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A. S. Cikobava Le problème de la construction ergative dans les langues ibéro- caucasiennes In:

Le problème de la construction ergative dans les langues ibéro- caucasiennes

In: Langages, 4e année, n°15, 1969. pp. 108-126.

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Cikobava A. S. Le problème de la construction ergative dans les langues ibéro-caucasiennes. In: Langages, 4e année, n°15, 1969. pp. 108-126.

doi : 10.3406/lgge.1969.2522 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/lgge_0458-726X_1969_num_4_15_2522

a. s. Cikobava (Tbilissi)

LE PROBLÈME DE LA CONSTRUCTION ERGATIVE DANS LES LANGUES IBÉRO-CAUCASIENNES 1

Le syntagme tripartite que l'on nomme construction ergative se compose dans les langues ibéro-caucasiennes d'un verbe transitif, d'un complément d'objet proche au nominatif (ou à un cas sans désinence) et du sujet réel à l'ergatif : géorgien : Mama-m (erg.) cxen-i (nom.) iqid-a; avare : insu-ca (erg.) ou (nom.) b-osana ((Mon) père (un) cheval a acheté). Le nominatif du sujet est remplacé ici par un cas spécifique, étranger actuellement aux langues indo-européennes (à l'exception des langues indo-iraniennes), sémitiques et finno-ougriennes. A la place de l'accusat ifon a le nominatif. L'accusatif est aussi étranger au système casuel des langues ibéro-caucasiennes que l'est l'ergatif à la déclinaison des langues i.-e. Cette construction est dite ergative en raison du cas du sujet. A partir de cette particularité du cas du sujet on parle de construction ergative pour différentes langues (p. ex., l'eskimo, les langues des arborigènes d'Australie, certaines langues indo-iraniennes, etc.). Ignorer les indications et le rôle du complément d'objet dans la construction ergative serait injustifié, aussi bien sur le plan de l'analyse descriptive que d'un point de vue historique — du moins d'après les témoignages des langues ibéro-caucasiennes : pour ces langues l'absence d'un accusatif est, pour ce qui est de la construction ergative, aussi essent ielque la présence d'un ergatif. Dans le système grammatical des langues ibéro-caucasiennes l'ergatif et l'accusatif s'excluent : c'est en cela que réside pour ces langues la carac téristique de la construction ergative qu'on devrait appeler construction sans accusatif du verbe transitif 2. Le rôle que joue l'objet (du point de vue de la description systématique comme de celui de l'histoire) justifie, comme on le verra plus loin, cette définition.

1. Extrait du recueil Ergativnaja konstrukcija predloienija v jazykax razliânyx

tipov (La construction ergative de la proposition dans les langues de types différents),

Leningrad, 1967, pp. 10-32.

2.

Ce qu'on appelle l'accusatif dans la langue udi (dans le N.-E. du Caucase,

N. du Tr.) qui est, comme l'ont montré les travaux spécialisés (V. N. Panôvidze), une variété du datif, caractérise davantage l'aspect actuel de cette langue que la construc tionergative en général.

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La construction ergative sort du cadre de la linguistique particul ièredes langues où elle fonctionne actuellement et devient un problème de linguistique générale dès qu'on avance l'hypothèse de son existence

dans l'histoire des langues indo-européennes (Uhlenbeck, Vaillant); l'erga- tif, alors, cesse d'être considéré comme un trait structurel propre unique mentà un groupe déterminé de langues. L'intérêt que présente la cons truction ergative du point de vue de la linguistique générale se trouve renforcé dans la mesure où l'on pose le problème des relations, sur le plan historique, entre les constructions ergative et nominative (du point de vue général de la formation des constructions syntaxiques — possessive, dative, ergative, nominative). Cette direction de recherches est liée au nom d'I. I. MeSCaninov qui s'était fixé pour but l'étude du développement stadial du langage à partir des faits de syntaxe. La construction ergative n'intéresse pas la linguistique générale seulement du point de vue de son origine, de sa formation. L'analyse descriptive du syntagme où elle apparaît pose le problème de la nature grammaticale des éléments fondamentaux de la syntaxe : prédicat, sujet, complément direct, et du caractère de leurs relations mutuelles sur le plan syntaxique. Ce problème a enfin des implications philosophiques. Les concepts fondamentaux de la syntaxe : « sujet », « prédicat », « proposition » ont

été, comme on le sait, empruntés à la

n'a pas, il est vrai, de correspondant en logique mais dans la mesure où il s'oppose au sujet, il relève du domaine de la théorie de la connaissance. La logique du jugement selon Aristote se ramenait en fait à l'interpréta tionintellectuelle des faits du langage et tendait à être finalement une qualification grammaticale des concepts logiques. C'est ce qui a permis à F. Mauthner de dire que la logique d'Aristote aurait eu un tout autre visage si Aristote n'avait pas parlé le grec, mais la langue des Indiens Dakota 3! Le fait même que la « logique » dépendait ainsi du « grammat ical» aurait dû avoir pour conséquence que le traitement original des concepts de « sujet » et d' « objet » dans les langues à construction erga

tive devînt l'objet de réflexions philosophiques. Que cela fût possible, le travail de H. Holz 4, intéressant moins par la façon dont il résout le pro

logique

Le mot « complément »

blème

que par le fait même qu'il le pose, en apporte le témoignage. Dis

tinguant

trois formes du « logos » linguistique représentées par le grec,

le chinois et les langues à construction ergative, l'auteur accorde à cette dernière une place suffisante, utilisant pour cela des travaux soviétiques. Nous examinerons donc la construction ergative — c'est-à-dire la construction de verbes transitifs sans accusatif — dans les langues ibéro-

caucasiennes. Parmi les langues d'autres groupes le basque présente une construction identique 5 Au préalable, je dirai quelques mots des variantes présentées par

3. F. Mauthner, Beitrûge zu einer Kritik der Sprache, Bd III, Stuttgart-Berlin, 1902,

p. 4. 4. H. H. Holz, Sprache und Welt, Problème derSprachphilosophie, Frankfurt am Main, 1953.

5. Sur la construction ergative du basque, cf. R. Lafon, L'expression de l'auteur

de l'action en basque, BSL, 1960, t. 55, pp. 186-221; A. Martinet, La construction erga tive et les structures élémentaires de l'énoncé, Journal de psychologie normale et patho logique, 1958, pp. 377-392.

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cette construction et ses éléments dans les langues ibéro-caucasiennes. Le verbe transitif s'y conjugue de manières différentes. 1° II peut être modifié selon les classes grammaticales de l'objet : avar :

v-ecana, j-ecana, b-ecana, r-ecana : (il) a loué un homme (v), une femme (/), un cheval (b), un complément au pluriel (r). (Le sujet, ni sa personne, ni sa classe, ni son nombre ne sont exprimés dans les formes du verbe trans itif).

2° Le verbe transitif peut se conjuger : a) selon les personnes du

sujet seul; b) selon les personnes du sujet et de l'objet. Le premier type est celui de la langue udi; le second est représenté par le géorgien et les autres langues kvartèles, les langues adyghé (ou tcherkesses). Cf. géorgien :

v-ake (je l'ai loué), g-ake (je t'ai loué), ake (tu l'as loué), m-ake (tu m'as loué); ako (il l'a loué); g-ako (il t'a loué); m-ako (il m'a loué). 3° Le verbe transitif peut se conjuguer selon les classes de l'objet et les personnes du sujet, ou selon les classes et personnes de l'un et de l'autre. Exemple : l'abkhaze, le làk\ le dargwa, le bats. 4° Le verbe transitif peut ne pas se conjuguer, ni selon les classes, ni selon les personnes; exemple le lesghien. On peut admettre que ces différents types de conjugaison se rap

portent

à des niveaux chronologiques différents : conjugaison selon les

classes, conjugaison selon classes et personnes, conjugaison personnelle représentent des niveaux successifs; la conjugaison du lesghien, sans classes ni personnes, témoigne d'un état pour lequel la conjugaison par classes avait disparu et la conjugaison personnelle ne s'était pas encore constituée. Pour les noms liés au verbe transitif, le cas de l'objet proche est par tout le même. Le nominatif, marqué ou non, reste la même unité morphol ogique indépendamment du fait qu'il ait une forne particulière ou non. A la différence de ce cas, celui du sujet réel, en tant qu'unité mor phologique, n'est pas identique pour les différents groupes de langues ibéro-caucasiennes; des différences peuvent parfois apparaître dans les langues d'un même groupe. Selon la place occupée dans le système casuel on distingue : Yergatif autonome (terme introduit par I. I. MeSôaninov) et Yergatif cumulant les fonctions d'un autre cas. L'ergatif représente une unité du premier type en géorgien et en zane (encore appelé mingrélien, à l'ouest de la Géorgie, N. du Tt.). Il cumule les fonctions de l'instrumental en avar, en dargwa, en udi, en tchétchène, en Ingouche, du datif en adyghé, et en kabardi, du locatif en lesghien, du transformatif en svane (Géorgie occidentale) et du génitif en lak\ En bats pour les noms désignant des êtres humains, l'ergatif a une forme différente de l'instrumental (formant s), pour ceux qui désignent les choses la forme de l'instrumental (v) joue le rôle de l'ergatif.

(R. R. Gagua.)

Pour les pronoms personnels de la première et de la seconde per dans une série de langues du Daghestan, le nominatif et l'ergatif

sonne,

ne sont pas différenciés, lak \ na (je), ina (tu); udi J zu (je), un (tu), etc., peuvent être sujet aussi bien avec les verbes intransitifs qu'avec les transitifs. Une situation analogue s'est conservée à titre de reliquat pour les pronoms de première et deuxième personnes du pluriel dans certains

Ill

parlers avar : en godoberi, en andi, les nominatifs (lre pers. din jden; 2e pers. :

minjmen), cumulant les fonctions de l'ergatif, montrent que dans les dia lectes avar la non-différenciation du nominatif et de l'ergatif est un phénomène archaïque. En géorgien, en zane et en svane, pour les pronoms des deux premières personnes (singulier et. pluriel) le nominatif (plus exactement la forme primitive) cumule les fonctions de l'ergatif et du datif : géorgien : me (je),

> èkin

tkwan (

l'ergatif n'a reçu de forme particulière, différente du nominatif.

sen (tu), ôwen (nous), tkwen (vous); zane : ma, si, tkun (

> éki),

> tkwa); svane : mi, si, naj, sgjaj. Dans aucune de ces langues

En vieux géorgien,

dans les documents des ixe

et

xe

siècles, on

observe des faits analogues pour les noms propres : Abraam ëva Isaak (Abraham engendra Isaac), au lieu de la tournure attendue (d'après les noms communs) : Abraam-man Isaak-i; qo kac ert inms (il y avait un homme à Jérusalem); M ovals dedakac ert (s). (Ici vient une femme); Jovane

(s) sascaul (o) arajqo (Jean n'accomplit pas de miracle) 6. Le cas indéfini remplit ici les fonctions de nominatif et d'ergatif

car les noms propres n'avaient pas besoin de cette détermination qu'ap

portaient

(-i) : dans le premier cas le pronom de troisième personne (à l'ergatif :

man / il) et dans le second, la particule pronominale i (cf. igi / celui-là). Dans les langues adyghé, les pronoms des deux premières personnes ne distinguent pas le nominatif de l'ergatif, comme les pronoms corre spondants des langues kvartèles. Pour ce qui est des noms de personnes, ils ne reçoivent une formation particulière qu'à titre facultatif. On doit d'ailleurs noter que les formes du nominatif et de l'ergatif, dans ces langues, ne sont rien d'autre que les formes déterminées des noms. Si dans la déclinaison des noms personnels de certaines langues ibéro-

caucasiennes, et en particulier des pronoms des deux premières personnes, on constate des survivances d'un état archaïque, en abkhaze il s'est jus

qu'à

à-dire les cas affectés d'une charge syntaxique, n'ont pas encore de fo rmation particulière : ce sont les formes verbales qui expriment les rapports correspondants. Conclusion : pour ce qui est du cas du sujet réel des verbes transitifs, on trouve dans les langues ibéro-caucasiennes des états qui caractérisent des niveaux chronologiques différents; il s'ensuit que l'ergatif, sa formation, sa place dans le système casuel, sa liaison syntaxique avec le verbe, se présentent différemment. Il convient à cet égard d'envisager la sphère d'emploi de l'ergatif pour les verbes transitifs. Le principe de base (l'ergatif est le cas du sujet réel des verbes transitifs) demande quelques précisions. Dans la major ité des langues ibéro-caucasiennes (en particulier au Daghestan, en adyghé, etc.), le sujet réel se met à l'ergatif pour tous les temps. La cons truction ergative est la seule, syntaxiquement pour les verbes transitifs.

apparemment les formants de l'ergatif (-man) et du nominatif

présent conservé un état tel que le datif, le génitif et l'ergatif, c'est-

En géorgien moderne, de même qu'en svane, elle n'est employée que pour le second groupe temporel, celui du passé fondamental (ce qu'on

6. I. ImnajSvili, Vopros o neoformlennom padeïe v sobstvennyx imenax (Le cas indéf

inidans les noms propres), Travaux de FInst. péd. de Tbilissi, III, 1943, pp. 269-289.

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appelle l'aoriste); dans le groupe du présent, le sujet du verbe transitif se met au nominatif, l'objet proche au datif; la construction nominative — avec un datif de l'objet, proche de l'accusatif — remplace la construc

tionergative. L'analyse des données du vieux-géorgien a montré que cette cons truction nominative des verbes transitifs est un phénomène secondaire :

elle a coïncidé avec le processus de formation des temps; à un stade plus ancien de l'évolution des formes de conjugaison, lorsque dans les formes des paradigmes on distinguait un aspect duratif et un aspect momentané,

le sujet des verbes transitifs se mettait uniquement à l'ergatif

comme

c'est encore le temps pour les langues ibéro-caucasiennes des montagnes. Ce n'est que secondairement que le géorgien a divergé de ces langues 7. On pourrait penser que cet état ancien s'est conservé dans l'un des dialectes zanes, le tchane; ici le sujet des verbes transitifs est à l'ergatif pour. tous les groupes temporels du verbe (présent, passé fondamental, résultatif), et l'objet proche au nominatif. En fait, ce phénomène est secondaire et résulte d'un processus d'identification, ce qui est évident au temps du troisième groupe (résultatif) avec formation périphrastique des bases de conjugaison. A l'origine il y avait différenciation entre les constructions ergative, nominative et dative. On trouve encore la cons truction nominative et la construction dative de nos jours, sporadique ment,pour les verbes transitifs tchanes. Ceci est révélateur : égal ne veut pas dire identique. Le problème de l'identité — et dans l'analyse descrip tivedes faits linguistiques, et du point de vue de la dynamique de l'évolu tion— reste un problème difficile. Dans le dialecte tchane, il s'est produit une unification sur l'axe vertical. L'unification existe aussi dans un autre dialecte zane — le mingrélien — mais avec des résultats différents : les trois constructions

(nominative, ergative, dative) des verbes transitifs s'y sont conservées comme en géorgien et en svane. Mais au groupe du passé fondamental (aoriste) la construction ergative s'est étendue aux verbes intransitifs et même à ceux qui n'ont pas de complément d'objet : deebadu (il est né),

miirdu (il a grandi), gegmitiru (il a changé), doyuru (il est mort) demandent leur sujet à l'ergatif ; cette construction est devenue la seule possible pour tous les verbes au deuxième groupe temporel (présent fondamental) 8. D'ailleurs certains cas d'emploi de l'ergatif avec des verbes intrans itifs(au 2e groupe de temps) ont également été observés dans des dia

lectes

de la Basse- Imérétie, où l'on retrouve des strates zanes, de tels cas sont

également fréquents. Telles sont les données de base (pour les langues ibéro-caucasiennes)

géorgiens, en particulier en kartli (V. Topurija); dans le dialecte

7. Arn. Cikobava, Problema ergativnoj konstrukcii v iberijsko-kavkazskix jazykax-

I Istoriâeskoe uzaimootnoëenie nominativnoj i ergativnoj konstrukcij po dannym drevne gruzinskogo literaturnogo jazyka (Le problème de la construction ergative dans les langues ibéro-caucasiennes. I. Relations mutuelles sur le plan historique entre les constructions ergative et nominative du vieux géorgien littéraire), Tbilissi, 1948, pp. 129-148. (En géorgien. Résumé en russe.) Id. dans Inf. de l'Ac. des Sciences de VU.R.S.S. (Sect. litt. et 1.), t. VII, fasc. 3, 1948, pp. 221-234.

8.

Arn. Cikobava, Grammatiéeskij analiz âanskogo dialekta (v sopostavlenii s

megrelskim (Analyse grammaticale du dialecte tchane, par comparaison avec le ming

rélien), Tbilissi, 1936, p. 221.

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relativement à la construction ergative et à ses éléments r verbe transitif, cas de l'objet direct, cas du sujet réel, ergatif. Bien des travaux ont été consacrés à cette question. Le problème a été envisagé essentiellement sur le plan de l'explication historique :

qu'est-ce que l'ergatif —• un cas direct ou non? Quelle est la nature du verbe transitif dans cette construction? Doit-on le considérer comme actif, passif ou neutre? Est-ce que l'apparition de la construction ergative doit être rapportée à des raisons de psychologie générale, en particulier à des raisons idéologiques, ou bien est-elle d'ordre proprement linguistique? On a accordé moins d'attention à l'analyse de la construction erga tive sur le plan de l'analyse descriptive. Dans le cadre de cet article, on ne peut aborder la question que du point de vue des principes généraux représentés par telle ou telle concept ion. Nous traiterons brièvement la construction ergative sous son aspect proprement syntaxique, c'est-à-dire du point de vue de la structure syn taxique du syntagme correspondant (et non quant à l'analyse du sens de l'expression examinée). Historiquement la forme d'un mot se cristallise dans un syntagme :

en d'autres termes la morphologie dépend génétiquement de la syntaxe. Sur le plan de l'analyse descriptive, la morphologie forme la base de la syntaxe, la structure du syntagme est déterminée par les particularités de celle des mots qui en font partie. Il suffît de prendre pour exemple le concept syntaxique d'« objet direct »; c'est l'accusatif qui lui sert de corrélatif sur le plan morphologique. Or, l'accusatif est étranger au système des langues ibéro-caucasiennes. Est-il légitime d'employer le concept d'« Objet direct » dans la syntaxe des langues dont la morphologie exclut par principe l'existence d'un accu satif dans le système casuel? La réponse sera négative si l'on considère la syntaxe comme la théorie de la structure du syntagme dans la langue en question, si la syntaxe est destinée à tenir compte des particularités de la structure du syntagme comme la morphologie le fait pour les particu larités de la structure du mot (ou comme la phonétique d'une langue concrète établit le stock des phonèmes en partant des particularités de la langue en question). Personne ne pourrait entreprendre de déterminer le nombre des phonèmes vocaliques de l'avar en partant du stock phoné- mique de l'anglais! La linguistique historico-comparative a engendré la phonétique, créé l'étymologie scientifique, posé les bases de la morphologie comme théorie des modifications du mot, mais la syntaxe en est restée à ses cadres uni versels.

Naguère, la morphologie également tendait à se fonder sur des catégories que l'on estimait obligatoires dans n'importe quelle langue, ou bien indispensables pour une grammaire abstraite considérée comme un art. Les premières grammaires du géorgien de Z. Sansovani (1737) et d'Antoine Bagrationi (1767) pensaient pouvoir parler de quatre genres (masculin, féminin, neutre et commun) alors que le géorgien ignorait cette catégorie grammaticale : la langue ne faisait pas cette distinction mais la grammaire l'exigeait! Par la suite, on fit figurer l'accusatif parmi les cas alors qu'il était

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impossible de dégager la flexion correspondante. « L'accusatif ne se dis

tingue

pas du nominatif », écrivaient les auteurs de grammaire géor

gienne

: il ne

se distingue pas

par la forme mais il existe en tant que

cas

autonome! Lorsque Antoine Bagrationi se fut convaincu qu'une gram maire pouvait fort bien exister sans accusatif (à l'exemple des grammaires

du français et de l'italien), il fit la remarque suivante : il n'existe pas de marques grâce auxquelles on pourrait mettre en évidence un accusatif

en géorgien,

et

« on

ne

pourra

le faire venir de force! ». Malgré

cette

tirade, l'accusatif subsista dans la grammaire de 1767. Et ce cas fantôme continuera de figurer dans les grammaires de géorgien pendant un bon siècle. C'est seulement vers 1880 qu'elles se libérèrent de cette création artificielle. Parler de « complément direct » dans la syntaxe des langues ibéro- caucasiennes est aussi dénué de fondement que l'était en son temps la tentative pour dégager parmi les cas un accusatif. Actuellement, on ne trouve plus d'accusatif dans la grammaire des langues ibéro-caucasiennes. Mais l'« objet direct » continue de se maintenir dans la syntaxe de ces langues en dépit des indications fournies par la morphologie : la syntaxe ne tient pas compte de cette dernière. Dans sa monographie Du caractère passif du verbe transitif dans les langues du Caucase 9, H. Schuchardt a estimé nécessaire de proposer les termes « sujet réel » « objet réel », comme concepts de base à signification univoque (à la différence des concepts « sujet grammatical », resp. « sujet psychologique », « objet grammatical », dont la signification est loin d'être sans équivoque chez les différents auteurs). Le concept de « sujet réel » ne suscite pas des interprétations variées. On ne peut dire la même chose du concept d'« objet réel »; il peut y en avoir plus d'un : r. Brat poslal syna k sosedu ((Mon) frère a envoyé (son) fils chez le voisin) : syna et k sosedu sont deux objets réels, mais la transitivité du verbe ne concerne que le premier : poslal syna. C'est pourquoi il semble plus exact de désigner cet objet par l'adjectif « proche », comme on le trouve chez F. Mùller 10. Le sujet réel et l'objet proche, grâce au verbe transitif, s'associent dans un système à trois termes. Géorg. : Monadirem mokla datw-i (russe :

Oxotnik ubil medvedja) (fr. Le chasseur a tué l'ours) permet quant au sens une division en deux couples : le chasseur a tué — a tué l'ours. Dans la phrase russe l'accusatif de l'objet direct (medvedja) dépend syntaxiquement du verbe ubil; à son tour ubil — son genre, son nombre — dépend du sujet oxotnik. La dépendance syntaxique est unidirectionnelle :

sujet -> prédicat -> objet direct (complément direct). La dépendance syntaxique met en évidence une certaine gradation des membres du syntagme : graphiquement elle est peut être exprimée sous forme de trois paliers :

Oxotnik

ubil > medvedja l'objet direct et le sujet sont polaires quant à leur rôle syntaxique. Dans la phrase géorgienne de même signification, la liaison syn-

9. H. Schuchardt, Uber den passiven Charakter des Transitivs in den Kaukasischen

Sprachen, Wien, 1895.

>

10.

F. Mtiller, Grundriss der Sprachwissenschaft, III, Wien, 1885.

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taxique entre les mots est bi-directionnelle, montante et descendante :

du verbe vers les noms, d'une part, des noms vers le verbe d'autre part :

Monadire-m (erg.) mokla datw-i (nom.). C'est le verbe transitif qui est déterminant car c'est de lui que dépendent non seulement le cas de l'objet proche (datw-i, l'ours, nom.) mais dans une mesure égale celui du sujet réel (monadire-m, le chasseur, erg.). L'élément directeur du syntagme est le verbe transitif, les noms en sont des éléments dépendants Mais la liaison syntaxique des mots, des éléments de la construc tionergative ne s'arrête pas là. Le verbe à son tour dépend des noms :

le verbe transitif change selon la personne du sujet et selon celle de l'ob

jet proche : mo-kl-a : il l'a tué; mo-kal-i (tu l'as tué); mo-v-kal-i (je l'ai

tué); ici,

troisième personne; mais si l'objet change de personne, on a, à côté de

mo-kl-a (il l'a tué) mo-g-kl-a (il t'a tué); mo-m-kl-a (il m'a tué)

c'est la personne

du sujet

qui a

changé, l'objet restant à la

le nombre

total des formes subjecte-objectives du verbe transitif, rien qu'au sin gulier, est de 7 (au lieu de 3 pour la conjugaison subjective des verbes i.-e.); si l'on tient compte de toutes les unités paradigmatiques d'un temps au singulier et au pluriel on arrive à 18 formes La dépendance des éléments de la construction ergative se manif este dans deux directions : du verbe transitif vers les noms (le verbe régit les cas des noms) et des noms vers le verbe transitif (les personnes des noms — sujet et complément proche — étant marquées dans la conjugai sondu verbe). Une dépendance en deux directions au lieu d'une dépen dance univoque, voilà la base syntaxique de la construction ergative Cette dépendance, cette liaison bi-directionnelle, nous la nommons coordination. Le noyau syntaxique — le verbe transitif, le membre rel ativement dominant, constitue le coordonné fondamental, le sujet et le complément proche — les coordonnés (grand et petit). C'est en cela que réside l'originalité fondamentale du syntagme ergatif, de sa structure syntaxique. Cette originalité, comme on l'a dit, est fondée sur la conjugaison subjecto-objective du verbe transitif; les formes relatives, bi-personnelles — pour la morphologie — constituant la

prémisse et la liaison bi-directionnelle la conséquence11. Ce qui vient d'être dit à propos de la construction ergative en géor gien vaut entièrement pour les autres langues kvartèles (zane, svane) et pour toutes les langues à construction ergative et à conjugaison per sonnelle, subjecto-objective, du verbe (p. ex. pour les langues adyghé). Dans les ouvrages spécialisés on a noté l'importance du rôle syntaxique joué par l'« objet direct » dans cette construction dont il devient le « membre principal » : l'« objet direct » rattrape, semble-t-il, le sujet dans ses droits syntaxiques. Ce faisant, on perd de vue le fait que dans la construction ergative, c'est le rôle syntaxique du sujet qui se trouve abaissé (ou du moins incomparablement réduit par rapport à ce qu'il est dans les langues i.-e.). Il est quelque chose de plus important : dire que l'objet direct a vu ses droits syntaxiques s'accroître alors que le sujet, au contraire, a vu

11. Arn. Cikobava : 1° Le problème de la proposition simple en géorgien : à propos

du sujet et du complément en vieux-géorgien, Tbilissi, 1928, pp. 280-287 (en géorgien). 2° Analyse grammaticale du dialecte Tchane (Laze), Tb. 1936, p. 225 (en géorgien).

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les siens se réduire, c'est en fait se placer du point de vue de la situation existant dans les langues indo-européennes, c'est-à-dire effectuer une comparaison avec le verbe transitif à conjugaison subjective personnelle, tel qu'il apparaît dans ces langues. Tout autre est la situation si l'on tient compte du processus qui a abouti à la constitution de la conjugaison personnelle dans les langues ibéro-caucasiennes : la conjugaison personnelle subjecto-objective des verbes transitifs tire son origine de la conjugaison classo-objective de ces verbes : dans la conjugaison du verbe, on ne tenait aucun compte de la personne (ni de celle du sujet, ni de celle de l'objet), le verbe se conju guait selon la classe grammaticale du sujet (s'il s'agissait d'un verbe intransitif), de l'objet (si le verbe était transitif) Ainsi le verbe transitif était « objectif ». Les formes subjectives du verbe transitif ne sont apparues que plus tard : il s'agissait des formes personnelles du sujet, le processus de formation des formes personnelles marque l'apparition de formes subjectives chez le verbe transitif. Par conséquent, du point de vue de l'évolution historique, ce n'est pas le rôle de l'objet proche qui a grandi dans le syntagme transitif de géorgien, ce n'est pas la position syntaxique du sujet qui s'est affaiblie :

au contraire le sujet réel du verbe transitif a trouvé son expression dans les formes du verbe; de rien (dans la conjugaison selon la classe), il devient quelque chose qui est en corrélation avec l'objet proche (dans la conjugai sonclasso-personnelle et la conjugaison personnelle) non seulement par le sens mais également d'un point de vue grammatical; le rôle syntaxique du sujet réel grandit avec l'évolution même des principes de la conjugai sonet la formation d'une conjugaison personnelle La conjugaison selon la classe s'est conservée jusqu'à maintenant dans le groupe avar-andi-dido, ainsi qu'en tchechène, en ingouche, en artchine, en tsakhouri et en routoul. La conjugaison classo-personnelle — stade intermédiaire — se présente en lakhe, en dargui, en tabasaran et en abkhase. Quant à la conjugaison personnelle — subjecto-objective, elle fonctionne comme cela a déjà été dit dans les langues kvartèles, en adyghé, en kabarde et en ubikh. En udi, la conjugaison personnelle est strictement subjective : le verbe transitif comme le verbe intransitif se conjugue uniquement selon les personnes du sujet. C'est le dernier chaînon de l'évolution : le verbe transitif ne dépend que du sujet. Dans la conju gaison selon la classe, le verbe transitif ne connaît que des formes objectives. Dans la conjugaison unipersonnelle de l'udi, le verbe transitif ne connaît que des formes subjectives : l'objet n'est pas exprimé dans le verbe. Il n'est pas possible, dans le cadre de cet article, de passer en revue les particularités structurelles du syntagme ergatif selon les différents types de conjugaison qu'on vient de voir, même en restant dans les dimens ions dans lesquelles nous nous sommes maintenus en analysant cette construction en géorgien. Il convient toutefois de souligner ce qui suit :

dans tous les types de conjugaison il est un point qui reste fixe : le cas du sujet dépend du verbe. Et c'est du verbe transitif que dépend l'emploi du nominatif pour l'objet proche. Ainsi dans une direction de la liaison syntaxique — la dépendance des noms par rapport aux verbes — il n'existe pas de divergences essentielles. En ce qui concerne l'autre direction — le verbe dépendant des noms

117

entrant dans la construction ergative, — les divergences peuvent" aller plus ou moins loin. Les formes classo-personnelles du verbe transitif manifestent des rapports du même genre que ceux que connaissent les verbes transitifs ayant une conjugaison personnelle subjecto-objective. La conjugaison personnelle subjective en udi ignore toute relation

de dépendance entre le verbe et l'objet (la personne de ce dernier ne se

reflète pas dans les formes verbales)

dantnormal : il est régi par le verbe mais n'influe pas sur ce dernier. C'est un complément et non un terme coordonné. Le sujet réel à l'ergatif, qui dépend casuellement du verbe transitif, détermine les formes personnelles du verbe, l'ergatif étant représenté dans le verbe par les mêmes formants que le nominatif. La liaison syn taxique bi-directionnelle qui caractérise le syntagme ergatif ne s'est conser véeici que dans une partie des relations mutuelles existant entre le verbe et le sujet réel.

L'objet proche est un nom dépen

C'est une situation radicalement différente qui

apparaît dans le

système ergatif lorsque le verbe transitif a une conjugaison uniquement objective selon la classe (comme c'est le cas, p. ex. en avar). Le cas du sujet réel et celui de l'objet proche y sont déterminés, comme en udi, par le verbe. En ce qui concerne la dépendance du verbe par rapport aux noms, il existe ici un nom qui trouve son reflet dans le verbe, mais ce nom est l'objet proche : les formes du verbe transitif indiquent la classe gram maticale de l'objet proche; le sujet réel n'est pas reflété dans la forme verbale. Si dans le syntagme ergatif udi, l'objet proche est apparu seulement comme un membre dépendant du syntagme, en avar c'est le sujet réel qui se trouve dans cette position, il se met à l'ergatif comme le demande le verbe transitif. Le sujet réel à l'ergatif n'est pas davantage exprimé dans le verbe que ne l'est l'objet proche dans le verbe transitif udi ou le complément direct dans les langues i.-e. C'est ce qui a amené le célèbre spécialiste des langues du Caucase P. Uslar à déclarer que l'objet proche était le sujet, à faire du sujet réel à l'ergatif un complément indirect et du syntagme ergatif une tournure

passive : la phrase avar Insuca au bosana ((Le) père (un) cheval a acheté) est pour Uslar équivalente sur le plan syntaxique de la tournure russe LoSacT kuplena otcom ((Le) cheval (a été) acheté par le père). On voit alors clairement pourquoi le verbe s'accorde avec l'objet réel au nominatif

( —

:

I et

non avec le sujet réel à l'ergatif (otcom —

le père) : l'ergatif

est un instrumental, un complément indirect, et il est naturel que le verbe ne s'accorde pas avec lui. On comprend également pourquoi il n'existe pas d'accusatif dans la déclinaison des langues de ce genre; dans une langue où il se présente un verbe transitif de structure passive, il n'y a pas de place pour un accusatif; l'absence de la voix active rend imposs iblel'accusatif Pour terminer cette mise en évidence des caractéristiques générales de la construction ergative sur le plan de l'analyse descriptive, nous nous

118

sommes fixés pour but de rendre saisissable toute l'actualité des questions qui attendent d'être étudiées et dont la solution est, pour une part non négligeable, rendue difficile par la confusion que l'on constate lorsqu'on veut établir les tâches de la syntaxe, sa place au sein des disciplines li

nguistiques,

stylistiquej d'une part, et la définition des concepts fondamentaux de la

syntaxe, d'autre part.

relations mutuelles avec la morphologie et la

en particulier ses

Le cas du sujet réel et de l'objet proche dans le syntagme ergatif sont inhabituels (du point de vue de la structure nominative des langues

i.-e.); ceci est dû à la particularité du verbe transitif : l'ergatif (RS) et le nominal (RO) sont l'expression syntaxique externe des particularités pré sentées par la morphologie du verbe transitif. On peut les observer dans l'absence de cas formalisés (p. ex. en abkhaze, en vieux-géorgien, lorsque

l'objet et le sujet sont des noms propres, comme

Les particularités du verbe transitif ne trouvent pas d'expression exté rieure (dans les cas des noms). Mais ces particularités de la conjugaison demeurent. La possibilité qu'une construction ergative existe sans le cas ergatif souligne ce fait que le centre de gravité revient au verbe, à ses particularités. L'originalité du verbe transitif est comprise différemment selon les différentes conceptions. Le verbe transitif dans la construction ergative est passif de par sa nature — telle est la thèse de base de la conception de la « passivité ». Le verbe transitif est de par sa nature actif — affirment ceux qui ont le point de vue opposé, les défenseurs de l'« activité ». Le verbe transitif du syntagme ergatif ne peut être dit actif ou passif puisqu'il ne distingue pas ces deux voix. La base du verbe transitif est neutre, indifférente, du point de vue de la voix. La base verbale est proche de la base nominale et faiblement différenciée — telle est la thèse fondamentale de la conception de la neutralité du verbe transitif.

on l'a

vu

plus haut).

P.

Uslar, F.

Muller, H.

Schuchardt, N.

Marr et, partiellement,

I. Me£5aninov ont défendu la thèse du caractère passif du verbe transitif. Les points de départ sont différents ainsi que le matériel analysé, mais la conclusion est la même : le verbe transitif est passif et l'ergatif est un

cas indirect. P. Uslar a présenté pour la première fois sa théorie dans sa monog raphie La Langue tchétchène (1862) et l'a argumentée l'année suivante dans une autre monographie La Langue avar. Dans cette langue comme en tchétchène, l'ergatif cumule les fonctions de l'instrumental (P. Uslar le nomme d'ailleurs « instrumental »). Le verbe ne s'accorde pas avec

l'ergatif. Par contre, il s'accorde avec l'objet au nominatif. C'est cet él

ément

s'accorde avec l'objet au nominatif et c'est justement ce dernier qui sert de sujet; il ne peut s'accorder avec l'ergatif car l' ergatif est un cas indi rect 12.

Uslar soumet d'abord à son analyse la construction au datif (Dije v-o

leula emen : « J'aime (mon) père » (litt. « A moi est aimé le père) puis celle à l'ergatif :

Dica razi hav-ula emen (Je rends content (mon) père).

syntaxique qui constitue le point de départ : le verbe transitif

12.

P.

119

Le syntagme ergatif est donc ramené à la forme passive des langues i.-e. Si le verbe transitif s'avère passif, c'est donc que tous les verbes doivent être considérés comme passifs et moyens : telle est la conclusion à laquelle aboutit P. Uslar 13. Le problème était résolu pour le verbe transitif dont les formes ne s'accordent qu'avec un seul nom : c'est le cas du verbe transitif à accord uniquement selon la classe du tchétchène et de l'avar. On n'aurait pas pu cependant réussir à ramener à la forme passive la construction du verbe transitif à conjugaison subjecto-objective (disons en adyghé, en kabarde ou en géorgien). Mais Uslar n'eut pas l'occasion de s'occuper de ces langues. Cependant, des difficultés analogues ont surgi avec l'étude du lake :

dans cette langue (à la différence du tchétchène et de l'avar), le verbe peut refléter morphologiquement deux noms : l'un par un préfixe — marque de classe, l'autre par un suffixe — indicateur de personne. On ne peut ramener un tel syntagme à la construction passive des langues i.-e. : la voix passive dans ces langues n'est liée syntaxiquement qu'à un seul nom. On vit alors P. Uslar commencer à parler des formes actives du verbe transitif en lak : le syntagme ergatif du lak contient tantôt les formes actives, tantôt les formes passives du verbe transitif. Mais la base du verbe transitif est la même à toutes les personnes et pour toutes les classes grammaticales : comment peut-elle changer selon la voix dans les limites d'un seul temps (dans le cadre d'une seule base de conjugaison)? A propos des verbes transitifs tchétchène et avar P. Uslar a écrit que par leur nature même — passive — ils excluent l'existence d'un accusatif. P. Uslar considère comme actives certaines formes du verbe transitif lake, mais l'on ne trouve pas pour autant d'accusatif : l'objet proche se met partout au nominatif. Que peut donc signifier, finalement, un verbe transitif passif dans une langue, si l'on ne peut découvrir dans cette langue de verbes transitifs actifs?

N. Marr a essayé de démontrer le caractère passif du verbe transitif

en se référant au géorgien. Dans cette langue le verbe transitif forme, à côté de la construction ergative, une construction au nominatif. D'autre part, on distingue d'une manière conséquente deux voix — active et passive. Ceci rend encore plus difficile la démonstration du caractère passif du verbe transitif.

P. Uslar avait construit sa conception en partant de la liaison syn

N. Marr fonde la sienne sur la morphologie du

nom : l' ergatif du

géorgien n'est rien d'autre, historiquement, qu'un datif : dans la mesure même où le système casuel du vieux-géorgien connaissait un datif, l'ergatif apparaît comme un datif pronominal, un datif archaïque. Mais la construction au datif existe, pour les verbes transitifs, dans le groupe des noms résultatifs : Spasalar-s (dat.) u-krebi-a laëkar-i (nom) (Au (Par le) général est rassemblée l'armée); le syntagme ergatif Spasalar-

taxique.

13.

Pour avoir plus de détail sur la conception d'Uslar et les objections présentées

par d'autres auteurs, cf. Le Problème de la construction ergative dans les langues ibéro- caucasiennes, II : Théories sur l'essence de la construction ergative (Tbilissi, 1961, pp. 131- 136). Nous notons ici le plus important.

120

man (erg.) kriba laskar-i (nom.) (Le général a rassemblé l'armée) n'est, selon Marr, rien d'autre qu'une variante archaïque de la même construc tiondative. Le verbe transitif de la construction ergative est considéré comme passif par son caractère. N. Marr essaie de découvrir les marques du caractère passif dans la structure du verbe : les suffixes du passé fonda

mental

(aoriste) sont déclarés formants du passif et ramenés aux parti

cipes passés du verbe auxiliaire passif. Cette formation synthétique est donc en fait, de par sa nature génétique, une formation descriptive (péri- phrastique). Dans sa Grammaire du vieux-géorgien littéraire, N. Marr ne se contente pas d'arguments d'ordre syntaxique et morphologique; il trouve une justification idéologique à la nature passive du verbe transitif : le sujet du verbe transitif, l'homme actif, était en même temps un sujet souffrant — la nature passive du verbe transitif reflète donc la situation sociale du sujet actif. Ce qui est caractéristique des travaux de N. Marr en tant que pen seur, c'est la disproportion entre les idées et les faits, le rôle prédominant accordé à la synthèse par comparaison avec l'analyse. Ce ne sont pas les faits chez lui qui fondent les idées; ils servent seulement à illustrer ces dernières; la richesse des idées rend ses constructions exceptionnellement intéressantes mais instables. « Sous la pression des faits nouveaux » la conception doit être remaniée. Les faits « nouveaux » n'avaient pas été primitivement pris en considération. La fragilité des constructions oblige leur auteur à en tenir compte. Bien des questions restent sans réponse dans la conception de N. Marr. Si le syntagme ergatif était passif, comment une voix passive a-t-elle pu se développer en géorgien (à partir de la base, d'ailleurs, du même verbe transitif) : trans. : da-cer-a (il a écrit), passif da-i-cer-a (il a été écrit, il s'est écrit)? Si l'ergatif n'est rien d'autre qu'un datif (archaïque), pourquoi l'erga- tif en géorgien est-il toujours exprimé par un suffixe : (da-cer-a : il l'a écrit; da-xat-a : il l'a dessiné), alors que le datif est toujours rendu par un préfixe (da-xu-ceri-a : il s'avère que cela a été écrit par lui; da-xu- xatav-s : il s'avère que cela a été dessiné par lui). Pourquoi l'ergatif doit-il, en géorgien, être considéré comme un datif? Selon lui parce que le pronom de la troisième personne man (il), qui est un ergatif, contient la voyelle a, les voyelles jouant le rôle de formants dans les langues japhétiques — cela découle de leur parenté avec les langues sémitiques où les consonnes constituent l'élément radical (elles sont « les porteuses de l'idée »), alors que c'est par les voyelles que sont rendus les formants (« les porteurs de limites »). La voyelle a, dans la déclinaison de l'arabe, est la marque du datif. On doit donc considérer man (il) comme un datif ainsi que les formes obtenues par addition de cet élément (kac-man : homme, spasalar-man :

général). Ainsi donc l'affirmation de base (man : datif) se fonde sur la thèse de la parenté du géorgien et des langues sémitiques, part du degré d'évolution atteint par la théorie japhétique lorsque Marr considéra qu'on devait trouver la clé permettant de résoudre les énigmes du géorgien dans

121

la structure des langues sémitiques : les faits japhétiques étaient inter prétés sur la base des faits sémitiques. En 1920, N. Marr avança la thèse selon laquelle l'élément japhétique dans la création de la culture méditerranéenne devait être considéré comme le premier chronologiquement, l'élément sémitique s' avérant plus

tardif. Dès lors, les rôles furent changés : ce n'était plus le sémitique qui devait fournir la clé permettant d'élucider les particularités - du japhé tique. L'édifice du caractère passif du verbe transitif en géorgien perdait toute assise, du point de vue même de la théorie japhétique. Pour H. Schuchardt, la raison du caractère passif des verbes transit ifsdans les langues du Caucase, c'était la place tenue dans le verbe par l'indicateur du sujet psychologique. L'utilisation de ce dernier comme concept de base entraînait le résultat suivant : les première et deuxième personnes du verbe transitif géorgien étaient considérées comme actives — elles étaient marquées par des préfixes — , la troisième comme passive, son indicateur étant un suffixe (cf. plus haut l'opinion d'Uslar sur le verbe transitif en lak). Ce qui est le plus précieux dans les travaux d'I. I. Me§5aninov, c'est a tentative pour dégager la succession, sur le plan historique, des cons

syntaxiques : nominative, ergative, dative-possessive, surtout

les deux premières; à l'égard des verbes transitifs le caractère second de la construction nominative trouve en particulier sa confirmation dans les témoignages du vieux-géorgien; nous avons déjà eu l'occasion d'exprimer cette opinion et également de souligner l'importance de la thèse avancée par I. I. Meêôaninov du point de vue de la linguistique générale 14. Le caractère actif de la construction ergative a été défendu par N. Fink et parmi les spécialistes soviétiques N. F. Jakovlev et S. L. Byxov- skaja. Cette thèse a été argumentée, dans un cas, par des considérations générales de caractère négatif — il ne pourrait y avoir dans les temps reculés de construction passive car la voix passive est apparue plus tard comme reflet de la situation sociale des éléments opprimés dans la société de classe (N. F. Jakovlev); dans l'autre, par la référence au contenu actif de l'ergatif : dans le formant de l'ergatif on souligne l'élément agissant, porteur, du principe actif (S. L. Byxovskaja). Mais si le verbe transitif est actif — tel qu'il apparaît dans les langues i.-e., en quoi réside l'originalité de la construction ergative, en particulier par quoi peut-on expliquer le fait que l'objet proche est mis au nominatif? En affirmant le caractère actif du syntagme ergatif on ne résout pas la question de l'originalité de la construction ergative, on l'escamote. C'est dans leur partie négative que les conceptions du caractère actif et du caractère passif sont les moins discutables : dans les langues ibéro-caucasiennes le verbe transitif n'est pas actif, mais on ne peut pas davantage le considérer comme passif. Le verbe transitif, qui ne distingue pas les voix en tant que système, ne peut être ni actif ni passif.

14. Arn. Cikobava. En géorgien : 1° Linguistique générale. II : Problèmes fonda

mentaux,

langues ibéro-caucasiennes, I, pp. 112-116, 128 (résumé en russe, p. 147).

tructions

Tbilissi, 1945, pp. 263-274; 2° Le Problème de la construction ergative dans les

122

On ne peut appliquer les attributs « actif » et « passif » au verbe transitif pour la période archaïque où la différenciation en voix n'était pas intervenue. Il est naturel de parler ici du caractère neutre, indifférent, des verbes transitifs — dans les langues ibéro-caucasiennes — , quant à la voix 15. En géorgien et dans les autres langues kvartèles les voix — active et passive — se distinguent pour former un système dans les deux groupes temporels : présent et passé fondamental (aoriste); mais dans le troisième groupe — passé résultatif — les verbes transitifs ignorent les voix.

En géorgien le verbe transitif au présent distingue passif et actif, et forme une construction nominative avec le sujet au nominatif et l'objet proche au datif. C'est une construction active. Quant à l'objet proche au datif, il est proche, par sa fonction, de l'accusatif. Au groupe des temps du passé fondamental les voix active et passive sont distinctes, mais non pour toutes les bases verbales : on ne forme pas

le passif lorsque l'action est tournée vers le

dessiné pour

Man

:

sujet (avec le

préfixe i

da-i-cer-a : il a

écrit pour soi, Man

da-i xat-a : il a

soi; Man-a-i-ëen-a :, il s'est construit, il a construit pour soi) : on sent encore ici que les voix ne sont pas différenciées, bien que le fait que les voix soient distinguées aux autres groupes influe sur de telles formations :

da-i-cera, selon le contexte, peut signifier : 1° II s'est écrit, il a écrit pour soi; 2° II s'est écrit, il a été écrit Pour les autres groupes de verbes la distinction des voix joue en géorgien. La construction ergatique s'y maintient comme survivance archaïque d'une structure antique, comme témoignage du décalage entre 1'- « évolution des : formes » et 1' « évolution du contenu » (cf. des cas analogues en morphologie : géorg. : m-zinav-s : je dors, j'ai envie de dormir (russe : spitsja); m-i-qvar-s : j'aime (russe : mne Ijubitsja); m-zul-s (je hais (russe : mne nenavistno)); m-ëur-s j'envie (russe : mne zavidno)); la première personne de l'individu . « dormant », , « aimant », « haïssant », « enviant », est exprimée dans le verbe par le formant d'objet : le préfixe m; le sujet réel, d'après les indications de la morphologie, est un objet. Le verbe transitif dans la construction ergative du géorgien, qui est en corrélation avec les formes du passif, devient actif en conservant la construction archaïque propre à l'état où la différenciation des. voix n'était pas encore intervenue. Et, partant des prémisses de la conception selon laquelle la construc tionergative est par nature neutre, il convient de répondre aux questions suivantes : quelle est la place de l'objet proche et du sujet réel dans le syntagme ergatif, pourquoi est-ce que c'est l'objet qui domine dans la morphologie du verbe transitif, quand et pourquoi l'ergatif, cas du sujet réel, ne trouve-t-il pas son reflet dans le verbe transitif? La construction ergative est ainsi nommée d'après le cas du sujet, inhabituel dans le système casuel des langues i.-e. Il est naturel qu'on ait essayé de comprendre le syntagme ergatif en élucidant le caractère de ce cas spécifique. En réalité l'ergatif se présente comme une grandeur mor phologique variable. La constante, c'est l'objet proche réel : cette gran-

15. Arn. Cikobava, Le Problème de la construction ergative

II, p. 168.

123

deur constante était déjà un élément indispensable du syntagme ergatif alors que le verbe transitif stable n'avait pas encore été élaboré. Lorsque l'objet proche était présent, le verbe était transitif, lorsqu'il manquait le verbe devenait intransitif. Des faits de ce type se sont conser vésà titre de reliquats dans nombre de langues ibéro-caucasiennes (p. ex. abhkaze : i-z-zaxwejt : cela je couds — verbe transitif, mais sans préfixe objectif : s-zaxwejt : je couds (en général) — verbe intransitif. La transi- tivité est génatiquement liée à l'objet proche. C'est pourquoi l'on doit considérer que le problème principal (selon la caractéristique des compos antsnominaux) est celui de l'objet proche — terme corrélatif constant, initialement nécessaire, de la transitivité du verbe 16. Conformément aux principes de la conjugaison selon les classes, le verbe transitif ne s'accorde qu'avec l'objet proche (mais nullement avec le sujet réel; ce n'est que par la suite que ce dernier a commencé à se refléter dans le verbe). La conjugaison selon les classes représente le stade le plus ancien dans l'évolution de la langue. La liaison de l'objet avec le verbe transitif est un phénomène antique qui est apparu alors que la transitivité ne

s'était pas encore stabilisée; le verbe transitif sans objet proche est devenu un verbe qualitativement différent (intransitif). La construction ergative s'est formée dans les conditions de la conju

gaison

Pourquoi la transitivité est-elle si étroitement liée avec l'objet? Apparemment en raison du faible degré de différenciation du nom et du verbe : les noms déverbatifs d'action et d'état, maintenant encore, s'orientent de façon différente : l'enfant pleure — les pleurs de l'enfant; l'oiseau vole — le vol de l'oiseau; cf. le tailleur confectionne un habit — la confection de l'habit; le charpentier construit une maison — la construction de la maison; la mère éduque (son) enfant — l'éducation de l'enfant. Les noms déverbatifs d'action tout en portant également des marques verbales sont plus proches des noms. Ils tendent vers le sujet de l'action s'ils sont formés à partir de verbes intransitifs (les pleurs de l'enfant — Genitivus

subjectivus) mais s'orientent vers l'objet s'ils sont formés sur des verbes transitifs (l'éducation de l'enfant — Genetivus objectivus). Dans la conjugaison selon les classes, le verbe transitif ne s'orientait que sur l'objet dont la présence déterminait sa transitivité. Si donc la construction ergative apparaît sur la base de la conjugai sonselon les classes — le verbe et le nom n'étant que peu différenciés — elle doit pouvoir exister dans toutes les langues si la condition en question est réalisée 17. Comme on l'a déjà dit l'ergatif s'est formé de manières diverses et

à des époques différentes. Peut-on considérer qu'il s'agit là d'un cas indi rect puisqu'il cumule les fonctions de cas indirects (instrumental, datif,

selon les classes.

16. Dans la mesure même où avec le temps les formants verbaux (de classes, de

Certains auteurs (Uhlenbeck, Vaillant) considèrent qu'il est possible pour

personnes) sont devenus des éléments organiques de la conjugaison, la transitivité

a

les langues i.-e., aux étapes les plus anciennes de leur évolution, d'interpréter le nomin atif comme un ergatif. Le nominatif aurait donc remplacé l'ergatif! Mais il faudrait alors admettre que l'accusatif était associé à l'ergatif!

commencé à se conserver malgré l'absence du nom correspondant.

17.

124

génitif)?. Mais si l'on adopte ce critère, il faudra également qualifier en premier lieu le nominatif de cas indirect; dans toutes les langues ibéro- caucasiennes sans exception le nominatif cumule en effet les fonctions de

l'accusatif, du cas de l'objet direct. Tous les cas (nominatif, ergatif, datif, génitif) seraient donc indirects (de la même manière que selon certaines conceptions on peut considérer que tous les verbes sont passifs). L'obs curité du sens linguistique de concepts comme «cas direct», «cas indirect», hérités de la grammaire philologique des Grecs et remontant aux repré

naïves des stoïciens 18 suscite de nouvelles difficultés.

sentations

Le problème de l'essence de l'accusatif en particulier n'a pas été éla

boré.

Dans ces conditions qualifier les cas de « directs » et d' « indirects » est dépourvu de valeur cognitive. Il est une seconde question qu'il convient de considérer comme plus essentielle : pourquoi le verbe ne s'accorde-t-il pas avec l' ergatif,, ni en tchétchène, ni en avar, ni en darghien, langues où l'ergatif cumule les fonctions de tel ou tel cas indirect, alors que le verbe s'accorde avec l'er- gatif indépendant (en géorgien, en zane)? On ne peut donc mettre sur le même plan 1' « ergatif cumulatif » — cas indirect, et 1' « ergatif indépen dant» — cas direct. En adyghé et en kabarde l'ergatif cumule les fonctions du datif mais est marqué dans le verbe par le formant m (âahm txdh-r ja-tx. « L'adol

escent

En udi l'ergatif cumule la fonction de l'instrumental : Yar «fils » (erg. Yar-eri), Cubux « épouse » (erg. ùubuxon),.\e verbe avec cet ergatif s'accorde de la même manière qu'avec le nominatif; les deux cas sont indiqués par le même formant. Les ergatifs cumulatifs de l'adyghé, du kabarde, de l'udi, sont expri mésdans le verbe comme l'est l'ergatif indépendant du géorgien. D'ail leurs dans cette langue, au pluriel des noms, l'ergatif ta cumule les fonc tions du génitif et du datif; dans le verbe il s'exprime comme l'ergatif indépendant (cf. erg. cumul. : Zmata tkwes et erg. indép. : Zmebma tkwes « les frères ont dit »). Dans toutes les langues où l'ergatif cumulatif est exprimé (adyghé, kabarde, udi) le verbe se conjugue selon les personnes; dans les langues où il n'est pas exprimé dans le verbe, on a affaire soit à une conjugaison selon la classe, soit à une conjugaison selon la classe et la personne. ■ Le verbe s'accorde ou non avec l'ergatif cumulatif selon le principe régissant la conjugaison — principe ancien : conjugaison selon la classe, nouveau — selon la personne. L'accord — ou le non-accord — ne dépend donc pas des particular itésde l'ergatif en tant que cas indirect; il est déterminé par l'étape atteinte par la conjugaison du verbe. L'absence d'accord caractérise une étape ancienne, l'accord une étape récente. Telles sont les questions générales que pose la construction ergative,

un livre lit. »)

18. « Le cas direct » — nom tel « qu'il jaillit de l'âme »; ce cas s'appelle orthe, le nominativus de la grammaire latine; tous les autres cas représentent des déviations du « direct » et sont donc « dérivés, » « de travers », indirects (plagiai); à la lumière de ces perceptions de représentations visuelles, on comprend pourquoi le processus de modification selon les cas s'est appelé < déclinaison >.

125

à la fois sur le plan de l'analyse descriptive et sur celui de la dynamique de l'évolution. La confrontation avec la situation et les faits existants dans les langues d'autre structure et d'autre origine, où l'on a mis en évidence des phénomènes analogues, permettra de pénétrer plus profondément dans les processus d'évolution de la morphologie et de la syntaxe des langues ibéro-caucasiennes, et de voir plus clair dans toute une série de phénomènes grammaticaux d'une portée linguistique générale.

CONCLUSIONS

1. La construction ergative dans les langues ibéro-caucasiennes est

apparue en liaison avec la conjugaison objective selon les classes, du verbe transitif; cette conjugaison était caractéristique, de la même manière, de toutes les langues ibéro-caucasiennes.

2. Dans la conjugaison objective selon les classes, du verbe transitif,

le sujet n'est pas exprimé; les formes subjectives du verbe transitif ne

sont apparues que postérieurement : de là les différences dans la morphol ogiede l'ergatif des diverses langues ibéro-caucasiennes : l'ergatif est un phénomène qui correspond à des niveaux chronologiques différents selon les langues ibéro-caucasiennes.

3. Le lien de dépendance du verbe transitif par rapport à l'objet

proche (« direct ») s'explique apparemment par le faible degré de diff

érenciation entre le nom et le verbe dérivé de ce nom (cf. genitivus subjec- tivus; russe Plan rebënka (les pleurs de l'enfant). Vospitanie rebënka (l'éducation de l'enfant) — genitivus objectivus). 4. La construction ergative a pu apparaître dans toutes les langues qui présentaient les conditions qu'on vient de voir. Déduire la construction ergative des particularités de la conception que se faisait l'homme des temps les plus anciens du monde n'apparaît pas fondé (bien qu'il n'y ait en principe rien d'impossible à poser la question de cette manière) : dans la construction dative on retrouve des strates datant des conceptions fort antiques (propres à la pensée pré

logique

: Mezi -neba zili :

« le sommeil fond sur moi »).

5. On ne doit pas déduire du fait que le verbe ne s'accorde pas avec

l'ergatif cumulatif, que ce dernier est un cas indirect. Dans les conditions de la conjugaison personnelle le verbe s'accorde avec l'ergatif cumulatif (adyghé, udi, géorgien-pluriel ta); il n'y a pas accord pour la conjugaison selon la classe. Le concept de cas indirect, opposé dans les langues i.-e. au concept de nominatif direct, est dépourvu de toute valeur significative par rap

port

— avec les verbes transitifs — est le cas de l'objet proche, c'est-à-dire joue le rôle de l'accusatif des langues i.-e.

à la morphologie des langues ibéro-caucasiennes où le nominatif

6. Le verbe transitif dans les langues ibéro-caucasiennes, qui ne

connaît pas de distinction de voix, ne peut donc être qualifié ni d'actif ni de passif. (De même que la langue qui ignore les genres grammaticaux ne peut avoir de noms masculins ou féminins.)

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Le verbe transitif de la construction ergative sans accusatif est indif férent du point de vue de la voix.

7. La construction ergative pour les verbes transitifs — d'après les

matériaux des langues ibéro-caucasiennes — est plus ancienne que la

construction nominative pour les mêmes verbes (p. ex. en géorgien). Mais dans le système de la langue dans son ensemble elle a coexisté avec la construction nominative pour les verbes intransitifs.

8. Question particulière : la place de la construction dative qui n'est

pas moins ancienne pour certains verbes (verba sentiendi) que la cons

truction

ergative des verbes transitifs.

truction

9.

Les questions cruciales que pose la syntaxe descriptive de la cons ergative — du moins dans les langues ibéro-caucasiennes —

méritent qu'on leur accorde une très grande attention non pas seulement du point de vue de la caucasologie, mais aussi — nous disons surtout — du point de vue de la linguistique générale.