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LETTRE A UN ALGÉRIEN

SUR

LA

PAR

A. LE CHATELIER

Avril 1900

Il a été tiré cent vingt-cinq Exemplaires numérotés

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Mon cher ami,

Vous

me demandez mon opinion sur le mouvement

d'expansion de l'Algérie, dessiné par

l'occupation du Touat.

La voici. Elle est complexe comme le sujet même.

L'idée

vous développez, celle de la jonction effective

que

de l'Algérie au Soudan, vient à son heure. Nous sommes

habitués à contempler, sur les cartes, un empire français

d'Afrique homogène. Il faut, maintenant,

un premier

pas

heureux dans cette voie, en

la

contemplation à la réalité. La mission Foureau-Lamy a été

montrant que

le Sahara, quand on veut s'en donner la peine, n'est infranchissable. L'occupation d'In-Salah, la conquête

Touat, nous mènent à la fin d'une seconde étape. Tous les

de

passer

pas

du

esprits

d'accord dans notre

clairvoyants,, toutes les volontés, je

pays,

crois, sont

sur la nécessité d'aller plus loin,

seulement à discuter les voies et

jusqu'au but. Restent

moyens.

Si je comprends bien, la méthode

vous préconisez

:

« Voici la

que

est la

méthode d'engrenage. Vous me

dites

« locomotive à

Djenien Bou

peu

elle sera bientôt à

plus loin., nous aurons des troupes à

Rezg :

« Duveyrier. Un

Igli : le rail continuera de lui-même jusque là. D'igli au « Gouraraj il n'y a que quelques heures de chemin de fer.

«

2

«

«

LETTRE A UN ALGÉRIEN

Et quand la

gare

d'In-Salah aura

de Timmimoun sera construite, celle

son

tour. En attendant, nous allons

« prendre pied au Sahara, entre le Sénégal et le Touat.

« Nous

« la sujétion des câbles anglais. Quelques postes s'instal-

« leront le long du fil télégraphique. Les caravanes circu-

établirons un télégraphe qui nous délivrera de

y

« leront. sous leur protection, jusqu'au moment où le

« Transsaharien, rendu inévitable, s'achèvera

« et nous donnera

surcroit

par une France

nous désirons tous :

ce que

« africaine, englobant

« l'Algérie et la Tunisie, le Sahara, le Sénégal, le Niger et

« le Tchad. »

dans un même groupement effectif,

Laissez-moi vous dire

comme électeur et citoyen,

d'administration, je

simple

cette envergure

engrenage.

que,

comme actionnaire de la grande entreprise nationale dont

le Parlement doit

regretterais de voir entamer une oeuvre de

être le

conseil

par

sans examen public approfondi,

Sans méconnaître la valeur pratique des arguments favo- rables à cette méthode, je ne saurais, simple contribuable,

la modalité originelle

une entreprise

en approuver

pour

laquelle, à beaucoup d'autres égards, mes sympathies

vers vont sans réserves.

Quel

soit le

d'action à adopter,

que

programme

pour

pour condition préalable,

assurer la

le

création définitive de

notre empire africain,

la

rendre réellement homogène,

essentielle, à mon point de vue,

constitutionnel, est

étroit peut-être,

mais

que le pays soit fixé sur l'entreprise à

être engagé,

et que

ses mandataires d'ailleurs, qu'en

y

que

poursuivre, avant d'y

l'approuvent en son nom. Je ne crois

pas, ait un réel intérêt à en faire abstrac-

de notre expansion coloniale. Elle me

paraît tout à fait confirmée en faveur de cette expansion et

prête à en assurer la conclusion. Je suis convaincu

l'homme d'état qui, rompant avec les traditions, les préjugés

l'état de l'opinion, il tion comme au début

de la politique courante, viendrait dire aux

clairement et nettement : « Voici où nous en sommes en

Chambres,

« Afrique. Il nous reste encore un effort à faire pour achever

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« notre oeuvre de création et n avoir plus, enfin, a nous

« occuper que

«

les

mesures

de l'exploitation. Examinons sérieusement à prendre. Décidons-les, et agissons au lieu

« de nous agiter. » je suis convaincu, dis-je,

cet

que

homme d'état rencontrerait dans le pays une approbation unanime.

Avant d'envisager maintenant ce qui peut en être de la

valeur pratique des voies et permettez-moi d'ajouter qu'il

le moment soit venu d'aller de l'avant

dont vous me parlez,

moyens paraît pas certain que

ne me

sans réserves, parce

terminée.

que l'affaire du Touat n'est

Vous

savez que

études, j'ai préconisé, il Touat,

un

programme

dans les oasis

pas

j'ai eu occasion de l'étudier naguère à

y

ans, pour

excluant les

prendre pied au

Ouargla, dans le Sud Oranais, au Maroc. A la suite de ces

a dix

opérations militaires constater de visu, dans

pu l'Extrême-Sud, les résultats excellents de la politique du

mêmes. Ayant

dont M. Tirman avait fait une appli-

pense colonne de 4 à 500 hommes, stationnée sur la lisière algé-

« divide ut imperes

»,

cation si probante, je pensais, je

encore qu'une petite

rienne du Touat, sans s'y

rendre maîtres en 2 ou 3 ans, sans autres soucis

eût suffi

avancer,

pour nous en

que de re-

garder les ksouriens se battre entre eux, sans soulever au-

cune difficulté du côté du Maroc.

Il parutpréférable d'en revenir à la politique des « Grands

chefs

de la compléter

la création de forts sahariens,

de troupes à

en

corps

à El Goléa,

l'occupation

par de détruire l'organisation

»,

méhara, créé

exécution d'un

auquel je

en

du premier

le commandant Lamy,

étranger de crédits

:

par projet de loi voté

pas

été

ouverture

par les Chambres, et

celui qui portait

n'avais

même temps

pour

d'El

Goléa, et pour l'étude du chemin de

fer de Djenien

Bou Rezg.

J'avais prédit explicitement

pas

les Oulad Sidi Cheikh

que

ne nous donneraient

limitée,

services

que

le Touat, où leur clientèle est

pas les

aux

les forts sahariens ne nous rendraient

qu'on en attendait, et qu'on en reviendrait

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LETTRE A UN ALGÉRIEN

troupes sahariennes a mehara. J avais aussi, entre temps, proposé, à l'appui de mes dires, de prendre pied sur la li-

sière du Touat, à In-Salah, en organisant moi-même,

y

aller,

une

mission

officieuse

pour

constituée exactement

comme l'a été la mission Flamand, avec le même effectif

de contingents indigènes. Ce projet parut irréalisable. Mes prévisions se sont, cependant, réalisées sur ce point comme

sur les autres, et je suis naturellement porté à conserver,

l'ensemble de la question du Touat, l'opinion générale

pour j'ai défendue naguère. Cette opinion peut vous paraître

que

sujette à caution, puisqu'elle est, à certains égards,

sonnelle. Je la crois cependant très indépendante, et en

per-

allant au devant d'objections

je tiens à

vous assurer que

que vous pourriez me faire,

me

laisse guider par des

si je

idées préconçues, c'est tout à fait à mon insu.

Ce qui me frappe, ce qui me préoccupe dans les opéra-

tions dirigées actuellement contre le

part, elles effleurent la question marocaine, et

Touat, c'est que,

que,

d'une

d'autre

part, elles nous engagent à fond au Touat même, en une saison tardive de l'année, dans des conditions matérielles improvisées, puisqu'elles nous imposent du jour au len- demain, une occupation permanente. Le Maroc, à mon sens

seulement, en Afrique, sur la Méditerrannée, dans la politique européenne, une situation qui ne

n'a pas

comme

d'en faire abstraction. Il est aussi le plus

africains qui restent à parta-

nous permet

pas

merveilleux de

tous les

pays

Je le connais, je connais l'Egypte, le Sénégal, le Sou-

ger.

dan, la Guinée, la Côte d'Ivoire, le Congo. Nous pourrions

demain avoir les coudées franches au Maroc en acceptant

l'occupation anglaise de l'Egypte,

en

encourageant les

Italiens à devenir nos voisins en Tripolitaine, en désin-

téressant l'Allemagne et l'Espagne

l'Afrique Centrale et au

trouverais le marché excellent. Il n'en est malheureusement

sur ce point,

pourrait agiter

parce que

des avantages dans tout compte fait, je

par

Congo, que

pas

question; mais j'insiste

la nécessité d'éviter tout ce qui

prématurément la question du Maroc, et y

LETTRE A UN ALGERIEN

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amoindrir

par d'attente, doit

des conflits quelconques notre position dominer, suivant moi, notre politique d'ex-

pansion algérienne, Nous sommes chez nous au Touat. La route qui

conduit

par taire, les opérations engagées dans le Sud Oranais, bien menées et elles sont en bonnes mains me paraissent

y

Igli, nous appartient. Au point de vue stratégique, mili-

de tout

repos.

en

soulèvent,

Au point de vue diplomatique, elles ne

elles-mêmes, aucune objection. Mais elles

peuvent devenir délicates, du fait de circonstances indépen-

dantes de notre volonté. Qu'un convoi soit enlevé

Doui Ménia, les Beni Mguild, ou les

les

des

par

Beraber que

que nous

traînards

voyions

quelques-uns des nôtres prisonniers de ces nomades : il

faudra bien aller les chercher. Et alors ? Nous n'avons plus en fait la même liberté d'action qu'en 1870, au moment de la colonne de Wimpfen dans l'Oued Guir. Nous devons éviter fût-ce l'apparence de

complications éventuelles, n'opérer par conséquent qu'avec

tombent entre leurs

mains,

de gros

pas

effectifs et prudemment. Tant

pas

que nous ne serons

installés et organisés à Igli, et dans l'oued Saoura depuis

considérer la question du

le Sud Oranais,

quelque temps, il ne faut

Touat, telle

que

nous la poursuivons

par rapports indirects,

comme définitivement réglée, dans ses

de contre-coup, avec la question marocaine. L'occupation proprement dite du Touat, ne fait d'ailleurs

que commencer. Elle ne présente aucune difficulté en elle-

pas être le

même, quoique le combat d' Ingher ne doive

dernier. Nous aurons d'autres ksours à enlever,

et

sur

quelques points, à vaincre des résistances assez sérieuses.

Peut-être les effectifs actuels sont-ils un moins à cause de la force de nos adversaires,

l'éloignement du théâtre des opérations.

est conduite vigoureusement et c'est là un

maigres,

de

peu

qu'à cause de

Mais la campagne

certain

gage

succès rapides et brillants, dans la conquête même du

pays. Malheureusement, notre intervention s'est produite à une époque tardive de l'année. Dans deux mois les chaleurs

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LETTRE A UN ALGÉRIEN

rendront difficiles les mouvementsde troupes et les ravitailr lements. Si les petites colonnes, qui poursuivent la pacificationdu Touat, sont ramenées en arrière pendant l'été, il faudra

reprendre les opérationsà l'automne. Si

le bénéfice des résultats obtenus, elles sont maintenues au

perdre

pour ne pas

Touat, le « Tehem

la fièvre des oasis, qui, sans être

»,

dangereuse, sévit parfois cruellement, compliquera les renforcements et les ravitaillements, pendant plusieurs mois. Il faudra ensuite s'occuper d'organiser l'occupatiou

du pays, ce qui, en l'état des moyens de communication, ne

se fera

du jour au lendemain.

pas Toutes ces considérations me conduisent à conclure,

que

se

la question du Touat partie résolue, comme les

circonstances l'ont permis, grâce à de patriotiques initia-

tives il ne faut

ne pense pas,

vies sans

qu'elles puissent donner lieu à des mécomptes. Mais tant

s'il est très heureux en soi que

trouve amorcée,

et même en

prématurément, la croire liquidée. Je opérations continuent à être poursui-

pas, si les

hésitations, à recevoir une impulsion énergique,

que nous serons seulement campés à

Igli, tant que la

que

pacification du Touat même ne sera pas définitive, tant

son occupation, devenue nécessaire

et

inévitable, ne sera

assurée matériellement, nous serions imprudents en

pas nous considérant comme libres de tout souci de ce côté. Nous saurons dans 6 ou 8 mois à quoi nous en tenir : pas avant.

Jusque là, il reste excellent de former des projets d'expan-

sion plus décisive. On ne doit

trop compter sur

pas

possibilité de les réaliser sans ajournement.

la

Comprenez moi bien : j'eusse préféré voir

engager autre-

ment l'affaire du Touat, estimant qu'avec plus

de temps,

mais moins d'efforts matériels, on serait arrivé au même

résultat

que par est plus rapide,

Je ne

dis pas

la méthode actuellement en application, qui mais comporte une action plus considérable.

cette méthode, du

décidés à faire l'effort

et je ne pense pas que

sommes

moment que nous nous

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matériel qu'elle exige, présente des aléa notables. Mais

je pense

et je dis,

si nous voulons ne rien abandonner

nous engager

davantage. Je

que

hasard, et recueillir, sans mécompte, tous les bénéfices

nous avons prise, il faut aller jusqu'au

au

de la décision

que

bout de sa réalisation avant de

ne

conclus

d'expansion,

pas

dont

à , l' ajournement indéfini des projets

l'occupation du Touat

peut

et

doit

devenir le point de départ.

J'opine seulement

dans quelques mois,

que,

nous pour-

un

compro-

rons, avec plus de certitude, baser sur cette occupation

programme

d'expansion méthodique, sans rien

mettre, sans risquer de nous trouver diplomatiquement matériellement obligés de nous arrêter en route, pour être

partis trop vite.

ou

Supposons

cependant,

question du Touat soit

qui

est

légitime,

la

ce

que

complètement et définitivement

résolue et

que, soit dès maintenant, soit prochainement,

agir

sans autre souci

celui de déve-

com-

que

d'expansion si brillamment

nous puissions

lopper

mencé.

le mouvement

Comment conviendra-t-il de procéder

pour assurer dans

les meilleures conditions et le plus rapidement possible, la

jonction

de

l'Algérie

au

Soudan,

en

éliminant,

bien

pas une portée pratique,

présenterait seulement le caractère

préparatoires destinées à influencer l'opinion. Comme je

l'opinion publique réelle,

entendu, tout ce qui, n'ayant

vous l'ai

celle qui

dit, je crois

que se dégage de la

artificiel de mesures

nation même, mérite d'être

prise au sérieux. Je n'examine donc votre programme dont je perçois l'utilité

A ce point de vue,

me semble sans

d'être, en vue

de

prévenir des

les parties de

que

matérielle.

l'organisation administrative du Sahara

intérêt, à moins qu'elle n'ait sa raison

difficultés éventuelles

d'ordre diplomatique. Cela se peut, mais je ne m'en rends

pas compte.

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LETTRE A UN ALGÉRIEN

trouver, quand nous l'engagerons de quelque manière

ce soit, en présence de revendications d'une double

que

des

que

nature. Le Maroc, qui ne représentera en l'espèce

intérêts européens, rivaux des nôtres, n'a d'importance

de ces intérêts. J'ignore, et c'est

que

notre diplomatie

comme masque

seule qui peut en l'espèce donner une

opinion

autorisée,

dans

quelles

limites il pourrait

convenir de nous inquiéter de cette

D'autre part, nous nous sommes laissés

côte saharienne

fictive, mais dont nos voisins de Rio de Ouro profiteront

pour

au Sanara.

apparence,

devancer sur la

une occupation étrangère, purement

par

nous exploiter. Convient-il de limiter leurs appétits

prenant position au Sahara? Vaut-il mieux au contraire les laisser tomber d'eux-mêmes, en évitant de les surexciter?

en

C'est encore une conjecture d'ordre diplomatique, sur

laquelle je ne puis

N'envisageant en un mot

du Sahara qu'au point de vue

me prononcer.

pour

l'organisation administrative de ses résultats immédiats

Soudan,

je

la

la jonction de l'Algérie au

intérêt. Elle peut

considère comme sans

avoir une raison d'être indirecte, diplomatique. Je ne puis

vous donner d'opinion sur ce

courant de ce qui le concerne. La perspective complémentaire de voir la jonction de l'Algérie au Soudan assurée, faute de mieux,

sceptique,

par caravanes,

ne me séduit

dans l'ordre d'idées des réalités pratiques, où je me place. Au contraire, l'établissement d'une ligne télégraphique

saharienne, reliant l'Algérie au Soudan me paraîtrait d'une

point spécial, n'étant pas au

me laisse tout

fait

et

à

pas

importance considérable. Lors même

que cette ligne devrait,

de son tracé, coûter

avec les postes à construire le long

beaucoup plus cher qu'un câble maritime, je la préférerais, sans comparaison, si le fonctionnement pouvait en être assuré. Mais je crains qu'il ne puisse en être ainsi avant

des années. Il en serait autrement si nous avions à temps

repris le projet si judicieux

l'organisation de

pour du Sahara. Mais en l'état des ressources dont nous disposons,

du général Hanoteau, de

sahariens, ou suivant la formule

assurer la police

cosaques algérienne, formé des tribus Makhzen,

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je doute qu'il soit possible, même en multipliant les postes

le long du télégraphe saharien d'empêcher les Touareg et

leurs voisins de l'ouest, de le

avant d'avoir modifié du tout au tout la situation politique du Sahara, ce qui prendra du temps.

s'ils en ont envie,

couper

Je ne vois donc

en résumé, dans les dispositions dont

pas,

vous me parlez, de

résultats directs et positifs à espérer.

Elles représentent, toute question diplomatique écartée, une solution théorique, sentimentale de la grande question qui vous préoccupe. Elles peuvent constituer un achemine-

ment, vers la solution effective, mais— en fait— la laissent

parler net, il s'agira

tout entière en

suspens,

parce

que pour

toujours en fin de compte

de dépenser 250 à 300 millions

pour créer le Transsaharien.

Vous savez

naguère, après avoir étudié le Sahara

que,

par le nord avec

par

projets de Transsaharien. Indépendamment des difficultés matérielles qu'implique, non la configuration, mais la nature

la première mission Flatters et à Ouargla,

le sud :au Sénégal, je me suis montré opposé aux

désertique des

pays

comme irréalisables

à traverser, je considérais ces projets

de toute façon, au point de vue finan-

cier, il

a dix ans et même jusqu'à ces dernières années,

y

C'était là, suivant moi, un motif sérieux de les éliminer des préoccupations de l'opinion publique qui, n'étant

suscep-

d'une activité limitée, en matière d'expan-

tible encore que

sion coloniale, devait être ménagée. Nous avions besoin de

de pensée sur la con-

concentrer tous nos efforts d'action et

quête

progressive de pays que nous n'étions pas seuls à

constitué, le

convoiter.

En outre, notre empire africain n'étant

pas

Transsaharien entrepris prématurément risquait d'aboutir

étranger, c'est-à-dire dans le vide. Amorcé trop tôt

en pays

le Tchad, il eût sans doute décidé les Anglais à nous devancer plus complètement. Peut-être même, à défaut

vers

y

d'une base territoriale à son terminus, eût-il disparu avant

d'être né devant la concurrence économique de quelque

Transsaharien Tripolitaîn.

LETTRE A UN ALGÉRIEN

Actuellement, la situation est tout autre. Nos capitaux commencent à savoir s'expatrier. L'oeuvre des Belges au

l'Afrique

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Congo a habitué nos financiers à comprendre

n'est pas

tique

que

seulement une expression géographique. La poli-

coloniale n'est plus un argument de discussions élec-

torales. Les partis politiques qui pouvaient jadis craindre

d'aller trop vite dans notre oeuvre d'expansion, doivent craindre maintenant d'aller trop lentement. Nous savons en outre où nous sommes chez nous en Afrique. Si notre

part n'est

aussi large

nous eussions

le sou-

pas

que

pu

haiter, elle est du moins définitive et nous n'avons plus,

en réalisant les « préparatories

valeur à craindre

expenses » de sa mise en

autrui.

de travailler pour

que

Tout en considérant ainsi

les objections générales ne

subsistent plus, j'hésiterais

cependant à me montrer affir-

matif sur le caractère pratique du Transsaharien, si son

objet était limité à la mise en valeur de nos provinces du

Soudan ou du Tchad. La situation dans ces contrées n'est

la même qu'en Chine, où le Transsibérien mettra à dix

pays

très peuplés et d'une puissance

pas

jours de l'Europe des

de production considérable. Les conditions d'exploitation

du Transsaharien ne peuvent

caspien ou du Transcaucasien,

à celles du Trans-

se comparer

dont

le trafic est alimenté

des éléments locaux. On

prendre non plus comme terme de comparaison le

chemin de fer du Congo belge, dont les 400 kilomètres ser- vent d'issue à un ensemble de 3.600 kilomètres de voies fluviales. Il s'agit en l'état jusqu'à plus ample informé

ne peut

tout le.

sur presque

parcours par

d'une opération malheureusement moins assise : de con- struire d'abord 2.000 kilomètres de voie ferrée, sans trafic

de

aborder sur un seul point d'immenses

appelés sans doute à devenir très productifs,

parcours, pour

territoires,

mais actuellement dépeuplés

civilisés et sans force productive. Que l'entreprise

de longues

par

guerres, peu

doive

puissamment contribuer au développement de nos colonies

africaines : nul doute. Cela n'implique

qu'elle soit viable économiquement

réciproquement seule exploitation

pas par la

du Soudan et du Tchad; et, pour bien

se rendre compte de

LETTRE A UN ALGÉRIEN

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ce qui peut en être, il suffit de se placer en présence de

l'hypothèse d'une émission de 250 à 300 millions,

pour

commencer, gagée sur les bénéfices futurs de l'exploitation

du Transsaharien.

Mais l'évolution générale du mouvement colonial, l'achè- vement du partage du monde, les changements survenus

dans l'équilibre

donnent à la jonction de l'Algérie

européen

au Soudan une importance politique évidente. Grâce à la

situation géographique de l'Afrique occidentale, à ses

seulement

d'exploitation

commerciale : il sera aussi un instrument de défense. Pou- vant seul assurer la création d'une France africaine s'éten-

réserves d'hommes, le Transsaharien

pour

ne sera pas

nous un instrument de domination ou

dant de la Méditerranée au Soudan et au Tchad, il devient nous l'oeuvre nécessaire du commencement du XXe

siècle.

pour

l'État seul, malgré son

des

Trop lourde dans le présent

pour

importance politique, irréalisable avant longtemps

pour

capitauxlivrés à eux-mêmes, malgré son avenir commercial,

la répar-

tition des charges entre les intérêts économiques et politi-

cette oeuvre semble plus abordable en principe,

par

Mais il serait inutile de

songer à la réaliser sans

et des idées,

parce

ques.

attendre la lente évolution des faits

que

l'accord n'est

pas

prêt de se faire entre ces intérêts

si les conditions générales du problème subsistentdans leur

forme primitive, si la traversée du désert doit s'effectuer sans possibilité de trafic local. Ces conditions semblent

heureusement pouvoir se

trouver modifiées par une étude

plus approfondie du Sahara.

Constatant

le Sahara présente exactement les mêmes

que

formations

dont les nitrates ont suffi

géologiques que le désert d'Atacama au Chili,

à payer

un important réseau de

l'École

algérienne

voies ferrées, les savants géologues de

se sont demandé à juste titre si la zone qui. sépare l'Algérie

pas imprévues. Les deux

régions présentent les mêmes dé-

pôts salins, la même structure. Elles sont identiques de

du Soudan n'était

appelée à des destinée économiques

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LETTRE A UN ALGÉRIEN

caractère

hypothèse

et

d'aspect.

Ces

similitudes

évoquent

une scientifiquement plausible dont la réalisation

la

simplifierait tellement la question du Transsaharien,

que

nécessité de la vérifier avant tout, s'impose sans discus- sion.

Lors même

les espérances qu'on peut ainsi concevoir

le Sahara

que

disparaîtraient, il est permis de

supposer

que

n'est

pas Fourreau-Lamy a rencontré un affleurement de cuivre à Hassi-el-Hadjer. On connaît de longue date l'existence de sources d'huiles minérales combustibles près du

dépourvu d'autres richesses minières. La mission

Ahaggar. Bien des indices donnent lieu de

de gisements exploitables.

Il

mais déraisonnable de n'en

le

Sahara ne peut

pas

pas

fournir

Transsaharien, la situation ne sera

les

massifs montagneux du Sahara central ne sont pas dé-

pourvus

penser

que

serait imprudent de trop compter sur ces perspectives,

tenir compte. Si, en effet, d'éléments de trafic au

pas sensiblement plus

que

nous allons

pour l'or-

avancée dans dix ans qu'actuellement, gements de dépenses considérables

parce que les enga-

que nous venons de

consentir pour la défense nationale, ceux

prendre

pour

ganisation

budgétaires,

la réduction du service militaire,

de l'armée coloniale, limitent nos possibilités

parce que les capitaux les plus enthousiastes

pas sans réflexion. Si,

au contraire,

le

pré-

ne s'engageront

Sahara a des

Je ne crois

gisements importants de nitrates, ou

pas

sente d'autres richesses minérales, le Transsaharien peut être construit dans dix ans.

qu'aucune combinaison administrative

pourquoi

permette d'espérer un résultat ana