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Bulletin de la Société préhistorique française. Études et travaux Essai de sémiologie préhistorique (Pour une

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Sauvet Georges, Sauvet Suzanne, Wlodarczyk André. Essai de sémiologie préhistorique (Pour une théorie des premiers signes graphiques de l'homme). In: Bulletin de la Société préhistorique française. Études et travaux, tome 74, n°2, 1977. pp.

545-558;

Document généré le 09/04/2016

: 10.3406/bspf.1977.8467 http://www.persee.fr/doc/bspf_0249-7638_1977_hos_74_2_8467 Document généré le 09/04/2016

Bulletin de la Société préhistorique française, tome 74, 1977, Etudes et Travaux, fascicule 2

Essai de sémiologie préhistorique

(Pour une théorie des premiers signes graphiques de l'homme)

par Georges et Suzanne Sauvet et André Wlodarczyk

Pendant un demi-siècle, en dépit de leur apparence abstraite, les signes paléolithiques ont été considérés comme des représentations iconiques d'objets familiers des chasseurs préhistoriques. Interprétés comme des armes, des pièges ou des huttes sur la base de comparaisons ethnographiques hasardeuses, ces graffiti « d'obscure signification » passaient volontiers pour l'expression de pratiques magiques, votives ou commé- moratives. Reconnaître leur insertion dans une pensée symbolique élaborée était tout à fait hors de question. C'est à Leroi-Gourhan que l'on doit la première

étude d'ensemble des signes.

analyse morphologique et topographique des

signes pariétaux, l'auteur distingue deux classes :

celle des signes pleins et celle des signes minces. Le symbolisme sexuel proposé pour rendre compte de cette dichotomie a suscité la

laquelle nous nous

polémique que

abstiendrons d'entrer, préférant faire remarquer que pour la première fois le signe paléolithique acquiert un véritable statut de signe au sens sémiologique du terme. Conformément à la définition de Saussure, il est conçu comme une entité à deux faces, possédant un signifiant (sa forme graphique) et un signifié (le concept qu'il représente) liés par une relation conventionnelle. Des relations structurales entre les signes sont également envisagées, de sorte que l'ensemble présente tous les caractères d'un véritable système.

A partir

d'une

l'on sait

et

dans

La sémiologie, initialement définie par

Saussure comme une science psychologique étudiant

« la vie

des

signes au sein de la vie sociale

»,

s'est fixée pour premier objectif de dire en quoi

consistent les signes, quelles lois les régissent et comment ils servent à la communication. Des chercheurs comme Buyssens, Mounin, Prieto d'une part, Barthes d'autre part, ont posé les fondements théoriques de cette science et

terminologiques

aujourd'hui, malgré

parfois gênantes, commencent à se faire jour les éléments d'une véritable typologie des systèmes de signes non-linguistiques, basée sur les notions d'articulation et de syntaxe.

des divergences

Il est vrai que la sémiologie ne s'est pas encore dotée d'un appareil méthodologique lui permettant d'aborder l'analyse de systèmes inconnus (si l'on fait exception d'une courte étude du blason par Mounin). Pourtant nous croyons

dès à présent, quelque

avantage à formaliser le problème des signes paléolithiques et à le faire bénéficier des progrès récents de cette jeune science. Nous voudrions montrer ici les difficultés auxquelles se heurte un tel projet, mais aussi le bénéfice que l'on peut en espérer.

Comme toute recherche sur corpus, celle que nous envisageons pose un certain nombre de questions préalables dont la plus importante concerne évidemment l'homogénéité structurale des éléments rassemblés. En effet, peut-on raisonnablement admettre que tous les signes du Paléolithique Supérieur occidental, échelonnés sur 20 000 ans et répartis sur des millions de kilomètres carrés, appartiennent à un môme système de pensée ?

Si l'on a pris l'habitude de distinguer plusieurs « cultures paléolithiques » d'après leurs

c'est-à-dire d'après

leurs traditions artisanales, il serait bien arbitraire de prétendre que les coupures matérielles ainsi définies entraînent nécessairement des ruptures dans le domaine de l'esprit, et d'ailleurs, sur un plan au moins, celui de la décoration des grottes, la continuité est manifeste. Elle est même beaucoup plus profonde qu'il n'y paraît puisqu'elle affecte à la fois le choix des thèmes et la facture. Il n'est qu'à rapprocher des peintures pariétales comme les « tectiformes » de Font-de- Gaume et de Kostienki pour se convaincre de l'étonnante communauté de pensée dont témoignent ces œuvres.

industries lithiques

qu'il pourrait y avoir,

et osseuses,

Est-ce à dire que l'on est en présence d'un

ne présentant ni

particularités régionales ni évolution

l'évidence. Pourtant rien

n'empêche de supposer que les hommes du Paléolithique Supérieur ont puisé leur conception du monde, leurs aspirations métaphysiques

stylistique

système unique et statique

?

Ce serait nier

545

1

Clés Espagne Dordogne AutresRégions yrenées V О Л Ib о. la о о o lib
Clés Espagne
Dordogne
AutresRégions
yrenées
V О
Л Ib
о. la
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IVa
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Va
Vb
Ve

TableauovalesIV.tilitriangulairel QuadrilatèresQI. ()(a)— Analyse; (b)(b)dildemi-cerclesy etàt typologiquehéiilihémicirculaireypgqexcroissance(b)(b). —descarréeIIIIII.()(c) (a), pariétaux.ptriangulairetitypiques— (b)I. Triangleset()(a),hémicirculaireààg appendicespointep di

signesQdiltèQuadrilatèresg

546

en(b)(b)(c).baset—t ouverts(a)()V. etClaviformest pointepe()(c) ((« enegrillesillhautà utexcroissance» (b).()ou —« peignesII.i caécarréeCercles»).)) ()(a),—et•

Autres Clés Espagne Pyrénées D ordogne Régions Via Vlb fil Vila Vllb \, У VIII
Autres
Clés
Espagne
Pyrénées
D ordogne
Régions
Via
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Vila
Vllb
\,
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IXa
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■■'//
11%
XI
Xlla
•;
Tableau I (suite) —
VI. Pentagones tectiformes vrais (a) et pseudotectiformes ouverts (b). — VII. Flèches à axe simple
(a)
et à
axe multiple (b). — VIII.
Signes barbelés et signes en « rameau ». — IX. Chevrons pointe en haut (a) et pointe en
bas (b) ; zigzags (c). — X. Croix. — XI. Bâtonnets. — XII.
Ponctuations en ligne simple (a) et en lignes multiples (b) ; nuages
N.B. de points — Les (c). signes rassemblés ici ne sont que des exemples destinés à illustrer la grande variabilité des formes.

547

et religieuses, leurs mythes et tout leur savoir

traditionnel

communion spirituelle trouve des prolongements sur le plan rituel ou artistique. L'activité graphique notamment présentera des caractères communs révélateurs de la pensée qui l'inspire. Ce sont ces caractères que l'on peut espérer découvrir en rassemblant des signes qu'en l'absence de preuve contraire nous supposerons appartenir à un ensemble homogène (éventuellement découpé en sous-ensembles synchroniques et diachroniques).

cette

aux mêmes sources

et

que

Ce premier pas franchi, une nouvelle

difficulté apparaît : doit-on considérer ensemble l'art mobilier et l'art pariétal ou faut-il les

au même

système, mais les contraintes techniques particulières auxquelles ils sont soumis contribuent probablement à leur conférer des valeurs propres. Comme d'autre part les signes mobiliers sont moins abondants et moins variés que les signes pariétaux, nous avons pris le parti de consacrer exclusivement cette étude préliminaire aux seconds, décision qui présente en outre l'avantage de fournir un champ d'application plus homogène puisque la plupart des grottes ornées sont localisées dans le périmètre restreint de la région franco-cantabrique.

disjoindre ? Certes ils appartiennent

Un dernier problème d'ordre méthodologique est soulevé par le voisinage fréquent des signes et des animaux. A la limite, on pourrait même

penser qu'ils sont « indéchiffrables » les uns sans les autres et qu'une étude des signes, comme système sémiologique autonome, soit de ce fait vouée à l'échec. Pourtant l'existence de «

animal

rend cette objection peu vraisemblable et dans la suite nous admettrons que les signes possèdent une signification propre, en nous réservant toutefois d'étudier comme elles le méritent les relations entre les deux types d'expression.

Comme nous l'avons dit plus haut, la sémiologie ne possède pas encore de méthode éprouvée dans le domaine pratique. C'est pourquoi dans le cas particulier du système des signes pariétaux non figuratifs du Paléolithique Supérieur où tout recours au sens est impossible, nous proposons, à titre expérimental, de suivre le plan suivant :

panneaux de signes

»

ne figure aucun

(1) Constitution d'un corpus (figurant chaque signe en situation).

(2) Etablissement d'une typologie. Reconnaissance des unités. Regroupement en classes sur la base d'affinités morphologiques. Limites de variance. Existence de signes composés. Articulation. (3) Analyse syntaxique. Pertinence de la notion de syntaxe. Compatibilités et contraintes entre classes de signes. Existence de classes paradig- matiques. (4) Analyse sémantique. Méthodes

comparatives.

structurales. Recensement des facteurs significatifs.

548

Origine

figurative des

signes.

Méthodes

CORPUS

Notre premier travail a consisté à réunir un corpus de signes pariétaux paléolithiques aussi large et aussi représentatif que possible. Dans son état actuel, ce corpus provient de 60 grottes françaises et espagnoles (1), et représente 374 situations dans lesquelles apparaissent un ou plusieurs signes : cela va de quelques bâtonnets ou ponctuations isolées à de vastes panneaux chargés de plusieurs dizaines de signes comme à Niaux, au Castillo ou à la Pasiega. Pour chaque groupe, nous avons consigné son éventuel contexte animalier et les particularités topographiques de sa situation, la connaissance de ces éléments pouvant se révéler indispensable pour l'interprétation.

TYPOLOGIE

Ce qui frappe avant tout lorsqu'on examine les signes pariétaux, c'est leur extraordinaire variabilité : en fait, il est même exceptionnel de rencontrer deux signes identiques. Pour établir une nomenclature objective, il convient donc de définir des critères généraux, permettant des regroupements par famille. La difficulté réside dans le choix de ces critères qui doivent être exclusifs afin d'éviter toute ambiguïté de classement, mais suffisamment nombreux pour avoir un intérêt analytique.

Ecartant volontairement tout préjugé sur l'origine figurative des signes ou sur l'existence de liens évolutifs, nous avons opté pour des critères géométriques, étayés le cas échéant par l'épreuve de la commutation. Nous avons finalement choisi 12 « clés », définissant ainsi 12 classes de signes (voir Tableau I). Les clés I, II, III et VI sont des figures géométriques simples : cercle (et ovale), triangle, quadrilatère, pentagone. L'extrême variété de la

famille des quadrilatères nous

subdiviser en deux clés : une pour les quadrilatères vrais (III) éventuellement pourvus d'appendices latéraux ou ouverts (ceux que la terminologie traditionnelle appelle « grilles » ou

« pectinif ormes ») et une pour les quadrilatères qui possèdent une excroissance dans la partie supérieure (IV). On notera que cette excroissance appartient toujours à l'une des trois formes géométriques précédentes : circulaire

(clé

(clé III). Le choix de ce critère n'est pas entièrement arbitraire puisqu'il nous a permis de postuler l'existence d'une autre classe de signes (clé V) comportant de façon analogue une excroissance

a

conduit à

la

I),

triangulaire (clé II)

ou rectangulaire

Nous avons vérifié les documents originaux dans la

majorité proportion difficiles à des n'excède contrôler cas, mais pas ont 20 dû certaines %. être utilisées données telles bibliographiques quelles. Leur

(1)

Commutation Signifiants isolés /hachures transversales/ I I /hachuras longitudinales/ /hachures croisées/
Commutation
Signifiants isolés
/hachures transversales/
I
I
/hachuras longitudinales/
/hachures croisées/
гцшШ
1
(гЕсахшш
/bande ecaliforme/
/découpage longitudinal en 2/
/découpage transversal en 2/
/découpage transversal en 3/
/excroissance pointue/
/excroissance arrondie/
/excroissance carrée/

Tableau II. — Mise en évidence d'unités signifiantes minimales par commutation.

Signe Signifiants /découpage + /découpage transversal longitudinal en en 3/ 2/ /découpage transversal en 2/
Signe
Signifiants
/découpage + /découpage transversal longitudinal en en 3/ 2/
/découpage transversal en 2/
+
/hachures croisées/
/découpage transversal en 3/
+
/hachures croisées/
/découpage transversal en 3/
+
/bandes scaliformes/
/découpage /bandes scaliformes/ transversal en 3/
/excroissance pointue/
/découpage /découpage /bandes scaliformes/ transversal longitudinal en en 3/ 2/
/hachures croisées/

Tableau élémentaires. III.

— Analyse de signes complexes en signifiants

du type précédent posée

clé

regroupe des signes que l'on appelle généralement « claviformes ». Par commodité, nous conserverons ce terme.

La clé VII est celle des « flèches » constituées par un axe médian d'où se détache un petit nombre de courts traits obliques. La clé VIII rassemble des signes également ramifiés qui se distinguent des précédents par le nombre beaucoup plus élevé des ramifications partant de l'axe. La séparation de ces deux clés est justifiée par le fait qu'on ne les trouve jamais associées entre elles, alors que des groupes de flèches ou des groupes de « rameaux » sont possibles.

rectangle mais

non plus

sur

un

sur

une

simple

ligne. Cette

La

clé IX comporte toutes les figures

angulaires, depuis le simple chevron (pourvu ou non de sa bissectrice) jusqu'à Г « éventail » composé d'un faisceau de traits convergents. Nous avons rapproché de cette catégorie les lignes brisées

549

considérées comme des chevrons accolés. Une clé particulière (X) a été attribuée aux croix.

Les dix clés précédentes ont en commun de définir des unités graphiques circonscrites dans l'espace. Il n'en va pas de môme pour les deux dernières clés : bâtonnets (XI) et ponctuations (XII), véritables particules élémentaires susceptibles d'entrer en nombre illimité dans des amas de forme quelconque. Cette indétermination quantitative et morphologique est une propriété exclusive de ces deux classes de signes. Elle leur confère sans doute une fonction spéciale dans le système (2).

En vérité, toute tentative de classification présente des difficultés et nous ne voudrions pas cacher celles que nous avons rencontrées.

Signalons certains signes en forme de

ou de

drangulaires III et IV sous lesquelles nous les avons pourtant ranges en nous appuyant sur le fait que ces formes litigieuses apparaissent presque toutes dans une seule cavité (La Pa- siega), où elles voisinent avec des formes plus typiques. Un autre problème est soulevé par les

flèches à axe multiple (Vllb)

séparées des « pseudotectiformes » (VIb) malgré leur ressemblance indéniable. De même, les signes quadrangulaires à excroissance (IV) et les claviformes (V) présentent des affinités certaines et il existe de nombreux intermédiaires difficiles à ranger d'un côté ou de l'autre. Enfin nous avons été contraints de laisser subsister un résidu inclassable de 2 à 3 %.

On notera que nous n'ayons pas fait figurer dans le Tableau I les empreintes de mains, négatives ou positives, car on peut hésiter à les considérer comme de vrais signes, bien qu'elles entretiennent des relations très remarquables avec certains d'entre eux.

Précisons sans détour que la classification présentée ici ne constitue dans notre esprit qu'une hypothèse de travail constamment révisable.

« croissant

» des clés qua-

« haricot », assez éloignés

que nous avons

Signes composés et articulation.

L'examen du Tableau I montre que certaines

vaste, alors que d'autres comme les

curieux encore.

En

tant que

telle,

la

clé

clés (triangles, ovales, bâtonnets, ponctuations, ramifiés) présentent une distribution

géographique très

« tectiformes » semblent limitées à

une région. Le cas des signes quadrangulaires est

seule

plus

est universelle, mais une analyse plus détaillée montre que les formes périgourdines et canta-

parfois élément (2) aux On essentiel notera représentations que de bâtonnets la facture animalières et (crinières ponctuations dont ils et s'intègrent pelages constituent figurés un par Covalanas des hachures et du bison parallèles, de Marsoulas, « pointillisme etc.). » des biches de

550

briques présentent des caractères spécifiques extrêmement nets (3).

On est en droit de s'interroger sur le role tenu par ces particularités graphiques. Ne s'agit-il que de variantes individuelles abandonnées au gré de l'artiste ou, au contraire, peut-on y reconnaître l'existence de traits pertinents intégrés dans un système cohérent ? Pour aborder ce problème en l'absence de toute lumière sur la signification, nous avons procédé de la manière suivante : à l'intérieur du groupe des signes quadrangulaires cantabriques (El Castillo, La Pasiega, Las Chimeneas, Alta- mira) dont l'unité paraît incontestable, nous avons tout d'abord dégagé, par commutations, une dizaine de caractères graphiques élémentaires, tels que formes externes, découpages, remplissages (Tableau II). Nous avons ensuite constaté que ces quelques traits permettaient à eux seuls de décrire la quasi-totalité des signes

famille et que jamais plus de trois ou

quatre éléments n'étaient utilisés simultanément. Le Tableau III présente quelques exemples d'analyse.

de cette

Ce mécanisme constitue une véritable

articulation et la question se pose de savoir si les

en évidence

sont eux-mêmes des signes (signifiant -\- signifié) ou seulement des signifiants (ce que Prieto propose d'appeler des figures). La première solution semble plus probable, car certains traits peuvent exister de façon indépendante (bandes scaliformes d'Altamira, hachures croisées de Las Monedas). Certains peuvent également se combiner avec d'autres clés. C'est le cas des trois types d'excroissance — pointue, arrondie ou carrée — que nous avons déjà rencontrées dans la composition des claviformes. On peut supposer que l'homologie entre cette famille et celle des quadrangulaires à excroissance a été clairement perçue par les Paléolithiques.

éléments de construction ainsi mis

Ainsi les exemples ci-dessus montrent que le principe d'une articulation des signes était connu. L'intérêt théorique de cette observation n'échappera pas, même si l'on constate que son

application demeura exceptionnelle. Il faut pourtant signaler que les signes quadrangulaires de Lascaux, également nombreux et variés, semblent n'avoir utilisé le procédé que très imparfaitement. Sans doute certains caractères tels que les cloisonnements sont-ils pertinents, mais il est difficile d'en apporter la preuve. De même, nous avons renoncé à déceler la moindre trace

d'articulation

des

«

et des signes barbelés (clé VIII).

dans

le

vaste

ensemble

rameaux »

manifestations que (3) deux Nous d'une populations sommes divergence peut-être maintenues d'ordre en présence culturel. dans un des On isolement premières peut imaginer relatif

aient développé des systèmes de haute

complexité à partir

par

contredirait pas les conclusions d'A.

extrapolation de la méthode glottochronologique de Swadesh,

au cours

du Paléolithique Supérieur.

situait l'origine de la différenciation des langues

d'un thème élémentaire commun. Une telle hypothèse ne

qui,

Cailleux (1953)

certains traits

pertinents nous aient échappé, il nous a semblé

que des variantes

esthétiques, régionales ou diachroniques correspondant à un signifié unique. Toutefois l'exemple des quadrilatères espagnols, en montrant que la notion de signes composites n'était pas étrangère au système, nous a incités à rechercher plus systématiquement les procédés permettant de construire de telles entités. Nous en avons reconnu trois :

l'intégration, la superposition et la juxtaposition. Un exemple d'intégration (ou de fusion) est fourni par l'ovale que l'on trouve le plus souvent tracé d'une ligne continue mais qui peut être simplement évoqué par des ponctuations ou des bâtonnets (Tableau IV). Il est légitime de penser qu'il ne s'agit pas seulement d'une question d'esthétique, mais de véritables signes composés dans lesquels les signifiés des constituants sont directement impliqués. S'il en est ainsi, une combinaison différente des mêmes éléments doit produire un signifié différent. C'est sans doute le cas lorsque des ponctuations ou des bâtonnets se trouvent à l'intérieur d'un ovale, c'est-à-dire en superposition (Tableau IV). L'exemple des rectangles du Castillo, où la troisième dimension est magnifiquement figurée, confirme d'ailleurs que l'artiste paléolithique savait discerner et représenter les plans successifs.

Bien qu'il ne soit pas exclu que

plus prudent

de

n'y voir

Intégration Superposition Juxtaposition ■f -о-
Intégration
Superposition
Juxtaposition
■f
-о-

Tableau IV. — Procédés d'obtention de signes complexes.

Un troisième procédé est virtuellement possible, inais son utilisation par les Paléolithiques ne peut malheureusement pas être démontrée : il s'agit de la juxtaposition (Tableau IV). Le cas du claviforine que l'on rencontre si souvent flanqué d'un bâtonnet de même longueur placé du côté opposé à l'excroissance fournit cependant un sérieux indice. En effet, la constance de cette disposition semble bien indiquer que l'ensemble était perçu comme une seule entité.

nous

venons de voir ne font qu'illustrer le principe

d'économie propre à tout système sémiologique.

A

bien y regarder,

les exemples que

Les écritures idéographiques ont, elles aussi, largement recouru à de tels assemblages de signes qui permettent d'élargir le système sans l'alourdir. Ces combinaisons, qui portent le nom ď « agrégats logiques » dans l'écriture chinoise, reflètent parfois un lien naturel entre les

réfèrent s, mais elles ont le plus souvent pour origine une association d'idées ou un transfert de sens symbolique. C'est ainsi que les Aztèques

que

les Chinois évoquaient une querelle par deux femmes. De telles métaphores, culturellement et sociologiquement intégrées, ne peuvent manquer d'intéresser l'anthropologue, mais d'un point de vue strictement graphique, ce qui retiendra notre attention, c'est l'emploi des mêmes procédés de juxtaposition et de superposition. L'intégration qui n'est pas aussi nettement attestée existe probablement dans les glyphes mayas.

Sur le plan structural, ces différents modes de combinaison, qui vont jusqu'à la véritable articulation dans un cas au moins, attestent que les utilisateurs du système savaient établir des relations logiques entre concepts abstraits. Cette faculté, que l'on pourrait qualifier d'aptitude à l'abstraction du deuxième degré, ne doit pas surprendre chez l'homme préhistorique, car, ainsi que l'a montré Lévi-Strauss à propos des classifications totéiniques, elle se manifeste à tous les stades de la pensée primitive.

représentaient la guerre par l'eau

et

le feu et

SYNTAXE

Dans le domaine de la communication

graphique préhistorique que nous sommes en train d'explorer, la syntaxe, si l'on peut employer ce mot, représente l'ensemble des lois qui fixent les relations que les signes entretiennent entre eux. Tout groupement naturel de signes sera

» et nous

distinguerons deux niveaux d'analyse : les relations spatiales (distribution des signes sur chaque paroi et dans la grotte entière) et les relations syntaxiques proprement dites (compatibilités et incompatibilités entre signes ou classes de signes).

désormais considéré comme un « message

Relations spatiales.

Ce qui caractérise avant tout le « message » paléolithique pariétal et le distingue radicalement d'une écriture logographique, c'est sa faculté de se développer dans un plan et même dans trois dimensions si l'on admet que certaines particularités topographiques de la caverne sont signifiantes.

Au niveau de chaque panneau, le fait remarquable est plutôt l'absence d'arrangement.

On

constate en effet qu'en règle générale les signes

se répartissent sur la surface disponible d'une manière apparemment anarchique. La figure 1

551

Illustration non autorisée à la diffusion

Fig.

1. — Panneau

de signes

de la grotte du Castillo

(Santander), d'après H. Breuil.

reproduit un très bel exemple provenant de la

la

présence des signes était seule significative et non leur disposition relative. L'orientation même des figures par rapport à la verticale ne semble pas pertinente.

En ce qui concerne l'organisation topographi- que du sanctuaire, nous reconnaissons volontiers avec Leroi-Gourhan que la situation des figures

est sans doute un élément significatif important, mais sur le plan strictement syntaxique, nous ne croyons pas que l'on puisse relever de rapports d'exclusivité ou, au contraire,

et certains lieux

d'incompatibilité entre certains signes

particuliers tels qu'entrée, fond, panneaux centraux, diverticules, etc.

grotte

du Castillo. Tout se passe comme si

Relations syntaxiques.

Le fonctionnement de tout système sémiolo- gique, dans un champ d'application délimité, impose des contraintes opératoires et sémantiques qui font que la combinabilité des signes ne peut jamais être totale. Ce sont ces restrictions que nous pouvons espérer mettre en évidence par l'analyse détaillée de notre corpus. Nous constatons en premier lieu qu'aucun message n'est strictement identique à un autre. Pour faciliter les comparaisons, nous avons dû nous limiter aux clés présentes indépendamment du nombre de sujets figurés. Ainsi la

552

tion de la figure 1 qui comporte 12 quadrilatères (Q), 7 ensembles de points alignés (F), un ovale (Ov) et une flèche (F) faits également de ponctuations, a été décomptée pour quatre clés, soit la formule Q.P.Ov.F. Nous sommes conscients de la perte d'information que cette procédure occasionne, mais elle est inévitable pour aborder le problème de structure.

Thèmes P в Q Ov Ch F С R Tr Tf Div iaoléa 66 41
Thèmes
P
в
Q
Ov
Ch
F
С
R
Tr
Tf
Div
iaoléa
66
41
43
12
13
12
9
7
7
8
18
associés
63
75
35
28
25
22
21
14
10
2
23
Total %
23,3 21,0
14,1
7,2
6,9
6,1
5,4
3,8
3,1
1,8
7,4

Tableau les différentes V. — Répartition clés. (P = des ponctuation signes isolés ; В et ~ associés bâtonnet suivant ; Q = quadrilatère ; Ov = ovale ; Ch = chevron ; F = flèche ;

С = claviforme

tectiforme ; Div = ; divers).

R =

rameau ; Tr = triangle ; Tf =

Nombre par ensemble de clés sans animalier contexte avec animalier contexte Total 1 clé 25%
Nombre par ensemble de clés
sans animalier contexte
avec animalier contexte
Total
1 clé
25%
38%
63%
2 clés
12,8%
15%
27,8%
3 clés
2,5%
3,7%
6,2%
4 clés
1,4%
1,6%
3%
Total
41,7%
58,3%
100%

Tableau VI. — Constitution des ensembles de signes pariétaux.

L'examen d'ensemble de nos 374 messages, réduits aux clés présentes comme nous venons

de le voir, nous a permis d'établir les tableaux V

et VI

suivantes :

et d'en tirer les quelques remarques

1° Les fréquences des différentes clés sont très variables et certaines ne jouent qu'un rôle secondaire. (Dans la suite, nous ne tiendrons compte que des 9 clés numériquement dominantes.)

2° Près de deux messages sur trois sont constitués d'une seule clé et aucun n'en comporte plus de quatre. Le nombre d'occurrences diminue régulièrement lorsque la complexité croît de une à quatre clés.

3° Certaines clés présentent une tendance à l'isolement (quadrilatères, ponctuations, tecti- formes), tandis que d'autres entrent préféren- tiellement dans des associations (claviformes, ovales, bâtonnets) (4).

Plus de la moitié des messages comporte

des animaux associés. Il est probable que certains des points précédents résultent déjà de contraintes d'ordre syntaxique que l'examen des compositions binaires, ternaires et quaternaires va maintenant nous permettre de mieux comprendre. Si l'on ne retient que les 9 clés fondamentales, notre corpus présente 88 compositions binaires appartenant à 26 types différents sur 36

possibles. Il y a donc des combinaisons plusieurs fois répétées, tandis que d'autres, au nombre de 10, ne sont pas attestées. Bien entendu, nous n'ignorons pas que ces diades non attestées résultent peut-être d'une lacune de notre information, mais rien ne nous empêcbe de formuler

l'hypothèse qu'elles

d'examiner les conséquences de cette hypothèse au niveau des compositions ternaires et

quaternaires. On constate tout

d'abord qu'un très petit

nombre de combinaisons a été exploité, ce qui s'accorde bien avec l'idée de règles limitatives. En effet, nous ne connaissons que 13 types de triades sur 84 possibles et 8 tétrades sur 126. Mais ce qu'il y a de plus remarquable, c'est qu'à une exception près, toutes les triades connues sont constituées d'éléments qui sont compatibles deux à deux. Autrement dit, les signes que nous n'avions pas rencontrés par paires n'entrent pas non plus dans la composition des triades : cela constitue évidemment une forte présomption en faveur de leur incompatibilité. En ce qui concerne les tétrades, deux clés, incompatibles au niveau binaire, peuvent coexister à condition qu'elles soient séparément associables aux deux autres clés (7 tétrades sur les 8 satisfont à cette condition). On ne peut d'ailleurs exclure que

et

étaient réellement interdites

exclure que et étaient réellement interdites certaines tétrades soient en fait des diades juxtaposées

certaines tétrades soient en fait des diades juxtaposées que nous aurions indûment rapprochées. Une remarque capitale doit être faite, car elle montre l'importance des restrictions de composition. Nos 21 triades et tétrades comportent sans exception des ponctuations ou des bâtonnets (et fréquemment les deux). Ceci met une fois de plus en évidence le rôle particulier joué par ces deux signes qui possèdent la propriété corollaire d'être combinables avec toutes les autres clés. Ils sont d'ailleurs les seuls à bénéficier de cet avantage. Ainsi, nous constatons que les groupements de signes, loin d'être constitués au hasard comme on aurait pu le croire, répondent à des lois et que quelques règles simples suffisent à rendre compte des compositions existantes, tout en expliquant qu'elles soient aussi peu nombreuses parmi la multitude des formules théoriquement possibles. Comme nous venons de le voir, tout repose sur l'incompatibilité de certaines clés et il est possible d'utiliser cette propriété pour regrouper les signes en fonction de leurs affinités de comportement.

B-P

Q

Ch

С

B-P

Tr

Ov

F

R

+

+

+ +

 

— —

+

+

-b

+

— —

+

Fig. 2. — Compatibilité des clés en association binaire (trait

plein ou

association non attestée). В = bâtonnet ; P = ponctuation ;

quadrilatère ;

R = rameau ; F = flèche ; Tr = triangle ; Ov = ovale.

Ch

ou

signe

;

С

:

association possible

=

claviforme

;

Q

=

-{■

; pointillé

=

chevron

C'est ainsi que les points et les bâtonnets, en vertu de leur combinabilité totale avec les autres signes, constituent un groupe à part. Les clés restantes peuvent à leur tour être partagées en deux groupes : d'une part les signes Quadrilatère- Chevron-Claviforme qui sont combinables entre

eux,

Rameau-Flèche qui présentent non seulement des incompatibilités internes, mais également avec certains signes du groupe précédent (fig. 2). La structure du groupe Tr-Ov-R-F est tout à fait remarquable, puisque Triangle et Ovale d'une part, Rameau et Flèche d'autre part, en s'excluant mutuellement, constituent l'ébauche de classes de substitution (sur l'axe paradigmati- que). En revanche, toutes les combinaisons entre signes de classes opposées sont possibles (Tr-R, Tr-F, Ov-R, Ov-F) : le rapport entre les classes est donc contextuel (sur l'axe syntagmatique). On remarquera que les signes qui sont en rapport paradigmatique (Tr-Ov ; R-F) ne peuvent pas être considérés comme des variantes équivalentes, puisque le chevron s'associe à l'Ovale mais pas au Triangle, à la Flèche mais pas au Rameau.

553

d'autre part les signes Triangle-Ovale-

Relations avec les animaux.

des

signes pariétaux se trouvaient en relation directe

avec des représentations animalières (Tableau VI), et l'on peut se demander si ces dernières constituent un système sémiologique comparable à celui des signes ou si elles ne sont que des symboles isolés. Dans le premier cas, les deux systèmes sont-ils complémentaires ou opèrent- ils dans des registres différents ? Précisons tout d'abord qu'il est matériellement

impossible d'établir si les associations sont volontaires ou fortuites, mais qu'il existe deux circonstances dans lesquelles l'intervention du hasard est tout à fait improbable, c'est lorsque

signes et animaux sont superposés

panneau totalement isolé du reste de la décora-

Nous

avons

déjà vu que près de 60

%

sur

un

Illustration non autorisée à la diffusion

Fig. Frères 3. —- (Ariège), « Cheval d'après aux clavifornies H. Breuil. » (le la grotte des Trois-

/ III '"
/
III
'"

Fig. noirs—4. a,— betAssociations- ligneCougnacoccipito-frontale(Lot)de signes; c, detrouge- d'animauxLa Pasiegade félinschématiques,(Santander)(?) ; c, d, ;e,a e-f -Signes- PindalThèmenoirs(Asturies)du etclaviformesilhouette; f - etdeLedumammouthPortelprotomé(Ariège).d'équidérouge ; bschématique.- Bâtonnets

554

tkm, ou lorsqu'on trouve le même thème plusieurs fois répété.

Le « cheval aux 14 claviformes » de la grotte des Trois-Frères, isolé sur le rebord interne d'une ouverture située à plusieurs mètres de hauteur, illustre bien le premier cas (fig. 3). Un exemple de thème répété est celui de

l'animal

dont nous

avons relevé 18 occurrences nettes, sans prétendre

à

qu'il s'agit d'un thème très général susceptible

de prendre des formes multiples. La plupart des espèces animales du répertoire sont attestées, mais aucune d'elles ne prédomine de façon

significative. La position des ponctuations par rapport

à

les trouve sur toute la périphérie du corps et sur

le flanc, ce qui confirme ce que nous disions plus haut sur l'absence de relations spatiales fixes. On ne remarque pas non plus de singularité dans le nombre des ponctuations (de 3 à 29) ni dans

les couleurs qui

accompagné

de ponctuations

un inventaire exhaustif. Leur variété témoigne

l'animal n'est pas non plus déterminante : on

sont

le rouge et

le noir dans

les mêmes proportions que pour l'ensemble des signes peints. La caverne de Font-de-Gaume nous fournira un dernier exemple : le thème du mammouth et du tectiforme. Sur la même paroi, on trouve successivement trois petits mammouths gravés et trois tectiformes rouges joliment alignés, puis

un tectiforme peint sur un mammouth gravé, et à quelques mètres de là, deux mammouths semblant se diriger vers deux tectiformes. Il est d'autant plus improbable qu'un tel leitmotiv soit le fruit du hasard qu'on rencontre à nouveau

dans la

tectiformes gravés sur des mammouths. Il semble donc que les deux systèmes de représentations s'interpénétrent et s'influencent mutuellement. Il n'est pas douteux que certains signes comme les quadrangulaires du Castillo

soient redevables de leurs qualités picturales et de leur vigueur d'expression à l'art animalier, mais inversement, la figure réaliste s'altère,

s'abrège,

tour. Deux exemples de Cougnac montrent qu'on

sens

(flg. 4 a, b). D'autres exemples provenant d'horizons divers (fig. 4 c-f) montrent l'existence probable d'un thème Claviforme-protomé d'équidé schématique (que l'on comparera à la version réaliste de la figure 3). En fait, il est bien difficile de décider si ces croquis appartiennent au monde des animaux ou à celui des signes. Les empreintes de mains négatives présentent la même ambiguïté : en effet, elles sont réalistes par excellence puisqu'il s'agit de véritables contours de mains appliquées sur la paroi, mais elles partagent aussi la nature conventionnelle des signes, car leurs reproductions stéréotypées à de nombreux exemplaires s'associent fréquemment à des ponctuations ou à des bâtonnets.

est

son

grotte voisine de Bernifal une série de

se schématise et devient

très

vite

et

très

signe

ce

à

allé

loin dans

L'existence d'un thème Main-Ponctuation répandu d'Espagne en Périgord paraît d'ailleurs indubitable. Ainsi, la frontière entre représentations figuratives et signes abstraits s'avère difficile à définir : c'est peut-être qu'elle n'existe pas et que nous avons affaire à un système sémiologique unique. L'examen des relations syntaxiques entre les deux types de représentations devrait permettre d'élucider cette question (un tel travail aurait débordé le cadre de la présente étude).

SEMANTIQUE

La recherche de la signification de l'art pariétal en général, et des signes en particulier, soulève un important problème méthodologique lié à l'utilisation de l'ethnologie comparée. Cette méthode, qui est restée très longtemps à la source de toutes les interprétations, est-elle la seule voie possible ou peut-on, comme le pense Leroi- Gourhan, se fonder sur les seuls documents archéologiques ? La méthode comparative (préconisée par Rei- nach dès 1903 et utilisée par Cartailhac et Breuil en 1906 dans leur monographie d'Altamira) a fourni en son temps de précieux résultats, puisqu'elle permit de reconnaître que les œuvres d'art des peuples primitifs représentent toujours « une signification grave en relation avec les conceptions métaphysiques et religieuses ». Mais Breuil ne s'est pas contenté de comparer

les fonctions des

comparaison aux productions artistiques elles- mêmes, cherchant en particulier à éclairer le sens des signes pariétaux par des figures similaires provenant d'arts actuels. La méthode est dangereuse, puisqu'en s'ap- puyant sur des documents différents, on peut aboutir à des conclusions différentes. Le cas des

signes tectiformes est remarquable à ce sujet :

d'abord considérés comme des huttes primitives par Breuil (1910), ils furent interprétés également

arts primitifs, il

a étendu la

d'après des

croyances malaises (Obermaier 1918) ou sibériennes (Glory 1966), ou encore comme de véritables pièges de chasse (Kiihn 1929, Lindner

comme des

1941).

«

pièges

à

esprits »

Un exemple tiré des écritures idéographiques anciennes nous convaincra de renoncer à tout rapprochement de pure forme. Nous avons déjà noté l'analogie structurale que présentait notre système de signes pariétaux avec les écritures idéographiques et l'on pourrait être tenté de rechercher l'origine figurative de nos signes en les comparant aux idéogrammes dont le sens est connu. Pour asseoir notre conviction, on pourrait rapprocher les signes triangulaires (dont l'assimilation à la vulve est étayée par les documents préhistoriques eux-mêmes : La Magde- leine, Angles-sur-1'Anglin, Bédeilhac) de l'idéo-

555

3 ignés paléolithiques Ecritures idéographiques 8=Sumérien; H=Hittite; E=Egyptien; Ch=Chinois ferame(S) femme,
3 ignés
paléolithiques
Ecritures idéographiques
8=Sumérien; H=Hittite; E=Egyptien; Ch=Chinois
ferame(S)
femme, mère (H)
/
y
f
r
y
/\ /\
y
Л
4
grain(3)orge,
blé(E)
herbe (Ch)
branches(hiérog. crétoisA)arbre
partager,diviser(S)
D
champ(Ch)
terrain(E) cornelune , ascendantecroître (o ) (Sboiset H) lac ,mer(E)
vêtement (S )
dieu(H)
ciel(H)
soleil(S)
feu(Ch)
écaille de poisson(E)
coquille(E)
lune(E)
lune (H)
boomerang(S)
c6te d'un animal (E)

Tableau VII. — Comparaison morphologique entre signes paléolithiques et idéogrammes.

gramme « femme » représenté par le même symbole dans les écritures sumérienne et hittite (tableau VII) ; ou encore rassembler différents idéogrammes de forme ramifiée, constater que presque tous renvoient à des notions de végétaux et en déduire que les signes ramifiés de nos cavernes recouvrent nécessairement le même champ sémantique. Hélas, le contre-exemple vient aussitôt avec des idéogrammes dont la forme rappelle nos quadrangulaires et nos claviformes et qui pourtant possèdent les signifiés les plus divers (tableau VII).

En outre, il ne faut pas oublier que les écritures idéographiques ont très souvent recours à des transferts de sens symboliques

en

(synecdoque, métonymie, métaphore, etc

est probablement de même pour les signes

préhistoriques. Si, par extraordinaire, nous découvrions leur origine figurative, nous serions encore loin de pouvoir en déduire les signifiés auxquels

ils se rapportent,

dérivé au cours du temps.

556

)

et

qu'il

qui peuvent

de

plus

avoir

Cette voie n'est donc qu'une impasse. Il faut rendre à l'ethnographie comparée son véritable rôle qui est de mettre en lumière des constantes du comportement humain (relations des arts graphiques avec les autres activités collectives ou individuelles, perception et usage des

symboles, etc.). Ceci suppose une reconnaissance préalable de la structure du système paléolithique et c'est le grand mérite de Laming-Empe-

ce

déjà eu l'occasion de le

dire,

reconnaître et à étudier l'organisation des signes pariétaux. Sa proposition fondamentale consiste en deux classes antagonistes a et P (signes minces et signes pleins) avec une règle de composition unique, l'association préférentielle a -f- p. Les signes pleins (Ovale, Triangle, Tectiforme, Quadrilatère, Chevron, Claviforme) seraient issus de représentations de la vulve ou du profil féminin, tandis que les signes minces (Flèche, Rameau, Bâtonnet, Ponctuation) tireraient leur origine de

raire et de Leroi-Gourhan d'avoir placé problème au centre de leur recherche.

Comme nous avons

Leroi-Gourhan a été le premier à

figuration du pénis (5). On aurait donc un

la

système binaire basé sur l'opposition et la complémentarité des sexes. A l'intérieur de chaque

catégorie, les signes seraient équivalents, simples variantes régionales ou diachroniques. Cependant l'analyse distributionnelle que nous

venons de présenter révèle un schéma beaucoup plus complexe de compatibilités et d'incompatibilités entre classes de signes dont il ne semble pas possible de rendre compte par l'appartenance à deux supercatégories morphologiques telles que

effet,

comment expliquer, dans l'hypothèse de Leroi- Gourhan, que les quadrilatères et les clavi- formes ne s'associent ni aux flèches ni aux signes ramifiés, mais que les bâtonnets et les ponctuations s'associent indifféremment à tous les signes, pleins ou minces (cf. fig. 2) ?

formes pleines et formes minces.

En

C'est pourquoi, nous croyons préférable

un signifié

propre, déterminant à lui seul ses possibilités d'association avec les autres unités du système. Bien entendu, cette hypothèse n'interdit pas que certains signes possèdent une valeur sexuelle (Triangle et Ovale notamment), mais elle n'impose pas aux signes qui les accompagnent une valeur antithétique, le signifié « femelle » pouvant apparaître dans bien d'autres contextes que « mâle ». Bâtonnets et ponctuations jouent sans doute un rôle particulier et nous ne voyons pas de raison de leur accorder une valeur masculine. Nous avons déjà eu l'occasion de faire remarquer leur faculté d'entrer dans la composition d'autres signes (sémantiquement, on ne peut considérer comme équivalents des points à coté d'un ovale, des points dans un ovale et des points formant un ovale). L'omniprésence des bâtonnets et des ponctuations dans chaque composition ternaire ou quaternaire impose de leur attribuer un sens neutre (ou hiérarchique) par rapport à l'ensemble des autres signes. Si l'on prend en considération le fait que des séries de stries parallèles et des cupules alignées apparaissent dès l'Aurignacien, au début de l'art mobilier, et si l'on admet avec Marshack que ces marques correspondaient le plus souvent à des séquences notationnelles accumulées, l'extension de cette interprétation aux bâtonnets et aux ponctuations de l'art pariétal pourrait constituer une hypothèse acceptable qui mériterait, en tout état ďe cause, d'être sérieusement testée. Il serait certainement imprudent de s'aventurer plus loin dans le domaine de la sémantique sans avoir préalablement tiré parti d'un certain nombre d'éléments qui, pour être secondaires, n'en participent pas moins au contenu du message. Hormis les relations entre signes et ani-

», puis plus

d'admettre que chaque signe possède

(5) En 1966, dans ses « Réflexions de méthode

Recherche, l'une précisément Leroi-Gourhan d'elles, en exclusivement 1972 distingue dans un constituée deux article catégories pour des la ponctuations, de revue signes La minces, étant

qualifiée de complémentaire.

maux, dont la nécessité d'une étude approfondie n'échappera à personne, on peut citer parmi ces facteurs subsidiaires, sémantiquement pertinents, puisqu'ils imposent un choix à l'artiste : le support et la technique. Nous avons déjà dit que la caverne n'imposait pas de véritables contraintes sur le plan

syntaxique. Pourtant il est très probable qu'elle

symbolique propre qui

possède une valeur

influence le contenu du message, sans doute à la manière d'une connotation. Si elle n'impose pas, elle suggère : on connaît en effet beaucoup de représentations d'animaux inspirées par des

concavités, des bosses, des fissures, des cupules

une

Bien que cela attire moins

l'attention, il en est de même pour les signes. Ici une ligne de ponctuations suit fidèlement une fracture, là un signe ramifié semble descendre d'une cheminée (6).

Mais la technique d'exécution des représentations pariétales doit elle-même être significative, puisque certains animaux et certains signes comme la « hutte » de la Mouthe sont à la fois peints et gravés, et que des signes gravés surchargent parfois des animaux peints (Ekain, Lascaux). Ce ne sont donc pas les contingences matérielles qui ont imposé une technique particulière. Quelquefois, peinture et gravure semblent intégrées dans un dispositif unique. Le grand cheval polychrome de Labastide répond manifestement aux gravures qui l'environnent de la même façon oue le « Dieu cornu » des Trois Frères, seule peinture du Sanctuaire, règne sur la multitude d'animaux gravés qui se pressent à ses pieds. Par analogie, on peut penser que l'unique rectangle gravé de Las Chimeneas s'oppose aux Quadrilatères noirs de la même grotte et que l'unique tectiforme rouge de Ber- nifal s'oppose à la douzaine d'autres gravés. Mais le problème du choix se renouvelle avec

la peinture qui

et

même polychrome lorsque plusieurs nuances se

mêlent. En ce

qui concerne les signes, le rouge

domine largement (environ 75 %) et l'on peut même remarquer qu'en certains cas, parmi des animaux noirs, l'usage de l'ocre semble réservé

aux signes (Salon Noir de Niaux, fresque noire de Pech Merle). Mais le plus intéressant est de constater que, dans 10 % des cas, signes rouges

manière

volontaire. Etait-ce un simple effet artistique destiné à mettre en relief certains éléments par rapport à d'autres ? Ou, comme c'est plus probable, une signification profonde était-elle attachée à l'opposition Rouge-Noir ?

On voit que l'étude des caractères techniques des représentations débouche rapidement sur d'intéressants problèmes de pertinence. Chacun

supports (6) Dans de un l'art ordre mobilier d'idée pourrait légèrement apporter différent, un précieux une étude des

catégories reçu complément exactement d'information. d'objets la utilitaires, même Il semble décoration décoratifs en effet (A. ou Leroi-Gourhan que rituels les n'aient différentes 1964, pas I. Barandiaran 1973).

qui évoquaient un ventre, une gibbosité,

corne

ou

un

œil.

peut être rouge

ou noire,

et signes

noirs

sont associés d'une

557

(le ces facteurs (couleur, gravure, reliefs naturels,

large le

contexte du message. Tous concourent d'une manière indissoluble à sa signification et ce n'est qu'au prix d'un énorme travail de synthèse que l'on peut espérer dissiper un jour ce que Mircea Eliade appelle « l'opacité sémantique des documents préhistoriques ».

topographie, etc

)

constitue au sens

Dans

les

pages qui

précèdent, nous nous

sommes efforcés de mettre en évidence le caractère sémiologique des signes pariétaux paléolithiques, en montrant qu'ils possédaient toutes les propriétés d'un système de communication conventionnel. En découvrant que certaines classes de signes, comme les quadrilatères canta- briques, présentaient une véritable articulation, ou encore que des contraintes d'ordre syntaxique s'appliquaient à la formation de messages complexes, nous avons pu caractériser en partie le « code » régissant la constitution des unités et leurs relations. Cette approche est donc positive, puisqu'elle permet de rejeter l'hypothèse, autrefois admise, selon laquelle les figures auraient été accumulées au hasard le long des parois. Au contraire, nous avons pu montrer qu'il s'agissait d'un système fortement structuré. Sur ce point, notre analyse rejoint celle de Leroi-Gourhan : les signes constituent bien un système de relations conventionnelles et celui-ci appartient vraisemblablement à un dispositif plus vaste incluant les représentations animalières.

Cependant, au cours de cette étude, les relations entre les signes nous sont apparues

beaucoup plus complexes que ne le laissait supposer la théorie binaire de Leroi-Gourhan. Il semble que la réduction de l'ensemble des signes en deux groupes antagonistes de variantes constitue un modèle trop schématique. Nous avons vu

que

procédé de l'agrégation ouvrait de larges

possibilités de création. Pour en rendre compte, nous préférons aujourd'hui admettre que chaque classe morphologique possédait son propre

signifié et pouvait ainsi contextes les plus variés.

la

mise

en œuvre

de

l'articulation et du

apparaître dans les

558

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