Paris.. Le pasteur protestant est le grand-père de la philosophie allemande et le protestantisme son peccatum originale. 5 Dans son essai de biographie récemment traduit en français (Martin Heidegger. comme le fait un élève de Heidegger. 18: «Entre Allemands.. Nous savons que Heidegger est né à Messkirch dans une région profondément catholique et marquée par la lutte entre catholiques et vieux-catholiques6. Il ne faut que prononcer le mot «Tùbinger Stift» pour saisir. § 10. On pourrait certes s'autoriser de ces textes pour régler d'emblée la question et. issus de la Bavière. entre autres. au fond. Gallimard. Hugo Ott a mis l'accent sur les rapports de Heidegger et du catholicisme. p. ce que nous pouvons d'autant mieux faire aujourd'hui. dont l'ontologie fondamentale est issue de la théologie»4. à la suite de travaux récents. ce qu'est la philosophie allemande: une théologie captieuse. Paris. Ma vie en Allemagne avant et après 1933. qui dit: «Denn I wie du anfiengst wirst du bleiben» — «Car / tout comme tu commenças. que celui-ci est un «théologien sans dieu. Provenance est toujours avenir»2. S'il me semble essentiel de commencer par préciser la provenance théologique du penseur Heidegger et les liens que le jeune Heidegger a entretenus avec le christianisme. 6 Les vieux-catholiques.. eine hinterlistige Théologie3. en bref un «cryptothéologien». p. 10/18. refusent le dogme de l'infaillibilité pontificale du Concile de 1870. de laisser la parole à Heidegger lui-même et de faire effort pour comprendre son propre point de vue quant aux rapports qu'entretient et que peut entretenir selon lui la pensée. et singulièrement la sienne. 1988). 1976. Définition du protestantisme: hémiplégie du christianisme — et de la raison. 4 Voir. Tassel. par D. 3 L'Antéchrist. 1988. tu vas rester». Unterwegs zur seiner Biographie. Frankfurt. 47. que son père est artisan et 2 Acheminement vers la parole.

Sheehan. p. arrivé en mai 1916 à Fribourg et qui a aidé Heidegger à publier sa thèse. une seconde demande d'information venant de Marbourg est adressée à Husserl. La bourse Eliner qu'il a obtenue (du nom d'un professeur de théologie et recteur de l'université de Fribourg du xvie siècle) permet à des jeunes gens de Messkirch d'étudier la théologie à Fribourg et c'est ainsi que Heidegger se destine à cette époque à la prêtrise: après son Abitur. il termine ses études secondaires à Fribourg en tant que boursier. alors mobilisé.228 Françoise Dastur sacristain. cit. Mais un an et demi plus tard. 3. Hugo Ott. à nouveau pour raisons de santé8. au sujet d'un certain Heinrich Ochsner. mais apparemment rien de bon non plus. est amené à répondre à une demande d'information de Natorp au sujet de Heidegger. 1920-1921» in The personalist. On ne peut s'empêcher de penser que les malaises cardiaques d'origine nerveuse dont souffre alors Heidegger ont un lien tout à fait déterminé avec ses études de théologie en tant qu'elles auraient dû normalement déboucher sur le sacerdoce. du point de vue confessionnel9. Husserl profite de l'occasion pour mentionner le 7 Cf. et c'est à l'Université de Fribourg qu'il commence alors ses études de théologie. C'est pourtant à un penseur médiéval. ne l'aide évidemment pas à obtenir ce poste. C'est avec une bourse de l'Université de Fribourg qu'il entreprendra alors des études de mathématiques.. 9 Cf. grâce à la protection de Konrad Grôber. cette fois par le théologien protestant Rudolf Otto. Duns Scot. et dans sa réponse datée du 5 mars 1919. physique. La lettre de Husserl qui n'a rien de mal à dire sur Heidegger à cette époque. pour en ressortir il est vrai treize jours plus tard. Heidegger entre au noviciat de la société de Jésus à Tisis le 30 septembre 1909 (il a tout juste vingt ans). «Heidegger's «Introduction to the Phenomenology of religion». auquel Natorp pense pour un poste de professeur d'histoire de la philosophie médiévale à Marbourg. 313. T. études qu'il interrompra en 1911. qu'il consacre sa thèse d'habilitation soutenue en 1915. p. supérieur du foyer catholique St Conrad où Heidegger est pensionnaire. . 1979. 59. 67 sq. LX. Husserl lui apprend que Heidegger avait été pressenti pour la chaire de philosophie catholique de Fribourg et que l'historien Finke lui a apporté son support en tant que candidat approprié «in konfessionneller Hinsicht». chimie et philosophie et en juin 1913 il obtient son doctorat en philosophie avec une Dissertation sur «La doctrine du jugement dans le psychologisme» d'inspiration déjà très nettement husserlienne. et qu'après être passé de la Realschule de Messkirch au lycée de Constance. à cause apparemment d'une constitution physique insuffisante7. et c'est en 1917 que Husserl. p. op. 8 Ibid.

comme son ami plus âgé. A cette même époque. les catholiques protestants [. Kiesel. Cela je ne le suis pas. 314. c'est que les convictions religieuses de Heidegger ont subi de 1916 à 1919 une profonde transformation qui l'a conduit à se rapprocher du protestantisme.. bien que cela ne puisse que m 'être très agréable en tant que "protestant non dogmatique" et chrétien libre (si peut se nommer ainsi celui qui sous ces termes entend un but idéal d'aspiration religieuse et le comprend pour lui-même au sens d'une tâche infinie). Heidegger se considère en effet encore à cette époque comme un «théologien chrétien». Frommann-Holzboog. 59 sq. protestants ou juifs»10. 156-8. Husserl ajoute: «Tous deux sont des personnalités d'orientation réellement religieuse: chez Heidegger.Heidegger et la théologie 229 nom de Heidegger. ont fini par se rapprocher de lui. 10 Das Mass der Verborgenen. Je n'ai pas exercé la moindre influence sur le passage de Heidegger et de Ochsner au protestantisme. 1988.. ouvrage consacré à la mémoire de Heinrich Ochsner qui a été publié en 1981. en mai 1917. ce qui n'est sans doute pas sans rapport avec son mariage avec Elfride Pétri. Une nouvelle lettre de Husserl adressée à Natorp et datée du 11 février 1920 est fort explicite à cet égard. comme un «philosophe catholique» alors que celui-ci s'était déjà. T. in Philosophie und Poésie. . Je voudrais citer quelques extraits de cette lettre. c'est l'intérêt philosophique théorique qui l'emporte. Heidegger (Ochsner a deux ans de moins) est un élève de Rickert et que tous deux. sans qu'il en eût connaissance. chez Ochsner. parce qu'elle nous fournit un aperçu intéressant sur le rapport de Heidegger à la religion à cette époque: après avoir indiqué que H. de confession protestante. Husserl y exprime ses regrets d'avoir caractérisé Heidegger. «non sans résistance intérieure». Heinrich Ochsner zum Gedâchtnis. Hannover. Ochsner. je ne veux pas me poser en séducteur de la jeunesse. en 1917. Ce qui ressort de cette lettre. 11 Cf. en prosélyte. p. M. l'intérêt religieux». comme il le déclare à Karl Lôwith dans une lettre datée du 19 août 192 112. publiée dans Das Mass der Verborgenen. Charis.. 12 Cf. en ennemi de l'église catholique. dans sa première lettre. libéré du catholicisme dogmatique et il fait maintenant de son élève un éloge dithyrambique11. Au reste. Sheehan. Pôggeler zum 60. p. p. cit. 1981.] Dans l'archicatholique Fribourg. O. qu'ils soient catholiques. j'exerce volontiers une influence sur tous les hommes sincères. Et un peu plus loin il précise: «Mon influence philosophique a quelque chose de curieusement révolutionnaire: les protestants deviennent catholiques. Geburtstag. op.

au temps du monde. sans doute faute de manuscrit original. frères. de la vie dans sa facticité et c'est dans ce contexte qu'il est amené à commenter les épîtres de saint Paul. dans le cadre de la Gesamte Ausgabe (GA 60). Sur le premier cours. d'attente d'un événement futur.230 Françoise Dastur Heidegger consacre un cours à V Introduction à la phénoménologie de la religion (semestre d'hiver 1920-21) et un autre à Saint Augustin et le néoplatonisme (semestre d'été 1921) et dans ces deux cours le rapport entre la réflexion théologique et la problématique de l'historicité que commence alors à développer Heidegger se trouve particulièrement bien mis en évidence13. que je ne connais personnellement que de seconde main. vous n'avez pas besoin. 1988. «Les sciences de l'histoire et le problème de la théologie: Autour du cours inédit de Heidegger sur Saint Augustin». qui est celle de la vie dans sa facticité. Ce cours n'est en effet connu qu'à partir de cinq Nachschriften. C'est en ce sens qu'il faut comprendre le début du chapitre v de Thessaloniciens I: «Quand aux temps (chronoi) et aux moments (kairoi). in Saint Augustin. mais à un savoir déjà possédé de l'authentique relation à soi-même en tant que temporalité. je me bornerai à résumer la thèse qui semble diriger toute cette interprétation: avec l'expérience chrétienne. à cette seconde venue en présence du Christ qui manifeste la fin des temps. Sans entrer dans le détail de l'interprétation de Heidegger. Barash. Car vous-mêmes vous savez exactement que le jour du Seigneur vient comme le voleur la nuit». Saint Augustin et le néo-platonisme. voir J. Ce que Heidegger développe dans le cours sur V Introduction à la phénoménologie de la religion. savoir par lequel le chrétien devient ce qu'il est déjà «en fait». La question du «quand» ne renvoie pas à un temps objectif. n'ayant pu lire aucun des cinq Nachschriften existants de ce cours. mais l'éveil (Wachsamsein) à l'imminence de cette venue. Avoir un rapport à la parousie signifie être présentement en éveil dans une constante et essentielle incertitude. au sens où la relation chrétienne authentique à la parousia. L'Age d'Homme. mais non pas le premier. ce qui implique que la signification paulinienne de l'eschatologie. . s'est transformée en un rapport d'accomplissement avec Dieu. on a affaire à une nouvelle conception de l'eschatologie qui n'a plus rien à voir avec les notions irano-babylonienne et juive de l'eschatologie. n'est pas l'attente (Erwartung) d'un événement futur. c'est une phénoménologie de l'expérience de lafaktische Leben. ein Vollzugzusammenhang mit Gott. qu'on vous écrive là-dessus. en particulier sa première épître aux Thessaloniciens. l'imminence de la parousie renvoyant à la modalité essentielle de 13 II est prévu de publier le second de ces cours.

der § 77 Faktizitàt (noté par (1988). Sein 15 Cf. L'Herne. et c'est essentiellement à partir de celui-ci que Dieu peut acquérir une signification. Tiibingen. Parce qu'elle ne tente pas de donner de l'existence une représentation objective au moyen de repères chronologiques et de contenus calculables.Niemeyer. De Dilthey. Hermeneutik 1963. Der Begriff der Zeit (Vortrag vor der Marburger Theologenschaft. fr. p. Heidegger retient en effet l'idée que la vie se comprend à partir d'elle-même. Cf. 1989. c'est-à-dire d'une vie qui ne prend pas de distance théorique à l'égard d'elle-même mais qui se comprend en demeurant à l'intérieur de son propre accomplissement.. in Martin Heidegger. Cette idée se voit reprise et développée dans un manuscrit récemment 14 Cf. p. trad. undGA Zeit. . L'expérience chrétienne est en effet essentiellement expérience de la vie dans sa facticité. Juli 1924) Niemeyer. l'incertitude.63. lorsqu'elle se comprend de manière radicale. puisque nous avons déjà vu apparaître l'idée que Dieu ne prend luimême sens qu'à partir d'une expérience originaire de la temporalité. le concept de vie»16. 199. qui nous laisse penser qu'une vie qui se comprend elle-même dans sa facticité peut faire l'économie du concept de Dieu. p. reprenant un terme que Dilthey lui-même doit à Yorck von Wartenburg — Dilthey est lu attentivement par Heidegger dès 1919 — nommera dès 1924 Geschichtlichkeit.Tiibingen. c'est cette expérience fondamentale de la temporalité que Luther a compris et c'est pour cette raison qu'il s'est opposé si violemment à la philosophie d'Aristote. cf. Pour Heidegger. 1983. C'est ce rapport d'accomplissement non objectivable avec le temps que Heidegger. elle demeure livrée à l'indétermination de l'avenir et au caractère non maîtrisable du temps. la suite SZ) 16 GA 61. 24 sq. Ontologie.Heidegger et la théologie 23 1 la vie dans la facticité. qu'elle a une structure herméneutique et il intitulera précisément son dernier cours de Fribourg du semestre d'été 1923 «Herméneutique de la facticité»15. 35. L'expérience chrétienne n'est donc rien d'autre que cette endurance de l'incertitude de l'avenir à partir de laquelle le chrétien devient ce qu'il est et à partir de laquelle aussi la signification de Dieu peut être déterminée. C'est pourtant dans la période qui suit immédiatement ce cours sur Y Introduction à la phénoménologie de la religion que Heidegger est amené à distinguer radicalement la philosophie de la théologie. historialité14. Nous trouvons d'abord dans un appendice à son cours du semestre d'hiver 1921-22 consacré aux Interprétations phénoménologiques relatives à Aristote cette phrase lapidaire: «La philosophie elle-même en tant que telle est athée.

des guillemets à «theologische») du fait que. Prolegomena zur Geschichte des Zeitbegriffs. qui a servi de base à la nomination de Heidegger à Marbourg et qui a été republié en 1989 dans le Dilthey Jahrbuch. savoir — et cela précisément quand elle a encore quelque «pressentiment» de Dieu — que l'arrachement par lequel elle reconduit la vie à elle-même est. c'est-à-dire à la hauteur de la seule possibilité dont elle dispose. Republication et traduction française par J. T. mais qu'athée signifie ici le fait de se dégager de la préoccupation tentante de débattre de la religiosité et laisse entendre que l'idée d'une philosophie de la religion. surtout si elle ne prend pas en compte la facticité de l'homme. qui avait pu le lire dès 1922. bilingue. in Dilthey Jahrbuch 6. en termes religieux. p. Cette déclaration d'athéisme sera réitérée dans le cours du semestre d'été 1925 consacré aux Prolégomènes à l'histoire du concept de temps où il est dit que «La recherche philosophique est et demeure athéisme. p. c'est pourquoi elle peut se permettre "la présomption de la pensée" et non seulement elle peut se la permettre. n'est-elle pas un pur non-sens?» 18 G A 20. . un "gai savoir"»18. L'idée même de philosophie de la religion. Toute philosophie qui se comprend elle-même en ce qu'elle est. il contient une véritable déclaration d'indépendance de la philosophie par rapport à toutes questions théologiques. d'un matérialisme par exemple. 109-110. comme le matérialisme. daté d'octobre 1922. Courtine. celui du fameux «Rapport pour Natorp». en tant que modalité facticielle de l'explicitation de la vie. 53. athée signifie donc ici délivré de toute préoccupation et de la tentation de simplement parler de religiosité. Mauvezin. Ce texte que Gadamer. mérite au moins ce titre (Gadamer met. doit nécessairement. non pas au sens d'une quelconque théorie. il est vrai. Interprétations phénoménologiques d'Aristote. nomme Heidegger s «theologische» Jugendschrift. par analogie avec le titre donné aux écrits de jeunesse de Hegel redécouverts par Dilthey au début du XXe siècle. est une pure absurdité17. une façon de se déclarer contre Dieu. comme un grand penseur l'a dit. surtout si elle ne fait pas entrer en ligne de compte la facticité de l'homme. La philosophie s'y voit en effet définie comme un questionnement et une recherche qui a pour objet la vie dans sa facticité en tant qu'elle se comprend elle-même à partir de ses propres possibilités de fait. Et Heidegger ajoute en note qu'il ne s'agit pas d'un athéisme au sens théorique. 246.R. 1989.-F. s'agissant d'un texte de portée surtout méthodologique et qui se présente comme une introduction à un livre projeté portant sur Aristote. ce qui implique que «la philosophie est par principe athée» — die Philosophie ist grundsàtzlich atheistisch. p. 1992.232 Françoise Dastur redécouvert.E. Mais c'est par là seulement qu'elle demeure loyale devant Dieu. L'allusion à Nietzsche est ici sans ambiguïté et ne 17 Phànomenologische Interpretationen zu Aristoteles. note 2: «Athée. mais celle-ci est la nécessité interne et la force proprement dite de la philosophie et c'est précisément dans cet athéisme qu'elle devient.

p. à l'être comme temps. Gallimard. il dénonce le Deus ex machina. 1970. comme si l'être avait le caractère d'un possible étant19. ni un fondement du monde. 21 Cf. Acheminement vers la parole. dansDas Wesen der Sprache (1957). 169). p. Granel. mais le plus proche (das Nâchste). p. Paris. 77) que l'être est ce qu'il est (Es selbst). p. le premier pas du point de vue philosophique consiste à ne pas mython tina diêgeisthai. C'est ce qui l'incite à déclarer maintenant que «le geste proprement dit (eigentliche) de la pensée ne peut être le questionnement».Heidegger et la théologie 233 laisse aucun doute sur le changement de cap effectué par Heidegger au début des années vingt: il s'agit de prendre pleinement la mesure de la radicalité du questionnement philosophique et du fait que. Il y a donc aussi une «piété» de la pensée qui l'apparente à la foi. Pfullingen.» (Unterwegs zur Sprache. 1959. C'est cette «piété» de la pensée. Neske. 20 Cf. Paris. . une fois confié à Dieu. Lettre sur l'humanisme. à la différence de ce qui (r. Heidegger affirme dans ce même texte (p. 1964. 175). C'est cette radicalité d'un rapport à la proximité non étante de ce qui arrive et dont le nom sera plus tard Ereignis que le jeune Heidegger a découverte dans l'expérience chrétienne et dans sa nouvelle «eschatologie». dans sa lettre à Marcus Herz du 21 février 1772. 1959. mais au contraire liée à ce qui lui vient. c'est la radicalité de sa finitude qui l'expose à la pure venue elle-même. qui s'est lui-même déjà destiné à la pensée (Ibid. p. comme l'a bien montré Gérard Granel. Geste. comme une hypothèse absurde et montre que la philosophie transcendantale doit s'opposer à la forme théologique que prend la métaphysique dogmatique précisément parce que le lien originel entre l'esprit et les choses. c'est-à-dire à ne pas déterminer l'étant en tant qu'étant dans sa provenance par reconduction à un autre étant. il souligne que «fromm est entendu ici au sens ancien: docile (fiïgsam). L'équivoque ontologique de la pensée kantienne. 60. c'est-à-dire l'hypothèse divine invoquée par la tradition. ne fait plus question20. en citant le Sophiste de Platon. puisqu'ainsi elle n'est plus en position de maîtrise et en voie vers le «savoir absolu». traduction de François Fédier. Paris. à ne pas raconter d'histoire. 173). ni rien d'étant. à l'être comme venue. celle spécifique à la pensée qui est le questionnement21. 164). son caractère à la fois provisoire et avant-coureur (Cf. Heidegger revient sur cet énoncé. au destin (Geschick) sans auteur. comme l'indique le terme même de Zusage que le traducteur de Unterwegs n'hésite pas à traduire par «fiance» (Cf. Aubier. Neske. 1976. Ce qu'il s'agit donc alors pour la pensée de penser. p. G. comme il le rappellera au début de Sein und Zeit. car celui-ci naît non pas de l'initiative propre du questionnant. Ce qui est ainsi nettement délimité. Die Frage nach der Technik (1953) in Vortràge und Aufsàtze. 19 SZ. Lorsque. c'est la spécificité de la foi par rapport à une tout autre forme de piété. qui constitue sa «pauvreté» par rapport à la pensée philosophique. p. Gallimard. 6. que Heidegger a aussi comprise comme sa «Vorlaùfigkeit».')est (que) foi.. et précisément ici à ce que la pensée a à penser. réitéré par Kant au seuil de la philosophie moderne lorsque. mais de cette Frômmigkeit de la pensée qu'il faut comprendre à la fois comme la docilité et le courage (fromm a aussi ce sens) de l'écoute de ce qui se dit à lui (Hôren der Zusage). qu'il n'est ni Dieu. 44: «Denn das Fragen ist die Frômmigkeit des Denkens». Pfullingen.

23 SZ. Et c'est précisément à Rudolf Bultmann. p. il fera allusion à la crise que traverse la théologie qui est à la recherche d'une explicitation plus originelle du rapport de l'être de l'homme à Dieu que celle que propose la dogmatique qui repose sur un fondement philosophique dont l'appareil conceptuel «recouvre et défigure» la problématique théologique et qui a posé à l'envers la question du rapport de l'homme à Dieu. p. comme l'avait compris Luther. 25 Phânomenologie und Théologie. qui. Herder. Freiburg. que Heidegger dédiera le texte de sa conférence qu'il prononça à Tubingen en 1927 et à Marbourg en 1928 sous le titre Phénoménologie et Théologie. de poser à partir de la foi elle-même. question qu'il s'agit. 1970. Klostermann. comme telle. mais qui n'en demeure pas moins incontournable pour une position correcte du problème des rapports de la philosophie et de la théologie. l'une par la foi. comme la chimie ou les mathématiques. qui s'oppose ainsi à la vision commune des choses. Selon Heidegger. l'autre par la raison. Heidegger participera même au séminaire que celui-ci consacre pendant le semestre d'hiver 1923-24 à l'éthique de Saint Paul (Ethik zu Paulus). a profondément renouvelé la théologie en l'installant sur le seul terrain de la foi. 22 GA 20. elle est par conséquent absolument différente de la philosophie»25. 6. 1991. Trocholepczy.234 Françoise Dastur C'est donc le souci de distinguer radicalement la dimension de la foi de celle de la pensée philosophique qui va conduire Heidegger dans les années passées à Marbourg à un dialogue avec la théologie dialectique et en particulier avec Rudolf Bultmann qui voit dans la vie et non pas dans la doctrine l'objet même de la théologie tel qu'il se révèle dans l'Écriture. 10. p. est une science sans présupposé. Je voudrais proposer une lecture schématique de ce texte bien connu. La thèse de Heidegger dans cette conférence est la suivante: «La théologie est une science positive et. doctrine et vie24. par l'antithèse qu'il instaure entre Lehre und Leben. 19 sq. Anknilpfung und Widerspruch in der Heidegger -Rezeption Bultmanns. mais elles diffèrent absolument et cette différence absolue provient de ce que la théologie. Rechtfertigung und Seinsfrage. Ce n'est pas. se réfère à un positum qui est dévoilé de manière préscientifique alors que la philosophie. 15. Dans son cours du semestre d'été 192522 comme dans l'Introduction à Sein und Zeitn. Frankfurt am Main. 24 Cf. . elle et elle seule. p. ces deux sciences ne diffèrent pas seulement par le point de vue par lequel elles appréhenderaient le même objet. Il s'agit donc de déterminer ce qui constitue la positivité spécifique de la théologie. B.

La théologie doit donc être définie comme la science de la foi. Toutes ces définitions de la théologie comme science de Dieu. La foi accomplit donc une transposition de l'existence qui est ainsi portée devant Dieu et arrachée à toute possibilité de constatation théorique. C'est pourquoi le sens proprement existentiel de la foi est la renaissance comme mode de participation à l'histoire qui s'amorce avec l'événement de la révélation et qui ne se manifeste donc qu'à la foi. c'est-à-dire un mode d'existence qui ne vient pas du Dasein et qui n'est pas temporalisé librement par lui. mais en outre elle est la connaissance de ce qui fait du christianisme un événement originellement historique. Heidegger cite à ce propos Luther qui oppose la volonté de savoir à la foi qui «consiste à se livrer à l'emprise des choses que nous ne voyons pas»26. la fidéité. le christianisme (Christentum) .. la théologie est une science ontique parfaitement autonome. Jusque-là Heidegger s'est attaché à montrer la spécificité de la foi dans sa différence absolue avec la pensée. Elle ne se confond pas en effet avec la connaissance spéculative de Dieu. Cette révélation n'a rien à voir avec une transmission de connaissances concernant des événements objectivement réels. et des limites de celle-ci. mais elle a le sens d'une participation qui ne peut jamais être donnée que par la foi. mais qui résulte de ce qui est cru. mais elle n'est pas davantage science de l'expérience religieuse humaine. p. science historico-pratique. La foi constitue l'événement chrétien lui-même et la théologie consiste dans la thématisation de la foi et de ce qui est dévoilé avec elle. Or la christianité est définie essentiellement par la foi (Glauben). sont tirées de la comparaison avec les sciences non théologiques et non pas de la considération de son positum propre. 19. science de la relation de l'homme à Dieu. c'est-à-dire de la révélation. philosophie de la religion. Or la foi fait elle-même partie du thème et c'est elle qui s'impose à elle-même l'interprétation conceptuelle. elle est l' auto-interprétation de l'existence croyante et en tant que telle. le dieu crucifié. . 26 Ibid. car non seulement la théologie appartient elle-même à l'histoire du christianisme. En tant que fondée sur et par la foi. mais uniquement en tant qu'elle s'insère dans la foi. c'est-à-dire de l'étant qui comme révélation produit initialement la foi et qui est pour la foi chrétienne le Christ.Heidegger et la théologie 235 comme on aurait pu s'y attendre. ce qui implique que la théologie ne trouve pas sa nécessité au niveau d'un système rationnel des sciences. à savoir de la christianité (Christlichkeit) et c'est celle-ci qui est le véritable positum de la théologie.

cela implique que par la foi l'existence précroyante est dépassée (aufgehoben). Certes la science de la foi n'a pas besoin de la philosophie pour fonder sa positivité. cette dernière n'a nul besoin en elle-même de la théologie. 28. la christianité. p.. p. bien que celle-ci ne soit pas conceptuelle.. mais ce dernier acquiert en tant que concept théologique une correction rendue nécessaire par 27 Ibid. peut être expliqué du point de vue théologique à partir du concept de faute (Schuld) qui constitue un existential du Dasein. Or ce rapport est asymétrique: si la science de la foi a besoin de la philosophie. Mais ce qui est surmonté ontico-existentiellement dans la nouvelle existence y demeure inclus ontologico-existentialement. au niveau donc des concepts qu'elle utilise. phénomène existentiel opposé à la foi comme renaissance. si elles prennent un contenu nouveau dans la foi. Mais n'en va-t-il pas autrement des concepts fondamentaux de la théologie dans la mesure où ceux-ci ne peuvent être constitués que par la foi? La question est donc celle-ci: «Les concepts théologiques fondamentaux n'échappent-ils pas précisément tout à fait à une réflexion philosophique?»27 — ce qui constituerait donc la théologie en science positive tout à fait singulière. mais elle en a besoin en ce qui concerne sa scientificité. . 29. car surmonter signifie non pas écarter. c'est-à-dire non pas mise à l'écart. Ce qui veut dire en clair que les structures de l'existence. maintenue et conservée dans la nouvelle existence. mais disposer de façon nouvelle. 28 Ibid. C'est parce que l'existence préchrétienne et l'existence chrétienne sont du point de vue existential formel une seule et même existence que par exemple le péché. Cela ne signifie pourtant pas que la philosophie tienne en laisse la théologie car le concept de péché n'est nullement déduit de celui de faute. Toute interprétation ontique en effet se meut sur un fondement ontologique inaperçu et tout étant «positif» ne se dévoile que grâce à une compréhension préalable de son être. ne perdent cependant pas leur vertu structurante fondamentale: «Tous les concepts théologiques renferment nécessairement en eux la compréhension de l'être que le Dasein humain comme tel a de luimême dans la mesure simplement où il existe»28. Car si la foi est renaissance. cela ne veut pourtant pas dire que la philosophie ne puisse avoir aucune sorte de rapport avec la théologie. qui se fonde elle-même. Or pour Heidegger. mais assumée. si cette singularité ne peut être effacée.236 Françoise Dastur II s'agit maintenant de traiter des rapports de la théologie ainsi comprise avec la philosophie.

. 1966. la foi demeurant l'ennemi mortel de la philosophie du point de vue existentiel. ce qui n'exclut pas mais au contraire inclut leur communauté possible du point de vue scientifique. p. Heidegger insiste ici sur le fait que cette dérivation n'est pas une construction du concept théologique sur une base existentiale: le domaine ontologique ne donne en effet qu'une indication formelle qui a pour fonction non pas d'enchaîner. est créé par Dieu. Niemeyer. s'il ne s'agit pas de Dieu lui-même. p. et il n'y a pas plus de théologie phénoménologique qu'il peut y avoir de mathématique phénoménologique. Ainsi le rôle de la philosophie n'est-il pas fondateur à l'égard de la théologie comme c'est le cas pour toutes les autres sciences positives. Dieu lui-même. On comprend dès lors cette affirmation que l'on trouve dans le cours de 1935. Introduction à la métaphysique: «Celui. Il peut seulement faire comme si.U. Tubingen. Paris. comme créateur incréé. mais au contraire de libérer le concept théologique et de le renvoyer à son dévoilement spécifique qui ne peut être donné que par la foi. trad.Heidegger et la théologie 237 son contenu ontique pré-chrétien. à savoir: l'étant. si elle ne s'expose pas constamment à la possibilité de tomber dans l'incroyance. Mais d'un autre côté cette foi. 5... la réponse. 1958. n'est pas non plus un croire. Mais ce rôle de correction. Et c'est la foi qui donne la direction de cette dérivation qui fait passer au contenu chrétien de ce concept. et une convention passée avec soi-même de s'en tenir à l'avenir au dogme comme à un n'importe quoi de transmis»29. C'est pourquoi Heidegger peut conclure en soulignant l'opposition fondamentale entre ces deux possibilités existentielles que sont la fidéité (Glâubigkeit) et la libre prise en charge de soi (freie Selbstubernahme) qu'est la philosophie. pour qui la Bible est révélation divine et vérité divine. P. 14. mais un «mol oreiller» (eine Bequemlichkeit). mais simplement «correcteur». fr. Celui qui se tient sur le terrain d'une telle foi peut certes de quelque manière suivre le questionnement de notre question et y participer. Aucune médiation n'est donc possible ni dans un sens ni dans l'autre: l'idée même d'une «philosophie chrétienne» est un cercle carré. 29 Einfuhrung in die Metaphysik. ce n'est pas la philosophie qui se le donne par elle-même. mais la théologie qui en ressent l'exigence dans la mesure où elle se comprend elle-même comme science.F. . Introduction à la métaphysique. «est». mais il ne peut pas questionner authentiquement sans renoncer à lui-même comme croyant avec toutes les conséquences de cet acte. possède déjà. par exemple. avant tout questionner de la question «Pourquoi donc y a-t-il l'étant et non pas plutôt rien? ».

lorsqu'il déclare: «Quiconque a de la théo30 Questions I. C'est ce que Heidegger laisse entendre en 1957. agrémentée de ce commentaire: «Or la sophia tou kosmou est ce que.238 Françoise Dastur Et un peu plus loin Heidegger conclut: «Ce qui est demandé à proprement parler dans notre question est pour la foi une folie. C'est donc parce que la métaphysique a une structure onto-théologique et que la théologie surgit du sein même de la philosophie. dans La constitution onto-théologique de la métaphysique. 22 de la même épître. c'est l'essence onto-théologique de la philosophie proprement dite. à considérer la philosophie comme une folie?» Car à cette époque. La théologie chrétienne se résoudra-t-elle enfin à prendre au sérieux la parole de l'Apôtre et. qui ne provient pas de 1' assumption et de la transformation de la métaphysique grecque par la théologie chrétienne. même compris comme assomption (Verwindung) de celle-ci. Aristote l'appelle explicitement zêtoumenê — celle qui est recherchée. que la théologie chrétienne a pu s'emparer de la philosophie grecque. Gallimard. La philosophie consiste en cette folie». Heidegger la citera par la suite. . p. selon I. en courant ainsi le risque de méconnaître la spécificité de la possibilité existentielle sur laquelle elle-même repose et qui est la foi. de considérer que la philosophie moderne n'est rien d'autre que la sécularisation de la philosophie chrétienne et l'ontologie fondamentale une cryptothéologie. c'est que «la théologie chrétienne est la christianisation d'une théologie extra-chrétienne» et que «c'est d'ailleurs pour cette raison que la théologie chrétienne a pu être sécularisée à son tour»31. C'est pourquoi celui qui entreprend le «dépassement (Ueberwindung) de la métaphysique». que ce qui est par contre beaucoup plus vrai. Paris. Gallimard. ce qui fait question pour Heidegger. p. 95. 1977. 31 Schelling. comme Lôwith s 'appuyant sur Nietzsche. 1968. dans l'Introduction de 1949 à Qu'est-ce que la métaphysique?^'. Paris. on pourrait répondre. L'allusion est claire ici à cette parole de Saint Paul dans la première épître aux Corinthiens: «Dieu n'a-t-il pas convaincu de folie la sagesse du monde? ». 40. mais de la manière dont l'étant s'est manifesté en tant qu'étant dès l'origine. A ceux donc qui seraient tentés. doit prendre ses distances par rapport à la théologie. comme le fait Heidegger dans son cours sur Schelling de 1936. ce que cherchent les Grecs. La protê philosophia (la philosophie proprement dite). les Hellenes zetousin. en conséquence. la théologie n'étant possible que sur fond de philosophie.

. et qu'il affirme hautement que «fondamentalement seul le Dieu moral a été surmonté»36. . la dimension du divin fait sa réapparition. Mùnchen-Berlin. le Dieu «saint» du christianisme. Livre de Poche. Mauvezin. Heidegger y insiste dans ses 32 L'auto-affirmation 33 34 Identité Cf. celui-ci n'est plus présenté comme le représentant d'un athéisme «philosophique». après la Kehre. une expérience puisée là où elle est pleinement développée. préfère aujourd'hui se taire.Heidegger et la théologie 239 logie. Kritische Studien Ausgabe. au sujet de Dieu»32. 35 Cf. in 233 l'université Questions sq. Il est vrai que Nietzsche lui-même oppose. sur ces reflets d'hommes plus nobles et plus souverains chez qui l'animal dans l'homme se sentait divinisé et ne se déchirait pas soi-même. modifiée). mais proprement théiologique. Gallimard. que la mauvaise conscience invente pour éterniser la culpabilité et la dette. — pour s'en convaincre il suffit heureusement de jeter les yeux sur les dieux de la Grèce. la dimension du divin fasse sa réapparition dans ses écrits? Déjà dans le Discours de rectorat. allemande. cit. § 23: «En soi la conception des dieux n'entraîne pas nécessairement cette détérioration de l'imagination que nous n'avons pu nous dispenser de reconstituer pour un instant. Ott. p. 1988. une tout autre perspective qui s'ouvre.T. aux dieux de la Grèce qui sont issus de la divinisation et non pas de l'avilissement de l'homme35. et tome I. op. cit.R. p. p. 1948.E. et Différence op. Mais c'est là. 289 (traduction Bilingue. p. 212. mais ce n'est qu'une mue: il se dépouille de son épidémie moral. dans le domaine de la pensée.» (1882-1884). il y a des façons plus nobles d'utiliser la fiction des dieux que cet auto-crucifiement et cette auto-profanation de l'homme. ne retournait pas sa rage contre soi-même. 329: «Vous dites que c'est une décomposition spontanée de Dieu. La généalogie de la morale. tome II. Deuxième dissertation. mais au contraire comme «le dernier philosophe allemand qui ait cherché (le) Dieu avec passion»34. où est cité le mot de Nietzsche «Dieu est mort». Voir également La volonté de puissance.» 36 Nachgelassene Fragmente 1882-1884. Comment comprendre en effet qu'au beau milieu des années trente et alors même que l'attitude anticatholique du recteur Heidegger devient de plus en plus patente33.. 1982. non plus théologique. I. p. 138: «Les religions périssent de leur croyance à la morale: le Dieu moral des chrétiens n'est pas soutenable: d'où "l'athéisme" — comme s'il ne pouvait pas y avoir d'autres dieux! » (1885-86). 12. puisque. H. 1990. de p. L'athéisme de Nietzsche. dans La généalogie de la morale. aussi bien de celle de la croyance chrétienne que de celle de la philosophie. qui ont été le chef-d'oeuvre de l'Europe dans ces derniers millénaires. Et bientôt vous le retrouverez — par delà le bien et le mal. DTV & de Gruyter. Pourtant Heidegger lui-même n'a pas complètement fait silence sur Dieu. me semble-t-il.

ce n'est nullement le Dieu-postulat kantien. rien d'autre que le nom de cette «infinité de l'ontologique». 1971. par delà son interprétation métaphysique. E. ne signifie nullement 1' eradication de la dimension du sacré. On pourrait en effet opposer à Nietzsche luimême que le Dieu proprement «moral». dans laquelle seule. 35. p. p. Cette nouvelle approche du divin. «qui est précisément l'argument le plus fort en faveur de la finitude». Il ne faut donc pas s'étonner de trouver chez cet admirateur de Kant qu'est le jeune Schelling. ayant fait remarquer à Cassirer que «le concept d'impératif comme tel manifeste la relation intrinsèque à un être fini» (op. cela veut peut-être dire aussi que seul un être fini a besoin de théologie. mais au contraire son exaltation. 1972. ne trouve cependant de sens qu'à partir de la présence de la loi morale dans la conscience d'un être fini pour lequel elle a nécessairement le sens d'un impératif catégorique. laquelle ne s'octroie pas de subterfuge. 276). mars 1929). comme Heidegger à Davos le dit à Cassirer. in Chemins qui ne mènent nulle part.]. une voie. cit. Heidegger. il n' «apparaît» que sur fond de finitude et peut-être n'est-il en fin de compte. qui se termine sur ces mots: «Pour celui qui sait prêter l'oreille [. encore que pratique et non théorique. s'il demeure bien un dieu de la raison. dont le contenu repose sur les cours de 1936-40. montrer que le déploiement de la dimension du divin s'origine dans la même expérience de la finitude. les dieux viennent à sa rencontre» (Nietzsche I. «par delà le bien et le mal».240 Françoise Dastur cours des années trente37. Ce Dieu-là est donc un dieu de la finitude. Heidegger. Il me semble que l'on peut. dans la deuxième Critique. 1962. le Forcené est celui qui cherche Dieu en criant après Dieu. Débat sur le kantisme et la philosophie (Davos. la «réceptivité»). ni ne s'obnubile elle-même. soucieux de mettre en évidence le véritable sens éthique 37 Voir essentiellement la conférence «Le Mot de Nietzsche 'Dieu est mort'» (1943). si jamais cela était encore une fois possible dans l'histoire de l'homme. Peut-être un penseur a-til là réellement crié de profundis? » et ce passage du cours de 1937 sur Nietzsche: «Seule une pensée essoufflée interprétera cette volonté de dé-divinisation de l'étant comme une volonté d'athéisation. dit de la loi morale qu'elle est «sainte» (heilig). M. Car si «seul un être fini a besoin d'ontologie»38. Gallimard. tente de lui montrer que toute infinité ontologique (la compréhension de l'être) s 'origine dans une finitude ontique (l'assignation à l'étant.. p.. n'est à vrai dire pas propre au seul Nietzsche: elle suppose au contraire la transformation fondamentale de la figure de Dieu qui advient avec Kant.. 38 Cf. 34). Cassirer. alors que la pensée véritablement métaphysique pressent une voie dans l'extrême dé-divinisation. Car le Dieu-postulat kantien. . Gallimard. dis-je. Cela permettrait de comprendre pourquoi Kant. de même. Beauchesne. mais au contraire celui qui assume les fonctions de Garant ontologique suprême dans la philosophie d'un Descartes ou d'un Leibniz. dont la figure se voit profondément détériorée parce qu'elle a été contaminée par l'interprétation morale et confisquée par l'idéalisme.

la Gottheit.» {Questions III. dans «De la Religion». «Heidegger et la théologie» in Dialogue avec Heidegger . p. qu'il soit un dieu ou un homme» et que «comme ni les hommes ni les dieux n'arrivent jamais à s'acquitter par eux-mêmes du rapport immédiat au sacré. 12). c'est seulement dans ce que leur langage ne dit pas que Dieu est vraiment Dieu. qui invoque aussi. 1973. intact et sauf». 42 Approches de Hôlderlin. 157 sq.Sur la religion» paru en mars 1994 dans les Cahiers de Fontenay. 40 Je me permets de renvoyer ici à mon texte «Hôlderlin . Le chemin de Heidegger.F. 1966. p. Car c'est d'abord au contact de la poésie pensante de Hôlderlin que s'ouvre pour Heidegger la faille béante du «chaos sacré» à partir de laquelle seule quelque chose comme la Déité devient pensable41. 221-238. 70 sq. La dimension du sacré. et la Postface du traducteur. nul doute que celui à qui il doit. qui est pour Hôlderlin la nature. et rappelle ce passage du Feldweg qui dit: «Les choses à demeure autour du chemin. Comme le dit le vieux Maître Eckhart. p. Voir à ce propos J. dans la pensée duquel la figure de Dieu subit elle aussi une étonnante métamorphose.. de Minuit. Gallimard. veulent interposer entre le monde et le moi. précisément parce qu'«il est inapprochable pour tout ce qui est pris isolément. les hommes ont besoin des dieux et les célestes des mortels» et ne peuvent du même coup «jamais être les uns sans les autres»42. 82 et 88. p. 41 Cf J. un Dieu moral chargé d'éliminer tout conflit et de maintenir le monde dans ses limites39. la réapparition de la dimension du sacré. Dans 1' «éclaircissement» qu'il donne en 1939 de l'hymne hôlderlinien Wie wenn am Feiertage. dans leur ampleur et leur plénitude. donnent le monde. Beaufret. É. Schelling. tel un nouveau Deus ex machina. en cette période de la Kehre. «Lettres sur le dogmatisme et le criticisme»in Premiers écrits. p. auprès de qui nous apprenons à lire et à vivre. Hôlderlin.IV. Jean Beaufret fait allusion également à Maître Eckhart qui «affaiblit la représentation du Dieu créateur au profit d'une intimité plus haute». n° 73/74. «plus ancienne que les temps et au-dessus des dieux».Heidegger et la théologie 241 et existentiel de la philosophie kantienne. P. 1966. p. 1987. Le problème de la vérité dans la philosophie de Nietzsche. 81. ne soit un autre des condisciples du Stift. méconnaissant le sens pratique des postulats kantiens. 243 sq. 45. une critique du pseudo-criticisme des théologiens de Tubingen qui. c'est pour Heidegger Yalêtheia elle- 39 Cf. Heidegger relève que «le Chaos est le Sacré lui-même». Granier. Dans ce texte d'une clarté cristalline et dont on ne saurait trop conseiller la lecture à tous ceux qui prétendent voir dans la Kehre heideggérienne un «tournant théologique». Hôlderlin.U. Gallimard. . p. Mais pour en revenir à Heidegger. celle de la Déité dans laquelle tout est un. 1985. qui «demeure en soi. est très proche du «panthéisme mystique» de Maître Eckhart. au sens où elle devient l'objet d'une attestation «phénoménologique» à partir de l'entièreté du rapport que l'homme entretient avec un monde historique déterminé40. Seuil. sq.

comme il ne cessera de l'affirmer depuis la mise au point de la Lettre sur l'humanisme. dès lors. mais au sein de l'«immédiateté» toujours déjà advenue de laquelle celui-ci doit être replacé. ce qui ne veut pourtant pas dire que l'expérience de Dieu puisse avoir lieu en dehors de la dimension de l'être.. 45 Lettre sur l'humanisme. de l'éclaircie du monde à partir de laquelle toutes choses peuvent seulement s'annoncer et apparaître. Beaufret. la gardienne de ses propres lois en assumant jusqu'à l'extrême sa «non relevable» finitude. c'est que la «théo-logie». de la nécessité de replacer l'accès au divin comme tel dans la 43 Cf Beaufret. et «Le retour au fondement de la métaphysique» in Questions I. op. cette «vérité de l'être» qu'il ne s'agit plus. fût-elle celle de Maître Eckhart.S.. 34 sq. p. que la Bible au contraire réduisait à une créature divine»46. 46 J. Ce n'est qu'à partir du déploiement de l'être du sacré qu'est à penser le déploiement de l'être de la déité. p. qui ne peut manquer de faire de celui-ci un étant suprême. p. Il est. cit. cit. op. ce n'est rien d'autre que cette «situation périlleuse» (misslicher Standpunkt) qui est celle de la philosophie selon Kant. 47-48.. op. 214 sq. au sens de ce que Heidegger nomme alors Instàndigkeit. 274).242 Françoise Dastur même43. cit.z. en tant qu'elle ne trouve un appui ni sur terre ni dans le ciel. n'est nullement sans présupposition et que la «théiologie» elle-même. 135 (traduction modifiée). . où est cité ce passage du cours de 1937 sur Nietzsche : «Nous entendons ici Chaos dans la plus étroite connexion avec une interprétation originelle de l'essence de Valetheia comme le sans-fond tel qu'il s'ouvre initialement» (Cf. «Sérénité» in Questions III. p. p. cit. op. p... auquel ces indications étaient d'abord destinées. in-stance44.. op. 44 Cf. après la Kehre. Jean Beaufret. présuppose l'horizon de l'«indemne». op.. Ce n'est que dans la lumière du déploiement de l'être de la déité que peut être pensé et dit ce que doit nommer le mot 'Dieu'. possible de comprendre le discours que Heidegger tient à Jean Beaufret en 1946 dans la Lettre sur l'humanisme: «Ce n'est qu'à partir de la vérité de l'être que se laisse penser le déploiement de l'être du sacré. Plus sacré encore que tout Dieu est dès lors le monde. Car il faut distinguer strictement à cet égard l'usage fait par la théologie chrétienne de l'être comme prédicat ou fondement de Dieu. C'est en effet à partir de là que l'on peut comprendre que pour Heidegger. p. cit. 214) que pour n'en être pas le centre. L'in-stance dans l'ouverture de l'être.»45 Ce que dit clairement ce texte. 46. Nietzsche I. la nomination de Dieu. mais doit néanmoins se tenir fermement debout et se faire. cit. de référer au «projet» ekstatique du Dasein. note en les commentant: «Ainsi le divin n'est l'une des "contrées du monde" (U. librement. Dieu et l'être ne sont pas «identiques».

p. S'il m'arrivait encore d'avoir à mettre par écrit une théologie — ce à quoi je me sens parfois incité — alors le terme d'être ne saurait en aucun cas y intervenir. Quelques-uns d'entre vous savent peut-être que je viens de la théologie. traduit par J. Et l'on pourrait même dire qu'elle doit s'arrêter et que les théologiens devraient séjourner dans l'exclusivité de la révélation et préserver son «mystère» au lieu d'avoir recours à la philosophie. Voilà ce que Luther a compris. Quand elle y a recours.» («Séminaire de Zurich» in Poésie n° 13. 48 Ibid. que je garde pour elle un vieil amour et que je ne suis pas sans y entendre quelque chose. 50 C'est ce que laisse entendre J. et non du dieu de la révélation»47. ce qui ne signifie à aucun prix que l'être puisse avoir le sens d'un prédicat possible pour Dieu. 1980. début décembre 1953. C'est ce qui explique que Heidegger puisse affirmer que s'il écrivait une théologie. 1987. à la fondation de laquelle l'homme en tant que poète nommant les dieux participe de façon essentielle. La foi n'a pas besoin de la pensée de l'être. Je crois que l'être ne peut au grand jamais être pensé à la racine et comme essence de Dieu. Compte-rendu d'une session de l'Académie évangélique. De l'être. Car comme il le souligne lui-même. elle n'est plus la foi. ce qui ne signifie nullement qu'on soit autorisé à considérer que le second Heidegger. celle-ci s'arrête48. où Heidegger s'exprime avec toute la clarté désirable: «Être et Dieu ne sont pas identiques^ et je ne tenterais jamais de penser l'essence de Dieu au moyen de l'être. Il y a en effet deux approches incompatibles entre elles de Dieu. 335. celle de la philosophie. Heidegger précise d'ailleurs luimême que «Le passage de la Lettre sur l'humanisme parle exclusivement du dieu du poète. on continue encore à penser. p. le terme d'être n'y figurerait pas49. qui précise bien que si la foi l'interpellait. Fédier-Beaufret). Inventions de l'autre. c'est dans la dimension de l'être qu'elle fulgure. Je suis on ne peut plus réservé devant toute tentative d'employer l'être à déterminer théologiquement en quoi Dieu est Dieu. Derrida dans «Comment ne pas parler» in Psyché. car «à l'intérieur de la dimension de la foi. C'est en effet exclusivement en philosophe que parle Heidegger. Galilée. «il faudrait sur ce point 47 Cf. . Grasset. et celle de la foi. à Hofgeismar. mais que pourtant l'expérience de Dieu et de sa manifesteté. p. parce qu'il biffe le nom de l'être. 60-61. «Dialogue avec Heidegger». 49 Dans un passage d'un dialogue avec les étudiants de l'université de Zurich en 1952. 336. qui a trait à la manifesteté (Offenbarkeit) de Dieu. il n'y a rien ici à attendre. 592 sq. il fermerait son atelier. Greisch in Heidegger et la question de Dieu. p. Même à l'intérieur de sa propre Eglise. trad.. ait effectivement écrit une telle théologie50. mais la pensée comme telle n'a plus de tâche» dans la mesure où là où l'homme est en rapport à la révélation. Il faudrait sur ce point établir des distinctions et des délimitations toutes nouvelles. on paraît l'oublier. qui a trait à la révélation (Offenbarung) de la parole de Dieu lui-même qui est toujours déjà arrêtée. en tant que celle-ci peut bien rencontrer l'homme.Heidegger et la théologie 243 dimension de l'éclaircie de l'être.

54 Ibid. n'est ni la terre. op. qu'il nous faut attendre non la rédemption. dans la mesure où ils renvoient à deux attitudes existentielles incompatibles entre elles. ne s'annonce qu'à partir d'une dimensionalité. op. 53 Cf Questions I. mais seulement à chaque fois des hommes qui. la contamination de l'idée de Dieu par la logique qui transforme celui-ci en fondement premier. afin de s'élever. le Dieu comme causa sui. et que. C'est de ce dieu. qui se sent contrainte d'abandonner le Dieu des philosophes. ni le ciel. de chaque monde historique particulier. chanter et danser. devant la Causa sui. cit. Car cette dernière a pour tâche de dénoncer. Réponses et Questions sur l'histoire et la politique. Sans doute est-il maintenant possible de comprendre tout ce qui sépare la théologie de la foi d'une théiologie de la pensée. 52 Heidegger et la question de Dieu. Il ne peut. 56 Cf Approches de Hôlderlin. p. ni tomber à genoux plein de crainte.Causa sui. Mercure de France. p. ni le dieu. 211: «Le Milieu — qui s'appelle ainsi parce qu'il est médiant —. Ce Dieu. d'un milieu (Mitte) que le dernier Heidegger a pensé. . dans une finitude non relevable. Ce Dieu divin.244 Françoise Dastur établir des distinctions et des délimitations toutes nouvelles»51 et ne pas confondre le fait d'écrire une théologie et celui d'écrire sur l'être. jusqu'à l'idée d'un «Dieu divin»54. dirait Hôlderlin. Mais ceci veut dire seulement qu'une telle pensée lui est plus ouverte que l'onto-théo-logique ne voudrait le croire». 306: «. op. Heidegger nomme le «dernier» Dieu.. p. qui est inséparable de l'intimité du tout au sein duquel il apparaît comme présent ou comme absent. en causa sui53. ni jouer des instruments. décident de choisir le risque de la foi ou celui de la pensée. Tel est le nom qui convient à Dieu dans la philosophie... c'est.. en suivant Hôlderlin. p.. des mortels et des divins56.. l'homme ne peut ni le prier ni lui sacrifier. Et comme Heidegger le maintient. en abandonnant le dieu des philosophes. cit. qui n'est pas sans nous. c'est-à-dire 51 Cf note 48. 294. comme l'unité du Cadran du ciel et de la terre. qui parlait si justement de l'idéal ascétique comme d'un «idéal faute de mieux». p. qui pourrait en décider»52. le Dieu de la «sphère». qui seul sans doute peut encore nous «sauver»55. 1977. comme se le proposait déjà Nietzsche. 336. 55 Cf Martin Heidegger interrogé par le Spiegel. est peut-être plus près du Dieu divin. 49. Ainsi la pensée sans-dieu. cit. dans les Beitràge zur Philosophie. contrairement au Dieu-fondement de l'ontothéologie. ni l'homme». «il n'existe pas de troisième instance. Car ce Dieu «divin».

54. mais bien plutôt l'engagement de l'être plus originaire de celui-ci dans l'être lui-même57. — If Heidegger himself declared that his theological studies were at the origin of his philosophical questioning. GA Band 65. c'est alors pour distinguer décisivement. 1989. avenue Charles de Gaulle F-77450 Lesches. Frankfurt am Main. Klostermann. dans la période qui précède et suit immédiatement la publication A' Être et temps. Abstract. p. to decisively differenciate a theology of faith from a theiology of thought. 413.Heidegger et la théologie 245 au fond la défaite de l'homme. on ne peut cependant en tirer la conclusion que sa philosophie est issue de la théologie et que luimême est demeuré un «cryptothéologien». après avoir montré la structure ontothéologique fondamentale de la métaphysique. during the period immediately preceeding and following the publication of Being and Time. Il s'est agi pour Heidegger. it is nevertheless impossible to conclude from there that his philosophy proceeds from theology and that he has himself stayed a «cryptotheologian». If after the Kehre and the strong antichristianism of this period. 57 Beitràge zur Philosophie. la théologie de la foi d'une théiologie de la pensée. en affirmant l'athéisme de principe de la philosophie. on voit réapparaître la dimension du sacré dans la pensée de Heidegger. the dimension of the sacred reappears in Heidegger's thought. de distinguer radicalement la pensée de la foi. Si après la Kehre et l' antichristianisme aigu qui caractérise cette période. — Si Heidegger a lui-même déclaré que ses études de théologie ont été à l'origine de son questionnement philosophique. his purpose is then. et en soulignant la positivité de la science théologique. The question was for Heidegger. by affirming the principial atheism of philosophy and by emphasizing the positivity of the theological science. . after having shown the fundamental ontotheological structure of metaphysics. Françoise Dastur Résumé. to differenciate in a radical manner thought from faith.