Vous êtes sur la page 1sur 752
Le guide des égarés : traité de théologie et de philosophie par Möise ben Maimoun

Le guide des égarés : traité de théologie et de philosophie par Möise ben Maimoun dit Maïmonide ([Reprod. en fac-sim.]) [

]

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Moïse Maïmonide (1138-1204). Le guide des égarés : traité de théologie et de philosophie par

Moïse Maïmonide (1138-1204). Le guide des égarés : traité de théologie et de philosophie par Möise ben Maimoun dit Maïmonide ([Reprod. en fac-sim.]) publ. pour la première fois dans l'original arabe et accompagné d'une trad. française et de notes critiques littéraires et explicatives par S. Munk. 1856-1866.

1/ Les contenus accessibles sur le site Gallica sont pour la plupart des reproductions numériques d'oeuvres tombées dans le domaine public provenant des collections de la BnF. Leur

réutilisation s'inscrit dans le cadre de la loi n°78-753 du 17 juillet 1978 :

- La réutilisation non commerciale de ces contenus est libre et

gratuite dans le respect de la législation en vigueur et notamment du maintien de la mention de source.

- La réutilisation commerciale de ces contenus est payante et fait

l'objet d'une licence. Est entendue par réutilisation commerciale la revente de contenus sous forme de produits élaborés ou de fourniture de service.

2/ Les contenus de Gallica sont la propriété de la BnF au sens de l'article L.2112-1 du code général de la propriété des personnes publiques.

3/ Quelques contenus sont soumis à un régime de réutilisation particulier. Il s'agit :

- des reproductions de documents protégés par un droit d'auteur appartenant à un tiers. Ces documents ne peuvent être réutilisés,

sauf dans le cadre de la copie privée, sans l'autorisation préalable du titulaire des droits. - des reproductions de documents conservés dans les bibliothèques ou autres institutions partenaires. Ceux-ci sont signalés par la mention Source gallica.BnF.fr / Bibliothèque

municipale de

(ou autre partenaire). L'utilisateur est invité à

s'informer auprès de ces bibliothèques de leurs conditions de réutilisation.

4/ Gallica constitue une base de données, dont la BnF est le producteur, protégée au sens des articles L341-1 et suivants du code de la propriété intellectuelle.

5/ Les présentes conditions d'utilisation des contenus de Gallica sont régies par la loi française. En cas de réutilisation prévue dans un autre pays, il appartient à chaque utilisateur de vérifier la conformité de son projet avec le droit de ce pays.

6/ L'utilisateur s'engage à respecter les présentes conditions d'utilisation ainsi que la législation en vigueur, notamment en matière de propriété intellectuelle. En cas de non respect de ces dispositions, il est notamment passible d'une amende prévue par la loi du 17 juillet 1978.

7/ Pour obtenir un document de Gallica en haute définition, contacter utilisationcommerciale@bnf.fr.

MOISE BEN

MAIMOUN

DALALAT AL HAIRIN

LE GUIDE

DES EGARES

trad.p. S. Munk

LE

GUIDE DES ÉGARÉS

LE

GUIDE DES ÉGARÉS

DE

TRAITÉ

THÉOLOGIE ET DE PHILOSOPHIE

PAR

MOISE BEN MAIMOUN

DIT

MAIMONIDE

PUBLIÉ POUR LA PREMIÈRE FOIS

DANS L'ORIGINAL

ARABE

ET ACCOMPAGNÉ D'UNE

TRADUCTION FRANÇAISE

ET

LITTÉRAIRES ET

EXPLICATIVES

DE

NOTES CRITIQUES

Par S. 1HUNK

£ome premier

Réimpression photoméchanique de Y édition 1856-1866

OTTO

ZELLER

OSNABRÜCK

1964

Herstellnng: Anton Hain K.G. MeisenheimiGlan

ze

3tf mcéà avua; de /iouvoi'r voua ej/mhier têt 'ma

vcve

doné *ouj avez &en vcufa, rfon^er ce/âe /ku&êaààn

eâ/iar

â>n/?ear

voim

un vayon. e& en encouxapeanà a^

woc&j/et jferfa, auxpueâa'^wmaù

&,wer/cu/e

mon am/fahn, voeu wez vouât e/enner a,n àe'mo^nape

¡hall

cefâé au*'

tant ctacteà

votre nom à noâ

votre nsé/iectâé monument*

ne Jetw

voire nom & veconna^ance et

tyotve trèâ

PREMIÈRE PARTIE

DU

GUIDE DES EGARÉS.

Ma pensée va vous guider dans le chemin du vrai, et en. aplanir

la voie.

Venez, marchez le long de son sentier, ô vous tous qui errez dans le champ de la religion

L'impur et l'ignorant n'y passeront point; on l'appellera le chemin

sacré.

INTRODUCTION

AU NOM DE L'ÉTERNEL

DIEU DE L'UNIVERS

Lorsque (3), mon cher disciple Rabbi Joseph

fils de R. Ie-

houda [qu'il repose dans le paradis!]

tu te présentas chez moi,

étant venu d'un pays lointain (5) pour suivre mes lecons, tu étais

(1) Le morceau qui suit ne porte

d'inscription particulière dans

par

pas

les manuscrits; l'auteur, dans une lettre à son

disciple, le désigne

le motjJ-*>, introduction, prolégomènes.Voy. ma

lehouda (Journal

Notice sur Joseph ben

asiaüque, juillet 1842, p. 23 et 26).

(2) Nous avons traduit ici les

sens que Maïmo-

nide lui-même leur prête dans plusieurs endroits, et notamment dans

le chap. 29 de la troisième partie du Guide, quoique dans

mots

dans le

le passage

biblique (Genèse, XXI, 33) ces mots signifient le Dieu éternel.

(3) Le verbe rU3

qui commence la phrase

se rapporte aux

mots "pNtP DtÔy

qu'il sert à mettre au plus-que-parfait.

(4) Voy. ma Notice précitée sur Joseph ben lehouda. Nous revien-

drons sur ce disciple de

vrage.-Leslettres rtP, qui suiventle nom de

Maïmonidedansl'introduction généralede cet ou-

des extrémités des

Joseph, sont l'abréviation

pays.

était venu de

les Arabes

de tfOt VTpf, le prétérit hébreu étant employé, à la manière arabe,

dans le sens de l'optatif.

Joseph

Sabta ou Seuta, située dans le nord-ouest de l'Afrique,

appelaientAl-Maghreb al-Akca ou l'extrême Occident. Voy. que la susdite

Notice, pages 6 et i 4.

(5) Littéralement

déjà très haut placé dans mon estime à cause de ta grande pas-

sion pour l'étude, et parce que j'avais reconnu dans tes poésies un amour très prononcé pour les choses spéculatives, et cela de- puis que tes opuscules et tes Makâmât W me furent parvenus d'Alexandrie, et avant que je pusse (par moi-même) éprouver

Peut-être son désir est-il

ta conception. Je me disais (d'abord)

plus fort que sa compréhension

mais quand tu eus fait, sous

ma direction, tes études de l'astronomie et des sciences mathé- matiques que tu avais abordées auparavantet qui doiventnéces- sairement lui servir de préparation, je ressentis à ton égard une

joie bien plus grande à cause de l'excellence de ton esprit et de

la promptitudede ta conception;et, voyant que tu avais un grand

amour pour lesmathématiques,je te laissais libre de t'y

sachant quel devait être ton avenir (2). Et quand tu eus fait sous

exercer,

moi tes études de logique, mon espérances'attachait à toi et je te jugeais digne de te révéler les mystères des livres prophétiques,

afin que tu en comprisses ce que doivent comprendreles hommes parfaits. Je commençai donc à te faire entrevoir les choses et à

(1) Les Mahdmdt chez les Arabes sont des nouvelles ou récits écrits en prose rimée mêlée de vers; on connaît les célèbres llqakdmdt ou

de compositions fut imité en hébreu, par les

Séances de'Harizi. Ce genre

juifs, dès la première moitié du XIIO siècle, et on leur donnait le nom

de rVrnnQ

c'est en effet ce mot que R. lehouda al- Harizi emploie ici

dans sa traduction, et qui rend beaucoup mieux le sens du mot arabe

que le mot "pïTiru employé par

de Makâmât connu sous le

Ibn-Tibbon.Al-'Harizi, dans son recueil

cite lui-

titre de Ta'hkemdni

même de notre Joseph une Mdkâma qui était devenue célèbre. Voy. ma

Notice précitée, p. 48 et suiv,

(2) Plusieurs manuscrits portent

d'autres *f)

et d'au-

"I^NOD c'est cette dernière leçon

que paraît exprimer la

Il faut lire sans doute

tres encore

traduction d'Al-Harizi

qui porte chwn *]*W-

*lV5îû3 (de J^)i ce qu'lbn-Tibbon a bien rendu

sais où Hyde a pris la leçon de *^>pjj, qu'il prétend changer en "ppJJ-

~|ï"VnnN- Je ne

par

(Voy. le Syntagma dwsertationum de Hyde, publié par Sharpe, t. I,

p. 436.) Cette leçon ne se trouve dans aucun

ni dans les deux mss. de Leyde.

des manuscrits d'Oxford,

te donner certaines indications mais je te voyais me demander

davantage, et tu insistais pour que je t'expliquasse des sujets

appartenant à la métaphysique et

je te fisse connaître à cet

que

égard à quoi visaient les Motécallemin(1), et si leurs méthodes

étaient basées sur la démonstration, ou, dans le cas contraire, à

que étudié cette matière sous d'autres (maîtres)

et saisi de troubles (2) et ta noble âme te stimulait afin de trouver

mais tu étais agité

peu

quel art elles appartenaient. Je voyais

tu avais déjà un

les objets de ton désir (3). Je ne cessais de te détourner de cette

voie et je te recommandaisde prendre les choses

mon but était (de faire) que la vérité s'établit pour toi méthodi-

quement et que la certitude ne t'arrivât

Tant que tu étais avec moi, je ne me refusais

ordre; car

par

comme par hasard.

pas,

pas

quand il

était question d'un verset ou d'un des textes des docteurs

pelant l'attention sur quelque sujet curieux, à t'en donner l'ex-

plication mais lorsque Dieu décréta la séparation et

tu t'en

que allas d'un autre côté, ces conférences firent renaître dans moi une

(ancienne) résolution qui s'était déjà affaiblie, et ton absence

ap-

m'engagea à composer ce traité

semblables, quelque peu nombreux qu'ils soient. J'en ai fait des

j'ai fait

toi et

que

pour

pour

tes

(1) Ce nom désigne les philosophes religieux ou les scolastiques des

Notice sur Rabbi Saadia Gaon, p. 16

Arabes. Sur son origine voyez ma

et suiv. (Bible de M. Cahen, t. IX,

88 et suiv.). L'auteur donne lui-

même de nombreux détails sur les Motécallemîn dans plusieurs endroits de cet ouvrage, et notamment I partie, ch. 71, 73 et suiv. J'ai donné un aperçu succinct de leurs doctrines dans le Dictionnaire des scicnccs

p.

philosophiques, art. Arabes.

(2) Tous les manuscrits, même ceux qui ont des points diacritiques,

portent *]rTO; je pense qu'il faut prononcer vili' jj

du verbe JJ

prœvertit, vieil,

de sorte que les mots

trouble

ou la confusions'était emparée de lo!.

le mot yf\2 par "ppETI.

Ibn-Tibbon a bien rendu

(3) Ces derniers mots, que l'auteur a écrits en hébreu, sont tirés de

J'Ecclésiaste

ch. XII, v. 10.

chapitres détachés, et tout ce qui en aura été mis par écrit te parviendra successivement là tu seras. Porte-toi bien.

Fais-moi connattrele chemin

je suivrai, car cest vers toi que

que

j'ai élevé mon âme (Ps. CXLIII, v. 8).

C'est vous, hommes,

que j'appelle, et ma voix (s'adresse) aux lils

d'Adam (Prov. VIII, 4). Prête l'oreille, et écoute les paroles des sages, et applique ton

cœur à ma science (Prov. XXII, 17).

Ce traité a d'abord pour but d'expliquer le sens de certains

noms W qui se présententdans les livres prophétiques. Parmi ces

noms il y en a qui sont homonymes, mais que les ignorants

prennent dans l'un des sens dans lequel l'homonyme est employé;

d'autres sont métaphoriques, et on les prend dans le sens primi- tif dont la métaphoreest empruntée d'autres enfin sont amphi- bologiques, de sorte que tantôt on croit qu'ils sont employés

comme noms appellatifs (2) et tantôt

on se figure qu'ils sont ho-

monymes (3). Le but de ce traité n'est point de faire comprendre

(1) Par noms l'auteur entend ici non seulement les substantifset les adjectifs, mais aussi les verbes il. l'infinitif ou les noms d'action.

(2) Le substantif commun ou appellatif est appelé

les Arabes

par

*-Yl, ou bien £\jX! Jy^\ *Y|, c'est-à-dire nom conven-

tionnel ou dit par convention. Les rabbins ont traduit ces termes par

ÛSDlDn DPH et

dans l'Abrégé de logique

terme arabe y^jx correspond aux mots

")O*«n DttTI on peut en voir la définition

TltO) de Maimonide, ch. 13. Le

grecs

x«rà ituvSijxïiv, et est em-

voy. le traité de

prunté à la traduction arabe de l'Organorid'Aristote

l'Interprétation, au commencementdu ch. II, où les mots

<3vo<*a \>.i->

ouï

t<TTi

<p»v)5

mjj*avTcai

v.«.xà.

dvvSjjxsv

sont ainsi rendus en arabe

JtU) *3b &s) _>» *JVli (Ms. ar. de la Bibl. nat., n« 882 A).

peut s'appliqueràThomme vivant, ainsi qu'à

statue, ou à un portrait. Si l'on n'a égard qu'à la

(3) Le mot homme, p. ex.,

l'homme mort, ou à une

forme extérieure, le mot homme, pris dans ces divers sens, pourra être

tous ces noms au commun des hommes ou à ceux qui com-

mencentà étudier, ni d'instruire celui qui n'étudie que la science

de la Loi, je veux

dire son interprétation traditionnelle (0; car

le but de ce traité tout entier et de tout ce qui est de la même

espèce (2) est la science de la Loi dans sa réalité,

ou plutôt

il a pour but de donner l'éveil à l'homme religieux chez le- quel la vérité de notre Loi est établie dans l'âme et devenue un

objet de croyance, qui est parfait dans sa religion et dans ses

moeurs, qui a étudié les sciences des philosophes et en connait

les divers sujets, et que la raison humaine a attiré et guidé pour le faire entrer sur son domaine, mais qui est embarrassé par le sens extérieur (littéral) de la Loi et par ce qu'il a toujours com- pris ou qu'on lui a fait comprendre du sens de ces noms homo- nymes, ou métaphoriques, ou amphibologiques, de sorte qu'il reste dans l'agitation et dans le trouble. Se laissera-t-il guider par

considéré comme un véritable appellatif, ou nom commun, désignant tout ce qui présente extérieurement la forme humaine; mais si on a égard à ce qui constitue la véritable essence de l'homme, le mot homme,

pris dans les divers sens indiqués, sera un homonyme,puisqu'ildésigne à

la fois des

choses de

nature diverse. A ce point de vue, le mot homme

nom ambigu

ou amphibologiqxte. Voy. Maïmo-

appelé d£àv» *f

(1) Par

est

nide, loco citato, et le présent ouvrage, I™ partie, ch. 56 (fol. 68 b de notre texte arabe).

les Arabes entendent ce que nous appelons le

droit canonique et en général toute la législation qui se rattache au Koran et aux traditions, en y comprenant aussi toutes les cérémonieset prescriptionsreligieuses. Les juifs arabes, tant karaites que rabbanites,

se servent égalementde ce mot pour désigner le corps des doctrines et des pratiques basées sur la tradition, et les rabbins arabes appliquent ce mot à la Loi orale ou au Talmud. Aussi les traducteurs rendent-ils géné-

ralement le

ici Ibn-Tibbon.

(2) L'auteur veut parler des autres ouvrages qu'il avait composés lui-

certaines parties de son commentaire

que sur la Mischnd et les premiers traités de son Mischné Tord ou Abrégé du Talmud.

même sur cette matière, tels

mot arabe nos par "TlD^n et c'est ce mot qu'a employé

sa raison et rejettera-t-il ce qu'il a appris en fait de ces noms ? Il croira alors avoir rejeté les fondements de la Loi. Ou bien s'en tiendra-t-il à ce qu'il en a compris (*) sans se laisser entraîner par sa raison? 11 aura donc tourné le dos à la raison et il s'en sera

éloigné, croyant néanmoins avoir subi un dommage et une perte

dans sa religion, et persistant dans ces opinions imaginaires par lesquelles il se sentira inquiété et oppressé, de sorte qu'il ne cessera d'éprouver des souffrances dans le cœur et un trouble

violent.

Ce traité a encore un deuxième but c'est celui d'expliquer des

allégories très obscures qu'on rencontre dans les livres des pro- phètes sans qu'il soit bien clair que ce sont des allégories, et qu'au contraire l'ignorant et l'étourdi prennent dans leur sens

extérieur sans

véritablement instruit les examine, il en résulte également pour lui un trouble violent lorsqu'illes prend dans leur sens extérieur; mais quand nous lui aurons expliqué (le sens de) l'allégorie ou

c'est une allégorie, il sera mis sur

que

la voie et sauvé de ce trouble. C'est donc pour cela que j'ai ap-

pelé ce traité Dalâlat al-' Hâyirîn (le guide de ceux qui sont

indécis ou égarés).

Cependant,si un hommo

voir un sens ésotérique.

y

nous l'aurons averti

que

Je ne

dis pas que

ce traité écartera, pour celui qui l'aura

espèce de doute, mais je dis qu'il écartera la

compris, toute

plupart des obscurités, et les plus graves. L'homme attentif ne me demandera pas ni n'espérera, lorsque nous aurons parlé d'un certain sujet, que nous l'achevions, ou, lorsque nous au- rons commencé l'explicationdu sens d'une certaine allégorie, que

nous épuisions tout ce qui a été dit au sujet de cette allégorie

ceci, un homme intelligent ne pourrait le faire de vive voix, dans

une conversation (2)

et comment pourrait-il le consigner dans

(t) C'est-à-dire ce qu'il a compris d'une manière superficielle, en s'en

tenant uniquement au sens littéral, qui le conduira à corporifier la divi- nité et à admettre d'autres absurdités.

(2) Littéralement

pour celui avec lequel il converserait.

un livre sans s'exposer à être un point de mire pour tout igno- rant prétendant à la science, et qui lancerait vers lui les flèches de son ignorance. Nous avons déjà donné dans nos ouvrages talmudiques(') plu-

sieurs explications sommaires de cette espèce et éveillé l'attention

sur beaucoup de sujets, et nous y avons fait remarquer

que

le Ma'asé beréschith (récit de la création) est la science physique et le Ma'asé mercabâ (récit du char céleste) la science métaphysi-

que (2), et nous avons expliqué cette sentence (3)

«Ni (on n'in-

terprétera) la mercabd, même à un (élève) seul, à moins

que ne soit un homme sage comprenant par sa propre intelligence,

(et dans ce cas) on lui en transmettra seulementles premiers élé-

ments. » Tu ne me demanderas donc ici autre chose que les

ce

pre-

miers éléments. Ces éléments mêmes ne se trouvent pas, dans le

(1) Voy. ci-dessus, page 7, notes 1 et 2.

(2) Le Talmud parle de profonds mystèrescontenus dans le 1er cha-

pitre de la Genèse,

pitre d'Êzéchiel et dans quelques passages

commençant

le mot berdschîth, dans le 1er cha-

d'Isaïe et de Zacharie. Les

par

visions de ces prophètes, et notamment celles d'Ézéchiel, sont désignées par le nom de Ma'asé mercabâ, ou récit du char (céleste). Les mystères

du Beréschîth et de la Mercabâ jouent un grand rôle dans les écrits des

kabbalistes, qui sont peu d'accord sur ce qu'il faut comprendre

par ces

mystères, le Talmud ne s'étant pas prononcé à cet égard. Maïmonide qui n'était pas partisan de la Kabbale, parle cependant, comme talmu- diste, du llia'asé beréschïlh et du Ma'asé mercabâ, et, imbu des doc- trines philosophiques des écoles arabes, il explique l'un et l'autre de manière à y retrouver les principales parties de la philosophiepéripa- téticienne, en voyant dans l'un la physiques et dans l'autre la métaphy-

sique d'Aristote. C'est dans ce sens qu'il en parle déjà dans ses

ouvrages

traité

talmudiques. Voy. Commcntaire sur la Mischnd,

'Haghîgâ. ch. II, § 1; Abrégé dit Talmud, liv. 1, 1- traité (ou Yesodé

ha-Tora), ch. 1 à 4.

Ile partie,

(3) Voy. Mischnâ et Talmud de Babylone

traité 'Haghîgâ.

ch. 2,

fol. 12 et 13. En y énumérant divers sujets bibliques qu'il ne faut

interpréter en public, le Talmud interdit d'interpréter la mercabâ, même

pas

à un seul élève en

particulier, à moins que ce ne soit un sujet d'une

intelligence supérieure.

présent traité, rangés par contraire, disséminés et

ordre et d'une manière suivie, mais, au

mêlés à d'autres sujets qu'on voulait ex-

pliquer

car mon but est (de faire en sorte) que les vérités y soient

entrevues, et qu'ensuite elles se dérobent, afin de ne pas être en opposition avec le but divin, auquel d'ailleurs il serait impossible de s'opposer, et qui a fait que les vérités qui ont particulièrement

pour

objet de faira comprendreDieu fussent dérobées au com-

des hommes, comme a dit (le psalmiste) Le mystères de

cettx qui le craignent (Ps. XXV, 14).

mun l'Éternel est pour

Pour ce qui

qu'il y a là des principes qui ne peuvent pas non plus être ensei-

clairement W tels qu'ils sont en réalité. Tu connais ce que

concerne les choses de la physique, il faut savoir

gnés

disent les docteurs (2): « Ni (on n'interprétera) le Ma'asé beré-

schîtla devantdeux personnes» or, si quelqu'un expliquaittoutes

ces choses dans un livre, il les interpréterait à des milliers de per- sonnes. C'est pourquoi ces sujets aussi se présentent dans les

livres prophétiques

ont parlé par des énigmes et des allégories, en suivant la trace des livres (sacrés), parce que ce sont des choses qui ont un rap- port intime avec la science métaphysique, et qui font également

partie des mystères de la métaphysique. Il ne faut pas croire

des allégories, et les docteurs aussi en

par

qu'il y

en ait un seul parmi nous qui connaisse ces graves mys-

tères dans toute leur étendue W. Il n'en est pas ainsi; mais, au contraire, la véritétantôt nous apparaît de manièreà nous sembler

(claire comme) le jour, tantôt elle est cachée par les choses maté- rielles et usuelles (4), de sorte que nous retombonsdans une nuit

(1)

Au lieu de

l'un des manuscrits de Leyde porte

leçon qu'lbn-Tibbon paraît avoir rendue par

(2) Voy. Mischnâ et Talmud de Babylone, loco cilato.

(3)

Littéralement

jusqu'à leur extrémité et leur fan.

les matières et les habitudes, c'est-à-dire les choses

(4) Littéralement

tenant à la matière et à la vie journalière. Ibn-Tibbon a rendu le mot

WiobN (matières) par et Al-'Hari1i par Jtf&n nTD» ce qui me paraît inexact.

profonde à peu près comme nous étions auparavant, et nous

sommes alors comme l'homme qui, se trouvant dans une nuit

profondément obscure, y voit parfois briller un éclair. Il parmi nous à qui l'éclair brille coup sur coup (0, de sorte

y en a

que,

pour ainsi dire, ils sont constammentet sans discontinuer entou-

rés de lumière, et que la nuit devient pour eux comme le jour, et c'est le degré du plus grand des prophètes, auquel il fut dit:

Et toi, reste ici auprès de moi (Deutéron., V, 28), et dont il a été dit: Car la peau de son visage rayonnait, etc. (Exod.

XXXIV, 29) (2). Il y en a d'autres à qui (l'éclair) brille une seule

fois dans toute leur nuit, et c'est là le degré de ceux dont il a été

dit: Et ils prophétisèrent et ne continuèrent

(Nombres, XI,

pas

25). Pour d'autres enfin il y a entre chaque éclair des intervalles

plus ou moins longs. Mais il y en a aussi qui n'arrivent point à un degré (assez élevé) pour que leurs ténèbres soient illuminées

par un éclair

(elles ne le sont,) au contraire, que comme

par un

corps poli ou autre chose semblable, comme des pierreries, etc.

qui brillent dans les ténèbres de la nuit. Et même mièrequi brille pour nous (3) n'est pas continuel

de lu-

ce peu

mais il apparaît

et se cache comme s'il était l'éclat du glaive qui tourne (Genèse,

(1) Ibn-Tibbonajoute ici, dans sa version hébraïque, les mots explica-

tifs 0(1^2 tînsn

avec de petits intervalles.

suivant:

vm

Ce passage ne se trouve dans aucun des manuscrits arabes; on ne le

trouve pas non plus dans la versionhébraïque d'Al-'Harizi

ni dans les

extraits de R. Schem-Tob ibn-Falaquera. Voy. son Moré ha-Moré, im-

(2) La version hébraïque d'Ibn-Tibbon ajoute ici le

an nrnn îstci m tren p*ûi

passage

primé à Presbourg (1837,

dans les manuscrits de la version d'Ibn-Tibbon, et il est reproduit par

les commentateursde cette version, ainsi

son Mekor 'hayyïm ou commentaire sur le Pentateuque au livre des

du reste, est superflu; car celui

Nombres, ch. XI, v. 25. Ce

Samuel Zarza dans

in-8), p. 9. Cependant ce passage existe aussi

passage,

que par

qui suit les mots 1DD"1 nV) itOîm dit à peu près la même chose.

(3) Tous les manuscritsarabes portent Ni^JJ. Le mot

dans les

éditions de la version d'Ibn-Tibbon est une faute; il faut lire

comme l'ont en effet les manuscritsde cette version.

ni, 24). C'est donc selon ces circonstances que varient les degrés

des hommes parfaits. Quant à ceux qui ne voient jamais la lu- mière, mais qui errent dans la nuit, ceux dont il a été dit: Ils

ne connaissent rien et ne comprennent rien, ils marchent dans les

ténèbres (Ps. LXXXII, 5); ceux à qui la vérité est entièrement cachée, quelque distinctementqu'elle apparaisse, ainsi qu'on a

dit d'eux

Et rnaintenant ils ne voient pas la lumière qui brille

dans les ciercx (Job, XXXVII, 21), et c'est le commun des hom-

mes

(quant à ceux-là, dis-je,) il n'y a point lieu de les mention-

ner ici dans ce traité. Il faut savoir que, lorsqu'un des hommes parfaits désire, selon le degré de sa perfection, se prononcer, soit verbalement, ou par

écrit, sur quelque chose qu'il a compris en fait de ces mystères, il ne lui est pas possible d'exposer même ce qu'il en a saisi avec

une clarté parfaite et

sciences dont l'enseignement est répandu. Au contraire, il lui arrivera pour l'enseignement des autres ce qui lui est arrivé dans ses propres études; je veux dire que la chose apparaîtra et se fera entrevoir, et qu'ensuite elle se dérobera; car on dirait que telle est la nature de cette chose, qu'il s'agisse de beaucoup ou

de peu. C'est pourquoi tous les savants métaphysiciens et théo-

amis de la vérité, quand ils voulaientenseignerquel-

chose de ce genre, n'en parlaient que par des allégories et des

ordre, comme il le ferait pour les autres

par

logiens/1)

que

énigmes, et, multipliant les allégories, ils en employaient de diffé-

rentes espèces et même de différents genres

ils en formaient la

plupart de manière à faire comprendre le sujet qu'on avait en vue, ou au commencement de l'allégorie, ou au milieu, ou.à la

(1) Le mot 'OîOT n'a pas ici le sens de rabbinique ou rabbanile

mais celui de théologien ou métaphysicien, à peu près comme le mot

yl dérivé de Ç^j dans le sens de maïtre par

excellence, ou de Dieu. C'est ainsi qu'Ibn-Tofaïlappelle la faculté intel-

qui le précède; il est

lectuellede l'homme ^»Y!

éd. Pocock., p. 137).

(Epi8tola de Hai Ebn-Yokdhan,

Voy. aussi

les observations de R. Schem-Tob

Ibn-Falaquera sur la version d'lbn-Tibbon, Moré ha-Moré, p. 148,

fin, à moins qu'on ne pût trouver une image qui s'appliquât à la

chose en question depuis le commencement jusqu'à la fin. (Quel-

but d'enseigner à l'étu-

quefois) aussi le sujet qu'on avait

pour

diant, quoique ce fut un sujet essentiellement un, on le divisait, en le mettant dans plusieurs allégories éloigné