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REMI BRAGUE | a | ie Les Ancres | Les Ancres dans le ciel le projet moderne et pris son destin en m Il peut décider librement d’étre ou de ne pas étre. Déso! ne nouvelle question se pose: celle de on revue et corrigée 2013, 12M cotati Stic DU MEME AUTEUR Le Resiant. Supplément aux commentaires du Ménon de Platon, Vrin! Les Belles Lettres, 1978 ; rééd. Paris, Vrin, 1998 Du temps chez Platon et Aristote. Quatre études, PUB, 1982 ; rééd. 1995, 2003 Aristote et la question du monde. Essai sur le contexte cosmologique et anthropologique de Uontologie, PUF, 1988 ; rééd. 2001 ; Cerf, 2009 Europe la voie romaine, Criterion, 1992 mard, « Folio essais », 1999 Vaterland Europa. Europaische und nationale Identitat im Konflike (avec P. Koslowski), Vienne, Passagen Verlag, 1997 La Saxesse du monde. Histoire de Vexpérience bumaine de V'univers, Fayard, 1999 ; LGB, « Biblio essais », 2002 El passat per endavant (recueil inédit en frangais, traduction cata- lane par J. Gali y Herrera), Barcelone, Barcelonesa d'edicions, 2001 La Loi de Dieu. Histoire philosopbique d'une alliance, Gallimard, 2065 ; « Folio essuis », 2008 Introduction an monde grec. Eiudes d'histoire de la philosophie, La Transparence, 2005 ; Flammarion, 2008 Au moyen du Moyen Age. Philosophies médiévales en chrétienté, judetime, islam, La Transparence, 2006 ; Flammarion, 2008 Du Ditu des chrétiens et d'un on deuce autres, Flammarion, 2008 Inage vagabonde. Essai sur l'imaginaire baudelairien, La Transpa- rence, 2008 Le Propre de Ubomme, Flammarion, 2013 rééd_ 1993 ; rééd. Gallli- Rémi BRAGUE LES ANCRES DANS LE CIEL Liinfrastructure métaphysique de la vie humaine OQUVRAGE PUBLIE AVEC LE CONCOURS DU CENTRE NATIONAL DU LIVRE Champsessais © Siditions du Seuil, mars 2011. ‘© Flammarion, 2013, pour a présente éditioh SBN : 978-2-0812-9979-7 Avant-propos Le présent ouvrage est issu de conférences pronon- cées & Barcelone du 23 au 27 mars 2009, dans le cadre de la chaire Joan Maragall. Je remercie les membres du comité de cette chaire de I’honneur qu’ils m’ont fait en m'invitant. Conformément aux régles de la chaire, mon texte, que j'avais rédigé et prononcé en frangais, est d’abord paru en langue catalane dans une traduction due a Jordi Galf y Herrera’. De la sorte, il augmente encore a son égard une dette de reconnaissance déja lourde de la traduction de deux ouvrages précédents, dont un recueil inédit en frangais*. On trouvera dans ces conférences des idées que je souhaite présenter ailleurs, soit de fagon plus dévelop- pée, soit dans une autre perspective. 1. La infracstructura metafisica. Asseig sobre el fonament de la vida bumana, Barcelone, Cruilla, 2010. 2. Europa, la via romana, Barcelone, Barcelonesa d'edicions, 1992 ; réédition augmentée, 2002 ; El passat per endavant, Barcelone, Barce- lonesa d'edicions, 2001. 6 LES ANCRES DANS LE CIFL Le lecteur pressé pourra aller directement au début du chapitre ill, § 8. L'esquisse du parcours historique de la métaphysique est trop technique pour le non- philosophe et, pour le philosophe, ridiculement som- maite. Je ne la présente que pour préparer ce qui suit, et sous l'angle étroit qui en dépend Laurence Devillaits et Camille Wolff m‘one fait de nombreuses remarques trés pertinentes. Je les en remercie trés vivement. Une fois de plus, Frangoise, ma femme, a eu la gen- tillesse de soumettre par deux fois des versions précé- dentes de mon manuscrit 4 une lecture critique, Je hui dois beaucoup plus que ce service, Mais il est plus facile de la remercier pour celui~ Munich, mai 2009 et Paris, octobre 2010. Par cette seconde édicion, j'ai bénéficié d’observations de mes amis Thomas de Koninck (Québec) et Juan- Miguel Palacios (Madrid), ainsi que de personnes que je ne connais qu’électroniquement, MM. Guillaume de Lacoste Lateymondie, qui a rédigé sur nonfiction.fr un compte-rendu du présent ouvrage et Pierre Larzilligre, ami virtuel sur Facebook. Je leur adresse tous mes plus sinctres remerciements. Paris, décembre 2012, CHAPITRE PREMIER, La métaphysique comme savoir et comme vécu Dans le sous-titre du présent travail, j‘emploie le mot « métaphysique » comme adjectif. L'adjectif pro- vient d'un substantif, Ja métaphysique, Et ce substantif condense lui-méme en un seul mot une locution grecque qui en comporte trois: meta ta physika. Aucun de ces deux sauts, de la locution au substantif, puis du substan- tifa 'adjectif, ne va de soi, pas plus d’ailleurs que le sens précis de la locution de déparc'. 1. D'UN LIVRE A UN SUBSTANTIP, PUIS A UN ADJECTIF Qu’il existe une discipline, une science, ou en tout cas un domaine d’investigation 4 'intérieur duquel certaines 1. Voir L. Brisson, « Un si long anonymat », dans J.-M. Nar- bonne et L. Langlois (dit.), La Métaphysique, Son bistire sa critique, es enjeuc, PatisiQuébec, Vrin/Presses de luniversité de Laval, 1999, p. 37-60, 8 LES ANCRES DANS LE CIEL questions sont posées et recoivent une réponse, et qui s'appelle « métaphysique », voila déja qui n’a rien d’évi- dent. Ta meta ta physika est d'abord le titre, lui-méme trs problématique, d'une ceuvre bien décerminée, ou plutét d'un ensemble de traités d’Aristote. Ce titre n'est certainement pas du philosophe lui- méme. Il apparait pour la premiére fois au I sidcle aprés J.-C., dans un texte de Nicolas de Damas que nous ne possédons qu’en syriaque et ott l'expression est tra duite tres liteéralemenc par « aprés la nature » (d’— batar Hyanayata)'. Aurait-il été donné & ces traités par un bibliothécaire, pour des raisons de pur classement ? On I’a longtemps admis. Mais cela semble maintenant dou- teux, car les plus anciennes listes des ouvrages d’Aristore ne placent pas les livres métaphysiques juste apres les livtes de physique. S'agissait-il d’en décrire le contenu d'une manitre ou d’une autre ? Le « aprés » (meta) pour- rait tenir au fait que la métaphysique est plus élevée en dignité que la physique. Ou encore, il pourrait exprimer quelle est postérieure a la physique dans l'ordre de Tapprentissage. On peut choisir l'un ou l'autre, ou les deux, aussi bien le vertical, ascensionnel, que lhorizon- tal, chronologique, car ils sont tout a fait compatibles. La métaphysique traite en effet de réalités qui ne se pré- sentent pas d’emblée a la saisie par les hommes. Ceux-ci doivent, pour y accéder, s'élever au-dessus de leur vécu quotidien. Et pour ce faire, il faut une préparation qui 1. Voir Nicolas de Damas, On the Philasophy of Aristotle, livees I-V, 6d. H.J, Drossart Lulofs, Leyde, Brill, 1965, livre IL, p. 75. LA METAPHYSIQUE COMME SAVOIR ET COMME VECU 9 peut durer longtemps er qui doit s‘effectuer dans un ordre précis Ce n'est qu’a partir de la traduction latine de l’ccuvre d’Aristote, effectuée pour la premitre fois au xn" sidcle par Jacques de Venise, que la locution formée des trois mots grecs est condensée— parce que le latin ne connait pas d'article défini — en ua adjectif unique, metaphysica. 2. UNE DIs IPLINE PHILOSOPHIQUE Le nom de la science s'est donc constitué & partir d’un titre de livre. L'usage da mot « métaphysique » pour désigner une discipline, Ja métaphysique, donc, est ateesté en grec chez Alexandre d’Aphrodise (début du Uf sigcle) qui explicite les mots « sciences philoso- phiques » par : « la physique, l’échique, la logique », aux- quelles il ajoute en une formule un peu rugueuse « la “aprés les physiques” (A? meta ta physika) »*. Le terme entre en arabe au Ix® sidcle, & partir d’al-Farabi’. est également présente chez Avicenne, en tout cas dans 1. Voir par exemple Maiimenide, Guide des égarés, 1, 33, €d. I. Joel, Jérusalem, Junovitch, 1929, p. 47 ; trad. francaise, S. Munk, Paris, Maisonneuve & Larose, 1970, t.I, p. 114. 2. Alexandre d’ Aphrodise, Commentaire des Topiques, I, 2 (101826), éd. M. Wallies, Berlin, Reimer, «Commentaria in Aristotelem Graeca [CAG] », IL, 2, 1891, p. 28, 25-26. 3. Al-Farabi, Ff aghrdd md ba'd at-tabi'a, dans Rasd’il al 6d... B. Al-Jabr, Damas, Dar al-Yanabia, 2008, p. 25. 10 LES ANCRES DANS LE CIEL Parabe, car le traducteur latin médiéval n'a pas rendu le mot en ce sens'. Quant a lobjet de ce savoir métaphy- sique, c'est Farabi qui a dissipé la confusion qui le rappro- chait de la « théologie » en lui donnant son objet propre, A savoir 'étre en tant qu’étre et les modalités de celui-ci. Ee c'est Avicenne qui a prolongé l'intuition de Farabi en développant parmi les sciences philosophiques la méta- physique en une discipline amplement articulée’, ‘Au début du x1v' sigcle, en terre chrétienne, le fran- ciscain Jean Duns Scot, qui s'inspire trés largement d'Avicenne, se proposa de constituer la métaphysique comme discipline close. Il se comprenait lui-méme, & Vinstar des autres grands scolastiques, comme théolo- gien plutdt que comme philosophe. II construisit donc la métaphysique moins pour en traiter de fagon théma- tique que pour lui donner un objet, & savoir |’étre en tant quétre. Cet objet la distinguait bien nectement de la théologie qui était le propos central de Duns Scot et dont l'objet est évidemment Dieu’. 1. Avicenne, Shifa’ (Métapbysique, I, 3], 6d. arabe, G. C. Anawati, Le Caite, M, al-Babt al-Halabi, 1960, t. XI, p. 21, 1. 12. Jutilise la commode édition trilingue (arabe/latin/italien) : Avicenne, Metafisca, 6, O. Lizzini et P. Porro, Milan, Bompiani, 2002. Le passage auquel je renvoie se trouve p. 52. 2. Voir al-Farabi, Fi aghréd ma ba'd at-tabt'a, op. cit. Sut Avi- cenne, voir la plaquerte de G. Verbeke, Avicenna Grandleger einer neuen Metapbysib, Rheinisch/Westfalische Akademie der Wissenschaften, ‘Opladen, Westdeutscher Verlag, 1983. 3. Voir O. Boulnois, Bére et représentation. Une généalogie de ha méia- Physique moderne a Vépoque de Duns Scot (xt1i"-x1V" siécle), Pais, PUR, 1999, surtout p. 457-504. LA METAPHYSIQUE COMME SAVOIR ET COMME VECU 11 ‘Au Xvi‘ sidcle, le jésuite espagnol Francisco Suérez présenta les grands problémes de la science méta- physique sous la forme d'un volumineux manuel qu'il intitula Disputationes metaphysicae (1597)'. Son influence fut considérable, y compris, chose paradoxale pour un jésuite, dans les universités de I’ Allemagne protestante. La métaphysique de l'age classique se manifeste chez Descartes dans des Meditationes de prima philosophia (1641). Leur titre latin reprend une terminologie, la « philosophie premitre » qui, elle, est authentiquement et classiquement aristotélicienne®. Mais il est devenu, dans la traduction frangaise du duc de Luynes, Médita~ tions métaphysiques. Le nom de la discipline apparait ensuite chez Leibniz dans un Discours de métaphysique (1686). Apres lui, le mot est fixé et ne quitte plus la ter- minologie occidentale dans tout son parcours historique. 3. UNE DIMENSION DE L’HUMAIN Dans le présent travail, j'ai choisi de mettre I'accent sur le lien qui unit la métaphysique comme discipline a ’humanité de l'homme. Ce lien, s'il est évident, n'est pas souvent thématisé, tout simplement parce qu'il n'a guere besoin de l’étre. Que ce soit l'homme et non le 1. F. Sudtez, Disputationes Metaplysicae, Hildesheim, Olms, 1965, 2vol. 2. Aristote, Méapbysique, B, 1, 1026a16. 12 LES ANCRES DANS LE CIEL cheval qui étudie la métaphysique, cela va de soi. Cela vaut pour l'ensemble de la philosophie, dans toutes les disciplines qui la constituent. Cela vaut méme pour tout ce qui suppose la possession du langage : sciences, art, droit, religion, etc. Un lien plus direct et plus spécifique entre I’humanité de homme et la discipline métaphysique se fait jour plus tardivement. Kant lui-méme mentionne la disposi- tion innée (Naturanlage) de Vhomme a la métaphysique, le besoin de répondre a certaines questions provenant de «la nature de la raison humaine universelle » (aus der Natur der allgemeinen Menschenvernunfi)'. Schopenhauer, qui se considérait dans une large mesure comme un disciple de Kant, parle de l'homme comme de I'« animal métaphysique’ ». La formule est rds intéressante. Elle reprend en effet la définicion tradi- tionnelle de l'homme comme « animal rationnel » (zon logon ekbon, animal rationale). Mais elle ne le fait pas sans Vexpliciter : la possession du Jogos n'est autre, et n'est rien de moins, que la capacité a faire de la métaphysique. Le philosophe allemand frappe cette formule dans un chapitre du second volume de son oeuvre maitresse, qui contient des gloses sur le premier. Ce chapitre, il I'a inti- tulé «Sur le besoin métaphysique de l'homme ». Expression intéressante [8 encore, car elle suggere que la 1. E, Kant, Kritit der reinen Vernunft, intcoduction, VI, B21-22. 2. A, Schopenhauer, Die Welt alt Wille und Vorstllung, t. Ul, I, chap. xv, Samtliche Werke, 6d, W. Lobneysen, Darmstadt, Wissen- schaftliche Buchgesellschaft, 1980, p. 207 ; voir aussi Uber die Reli- gion, Paralipomena, XV, § 174, ibid... V, p. 406. LA METAPHYSIQUE COMME SAVOIR ET COMME VECU 13 métaphysique est une aspiration aussi élémentaire que les nécessités corporelles de la nourriture ou de la bois- son. Schopenhauer écrit en latin animal metaphysicum et explicite sa formule en soulignant la capacité pro- prement humaine de s'éonner (Verwunderung), encore renforcée par la conscience de devoir mourir, deux carac- téristiques que les animaux ne possédent pas. Ia premitre idée, I'émerveillement, a des racines antiques bien connues chez Platon et chez Aristote, dont Schopenhauer cite le passage célébre ott le philo- sophe grec parle de la capacité de s'étonner (thanmazein) comme d’une caractéristique du philosophe'. L’élément que Schopenhauer considére comme un adjuvant, la conscience de la finitude et du caractére inévitable de la mort, a été en revanche peu pris dans I’ Antiquité comme source du questionnement philosophique. Pour les Anciens, la mort est bien plutét la métaphore de I'acti- vité philosophique, comme dans le PAédon, puis dans la définition restée traditionnelle de la philosophie comme «entrainement a la mort » (meletd thanatox), que Y'on a tirée du dialogue platonicien’. Bergson publia en 1903 sous le titre « Introduction a la métaphysique » un long article, lequel représente une étape dans la tendance de longue durée qui cherche & situer la métaphysique du c6té du sujet. Il y définie en effet la mé:aphysique comme la possession 1. Placon, Thédte, 155d ; Aristoce, Métaphysique, A, 2, 982b12. 2. Platon, Phédon, 645-6 et 67¢3. Sur la éception, voir le fichier séuni par J. Salem, Cing Veriations sur la sagesse, le plaisir et la mor, Fougéres, Encre marine, 1999, p. 89-167. 14 LES ANCRES DANS LE CIEL absolue d'une réalité, possession effectuée par une intuition qui se place 4 l'intérieur de ladite réalité. Or cela n'est possible que dans la connaissance que nous avons de nous-mémes. La connaissance métaphysique est donc « une connaissance intérieure, absolue, de la durée du moi par le moi lui-méme ». « Cet empirisme vrai, conclut-il, est la vraie méraphysique », laquelle « pourrait se définir l'expérience intégrale’ ». Le mouvement existentialiste, s'il y a 8 plus qu'une étiquette rassemblant des ceuvres hétérogénes, a puis- samment orchestré l'aspect expérimental, ou plutét «expérientiel » de la métaphysique. Gabriel Marcel publia en 1927 un Journal métaphysique. Avec La Nauste (1938), Jean-Paul Sartre, qui préparait son ceuvre mat- tresse, L’Etre et le Néant (1942), présenta sous la forme d'une sorte de récit autobiographique des intuitions portant sur la nature méme du monde et sur sa contin- gence itréductible. Cet état d'esprit est dans I'air du temps, méme chez des gens qui ne sont pas philosophes de métier. C'est le cas du potte Antonin Artaud, qui écrit: « Dans l'état de dégénérescence od nous sommes, c'est pat la peau qu'on fera rentrer la métaphysique dans les esprits’. » La formule est intéressante. On pourrait supposer qu’Artaud a employé le verbe « rentrer » au sens du simple « entrer », comme c'est souvent le cas 1, H. Bergson, « Inecoduction a la métaphysique », La Pensé et le ‘Mouvant (1934), uses, d. A. Robinet, Paris, PUF, 1959, p. 1392- 1432, citation p. 1402-1403, 1408, 1432. 2. A. Artaud, Le Theatre t son duble, Paris, Gallimard, 1964, p. 153. LA METAPHYSIQUE COMME SAVOIR ET COMME VECU 15 dans le langage peu chatié. Si en revanche on lui préte un usage rigoureux des mots, il faut comprendre qu'il s‘agit de ré-introduire quelque chose qui était sorti, voire qui avait été expulsé. La peau, la dimension du corps, est alors le détour inattendu, mais efficace, qui doic permettre de faire 4 nouveau justice & ce que Pesprit avait sans doute trahi. ‘Un mouvement de plus vaste ampleur concetne I'usage méme des mots : l'adjectif « métaphysique », lui aussi, a ptis une couleur nouvelle. A I’age classique, il pouvait signifier « léger, peu important, loin de la vie ». C’est ainsi que Descartes qualifie de « métaphysique » le doute hyperbolique qu'il pratique dans la premitre des Médita- tions et qui ne saurait étre appliqué a la vie pratique (asus vitae)’, Pour les Lumitres radicales, il suffit de 'employer pour disqualifier son adversaire. Ainsi, 4 une objec- tion que lui fait le d'Alembert qu'il met en scéne, Dide- rot répond : « galimatias métaphysico-théologique? ». ‘Au xx‘ sitcle, tout au contraire, l'adjectif prend une nuance plus inquiétante, celle de la gravité, de 'angoisse Lorsque Heidegger demande, dans un petit texte qui porte ce titre, « Qu’est-ce que la métaphysique ? », il identifie la tonalité affective (Stimmung) fondamentale de celle-ci comme étant I'angoisse (Angst)°. 1. R. Descartes, Obiectiones septimae ad Meditations de prima pbileso- phia, Buores, 4. Adam et Tannery, Pacis, Vrin, 1964, t. VII, p. 460. 2. D. Diderot, Réve de d'Alembert, CExores philosopbiques, 6d. P. Ver~ nitre, Paris, Garnier, 1964, p. 277. 3. M. Heidegger, Was ist Metaphysik ?, Wegmark, Prancfort, Klosterman, 1967, p. 1-19. 16 LES ANCRES DANS LE CIEL 4, UNE ABSENCE A COMPENSER Cette fagon de replacer la métaphysique dans le concret est peut-étre elle-méme la compensation d'une absence. C'est ce que suggere la phrase d’ Artaud, encore une fois si on la prend & la lettre. Plusieurs penseurs du xux' sidcle ont eu impression que V’existence de réa- lités teanscendantes avait perdu l’évidence qu’elle avait jusqu’alors possédée — du moins se l’imagine-t-on, en ce cui n'est peut-étre qu'une illusion nostalgique. On en rencontre des témoignages d'un bout & l'autre de l'Europe, de I'Italie de Leopardi a I'Allemagne de Nietzsche. Méme Auguste Comte parle d'une « fragilité croissante des fondements -métaphysiques », en utili sant cet adjectif en marge du sens technique qu'il lui donne ailleurs’. Mais cela se voit aussi chez des gens qui n'emploient pas le mot « métaphysique », que ce soit comme substantif ou comme adjectif, mais préferene d'autres termes. Ainsi, Flaubert constate vers le milieu du sidcle que « la base théologique manque” ». I est intéressant que le philosophe et l’écrivain congoivent le métaphysique et le théologique non comme un couron- nement, comme un sommet nuageux, mais bien plutét 1. A.Comte, Gours de philorphie postive, legon 60, éd. J. P. Entho- ‘ven, Paris, Hermann, 1975, t. Il, p. 776. 2. G. laubert, lectre 4 Louise Colet du 4 septembre 1852, Correspon- dance, 68, J, Bruneau, Paris, Gallimard, « Biblioth’que de Ia Pléiade », +11, 1980, p. 151. LA METAPHYSIQUE COMME SAVOIR ET COMME VECU 17 comme un socle eres concret. Pour parler selon limage- rie marxiste, mais en la prenant & rebouss, le théologiquue est une « infrastructure » plut6t qu'une « super- structure », C'est d’ailleurs en ce sens qu'il faut com- prendre le sous-titre du présent essai. Cette impression d'une perte du théologique est encore radicalisée par le théme de la « mort de Dieu ». Il apparaie assez t6t, par exemple chez le jeune Hegel, dans une phrase oft l'on peut d’ailleuss ne voir que la citation d'un choral de Luther', Mais c'est Nietzsche qui sue le mettre en scene de fagon somptueuse dans Vaphorisme célébre dont on traduit traditionnellement le titre par « L’insensé? ». 1. G. W. H. Hegel, « Glauben und Wissen », Werke in 20 Banden, Il, Jenaer Schriften 1801-1807, Francfort, Suhrkamp, 1970, p. 432. 2, B. Nietasche, Die Frabliche Wissenschaft, IML, § 125, « Der colle Mensch », Saimiliche Werke. Kritische Studienausgabe in 15 Bainden (désotmais KSA), éd. G. Colli et M. Montinaci, Munich/New York, Deutscher Taschenbuch Verlag/De Gruyter, 1980, t. III, p. 480-482. CHAPITRE IT La métaphysique remise a sa place Le manque de métaphysique que ressentaient les esprits les plus sensibles du xix" sidcle est la conséquence de ce que I’on a compris comme la destruction de celle-ci. Dailleurs, l'accent mis sur le fait que la métaphysique constitue une expérience vécue est peut-étre aussi une facon. de compenser son déclin-en-tant que discipline faisant légitimement partie, 2 cété de la logique, de Léthique, etc., du programme réglementaire des études philosophiques. 5. LA DESTRUCTION MODERNE DE LA METAPHYSIQUE La métaphysique, en effet, n'a pas trés bonne presse & age moderne. Voire, elle subit de multiples assauts. On pourrait, pour simplifier, distinguer quatre étapes de la campagne menée contre la métaphysique, peut-étre méme cing : . 1) Kane détruit la métaphysique théorique en mon- trant qu’elle aboutit & des raisonnements inconsistants. LA METAPHYSIQUE REMISE A SA PLACE 19 Cest l'objet de la « dialectique transcendantale » de la Critique de la raison pure (1781). Kant y montre que la raison pure, lorsqu’elle est livrée a elle-méme dans le domaine spéculatif, od elle est privée du garde-fou de Vexpérience, n’aboutit qu’a des paralogismes en psycho- logie, a des antinomies en cosmologie, & la simple pro- jection d’un idéal en théologie. La critique kantienne reprend certes des thémes venus de la tradition scep- tique gréco-romaine, avec sa contestation de la méta- physique des « dogmatiques » (stoiciens), ou emprantés a la reprise de cette contestation par Hume. Mais Kant ne se contente pas de constater 'incertitude et l'inucilité de la métaphysique. I] explique son échec en en tirant au clair les causes ; ce faisant, il montre que cet échec était néces- saire. 2) Deux générations aprés Kant, Auguste Comte remet en circulation le mot « métaphysique », cette fois comme adjectif. Mais c’est avec une connotation péjorative. D’un bout & l'autre de son itinéraire de pensée, il présente la célbre « loi des trois états » successifs par lesquels doit passer I’humanité, Elle est la dés le Plan des travaux scien- tifiques nécessaives pour réorganiser la socitté, rédigé en mai 1822, alors que le philosophe n’a que 24 ans'. Il y qualifie de « métaphysique » une étape déterminée du parcours nécessaire de V'esprit. Il.s'agit d'une étape ins- table, et du coup provisoire. Elle se situe entre deux 1. A. Comte, Plan des iravaucx scientifiques nécesaires pour rlorganiser 1a soiéte, Philosophie des sciences, €d. J. Grange, Patis, Gallimard, 1996, p.272. 20 LES ANCRES DANS LE CIEL régimes, théologique et positif. Le premier, antérieur, était plus durable ; l'autre, postérieur, devra étre définitif. La métaphysique est qualifiée d’« abstraice ». Comte la traite plus durement que la théologie, qui avait au moins le mérite, l'age qu'elle dominaic, d'assurer une certaine stabilité aux institutions. Historiquement parlant, l'état métaphysique corres- pond en gros au Xvitt sigcle. Cette période est essentielle- ment critique envers les convictions de lage théologique. La métaphysique est donc négative, incapable de rien de constructif. La Révolution francaise représente l'apogée de cette attitude purement destructive. 3) Pres d'un sitcle plus tard, Rudolf Carnap et les membres du cercle de Vienne, qui s'appelérent eux- mémes.« positivistes logiques », reprirent une maxime du Comte de la premitre période, mais en linfléchissant en direction du scientisme. Le jeune Comte avait formulé comme régle : « Toute proposition qui n'est pas fina- lement réductible & la simple énonciation d’un fait, ou particulier ou général, ne saurait offrir aucun sens réel et intelligible’. » Les Viennois généralisent. La méta- physique serait composée d’énoncés échappant & toute vérification expérimentale et donc dépourvus de sens, Car- nap a illustcé ce point de vue en se livrant au passage & L, A. Comte, Considérasions philosopbiques sur le sciences et les savants {1825}, Fovits de jeunese, 6d. P. E, de Berrdo Carneiro et P. Arnaud, Paris/La Haye, Mouton, 1970, p. 326, repris dans le Discours sur Lesprit pusitif (1844), 1, éd. P. Atbousse-Bastide, Paris, UGE, « 10/ 18 », 1963, p. 43, puis dans le Cours de philesopbie positive, lecon 58, op. cit, p. 647. LA METAPHYSIQUE REMISE A SA PLACE 21 une critique féroce de la conférence inaugurale de Hei- degger'. La vérité n’aurait dautre lieu que la science, congue sur le modéle de la physique classique. En consé- quence, le terme de « métaphysique » devient dans la shétorique néopositiviste, au méme titre que « mys- ticisme », « mauvaise poésie » et quelques autres gen- tillesses, une des poubelles chargées d'accueillir tout énoncé non scientifique. La métaphysique est dailleurs rejetée en méme temps que tout énoncé normatif, moral ou esthétique’. Elle ne décrit nullement la réalité, mais exprime un sentiment de la vie’. De facon intéressante, Carnap ne nie pas la Iégicimité de ce besoin d'expression. Crest ainsi qu'il met au crédit de Nietzsche que lui, au moins, n’ait pas cherché A exprimer sa métaphysique autrement que dans un_style poétique. De la sorte, Car- nap rejoint & sa fagon la tendance que jai notée plus haut et qui consiste a faire passer le domaine de la métaphy- sique de la théorie a Vexpérience vécue’. On peut remarquer en passant que la généalogie du positivisme logique, telle qu'elle s'exprime dans le nom méme qu'elle revendique, n'est pas légitime. En effet, Comte lui-méme n’était nullement scientiste. Bien au contraire, il cherchait & subordonner la science 3 la 1. R. Carnap, « Uberwindung der Mecaphysik durch logische Analyse der Sprache » [1932], Scheinprobleme in der Philosophie und andere metaphysikritische Schriften, 64,'T. Mormann, Hambourg, Mei- ner, 2004, p. 81-109, sur Heidegger, § 5, p. 93. 2. Ibid., § 1, p. 81 et § 7, p. 103. 3. Ibid., § 7, p. 104-108. 4, Voir plus haut, § 3, p. 14. 22 LES ANCRES DANS LE CIEL morale, et méme & limiter les prétentions de la science’. Cependant, c'est une attitude d’esprit scientiste qui domine l'opinion, oi elle fomente une méfiance contre la métaphysique. Ce scientisme n'est plus guére répandu chez les chercheurs de pointe. En revanche, il reste fré- quent chez les vulgarisateurs et dans l'opinion publique. 4) Heidegger reprend expression « dépassement de la métaphysique » (Uberwindung der Metaphysik) dans une série de notes publiées dans un recueil datant de 1954”, La plus ancienne remonterait 4 1936, donc quatre ans aprés Carnap. Pour Heidegger, il ne s’agit pas de laisser derritre soi la métaphysique pour passer & autre chose, II voit en effet dans la métaphysique un mouvement qui emporte la totalité de l'histoire de la philosophic. Heidegger cherche donc’ montrer comment la métaphysique, parvenue 4 son. accomplissement, prend la figure de la technique et déter- mine l'ensemble de I"humanité occidentale. « Dépasser » la métaphysique, ou plutét « s'en remettre », comme on se remet d'une maladie (Verwindung), consisterait retourner au fondement oublié de celle-ci, I’Etre. Il s'agi- rait de saisir & nouveaux frais le rapport que I’Etre entre- tient avec I'essence de I'homme. Ce rapport, la définition traditionnelle de l'homme comme « animal rationnel » ne Vexprimait que de fagon encore insuffisante?. 1. A. Comte, Discours sur Vensemble du postivisme, &d. A. Petit, Paris, Flammarion, 2008, 5, p. 415, 1, p. 69. 2. M. Heidegger, « Uberwindung der Metaphysik » [1936- 19461, Vortnige und Aufiitze, Phullingen, Neske, 1954, t. I, p. 63-91 3. M. Heidegger, Brief ter den Hiemanismus (1947), Wegnarken, op. it, p. 182 ; Binkeitung 2u « Was ist Metaphysib? » (1949), ibid, p. 197. LA METAPHYSIQUE REMISE A SA PLACE 23 Ces quatre érapes de la critique de la métaphysique ne se succédent pas simplement au sens ot elles se remplace- raient. Chacune prétend bien plutét, que ce soit & tore ou a raison, reprendre les résultats de la précédente et Ja pro- longer. 6. LA METAPHYSIQUE COMME RENCHERISSANT SUR LA PHYSIQUE On pourrait peut-étre distinguer dans l'opposition a la métaphysique une cinquigme étape, Elle est plus difficile a saisir, car elle constitue moins une these philosophique argumentée qu'un état d'esprit diffus. Elle correspond, & Vintérieur d'une aversion pour la métaphysique, 2 un glissement intéressant dans les motifs de ce désamour. Ce que l'on n’aimait pas dans la métaphysique, et que les trois premiéres étapes rejetaienc, a longtemps été le préfixe, le méta-. On le comprenait, peut-€tre d’ailleurs A contresens, comme renvoyant, selon le jeu de mots de Nietzsche, & un « arritre-monde » dont on ne voulait plus', Il s‘agissaie alors de revendiquer les droits du corps vis-a-vis de l’Ame, de la terre vis-2-vis du ciel, etc. Cette thétorique fut d’abord illustrée par Feuerbach, et elle influenga de larges courants de la littérature du xix’ sicle 1. B. Nietzsche, Also sprach Zarathustra, 1, « Von den Hinterwelt- lern », KSA, t. IV, p. 36 et 38, 24 LES ANCRES DANS LE CIEL et du début du xx°: en France avec Pierre Leroux, dans les pays de langue allemande avec Gottfried Keller, en Angleterre depuis George Eliot, elle-méme traductrice de Feuerbach, jusqu’a D. H. Lawrence, et sans doute ailleurs. Tout cela se situait dans le contexte d'une révolte de la sensibilité contre l'ascétisme janséniste, piéciste ou victo- rien —ou plus simplement et plus généralement, contre la rationalisation de la vie due l'économie capitaliste. A Vheure actuelle, en revanche, il arrive que ce que l'on n’aime pas dans la métaphysique soit plutét représenté par I'adjectif substantivé, qui contient, avec le mot « — physique », l'idée de « nature » (physis). La métaphy- sique est alors ressentie comme la version intensifiée de la physique. Ble fut longtemps ressentie comme une supra~ physique. Le mot est chez Kant, qui emploie l'adjectif et le substantif « hyperphysique » (hyperphysisch, Hyperphy- sik)’, On lui reprochait de délaisser le naturel au profit de fictions. Désormais, la métaphysique apparait plutée, 3 rebours, comme une s#per-physique. Celle-ci renchérirait encore sur ce que la présence factuelle de la nature a de pesant, en ancrant ce poids de la nature dans une trans- cendance censée la fonder. Nos contemporains ressentent avec de plus en plus d'impatience les contraintes que leur impose tout ce qui est donné et non choisi. Or la premitre de toutes les contraintes est la dimension naturelle de notre propre 1. B. Kant, Kritib der reinen Vermmft, A773/B801 et passin, Vor seinem nexerdings erboberen vornebnien Ton in der Philusophie, Werke, éd. W. Weischedel, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1983, (désormais WW), t. IIL, p. 389. LA METAPHYSIQUE REMISE A SA PLACE 25 tre, & savoir le corps propre (Leib). Que V’on songe par exemple A l'usage péjoratif de l'adjectif « biologique », voire au substantif « biologisme! ». On a forgé celui-ci comme repoussoir chaque fois que Yon utilise Vadjectif «naturel » en matitre de morale, par exemple quand on parle de « loi naturelle » en un autre sens que pour parler des « lois de la nature » que dégage la science. On feint par [a de confondre deux concepts trés différents : d'une patt, la nature en style stoicien, comme l'ordre des choses que l'homme découvre au prix d'une enquéte menée par la raison, d’autre part, la nature au sens épicurien, comme Vétat brut d'une réalieé. 7, LEXODE KANTIEN Revenons au point de départ de la critique de la méta- physique, A savoir Kant. Comme dans le cas de la pater- nité du positivisme logique attribuée 4 Comte, il faut s'interroger sur la légitimité de la filiation. Kant n’avait nullement pour but de supprimer la métaphysique. Sa critique visait, erés lietéralement, & la « remettze & sa place », a la faire migrer du domaine théorique au domaine pratique, celui de l'action morale. Pour Kant, Cest ce dernier qui est le véritable pays de la raison. Du coup, la révolution kantienne est comparable non a une émigration, mais bien plutdt & une sortie d'exil, 4 un lus bas, § 22, p. 73. 26 LES ANCRES DANS LE CIEL exode. Dans une lettre A son beau-fiére Karl Gock, Hél- derlin nomme Kant le « Moise de notre nation » alle- mande'. La référence au prophéte qui a arraché Israél A la terre étrangere pour Ia ramener au seuil de la Terre pro- mise est d'une justesse trés littérale, une justesse qu'il faut chercher au-del& méme des métaphores que file le potte, et qui sont cenerées autour du don de la loi. Selon Kant, la métaphysique devait renaftre sous la forme d'une « métaphysique des moeurs » qui serait la seule vraie métaphysique. Certes, Kant n'a cessé de vou- Joir camper, en face de la métaphysique des moeurs, une « métaphysique de la nature” ». Cependant, la tache que désignait cette expression quelque peu étrange, voire contradictoire, est restée A l'état de programme. Ce que Kant a effectivement réalisé n'a guére été prolongé apres I'idéalisme allemand. Son projet mériterait pour- tant d’étre repris dans le perspective qui est ici la mienne, car il représente un exemple particulitrement intéressant de liaison entre I’anthropologie et la métaphysique. Arrétons-nous quelques instants pour mesurer Vampleur de la révolution opérée. Cela en vaut la 1. F, Holderlin, lecere & Karl Gock, 1* janvier 1799, Sainliche Werke, éd. F, Beissner, Stuttgart, Koblhammer, ¢. VI/1, 1954, p. 304. 2. E. Kant, Kritik der rein Vernunft (1781}, « Architektonik », A 846/B 874, avec la formule étrange : « Die Metaphysik der kérpetli- chen Natur heiBt Physik [...] » : Grandlegamg zur Metaphysik der Sitten [1785], préface, WW, t.1V, p. 12; Metaphysizche Anfangseriinde der Naturwissenschaft (1786), Préace, WW, t. V, p. 13-14 ; Metaphysif der Siiten (17971, introduction, Il, WW, t.IV, p. 321; Uber die Fort schritte der Metaphysib (1790}, WW, t. IIL, 3 stade, « Passage pratico- dogmatique au suprasensible », p. 629. LA METAPHYSIQUE REMISE A SA PLACE 2 peine, car c'est une décision d'un poids immerse que celle de faire basculer la métaphysique dans le domaine des mocurs. Avec elle, en effet, la métaphysique passe de son domaine traditionnel, qui était en gros cosmo- logique (création/éternité du monde, existence ou non d'un divin Créateur, etc.) & un domaine ott personne n'avait jusqu’alors songé & Ja situer. Ce domaine est le seul a 'intérieur duquel quelque chose comme des moeurs peuvent exister, & savoir I'humain, puisque, Aristote ‘avait déja noté, les dieux sont au-dela de la vertu et du vice’. On peut dire la méme chose autrement : la méta- physique relevait de ce que l'on ne fait que conscater (en grec, thedrein), du théorique, donc. Avec Kant, elle entre dans le champ du pratique, de ce qui reléve de V'action Or seul homme «agit » en rigueur de termes, ce quiavait déja vu, 1a aussi, Aristote: les animaux n’« agissent » pas’. On pourrait dire que, du coup, la métaphysique change de « physique » sous-jacente. Elle n'est plus le méta- de la méme physique. La physique par rappore & laquelle elle était le méa- était jusqu'alors avant tout une cosmologie ; elle est désormais une anthropologie. De ce fait, la question « qu’est-ce que homme ? » gagne la place centrale. . On peut comprendre a partir de ce déplacement la signification profonde des formules citées un peu avant T. Aristo, sbique & Nivomaque,X, 8, 1178b8-18 2. Ibid., V1, 2, 1139420. 28 LES ANCRES DANS LE CIEL qui caractérisent 'homme comme « animal métaphy- sique! ». Car, selon Kant, ce qui fait surgir les problémes insolubles auxquels se heurtait la métaphysique avant la critique & laquelle il la soumet n'est autre que le fait que l'homme habite dans le monde physique. Cette présence n'est pas seulement le séjour sur la planéte d'un animal biptde parmi d'autres. Elle est la présence de l'homme en tant qu’homme, tel qu’il est défini par la raison, dans le domaine du sensible. Cette présence de homme entraine une présence dans le monde sensible de la raison qui est un trait fondamental de Ja définition de l'homme et qui représente, au niveau de l'expérience que l'homme a de soi, une tendance qui exige sa satisfaction. Kant distingue, comme on sait, dans la rationalité humaine deux facultés, l'entendement (Verstand) et la tai- son proprement dite (Vernunft). L'entendement élabore les données de l'expérience du monde, voire il les unifie pour en faire, justement, un monde. La raison, en revanche, cherche des principes inconditionnés ; elle est métaphysique par essence. C'est pourquoi, si l'entende- ment est parfaitement & son aise dans le monde, la raison n'y est pas chez elle. Comme nous le faisons dans une maison qui ne nous est pas familitre, la raison se cogne partout et s’égare. De la sorte, la cause de la maladie done la critique est le traitement n'est autre que |’étre-au- monde de I’homme. On pourrait ainsi s'amuser & faire de Kant une lecture gnostique : la raison n'est pas sans ressembler 4 l’Ame telle 1. Voir plus haut, § 3, p. 12-13. LA METAPHYSIQUE REMISE A SA PLACE 29 que la voyaient Jes gnostiques : tombée dans un monde auquel elle est étrangere et avide de retourner & son ori- gine. Le fait est que Cest apres Kant, et avant tout a partir de Schopenhauer, qui se réclame de lui, que s'est fait jour une réhabilitation philosophique, et non plus purement historiographique, des gnostiques des premiers sidcles chrétiens. Chez Kant, la tentation gnostique n'est écartée qu'en 1791, dans la troisitme Critique. Cette oeuvre montre que le beau est le « symbole de la moralité" ». Le fait que nous soyons capables d’éprouver un plaisir désintéressé devant ce qui est beau montre qu'il y a au moins une passerelle entre nos sens par lesquels nous sommes dans le monde et la moralité qui nous révéle que nous ne sommes pas du monde. Peut-étre sommes-nous en droit d'aller au-dela de ce que Kant avait a lesprit et de remonter & l’éeymologie du mot symbolon, d’od vient & Yévidence notee mot «sym- bole ». Celui-ci désignait en Gréce ancienne un objet cassé en deux morceaux, un tesson de poterie par exemple, que se partageaient deux familles entre les- guelles existaient des liens ancestraux d’hospitalité. Il suf fisait de les rassembler, en grec sym-ballein, pour prouver Vappartenance & la famille amie. Bn ce sens, nous sommes les bites dts monde ; en lui, nous ne sommes peut-étre que dans une antichambre, mais nous y sommes en tout cas les bienvenus. 1. Kant, Kritib der Urteilskraft, § 59. (CHAPITRE IIL Le refus nihiliste de la métaphysique comme pessimisme Je voudrais me replacer ici dans Ja continuité de effort des philosophes que j'ai cités pour dire quelque chose du rapport entre la métaphysique et 'homme. Mais je me situerai a un niveau de toute évidence beau- coup plus modeste que le leur, et plus platement concret. Je voudrais m'interroger sur la fagon dont une doctrine centrale de la métaphysique rend possible existence de I'homme, comprise au sens le plus banal de sa présence sur la terre. 8. LA MONTEE DU NIHILISME Il me faut pour cela commencer par attirer l'attention sur un second phénoméne de 1a culture européenne, paralléle & 'abandon de la métaphysique qu’il prolonge et radicalise, tout en ayant des conséquences pratiques. Je veux parler de la montée en puissance de ce que l'on appelle le « nihilisme ». LE REFUS NIBILISTE DE LA METAPHYSIQUE. 31 Le mot apparait & la fin du xvi sigcle, probablement chez Jacobi, qui lui donne une teinte d’emblée péjora- tive!. Il parcourt discrétement l'ensemble du xix’ sidcle, d'abord en Allemagne, puis en Russie surtout, ot il prend une dimension politique tetroriste. Le nihilisme recoit enfin une orchestration et une consécration philosophique toute particuliére chez Nietzsche, qui y voit le phénoméne destiné & dominer histoire des deux prochains sidcles’. Pour lui, le nihi- lisme est « le plus inquiétant des hétes », « le danger des dangers »*. Nietzsche n’avait pas pour projet de résister au nihi- lisme en s'y opposant, en tentant de construire des bar- rigres ou des digues. Il cherchait au contraire & le dépasser en le poussant jusqu’au bout. Le nihilisme devait alors se retourner et passer du stade passif au «nihilisme actif », selon une expression qui apparait sans doute pour la premitre fois dans le long fragment rédigé A Lenzer Heide (Grisons) et daté du 10 juin 1. Sur ensemble de histoire du mot, voir ta synth’se de F. Volpi, If nichilismo, Bati, Laterza, 1996 ; sur les débuts de celle-ci, vwoir Vanthologie Dieter Arende (dir.), Nihilismus. Die Anfinge. Vow Jacobi bis Nietzsche, Cologne, Hegner, 1970, introduction, p. 9-106 ; sur le fond, voir S. Rosen, Nibilism. A Philosophical Essay, New Haven, Yale University Press, 1969 et C. Cunningham, Genealogy of Nibilism: Philosophies of nothing and she diffrence of theology, Londres/New York, Routledge, 2002. 2. B. Nietzsche, Fragment 11 [119], novembre 1887-mars 1888, KSA, c. XIII, p. 56 ; voir aussi [411], p. 189-190. 3. F. Nietzsche, Fragments 2 {100], puis {137}, automne 1885- auromne 1886, KSA, ¢. XII, p. 109, puis p. 125. 32 ‘LES ANCRES DANS LE CIEL 1887'. De la sorte, le nihilisme pourrait devenir entre les mains des créateurs un efficace marteau’. L'outil qui décruit est aussi celui qui sculpte. Le nihilisme pourrait 4liminer les races dégénérées et mourantes et dégager ainsi la route pour un ordre nouveau’. Ces expressions rendent un son désagréable. Mais qu’on se rassure : il n'est nul besoin pour cela d'organiser des famines, purges ou génocides de masse comme ceux dont le Xx" sidcle n'a pas été avare. Ni méme de faire exploser des machines infernales, comme savaient déja le faire les nihilistes russes dont Nietzsche était le contemporain. En effet, le nihilisme « un aboutissement immanent, une « ceuvre » (Tat) propre qui est le suicide, Nietzsche reproche au christianisme d’avoir rendu la vie suppor- table A ceux qui auraient da étre « nettoyés », en les convainquant de leur immortalité’, Dans les conditions normales qu'il s'agit de rétablir apres la parenthése chré- tiene, ceux qui ne peuvent supporter Je nihilisme s'éli- minent eux-mémes, en une sorte de sélection naturelle. De la sorte, le nihilisme, poussé jusqu’au bout, pourrait se dépasser soi-méme (Selbstitberwindung)’ ou, si 'on me 1. F. Nietzsche, Fragment 5 {71], § 13, 66 1886-auromne 1887, KSA, t. XIL, p. 216 2. F. Nietzsche, Fragment 2 [101}, automne 1885-automne 1886, KSA, t. XII, p. 111 3. F, Nietzsche, Fragment 35 {82}, mai-juillet 1885, KSA, ¢. XI, p. 547. 4. F, Nietasche, Fragment 14 [9], printemps 1888, KSA, ¢. XIII, p. 222 . 5. F, Nietzsche, Fragment 9 [127], automne 1887, KSA, ¢. XI, p- 410; 13 [4], début 1888-printemps 1888, KSA, t. XIII, p. 215. LE REFUS NIMILISTE DE LA METAPHYSIQUE. 33 permet l'image, se détruire soi-méme, comme un para- site est entrainé dans le mort de I'arbre dont il avait commencé par vivre et qu'il finit par tuer. Dans le méme ordre d'idées, vers la fin du xx° sitcle, Ie nihilisme prend avec le philosophe italien contempo- rain Gianni Vattimo (né en 1937) une tonalité plus riante. On désigne souvent sa position philosophique par le slogan de « nihilisme gai ». Cette formule n'est pas du philosophe turinois Iui-méme, mais de son com- patriote plus gé et aujourd'hui disparu, Augusto del Noce, lequel Lutilisait d’ailleurs avec une nuance cri- tique d'ironie amére. Je ne sais pas si Vattimo I’a reprise & son compte. Toujours est-il qu'elle rend assez bien la facon dont le penseur italien met en lumiéze les aspects positifs du nihilisme, les chances gu’il représente pour la liberté des hommes et pour une organisation pacifique de la vie commune de ceux-ci', Dans la pratique, le nibiliste ainsi congu doit étre Je contraire méme de ce que suggérait le terme dans la Russie tsariste : loin de chercher la destruction, ce nihiliste-IA est incapable de mourir pour une cause quelconque, et encore moins tenté de tuer pour elle ~ tout simplement parce qu'il ne croirait en aucune cause. De la sorte, le nihilisme risque de prendre des aspects tout & fait concrets, quoique parfaitement discrets. Il se fait, sinon gai, du moins soft. 1. G, Vattimo, La fine della modernita, Milan, Garzanti, 1985, chap. 1, « Apologia del nichilismo », p. 27-38 34 LES ANCRES DANS LE CIEL 9, NIHILISME ET PESSIMISME Que le nihilisme soit un bien ou un mal, comment le caractériser ? Nietzsche lui-méme en trace la généalogie a partir du « pessimisme' ». Pour lui, « nihilisme » est en premier lieu une expression plus claire qui peut se substituer ce dernier terme’. Lequel ne doit pas étre pris au sens affadi qu'il a aujourd’hui, qui est avant rout psychologique. Il faut le comprendre dans toute sa rigueur, au sens que lui avait donné Schopenhauer, qui I’a d'ailleurs peut-étre inventé. Il s‘agissait pour le penseur allemand de prendre l'exact contre-pied de la formule diamétralement opposée, |'« optimisme ». Ce terme n'est pas non plus la création d'un philosophe. IL est sans doute de Voltaire qui, dans son Candide (1759), avait voulu se moquer de la vision du monde que Leib- niz développait dans la Théodicée (1710). L'optimisme pose que le monde présent est le meilleur de tous les mondes possibles. Un monde encore meilleur serait impossible, En effet, pour qu'il le soit, il faudraic quiexistent ensemble des états de choses qui s’excluent réciproquement et ne sont donc pas possibles en méme temps (« compossibles »). Symécriquement, le pessi- 1. F. Nietasche, Fragment 35 (45), mai-juillet 1885, KSA, ¢. XI, p. 532; 2{131], automne 1885-aucomne 1886, KSA, t. XI, p. 129; 9 {107}, automne 1887, ibid., p. 396 ; 10 (192), ibid., p. 571 2. F. Nietasche, Fragment 17 {5}, mai-juin 1888, § 3, KSA, t. XILL, p. 522, LE REFUS NIHILISTE DE LA METAPHYSIQUE. 35 misme pose que le monde existant est le pire de tous les mondes et que, s'il était plus mauvais encore, il ne pourrait cout simplement pas subsister. Remarquons ‘en passant que l'idée selon laquelle un monde totale- ment mauvais, une sorte d'enfer, ne pourrait pas exister constitue un ultime hommage (comme I'hypocrisie est un hommage du vice 4 la vertu) rendu a lidentité de V'Btre et du Bien, sur laquelle je vais revenir bientét. Nietzsche lui-méme propose une définition du nihi- lisme. Celui-ci provient du refus radical de la valeur, du sens, de tout ce qui fait que quelque chose est souhai- table. Il consiste en ce que les plus hautes valeurs se dévaluent’. Il a pour accomplissement ultime la convic- tion que lexistence est intenable, jointe a intuition selon laquelle nous n’avons aucun droit & poser un au- dela des choses qui pourrait les racheter’. La compréhension de cette définition suppose a évi~ dence que nous comprenions d’abord ce que signifie «valeurs ». Or lusage du mot « valeur » suppose lui- méme une mutation dans la compréhension du bien. I faut le déchiffter comme un symptéme, non le prendre comme une dénomination qui irait de soi. ‘Je proposerais quant & moi de comprendre le nihi- lisme par une voie elle-méme négative, en partant de Véymologie du mot. Celui-ci est de toute évidence 1. F. Nietzsche, Fragment 2 (127), automne 1885-automne 1886, KSA, ¢. XII, p. 125, puis Fragment 9 {35}, automne 1887, ibid., p. 350. 2. F, Nietzsche, Fragment 10 [192}, automne 1887, KSA, ¢. XII, p57 36 LES ANCRES DANSLE CIEL formé sur le latin nibil, « rien ». Je demandera’s pour ainsi dire de quelle sorte d’étre le nihilisme affieme le néant. Or donc il me semble clair que le nihilisme, tel que Nietzsche lui-méme le définit, constitue une attaque contre une thése particuli@re, mais centrale, de Ja métaphysique classique. Elle trouve sa formulation d'un bout & l'autre de celle-ci, et c'est encore a elle que se référait Leibniz avec son « optimisme ». Je veux parler de ce que la scolastique appelle eradi- tionnellement la « convertibilité des transcendan- taux ». Ce terme technique signifie que, de tout ce qui est, on peut dire, en tant qu'il est, qu'il est aussi un, bon, et vrai. Cette doctrine a une application spéciale- ment pertinente : l'identification de I’Bere et du Bien', Elle gouverne le rapport entre ce qui est et ce qui doit étre. Elle pense ce rapport comme étane en der- nidre analyse une identité, si bien que Pétre « vaue la peine » d’écre. Dans ce qui suit, je ne parlerai donc pas de la méta- physique en général, mais plutét de ceete seule these. 10. LA CONVERTIBILITE DES TRANSCENDANTAUX, Ladite thése se trouve déja chez les philosophes grecs. Elle y est deux ou trois fois posée avec plus ou moins 1, Voir J. Van de Wiele, « Het thema ‘ens et bonum convertun- tur! », Tijdichrift voor Bilasoie, 26, 1964, p. 186-252. LE REFUS NIFILISTE DE LA METAPHYSIQUE. 37 d’éclat, sous la forme d'une équation trés simple : ce qui est — est bon, Aristote replace cette affirmation dans le cadre d'une vision globale de la nature, censée s'efforcer toujours d'atteindre ce qu'il y a de mieux'. Pour l'homme de bien, « sérieux » (spoudaios), tre est ur: bien’. Mais c'est parce qu'un tel homme pergoit la réalité non pas d'un quelconque point de vue subjectif, mais telle qu'elle est, sans la déformation qu’apporte le point de vue de l'homme pervers. En effet, les choses qui sont sont, de ce fait méme, bonnes. La formule se lit chez le succes- seur immédiat d’Aristote, Théophraste : « ce qui est se trouve [...] étre bon » (ta {...} onta kalis etukben onta)*. On trouve aussi la méme thése sous la forme d'une iné- galité, posée au moins une fois par Aristote : « I’Bere est meilleur que le Néant » (beltion {...} to einai tow me einai)’, Enfin, certains penseurs sont plus radicaux et posent carrément I’équation sous sa forme positive : I'Btre est identique au Bien. Ainsi Plotin: « I'Btre est désirable, parce qu'il est identique au Beau, et le Beau est aimable, parce que I'Etre l'est » (dio kai to einai potheinon estin, boti 1. Aristote, Physique, VIII, 6, 259a10-12 ; Du ciel, II, 5, 288a2-3 ; Sommeil et weille, 2, 455b17-18 ; Parties des animaux, 1, 5, 645a16-26 ; Géntration des animaux, 1, 4, 71. 7a15-16 5 Il, 6, 744616-20, 2. Aristote, Etbique @ Eudeme, 1, 8, 1217b25-35 ; Ethique a Nico- mague,{, 4, 1166219. 3. Théophraste, Méapbysique, éd. A. Laks et G. Most, Paris, Les Belles Lettres, 1993, IX, § 32, 11426, p. 21. 4, Aristote, De la génération des animaux, I, 1, 73130. 38 LES ANCRES DANS LE CIEL tauton 16 kalé, kai to kalon erasmion, hoti to einai)!. Ceece thése néoplatonicienne entre dans le Moyen Age arabe, puis latin, notamment par V'intermédiaire du Liber de causis’. Pour Aristote, les raisons de identification de I’Btre au Bien sont deux. (1) L’fitre est déterminé (hérisme- non)’, Aristote se rattache par 1 4 son maitre Platon, qui insistait sur le lien entre le bien et la mesure‘. (2) L’Bere est l'objet d'un désir universel, toutes choses désirent VBere’. Ce qu'affirment ainsi les Grecs de la tradition philo- sophique classique se retrouve dans l'autre source de la culture occidentale, & savoir la Bible. Sur ce point, les deux villes symboliques, Athénes et Jérusalem, sont accord’, La méme affirmation y est en effet implicite dans I'admiration que le Créateur exprime pour son 1. Plovin, Enndades, V, 8 [51}, 9, 40-41 (nous soulignons), voir aussi V, 5 (52), 9, 37-38 (implicite). Ces deux passages n’ont pas déquiva~ lene arabe dans la Thiologie d’Aristote 2. Liber de causis, XIX (XX), § 158, éd. arabe, O. Bardenhewer, Fribourg-en-Brisgau, Herder, 1882, p. 96: Wa-l-Bhayr wa-l-buwiyya shay’ wabid; 6d. tatine, A. Schonfeld, Hambourg, Meiner, 2003, p40 : bonitas {et virtus} et ens sunt res una. Le passage n'a pas d'équiva- lene clair dans le passage correspondant de Proclus, qui, ailleurs, sou- tient méme le concraire : Proclus, Eléments de rhéologie, § 8, éd. E. R. Dodds, Oxford, Clarendon Press, 1933, p. 8, 32-10, 2 3. Ariscoce, Evbigued Nicomague, 1,9, 1170a19-21 A, Placon, Philébe, 25de et 64d-66e. 5. Aristote, Erhiqued Nicomaque, I, 9, 1170326-27. 6. Il est amusant que L. Shestov, dans le livre qui porte ce titre, ait souligné que Plotin fait écho a la Genése : Atenee Gerusalemme, 1,7, 6d, A. Paris, Milan, Bompiani, 2005, p. 304. LB REFUS NIHILISTE DE LA METAPHYSIQUE 39 ceuvre une fois achevée, selon le premier récit de la créa- tion: ce que Dieu vient de créer, et qui était deja «bon » pris jour par jour, morceau par morceau, est, une fois envisagé dans sa totalité achevée, « trés bon », ce qui veut d'ailleurs dire également « trés beau » (tv meod, Genese 1,31). Ce passage semble avoir eu le don d'agacer au dernier degré Schopenhauer, qui le cite plu- sieurs fois, dans le grec de la traduction des Septante (panta kala lian)'. Le philosophe allemand, qui détestait l’Ancien Testament et tout ce qui était juif, fait preuve ici, & tout Je moins, de lucidité dans I'identification de ses ennemis. Dans le judaisme postéricur, Jes sages du Talmud ont commenté cette affirmation trés forte de la Bible et ils ont méme renchéri sur elle, L'un d’entre eux a proposé, selon un artifice d'interprétation courant, de lire s6v mawt, c'est-2-dire « la mort est un bien », englobant ainsi dans 'affirmation ce qui semble étre pourtant la plus insurmontable des négations’, Au Moyen Age, les deux courants « grec » et « juif » confluent. Rien d’étonnant donc a ce que l'identifi- cation de I'Btre et du Bien soit reprise chez les pen- seurs des trois religions dans lesquelles 2 philosophie s'est développée. On peut citer comme exemple, chez 1. A. Schopenhauer, Die Welt als Wille und Vorstellung, U1, 4, chap. XLVI, op ct, t. I, p. 795 et passin. 2. Rabbi Meir dans Bershit Rabb, 9,5, 6. J. Thecclor et H. Albbeck, Jérusalem, Wahrmann, 1965, t. I, p. 70. Liexégése de Meir est encore citée au xi" sidele par Rachi ad loe., dans Migra'ér gedélér, Jérusalem, Eshkol, 1976, p. 8b. 40 LES ANCRES DANS LE CIEL les musulmans, Avicenne : « Ce qui est véritablement Vobjet du désir est I'Btre, en conséquence |'Btre est Bien pur et perfection pure » (fa-yakina al-mutashawwag bi-l- hagigah al-wujhd, fa-l-wujhd khayr mabd wa-kamél mahd)'. Chez les juifs, on rencontre la méme formule chez Maimonide : « tout Btre est bon, tout est bon puisqu’il est Bere » (wa-kullu wujhd khayr {...} Rullubu khayran idh huwa wujitd)?. Dans l’Occident latin, identification de l'Bere et du Bien est méme formalisée dans la doctrine des transcen- dantaux, a laquelle j'ai déja fait allusion, Comme je Iai rappelé, ceux-ci sont en effet dits « convertibles » : rout ce A quoi on peut appliquer un transcendantal quel- conque, on peut lui appliquer aussi tous les autres — étant, un, bien, vrai, tout cela coincide. En particulier, tout ce qui est, du simple fait qu'il est, est bon, L'identification est déja chez Augustin : « Tout ce qui est, en tant qu'il est, est bon » (ome {...} quod st, in quantum est, est bonum)’. Thomas d’Aquin reprend Vaffirmation et la traite thématiquement en un article Avicenne, Shifé’ (Méaphysiquel, VIII, 6, éd. atabe, op. cits, p. 355, 14-16/806 ; éd. latine, Liter de philosophia prima sive scientia divina, 4. $. van Riet, Louvain/Leyde, Peeters/Brill, 1980, p. 412 Td {...} quod vere desideratur ext ese, et ideo esse est bonitas pura ec pet- fectio pura, 2. Maimonide, Guide des égarés, Ul, 10, 5-6, 6d. I. Jo8l, op cts, p. 317 5 trad. frangaise, op. cit, p. 63-64 3. Augustin, De diversis quacstionibus XXXII, § 24 ; 6d. A. Mut- zenbecher, CCSL, XLIVA, Turnhout, Brepols, 1975, p. 29; voir aussi De vera religione, 11, 21, Paris, Desclée de Brouwer, « Biblio- théque augustinienne » (désormais BA), ¢. VIII, 1951, p. 52. UB REFUS NIHILISTE DE LA METAPHYSIQUE, Al de la Somme théologique qui lui est consacré'. Tout ce qui est, en tant qu'il est, est bon. En effet, explique- til, ce qui est est en acte, et tout acte est perfection Or la perfection est objet de désir. Ailleurs, il est plus explicite : « Tout ce qui est, en tant qu'il est, est nécessairement bon ; en effet, chaque aime son étre et désire le conserver ; le signe en est que chaque combat contre sa corruption » (Onme {...} enim quod est, inquuantum est ens, necese est esse bonaim : esse namgue suum unumquodgue amat et conservari appetit; Signum autem est, quod contra pugnat unumquodgue suae corruptioni)?. 11. Le DEsIR DU BIEN Le signe probant de I'identité entre I’itre et le Bien est donc ce désir d’€ure qu'on rencontre en toutes choses, désir évoqué par Aristote, puis par Avicenne et Thomas d’Aquin. Tout dépend donc de la valeur qu'il convient d'accorder & un tel désir. 1, Thomas d’Aquin, Summa theologica, la, q. 5, a3: Utram omne cs sit bonum. Voir aussi De teritate,q. 21,8. 2 2. Thomas d’Aquin, Summa contra gemtiles, IL, 41, Rome, Editio leonina manualis, 1934, p. 131b ; le De veritare cite Botce, Consolation de la philowphie, Ul, prose 11, é€. H. F. Steward of al., Cambridge (Mass.), Heinemann/Loeb, 1973, p. 288. Voir aussi Maitre Eckhart, Liber parabolarum gensis, 0. 103, Lateinische Werke, 63. K. Weiss, Stutt- gace, Kohlhammer, 1964, tI, p. 568-569. 42 LES ANCRES DANS LE CIEL La métaphysique classique le congoit comme une pré- figuration de ce qui, chez l'homme, est la volonté. Celle-ci, selon la définition stoicienne, est un désir éclairé par la raison’. Chez les éeres irrationnels, le désir est guidé par ce qui leur tient lieu de raison, & savoir instinct chez les animaux et des facultés encore plus sourdes et obscures chez les plantes, et & plus forte raison chez les minéraux. Le Bien, qui est l'objet que vise la volonté, ou ses pré- figurations, peut varier selon les cas. Le bien que « veut » la pierre en cherchant & gagner son lieu naturel, en tom- bant donc, n'est pas de la méme sorte que celui que «veut » la plante en déployant ses frondaisons et en enfongant ses racines dans le sol. Il n’est pas non plus le méme que celui que « veut » I'animal en se mettant en quéte de sa nourricure et de son partenaire sexuel. Il coincide encore moins, enfin, avec le bien que veut (cette fois-ci au sens propre) l'homme dans toute la gamme de ses activités. Thomas d’Aquin replace ce rapport au Bien dans une théorie plus ou moins explicite de la Providence. Il ins- ctit au centre le fait que celle-ci se concrétise de fagon gtaduée le long de l’échelle des étres?. ‘Tout en bas de cette échelle, le bien est conservation de soi comme masse minérale ou espéce vivante. Mais plus on s'éléve, en passant par la plante, l'animal, puis l'homme, plus la 1. Cicéton, Tusculanes, IV, 6, 12, Paris, Les Belles Letcres, 1968, tl, p. 60, Pour le contexte, voir Stoicoram seterum fragmenta, éd. HI. von Arnim, Stuttgart, Teubner, 1978, t. II, § 431-442, p. 105-108. 2, Thomas d’Aquin, Summa conira gentile, M1, 111 sg LE REFUS NIHILISTE DE LA METAPHYSIQUE 43 tendance qui cherche le Bien est libre de choisir ses moyens, plus aussi elle est conscience et éclairée par la raison. Et plus, enfin, le Bien se détache de la coinci- dence avec soi du sujet de la volonté. « Bien » ne signi- fie plus seulement « bien pour moi-méme ». Ce faisant, Ie sujet s‘éléve au niveau de la soumission a la Loi qui édicte pour tous ce qui est bien. A la limite extréme, sa volonté peut culminer dans le sacrifice de soi, dans le renoncement & sa propre conservation au profit du bien de [’étre ou des étres aimés. CHAPITRE IV L’étre comme existence brute et la contingence de la vie De la sorte, le nihilisme est un « non » qui s‘oppose Aun « oui ». J'ai rapidement décrit ce « oui ». Le nihi- lisme s‘inscrit en faux contre une affirmation positive déterminée, 4 savoir l'identification de I'Btre et du Bien. Or cette thése mécaphysique suppose a l'évi- dence que l'on comprenne ce que signifie chaque fois « étre », Elle dépend done du sens que prend chaque fois la notion d’Etre. 12, LA REDUCTION DE L’BTRE A L'EXISTENCE Maintenant, celle-ci a une histoire longue et sinueuse dans la pensée occidentale. Il n'est pas ques- tion de la retracer ici, méme en esquisse'. Je me 1. Pour une esquisse de ce genre, voir par exemple ouvrage déja ancien d°E. Gilson, L'Bire et Essence, Patis, Vrin, 1962, 2° éd. LR TRE COMME EXISTENCE BRUTE. 45 contenterai de rappeler un tournant de celle-ci qui me semble décisif. A une certaine étape de ladite histoire, Petre s'est trouvé réduit & I'existence, et celle-ci la pure contingence. Le premier pas est peut-étre fait au moment méme de la fondation de la métaphysique comme discipline dans l'ceuvre d’Avicenne. Le sys- céme du penseur persan repose sur une thése onto- logique centrale, qu’exprime avec le plus de netteté un écrit sans doute issu de l'atelier du philosophe : l'écre (wujftd) est quelque chose qui « advient » (‘drid) 2 Vétant', Ce n'est pas A titre d'accident (‘arad) qu'il le fait, comme Averro’s I'a compris en un contresens peut-étre voulu’. C'est plutét comme un état qui « survient » du dehors (en latin contingere) & l’essence et qui est donc, en un certain sens, « contingent ». Le fait que l'existence survienne & I'essence n’enrichit celle-ci d’aucune détermination supplémentaire de son contenu, mais n'apporte rien d'autre qu'une simple position dans I’étre. Pour le dire autrement, essence est indifférente par rapport A ce que l'on appellera plus 1. Pseudo-Farabi, Genes de la sagese, €4. M. H. al-Yasin, Quen, Bidar, 1405h., p. 48; voir A-M. Goichon, La Distinction de Vessence et de Vexistence dapris lon Sina (Avicenne), Patis, Desclée de Brouwer, 1937, p. 133. 2. Averrods, Talkhts ma ba'd al-tabi'a (Epitomé de la Métaphysique}, 1, 6, éd. U. Amin, Le Caire, M. al-Babi al-Halabi, 1958, p. 10-11 Voir aussi Incobérence de Vincobtrence, V, § 31-33, 6d. M. Bouyges, Bey- routh, Dar-el-Machreq, 1987, 2 éd., p. 303-305 : lexistence serait ajoutée (zd'id) & essence. Voir enfin Grand Conmentaire a la Métaphy- sique, T, C 3, e-f, éd. M. Bouyges, Beyrouth, Dar el-Machreq, 1967, 2 éd., p. 313-314 (@ propos de 1'Un). % P. Prop: Ke os (S gustmea t)