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L’auteur

NéeauKansas,AmyEngelapassésonenfancedansdiverspaysdumonde

(Iran,Taïwan)etvécuunpeupartoutauxÉtats-Unis,delaCalifornieàWashington

D.C.Avantdeseconsacreràpleintempsàl'écriture,elleaexercélemétierd'avocate

—quis'estavérémoinstrépidantaufinalquedanslessériestélévisées.Dèsqu'ellea

unmomentdelibre,elleseplongedansunbonbouquin,ouselivreàsonpéchémignon

:l'achatcompulsifdechaussures.TheBookofIvyestsonpremierroman.N'hésitezpas

àluirendreunepetitevisitesurInternetsuramyengel.netou@aengelwrites.

Titreoriginal:TheBookoflvy

Copyright©2014byAmyEngel

©2015Lumenpourlatraductionfrançaise

©2015Lumenpourlaprésenteédition

Éditionoriginale:EntangledPublishing

Pourmonpère,quiatoujourseufoienmoi

Chapitre1

D enosjours,pluspersonneneportederobeblancheàsonmariage.Tropdifficile

detrouverdutissudecettecouleur,tropcoûteuxetcompliquédes'enprocurer

assez pour fabriquer des robes par dizaines. Y compris pour la cérémonie d'aujourd'hui—àlaquelleparticipepourtantlefilsdenotreleader,puisqu'ilestl'un desfutursmariés.Maismêmeluinesortpasassezdulotpoursepermettred'épouser unefillevêtuedeblanc. —Tiens-toitranquille!râlemasœurderrièremoi. Desesmainsglacées,elletentedebouclerlelaçagerécalcitrantaudosdema robe bleupâle. Confectionné pour le mariage auquel elle n'a jamais eudroit, le vêtementestunpeuserrépourmoi. — Voilà !conclut-elle lorsqu'elle parvientenfinà le fermer jusqu'enhaut. Retourne-toi. Jem'exécuteàcontrecœurentapotantduboutdesdoigtsletissusoyeux.Jen'ai pasl'habitudedeporterdesrobes.J'ail'impressiond'êtrepresquenueendessouset, déjà,jen'aiplusqu'uneenvie:remettreunpantalonetmedébarrasserducorsagetrop étroitquim'empêchederespirernormalement.Commesiellelisaitdansmespensées, masoeurbaisselesyeuxsurlecorset. —Tuasdesformesplusgénéreusesquelesmiennes,constate-t-elleavecune moueamusée.Maisçam'étonneraitqu'ils'enplaigne —C'estbon,Callie Tesremarques,tupeuxtelesgarder.

Maréponsemanquecruellementdeconviction.Jen'auraisjamaiscruêtreaussi

nerveuse.Cen'estpascommesicettejournéeétaitinattendue,enplus!J'aisutoutema

viequ'elles'annonçaitàl'horizon—j'aimêmepasséchaqueminutedesdeuxdernières

annéesàm'ypréparer.Etàprésentquelegrandjourestarrivé,jeneparviensnià

maîtriserletremblementdemesmains,niàdomptermonestomacrévulsé.Serai-je

capabled'accomplirmondevoir?Jen'aipaslechoix,jelesais.

Callierabatunemèchedecheveuxrebellederrièremonoreille.

—Toutvabiensepasser,mepromet-elled'untonferme.D'accord?Tusais

quoifaire.

Jerelèvelatêteetjerépondssimplement:

—Jesais,oui.

Sesparolesmefontmesentirplusforte:ellearaison,jen'aipasbesoind'être

traitéecommeuneenfant.

Ellemeregardeunlongmoment,leslèvrespincées.Est-ellemécontentequeje

prennelaplacequiluirevenaitdedroit,ousesent-elleaucontrairelibéréedeson

fardeau?Soulagéedeneplusêtrecellesurquireposenttantd'espoirs?

—Lesfilles!appellemonpèredepuislerez-de-chaussée.C'estl'heure! —Vas-y,dis-jeàmasœur.Jetesuis J'aibesoind'undernierinstantdecalme,d'unedernièreoccasiondecontempler la chambre qui ne sera plus jamais la mienne. Callie sort, mais laisse la porte entrouverte.J'entendsmonpèrequis'impatienteenbas,ellequilerassureàvoixbasse. Surmonlitsetrouveunevaliseuséeauxroulettescasséesdepuislongtemps— jevaisdevoirlaporter.Jelasoulèveetjefaislentementuntoursurmoi-même.Jesais quejenedormirai plusjamaisdanscelitétroit,nemebrosserai plusjamaisles cheveuxdevantlacoiffeuse,nem'endormiraiplusjamaisausondelapluiecontrecette vitre.Jerespireungrandcoupetjefermelesyeuxpourretenirleslarmesquejesens monter.Quandjelesrouvre,ilssontsecs.Jesorsdelapiècesansunregardenarrière.

Les mariages sont célébrés le deuxième samedi de mai. Certaines années, lorsqu'ilpleut,unelégèreodeurdebrûlénousparvient,mêmeaprèstoutcetemps. Maisaujourd'hui,lecield'unbleuéclatantestdégagédepuisl'aube,etseulsquelques nuages vaporeuxflottentdans la brise légère. Une belle journée pour se marier Pourtant, tout aulongde notre trajet à pied vers la mairie, je ne parviens à me concentrerquesurlesbattementsirréguliersdemoncœuretlasueurquiruisselleentre mesomoplates. Monpère etCallie m'encadrent, unpeucomme si j'étais uncheval prêtà s'emballer. Je ne compte pas m'enfuir, mais à quoi bonle leur dire ? Monpère m'effleurelamain,puislaprenddanslasienne.Ilnemel'apastenuedepuisquejesuis toutepetiteetsongestemecauseuntelchocquejetrébuchetouteseule—c'estmême lui qui me rattrape avant que je ne tombe. Mais malgré la surprise, je suis profondément émue : un tel comportement n'est pas habituel chez lui. Offrir du réconfort,cen'estpassongenre.Lorsqu'onaundestintouttracé,commelemien,onn'a pasbesoind'êtredorlotée.Sonrôle,c'estdemerendreforte.J'aimeàcroirequ'ilya réussi,maisjeprendspeut-êtremesdésirspourdesréalités. —Noussommesfiersdetoi,dit-il.(Ilétreintmamain,unefois,presqueàme fairemal,puislarelâche.)Tuvasyarriver. Lesyeuxbraquésdroitdevantmoi,jeréponds:

—Jesais. La façade enpierre calcaire de l'hôtel de ville està présenttoute proche. D'autres jeunes filles, accompagnées de leurs parents, gravissent les marches du perron.Ellesdoiventêtrenerveuses,impatientesdesavoirsi,àlafindelajournée, ellesserontmariéesoudevrontrentrerchezellesretrouverleurlitd'adolescente.Mon anxiétén'arienàvoiraveclaleur.Jesaisoùjevaiscouchercesoir,etceneserapas danslesdrapsquej'aiquittéscematin.Lapeurmeserrelagorge. Lorsquenousparvenonssurletrottoirdevantlamairie,certainscommencentà

seretourner,àfairesigneàmonpère,àvenir lui serrer lamainoului taper sur l'épaule.Detempsàautre,quelqu'unm'adresseunsourirerassurant,mecomplimente surmatenue. —Souris!mesouffleCallieàl'oreille.Tuasunegrimacecolléesurlevisage. Jesouffle,irritée:

—Sic'estsifacile,tun'asqu'àessayer! Pourtant,malgrémesprotestations,j'obéis. —J'auraisbienvoulu,souviens-toi!rétorque-t-elle.Maisjen'aipaseucette chance.Maintenant,tudoislefaireàmaplace. Voilà,j'aimaréponse:elleestjalousedemoi,dépitéed'avoirétéspoliéede sondroitd'aînesse.Jem'attendsàcroiserunregardglacialmais,quandjetournelatête verselle,sesprunellessontempreintesd'unedouceurquejeleurairarementvue. Callie,c'estlaversionfémininedenotrepère,avecsesyeuxchocolatetsescheveux bruns.J'aitoujoursvoululeurressemblerplutôtqued'êtrecellequidétonne:mesiris bleu-grisetmescheveuxnivraimentblonds,nivraimentbruns,jelesaihéritésde notremère,mortedepuislongtemps.Mêmesinousnousressemblonstrèspeu,lorsque jeregardemasœur,j'ai l'impressiondemevoirmoi,maisenplusféroceetplus disciplinée:elleincarnelapersonnequejesuiscenséedevenir. Noussuivonslalonguefiledejeunesfillesàmarieràl'intérieurdelamairie. Jesuisentouréed'adolescentesenrobesdecouleurclaire—certainestiennentun bouquet, d'autres, comme moi, arrivent les mains vides. Onnous mène jusqu'à la rotondeprincipale.Àunedesextrémitésdelasalleaétédresséeunescène.Unrideau sombreesttiré,derrièrelequel,encetinstantmême,lesgarçonss'alignentenattendant qu'onleurrévèlequiseraleurépouse. Lescandidatesaumariageprennentplacesurlespremièresrangéesdechaises, leursfamillesetcellesdesfutursépouxs'asseyentderrièreelles.LeprésidentLattimer etsafemme,eux,sontinstalléssurl'estrade,commechaqueannée.Mêmeavecleurfils derrièrelerideauencejourtrèsparticulier,leurrôledemeureimmuable.Monpèrefait unpasversmoi,mepresseunedernièrefoislamainpuislalaisseretomberavantde s'éloigner.Calliedéposeunrapidebaisersurmajoue,sansconviction. —Bonnechance,medit-elle. Simamèreétaittoujoursenvie,peut-êtrem'étreindrait-elle,mequitterait-elle surundernierconseilutileplutôtqu'unetelleplatitude. Unefoisinstalléesurunsiègevideaupremierrang,jem'appliqueàéviterle regardduprésidentetdesfillesautourdemoi.Jemeconcentresurunepetitedéchirure danslerideausombre,jusqu'àcequelafuturemariéeassiseàcôtédemoimeglisse quelquechosedanslamain. —Tiens,prends-enunetfaispasser. Jem'exécuteavantdetendrelaliassedeprogrammesàmavoisinedegauche. C'estlemêmetouslesans.Seulslacouleurdupapieretlesnomsàl'intérieurchangent.

Àquoibon,d'ailleurs:toutlemondeleconnaîtsansdouteparcœur,depuisletemps. Cetteannée,ilestimprimésurdupapierroseclairetlesmots«Cérémoniedemariage »sontinscritssurlacouvertureenlettrescursives.L'encrealégèrementbavé.Lesdeux premièrespagesrelatentl'histoiredenotre«nation».Àtitrepersonnel,jetrouve ridiculedeparlerd'unevilledemoinsdedixmillehabitantscommed'unenation,mais personnen'estvenumedemandermonavis. Ilestquestiondelaguerrequiaprovoquélafindumonde,desinondationset dessécheressesquiontsuivi,desmaladiesquiontbienfailliavoirraisondenous. Maisbiensûr,notrepeuplederescapésenhaillons,lasdesaffrontements,aresurgide sescendres:lesunscommelesautres,nousavonssillonnéunvasteterritoirestérile pourfinirparnousretrouveretnousinstallerdanslecoinlepluspropiceafindetout recommenceràzéro.Bla,bla,bla Notrerésurrection,pourtant,n'apasétéexemptede conflitsetdemortssupplémentaires,cardeuxcampssesontaffrontéspourdéterminer commentgrandiraitnotreminusculenation.Lepartiquil'aemportéétaitmenéparle père duprésident Lattimer. Magnanime, il a accueilli le vaincu, mon grand-père, SamuelWestfall,etsespartisansdanssongiron,leurapromislepardonetaccordé l'absolutiondeleurspéchés.Aufildemalecture,ledégoûtmonte,j'aienviedevomir. Etvoilàpourquoinousorganisonscettejournéedemariage.Lesfamillesissues ducampdesperdantsoffrentleursfillesdeseizeansauxfilsdesvainqueurs.Ilyaun deuxièmeroundennovembre:cettefois,cesontlesfilsdupartidesvaincusqui épousentles filles des gagnants. Mais cette journée-là a une tonalité plus sombre puisqu'elle voit les descendantes des familles les plus prestigieuses de la nation contraintesdes'uniràleursinférieurssousuncielblafard Lathéoriederrièrelapratiquedecesmariagesarrangésestdouble.Premier objectif:commeonnevitplusaussilongtempsqu'avant-guerre,donnernaissanceàune progéniture en bonne santé est bien plus aléatoire que par le passé. Il est donc importantde procréer, etle plus tôtle mieux. Le second objectifestencore plus pragmatique.LepèreduprésidentLattimerétaitassezintelligentpourlesavoir:la paixnedurequetantquelecampdesmécontentsaencorequelquechoseàperdreen casderévolte.Enmariantnosfillesauxfilsdesespartisans,etinversement,ils'est assuré que nous yréfléchirions à deuxfois avantde prendre les armes. Tuer son ennemi,c'estunechose,maiss'ilalevisagedevotreenfant,ets'ilvousfautabattre ensuitevotreproprepetit-fils,alorsc'estunetoutautrehistoire.Etjusqu'ici,cette stratégiearemplisonoffice:depuisdeuxgénérationsmaintenant,noussommesen paix.

Ilfaitchauddanslasalle,mêmeaveclesportesgrandesouvertesetlafraîcheur

relativequegarantissentlesépaismursdepierredel'édifice.J'étouffe:j'essuiela

gouttedesueurquiglisselelongdemanuqueetj'enprofitepoursouleverunpeula

massedemescheveux.Callieafaitdesonmieuxpourdomptermesboucles,maisvu

sonépaisseurnaturelle,jenepensepasquemacrinièreaitcoopérécommemasoeur

l'espérait.Mavoisinededroitemesourit. —C'esttrèsjoli,medit-elle.Çatevabien. —Merci Ses cheveuxrouxsont surmontés d'une couronne de roses jaunes dont les pétalesfanentdéjààcausedelachaleur. —C'estmadeuxièmeannée,chuchote-t-elle.Madernièrechance. Sionnevousattribuepasdepartenaireàl'âgedeseizeans,votrenomest remisenjeul'annéesuivante.Notammentlorsquelesgarçonsnesontpasennombre suffisantpourêtreunisàtouteslesfillesdisponibles,etvice-versa.Si,aprèsdeux essais,onn'atoujourspasdeconjoint,alorsonestlibred'épouserlapersonnedeson choixparmicellesquin'ontpasnonplusétéjugéesdignesd'uneunionavecl'élitedela nation.Sionestunefemme,onpeutaussichercheràdevenirinfirmièreouinstitutrice. Leshommes,mariésounon,travaillent.Lesépouses,elles,doiventdevenirmèresau foyeretéleverleursenfants Aussilespostestraditionnellementréservésauxfemmes sont-ils engénéral occupés par les laissées-pour-compte dusystème des mariages arrangés. —Bonnechance!dis-jeàmavoisine. Àmonsens,ceneseraitpasundestinsiterriblederestercélibatairemais,en cequimeconcerne,laquestionestréglée.Monnomaétéglissédansuneenveloppele jouroùceluideCallieenaétéretiré.Pourmoi,pasdesuspense.Lesautresfilles présentesdanslasalleontpubénéficierdetestsdepersonnalitéetd'interminables entretiensafinqu'ellespuissentaumoinsavoirunepetitechanced'êtrecompatibles avecleurfuturmari.Dansmoncas,leseulélémentretenu,c'estmonnomdefamille. —Merci!merépond-elle.Jesaisquitues.Monpèrem'amontréletientoutà

l'heure.

Jenerépondspas.Jeregardedroitdevantmoilesplanchesetlerideaunoirqui

commenceàs'agiter.J'inspireprofondémentparlenezavantd'expirerlentementparla

bouche.

Un homme approche de la petite estrade placée sur le côté de la scène. Visiblementnerveux,ilcouveduregardlesspectateurs,puisleprésident. —Mesdamesetmessieurs!commence-t-il. Savoixs'étranglesurladernièresyllabeetquelquesriresfusentdanslasalle. Ilseraclelagorgeavantdesejeteràl'eaupourdebon:

—Mesdamesetmessieurs,noussommesréunisaujourd'huipourcélébrerle

mariagedesjeunesgensd'EastglenaveclesreprésentantesdeWestside.Leurunion

incarnecequenotrepetitenationademieuxàoffriràsesmembresetsymbolisela

paixpourlaquellenousavonsluttéensemble.

Cen'estpastoujourslemêmeorateur,maislediscours,lui,estàchaquefois

identique,sitristeetridiculequej'hésiteentrelerireetleslarmes.

Àcôtédemoi,mavoisineauxcheveuxrouxserretellementfortlespoingsque

lesjointuresdesesdoigtsendeviennentblanches.Aucombledelanervosité,ellea même commencé à taper du pied. L'homme sur l'estrade fait un petit signe à un compliceinvisibleet,lentement,lerideaus'écarte.Lefrottementdesanneauxsurla tringle de métal me faitgrincer des dents. Les premiers garçons dévoilés sontde véritablesboulesdenerfs:ilssortentlesmainsdeleurspoches,lesyrentrentaussitôt, oudansentd'unpiedsurl'autrepourcertains.Untoutpetitbrun,quial'aird'avoir douzeansplutôtqueseize,estsecouéd'unfourire,ledoscourbéetlesépaulesagitées desoubresauts.Jesuiscontente,aumoins,quecelui-lànesoitpasmonfuturmari. Lejeunehommequim'estdestinéaétéplacéaucentredelarangée.Ildépasse d'unetêtetouslesautresgarçons,àtelpointqu'ilssemblentl'entourercommeunecour de jeunes enfants. Il paraît aussi plus vieux que tous ses camarades — logique, puisqu'iladeuxansdeplusquetoutlemonde.Cependant,jedouteque,detoutesavie, ilaitjamaiseul'aird'unadolescentgauche.Unegravitéqu'aucundesautresnepossède sedégagedelui.Ilnes'agitepasinutilementetj'aidumalàl'imaginerprisd'unfou rirepuéril.Sonregardimpassible,presqueamusé,semblerivésurunpointaufondde lasalle.Ilnem'accordemêmepasuncoupd'œil. Ilauraitdûsetrouversurcettescèneilyadeuxansdéjà.Depuisledébut,il étaitprévuqu'il épouse Callie, qui a le même âge que lui. Mais la veille de la cérémonie,nousavonsétéavertisqu'ilnes'yprésenteraitpas:ilpréféraitnepasse marieravantl'âgededix-huitans,etceseraitmoiquimetrouveraisàsescôtéslejour venu,plutôtquemasœur.Detelscapricessontpossibles,jesuppose,lorsqu'onestle filsduprésident.Enlotdeconsolation,Callieaétéautoriséeàôtersonnomdelaliste des épouses potentielles. Ce qu'elle s'est empressée de faire. Une option dont j'aimeraisbiendisposeraujourd'hui. —Oh,monDieu soufflelarouquine.Quellechancetuas! Jesaisquesoncommentaireestsincère,etjetentedeluisourire,maismes lèvresrefusentdecoopérer.L'hommejuchésurl'estradepasselaparoleàl'épousedu président,M me ErinLattimer.Lescheveuxauburn,leportaltier,elleestdotéed'une silhouetteauxcourbesgénéreusesquiattirelesregardsmasculins.Maissavoixest acerbe,froide.Ellemerappellelapremièrebouchéequ'oncroquedansunepomme vertetropacide. —Commevouslesaveztous,déclare-t-elle,jevaislirelenomdechaque garçon,quis'avanceraalorssurledevantdelascène.Puisj'ouvrirail'enveloppequi contientl'identitédelajeunefilledestinéeàdevenirsafemme.(Elleétudielepremier ranguncourtinstant.)Mesdemoiselles,veuillezmontersurscènedèsquejeprononce votrenom.Si,àlafindelacérémonie,vousn'avezpasétéappelée,lecomitéauratout simplementstatuéquevousneconveniezàaucundesgarçonsprésentscetteannée, voilàtout.(Ellenousgratified'unsourireglacial.)Danscecas,iln'yaaucunehonteà avoir,bienentendu. Pourtant,c'estunehumiliationdenepasêtreretenue,toutlemondelesait.

Personneneleditàvoixhaute,maissiunefillenetrouvepaschaussureàsonpied, c'esttoujoursdesafauteàelle.C'estellequineméritepasdesevoirattribuerun partenaire,etjamaisl'inverse. Lepremiernomappelésonnecommeuncoupdecanondanslasallesilencieuse :LukeAllen.C'estunblondaunezcriblédetachesdeson,commesaupoudrédesucre roux.AumomentoùM me Lattimerdéchirel'enveloppequiportesonpatronymeeten tireunbristolcouleurcrème,lesyeuxbleusduprétendants'écarquillentunefractionde seconde. —ÉmilyThorne!proclamel'oratrice. J'entendsderrièremoidesremousetdesmurmuresexcités.Unejeunefillede petite taille aux cheveux couleur caramel remonte la rangée derrière moi jusqu'à rejoindrel'alléecentrale.Ellefaitunfauxpasengravissantlesquelquesmarchesqui mènentàlascène:Lukeseprécipitesansperdreuninstantpourlaretenirparlamain. Plusieurscandidatesaumariage,autourdemoi,poussentungrandsoupir,commesi c'étaitlegesteleplusromantiquequ'ellesaientjamaisvu.Jedoisfaireuneffortpour nepasleverlesyeuxauciel.LukeetÉmilyrestentclouéssurplace,unpeumaladroits, enselançantdesœilladesgênées,jusqu'aumomentoùonleurdemandederejoindrele côtédudécorpourpouvoirannoncerlecouplesuivant. J'ail'impressionquedesheuresinterminablespassentavantquelafemmedu présidentnevienneàboutdel'épaisseliassedebristols.Mêmealors,ilresteencore beaucoupde filles assises,ycompris ma voisine.M me Lattimer élève la dernière enveloppeetlesjouesdelarouquinesecouvrentdelarmes.J'aiuneenviefurieusede luisoufflerqu'elledevraitsesentirsoulagéeetprofiterdesachanceaucontraire:elle vapouvoirrentrerchezelle,cesoir.Etimaginercequ'elleferalibrementdesavieà partirdecejour,plutôtquededevoirseplieràunrôleobligatoired'épouseetdemère aufoyer.Maisjesaisquemesparolesneluiserontd'aucunréconfort.Parcequetoutce qu'onretiendrad'elle,c'estqu'elleestrentréeseulechezelleàlafindecettejournée. Elleaétérépudiéeparlesystème. Par-dessussonépaule,M me Lattimerjetteunregardàsonmari.Leprésidentse lèvepours'approcherdelapetiteestrade.C'estunhommedehautetaille:inutiledese demanderd'oùlefilsLattimertientsastature.Lescheveuxsombresduprésidentsont parsemésdegrisauxtempesetsonmenton,volontaire,creuséd'unefossette.Ilscrute lafoule,puisposesurmoidesyeuxbleupâle.Jefrissonne,maisjesoutienssonregard scrutateur. —Aujourd'hui,plusquejamais,n'estpasunejournéecommelesautres,dit-il. Ilyalongtemps,aprèslaguerre,desvisionsdivergentessesontmanifestéessurla manière de reconstruire notre nation. Heureusement, les deux camps ont fini par parveniràunaccord. Je trouve intéressantqu'il transforme des affrontements armés en« visions divergentes»,etundiktaten«accord».Lattimeratoujoursétémaîtredansl'artde

manipulerlesconceptspourlesfairecadreravecleshistoiresqu'ilnousraconte. —Comme vous le savez,monpère,Alexander Lattimer,étaità la tête du groupequis'estfinalementimposé.SamuelWestfall,quis'étaitopposéàlui,afiniavec letempsparserallieràlavisionqu'avaitmonpèredenotreavenir. C'est unmensonge. Mongrand-père n'a jamais approuvé ce qu'envisageait Lattimerpournotrepetitecommunauté.Ilsouhaitaitrebâtirunedémocratieoù,tous, nousaurionsledroitdevoteetnotremotàdiresurlaconduitedenotreproprevie.Ila passédesannéesàguideretgarderenvieungroupedesurvivantsdeplusenplus nombreux,quiasubiunelonguetranshumanceavantdetrouverunendroitconvenable où s'installer. Ensuite, Alexander Lattimer, qui voulait créer une dynastie, s'est appropriécequemongrand-pèreavaitaccompli. Jen'osepastournerlatêtepourchercherduregardmonproprepèreouCallie danslafoule.Aprèstoutescesannées,ilssontdouéspourmasquerleursémotions, mais je saurai lire la rage dans leurs yeux, je le sais. Ce qui seraitaumoins un soulagement,carjen'aipasledroitdemontrerlamienne. — Etaujourd'hui, pour la première fois, une unionva avoir lieuentre un LattimeretuneWestfall,continueleprésident. Sonsourirenemeparaîtpasforcé,etpeut-êtrenel'est-ilpas.Entoutcas,je saiscequesignifiecemariagepourlui.C'estencoreunevictoire,encoreunefaçonde consolidersonpouvoir—voilàlavraieraisondesajubilation.Àlamortdemon père,iln'yauraplusdeWestfall.Cen'estpasassezpournotreennemiquenotrelignée setermine,ilfautaussiquemesenfantsdeviennentdesLattimer. — Jusqu'ici, nos deux familles ne se sont pas montrées très douées pour produiredesfilles,poursuitl'homme. Deséclatsderiresefontentendredanslafoule,maisjen'arrivepasàme joindre auxautres, même si je sais que je le devrais. Lorsque le silence revient, l'orateurlèvebienhautl'enveloppeafinquetoutlemondelavoie. —Lefilsduprésidentetlafilledufondateur!clame-t-il. Bienentendu,monpèren'étaitpaslefondateur.C'estmongrand-pèrequia fondénotreville,oùlepouvoiraensuiteétéusurpéparAlexanderLattimeretses partisans.Maisilaétéétablidèsl'originequeledescendantdubâtisseurdelacité seraitàsontourbaptiséfondateur,demêmequelefilsduvainqueurseraitappelé président.C'estunefonctionpurementhonorifique,biensûr.Leprétendufondateurn'a passonmotàdiredanslafaçondontestgouvernéenotrenation.Ilfaitdelafiguration lorsdescérémonies,afindeprouverquenoussommesbienunesociétépacifique. Notregouvernementsaitvraimentyfaire!Octroyercetitrecreux,c'estcommeoffrirà monpèreunmagnifiqueemballagesanscadeauàl'intérieur.Ilsespèrentquenous seronstellementdistraitsparunpeudepapierchatoyant,parlesapparences,quenous neremarqueronspasquelaboîteestvide. BishopLattimer,appelleleprésidentd'unevoixclaireetforte.

Quandl'enveloppesedéchire,j'ail'impressionqu'onn'entendqueçadanstoute lasalle.Descentainesdepairesd'yeuxsontrivéessurmoi,alorsjegardelatêtehaute. L'hommetirelacartedesonétuidansungrandgesteetm'adresseunlargesourire.Je voissaboucheformerlenom«IvyWestfall»,maisjenel'entendspas:mesoreilles bourdonnent,moncœurtambourinetropfort. Jeprendsunedernièregrandeinspiration—enespérantqu'uneboufféede couragesemêleàl'airquipénètredansmespoumons.Jem'efforcedefairetairela colèrequibatdansmesveinescommeunpoisonpernicieux.Jemelève,lesjambes plussolidesetladémarcheplusassuréequejenel'auraiscru.Lorsquejemedirige verslesmarches,mestalonsclaquentsurlecarrelage.Derrièremoi,lafouleapplaudit, pousse des cris de joie. Quelques sifflements irrévérencieuxviennent ponctuer le chaos.Jecommenceàpeineàgravirlepetitescalierquandleprésidentmerejoint pourmeprendreparlebras. —Ivy medit-il.Noussommestrèsheureuxdet'accueillirdansnotrefamille. Sesyeuxreflètentunechaleurquisemblesincère.Jemesenstrahie.Jeles voudraisaucontraireglacésetindifférents,pourmieuxs'accorderàcequejesaispar ailleursdecethomme. —Merci,dis-jed'unevoixfermequinesonnepascommelamienne.Moi aussi,jesuisvraimentravie. Unefoisquejemetrouvesurscène,lesautrescouplesfonttousunpasdecôté pourouvrirunespaceaucentredugroupe,oùm'attendBishopLattimer.Jesoutiensson regard,quinedéviepas.Ilestencoreplusgrandquejenelecroyaismais,moiaussi, jesuisplutôtgrandeet,pourunefois,jevoismataillecommeunavantage.Jene voudraispasmesentirencoreplusimpuissantequejenelesuisvraiment. Ilalescheveuxbruns,commesonpère.Deplusprès,jediscernedesmèches plusclairesdanssachevelurecouleurcafé,commes'ilavaitbeaucoupprislesoleil. Riend'étonnantcar,d'aprèslesrumeurs,ilpréfèrepassersesjournéesdehorsplutôt qu'enfermé.Sij'aibiensuivi,sonpèredoitl'obligeràparticiperauconseilmunicipal, caronletrouveplussouventàlarivière,entraindefairedurafting,qu'àlamairie.Ses yeuxvertclairsontd'uncalmeolympienetm'étudientavecuneintensitéquimecolle aussitôtuneespècedebouleauventre.Nihostileniaccueillant,sonregardsembleme jauger,commeuneénigme,unproblèmeàrésoudre.Ilnesedonnepaslapeinedevenir àmarencontre,maisquandj'approcheassezpourtendreunemaintremblante,comme onmel'aappris,illaprenddanslasienne.Unepaumechaudeauxdoigtsvigoureuxse referme sur la mienne. À ma grande surprise, il y applique une brève pression. Cherche-t-ilàsemontrerprévenant?Àmerassurer?Impossibleàdire:sonregard estdéjàposésurleprêtrequiattendencoulisses. —C'estlemomentdecommencer,lanceleprésidentLattimer. Toutle monde sur scène prend place, chacunà côté de sonfutur conjoint, Bishopetmoiaucentreafinquetouslesspectateurspuissentbiennousvoir.Monfutur

compagnonprendmonautremaindanslasienne,quelquescentimètresàpeinenous séparent.J'aienviedehurlerquecen'estpasnormal.Quejeneconnaispaslegarçon quiestenfacedemoi.Quejen'aipaséchangéunseulmotavecluidetoutemavie.Il ignorequemacouleurpréféréeestleviolet,quelamèredontjen'aiaucunsouvenirme manquepourtanttoujoursautantetqu'encetinstant,jesuisabsolumentterrifiée.Je lanceuncoupd'œilpaniquéauxspectateurspournetrouverquedesvisagessouriants levésversmoi.L'enthousiasmeaveclequeltoutlemondeseplieàcettemascaradene faitqu'empirerleschoses.Personne,jamais,nes'interposeninetented'empêcherle mariagedesonenfantavecuninconnu.Dansl'arsenalduprésidentLattimer,notre obéissanceaveugleestl'armelaplusefficacedetoutes. Etenfindecompte,jenevauxpasmieuxquelesautres.J'ouvrelaboucheau mêmemomentquetouslesparticipants,jerépètedesmotsquejen'entendsmêmepas, couvertspardesdizainesdevoixplusfortesquelamienne.J'essaiedemepersuader queriendetoutçan'alamoindreimportance.Ilfautabsolumentquej'enpasseparlà, c'estinévitable,doncjem'exécutesansprotester.JepasseaudoigtdeBishopl'anneau d'ortoutsimplequiappartenaitàmonpèreetilm'imiteàsontour.Surmapeau, l'allianceestcommeuncorpsétrangerquimeserretropfort,quiemmuremachair.Elle estpourtantàmataille,jelesaisbien. Unefoisqueleprêtrenousadéclarésmarietfemme,Bishopn'essaiepasde m'embrasser,pasmêmesurlajoue,etjeluiensuisreconnaissante.Jenecroispasque jel'auraissupporté.Cetypeestunparfaitinconnu.Siquelqu'undanslaruem'attrapait pour poser ses lèvres sur les miennes, ce serait pareil : une agression, pas une démonstration d'affection. Pourtant, autour de nous, des couples s'étreignent,

applaudissent, et la plupart d'entre eux n'hésitent pas à s'embrasser comme s'ils

n'étaientpasdesinconnusl'unpourl'autreàpeineuneheureplustôt.Cesfillesseront-

ellesaussiheureusesd'iciquelquesmois,quandleurventreseraarrondi,quandelles comprendrontqu'ellessontcondamnéespourlavieàdormiràcôtéd'ungarçondont ellesnesaventrien? Pourelles,pourtouslesautres,cettecérémonieestunmoyendemaintenirla paixetlacohésiondenotrenation.Ilshonorentunetraditionquipermetdeconsolider, depuis plus de deux générations, une société menacée de disparition. Mais contrairementàeux,jesaisquecetteharmonieestfragile,qu'ellenetientquepar quelquesmincesliensenlambeauxquitombentenpoussièreencetinstantmême.Car jenesuisenriencommecesadolescentesquim'entourent.ÉpouserBishopLattimer,ce n'estpasaccomplirmondestin.Mamissionn'estpasdelerendreheureux,deporter sesenfantsetd'êtresafemme.Mamission,c'estdel'assassiner.

Chapitre2

A prèslacérémonie,toutlemondedescendausous-soldelamairie.Delongues

tablespousséescontrelesmursoffrentdesverresdepunchrosevifdisposésàcôté

d'unseuletuniquegrandgâteaudemariage.Chaqueépouxn'auradroitqu'àuneou deuxbouchées,maisdetoutefaçon,lasimplepenséeduglaçagedouceâtrequicolle auxdentsmesoulèvel'estomac. LesparentsdeBishopnoussaluentdèsnotreentréedanslasalle.Sonpèreme prend dans ses bras et m'embrasse sur la joue. J'essaie de ne pas esquisser de mouvementderecul,maismonsourirerestecrispé.M me Lattimernesemontrepas aussiaffectueuse.Elleposeuninstantsamainsurmonbraspuisladétacheaussitôt— c'estpluslefantômed'uncontactqu'unvéritablesalut,pourêtrehonnête. —Tuasintérêtàbienprendresoindemonfils. Pasbesoindefaired'effortspourentendrel'avertissementdanssavoix. —Maman ditBishop. Illuilanceunregardagacéquejefaissemblantdenepasvoir.D'unemain poséesurlebasdemondos,ilm'entraîneunpeuplusloin. —Oùesttafamille?demande-t-il. Ils'inclineversmoipourquejepuissel'entendredanslebrouhahadesjoyeuses félicitations qui s'élèventtoutautour de nous. Ce sontles premières paroles qu'il m'adresse endehors des vœuxque nous avons prononcés, qui de toute façonne comptentpasvraiment.Cesmêmesmotsqui,dansunmondedifférent,auraientpourtant importéplusquetouslesautres. Jepointeledoigtversuncoinéloignédelasalleoùsetientmonpère,très raide,Callieappuyéecontrelaparoiàcôtédelui. —Allonslessaluer,proposeBishop. Surprise,jeledévisage.Nosfamillesfontminedes'entendre,nouséchangeons dessouriresforcésetnousnousserronslamainmais,souslasurface,nousbouillons decolère.Pourtant,savoixn'estpascontrainteetsonregardparaîtsincère.Ildoitêtre trèsbonacteur.Jevaisdevoirmemontrerextrêmementprudenteaveclui,encoreplus quejenelecroyais.Lorsquenousapprochons,Calliesedétachedesonpandemuret rejointmonpère,l'airtrèsréjoui.Ilsouritaussi,maisdefaçonbeaucoupplusréservée, sesyeuxsombresnebrillentpas.Jemeraclelagorge:

—Papa Vousvousconnaissezdéjà,jecrois.(Jenepeuxpasmerésoudreà présenterformellementBishop,àl'appelermonmari.)Voicimonpère,JustinWestfall. Ilsseserrentlamain. —Enchantédevousrevoir,monsieur.Çafaitunbail

Ilsoutientleregarddemonpèresansciller.Ilnesemblepaslemoinsdu mondeintimidéparM.Westfall,commelesontpourtantlaplupartdenosconcitoyens. —Moiaussi,Bishop,répondmongéniteurenluiposantunemainsurl'épaule. Jeteprésentemafilleaînée,Callie. —Voyons,papa,ilsaitquijesuis,quandmême!intervient-elledansunrire. (Elleregardelejeunehommepar-dessouslafrangesombredeseslongscils.)Celle quetuasfailliépouserilyadeuxans. J'ignore ce qu'elle tente de faire, si elle flirte avec lui ousi elle cherche simplementàluirappeleràquiildevaitcetteobligationaudépart.Toutcequejevois, c'estqu'ellesouhaitaitêtrecellequimettraitfinauxjoursdeBishopetquemaintenant, cettechanceluiafiléentrelesdoigts.Encoreunechosequ'elleneluipardonnera jamais.Jebaisselesyeuxetj'espèrequ'ilnedevinepaslatensionquinousagite,si fortequejelasenspresquefrémirsurmalangue. — Je m'ensouviens, se contente-t-il de répondre. (Il étire les lèvres pour révélerdesdentsblanchesetrégulières.Unsouriredefuturprésident.)Maisjesuis heureuxqu'onsoitdésormaisprésentésofficiellement! Nouseffectuonsuntourdelapièceetacceptonslesfélicitationsd'amiscomme

d'inconnus.J'observelesautresmariés,dontlaplupartontlesyeuxbrillantsetaffichent un grand sourire. Les jeunes épousées ne restent jamais loin de leur nouveau compagnon,fièresdelesmontreretd'êtremontréesenretour.S'inquiètent-ellesdece quivasepasserplustard?Cesoirettouslessoirsquisuivront?Detouteslesheures qu'ellesdevrontpasserencompagniedecesgarçonsqu'ellesneconnaissentpas?Les enfantsdespartisansdemongrand-pèrefréquententdesécolesregroupéesdel'autre côtédelaville,àWestside.Il n'estpas interditdesemélanger,mais c'estplutôt déconseillé.Lesadultessurveillentsanscesselesmoinsdeseizeansafind'éviter qu'ilsnetombentsouslecharmed'unadolescentducampadverseetnedéveloppent dessentimentsquinerendrontqueplusdifficileleurmariagearrangé.Lamajoritéde

cesfillesn'avaitjamaisrencontréleurpromisavantaujourd'hui.Commentpeuvent-

ellessourireainsidetoutesleursdents?Êtreaussiconvaincuesdeleurfuturbonheur?

—Tuesprêteàpartir?medemandeBishop.Jecroisquejenesupporteraipas

deserreruneseulemaindeplus.

Jesuisaussiprêtequ'ilm'estpossibledel'être.Unepartiedemoiaimerait

pouvoirletuericietmaintenant.Saisirlecouteauposéprèsdugâteauetsautertoutes

lesétapesintermédiairespouraccomplirsansplustergiversermonobjectiffinal.Mais

jemecontentederépondre:

—Oui.Jedoisjustedireaurevoiràmafamille.

Bishopacquiesceetjepousseunsoupirdesoulagement:ilnemesuitpas.J'ai

enviedefairemesadieuxsanstémoins.

—Bon,dis-jeunefoisquej'airejointmonpèreetCallie.Çayest,nousy

voilà

—Tupeuxlefaire,affirmemasœur.(Ellem'attrapelamainetlaserreàme broyerlesos.)Ilestbeau.Ilal'airplutôtsympa.(Sontonrailleurdémentsespropos.) Jetedemandedetenir.Tienslecoupet,demain,ceseraplusfacile.Jetelepromets. Maiscommentpeut-ellemefaireunetellepromesse?Cen'estpasellequidoit rentreravecuninconnudansunemaisonétrangèreetlelaisser Monpèresurprendmonregardetsonvisagesebrouillederrièreleslarmesqui memontentauxyeux. —Souviens-toiduplan,dit-ild'unevoixqu'onentendàpeine.Etsouviens-toi quejet'aime. Jepeuxcomptersurlesdoigtsd'unemainlenombredefoisoùilaprononcé cesmots.Jenedoutepasdesonaffection,maisunepetitevoixamère,presquerageuse, enmoi,remetenquestionlesconditionspréalablesàcetamour: monobéissance aveugle?Monallégeanceabsolue?Laréussitedemamission?M'aimera-t-iltoujours sij'échoue?Jetentevainementderéduiremesdoutesausilence. Jehochelatête,lesdentsserrées,carjenesuispassûredecequis'échapperait sij'ouvraislabouche.

Bishopetmoisommesparmilespremierscouplesàprendrecongéetnous remontons l'escalier du sous-sol sous les sifflets de plusieurs jeunes gens dans l'assistance. —Alors,onpartdéjà? —Tun'enpeuxplusd'attendre,pasvrai,Bishop? —Ilyenaunquiestpressédevoircequ'ilyasouscetterobe Mesjouess'enflammentaussitôt.J'aienviederedescendresur-le-champpour allerleurdonneràtouslesclaquesqu'ilsméritent.Ettantquej'ysuis,jegiflerai Bishopaussi,justeparcequ'ilestpartieprenantedanscettehistoire.Jetrébuchesur unemarcheetilmerattrapeparlebras. — Ne fais pas attentionà eux, me souffle-t-il d'untonirrité. Ce sontdes imbéciles. Ilssontpeut-êtreidiots,maismoi,jenesuispasnaïve:ilsn'ontpastortpour autant.Bishopestunjeunehommededix-huitans,etc'estsanuitdenoces.Jenepense pasqu'ilmeramènechezluipourjouerauxéchecstoutelasoirée.Moncœurbatàtout rompredansmapoitrine,commes'ilallaitjaillirdemacagethoracique.Unefoisde plus,j'aimeraisqueCalliesoitàmaplace. Bishopprendmavalise,quejeluiaidésignéeparmilarangéedebagages alignésdevantlesportesdelamairie. —C'esttout?demande-t-il.Tun'asqueça? —Oui.Demoncôtédelaville,nousn'avonspasbeaucoupdepossessions personnelles.

Jen'aipaspum'empêcherd'ajoutercettepetitepique,mêmesiCalliemel'a serinéd'innombrablesfois:jedoisfairetoutmonpossiblepournejamaisbraver Bishop.Jedoisluttercontrematendancenaturelleàlaprovocation.Pourtant,ilne paraîtnifâchénisurprisparmesproposetsecontentedemesuivre,lamalletteàla maincommesiellenepesaitrien. —C'esttongrand-pèrequiainsistépourgarderlesdeuxpartiesdelacitébien distinctesl'unedel'autre.Maisça,tulesavais,non?demande-t-ild'untontranquille. Calliem'aprévenue:inutiledefeindrelegrandamourentrenosfamilles,il verrait tout de suite que je joue la comédie. En revanche, je dois dissimuler la profondeurréelledenotrehainepourlesLattimer.C'estcommedemarchersurune corderaide,etsansfilet Chaquepasreprésenteundangerincommensurable. —Oui,c'étaitvraiaudébut,finis-jeparrépondre.Maisc'étaitcensén'êtreque temporaire.Unsimplemoyendecalmerlejeuentrelesdeuxcamps.Iln'avaitpasdu toutl'intentionquelasituations'éternise. Touslesans,monpèreapprocheleprésidentpourluisuggérerdemettrefinaux mariagesarrangésetdefusionnerlesdeuxpartiesdelaville.Ilesttemps,dit-ilà chaquefois.Ilprendgardeànesoumettrequedesidéesmodérées,ànesurtoutjamais réclamerdegouvernementdémocratique—qui nelui seraitdetoutefaçonjamais accordé. Et tous les ans, Lattimer sourit, s'incline d'unair bienveillant et ne fait absolumentrien. —Quelledifférence,aprèstout?demandeBishop.C'estlamêmeville etce n'estpascommesivousétiezenprison. Facileàdirepourlui,quiagrandiunecuillèreenargentdanslabouche,élu parmilesélusdepuissanaissance.Cemariagelui-mêmeestunévénementorchestré poursonbonplaisir:ilaéchangémasœurcontremoi,avecautantdefacilitéqu'il auraitchangédetenue. —Onn'apastoujoursl'impressionquec'estnotreville. C'estlaseuleréponsequinememettepasendanger.Iln'yapasdedifférences criantesentresoncôtédelacitéetceluioùj'aigrandi.Surcepoint,ilaraison.Les disparitésentrelesdeuxzonessontsubtiles:desarbresunpeuplusnombreux,des maisonssensiblementplusgrandesetunpeupluséloignéesdestrottoirs,desruesplus largesd'unmètreoudeux.Legenrededifférencesquinesontpasassezflagrantespour provoquerunressentimenttropmarqué,maisdontlasimpleexistencenousrappellede manièrebiencommodelaplacequiestlanôtre. Unefoissur letrottoir,noustournonsàdroitepour nousengager dansson quartier.Toutautourdenoussedresselapreuveévidentedecequejeviensdedire, même si Bishop n'enestsans doute pas conscient. La mairie marque la frontière informellequisépareWestsided'Eastglen.Ilm'estdéjàarrivé,avantcejour,dela franchir,maisrarement.Etcontrairementàmonpère,jenesuisjamaisentréedansla grandemaisondesLattimer.

Avantlaguerre,Westfallaeudroitàunevieantérieure:c'étaitunepetite bourgadedusudduMissouri,unerégionqu'onappelaitàl'époquelesOzarks.Cette villeétaitla capitale ducomté,etpossède toujours une petite place bordée d'une mairie,ausud,etd'unpalaisdejustice,aunord.C'estenpartiepourcetteraisonque mongrand-pèreachoisides'yinstaller.LuiquivivaitàChicagoaudébutdelaguerre a survécu à la première vague de bombardements nucléaires et de pilonnage à impulsionélectromagnétique.Ils'estdirigéensuiteversl'intérieurdesterres.Surson

chemin,ilacroiséd'autressurvivantseten2025,troisansaprèslafinduconflit,ila

fondéWestfall,avecunepopulationinitialeàpeineinférieureàcelled'aujourd'hui:à peuprèshuitmillehabitants.Cettepartiedupaysaétédurementtouchéeparlafamine, ainsi que par des épidémies successives, mais seules quelques bombes yont été larguées,cequialaisséassezd'infrastructurespourpermettreauxsurvivantsdenepas êtrecontraintsdetoutrecommenceràzéro. Nouscontinuonsdecheminer,Bishopetmoi.Lesoleil sur lesfeuillesdes arbresmarquenotrevisaged'unekyrielledetachesd'ombre.Nousévitonsavecsoin lesfentesdutrottoir,làoùlesracinesdesgrandschênesdébordentdubéton.Ilnous seraitbienutiledepouvoirbénéficierd'unquelconquemoyendetransport,surtout aujourd'hui que je suis entalons hauts,mais nous n'avons plus d'automobiles. Les bombesàimpulsionélectromagnétiquelesonttoutesrendueshorsd'usage,etpuisnous n'avonsplusaucuneréserved'essence.Cinquanteansaprèslatragédie,l'asphalteest detoutefaçontropcraquelé,envahidemauvaisesherbesquilepercentçàetlà,pour quedesvoiturespuissentnousrendrelemoindreservice.Désormais,toutlemonde circuleàpied,àvéloouparfoisàcheval,mêmesileschevauxsonttroppeunombreux pourquecemodedetransportsedéveloppevraiment. Lalanièredemachaussurefrotteledessusdemonpied.Jemarcheavecde plusenplusdepeine,mêmesansm'appuyersurl'endroitleplusdouloureux.Bishop, quichangelavalisedemain,meregarde:

—Etsitulesenlevais?Ellesontl'airdetefairesacrémentmal. —Assez,oui. J'écoute sonconseil etj'ôte nonsans soulagementmes deuxinstruments de torture,dontjepasseleslanièresàmonindex.Sousmespiedsnus,letrottoirrugueux esttoutchaud.Jeneparvienspasàreteniruntoutpetitsoupirdecontentement. —Mieux?medemande-t-ilavecunsourireencoin. —Beaucoupmieux. Lorsquenousparvenonsàl'angledelarueprincipaleetd'ElmStreet,jeprends àgauche.Auloinsedresselamaisonduprésident,dontlafaçadedebriquesestunpeu assombrieparunegrilleenferforgé. —Oùvas-tu?s'étonneBishopderrièremoi. Jejetteuncoupd'oeilpar-dessusmonépaule.Iladéjàremontélamoitiéd'une petitealléequimèneàunminusculepavillon.Jem'arrête,interloquée.

—Ehbien Cheztesparents. Ilsecouelatête. —Nous n'allons pas habiter avec eux,dit-il,undoigtpointé vers l'étroite bâtisse.Voilànotremaison. —Maisjecroyais Jem'interromps.D'aprèsCallieetmonpère,jedevaisvivredansuneailedela maisonduprésident. Ils n'ontjamais envisagé qu'il ensoitautrement. La semaine dernière, uncontactde ma sœur, de ce côté-ci de la ville, lui a annoncé que de nouveaux meubles avaient été livrés, qu'on y changeait les rideaux et qu'on en repeignaitcertainespièces. Lapaniquem'envahitpeuàpeu,pernicieuseetinsistante.Simonpères'est trompésuruntelparamètre—etc'estloind'êtreundétail—,qu'ignore-t-ild'autre? Surquellepenteglissanteseserreursvont-ellesm'entraîner?Jen'aiqu'uneenvie:

m'enfuir,retourneràlamairie,puischezmoi,n'importeoùmaispasici.Impossible pourmoid'accomplirmamissionsijedoisimproviser!JenesuispasBishop,jene suispasCallie,jenesuispasuneactriceassezdouée.Jeresteclouéesurplaceetle garçonquejeviensd'épousermeregarded'unairperplexe. —Tuviens? —Oui.(Mavoixesttropfaible,effrayée.)Oui,répété-je,plusfortcettefois. Ilmetientlaported'entrée,puismesuitàl'intérieur.Lebruitdubattantquise refermeretentitdanslesilencedelamaisondéserte.Bishopestplantéjustederrière moialorsj'avancepourlelaisserpasser.L'entréedonnedirectementsurunpetitsalon oùilposemavalisejusteàcôtéd'uncanapébeige.Derrière,c'estlacuisine,meublée d'unetablerondeplacéesousunerangéedefenêtres.Àdroitedelasalledeséjour,une autreporte,quimènesansdouteauxchambres.Jem'empressededétournerlesyeux. Que dois-je faire ? Je n'en ai pas la moindre idée. Callie ne m'a donné instructionsetconseilsquepourlesmomentsimportants,paspourchaqueheureet chaqueminutequejevaispasserentêteàtêteavecBishop.Jelaissetombermes chaussuresausol,oùellesatterrissentavecfracas. Alors,jecroiselesbrasetjelance:

—Bon Etmaintenant? J'aiparlébienplusfortquejen'enavaisl'intention.Dansmatête,jevoisCallie grimaceràcesmots. Bishopm'interrogeduregard. —Tuasfaim?demande-t-il.Tun'aspasmangédegâteau. Ildéboutonneunpoignetdesachemiseetretroussel'unedesesmanchesbleu pâlesurunavant-brasbronzé.Ilestdotédugenredemusclesqu'onobtientenles faisant vraiment travailler : déliés et robustes. Dans l'attente de ma réponse, il entreprenddereleversonautremanchette. Jen'aiaucuneenviedemanger.Mâcher,avaler,toutça,c'estau-dessusdemes

forces.Maiscuisiner signifieraitaumoinsunrépit,quelquesminutessansavoir à m'inquiéterdecequivaarriverensuite.Jefinisparrépondre:

— Peut-être. Qu'est-ce qu'il y a, comme provisions ? Bishop hausse les épaules. —Aucuneidée,maisjesuissûrquemamèreafaitremplirlaglacière. Jelesuisdanslacuisine,pluslumineuse.Ilyfaitaussipluschaud.Bishopse dirigeverslesfenêtrespourenouvrirune,cequifaitentrerunebrisequisoulèveles rideauxdedentellependusdevantlesvitres.Laglacièreestplussophistiquéequela simpleboîteenboisquenousavonschezmoi.Celle-ciressembleàunvraimeuble, avecdesarabesquesgravéessurlaporte.Lesréfrigérateursfontpartiedesappareils quin'ontpassurvécuàlaguerre.Mêmesinousproduisionsassezd'électricitépourles fairefonctionnerencontinu,nousn'avonsplusdegazréfrigérantdepuislongtemps. Nousutilisonsdoncdesgarde-mangerfabriquéspardesartisans,etdesblocsdeglace noussontlivréstouslesdeuxoutroisjours.Ilssontrécoltésenhiveretconservésen chambrefroidetoutel'année. Rien que pour avoir quelque chose à faire de mes dix doigts, j'ouvre la glacière.J'ytrouveungrosmorceaudefromage,delaviandeemballéedansdupapier blanc,unpichetdelaitetunautred'eau.Endessous,ilyaunedouzained'œufs,dela saladeetdescarottesrangéesdansuneboîte.Etmêmeunecouperempliedebaies. Chezmoi,nousn'avonsjamaiseufaim,maisjen'aijamaisvuautantdeprovisions. Justecequ'ilfaut,jamaisplus. —Ilyad'autresfruitsici,ditBishop,quisetientàcôtéducomptoir.Etdu

pain.

Iltourneunboutondufourneau. —Bon Aujourd'hui,pasdecourant,donconnepourrapasmangerchaud. L'électricitéaétél'undespremiersservicesquemongrand-pèreetlesautres survivantsonttravailléàrétablir.Cependant,ellefonctionnetoujoursparintermittence. Lescoupuressontfréquentes,parfoiscourtes,parfoisdeplusieursjours.Seulsles bâtimentsofficiels,lamairieetlepalaisdejustice,ontunecouverturegarantieen électricité. Nous sommes tous encouragés à utiliser avec parcimonie nos divers appareils : pas d'éclairage à moins que ce ne soit absolument nécessaire, et les ventilateursenmarcheuniquementquandlachaleurestintenable.Temetournevers Bishoppourluiproposer:

—Onfaitdessandwiches? —Çamarche. Jesorslaviande—c'estdeladinde—etlefromage,quejeposesurle comptoiràcôtédelui.Ilmepasseuncouteauetj'entreprendsdedécouperlepain pendantqu'il faitde même avec une tomate. Il a de longs doigts déliés etmanie l'instrumentavecaisance,presqueavecagilité. Ensilence,nousassemblonsnossandwiches,dontl'un,malheureusement,ne

serapasmangé. —Tuaimesfairelacuisine?demandeBishop. Ilsortdeuxassiettesenverrejauneduplacard. — Il n'ya pas de bonne réponse, précise-t-il d'unair amusé quand je ne répondsrien.Cen'estpasuntest,tusais. Pourtant,ilatort.C'estuntest,biensûr,etdeboutenbout.Chaqueseconde, chaquerépliquerisquebiendem'exploseràlafigure.Jemesouviensdecequem'adit monpère:êtremoi-mêmeautantquepossible.Lavérité,quandjepeuxyrecourir,sera toujoursplusefficacequ'unmensonge.Jefinispardéclarer:

—Jen'airiencontre.Pourquoi? Bishopestsûremententraindem'imaginervêtued'untablier,occupéeàlui cuisinerdebonspetitsplatstoutelajournée.Ilmedévisage,leregardtoujoursaussi scrutateur. —Jefaisaisjustelaconversation,Ivy.Pouressayerdeteconnaître. C'estlapremièrefoisqu'ilprononcemonprénom.Pourêtrehonnête,jen'étais pastoutàfaitsûrequ'illeconnaissait. Nousmangeonssanséchangerunmot.Enfin,lui,ilmange.Moi,jedétachela croûtedemonpainetjefaisdespetitesboulesdemieentremesdoigts.Laplupartdu temps,jemaintiens leregardfixésur monassiette,mais quandj'ai lemalheur de releverlesyeux,jetrouvelessiensbraquéssurmoi,cequiaccentueàchaquefoisun peuplusl'espècedecreuxdouloureuxquimevrilleleventre.J'attendsqu'ilprennela parole,qu'ilexigequelquechosedemoi,maislesilencen'apasl'airdeledéranger. J'ignorependantcombiendetempsnousrestonsàtable,maisquandilselève enfinpour placer nos assiettes dans l'évier,nos ombres respectives commencentà descendresurlesmurs.Parlafenêtreouverte,j'entendsunevoixcrieràunenfantqu'il estl'heurederentrer,lecouvercled'unepoubelleclaquer,quelquesaccordsdeguitare étouffés. Ces bruits si familiers ravivent chez moi un sentiment aigu, presque insupportable,desolitude.Maisjevaism'habituer.Jevaism'habituer. —Tuveuxdéfairetesbagages?medemandeBishop. —Oui,bonneidée. Je tapote ma robe aumoment de me mettre debout. T'aimerais pouvoir la scotcheràmoncorps.Mesjambessontcommeraidesetfroides,tropexposéesaux regards,mêmedansladouceurdusoir.Dansmatête,j'entendsCalliemesouffler:«Je tedemandedetenir.Tienslecoupcesoiret,demain,ceseraplusfacile.» Bishopemprunteunpetitcouloirpourporterlavalisedanslachambre.Jele suis,quelquespasenarrière.Jefaiscourirmesdoigtslelongdumur,commesij'allais pouvoirmeraccrocheràquelquechosequipuissemesauver.Surlagauchesetrouve une salle de bains, à droite, une seule chambre. La lumière déclinante du soleil couchantrévèleungrandlitflanquédedeuxtablesdenuitidentiqueset,enface,un

simplechiffonnier.

—Ilyadescintresdansleplacard,medit-il.Etlamoitiédelacommodeest

vide.

J'acquiesceetjerestedansl'encadrementdelaporte,lespoingsserrés.Ilse tientdevantlelit,lesmainsdanslespoches,etmedévisagedesesyeuxattentifs.Je saiscommentCallieagiraitàmaplace.Elleflirterait,elleriraitauxéclats.Elleferait le premier pas. Elle prendraitles rênes d'une situationcomplètementhors de son contrôlepourlapliersanshésitationàsavolonté.Heureusedesonsacrificepournotre cause,mêmesielledevaitpourçapayerdesapersonne.Jenesuispascommeelle, cependant.Malgrécequ'onm'aenseigné,jesaisques'ilessaiedemetoucher,de m'ôtermarobe,jelutterai.Mêmesic'estinutile,mêmesiçanesertàrien,jeneme laisseraipasfaire.Jenesaispassiçafaitdemoiquelqu'undefaibleoudefort. Maisilnemetouchepas,nes'approchepas.Ilentrouvreuntiroir,ensortun shortetunT-shirtqu'ilrouledanssamain. —Jevaisdormirsurlecanapé,annonce-t-il. Moiquiétaissitendue,préparéeàmebattre,jemetsdutempsàdécrypterses paroles. —Attends Que Tuneveux Jenesaismêmepascequejeluidemande. Avecunsourireentendu,ilhausselessourcils. —Parcequetoi,tuveux? —Non! Jeregretteaussitôtmaréponsetroprapide.Jedevraisêtreplusinquièteàl'idée qu'ilsesenteinsulté,maismonimmensesoulagementmefaitoubliermesinstructions. Ilinclinelatête. —C'estcequejemedisais. Nousnousregardonsenchiensdefaïence.Lejeunemariéobligédedormirsur lecanapélesoirdesanuitdenoces Jen'aijamaisentenduparlerd'untrucpareil. Peut-êtrequecegenredesituationesttrèsfréquentaucontraire,etquejenesuispasau courant?Maisausouvenirdesautrescouples,toutàl'heureàlacérémonie,deleurs lèvresaffamées,deleursjouesrougies,j'endoute.Entoutcas,siBishopestdéçuouen colère,ilnelemontrepas. Jem'écartedelaportepourqu'ilpuissepasseràcôtédemoi.Ils'arrêteunbref instantetmefaitunpetitsignedetête. —Bonnenuit,Ivy,dit-il. —Bonnenuit. Ilrefermelebattantderrièrelui.Lesjambesflageolantes,jevaism'asseoirau borddulit.Jeserremesdoigtsentremesgenouxafind'arrêterleurstremblements.Si j'avaisunechaiseàcalersouslapoignéedelaportepourm'assurerqu'ilnepuissepas rentrerdanslapièce,jemesentiraismieux.Pourtant,aufonddemoi,jedevinequ'ilne

reviendrapas.J'ail'étrangeimpressionqu'ilnes'enprendrapasàmoi etj'ignorece quej'enpense,d'unseulcoup.Mamissionseraitsansdouteplusfacileàaccomplirs'il m'avaitfaitdumal.

Chapitre3

J en'aijamaisétédugenreàsommeillerlematin.Quandjemeréveille,c'estd'un

coup:àuninstant,j'ailesyeuxfermésetsuisprofondémentendormie,ausuivant,

j'ailesyeuxgrandsouvertsetl'espritparfaitementéveillé.Cettefois-cinediffère pasdesautres,danscettechambreinconnue,danscelittropgrand.Jeclignedesyeux, aperçoisleplafondblancetresteimmobile.Jetendsl'oreille.Ilmesemblepercevoir desbruitsdevaisselledanslacuisine,maisjen'ensuispascertaine. Il estdifficiledecroireque,hier matinencore,jemeréveillais dans mon proprelit,danslamaisonoùj'aitoujoursvécu,alorsquemaintenantjemetrouvedans unenouvellemaison,dansunnouveaulit,avecunmari.Iln'estpascommejel'aurais cru.D'unpointdevuephysique,jesavaisàquoiilressemblait,aumoinsdeloin,donc pasdesurprisedececôté-là.Maisaprèstouteslesplaintesquej'aipuentendreà proposduméprisàpeinedéguisédesonpèreetdesafamillepourlamienneettoutce quenousreprésentons,jepensaisqueBishopserévéleraitcrueldansl'intimité.Sa retenuem'adéconcertée.J'étaisloind'imaginerqu'ilsemontreraitpatient.Peut-êtreque jenecorrespondspasnonplusàcequ'ilattendaitdemoi? IlfaudraquejetrouveunmoyendefairesavoiràCalliequenousnevivonspas chezleprésident.Quoique,laconnaissant,elleadéjàétémiseaucourantetéchafaude unnouveauplan.Jevaisdevoirmerendreauplusviteaumarchépourvoirsiellem'a laisséunmessage.Biensûr,jepourraisallerluirendrevisite,maisilaétédécidéque moinsilyauraitdecontactsdirectsentremafamilleetmoi,mieuxceserait.

—Ivy?

C'estlavoixdeBishopàtraverslaporte,accompagnéed'unpetitcoupsurle

battant.

—Oui? Jemeredressedanslelit.Bishopouvrelentement,passejustelatêteetles épaulesdansl'entrebâillement. —Jem'envais.C'étaitjustepourquetusoisaucourant. Sonregardparcourtmachevelureàprésentdéfaite,quitombejusqu'aumilieu demondos,puisrevientàmonvisage. —O.K. J'essaievraimentdeparaîtrenormale,depenseràlafaçondontunefemme parleraitàsonmari,maismavoixesttropaiguë,forcée,commesijejouaisunrôle. D'ailleurs,c'estlecas.Plutôtdeuxfoisqu'une! Aprèssondépart,jemedisquej'auraissansdoutedûluidemanderoùilallait, m'intéresser à sonprogramme de la journée. Mais pour l'instant, je me sens trop épuiséepourm'ensoucier.Toutétaitbeaucoupplussimplelorsquecen'étaitqu'une

idéedansmatête. Jemerallongeetjeregardelesoleilperceràtraverslesrideaux,étendreses doigts chauds sur le sol. Quand je commence à transpirer sous la couverture, je m'obligeàmelever,j'étirelesbrasau-dessusdematêteetjetentederelâcherlecouet lesépaules,làoùlatensions'estinstalléetelleuneétoledeplomb. Lasalledebainsestpetite,commelerestedelamaison,etd'unepropreté impeccable.Jeprendsunedoucheaussirapidequepossible,etpourunefois,cen'est pas parce que l'eau chaude manque. Simplement, je ne veux pas rester nue plus longtempsquenécessaire:Bishoppourraitrentrerd'unmomentàl'autre. Aprèsm'êtrehabilléed'unT-shirtetd'unshort,lescheveuxdégoulinantsdans mon dos, je me mets à ranger mes affaires. C'est étrange de voir mes quelques vêtementssuspendusàcôtédeceuxdeBishopdansleplacard:leurvuedonneplusde réalitéànotremariagequetoutcequiapuseproduirejusqu'ici. J'erredanslamaison,j'ouvrelestiroirs,j'exploredesyeuxetdesmains.D'une façonoud'uneautre,ilfautquejem'habitueàvivreici.Bishopnevajamaismeparler, mefaireconfiance,sijecontinueàmecomportercommeunebicheeffarouchée.Entre melivreràluidefaçonvolontaireetmerenfermercomplètement,ilyaunegrosse marge,etjedoisjustetrouverunmoyend'ymanœuvrer. Surlemurdusalonestaffichéeunecarteàmainlevéedenotreville,lamême qu'àlamairie,maisenplusgrand.Jem'agenouillesurlecanapépourexaminerdeplus prèslavueaérienne.Lacartemontrenosgrandsrepères,naturelsetartificiels:la mairie,lepalaisdejustice,larivière,lesserresoùnouscultivonslaplupartdenos ressourcesalimentaires,lechampdepanneauxsolairesquinousfournitdel'électricité, l'usine de traitementdes eauxusées, les champs de cotonqui nous permettentde fabriquerdesvêtements.Labarrière.Selonmonpère,labarrièreaaudépartétéérigée pournousprotégerdesprédateurs,àlafoishumainsetanimaux.Ellen'avaitpaspour butde nous enfermer. Encore maintenant, nous sommes libres de partir. Toutefois, presquepersonnenelefait.Parcequepersonnenesaitcequisetrouveau-delàdes terresquenouspouvonsvoir.Quelleshorreurspourraientnousattendreàl'horizon?La plupartdeshabitantsdeWestfallsesatisfontdenotreville,où,aumoins,ilyadequoi mangersurlatableetuntoitau-dessusdenotretête.Lesouvenirdelaguerreetles récitsdenosgrands-parents,relatantlafamine,lesyndromed'irradiationaiguë,les voisinsquis'entretuaient,enproieàunepaniqueaveugle Toutçaarendulesgens réticentsàl'idéed'explorerlesenvirons. Lesseulsàfranchirlabarrière,cesontceuxquiysontforcés,expulsésen punition de leurs crimes, réels ou perçus comme tels. Il arrive qu'un condamné parvienneàrevenir,encreusantuntunnelsouslabarrièreouenformantuntroudansle grillage.Maisiln'yapasdesecondechance.Sionrevientaprèsavoirétéexpulsé,la sanctionestlapeinedemort,sansexception.D'aprèsmonpère,danslesdébuts,des banditsontplusieursfoistrouélegrillageenquêtedevivresoud'armes,maisnous

avonstoujoursréussiàlesmaîtriseretàlesfaireressortir.Riendecegenren'est

arrivédepuisquejesuisnée,entoutcas.

Jesaisquejenepeuxpasresterdanscettemaisontoutelajournée,àmetourner

lespouces,oualorsjedeviendraifolle.Autantessayerdemerendreaumarché,même

s'ilesttroptôtpourqueCallieaitpumerejoindre.Aumoins,cettepetitebalademe

permettradeprendrel'airetdechasserlespenséesquirôdentdansmatête.

Jenesuisjamaisalléeaumarchédececôtédelaville,maisjesaisoùilse

situe.Jeprendslecheminlepluslongpourpouvoirpasseràcôtédelamaisondu

président.C'estencoreunejournéechaudeetensoleillée.Lestrottoirsnesontpasnoirs

demonde,maisils'ytrouved'autrespassantsquisepromènentàpiedouàvélo.

Certainsmelancentdesregardsfurtifsquimerendentperplexe,jusqu'aumomentoùje

mesouviensdequijesuisdésormais.Jebaisselatêteetjemarcheplusvite,laissant

mescheveuxmetombersurlevisagecommeunrideau.

Lamaisonduprésidentestsombre,sansaucunmouvementderrièrelesvoilages

des fenêtres. Unhomme solitaire pousse une brouette de paille sur la pelouse. Je m'arrêteetjesaisislesbarreauxdelagrilledeferquimemaintienthorsdeleur terrain.Bishopsetrouve-t-ilàl'intérieurencemoment,àécouterlesleçonsdeson pèrecommemoij'écoutaiscellesdumien?Lorsquelejardiniercroisemonregard,je lâchelagrilleetjem'éloigne. Jesenslemarchéavantdelevoir.L'odeurdepommes,delégumesbletsetde terrefraîcheflottedansl'air.Magorgeseserre,j'aienviederevoirlemarchédemon enfance.

Plusencorequedansmapropremaison,jemesuistoujourssentieàl'aiselà-

bas,làoùtoutlemondemeconnaissaitparmonprénom.Monpère,mêmes'ilétait

leaderdenotrecôtédelaville,atoujourseutendanceànousgarderautantqu'ille

pouvait,Callieetmoi,confinéesdansnotrepetiteexistenceàtrois.Ilnejuraitquepar

l'enseignementàdomicile,nenousajamaisencouragéesàlierd'amitiésendehorsdu

cerclefamilial.Maisaumarché,j'avaisl'impressiondefairepartied'unensembleplus

grand,d'unecommunautéquiavaitdel'affectionpourmoi.

Pourquelqu'unvenudel'extérieur,cemarché-ciressembleraitsansdouteen

toutpointàceluiquejefréquentais,maisilm'estétranger.Lesétalssontplusgrands,

leurstoilesontdescouleursplusvives,etjenereconnaisaucunvisage.Personnenese

montreagressifavecmoi,maisàchaquepas,jesensquejenesuispasd'ici.Jeresteà

l'écartdesacheteursregroupésautourdesétals,j'observesansparticiper.Unevieille

dameenrobeimpriméem'offreunpetitgâteauquandjepasseàcôtédesatable.

—Nonmerci,dis-je,secouantlatête.Jenecompterienacheter.

—C'estgratuit,répond-elleavecunlargesourire.Bonappétit!

Ellemetendtoujourslegâteauetilseraitimpoliderefuser.Jeleprends.

—Merci,luidis-je,souriantàmontour.

—Avecplaisir,madameLattimer.

Monsourires'évanouitaussitôt.Toutlemondeva-t-ilessayerdem'offrirdes

cadeaux,maintenant?ÊtrelafemmedeBishopLattimersignifie-t-ilqu'onvoudrame

donnerdeschosesquejeneméritepas,simplementàcausedemonnom?Est-ceàça

quelaviedeBishopressemble?Etcombiendetempsfaut-ilavantdecroireque,oui,

onlemérite,quetoutdevraitnousappartenir?Jedonnelapâtisserieaupremierenfant

quejecroise,unepetitefillequimeregardeavecdesyeuxravis.Jemefrayeun

chemindanslafoulepourtrouverlepetitétaloùunvieilhommevenddespotsde

confitureetdemoutarde.Mêmedesingrédientsaussiordinairessontplusluxueuxici

qu'àWestside,avecdesétiquettesauxbordsdentelésetdejolisrubansdecouleur

autourdescouvercles.

—Bonjour,dis-je,faisantmined'examinerunpotdemoutardequejeviensde

saisir.

— Bonjour, me dit-il en retour, non sans jeter un coup d'oeil à la foule d'acheteursderrièremoi.Jepeuxvousaider? L'undesesbrasestrecroquevillécontresapoitrine,lamainatrophiée,crochue comme une serre. De telles malformations sont courantes à Westfall : la guerre nucléaireestpasséeparlà. —Oh,non.(Jereposelepotdemoutarde.)Jeregarde,c'esttout. Je m'écarte pour faire place à une famille à ma droite, età ce moment-là l'hommesecouediscrètementlatêteàmonintention.PasdemessagedeCallie.Rien d'étonnant,mais la déceptionm'envahittoutde même,je me sens soudainabattue. Pourtant,jenepeuxpasmepermettred'êtredécouragée.Ellemecontacteralemoment venu.

D'icilà,jedoiscomprendrecommentjouerlafemmedeBishopd'unefaçon

convaincante.

À18heures,iln'esttoujourspasrentré.J'aipréparédesœufsbrouillésilya

unedemi-heureetilssontàprésentfigésdanslacasserole.Jesuisénervéecontrelui, cequiestparfaitementridiculeétantdonnéquec'estmoiquineluiaiposéaucune questionlorsqu'ilestparticematin.J'étaissimplementcontented'êtredébarrasséede luietdeneplusêtredétailléeparsesyeuxquisemblentmejaugeràchaqueinstant. Je me décide à mettre le couvert et je me concentre sur l'alignement des fourchettesetdesserviettespournepasavoiràpenseràautrechose.Lorsquelaporte d'entrées'ouvre,jeretourneaufourneauetrallumelaplaqueélectrique. —Jesuislà,dis-je.

Jegrimaceautonchantantdemavoix.11nerépondpas,maisj'entendssespas

quitraversentlesalon.

—Bonsoir,melance-t-ildepuislaporte.

Jenel'avaispasremarquéhiertantj'étaisunevéritablebouledenerfs,maisila

unevoixgraveetlégèrementindolente,commesilesmotsqu'ilprononceémanaient

d'unecaverneàl'intérieurdeluietn'étaientpasparticulièrementpressésdequittersa

bouche.

—J'aifaitàmanger,dis-je,luilançantunregardfurtif.

Ils'appuiecontrelechambranledelaporte,lesbrascroisés.IlporteunT-shirt

grisfoncéetunjeanusé.Ilparaîtplusàl'aiseenhabitsdetouslesjours,cequiest

sûrementmoncasaussi.Sescheveuxbrunssontunpeuenbataille,commes'ilavait

passésesdoigtsdedansouqueleventlesavaitdécoiffés.Jemeconcentreànouveau

surlesœufs,quej'essaiededécollerdufonddelacasserole,avantd'ajouter:

—J'espèrequetuasfaim,parcequemoioui.Jemeursdefaim.Jen'aipresque rienmangédelajournée. Jedisn'importequoi,j'enfaistropetjefinisparrefermerlabouche.Ilne répondpas.Jerisqueunautrecoupd'œilversluietilmelanceunsourire,leregard intrigué. —Quefais-tu?demande-t-ilenfin. —Lacuisine! Jecommenceàsentirl'exaspérationprendrelepassurmapatience.Aumoins, jefaisdesefforts.Pourquoinepeut-ilpasjouerlejeu?Jusqu'iciiln'apasvraimentété àlahauteurdemonimagination.Ilremplacelesordresparlesilence,laviolencepar la patience, les airs supérieurs par ce qui ressemble à de l'empathie. Je suis submergéeparunesoudainevaguedecolèrecontremasœur.Ilfaudraitqu'ellesoitici pourmedirecommentréagirfaceàcetypequifaittoutlecontrairedeceàquoielle m'avaitpréparée. —Hmm secontente-t-ildedire. Lesilences'installeentrenous,jusqu'aumomentoùjenelesupporteplus.Je dois le remplir de quelque chose, même si c'estd'une colère déplacée. J'abats la spatule sur le comptoir avec unpeutrop d'énergie, des bouts d'œufs'envolentet atterrissentsurmonbras.Etdetoutcequim'estarrivéjusqu'ici,voilà,c'estl'œuf brûlantsurmapeauquimefaitmonterleslarmesauxyeux.Jemedétourne,hagarde, pourchercherletorchonauboutducomptoir.Dansmondos,j'entendsleboutondela plaquetourner,lacasseroleêtrerepousséesurlefourneau.Bishopposeunemainsur monépauleetj'essaietrèsfortdenepasreculer,maisildoitsentirmaréticencemalgré tout,carilsuspendsongeste. —Allonsnousasseoir,tuveux?propose-t-il. Jemeretourne,maissansleverlesyeuxverslui.Jem'appliqueànettoyermon

bras.

—Etledîner?

—Jecroisqueçapeutattendre.

Jelesuisdanslesalonetj'attendsqu'ilprenneplacesurundesfauteuils,avant

dem'asseoirsurlecanapéenfacedelui.Jereplielesjambessousmoietjetiresurun

fildétachéducoussin.Dehors,ilfaitencorejour,maislesoleilacommencéàdécliner.

Commelapièceestexposéeàl'est,lesombresl'envahissentdéjàetnousfonttousles

deuxdisparaîtredanslecrépuscule.Bishopn'allumepaslalampeetj'ensuiscontente.

Ceserapeut-êtreplusfacileainsi,enpartiedissimulée.

—Jesaisquec'estdur,dit-il.(Ilsepencheenavant,poselescoudessurses

genoux,regardesesmainsentrelacées.)Pourmoinonplus,lasituationn'estpasfacile.

Jenesaispasquoidire,doncjenerépondsrien.Ilpousseunsoupirfrustré.

—Tun'aspasbesoindetecomporterdetelleoutellemanièreavecmoi,Ivy,

poursuit-ild'unevoixlasse.Jen'attendsriendeparticulier.Jeveuxquetusoistoi-

même.(Ilseredresseetsefrottelevisaged'unemain.)Jeveuxteconnaître,riende

plus.

—D'accord Moncerveaucherchedésespérémenttouslessenscachésdesesmots,essayant dedécodercequ'ilrecherchevraiment.Carilmesembleimpossibleque,desoncôté, notrerelationnecomporteriendecalculé. —Queveux-tusavoir? Bishopsepenchedenouveauetmeregardefixement. —Tout,répond-ild'unevoixdoucequimenouel'estomac.N'importequoi. Jesaisquejedoisluiconfierquelquechose,maisilmefautresterprudente. Au-delàdesinquiétudesconcernanttouslessecretsquejegarde,ilyatoujoursce sentimentpersistantquejenesuismêmepassûredemonidentité,hormiscelledéfinie parmafamille.Pendantquatorzeansdemavie,j'aiétélafilledesecours,cellequi devaitresterauxcôtésdenotrepèreettravaillerdansl'ombreavecluipendantque Callieoccupaitledevantdelascène.Ettoutàcoup,ilyadeuxans,lesprojecteursse sontbraquéssurmoi.J'aipassétoutemavieàdevenirlafilledontilsontbesoin,et touteslespartiesquinecorrespondaientpas,jelesaienfouiessiprofondémentenmoi quejenesuismêmepassûredepouvoir lesretrouver.Devoir fouiller enmoi et m'exposeràcetinconnu,c'estunoutragedeplus. Jem'efforcedecesserdetriturerlefilducoussin. —Je Jenesaispas.(Jerespireungrandcoup.)J'aimelesfraises.J'aurais préférémesureraumoinscinqcentimètresdemoins.J'aipeurdesserpents.J'adore lire.Mamèreestmortequandj'étaisbébé. Jedébitecesphrasesàtoutevitesse,commesicetterapiditéallaitlesrendre moinspersonnelles,etpourtant,cesontloind'êtredesombressecrets.Sait-ilceque sonpèreafaitàmafamille?Commentilnousaenlevémamère,l'afaittuer,pournous rappelerquialepouvoir?Àcettepenséejesensmesjouess'enflammer,moncœur battreàtoutrompredansmapoitrine.Jedevraisenresterlà,maisenfait,jerelèveles yeuxetsoutienssonregardavantd'enchaîner:

—Jen'aimepascequefaittonpère. Callie est peut-être la plus féroce de nous deux, mais il y a en moi un

irrépressibleméprisdudanger.

—C'estçaquetuvoulaissavoir?

Bishopnechangepasd'expression,sonregarddemeureimperturbableetilfinit

pardire:

—C'estundébut. Jesaisqu'ilattendquejeluipose,moiaussi,desquestions,quej'exprimema curiositévis-à-visdeluietdesavie.Maisjem'enfiche.Jesaisdéjàdeluitoutce qu'ilyaàsavoir.Jesaisquiestsonpèreetcequedéfendsafamille.Endehorsdetout

ça,riennecompte.Maisj'entendslavoixdemonproprepèredansmatête:«Étape1

:gagnesaconfiance.Parle-luipourqu'ilseconfieàtoi.»Avecungroseffortpour

paraîtreintéressée,jedemande:

—Ettoi?C'estàtontour.

—D'accord.J'aimelesnoixdepécan.Jerêveraisd'avoirlemêmementonque

monpère.(Sesyeuxbrillentetjevoisqu'ilmetaquine.Jenesaispassijedoisenêtre

agacéeousoulagée.)Jenesupportepaslesespacesconfinés,poursuit-il.J'aimeêtre

dehors.Mamèremerenddingue.(Ils'interromptetmeregardedroitdanslesyeux.)

J'aimelafaçondonttesyeuxlancentdeséclairsquandtuesencolère.C'estçaquetu

voulaissavoir?

Jesensquelquechosepapillonnerdansmonventre.Jeréponds:

—C'estundébut.

Chapitre4

L elendemainmatin,jemeréveilledansunemaisonvide.Bishopestdéjàpartieta

laisséunmotsurlatabledelacuisinepourm'avertirqu'ilseraderetourà17

heures.Àsalecture,jeressensunepetitepointededéception.NonqueBishopme manqueraouquejesouhaitaisqu'ilreste,maisçasignifieencoreunejournéeànepas savoirquoifaire.Jen'aijamaisétédouéepourrestersansbouger,saufquandj'aiun livreàlamain.Sijeresteinactivetroplongtemps,monespritpartdanstouslessens, etcommeditCallie,ilnepeutenrésulterquedesproblèmes.Ellel'affirmaittoujours aveclesourire,maisjen'aijamaispenséqu'elleplaisantait. Seule dans la maison, avec une longue journée en perspective, je prends consciencedemonréelisolement.Àpartmasœur,jen'aiaucunami.Monpèrenousa donnédesleçonsàdomicile,carilnefaisaitpasconfianceàl'influenceduprésident Lattimersurlesprogrammesscolaires.Deplus,ilcraignaitunegaffedenotrepart,qui auraitrévélénosintentionsàd'autresenfantssinousendevenionstropproches.Même sicertains,denotrecôtédelaville,râlaientcontrelapolitiquedeLattimer,monpère estimaitplusprudentdegardernosplanspournous,notrearméedetroispersonnes.Il neparlaitjamaisouvertementderévolutionetnousmettaitbienengardedenepasle fairenonplus. Cesdeuxdernièresannées,ilm'atenueparticulièrementisolée,pendantquelui etCallies'efforçaientd'établirdescontactsdansnotrepartiedelaville.Ilsnouaient desalliancesenapportantdel'aideauxfamillesquivenaientàmanquerdenourriture, ouenjouantlesintermédiairesauprèsduprésidentpourceuxquiavaientdepetites récriminations. Ils ont aussi fait preuve de bienveillance à Eastglen, par exemple envers le marchand de confitures, dontils ontaidé la fille quand elle esttombée maladel'hiverdernier.Ilsefaitdésormaisunplaisird'êtrenotremessager.Monpère dittoujoursqu'unefoisqu'ilprendralepouvoir,lepeuplesesouviendradetoutesces bonnesactionsetquenoustrouveronsbeaucoupdesoutiens.D'icilà,devraiesamitiés endehorsdelafamillesontdéconseillées:ilexistetropdefaçonsdontcesrelations pourraientnousreveniràlafigure.Maisaujourd'hui,jeseraisprêteàn'importequoiou presquepouravoirquelqu'unàquiparler,unamiquimechangedemesidéesen

ébullition,neserait-cequequelquesminutes.

Aprèsavoirmangédesfloconsd'avoineauxframboisesetprisunedouche

rapide,jetraversetranquillementlacuisinepourmerendresurlaterrassevitrée.C'est

unegrandepièceausolrevêtudeparquetautrefoiscéruséenblanc,quiadésormais

prisuneteinted'ungrisfatigué.Deuxsofasderotingarnisdecoussinsjaunessefont

faceauxcôtésd'unetablebasseenferforgé.Dulierregrimpelelongdesvitres,cequi

donnel'impressiond'êtresousunetonnelle,bienàl'abri.Jevoisau-dehors,maisle

lierredonnel'illusionquepersonnenevoitàl'intérieur. Uneportes'ouvreàl'arrièred'unedesmaisonsvoisinesetunejeunefilleen sort.Elleporteunpaniersouslebrasetdesgantsdejardinageenbouledansunemain. Ellealescheveuxlongsetraidescommedesbaguettes,d'unblondbrillanttrèspâle. Legenredecheveuxquej'aitoujourssecrètementrêvéd'avoirplutôtquemamasse enchevêtréedebouclesquitombentn'importecomment,d'unecouleurquitireplutôtsur lemielsortidelaruchequesurl'orfilé.Jelareconnais,carellevientdemoncôtéde laville,mêmesijenepensepasquenousayonsétéprésentées.Elleétaitpeut-êtreàla cérémonie de mariage, mais j'étais trop anxieuse pour faire vraimentattentionaux autres.Elleadescendulamoitiédesmarchesquandlaportes'ouvredenouveaupour laissersortirungarçon.Ill'attrapeparl'avant-bras. —Etmonpetit-déjeuner?demande-t-il. — J'ai laissé des céréales sorties, répond-elle d'une voixhaut perchée et puérile.Etj'aipréparéunesaladedefruits. Làd'oùjesuis,cachéeparlaverdure,jevoislamaindugarçonseresserrersur lebrasdesafemme.Ellegrimaceettentedesedégager,maisill'obligeàrevenirvers lui.

—C'estpasunpetit-déjeuner,ça,dit-il.(Savoixesttranquille,ilnehaussepas le ton, ce qui rend la scène d'autant plus effrayante.) Je veuxdes œufs. Oudes pancakes.Quelquechosedechaud. —D'accord,ditlafille.Jeterminede —Toutdesuite,lacoupe-t-il. J'ouvrelaporte-moustiquairequidonnedehorsetjedescendslesmarchespour m'approcherd'eux. —Bonjour!dis-jed'unevoixforte.(Ilstournentd'uncouplatêteversmoi.) Vousvenezd'emménager? Legarçonplissebrièvementlesyeux,puissonvisages'éclaireetillâchele brasdesafemme.Ildescendlesmarchesdesonperronverslemuretquiséparenos jardins.

—Bonjour,répond-ilavecungrandsourire. Jeluisourisenretour,mêmesicen'estpasfacile,etjetrouvelesyeuxdela fillederrièresonépaule. —Jem'appelleIvy Lattimer,dis-je.(Cenommeparaîttoujoursétrangerdans mabouche,commesijedéclinaisl'identitédequelqu'unquejen'aijamaisrencontré.) Nousvenonsd'emménagerici. —Biensûr,acquiescelegarçon.Jesaisquivousêtes.J'étaisàlamêmeécole queBishop,maisilétaitquelquesannéesau-dessusdemoi.(Ilmetendlamain.)Je m'appelleDylanCoxetvoicimafemmeMeredith. —Bonjour,meditMeredith. Sesyeuxalternententremoietsonmari,commelorsd'unmatchdeping-pong.

— Je suis ravie de vous rencontrer, dis-je. Très bien, je voulais juste me présenter. Dylanmesouritencore,d'unsourirecontagieuxquasiirrésistible.Peut-êtreme suis-jetrompée?Peut-êtren'est-ilpaslegenred'hommequej'aicru? —N'hésitezpasàpassernousvoir,dit-il. Jeresteauniveaudumuretetlesobservejusqu'àcequeluietMeredithrentrent chezeux,entièrementavalésparlasombreembrasuredelaporte.

Peuaprèsmidi,jen'ytiensplus,ilfautquejesortedelamaison,mêmesije n'aiaucunedestinationparticulièreentête.Jem'ennuie,j'aibesoindebougeretje n'arrêtepasderepasserlascèneentreDylanetMeredithdansmatête.C'estexactement ce genre de relationque dénonce monpère lorsqu'il s'insurge contre les mariages arrangés.Selonlui,forcerdejeunesfillesàépouserdesgarçonsqu'ellesn'ontjamais rencontrésetconsidérésd'uneclasseplusélevée,mêmesipersonneneleditàvoix haute,instaureunerelationdepouvoirdéséquilibrée,avecpourrésultatcourantla violence.Etmaintenant,j'enailapreuvesouslesyeux.J'aienvied'aiderMeredith, maisjenevoispastropcomment.Letempsqueleplandemonpèreseréalise,ilsera peut-êtredéjàtroptardpourelle. Sansréfléchiràladirectionquej'emprunte,jemeretrouvedansl'espacevert quiséparelavilledesboisalentour.Plusdedouzehectaresd'herbeetdecollines seméesd'arbres,sansoublierungrandétang.Ilyaunepistecyclableetuncheminplus largepourlespromeneurs,maisaujourd'hui,unlundiaprès-midi,seulsquelquesautres passantssontvisiblesauloin. Jedélaisselecheminpourcouperdroitdansleshautesherbesetmediriger versl'étang.Jevenaisnourrirlescanardsquandj'étaisenfant.Unpontdeboisse dresseau-dessusdelarivièreetjem'assiedsaumilieu,lesjambespendantau-dessus del'eau,lesbrascroiséssurladernièretraverse.Jeposelementonsurmesmainsetje regardedescanardss'ébrouerdansl'eau.Jeregrettedenepasavoirapportédepainà leurjeter. Lorsquej'entendsdespassurlepont,jenetournepaslesyeux.Hop!Unepaire dejambesprendplaceàcôtédesmiennesetunevoixaussifamilièrequecellequisort demaboucheromptlesilence. —Dis-moitout,medemandeCallieavecuncoupdecoude. Jedevraissansdouteêtresurprisedelavoirici,maistoutemavie,elleaeuun tempsd'avancesurmoi.Surlaplupartdesautresenfait.Elleditsanscessequ'ellea desyeuxpartoutetilesttoujoursconseillédeprendreCallieaumot.Entoutcas,je suistropsoulagéedelavoirpourmesoucierdelafaçondontelles'yestprisepourme trouver.

—Callie,soupiré-je.Jesuisalléeaumarchéhier,maisiln'yavaitpasde

messages.Jesuiscontentequetusoislà. —Moiaussi,répond-elle,mescrutantduregard.Tuvasbien? —Oui,maisnousnevivonspaschezleprésidentLattimer.Tulesavais? Ellehochelatête. —Jel'aidécouverthier.D'aprèscequej'aientendu,ceseraitl'idéedeBishop. Il ne souhaitaitpas vivre avec ses parents. (Elle hausse les épaules.) Logique, je suppose.Maisçavacompliquernosaffaires,c'estcertain.(Elleplantesesyeuxdans lesmiens,trèssérieuse.)Tuvasdevoirtedébrouillerpourdécouvrircequ'ilnousfaut. Jesuissûrequetuirasbeaucoupdanscettemaison.Çaprendraunpetitpeuplusde temps,voilàtout. —D'accord. Déjàquejen'aimaispasm'imaginerfouinerdanslebureauduprésidententant quemembredelamaisonnée,mêmesijen'auraispaseutropdedifficultéàtrouverune excusevalablesi onm'avaitsurpriselamaindanslesac Maismaintenant,c'est encorepire! L'undes canards au-dessous denous plongepour attraper saproieetnous éclabousselespieds.Lesgouttesfraîchesquicoulentsurmapeaumechatouillent. —Bon,ditCallieàvoixbasse.C'étaitdur?Ilt'afaitmal? Jeluijetteunregardencoin.Ellefixel'eau,lamâchoireserrée. —Non.Onn'apas tuvois. Elleretournelatêteversmoi. —Pourquoi? —Enfait,jenesaispas.Iladûsedouterquej'avaispeur,quejenevoulais pas.(Jebalancelespiedsd'avantenarrière.)Peut-êtrequ'iln'enavaitpasenvienon plus.

—Tuparles Bon,cetypesaitsemaîtriser,jeveuxbienleluireconnaître.Je nel'auraispascrucapablederésisterà toutça,dit-elleenagitantlamaindemon côté.

—Arrête,dis-je.

Pourtant,jenepeuxpasm'empêcherderireunpetitpeu.Çafaitdubien,même

sicen'estpasvraimentdrôle.

—Etilestrusé,ajouteCallie.Enneteforçantpas,ildonnel'impressiond'être

beaucoupplussympaqu'enréalité.Etlereste,commentçava?Tul'amènesàtefaire

confiance?

—Çanefaitquedeuxjours!

—Jesais,Ivy.Maisonn'apasleluxedepouvoirattendreindéfiniment.Trois

mois,c'esttoutcequ'ona.Lecompteàreboursestdéjàlancé.

Troismois.Jenesaissic'esttroplongoupasassez.Maisc'estletempsdontje

disposepourréaliserlesétapesduplandemonpère,dontladernièreconsisteàtuer

Bishop.Ensuite,c'estleprésidentquimourra,etd'aprèsCallie,ceplan-làestdéjà

enclenché,etnepeutêtreniralentiniarrêté.MaisBishopdoitmourirlepremier.Jene connaispastouslesdétails.Monpèreestimemoinsrisquéquejeneconnaissequedes bribes,aucasoùjeseraisprise.Maiscequejesais,c'estquesijemeloupe,nosplans tombentàl'eau. —Donc,est-cequetusuisnosinstructions?L'amènes-tuàtefaireconfiance? répèteCallie. —Jecrois,finis-jeparrépondre.Jeveuxdire,onseparle.(Jerepenseàla conversationd'hiersoir.)J'ailâchéuncommentairenégatifsursonpère,enrevanche. Jen'auraissansdoutepasdû. —C'estpaspossible,Ivy!râleCallie.Tuescenséejouerlagentillefille! Combiendefoisontel'adit? — Je ne crois pas qu'il était encolère. Il n'a pas semblé affecté par ma remarque. Callielèvelesyeuxauciel. — Benvoyons, évidemment!Ça lui estcomplètementégal que sa femme fraîchementépouséecritiquel'hommequ'ilsouhaitedevenirplustard! Jehausseàmontourleton:

—Tutetrompes.Enfin,peut-êtrequ'iljouelacomédie.Maisondiraitqu'ila

justeenviedemeconnaître.

—Biensûrqu'iljouelacomédie!martèleCalliecommesij'étaisuneparfaite

abrutie.Toutcequicomptepourlui,c'estquesonpèreresteaupouvoiretquetului

donnestoutuntasdefistonspourperpétuerlalignée.Cen'estpastoiquil'intéresses.

Jemedéplaceunpeupourm'éloignerd'elleetjefixeleregardauloin,de

l'autrecôtédel'étang.Jesaisquecequ'elleditestvrai,maiscen'estpasmonressenti,

entoutcaspastoutàfait.PasquandjemerappellelafaçondontBishopm'ademandé

deparlerdemoi:ilsemblaitvraimentvouloirconnaîtrelesréponses.

—Tutesouviensdecequ'onavaitdit?Qu'ilessaieraitdet'embrouiller?De

transformerlenoirenblancetlehautenbas?Qu'ilessaieraitdetefairecroirequetu

asplusd'importanceàsesyeuxqu'auxnôtres?

Jehochelatête.Ellearaison,biensûr.Lavérité,jelaconnais:jesaisquema

famillenetenteraitpasdemefairecroiren'importequoi.Toutcequ'onmedemande,

c'estpourlebiendetous.Jedoisêtreassezfortepourmesouvenirdeleursleçons.Et,

plusquetout,jeveuxqu'ilssoientfiersdemoi.

—Netelaissepasembobiner,memetengardeCallied'unevoixquis'est

radoucie.N'oubliepasdequoiilssontcapables.(Unepause.)Tuterappellescequ'ils

ontfaitàmaman?

Jefermelesyeux.

—Oui.

Unecolèrefamilièreserépanddansmesveines.Jen'aiaucunsouvenirdema

mère,seulementquelquesrécitstransmisparCallie:seschansonspournousendormir

le soir, ses cheveuxqui sentaienttoujours la lavande Des histoires que j'ai tant repasséesdansmatêtequ'ellessontuséesjusqu'àlacorde.Maismalgrétoutceque j'ignoredemamère,lacertitudequej'ai,c'estquemavieauraitétédifférentesielle avaitvécu.Unpèreausourireplusfacile,pluspaternelquedidactique.Unesœur moinsamèreetplusjoyeuse.Noustousentiers,etnondépourvusd'unepiècevitale pourtoujours.QuandLattimeratuémamère,ilafaitplusqueprendresavie.Ilnousa aussivolélaviequenousaurionsdûconnaître. —Resteconcentréesurnotreobjectif,Ivy.Netelaissepasemporterparton caractèreoutamaniedelarepartie.Tudoismanipuler,pasprovoquer.C'estcommeça quetul'auras. Elles'approchedemoietposelamainsurmondos. — Tu te souviens du chien ? demande-t-elle. (Je ne prends pas la peine d'acquiescer,carjesaisqu'ellevadetoutefaçonmerépéterl'histoire.)Onallaitau marchéenpassantàcôtédeceridiculechiengaleuxtoujoursattachéàlabarrière.Et touslesjours,ilsejetaitsurnous,ilaboyaitetdevenaitenragé.Jet'avaisditdes milliersdefoisdenepasyfaireattention,decontinueràmarcher.Jet'avaisassuréque jetrouveraisunmoyendeluiréglersoncompte. » Mais qu'on doive toujours avoir peur quand on passait dans cette rue t'énervaittellement (Callieposemaintenantlamainsurmonbras.)Etvoilà,unjourtu enaseuassez,tuyesalléeaupasdechargeettuluiaslancétonsacàlatête.(Savoix estamusée,maissesyeuxrestentgraves.)Etpourquelrésultat?(Ellefaitpivotermon avant-braspourrévélerlescicatricesbrillantes,presqueargentées,qu'elleeffleuredu doigt.Destracesdemorsures.)Toutçaparcequetun'arrivaispasàattendre.(Elle lâchemonbras.)Quiagagné,cejour-là,Ivy?Toioulechien? Jeluilanceunregardnoir.Àcetinstant,jeladétesteuntoutpetitpeu. —Lechien. —Maisauboutducompte,quiagagné?demande-t-elledoucement. Sonregard,quireflèteuntriompheméchant,memetmalàl'aise.Jefinispar chuchoter:

—C'esttoi.

Jemesouviensdumatin,unpeuaprèsl'incident,oùnoussommesalléesau

marché.Lechienétaitmort,sachaîneenrouléeautourducou,salanguenoirependant

desaboucheentrouverte.

—Neleprovoquepas,Ivy,merappelle-t-elleavantdeseredresser.Negâche

pastoutjustepourdéfendredesidées.(Elleépoussettesonshortdesdeuxmains.)

Nousnesommespaslàpourgagneruneoudeuxbatailles.Noussommeslàpourgagner

laguerre.

Chapitre5

B ishop rentre à 17 heures précises, comme prévu. Je n'ai pas pris la peine de prépareràmanger,carjen'étaispassûrequ'iltiendraitparole.Ilmetrouveentrain deparessersurl'undessofasderotindelaterrasse,mesjambesnuespar-dessus

l'accoudoir,lespiedsquipendent.

—Bonsoir,dit-il.Tuaspasséunebonnejournée?

Ilporteunpetitsacdecoursessurunbras.Ausommetsetrouveunebarquette

defraises.Jeréponds:

—Jemesuisennuyée.(Unepauseentrenous,troplongue.)Ettoi?

Bishophausselesépaules,poselesacsurlatabledelacuisinederrièrelui,

puisvientmerejoindresurlaterrasse.

—Bien.Riendespécial.(Ilprendplacesurlesofaenfacedemoi.)Tuestrop

intelligentepourrestericiàregarderlesmurstoutelajournée,Ivy.

—D'oùtiens-tuquejesuisintelligente?

Ilsecontentedemeregarderd'unairentendu.Dansdetelsmoments,ilest

faciledevoirqu'ilestnépourêtreleader.Ilalegenredevisagequiintimideparsa

simpleexistence,tellementharmonieuxqu'ilenestpresqueeffrayant.Ilalamâchoire

biendessinée,lementonàpeinebarréd'untraitlàoùceluidesonpèreestsimarqué,

despommetteshautes,desyeuxvertclairsousdessourcilsdroitsetsombres.Ilne

donnepasl'impressiondeprendreencomptesaproprebeauté.Impossiblequ'ilnesoit

pasaucourant,onleluiaforcémentrépétéaveclesannées.Oualors,ons'estarrêté

pourleregarder.Non,ilsemblenepassepréoccuperdel'imagequeluirenvoiele

miroir.

— Bon, bon O.K., finis-je par répondre, m'agitant dans le sofa. Je suis d'accord,j'aibesoindefairequelquechose. En général, une femme mariée ne travaille pas. Ce n'est pas interdit à proprementparler,maisc'estloind'êtreencouragé.Avecunpeudechance,lesbébés arriventtoutdesuiteetelleseretrouveoccupée.Lorsqu'unefemmeneparvientpasà avoird'enfant,elletrouveuntravaild'institutrice,suituneformationd'infirmièreou tientunpetitétalaumarché.Maislareproduction,c'estcequimaintientlafamille heureuseetenbonnesanté,c'estcequ'onattendvraimentdenous.Monpèrenous racontaittoujourslafaçondontsepassaientleschosesavant-guerre,qu'iltenaitdeson proprepère.Desfemmesjugesetmédecins,desfemmesquiseprésentaientmêmeaux électionsprésidentielles.Biensûr,cen'étaitpaslecasdetoutes.Ilyenavaitencore quirestaientaufoyerpouréleverleursenfants.Maisils'agissaitdeleurdécision,et nond'unevoieimposée.Àl'époque,lesfemmesétaientautonomes,elleschoisissaient leurconjoint,leurmétier,ellesétaientlibresd'opterpouruncheminouunautre.Un

rêvetrèslointainpourmoi. — Tupourrais travailler à l'hôpital, suggère Bishop. Oualors à l'une des écoles.Ilsonttoujoursbesoind'instituteurs. Jeleregarde,surprise.Iln'apasdutoutl'airperturbéparl'éventualitéqueje travaille,quejeveuillemeforgeruneidentitéautreque«épousedeBishopLattimer». Est-ilaussidouéenmanipulationqueCalliesouhaiteraitquejedevienne?

«Étape2:trouveunmoyendet'introduireautribunal.Soissubtile,attends

lebonmoment,net'imposepas.Maisn'attendspastrop,nonplus.»Sansmêmele

savoir,Bishopm'adonnél'ouverturedontj'aibesoin.

—Peut-êtreaupalaisdejustice?J'aimel'idéedetravailleraveclesjuges.(Je

hausselesépaules,histoiredeparaîtreindifférente.)Çapourraitêtreintéressant.

—Trèsbien,faitBishop.Jevaisenparleràmonpère,voircequ'ilyauraitde

disponible.Ilpeutt'arrangerça,j'ensuissûr.

Jedétestel'idéededevenirl'obligéeduprésident,maisjedoisaccéderau

tribunal.JedécocheàBishopunsourirerapideetcontraint.

—Merci.

Nousrestonsassisensilenceunmoment,danslelégerbruissementdesfeuilles

dugrandchênedujardin.Serons-nouscapablesd'avoiruneconversationnormaleun

jour?Ou,aumoins,cesilenceentrenoussera-t-ilmoinstendu?

Bishopselève.

—Allez,sortonsd'ici.

Jemeredresse.

—Oùallons-nous?

—Tuvasvoir.

Lorsquejecomprendsversoùilsedirige,j'hésite,jeralentislepasaupointde presquefairedusurplace.Bishops'arrête,lamainsurleportaildelamaisondeses parents.La lumière dusoir se reflète dans ses yeux,et,pour la première fois,je remarquequesesirissontbordésd'unvertplusfoncéqu'àl'intérieur,émeraudeplutôt quecitronvert. —Quefait-onici? Jemetslesmainsdanslespochesarrièredemonjean.J'essaied'afficherunair dégagé,commesimoncœurnecherchaitpasàs'échapperdemapoitrine,maisjecrois quec'estpeineperdue.Jepoursuis:

—Ilsnevontsansdoutepasapprécierqu'ondébarquesansprévenir. — Ils ne sont même pas là, répond Bishop. Mais ils n'y verraient pas d'inconvénient. Ilpousseleportail,quis'ouvresansgrincer,etjen'aid'autrechoixquedele

suivre.

Bishoptapeuncodeàlaporteetnousfaitentrer.Levestibuledelamaisonest

fraisetsilencieux,nospassontétouffésparunemoquetteépaissequicouvrepresque

toutelapièce.Aucentresetrouveunetablerondeouvragée,etdessus,unvasequi

contientunénormebouquet.L'odeurestétouffante,commesilesfleursétaientsurle

pointdepourrir.Desgrainsdepoussièreflottentdansl'airimmobile,éclairéparle

soleildusoirquipénètreparlafenêtreau-dessusdelaported'entrée.Jemurmure:

—Qu'est-cequ'onfait? Bishopmelanceunsourirefugace. —Onaledroitdeparler,dit-ilàhautevoix.Crois-moi,jen'aipaspassémon enfanceàchuchoter. Jeregardelegrandescaliermajestueux,déjàplongédanslapénombre.Depart etd'autre,descouloirsmènentàl'arrièredelamaison.Toutestfeutréetparfait:j'aidu malàimaginerunenfantcouriràgrandbruitdanscescouloirs,lesmainscouvertesde boue.LamaisondesLattimerdégageuneatmosphèredesolitudeetcen'estpasparce qu'iln'yapersonned'autrequenous.Elleestvideensoncœur.Grandirlàenétantfils unique,çan'apasdûêtrefacile. —Parici,melanceBishop,undoigttenduverslecôtédroitdel'escalier. Ilmeguidedanslecouloiret,aupassage,surlagauche,j'aperçoisuneporte ouverte:ungrandbureauenbois,quelqueschaises,lesceauduprésidentencadréau mur.Auboutducorridor,Bishopouvreuneépaisseportedenoyeretallumed'ungeste négligent.C'estunebibliothèque.Troismurssontcouvertsdelivres,dusolauplafond. Ilyaunepetiteéchelleappuyéecontrelequatrièmepourpouvoiratteindrelesétagères lesplushautes.Unelumièredouceémanedeslampesposéessurlesdeuxpetitestables accrochéesàdegrandsfauteuilscapitonnés.Jevoudraisnepasêtreimpressionnée,ne pasêtrefascinée,maisjenepeuxpasm'enempêcher.Nousavonsunebibliothèque publiqueenville,maisilyatantd'usagerspoursipeudelivresquemettrelamainsur un ouvrage intéressant peut prendre des mois. Souvent, quand j'ai l'occasion d'emprunterunroman,jelelisdixoudouzefoisavantdelerapporter.J'aitropenvie deresterperduedanslamagiedel'histoired'unautre. —Pourquoitousceslivresnesont-ilspasàlabibliothèque? Jesuispartagéeentrelacolèrequeleprésidentgardetouscesouvragespour luietlasatisfactionégoïsted'yavoiraccès. Bishopeffleureledosdeslivreslesplusprochesdelui. —Ilenadonnébeaucoupàlabibliothèque,maisilaimeavoirsapropre collection.(Ilsetourneversmoi.)Entoutcas,tupeuxempruntertoutcequetuveux, aussilongtempsquetuveux.Ettun'aspasbesoind'êtreaccompagnée.Jetedonneraile codedelaported'entrée.Taprésencenedérangerapasmonpère. J'aidumalàmefigurerveniricitouteseule,empruntercecouloiretpasserdu tempsdanscettepiècesachantqueleprésidentLattimerseraquelquepartdansla maison,avecmoi.Maisceserautiledeposséderlecode.Jenesuispassurpriseque

Bishopmeproposedel'avoir.Denosjours,personnenes'inquiètebeaucoupdela sécuritéduprésident.LaplupartdeshabitantsdeWestfallsonttropheureuxd'avoirde quoimangersurlatable,desmédicamentsàl'hôpitaletlapaixau-dehors.Personne n'est pressé de renverser le statu quo et ce serait complètement chambouler les habitudesd'attenteràlavieduprésident.Danstouslescas,j'ailachairdepouleà l'idéedemeretrouverseuledanscettegrandedemeureavecleprésidentLattimer. —Tun'aspasàavoirpeurdelui,m'affirmeBishop,quifaitunpasversmoi. Cen'estpasunmonstre. Jesuissurlepointderépondre:«Peut-êtrepas,maisilafaitdeschoses monstrueuses.»MaisjemesouviensdeCallie,quim'aavertiedenepasleprovoquer. Jem'obligeànepasprononcercesmots,quirestentcoincés,àmebrûlerlagorge.Je medétourne,feignantd'êtreabsorbéeparlesouvragesdevantmoi. —Tum'asditquetuaimaislire,continueBishop.(Toutàcoup,ilestjuste derrièremoi:jenel'aipasentendubouger.)J'aipenséquecetendroitpourraitte rendreheureuse. Jerespireungrandcoupetjemeretournepourluifaireface.Dansmondos,je m'accrocheàuneétagère.Bishopesttoutprès,assezprèspourqu'onsetouche,même s'ilgardelesbraslelongducorps.Sesyeuxm'étudientavecsoin. —Merci réussis-jeàdire. Mesdoigtsseresserrentsurl'étagère.Jetentedemesouvenirdesparolesde Callie—«Tudoismanipuler,pasprovoquer»—,maisj'aibeaucoupdemalàles mettreenpratique.J'aitoujoursétédirecte,mêmequandilestconseillédeprendredes cheminsdétournés.Jeluidemandedebutenblanc:

—Pourquoies-tugentilavecmoi? Enfait,gentiln'estpasvraimentlemotquej'aienvied'utiliser.Iln'estpas« gentil»commeleshommesdanslesromansàl'eauderose.Ilnem'adressenimots poétiquesniregardsdouxetadmiratifs,emplisdevénération.Iln'yariendedouxchez Bishop.Pourtant,entreleslivres,lesfraisesdanslesac,lapropositiondetravailler,le faitqu'ilnem'aitforcéeàrien Ilyadanstoutessesactionsuneprévenancequejene comprendspas. Ilsecoueunpeulatête,froncelessourcils. —Etpourquoiserais-jeméchant? Jerepenseànosnouveauxvoisins,DylanetMeredith.Lebrasserrétropfort,la menacequiplanedanslavoix Déjà,jeneparvienspasàimaginerBishopmetraiter ainsi.Cequineveutpasdirequ'iln'enestpascapable.Cequineveutpasdirequ'ilne le fera pas. Je hausse les épaules, baisse les yeux, tente de trouver une façonde répondresansparaîtreencolère. —C'estque trèssouvent aveccesmariagesarrangés,çanesepassepas

ainsi.

Ilnemerépondpas,meregardecommes'ilattendaitquej'ailleauboutdema

pensée.Ilavanceversmoietjereculecontrelesrayonnages,maisilsecontentede

poserunbrasau-dessusdematêteetdesepencherversmoi,pourm'accordertoute

sonattention.Iladéjàchamboulémesrepères.Jenemesouvienspasdeladernière

foisquequelqu'unm'avraimentécoutée.Engénéral,c'estmoiquiécoute.Jemelance:

—Quandungarçonpensequ'onluiadonnéquelquechose,mêmes'ils'agitd'un

êtrehumain,illeconsidèrevitecommesapropriété.Etquandunechoset'appartient,tu

pensesquetuasledroitdelatraitercommetuveux.

—Maisnepourrait-onpasdireçadetouslesmariages?demandeBishop.Est-

cequeçanedépendpasplusdespersonnesquisontimpliquéesquedelafaçondontle mariages'estdéroulé? Il n'est pas en train d'aboyer ses opinions, ne semble pas énervé par les miennes. Il fronce les sourcils, comme s'il était vraiment intéressé par cette conversation,s'efforçaitdecomprendremonpointdevue. —Sansdoute.Maisici,pournous (Jem'interromps.Parlerdenouscomme couplemariémemetmalàl'aise,carjen'aipasl'impressiond'êtresafemme.Notre unionmeparaîtirréelle.)Oupourtouscesautrescouples,toutlemondeestaucourant quelafemmeamoinsdevaleurenraisondesesorigines.Elleestassociéeàun conjointdestatutsocialsupérieur.(Jenepeuxcontenirl'amertumedansmavoix.)Et danscecas-là,ilyatoujoursquelqu'unpourlaregarderdehaut. Bishopm'observependantunsilongmoment,avecunetelleintensité,queje finisparrougir.Jevoudraisposerlesmainssurmesjouespourcalmerlefeuquis'en estemparé,maismesdoigtsrefusentdesedétacherdel'étagèrederrièremoi. —Jenepeuxpasparleraunomdetoutlemonde,bienentendu,finit-ilpar déclarer.Maisjenevoispasleschosesdecettefaçon.(Ilmarqueunepause.)Jenete voispas,toi,decettefaçon. J'essaied'insuffleràmoncorpsl'espritdeCallie,dedevenirl'instrumentdeses paroles.C'estmaintenantquejedevraisluisourireetbattredescils.Jedevraisle remercier desadélicatesse,affirmer quej'ai delachance.Mais quandj'ouvrela bouche,c'estpourdemander:

—Alorstuesd'accordaveclesmariagesarrangés?

—Cen'estpascequej'aidit.(Ilsebalanced'unpiedsurl'autreets'appuie

contrelesétagères,adoptantlamêmeposturequemoi.Lachaleurquiémanedeson

corpsréchauffelapartiedemoilaplusproche,àquelquescentimètres.)Maisaucours

del'histoire,desméthodesbienpiresontétéemployéespourtenterdemaintenirla

paix.

Jeris,d'unrirebrefetaigu. —C'estbienunpointdevuemasculin! Encoreunefoisil poselesyeuxsurmoi,maisjegardelesmiensbraqués devantmoi,jefixeunpointauhasarddanslapièce. —Iln'yapasqu'àtoiquec'estarrivé,Ivy,m'assure-t-ild'unevoixdouce.À

moinonplus,personnenem'ademandésij'avaisenviedememarier. —Jesais,dis-je,surladéfensive. Maisilaraison,jenepensepasautantauxgarçonsqu'auxfilles.Pasmêmeaux garçonsquiviennentdemoncôtédelaville,etquiépousentdesfillesd'ici.Parceque mêmedanscecas,cesontellesquisubissentlepire.Leurnouveaumariestdéjàplein derancœurdedevoirépouserunefillequetoutlemondepensemeilleurequelui,et quitrouverdemieuxpourévacuercesentimentd'inférioritéqueleurnouvellefemme? Etc'estvrai,jenepensaissûrementpasàBishop.J'imaginaisqu'ilavaithéritéde l'arrogance de sonpère,que pour lui le mariage ne feraitaucune différence,qu'il estimeraitavoirledroitdetoutprendresansrienmériter,commelereste.Jepoursuis:

—Maisçanetedérangepas,quetouteslesdécisionssoientprisesànotre

place?

Bishophausselesépaules,etj'aienviedehurler.Jenecomprendspasqu'il

puissesemontreraussiimpassibleentoutescirconstances,commesiriennel'affectait

jamais.

—Semettreencolèrecontrequelquechosequ'onnepeutpaschanger,c'est

inutile.

—Jepensequ'il n'yarienqui nepuissepas êtrechangé,si onledésire suffisamment. Doucement,tienstalangue,mesouffleunevoixdansmatête. —Enthéorie,c'estpeut-êtrevrai,maisicietmaintenant,noussommesmariés, ditBishop.Qu'onleveuilleounon.Ilfautqu'ontrouveunefaçondesedébrouiller,Ivy. Nousn'avonspasd'autresolution. L'autresolution,jelaconnais:ilmeurtetc'estmonpèrequidevientleleader. —Trèsbien.J'essaierai. Mêmeàmoi,maréponsenesembleabsolumentpasconvaincante. —Trèsbien,répèteBishopavantdes'écarterdesétagères.Maintenant,sionte trouvaitquelquechoseàlire? Jemetournepourcontemplerlesrangéesdelivresderrièremoi.Jepasseles doigtssurleurdos.Pourl'instantjenecherchemêmepasunouvrageenparticulier, j'appréciesimplementleurodeuretlefaitdelesvoir. —Quepenses-tudecelui-là?proposeBishop.(Iltientunpetitvolumereliéde cuirnoir,dontletitreestécrittroppetitpourquej'arriveàledistinguer.)Roméoet Juliette.(Ilagitelelivreversmoi.)Desfamillesrivales.Uncoupled'adolescents amoureux,néssousdesétoilescontraires Ilafficheuneexpressionneutre,maisunelueurrieusedansedanssesyeux. —Trèsdrôle. —Moque-toidemoisituveux,maisl'histoireal'airintéressante,jetrouve. Jemeretourneverslesrayonnagesavantqu'ilpuisseapercevoirmonsourire.

Fidèleàsaparole,Bishopademandéàsonpèresijepouvaisobtenirunposte

autribunal.Leprésidentacommencéparsourciller,j'imagine,maisBishopdoitêtre

persuasif,carjecommencedemain.Danslachambre,j'essaiedetrouverquelletenue

porterpourmonpremierjourdetravail,quandBishopm'appelle.

—Quoi?(J'entredansleséjouretjeledécouvreavecunamasdelingesaleà

sespieds.)Qu'est-cequetufais?

—Lalessivenevapassefairetouteseule,jesuppose.Plusonattend,plusily

enaura,non?

—Oui,engénéral,c'estcommeçaqueçamarche.Maisaujourd'hui,jen'aipas

tropletemps.Ceweek-end,plutôt?

—Non,jevaislafaire,proposeBishop.(Jesuissurprise,carleplussouvent,

cettecorvéerevientàl'épouse.)Maistuveuxbienmemontrercommentons'yprend?

(Ilposelamainsursanuque,gêné.)Jenel'aijamaisfait.

—Vraiment?dis-je,interloquée.Jamais?

Laplupartdesgarçonsdemoncôtédelavillesaventfairelalessive,même

s'ilss'enchargentrarement.

—Non.Quandjevivaischezmesparents,onavaitdesdomestiques,alorsje

n'aijamaisappris.

Ah,maisbiensûr.Lefilsduprésident,pourrigâté,n'asansdoutejamaiseuàse

soucierd'untasdetâchesquenousaccomplissonsauquotidien.J'aienviedeluien

vouloir,maisaumoins,ilestprêtàfaireuneffort.Etjemesouviensdecequem'a

recommandéCallieauparc:jouerlesgentilles,nepaslaisserlesparoless'échapper

avantderéfléchir.J'aidéjàtropagisanstenircomptedesesconseils,alorsjeparviens

ànepasformulermespenséesàvoixhaute.Jejetteuncoupd'œilautasdevêtements.

—Prendslelinge,onseretrouvedehors.

Danslejardindederrièresetrouveunbaquetenmétal,semblableàceluique

nousutilisionschezmoi.Jeprendsletuyausurlecôtédelamaisonetcommenceàle

remplird'eau.Bishopalaissélesvêtementssurlaterrassedecimentetaapportéun

sachetdepaillettesdesavon.

—Bon,dis-je.Tuensaupoudresl'eaupendantqu'ellecouleencore,sinonelles

vontresteràlasurfacesanssedissoudre.

Bishophochelatêteetverselamoitiédusachetdansl'eau.

—Pasautant,voyons!Jet'avaisditdesaupoudrer!Saupoudrer!

—Pardon,marmonneBishop.Qu'est-cequejefais,j'enenlève?

—Tupeuxtoujoursessayer.

Desdeuxmains,ilrécupèredespaillettesàmoitiédissoutesetlesjettesurla

pelouse.

—Çanesepassepasbien,cettehistoire.Jenesuispasfaitpouruneviede

blanchisseur.

—Bof,net'enfaispas.Ceserasansdoutetaseulefois.

—Pourquoi?demandeBishop,perplexe.

—Parcequejesuislafemme,dis-jelentement,etquetuesl'homme.C'est

commeçaqu'onprocède,ici.

—Alorslà,jem'enfiche.Aprèstout,maintenant,tuasuntravail,non?Ilme

semblenormalqu'onpartagelestâchesménagères.

Jem'assiedssurlestalons,tourneetretournesesparolesdansmatête.Oùestle

piège?

—O.K.,finis-jepardire. — O.K., répète Bishop avec unrapide hochementdumenton, avantde se concentrerdenouveausurlalessive.Maintenant,j'aijusteàressortirtoutcesavon. Àmagrandesurprise,j'éclatesoudainderire,etBishopsetourneversmoi. —Quoi? —Tuasl'airridicule.(Lesmanchesretroussées,ilestcouvertd'eauetde paillettesdesavon,duboutdesdoigtsjusqu'auxcoudes,etilatoujoursunagrégatde savongluantentrelesmains.Unautrerirefuseetjemecouvrelabouche.)Désolée, parviens-jeàarticuler. Ilsedébarrassedusavonets'essuielesmainssursonshort. —Maisnon,tupeuxrire,dit-ilensouriant.Etmaintenant? —Maintenant,tumetsquelquesvêtementsdansl'eau.Deuxoutrois!précisé-je viteenlevoyantprendretoutelapiledelinge.Pastout! — Onenaura pour des heures, les jours oùla pile sera plus importante, marmonne-t-ilavantdejeterdeuxchemisesetunpantalondansl'eaumousseuse. —Ensuite,tuprendslaplanche,dis-je,undoigtpointéverslaplancheàlaver enboisetenmétalàcôtédelacuve.Ettufrottesletissu,commeça.(J'attrapel'une deschemises,quejedéplaceavecénergiesurlaplanchepourqu'ellesoitbienfrottée, puisjelasorsdel'eau.)Ensuite,tun'asplusqu'àrincer,essoreretétendre. —Compris,ditBishop. Jerincelachemiselavéeetjel'étendssurlefilpendantqueBishoppasseau restedesvêtements.Quandjemeretourne,ilestentraindes'acharnersurunpantalon, qu'ilfrottecommes'ilcherchaitàtrouerletissu. —Euh Tuessaiesdelelaver,pasdeluitaperdessusjusqu'àcequ'ilcrie

grâce.

Bishoprelèvelesyeux.Sescheveuxbrunstombentsursonfrontetsonnezse

froncequandilrit,cequilefaitparaîtreplusjeune,insouciant.Pourlapremièrefois,

jel'imaginefacilementpetitgarçon.Nousnousregardonsunlongmoment,puisils'y

remet,plusdoucementcettefois.

Jeprendsuneprofondeinspirationetjefaiscommesijenesentaispasla

rougeurquienvahitmesjoues.

—C'estmieux,dis-jeenretournantverslamaison.Jevaismeprélasserdansla

vérandapendantquetutermines.Visiblement,l'entraînementneteferapasdemal. Ilm'envoieunepoignéedemousse,quej'éviteavecuncri.Unefoishorsdesa portée,je prends conscience que c'estla première fois que je passe plus de cinq minutes avec lui sans penser au plan ou à me demander comment réagir. C'est exactementcequemonpèreetCallieattendentdemoi:quejesoisnaturelle,queje donnel'impressionquec'estréel.Jedevraisêtrecontente.Pourtant,enrepensantau riredeBishop,àsonnezquisefronce,àmoiquirougis,jenepeuxmedéfairede l'impressiond'avoirfaitquelquechosedemal.

Chapitre6

C ommelamairie,lepalaisdejusticeestfaitdepierrescalcairesetilsesituejuste

enface.Enmontantlesmarches,jenepeuxm'empêcherdejeterunregardversle

bâtimentoùsedéroulentlesmariages.Àl'intérieurdelarotonde,ilsontsansaucun doutedémontélascène,routesleschaisessontdenouveaumisesdecôtéjusqu'aumois denovembre.Laviededizainesd'adolescentsachangéenl'espaced'unejournéeetle témoignagedecejourestdéjàeffacé. L'entréedutribunalestmoinsimposantequecelledelarotonde,maissonsol estfaitdes mêmes pierres, ses murs dégagentla même fraîcheur. Deuxgardes en uniformesontpostésàlaporte,unpistoletàlaceinture.Denosjours,c'estraredevoir unearmeàfeu.Ilestillégald'enposséderetmêmelespoliciersn'enportentpasau quotidien.Ilssecontententdematraquesetdeprisesd'artsmartiauxquandlasituation tourne mal,c'est-à-dire rarement.Je m'efforce de ne pas les fixer duregard.Mes ballerinesclaquentàgrandbruitsurlesoletjesensuneampouleseformersurmon talon:jeregrettedéjàmessandales. Unhommeensurpoids,affublédelunettesquisemblenttroppetitespourson visage,estassisàl'accueil.Ilmeregardeapprocher,maisnes'intéressepasàmoi, mêmeunefoisquejemetrouvedevantsonbureau. —Bonjour,dis-je.JesuislàpourretrouverVictoriaJameson. —Etvousêtes?fait-ild'unevoixtraînante. —IvyLattimer. L'espaced'uncourtinstant,jesavourelasurprisesursonvisage,sanervosité lorsqu'ilcomprendquijesuis,accompagnéed'unsouriresoudain.Maistoutaussivite, jemesouviensdupetitgâteauqu'unedamem'adonnéaumarché,àcausedemonnom. Jeneveuxpasqu'onm'aimeouqu'onaitpeurdemoiàcausedequijesuis.Detoute façon, Lattimer, ce n'est pas vraiment moi. Ce n'est qu'unaccessoire que j'enfile, commeunerobeouunepairedechaussures. —MadameLattimer!s'écrie-t-ilenselevantd'unbond.J'ignoraisquevous deviezveniraujourd'hui.Sionm'avaitprévenu Avecunsourirecrispé,j'explique:

—J'aimeraissavoiroùtrouverMmeJameson. Aprèss'êtreagitéencoreunpetitpeu,etavoirbienfaillis'inclinerjusqu'àterre ensignederespect,l'hommemedésignel'escalieretm'indiqueletroisièmeétageoùje devraiprendreàgauche. La porte dubureaude Victoria Jamesonest ouverte. Des voixfortes s'en échappent.Jem'arrêtedevantetj'attendsquequelqu'unmeremarque:jen'osepas interromprelesdeuxoccupantsdelapièce,unhommeetunefemme.Ellesetient

deboutderrièrelebureautandisquel'hommeestassissurunechaiseenfaced'elle.

—Non,ditlafemme,elleaétéexpulséeladernièrefois.Maissesparentsne

cessentdeprotestercontrecettedécision.LeprésidentLattimersouhaitequ'ons'en

occupe.

— Très bien, répond son interlocuteur. Donc on leur donne un dernier avertissement?(Ilsepencheenavant.)Siçanefonctionnepas,nouslesaccusonsde troubleàl'ordrepublicet Ils'arrêtenetdèsqu'ilm'aperçoitdansl'embrasuredelaporte. —Vouscherchezquelquechose?medemande-t-ild'untoncassant. —Ivy?demandelafemme.(Jehochelatête.)JepeuxvousappelerIvy? —Biensûr. Quel soulagementd'échapper à « madame Lattimer » !Elle contourne son bureauetmetendlamain. —JesuisVictoriaJameson,etvoiciJackStewart. Aprèsavoiréchangédespoignéesdemain,j'examineVictoriadeplusprès. Elleestnoire,doitavoir unebonnetrentained'années,etsescheveuxcrépussont coupésassezcourt.Unepairedelunettestrôneausommetdesatêteetelleportedes bouclesd'oreillesenor.Elledonnel'impressiond'êtretrèspragmatiqueetdirecte, maissonsourireestamical. —Nouspourronspoursuivrecettediscussionplustard,ditJackàVictoria. Ilm'adresseunsignedetêteetfermelaporteenpartant. —Alors,faitVictoria,quireprendplacederrièresonbureauetmedésignela chaiselibéréeparsoncollègue. —VousêteslafemmedeBishop. —Oui. —Etvousvoulezuntravail. —Oui. J'attendsqu'ellepinceleslèvresoumelanceunregarddésapprobateur,mais ellesourit. —Trèsbonneinitiative!Jen'aijamaisbeaucoupaimél'idéederesteràla maisonetdefairedesbébésàlachaîne.Surtoutàseizeans. —Moinonplus.(Maréponselafaitrire.)Etvous,commentsefait-ilquevous ayezunposteici? Cen'estpas très habituel de travailler pour unefemme enâge d'avoir des enfants,surtoutautribunal. —Monpèreétaitl'undesjuges,meditVictoria.J'aigrandienvoulantarpenter cescouloirs. —Vousavezdesenfants? C'estpeuprobable,étantdonnélafonctionqu'elleoccupe. UneombrepassesurlevisagedeVictoriaetelledétourneleregard,versla

fenêtrequidonnesurlarue. —Jen'aijamaiseud'enfants merépond-elledoucement. Ilyaquelquechosequidépasselatristesseetladéceptiondanssavoix.La honte,peut-être?Cequimefaitsoudaindouterdesesconsidérationssurlesbébésàla chaîne.

—Trèsbien,reprendVictoria,letondenouveauprofessionnel.C'estmoiqui

suischargéedel'emploidutempsdesjuges,desplanningsdesprocès,detoutcequ'il

nousfautpourfairefonctionnerlesdeuxsallesd'audience.Ilyaaussilespapiersetle

registredesjugementsàremplir,touslesdossiersàclasser.Çafaittoujourstropde

travailpouruneseulepersonne,etc'estlàquetuinterviens.

Jen'aitoujourspasuneidéetrèsprécisedecequejeferai,maispeuimporte.

Jerepenseauxgardespostésàl'entrée,àleursarmes,etjesaisquejesuisaubon

endroit.Monpèreseracontent.

Levendredidemapremièresemainedetravail,jemelèvetôtetfilesousla douchependantqueBishopprendsonpetit-déjeuner.Victoriam'ademandéd'êtrelà

avant9heurespourpréparerunesalled'audienceavantunprocès,etjenevoudraispas

êtreenretard.Pendantquejem'habilledanslachambre,j'entendsBishopprendreà

sontourunedouche,etj'attendsavecimpatiencequ'ilaitfinipourretournerdansla

salledebainsmebrosserlesdents.

—Oups,pardon!dis-jeenm'arrêtantnetdansl'embrasuredelaporte.Je

croyaisquetuétaissorti.

Bishopmeregarde,lamoitiéduvisagecouvertedemousse,unrasoiràlamain.

Àpartuneservietteautourdelataille,ilneporterien:sesmusclesdéliéss'offrentà

mavue.Sescheveuxbrunssontramenésenarrièreparl'eau,sontorseaussilisseet

doréquelerestedesapersonne.Ilaunepetitetachedenaissancejustesouslescôtes.

Jenesaisquefairedemesyeux,jenetrouveaucunendroitsansdangeroùlesposer.

—Pasdeproblème,dit-il.Ilyadelaplace.

Enfait,iln'yenapas,maisilreculed'unpasetjemeglisseàcôtédelui,

devantlepetitmiroir.Jemetsdudentifricesurmabrossedansuntelsilenceque

j'entendslalamequiraclesesjoues.Lasalledebainssentlesavon,lamentheetune

odeurmasculinesicaractéristiquequejesensmoncous'empourprer.Lesyeuxsurma

brosse,puissurlelavabo,jemelavelesdents.Maisaprèsm'êtreessuyélabouche,

puisredressée,jesurprendsleregarddeBishopdanslemiroir.Nousnousobservons

sansriendireetmoncorpstoutentierfrémitdecettesituation.J'essaied'imaginer

commentagiraituneépouseàmaplace,maisétantdonnéquej'aigrandisansmère,je

n'aiaucunrepère.

Avantd'avoirréfléchiplusavant,jemetourneversBishopetplanteunbaiser

rapidesursonépaulenue.

—Mercid'avoirpartagé,dis-je,lecœurbattantcommes'ilvoulaitquitterma poitrineetleslèvresbrûlanteslàoùellesontrencontrésapeauchaude. JerisqueunregardversBishop,mepréparantàcequipourraitsuivre.C'est monmari, et seuls quelques morceauxd'étoffe nous séparent. Ça pourrait être le momentoùilenaassezd'attendre.Cettepenséemefaitpeuret,enmêmetemps,envoie d'étranges vibrations chaudes dans ma poitrine. Mais Bishop se contente de me dévisageretdepousserunpetitrire.Unrirepastrèssympa.Ilessuielerestantde crèmeàraserd'uncoupdeserviette. —Quoi?(Mesjouesrougissentsousl'effetdel'humiliation.)Qu'est-cequite faitrire? Ilsortdelasalledebainsdevantmoietjelesuisverslachambre.Ildescend lesmainsàsatailleetmejetteuncoupd'œilpar-dessussonépaule. —Attention,jet'avertis:cetteserviettevatomber. Jebatsaussitôtenretraitedanslecouloir.Derrièremoi,j'entendslaserviette toucherterre,puisdesfroissementsdetissu.QuandBishopressortdelachambre,il porteunshortetajusteunT-shirtpar-dessussonventreplat.Jeluirappelle:

—Tunem'aspasrépondu.Qu'est-cequ'ilyavaitdesidrôle?

Ils'arrêteetpasseunemaindanssescheveuxencoremouillés.

—Pasdesimagréesavecmoi,Ivy,dit-ilendétachantbiensesmots.Cen'est

pascequejeveux.Ettunedevraispasenvouloirnonplus.

Envahieparlafrustration,jelance:

—Désoléesitoutlemondenepeutpasêtreaussiparfaitquetoi.Désoléedene passavoirfairelebongesteoulâcherlabonneréplique,justeaubonmoment! Bishopserrelesdents. —Jenesuispasparfait. —Ahoui?Difficiledeledeviner,pournousautreshumblesmortels.Çane t'arrivejamaisdet'énerver?D'êtregêné?Çat'arrived'éprouverdesémotions? Ilsouffleungrandcoup,esquisseunpasversmoi.Lecouloirestsiétroitqueje suiscoincéeentrelemuretsoncorpsquidégagedesondesdechaleur. — Si dit-il d'une voix rauque. Je ressens des émotions. (Ses yeux sont brûlants.Jenel'aijamaisvuexprimerautantdesentimentsetj'aidumalàrespirerà fondtellementmespoumonssontcomprimésparlatension.)C'estexactementcequeje veuxdire,Ivy.Jeveuxquetoiaussi,tulesressentes. J'ouvrelabouche,larefermesanssavoirquoirépondre. —Laissetomber,lâcheBishop. Ledernierbruitquej'entendsestlaported'entréequiclaquederrièrelui.

Comment s'habiller pour undîner avec l'ennemi ? Je suis aucentre de la chambreettouslesvêtementsquejepossèdeformentunpitoyablemonticulesurlelit.

Laseulevraierobequej'ai,c'estcellequejeportaislejourdumariage,etjecompte bienne jamais la remettre. Rienqu'aucontactde la soie sur ma peau, je frémis d'horreur.Malgrétout,M me Lattimern'apprécieraitsansdoutepasquejemeprésente enshortetT-shirt.Toutcequej'aienviedefaire,c'estdemeremettreaulitavecl'un deslivresquej'aiempruntésàlabibliothèqueduprésident.Maisunjouroul'autre,il vabienmefalloiraffronterlesLattimer.Àquoibonfairecommes'ilsn'existaientpas? Hier,leprésidentetsafemmenousontinvitésàvenirdînercesoir,plusde deuxsemainesaprèslemariage.Peut-êtrenesupportaient-ilspasl'idéequejevienne

chezeuxavant?Onnousaditd'êtrelàà20heures,etBishopm'aconfirméqu'ils

dînaienttoujourstardparrapportaurestedelaville,mêmequandilétaitenfant.Çame paraîttrèsprétentieux,àunpointquimeperturbe. J'opteenfinpourunejupenoire,courtemaisflottante,avecdessandalesplates noiresetundébardeurmauve.Jelaissemescheveuxlâchésetilsmetombentaumilieu dudosenunemassedebouclesquej'aidepuislongtempsrenoncéàdiscipliner.Il faudrabienqueçaconvienne.Jen'aipasl'intentiondepasserplusdetempsàessayer deleurfairebonneimpression. Bishopm'attendausalon.Ilestvêtud'unjeanetd'unechemisenoire,dernier boutondéfaitetmanchesremontées. —Cettetenuetevabien,mecomplimente-t-ild'unevoixégalequandjesorsde lachambre. —Merci. Mesyeuxsontattirésverssesavant-brasnus,etmalgrémoi,jemerappelleà quoi il ressemblaitsans chemise, toutenpeaulisse etmuscles longs. Une légère pulsationagitemonventre.Jerelèvelesyeuxsursonvisageetjeletrouveentrainde m'observer. —Jesuisdésolépourcematin,dit-il.Jen'auraispasdûrire. —Moiaussi,jesuisdésolée.Jefaisdesefforts.C'estjusteque jenesaispas toujourscequejedevraisfaire.L'euphémismedemavie. — Il n'y a pas de « devoir », Ivy, m'assure-t-il. Je n'ai pas de manuel d'instructions. Ah,maismoi,si!Etlefaitqu'ilmeperceàjourquandjefeinsl'affection, quandj'essaied'établirdeforceunerelation,merendleschosesencoreplusdifficiles. Pourquoinepeut-ilpasêtreuntypededix-huitansnormalementconstitué?Dugenre quiaccepteraitlebaiserd'unefillesanssepréoccuperdesraisons?Maisnon,Bishop voudraitdel'authenticité,cequiestbienlaqualitéquejenepeuxluioffrir. Il fait encore jour quand nous sortons de la maison, bien que le soleil commenceàdéclineràl'horizon.Nousmarchonsaumêmerythmesurletrottoirdésert. —Comments'estpasséetapremièresemaineautribunal?medemandeBishop. —Bien.Enfin,pourl'instant,jenefaispasgrand-chosedepassionnant.Je classesurtoutdesdossiers.Maisc'estchouetted'avoirunendroitoùallertousles

jours,quelquechoseàfaire. —Tantmieux,dit-il.Jesaisquelesjournéespeuventêtrelonguessionn'apas d'objectif. Est-cedeluiqu'ilparle?Ilquittelamaisontouslesmatins,maisjenesaispas dutoutoùilva.Laplupartdutemps,ilrevientavecuneodeurdesoleil,etcen'estpas àlamairiequ'ildoitletrouver.Peut-êtres'est-ilrenduàlarivièrependantquej'étais autribunal?Ilnem'enapasparléetjeneluiaiposéaucunequestion. Tandisquenousapprochonsdelamaisondesesparents,moncœurcommence àbattredeuxfoisplusvitequenécessaire,lasueurruissellelelongdemestempes alorsquel'airdelanuitn'estpasparticulièrementchaud. —Tuasbesoindequelquechoseàquoiteraccrocher?s'enquiertBishop. Jenecomprendspastropdequoiilparleavantderegarderplusbas.Samain bronzéeauxlongsdoigtsesttendueversmoi.Jerelèvelesyeuxverssonvisage:un demi-sourireauxlèvres,ilattendmaréaction.Ilnem'obligeàrien,c'estseulementune invitation.Monpremierinstinctestderefuser,mêmesicegestemesemblemoins calculéquelebaiserdanslasalledebains,plusnaturelenquelquesorte.Maisjen'ai jamaistenulamaind'ungarçonauparavantetmêmesicen'estpasuncontacttrès intime,j'enaidespapillonsdansleventre.Jesaisquejedevraisaccepter,c'estceque Callievoudrait. JetendslamainàBishopetnosdoigtss'enlacent.Lapressiondesapaume m'apaise,diffusedansmonbrasdelachaleurquivients'accumulerdansmapoitrine pourcalmerlesbattementseffrénésdemoncœur. Ilmetientlamainsurtoutelalonguealléequimèneàlamaisondesesparents etnelarelâchepasavantquenoussoyonsentrés.Délaissée,elleestcommevide,etje doisrésisteràl'enviedechercherdenouveausamainquandsonpères'approche. —Bishop,Ivy!(LeprésidentLattimervientversnous,lesbrasgrandsouverts, etnousétreinttouslesdeuxavantquejepuissel'éviter.)Noussommestrèscontents quevousayezpuvousjoindreànous.Nousvoulionsvousrecevoirplustôt,maistu connaistamère,dit-ilavecunsourireàBishop.Ilfautquetoutsoitparfait. Ondiraitbienquec'estuneexcusebidon.Bishopal'airdepenserlamême chose,carilm'adresseunemouesceptiquepar-dessusl'épauledesonpère. ErinLattimerapparaîtderrièresonmari,leslèvresfigéesenunsourirecrispé, commesielleserraitlesdentsetquequelqu'unluitiraitsurlesjouesaumêmemoment. Elleporteuntailleurrougecerise,tropchaudpourlasaison,maispasunseuldeses cheveuxnedépasse.Àmonavis,ilneluiarrivejamaisdetranspireretleconceptdoit luiêtreinconnu.EllemerappelleunedecespoupéesBarbiequelespetitesfilles trouventdetempsentemps,àlaplastiquequifriselaperfection.Jesaisqu'àl'origine Erinvientdemoncôtédelaville,quesonnomdejeunefilleestBishopetqu'elleétait camaradedeclassedemonpère.Maisfaceàsonéléganceguindée,qui contraste tellementaveclasimplicitédelaplupartdesfemmesquej'aipuconnaîtredurantmon

enfance,j'aidumalàleconcevoir.Elles'estconstruitunnouveaupersonnageetelle portecemanteauglacécommeunereine. ElleprendBishopdanssesbras,etilluidéposeavecraideurunbaisersurla joue.Àmoi,ellesecontentedefaireunsignedetête.Jesuiscontentequ'ellenesimule pas l'affection. Au moins, c'est plus honnête que le comportement de son mari. L'antipathie,c'estuneémotionquejepeuxrespecter. Ledînerestservidanslasalleàmangerofficielle,etnoussommesrépartistous lesquatreautourd'unetablebientropgrandepournous,mêmesitouteslesrallongesne sontpas dépliées.Les Lattimer sontassis àchaqueboutetBishopetmoi devons prendreplacel'unenfacedel'autre.C'estcommeêtreabandonnéesurunepetiteîle, encercléedetoutespartspardeseauxhostiles.Bishopmetiremonsiège,puisattrape unechaisesupplémentairecontrelemurpours'asseoiràcôtédemoi. —Çafaittroploin,del'autrecôtédelatable,explique-t-ilàsamère. J'essaiedenepasressentirunereconnaissancedisproportionnéepourcepetit gestededéfi,cettesolidaritéqu'ilmontreenversmoi. M me Lattimer n'estpas ravie duchangement, mais elle ne relève pas. Elle adresseunsignedetêtefroidàunedomestiquequiattendàlaporte,etlajeunefemme seprécipitepourdéplacerlescouvertsdeBishopsurlatable. —Aprèstout,cesontencoredejeunesmariés observeleprésidentLattimer avecunsourire. Çam'étonneraitqueBishopdormantsurlecanapétouslessoirsfiguredansle tableauimaginéparleprésident Àcoupdeconversationsanodinesetdequelquessilencesembarrassés,nous arrivonsjusqu'àlasaladeaccompagnéedepainchaudauromarin.Jecommenceàme direqu'ilsepeutquejesurviveàlasoiréesansdommage,quandleprésidentsetourne versmoi,ungrandsourireauxlèvres. —Alors,tuteplaisaupalaisdejustice? —Oui,jetravailleavecVictoriaJameson. Leprésidenthochelatête. —NousconnaissonsbienVictoria,etsonpère,biensûr.Cepetitboulotte tiendraoccupéejusqu'àl'arrivéed'enfants. Moncœurmanqueunbattement.Jemecontentedesoufflerunsimple«oui». Leprésidentsemetàcoupersonpouletavecapplication. —Tuapprendsdeschosesintéressantes? J'avaleunegorgéed'eauglacée. — J'aide surtout à classer les dossiers, fais-je, prudente. À organiser le planningdesjuges.MaisVictoriaditquelasemaineprochaine,onirapeut-êtrevoirles prisonniers. ErinLattimerportelamainàsagorgeavantdelalaisserretombersurses

genoux.

—Oh,dit-elle.Jenepensepasquecesoitunetrèsbonneidée,Ivy.Paspour

toi.

 

—Etpourquoi?

Laquestionafranchimeslèvresdemanièreplusagressivequejenel'aurais

voulu.

—Tun'esencorequ'unejeunefille,répliqueErin.Ilyadeschosesqueseuls desadultesdevraientvoir. Jegardelesyeuxrivéssurmonassiette.Nedisrien,m'intimé-jeàmoi-même. Ferme-la ! Mais je n'y parviens pas et, à présent, je comprends tout à fait l'appréhensiondeCallielorsquedeuxansplustôtBishopademandéàm'épousermoi plutôtqu'elle.Sijeparviensàmeneràbienleplandemonpère,ceseraunmiracle! —Sijesuisassezâgéepourêtremariéecontremavolonté,alorsj'estimeêtre assezâgéepourtravailleroùjeveux,assené-je,monregardplantédansceluideM me Lattimer. Lesilencequisuitestsoudainbriséparlafourchetted'Erin,tombéesurson assiette. —Commentoses-tu?s'exclame-t-elle,lesyeuxécarquillés.Commentoses —Erin,faitleprésidentLattimerd'unevoixplacide.Ivyaledroitd'avoirses propresopinions.Surtoutici,ànotretable.(Jeleregarde,prisedecourt.)J'encourage ladiscussion,medit-ilsansaucunetraced'ironiedanslavoix. —Tantqueçanevapasàl'encontredecequevouscroyez,n'est-cepas? demandé-je.(Jeposemafourchetteafinquepersonnenevoiemamaintrembler.)Dans larue,onn'estpasautorisésàparlerdedémocratie,departicipationauxdécisions prisespourlacommunauté,quejesache? L'expressionduprésidentsefermeunbrefinstant. —Ladémocratie,c'estcequetongrand-pèredéfendait,Ivy.Etilaperdu.S'ila perdu,c'estparcequ'iln'avaitpasassezdepartisans. —Non.S'ilaperdu,c'estparcequevotrepèreatrouvédesarmeslepremier. Tienstalangue,Ivy!Jesouffleafinderetrouvermoncalme.Surlatable,la maindeBishopeffleurelamienne.Justesonpetitdoigtcontrelesmiens.Jeluilanceun coupd'œilétonnéetilsoutientmonregard. Ilm'encourage,ouentoutcasilnetentepasdem'arrêter.Alorsjepoursuis:

—Oùestleproblèmeàlaisserlepeupledéciderdelaformedegouvernement

qu'ildésire?Dequoiavez-vouspeur?

Cesontlesparolesdemonpère,etàlesprononceràvoixhaute,jemesens

plusprochedelui.

—Lescitoyensontbesoindecertitudes,répondleprésidentLattimer.Ilsont

besoindepaix.Nousavonseuassezdeguerresetdetroubles.

Dutacautac,jeréplique:

—Expulserlescondamnés,çanetroublerien,peut-être?

—Lesindividusexpulséslesontpouravoircommisdeterriblescrimes.La sanctionestàlahauteurdeleursactes,intervientM me Lattimer. —Sansdoutepourcertainsd'entreeux,concédé-je.Maisiln'yapasqueles meurtriersquisontmisdehors.Lesvoleursetlesfauteursdetroubleslesontaussi. Commentlescondamneràmortpeut-ilapporterlapaix? Lafemmeduprésidentouvrelabouchepourrépliquermaisjeneluienlaisse pasletemps. —Etforcerlesfillesàsemarier,neleurlaisseraucundroitdedécisionsur leurproprevie,c'estaussiunmoyendefavoriserlapaix? —Lebonheurparticuliern'estpasnotrepriorité,Ivy,répondleprésident.Ilne peut pas l'être. Nous tentons toujours de survivre, d'accroître notre population, et lorsqueleshommesonttropdechoix,ilsfontsouventlemauvais.C'estdoncmon devoirdelesguider. Jenepeuxretenirunrireamer. —Ainsi,voussavezcequiestlemieuxpourchacundeshabitantsdeWestfall? —Oui,trancheM me Lattimer.Illesait. Ellemefusilleduregard,leslèvrestellementpincéesquedepetitesridesse dessinentautourdesabouche. —Tumerappellestamère,lâchetoutàcoupleprésident,meforçantàoublier uninstantsafemme.Biensûr,tuluiressembles.Elleaussipouvaitêtre passionnée. — Quoi ? (J'entends à peine mon propre chuchotement par-dessus les hurlementsdansmatête.)Vousconnaissiezmamère? —Oui,répond-ilavecunsouriretriste.Jelaconnaissaisbien. J'aitellementdequestionsàluiposerqu'ellesformentunebouledansmagorge etqu'aucuneneparvientàsortir.J'aienviedeluihurleràlafigure,deluigrifferle visageetdedemandercommentilpeutparlerd'elleavectantd'affectiondanslavoix alorsquec'estluiquil'afaittuer.Maisunepartieplusimportantedemoisefiche,pour lemoment,dequiilestoudecequ'ilafait.S'ilparledemamère,alorsj'aienviede l'écouter.Mafamilleutilisesouventlesouvenirdecequiluiestarrivépourattiserma colère,maispersonnenem'ajamaisparlédelaviequ'elleapumener.Delapersonne qu'elleétaitavantdedevenirlesymboledelaragefamiliale.Toutemavie,lesseules informationsquej'aipuobtenir,cesontdeschuchotementséchangésau-dessusdema tête,commelapatatechaudequepersonneneveutgarderàlamain.Desfragmentsde phrasesquej'attendaiscommeunedrogue:«tragique»,«honte»,«lecœurbrisé»,« partie»,«nereviendrajamais».Lavoixrauque,jedemande:

—Commentlaconnaissiez-vous?

Unechaiseraclelesol,cequimefaitsursauter.

—J'enaiassez!lanceErinLattimer,quijettesaserviettesurlatableetse

relève.Çanesuffitpasquecesoitellequ'ilépouse?Maisnon,elledébarquechez

moi,débitelesidiotiesdesonpère,etnous,ondevraitresterassissagementàl'écouter

?(Ellepointeledoigtsurmoi.)Jerefuse —Çasuffit,l'interromptBishop. Iln'apasélevélavoix,maissesmotsn'ensontpasmoinsunavertissement. Lalèvreinférieuretremblante,Erindévisagesonfils. —Deuxsemaines,siffle-t-elled'untonrageur.Deuxsemaines,etçayest,elle t'amontécontrenous?C'esttoutcequ'illuiafallu? —Personnen'estmontécontretoi,maman. LetondeBishopestfatigué,commes'ilavaiteucetteconversationdesmilliers defoisauparavant.A-t-ilpassésonenfanceàdevoirsanscesseprouveràsamèreson amouraulieuderecevoirlesien?Peut-êtreluietmoiavons-nousquelquechoseen commun,enfindecompte. —S'ilteplaît,Erin ditleprésident.Assieds-toi,cen'estpaslapeinedefaire unecrise. MaisM me Lattimerneselaisserapascalmersifacilement. —Cen'estpasmoiquiaifaitunecrise,rétorque-t-elle,lesyeuxbraquéssur

moi.

Elletournelestalonsetquittelapièce,seschaussuresclaquantenunstaccato

quis'éloignesurleparquetducouloir.

—Excusez-moi,murmureleprésidentLattimer.

Iln'apasl'airspécialementaffectéparlecomportementdesafemme.Illasuit

etnousrestonsseuls,Bishopetmoi.Jeregardelepouletquicommenceàrefroidir

dansmonassiette.Lesbougiesaumilieudelatableéclairentlascèned'unelumière

vacillantequiprojettedesombressurmesmains.Leseulbruitqu'onentendestceluide

l'horlogequiégrènelessecondesdanslecouloirdel'entrée.Jeparviensàarticuler:

—Jesuisdésolée.

Etjelesuis.Désoléedenepasavoirsumetaire.Désoléedenepasêtrecelle

quevoudraientmasœuretmonpère.

—Inutiledet'excuser,merassureBishop.(Jemetourneverslui,sonvisageest

àmoitiédansl'ombre.)Commejetel'aiditplustôt,jeveuxquetusoistoi-même.Tu

peuxdirecequetupenses,mêmesiçametlesautresmalàl'aise.

Jehochelatête.

—Chezmoi,onaunvoisindontlefilsesttombémalade,ilyadeuxhivers.

Jenesaispaspourquoijeluiracontecettehistoire,peut-êtrepourtestersa

sincérité.C'estbêteetrisqué,maisjenepeuxarrêterleflotdeparoles.

—Etàl'hôpital,ilsontrefusédeluidonnerunremède.

—Ilexistedesprotocolestrèsstricts,répondBishop.Onnedistribuepasles

médicamentscommeça.

Maintenant,ilparlecommesonpère,quiatoujoursréponseàtout.Jeretirema

maindelatable,oùelleétaitrestéecontrelasienne.

Bishopimitemongeste.

—Jesais,maislà,lefilsduvoisinétaitgravementmalade,surlepointde

mourir.Sonnomestquandmêmearrivéaubasdelalisted'attente.Alorsmonvoisina

volédesmédicamentsquiontsauvélaviedesonenfant.Ettonpèrel'aexpulsépour

soncrime.Ilestmortdefroiddel'autrecôtédelabarrière.Iln'amêmepastenuvingt-

quatreheures.(JesoutiensleregarddeBishop.)Voilàlajusticeselontonpère.Le

genredechoixqu'ilfait.

Bishopcontinuedemefixer.

—Queveux-tuquejetedise,Ivy?Quejesuisd'accordavecmonpère?Que

jenelesuispas?Qu'est-cequetuattends,commeréponse?

—Jen'attendspasuneréponsespécifique.(Pourtant,unepartdemoi,cellequi

aétéforméeàletuer,espèrequ'ilpensecommesonpère.)Jeveuxsavoircequetu

penses.

—Jepensequetupeuxaimertafamillesanspourautantcroireaveuglément

toutcequ'elletedit.Sansprendrefaitetcausepourelle.(Bishopprononcecesmots

d'untonserein,maissesyeuxbrûlantsnequittentpaslesmiens.)Jepensequeparfois,

lasituationn'estpasaussisimplequenospèresvoudraientnouslefairecroire.

J'aiunepiledenouveauxlivressurmatabledenuit,maisj'aibeaulesprendre

l'unaprèsl'autre,aucunn'arriveàapaisermoncerveauenébullition.L'heurehabituelle

oùj'éteinsmalampeestpasséedepuislongtemps,etdemain,aumomentdemelever

pourallerautravail,jememaudiraidenepasavoirréussiàdormir.Enfin,j'abandonne

etjesorsdulit.Lecouloiretleséjoursontplongésdansl'obscuritéet,surlapointe

despieds,j'entredanslacuisinepourprendreunverred'eau,aussidoucementque

possible.JeretourneàpaslégersverslachambrequandBishopbougesurlecanapé.

—Tun'arrivespasàdormir?demande-t-il.

—Non.Toinonplus?

Lapièceestsombre,maisunrayondelunepasseparlesrideauxlégèrement

entrouverts.Bishopsecouelatêteetlalueurjouesursespommettes.

—Jevenaisjusteboireuncoup,dis-je.

—J'avaisdeviné,lâche-t-ilavecunsourire.(Ilaunbraspasséderrièresatête,

ledrapemmêléàsespieds.SonT-shirtpâlereflètelalumièredelalune.)Tuveux

restermetenircompagnie,letempsdefinirtonverred'eau?

—D'accord.

Jem'apprêteàm'asseoirsurunedeschaisesenfacedelui,maisilreplieles

jambespourmefairedelaplaceauboutducanapé.

—Merci.

Jem'yinstalle,relevantlesgenouxdevantmoi.

—C'estétrange,non?demandeBishop,quiromptlesilenceavantquemon

espritnecommenceàs'emballer,inquietdecequejedevraisdireetfaire.

—Quoi? Ilfaitungrandgeste. —Ça.Nous.Ilyaencorequelquessemaines,onétaitdesadosquivivaient cheznosparentsetmaintenant,onest là. —Jesuisd'accord,c'esttrèsétrange. Pendantunlongmoment,jelesensquim'observe,etenfin,jetournelatêtevers

lui.

—Tutesouviensquandonestalléschezmoiemprunterdeslivresdansla bibliothèquedemonpère?demande-t-il. —Oui.Etalors? —Tuavaisraison,Ivy,dit-ildoucement.Çamedérange.Cesdécisionsqui noussontretirées. J'aipresquepeurderespirer.Ilseconfieàmoi,exactementcommelevoulaient monpèreetCallie. —Pourquoin'as-turienditsurlemoment? Ilpousseunsoupir. —Jenesuispas Jeneseraijamaislegarsquisemetànudevanttoutle monde.C'estpasmongenre.Avantdevraimentconnaîtrequelqu'un,jenelaissepas paraîtregrand-chose.Jesuiscommeça,c'esttout. —O.K. J'attends. Je comprends mieux que personne ce que c'est d'avoir une personnalitédifficileàchanger. — Mais ça ne signifie pas que je suis dénué de sentiments, ouque je ne m'intéressepasàcequisepasse.J'avaleunegorgéed'eau. —Jen'auraispasdûdireça,l'autrematin.C'étaitinjustedeprétendrequetune ressensrien. —Jecomprendsquetuaiespulepenser,maisc'estfaux.(Bishopmarqueune pause.)Moiaussi,jerêvaisd'autrechose.Deplusqu'êtretonmari. —C'est-à-dire? Ilbaisselesyeux. —Riend'important,maintenant.Onacequ'ona.Cettevie.L'unetl'autre.Cette maison.(Ilfaitungestedupouce.)Cecanapé. Moncœurtressautedansmapoitrine.Est-cequetoutcediscoursn'étaitqu'un préludeàmondevoirconjugal?Jemedonnedéjàmentalementdesclaques,dem'être assisesurcecanapé. —Détends-toi,Ivy,ditBishop,unsouriredanslavoix.Jenetedemanderien. Maisunjour,illefera.Àsaconnaissance,notrerelationestpartiepourdurer toutelavie,etj'imaginequ'ilnecomptepasfairechambreàpartpendantlescinquante ansàvenir.J'ignorecequejediraiquandilmeledemandera.Maispourleplande monpère,jesaisquemaréponsedoitêtreoui.

—Bon,vautmieuxquejeretourneaulit.Jebossedemainmatin.

Jemerelèveetposemonverresurlatablebasse.

LavoixdeBishopm'arrêteavantquej'arrivedanslecouloir.

—Tuasditquetufaisaisdesefforts,tutesouviens?Jemeretourneverslui,je

répondsprudemmentparun«oui».

—Moiaussi,j'enfais,dit-il.

—Jesais.

Jeregardesesyeuxbrilleràlalueurdelalune.Puisjeretourneaulit.

Chapitre7

J em'efforcedecontenirmanervositéensuivantVictoriaausous-soldutribunal.Ce n'est pas comme si j'allais me retrouver seule dans une pièce avec l'un des

prisonniers!Jeneveuxpasquelesparolesd'ErinLattimer—«Ilyadeschoses queseulsdesadultesdevraientvoir.»—serévèlentprophétiques.Jesuisdécidéeà fairemontravail,etàlefairebien,neserait-cequepourluiprouverqu'elleatort. —Quevont-ilsdevenir?demandé-jeàVictoria,accélérantlepaspourme mainteniràsahauteur. Mêmesijesuisplusgrandequ'elle,j'aidumalàsuivresonrythme:elle marcheàtouteallurepartoutoùelleva,commesiellesedépêchaitpourattraper quelquechosequidisparaîttoujoursautournant. —Lesprisonniersquenousallonsvoirsontdéjàcondamnés,explique-t-elle. Nousdevonsobtenirunpetitnombrederenseignementsdeleurpart.Lenomdeleur parentleplusproche,cegenredechoses.Nousdevrionsdéjàlesavoir,silespremiers papiers ont été remplis correctement à leur arrivée ici. (Au ton de sa voix, je comprendsquec'estpeuprobable.)Maisilnousfauttoutvérifieravant —Avantdelesmettredehors,complété-jeàsaplace,percevantsonhésitation. —Oui,dit-elleavecunbrefcoupd'œilàmonattentionavantderegarderà nouveaudroitdevantelle.Çadoitsansdouteêtreduràcomprendrepourtoi,sachant quiesttonpère. Savoixnerecèleaucuneméchanceté,maisjerestesurmesgardes.Jen'aipas demalàdirecequejepensequandmoncaractèrel'emportesurmaraison,maisme laisserentraînersurceterrainglissant,c'estundangerquemêmemoi,jedevraisêtre capabled'éviter. — C'estvrai, il n'estpas très favorable auxexpulsions, dis-je, choisissant chaquemotavecsoin. MonpèreestfermementopposéausystèmedesanctiondeWestfall,etcen'est unsecretpourpersonne.Mafamillel'atoujoursdénoncé.Maismonpèreestprudent,il évitelescritiquestropouvertes.Ilaffirmenotrepointdevuesanstropattirerl'attention surlui.C'estunhommeintelligent,quin'oubliejamaisnotreobjectiffinal.

D'uncoupd'épaule,Victoriaouvrelaporteauboutducouloir.

—Maisa-t-ilunemeilleuresolution?demande-t-elle,l'airinterrogateur.

Ellenemelaissepasl'occasionderépondre,medonnesimplementlechoix

entrelasuivreourisquerdemeprendrelaporteenpleinefigure.

Nousdébouchonsdansuncouloirmoinslong,avecuneseuleporteaubout.Elle

possèdeunepetitefenêtredanssapartiesupérieureetungardesetientdevant,lesbras

croisés,lepistoletàlaceinture.

—Bonjour,David!lanceVictoria.Nousvenonspourlesentretiensfinaux. —Nousvousattendions,répondDavid,quim'accordeàpeineunregard.J'ai étéavertiquevousveniezcematin,doncj'aiprislesdevantsetj'aiamenélepremier. MarkLaird. Victoriatendlamainversmoietjefouilleparmilapilededossiersquej'ai danslesbrasafindetrouverceluiaunomdeLairdpourleluipasser.Jemesuis habituéeàl'efficacitédeVictoria,quifriseparfoisl'impolitesse. — Bien, me dit-elle. Aujourd'hui, tu regardes et tu apprends. Bientôt, tu t'occuperastoi-mêmedecettetâche. —Sivousavezbesoindemoi,jesuisjusteàcôté,nousinformeDavid. Victoriahochelatêteet,desamainlibre,tournelapoignéedelaportegrise. Lapièceestplusquepetite,ilyaàpeineassezd'espacepourtroischaisespliantesà l'intérieur,dontl'uneestdéjàoccupée.C'estcellequiestvisséeausol. Jen'auraispaspudireexactementàquoijem'attendais.Peut-êtreàunecréature

monstrueusesortied'uncontepourenfants.Maisceluiquiestassissurlachaisen'apas

l'airbeaucoupplusâgéquemoi.IlmeparaîtmêmeplusjeunequeBishop.Pourtant,

quandjeregardeledossierpar-dessusl'épauledeVictoria,jeconstatequ'ilavingt-

deuxans.

Ilnoussouritetagitesamainlibre,carladeuxièmeestmenottéeaucôtédela

chaise.

—Bonjour.Jecommençaisàpenserqu'onm'avaitoublié.

Ilalescheveuxblondsetdesyeuxbleusglobuleux.Sesjouessontlisses,ses

pommettesd'unrosevif.Ilmerappellel'undespouponsaveclesquelsjejouaisavec

masœurquandnousétionsenfants.Certainesfillespourraientletrouverséduisant,je

pense.

Victoriaprendplaceenfacedeluietjem'assiedssurlachaisevideàcôté d'elle.LesyeuxdeMarks'attardentsurmesjambes,quidépassentdemajupelorsque jem'installe,mais quandil les relèvevers moi,sonexpressionestsoigneusement polie.

—Mark,ditVictoriapourattirersonattention.Voussavezpourquoivousêtes ici,jesuppose. —Vousdeveztoutfinaliseravantdememettredehors. —Voilà. Victoriatireuneliassedepapiersdesondossieretdécapuchonneunstylo. Pendantqu'ellenotel'adresseetlenomdesparentsprochesduprisonnier,j'enprofite pourobserverMark.Ilrépondsansdifficultés,maissonpiednecessedebattrelesol etilavaletropvitesasalive,commes'ilavaitlabouchesècheetdevaitdéglutiren permanencepourcontinueràparler. —Est-ceque Est-cequej'aurail'occasiondedireaurevoiràmafamille? demande-t-il.

—Absolument,répondVictoria.Nous leur communiquerons unjour etune heureoùilspourrontvousrendrevisite. Markhochelatête,quirebonditsursoncoucommeunressort. — J'aurais voulu pouvoir parler à quelqu'un, un responsable. Si je m'expliquais,jesuissûr —Vousavezétéjugé,monsieurLaird,lecoupeVictoria.Etreconnucoupable. Iln'yarienàdiscuter. —Maisvousnepouvezpasm'expulser!gronde-t-il,haussantlavoix. Sesmenottescognentcontrelachaiseàplusieursreprises.Jemecrispe,mais Victorianesemblepasperturbée.Elledoitentendrelesmêmessuppliquessansenfaire caschaquefoisqu'elleentredansunecellule.Cettepenséemedonnelanausée. —Sivousvoulezbienvouscalmer,dit-elle,jevaisrécapituleravecvousla procédureconcernantvotrelibération. —Malibération?(LavoixdeMarksebriseetsemueenunrirehautperchéet hystérique.)Cen'estpasunelibération.C'estunecondamnationàmort!Pourquoine pasappelerunchatunchat? —Bien,faitVictoria,quirefermeledossierd'uncoupsec.Sivousrefusez

d'êtreraisonnable,jecroisquenousenavonsterminéavecvouspouraujourd'hui.Peut-

êtreserez-vouspluscoopératifdemain. Ellesedirigeverslaporte.Alorsquejemelèvepourlasuivre,Marksetourne versmoi ets'étirepour selever autantquepossibledesachaise.Il m'agrippele poignetetmelance:

—Jevousenprie,aidez-moi.Jevousenprie! Jemedégaged'ungestebrusque,j'ailachairdepoule.Jesaisquejedevrais réagiràlasouffrancedanssavoix,maisil yaquelquechosedanssesyeux,une froideurcalculatricequimehérisse,encontrasteavecsonvisagepuéril. Victoriametientlaporteetjemeprécipitehorsdelapièce,lesoufflecourt. —Toutvabien?demandeDavid. —Illuiaattrapélepoignet,expliqueVictoria.Maisiln'yapaseudemal,pas

vrai?

J'acquiesce, je croise les bras enappuyantsur mes coudes pour arrêter le tremblementdemesdoigts.DavidentredanslapièceoùsetrouveMark.Victoria avancedanslecouloirsansm'attendre. —Faisonsunepetitepauseavantd'attaquerl'autre.Jeluilance:

—Ilavaitraison.(Ellefaitvolte-face.)Tujouaissurlesmotsaveclui.C'est

unecondamnationàmort.

Victoriamefixeetsepasselalanguesurlesdents.D'unpasvif,ellerevient

versmoi.

—Pasdutout,medit-elle.Ilseraenviequandnouslerelâcherons.Ets'ilest

moitiéaussiintelligentqu'illepense,iltrouveraunefaçondelerester.

Jesecouelatête. —Tusaisquecen'estpasvrai.Ilvamourir,là-dehors.Personnenemérite —Tusaiscequ'ilafait?medemandeVictoria,lavoixposéemaistranchante, chaquemotcommeuneflèchedestinéeàatteindrelecœurdelacible.Ilavioléune petitefilledeneufans,etluiagravésonnomsurleventre,histoirequ'elleengardele souvenirpourlerestantdesesjours. J'enail'estomacretournéetjesenslabiledansmagorge.Jemedétournevers lemur,mesouvenantdel'expressiondeLairdquandilm'atouchélebras.J'aienviede récurermapeauàl'eauchaude,demedébarrasserdeluipourqu'ilneresteaucune trace.Jeneveuxpaspenseràlapetitefillequinepourrajamaisfairedemême. Victorias'approcheencore. —Queproposes-tuqu'onfassedelui,Ivy?Ondevraitlelaisserenliberté?Le gardericiàvie,lenourrirmêmependantl'hiver,quandonaàpeineassezpournous? Luidonnerdesmédicamentsquipourraientsoignerdesenfantsinnocents?(Elleme balance le dossier de Laird sur la poitrine et je l'attrape, les doigts engourdis.) Personnellement,jetrouvequ'ilméritepire. Jenerelèvepaslesyeux,mêmequandlaporteauboutducouloirsereferme derrièreelle.

Sur lecheminduretour,jesuis énervée,etjen'arrivemêmepas àsavoir pourquoi.Cen'estpascommesimonpèreniaitlesacteshorriblescommisparde nombreuxexpulsés.EtVictoriaaraison,peut-êtreMarkméritait-ilpirequecequ'ilva subir. Mais j'ai toutde même l'impressionqu'onm'a menti, que tous les discours assenésparmonpèredevaientaboutiràuneréponseévidente,pasàdesquestions supplémentaires.«Jepensequeparfois,lasituationn'estpasaussisimplequenos pèresvoudraientnouslefairecroire.»J'entendslesparolesdeBishoprésonnerdans matêteetjedoism'empêcherdedonnerdescoupsdepoingdanslevide,dehurler dansl'airmoitequipèsesurmanuque.Jemarcheàgrandspassurletrottoirdésert,la gorge serrée, les ongles enfoncés dans les paumes, laissantles bruits lointains du centre-villederrièremoi. Lorsquej'arriveàlamaison,Bishopestdanslacuisine,occupéàpréparerdes steakshachésàpartirdelaviandeposéesurlecomptoir. —Bonsoir,medit-ilaumomentoùjejettemonsacsurlecanapé.Comment s'estdérouléetavisiteauxprisonniers? Jerestedansl'embrasuredelaporte,commeluiladeuxièmenuitaprèsnotre mariage.D'unpointdevuegénéral,rienn'achangédepuislors.Nousn'avonsnidormi danslemêmelit,nipartagédesecrets,nifaitgrand-choseensemble,pourtoutdire.Et pourtant,d'unecertainefaçon,toutestaltérédepuiscespremièresnuitshésitantes. Parce qu'il estla personne auprès de qui je rentre, la personne qui me demande

comments'estpasséemajournée,puisécoutemesréponses,Bishopestdevenula

constantedemavie,quitourneautourdelui.Laplupartdutemps,nousnaviguonsà

vue,avecautantdeprécautionsquesinousétionsdesbombesprêtesàexploseràla

moindreerreur,maisnoussommestoujourslà,surlecheminl'undel'autre.Etnous

attendonslesmomentsoùcescheminssecroiseront.

—C'étaithorrible,dis-je.Nousavonsrencontréceluiquivaêtreexpulsé.Un

type qui a fait du mal à une petite fille. (Utiliser un euphémisme pour masquer l'horreur.)Maisilm'aquandmêmesuppliéedelesauver.(Mavoixestuneoctaveplus hautequed'habitude,tendue.)Suppliée. —Çanem'étonnepas. — C'est tout ce que tu as à dire ? Ça ne t'intéresse pas, le sort de ces condamnés? Bishopouvrelerobinetd'uncoupd'avant-bras,puissesavonnelesmains. — De ce gars-là ? demande-t-il. Pas vraiment. La vraie question, c'est :

pourquoitoi,çat'intéresse? Ilcoupel'eauetprenduntorchonàlapoignéedufour.Jepousseunsoupir exaspéré. —Cen'estpasqueçam'intéresse!Jeveuxdire,pasluienparticulier.Maison nepeutpasmettrelesgensdehorschaquefoisqu'ilsfontquelquechosedemal.C'est barbare. —Regardeautourdetoi,Ivy.Lemondedanslequelonvitestbarbare.On essaiesimplementdelemasqueràcoupde (Ilrejetteletorchonsurlecomptoir.)De

hamburgersbiengrillésetdejoliesmaisonsbiencoquettes.Quelleautresolution?Est-

cequeceseraitmieuxdelestueràlachaiseélectrique,commeilslefaisaientautrefois ?Oudeleslaisserenferméspourtoujours,alorsqu'onaàpeinedequoinourrirtoutle monde? Jelèvelesyeuxauciel. —TuparlescommeVictoria. —AlorsVictorian'apastort.(Bishops'avanceversmoiets'appuiecontrele comptoir.) L'hiver dernier,nousavonsperdudeuxcentshabitants,Ivy.Deuxcents. Préférerais-tugarderenvieletypequetuasvuaujourd'huioul'undecesdeuxcents? —Tuesinjuste,ettulesais!Touslesexpulsésn'ontpascommislemême genredecrimequecetype.Certainsontjustevoléunmorceaudepainaumarchéou refusédesemarier.Nourrircespersonnes-là,cen'estpasgâcherdesressources.Nous parvenionsbienàlesnourriravantqu'ilscommettentuncrime,alorsnousdevrions aussienêtrecapablesaprès. —Trèsbien,admetBishop.Maisqu'enest-ildesmeurtriersetdesvioleurs? Quedevons-nousfaired'eux?Direquetuvoudraisquecesoitdifférent,çanesuffit pas.

Comme d'habitude, sonvisage ne trahitaucune émotion, ses yeuxd'unvert

limpidesonttoujoursaussipensifs.Jeréplique:

—Queveux-tudire?Quesionn'apaslaréponseàtout,poserdesquestions

nesertàrien?

J'auraisaiméqu'ilhausseleton:aumoins,j'auraiseuuneexcusepourfairede

mêmeetévacuerlafrustrationquimenacedemesubmerger.Jenemesoucieplusdele

vexeroudel'énerver.Ilal'airdesupportermonimpétuositéavecunflegmequema

famillen'ajamaisréussiàtrouver.

Dutacautac,ilmerépond:

—Non,biensûr quenon.Mais il nesuffitpas devouloir queles choses changent,Ivy,sanssedemanderenquoileschanger. —Facileàdirepourtoi,tuesfilsduprésident!Avais-tudéjàréfléchiàces questionsavantquej'arrive,oupassais-tutontempsàpataugerdanslarivière,en laissantlesautressepréoccuperdejusticeetdelabonnemarcheàsuivre? Jeperçoisunéclairdanssesyeux,sifugacequejemedemandesijenel'aipas imaginé,carsonvisageresteimpassible. —Qu'est-cequetucrois?Tun'espaslaseuleàtepréoccuperdel'avenir. (D'ungeste,ilbalaieletorchon,quiatterritparterre.)Etmoi,aumoins,jen'aipas besoindemonpèrepourmedirecequejedoispenser. Jefaisvolte-facepourregagnerlachambred'unpasrageuretclaquerlaporte derrièremoi.Unefoissurlelit,jebourrel'oreillerdecoups,aussifortquejepeux, puisjeleporteàmonvisageetj'yhurlemafrustration,lecotonsecetamerdansma bouche.

Chapitre8

e me cache dans les toilettes ausous-sol dutribunal jusqu'à ce que ma montre

indique18heures.Engénéral,jequitteletravailvers17heures,maisjesaisque

David,legardequim'avaitintroduiteavecVictoriaauprèsdeMarkLaird,esten

postejusqu'à18heures.Jeveuxsavoiroùilrangesonarmeàlafindelajournée.«

Étape3:trouveoùilsentreposentlesarmes.»C'estl'unedesdonnéesàconnaître

pourmonpères'ilveutprendrelepouvoir.Ilrépètetoujoursqu'ilneveutfairedemal àpersonne—àpartauxplusenvue,biensûr—,maisl'accèsàlapetiteréserve d'armesdenotregouvernementseraessentielàsonsuccès. AprèsladisputedelaveilleavecBishop,jesuisrestéelamoitiédelanuità imaginerdesrepartiescinglantesquisontrestéesàmepicoterlalangue,etjemesuis réveilléebiendécidéeàprogresserversl'objectifdemonpère.Jerefusedelaisserles parolesdeBishopmedévierdel'avenirtracépourmoi.SelonCallie,ilyalafamille, etilyatouslesautres.Monpère,c'estmafamille.Bishop,c'esttouslesautres. J'entendsuneporteclaqueretdespaslourdspassentdanslecouloir.Jeme relèvedemapositionaccroupiesurlesiègedestoilettes,avecunegrimaceàcausedes crampesdansmesjambes.JeregardeaubasdelaporteajouréeetDavidprendle tournantauboutducouloir,unezonedusous-soloùjenesuisjamaisalléeauparavant. Mesballerinesàlamain,jem'élancederrièreluisurlapointedespieds.Àcemoment de la journée, le silence ici est surréaliste. Le seul fond sonore est le léger vrombissementdesnéonsau-dessusdematêteetlespasdeDavidquis'éloigne.

Arrivéeàl'angle,jetourneavecprudenceetjevoisDavidtaperuncodesurun

claviernumériqueinstallédanslemur.Ilouvreensuitelaportejusteàcôtéetpénètreà

l'intérieur,maislaisseentrebâilléderrièrelui.J'entendssavoixetcelled'unautre

hommedanslapièce.

J

—Ouf,enfinvendredi,pasvrai?faitl'inconnu.

Savoixestbourrue,ilal'airplusâgé.

—Tul'asdit!répondDavid.Lasemaineprochainevaêtrelongue.

—Onenexpulse?

—Mercredi.

L'hommeplusâgéfaitclaquersalangue,maissansvoirsonvisage,jenepeux

pasdirecequecachecebruit.L'approbation?Lacritique?J'entendsunfrottementde

cuiretuncliquetismétalliquesuivid'uncoupsourd:Davidquienlèvesonholsteretle

pose.Monpoulss'accélère,lasueurcommenceàperleràmonfront.Jem'agrippeau

dossierquej'aienmain—monalibiaucasoùquelqu'unmesurprendraitici.

—C'estbon,tupeuxsignerlafeuillederetour,ditl'hommeplusâgé.

J'entendslegrattementd'unstylosurlepapieretjesaisquejedevraispartir,

courirdanslecouloirpourrevenirsurmespas,maisjeveuxensavoirplus.Ilyaun sonquejenepeuxpasidentifiertoutdesuite,commeunerouequitourne.Est-cele mécanismed'uncoffre-fort?Sansréfléchiruneseconde,jemeglissejusqu'àlaporte quej'entrouvreencoreunpeu,retenantmonsouffle. Lesdeuxhommesmetournentledosetsetiennentdevantunechambreforte ouverte.Delàoùjesuis,j'aperçoisdesrangéesd'armesdusolauplafondsuraumoins sixouseptmètres.Ilyadespistolets,commeceluiqu'estentrainderendreDavid,et desarmesplusgrossesaussi,detouteslestailles.Descarabines,etmêmedesfusils d'assaut.Denosjours,lesarmesàfeurelèventpourlaplupartdeshabitantsdela théorie,pasdelaréalité,doncilsn'yconnaissentpasgrand-chose.Maisnotrepère nousaapprisàreconnaîtrelesarmeslespluscourantes.Mêmesijen'aijamaistiré avecunpistolet,jen'aiaucunmalàenimaginerundansmamain.L'hommeplusâgé entre dans le coffre etpose le revolver de Davidsur unrâtelier de métal qui en comportedéjàdesdizainesd'autresdumêmegenre. Jem'éloignedelaporteetjememetsàcourirdanslecouloir.Unefoisle tournantpassé,jem'accordeunbrefinstantpourréenfilermesballerinesetreprendre monsouffle.Jemémorisel'endroitoùjesuisetoùsetrouvelapièce,jefermelesyeux etjegravechaquedétaildansmamémoire,jetented'enregistrerl'imagedesarmes sousmespaupièresfermées. —Bonjour,madameLattimer,lanceDavidjustederrièremoi.Quefaites-vous

là?

Jesursautesanspouvoirretenirunpetitcouinementridicule.

—Oh,David,dis-jeunemainsurmoncœurquitambourine.Cetteaffaire-làest

classée,doncjevenaisrangerledossier,maisjeneparvienspasàtrouverlabonne

salle.C'estunvrailabyrinthe,ici!(Jeluidécocheunsourirequidoitplutôtressembler

àunegrimace.)Toutceblanc

Ilpenchelatêteversmoi,pointeledossierdudoigt.

—Quelestlenuméro?

Jeluitendslachemiseencartonpourqu'ilpuisselelire.

—CedossierestàrangerdanslasalledesarchivesB.Jepeuxm'encharger.

Enthéorie,personneàpartlesgardesnepeutdescendreicisansêtreaccompagné.La

prochainefois,demande-nous,ons'occuperasanssoucidetesdossiersclassés.

Jeluitendslachemiseavecunpetitrire.

—Merci!Etdésoléedenepasavoirsuivileprotocole.J'apprendstoujours.

—Pasdeproblème,faitDavid.

—Pourriez-vousm'indiqueroùsetrouvel'escalier?Sinonjesensquejevais

errerdanscescouloirspendantdesjours!

Unsourireauxlèvres,legardepointeleboutducouloir.

L'escalierestjustelà.

—Merci!Passezunbonweek-end.

Jecourspresquejusqu'auxmarchesetj'ouvrelaporte,posantlatêtecontrele battantunefoisqu'elles'estreferméederrièremoi.Il yaunavantageàêtreM me Lattimer:ontrompefacilementlaplupartdesgens.Ilspensentqueparcequej'ai changé de nom, ils savent à qui va ma sympathie. Comme si quelques semaines pouvaienteffacertouteunevie.

Jemehâtedanslesrues,impatiented'arriveraumarchéavantquelesétals

soienttousferméspourlanuit.Ilyamoinsdeclientsqueladernièrefois,maisdu

coup,ilssontplusnombreuxàremarquermaprésence.Desmurmuressefontentendre

dansmonsillage,commeautéléphonearabe,oùlechuchotementesttransforméenun

nouveaumessagesansqueuenitête.Demoncôtédelaville,j'étaisconnuemaisonne

parlaitpasdemoi.Jefaisaispartiedelaviedeshabitants,j'étaislafilledufondateur.

Ici,jenesuisqu'unecuriosité,etc'estunesensationdétestable.L'hommeauxconfitures

acommencéàdébarrassersonétalaumomentoùj'arriveàsahauteur.Jeprendsunpot,

sansmêmeregarderdequelsfruitsils'agit,etjeleluibrandissouslenez.

—Jevoudraisvousacheterça.

Ilhésiteuncourtinstantavantdemerépondre.

—C'esttroistickets.

Depuislaguerre,nousn'avonsplusd'argentliquide.Lessalairessontversés

sousformedetickets.Lesfemmesquinetravaillentpas,c'est-à-direlaplupart,etles

enfantsontaussidroitàuncertainnombredeticketsparmois.

—Bien.

J'encherchedanslabesacequej'aienbandoulière.

—Vousvoulezunsac?

—Nonmerci,jevaislemettrelà,dis-je,plaçantlepotaufonddemasacoche.

—Ceseratout?medemandelemarchand.

Jeregardediscrètementautourdemoi.Iln'yapersonneàproximité.

—Dites-luiquej'aitrouvéoùilslesgardent.

Aprèscesparolesprononcéesàvoixbasse,jem'éloignesansunregarden

arrière.Surlecheminduretour,jemesenseuphorique,jesautilleunpeusurletrottoir.

J'imaginelevisagedeCalliequandellerecevralemessage.Pourlemarchandde

confitures,cettephrasen'aguèredesens,maispourCallie,ellevoudratoutdire.Elle

enparleraàmonpèreetilsseronttouslesdeuxcontentsdecequej'aiaccompli

jusqu'ici.Ilscesserontdes'inquiéterdem'avoirconfiéunemissionqu'ilsmecroient

incapabledemeneràbien.

Maisplusjem'approchedelamaison,plusl'euphories'évanouit.Dansmon

empressementàfairemespreuvesauprèsdemonpère,àprouverquelquechoseà

Bishop,j'aioubliécequetrouverlesarmesvoulaitdire.Çasignifiequemonpère

approchedel'étapefinaledesonplan:tuerBishopetleprésidentLattimer.Jecroisà

lacausedemonpère,j'ensuisconvaincue.Maisjecommenceàcomprendrequ'ilya

unedifférenceentrelaissermourirunhommeetêtrecellequiappuiesurlagâchette.

Lasalleàmangeretlacuisinesontvidesquandjerentre,etdupouletsetrouve

dansunepoêlesurlesplaques.Laportedonnantsurlavérandaestouverte.Bishopest

installésurl'undessofasderotin,seslonguesjambesétenduessurtoutlecoussin.

—Bonsoir,dis-je.

Jeposemonsacàterreetjem'assieds,jambescroisées,surlecanapéenface

delui.

Nerveuse,jeserreetdesserrelesdoigtssurmesgenoux.Bishopporteson regardsurmoi. —Rudejournée?demande-t-il. —Plutôt. —Çaenfaitdeuxd'affilée. Je hoche la tête. Je suis aubord des larmes, sans aucune raisonvalable. Soudainjesouhaiteavecferveurquelemarchanddeconfituresaitdéjàremballéson étal,quemonmessagenesoitpasenrouteversCallie. —Jeregrettequ'onsesoitdisputéshier,finis-jepardéclarer. Jenesavaispasquec'étaitlavéritéavantquelesmotsfranchissentmeslèvres. Surpris,Bishopmegratified'unsourirespontané.C'estl'opposédusourire présidentielqu'ilaadresséàCallielejourdenotremariage.Celui-ci,c'estlevrai Bishop.Moinsdeperfection,plusdechaleur. —Maisnon,onnes'estpasdisputés.Cen'estpasunedisputetantqu'onnese faitpaslatêtependantaumoinsunesemaine. Il sourittoujours mais ses yeuxrévèlentune vraie tristesse. Je repense au regardfroidde sa mère,à sonembrassade contrainte. D'accord,Bishopdoitbien connaîtrelapeinequiaccompagneuneenfancepasséedansunemaisonoùsouffleun ventglacial. —Maisjesuisdésolédecequej'aiditàproposdetonpère,poursuit-il. — Je ne suis pas une imbécile. Je réfléchis à des solutions si les choses venaientàchangeràWestfall. Bishoprepliesesjambesetadopteunepositionassisepourmefaireface. —Jen'aijamaispensé,pasuneseuleminute,quetuétaisuneimbécile,Ivy. —Toiaussi,tuécoutestonpère,non? Bishopfixeuninstantsesmainsjointesdevantlui,puislèveànouveaulesyeux versmoi. —Parfois.Jetrouvequ'àcausedecequenoussommes lefilsduprésidentet la fille du fondateur, précise-t-il avec une grimace comique, il est d'autant plus importantqu'onpenseparnous-mêmes.Onn'estpasnosparents,Ivy.Onn'apasàêtre d'accordavectoutcequ'ilsdéfendent. —Etsijesuisd'accordavecmonpère?

Maquestionmesembleessentielle:ilestimportant,jecrois,quejeréaffirme macroyanceenlacausedemafamille. —Danscecas,parfait,conclutBishop.Tantmieuxpourtoi.Maisàmonavis, c'estfaciledecroirequeparcequenoussommesleursenfants,parcequ'ilsontces responsabilités,nousleurdevonsplusquederaison.Etc'estunpiège.Noussommes toujourslibresdechoisirquinousvoulonsêtre. —Vraiment?Moi,jen'aipaspuchoisirgrand-chose. Toute ma vie, monpère etCallie ontpris les décisions à ma place. Tout désaccorddemapartétaitconsidérécommeunetrahison.Ensuite,c'estlepèrede Bishopquiachoisiquij'épouseraisetàquelledate,déterminantdumêmecouplereste demonexistence. Bishoprépondtoutdesuiteàmonsarcasme. —Bienentendu,ilyabeaucoupdechosesquinouséchappent.(Ilagiteson annulaireetlalumièredusoirfaitbrillerl'alliancedorée.)Maisàpartirdelà,nous sommeslesseulsàdéterminerlapersonnequenousdevenons. —Etquiveux-tudevenir? Aulieud'êtremoqueuse,commejel'espérais,maquestionsonnetoutàfait normale:j'ail'airdem'intéresseràlui.Jemepenchepourmegratterlajambedans l'espoirdemasquermonembarras.Bishopm'observe. —Quelqu'und'honnête.Quelqu'unquiessaiedeprendrelabonnedécision. Quelqu'unquisuitsonproprecœur,mêmes'ildéçoitlesautres.(Ils'arrêteunmoment.) Quelqu'und'assezcourageuxpourêtretoutçaàlafois. Untypequineveutpasmentir,mariéàunefillequinepeutpasdirelavérité. S'ilexisteundieu,ilaunsensdel'humourplutôttordu! —Ettoi?medemandeBishop.QuiveutdevenirIvyWestfallLattimer? Toutça,c'estnouveaupourmoi.Leséchanges,lepartage.Quel'onm'écoute avecattention,jen'ysuispasencorehabituée.Jevoudraissoupçonnerqu'ils'agitd'un piège mais, malgré tous les avertissements de Callie, je sens bien que Bishop s'intéressevraimentàmoietàcequej'aiàdire.C'estàlafoisgrisanteteffrayant. —Jenesaispas,dis-jedoucement,lagorgeserréeàmefairemal.Jen'ai jamaisvraimenteul'occasiond'yréfléchir. —Ehbienmaintenant,tul'as,répond-ilsimplement. Commesidéciderquijeveuxêtrepouvaitsefaired'unclaquementdedoigts. Peut-êtrequepourlui,c'estpossible.Ilselèveetmetendlamain. —Siondînait?Etdemain,onpourraitsortirensemble,allers'amuserunpeu. J'acceptesamainetjelelaissem'aideràmerelever.

—L

Chapitre9

esamedi,çasertàfairelagrassematinée.J'eninformeBishopà8heuresle

lendemainmatinpendantqu'ilestoccupéàpréparerdessandwichessurle

comptoirdelacuisine.

—Lagrassematinée,c'estpourlesmauviettes,répond-il.

—Dis-moiaumoinscequ'onvafaire.Est-cequ'ilyaunesiesteauprogramme

?

Bishoprit,d'unrirechaleureux,enveloppant.

—Pasdesieste,répond-il.Maiscrois-moi,tun'auraspasenviededormir.

Danssonsacàdos,ilglisseaveclessandwichesdesgourdesd'eau,deux

pommesetquelquescookiesdumarché.

—Prête?demande-t-il.

—Autantquepossible.

J'accompagnemaréponsed'ungrandsoupirrésignéquiluiarracheunsourire.

—Tuportesbienunmaillotdebainendessous?demande-t-il,undoigtpointé

versmondébardeuretmonshort.

Jerépondsparl'affirmative,sanstenircomptedemesjouesquis'empourprent.

C'estridiculed'êtregênéeparunequestionaussitriviale.

—Parfait,alors.(Ilmetlesacsursondos.)Allons-y.

Jelesuisetnoussortonsdelamaison.Nousmarchonscôteàcôtedansl'allée

quandlaportedesvoisinss'ouvrepourlaisserpasserDylan.Nouséchangeonsun

regard,séparésparunesimplepelouse,etilmeparaîtimpolidenepasm'arrêter.

—Bonjour,Dylan,dis-je.

Bishopralentitàcôtédemoi.Dylantraverselapelousepoursedirigerversla

nôtre,lamaindéjàtendue.

—Salut,Bishop!lance-t-ild'untonjovialforcéquimemetlesnerfsenpelote.

Tutesouvienspeut-êtredemoi?Onavaitdeuxannéesd'écart,àl'école.

—Tuveuxbienmerafraîchirlamémoire?demandeBishop,quiluiserrela

main.

J'essaiedenepasmontrermasatisfactiondevoirl'enthousiasmedeDylanun

peudouché.

—DylanCox.

Derrièrelui,laportedelamaisons'ouvredenouveauetMeredithensort.Je

retiensmonsouffledèsquejel'aperçois.Bishop,lui,nousregardetouràtour.Ellea

l'oeilgaucheaubeurrenoiretboiteunpeu.JecontourneDylanpourlarejoindre.

—Çava,Meredith?Ques'est-ilpassé?

Maisjesaisdéjàcequis'estpassé.Jeserrelespoings.Lavoisinemeregarde

unbrefinstantpuisdétournelesyeux. —Oh,fait-elleavecunriresourd.Tun'imagines pas àquel pointjesuis maladroite!Jesuistombéedansl'escalierdelacave,etjemesuisprislarampeen pleindanslafigure. Dylanpassedevantmoipourvenirenserrerlesépaulesdesonépouse. —Elleyestdescendueenpleinenuitsansallumerlalumière.Vousycroyez,

vous?

—Quelleidiotejefais,renchéritMeredith,lesyeuxtoujoursbaissés. JesenslebrasnudeBishopquieffleurelemien. —Vousauriezdûnousprévenir,leurassure-t-il,onseraitvenusvousaider avecplaisir. —Onagérécepetitincidentsanssouci,répondDylan. Pendant un instant, nous restons tous face à face, gagnés par le malaise. J'aimeraisqueMeredithmefasseunsigne,qu'ellemedemanded'intervenir,maiselle gardelevisagedétournéafindefuirnosregards. —Ehbien,c'étaitunplaisirdevousrencontrer,déclareBishopd'unevoixsans

timbre.

—Pareilpournous,répondDylan. IlparaîtencoreirritéqueBishopnesesouviennepasdelui,etj'espèrequ'ilne s'enprendrapasàMeredithpardépit. Bishopetmoinousdirigeonsensilencejusqu'aunorddelaville,oùlaroute principalesetransformeenunchemingravillonné.Lesoleilestdéjàhautdanslecielet jesenslatranspirationruisselerlelongdemanuque.Nousnesommesqu'enjuinetil faitdéjàsihumidequ'oncroiraitrespireràtraversunchiffonmouillé.C'estsansdoute lasensationlaplusprochepossibledelanoyadesurterreferme. Bishop s'écarte du chemin pour pénétrer dans l'épais bosquet d'arbres. Je m'efforcedenepaspenserauxtiquesenlesuivantdanslesbroussailles.Jesuissurle pointdemeplaindrequandunpetitsentierapparaîtdevantnous.Lesarbresau-dessus denostêtesnousabritentunpeudusoleil.J'attendsenvainqueBishopdevantmoi abordelesujetdeMeredith,maisilrestemuet.Jefinisparmelancer:

—Tusais,c'estluiquiluiafaitça.

Ilnes'arrêtepas,neseretournepas.

—J'avaiscompris.

Sonmanquederéactionnefaitquenourrirmonirritation.

—Quandjedisaisquejen'aimaispaslesmariagesarrangés,c'estdecegenre

dechosesquejeparlais.Ilconsidèresafemmecommeunobjet.

—Quelemariagesoitarrangéounon,çaarrive.Siletypeestàlabaseun

salaud,lafaçondontilssesontretrouvésmariésnechangerien.

Jem'autoriseunsourirefugace,seulementparcequ'ilnepeutpasmevoir.

—Danstouslescas,ilfaudraitquequelqu'untrouveunmoyendel'aider.Parce

quecen'estpaslesloisdetonpèrequivontsuffire. Sions'entientàlaloi,ilestdifficilededivorcer.Unmariagenepeutêtre dissousquesi lesdeuxpartiessignentunerequêteconjointe,qui doitensuiteêtre approuvéeparleprésidentLattimer.Jen'aientenduparlerdedivorcesprononcésque par des rumeurs. Et ces séparations concernaient exclusivement des proches du président. Jepoursuissurmalancée:

— Monpetit doigt me dit que Dylanne sera pas partant pour signer une demande de divorce. (Le sentier monte à présent, et je m'arrête pour reprendre haleine.)Ilaenfintrouvésonpunching-ballpersonnel,quienplusluifaitlacuisineet coucheaveclui.Ilnevapasêtrepressédes'endébarrasser. Bishops'arrêtejustedevantmoi.Ilsemetàfouillersonsacàdos. — Onpeutéviter de faire ça maintenant? demande-t-il enme passantla

gourde.

—Defairequoi? —Sedisputer. Jeprendsunegorgéepuisjem'essuielementon. —D'aprèstescritères,onn'estpasentraindesedisputer.Onseparleencore. Avec unsourire mélancolique, Bishop secoue la tête ettend la mainpour reprendrelabouteille. —Aupointoùonenest,jeconsidéreraislesilencecommeunebénédiction. Jeluiremetslagourdedanslapaumed'ungestebrusque.Ilboitdelongues gorgées.Jeregardesapommed'Adamsedéplacerdanssoncoubronzé.J'aperçoisun filmdesueursursapeau,quiassombritlecoldesonT-shirt.Jedétournelesyeuxd'un coup.

Ilmeredonnelagourdeetrepart.Jepousseunsoupiretmarchederrièrelui,

agitantlamainpourchasserunpetitescadrondemoucheronsquivoleautourdema

tête.

—Ilyenaencorepourlongtemps?

—Pastrès,répond-il,mêmepasessoufflé.

—Tum'emmènesdansunatroceclubdelahautesociétéoùturetrouvestes

amis?Est-cequejedevraiêtreinitiéeàlasuper-poignéedemainsecrète,sansquoion

merefuseral'entrée?

Ilrit.

—Jen'aipasd'amis.Jesuislefilsduprésident,tuterappelles?Jen'aique

descourtisansflagorneurs.

—Disdonc,lesmotscompliqués!

Ilmeregardepar-dessussonépaulesansralentirlepas.

—Nefaispasminedenepascomprendre.Quelqu'unquilitAnnaKarénine

tranquille,lesoir,avantdesecoucher,maîtrisebienlesmotscompliqués. D'accord,là,ilm'aeue.Jemedemandes'ilplaisanteausujetdel'absence d'amis.Depuisnotremariage,jen'enairencontréaucun.Est-cepourcetteraisonqu'il supportequejeluidiseexactementcequejepense?Parcequepersonnenel'afait avant?Êtrel'enfantduleader,çan'encouragepaslesamitiésauthentiques.Moi,entout cas,jen'enaiconnuaucune. Aprèsencoredixminutesderandonnée,jecommenceàentendredel'eausur notredroite.Jetentedevisualiserlacartedelavilledansmatête,maisjen'aipastrop lesensdel'orientation. —Onarriveprèsdelabarrière,non? Jen'aipresquejamaisapprochélabarrièredemavie. —Oui,merépondBishopd'untondégagé.Maiscen'estpaslàqu'onva. Latensiondansmesépaulesdisparaît.Jenesaispaspourquoi,rienquel'idée delabarrièremerendanxieuse.Pourtant,cen'estpascommesic'étaitunechose vivante qui pourrait me faire du mal. Mais toute ma vie, la zone à l'intérieur a représentélasécurité,etcelleàl'extérieur,l'inconnuetl'inaccessible. —MonpèreracontequequelquetempsaprèslafondationdeWestfall,des personnesdel'extérieuronttentédes'introduirecheznous,dis-je. —C'estcequej'aientenduaussi,répondBishop.Parfois,onleslaissaitentrer, parfoisnon.Enfonctiondeleurétatdesantéetdenosstocksdevivres,jepense.Mais denosjours,çan'arrivepassouvent. —Ilyenavaitquiescaladaientcarrémentlabarrière,jecrois. Jemerappelleleshistoiresdemonpèresurdesgroupesquis'yaventuraient, malgrélesbarbelésausommet. —C'estvrai,maismaintenant,nousavonsdespatrouillesenpermanencepour nousassurerquelegrillageestenbonétat,quepersonnenechercheàcreuseren dessousouàyfaireuntrou.(Bishopseretourneversmoi.)Maisiln'yaquasimentplus d'activitéàproximitédenosjours,entoutcaspasjusteàcôté.Seulementlesexpulsés, etc'estrarequ'ilsessaientdereveniràWestfall.Ilsdoiventpréférertenterleurchance au-dehorsplutôtquedereveniricisejeterdanslesbrasdelamort. —Lesdeuxsolutionsmeparaissentaussihorriblesl'unequel'autre. Bishophausselesépaules. —Parfoisjemedisqu'ondevraitenfiniraveccettebarrière.Dansletemps, lesvillesn'étaientpasclôturées,ettoutsepassaitbien.Pourmoi,elleétaitcenséenous protéger,maisenfait,ellenousarenduspeureux. Avantque je ne puisse répondre, nous émergeons des arbres à côté de la rivière,ettoutesmespenséess'envolentalors.Cenesontpasleseauxturbulentesque j'aidéjàvues.Ici,c'estcalmeetpeuprofond.L'eausedéverse,paisible,surdeux pierresplatesàmoitiéémergées. Lesarbressepenchentau-dessusdel'eaucommes'ilscherchaientàlatoucher

deleursfeuilles.Surlesrives,depetitesfleursblanchessebalancentaugrédela brise.Nonloindelàsedresseunefalaisedegrès,cequicontribueàl'impressionqu'il s'agitd'unendroitsecretetisolé.Latranquillitéquirègneencelieuesttrèsagréable. Deboutauborddel'eau,jesensdéjàl'apaisementmegagner. —Sympa,non?meditBishopd'unevoixdouce. —C'estmagnifique,soufflé-je. —Suis-moi. Ilsedirigeversl'unedespierresplatesdansl'eau,puistraverselarivièreen quelquessecondes.Ilmefautunpeuplusdetempspourtrouvermesmarques,maisje parvienssurl'autrerivesansmouillermeschaussures. Bishoplaissesonsacàdosaubasdelafalaiseetsedébarrassedesestennis. —Laissetoutici,medit-il.Àparttonmaillotdebain. Ilportelamainàsanuqueet,d'unseulgeste,ilenlèvesonT-shirt.J'ôtemon shortpuismondébardeuravectimidité.Jeprendsletempsdeplierlesdeuxvêtements engardantbienlesyeuxsurcequejefais.Mondeux-piècesnoirestplussportifque sexy,maisjesuistoutdemêmepresquenue.Àpartmasœur,personnenem'ajamais vuedanscettetenue. Lorsquejemeretourne,Bishopalesyeuxsurmoi.Jem'efforcedefairetaire magêneetjel'examineàmontour:onpeutêtredeuxàjoueràcepetitjeu.Sontorse lisseestdorécommelerestedesoncorps,sonmaillotdebainbleufoncétombebas surseshanchesétroites. —Prête?demande-t-il. —Àquoi? Bishopsedirigeverslafalaisedegrèsetentreprenddel'escaladercommes'il s'agissaitd'uneéchelle,regardantàpeineoùilmetlesmainsetlespieds. —Prendslesmêmesappuisquemoi,meconseille-t-il. Ilneparaîtpasdutoutinquietpourmasécurité,commecertainquejem'en tireraitrèsbien.Étrangement,saconfianceeffacetouteslesquestionsquejepourrais meposer. Jem'approchedelafalaiseetjemeplaceau-dessousdelui pour entamer l'ascension,sanslequitterdesyeuxafindevoirparoùilpasse.Lesmusclesdemes épaulesmebrûlentenmontant,maisc'estunedouleuragréable.Lafalaisen'estpas hauteaupointquejemourraisforcémentencasdechute,maisjemecasseraisàcoup sûrunos,voireplusieurs J'évitedoncderegarderenbas.Jeresteconcentréesur Bishopquimonteau-dessusdemoi,lesmusclesdesondosroulantsoussapeauà chaquemouvement.Ilsedéplaceavecunegrâcenonchalante,chacundesesgestes sembledénuéd'efforts. —Onyestpresque,crie-t-ilavantdesesouleverau-dessusdelafalaise. Jeresserrelesdoigtssurunepriseetdonneuneimpulsiondesjambespour franchirlederniermètre.Bishopsepenchepourquej'attrapesonavant-bras,etàdeux

nousparvenonsàmehisserausommet.J'avaledel'airàpleinspoumons.Moncoeur batfort,latranspirationmepiquelesyeux.Jenem'étaispassentieaussivivantedepuis longtemps. —Alorsonvasauteràl'eau,jesuppose?Ouilyaunascenseurdonttum'as cachél'existence? —Pasd'ascenseur,merépondBishopensouriant. Jemedirigedel'autrecôtédelafalaisepour regarder encontrebas: une étendued'eauverte,sansremousdanslachaleurdelami-journée,s'étalesousmes yeux.Impossibled'endevinerlaprofondeur,maiselledoitêtresuffisante,carnous sommesbienàtroisétagesdehauteur.Jeretourneàl'endroitoùestrestéBishopetje luipropose:

—Onprendnotreélanetonsaute?

Ilcommenceàopinerduchef.

—Essaiedenepasréflé

Maissesconseilsnem'atteignentpasparcequejecoursdéjà.Jemelancedans

levideavecunhurlementdejoie.Jesensl'airchaudsurmapeau,l'eauquimontepour

veniràmarencontre,puisjenevoisquesesprofondeursvertes.J'yentrelespiedsles

premiers,lechocdufroidm'arracheuncri.Desbulleschatouillentmespaupières

ferméesetlesilenceaquatiquem'enveloppe.Jemelaisseplongerplusbas,plusbas,

jusqu'àcequelebesoinderespirersoittroppressant.Jedonneuncoupdepiedpour

remonteretj'émergeàtempspourvoirBishops'élanceràsontour,enunplongeonqui

arquesoncorpscommeuneflèche.Avecàpeineuneéclaboussure,ildisparaîtetne

laissequ'unpetitrondquiridelasurfacedel'eauàcôtédemoi.Ilmettellementde

tempsàremonterquejecommenceàm'inquiéter,jusqu'aumomentoùjesenssesdoigts

autourdemacheville,quim'attirentaufond.

Déséquilibrée,jeproteste,puisjeremonteetluiéclabousselafigurequandil

ressortàcôtédemoi.

Ilessuieunpeul'eaudesonvisage,lesourireauxlèvres.

—Jen'enrevienspas,quetuaiessautécommeça!dit-il.Ets'ilyavaiteudes

rochersenbas?

Jehausselesépaules,désinvolte.

—Tum'auraisavertieavant.

—Onyretourne?demandeBishop.

J'acquiesceetilnageverslarive,sesmouvementssontsûrsetpuissants.

Nousremontonsetsautonsjusqu'àcequeleboutdesdoigtsmebrûleàforcede

grimperauxrochersetquejesoisaffaméeàenavoirmalàl'estomac.Jenagevers

l'unedespierresplatesquidépassentprèsdubasdelafalaiseetjecroiselesbrassur

lasurfacechaude.Bishopmerejointetfaitdemêmedel'autrecôtédelapierre.

—Çateplaît?demande-t-il.

—C'estgénial!dis-jeavecungrandsourire.

Jeredresseunpeulatêteetjefermelesyeux,jelaisselesoleilbrûlermes

paupièrescloses.Jen'aipaseuuneviedifficile,maisiln'yavaitaucunemagie.Jen'ai

éténimaltraitéeninégligée,maismonenfancen'apaseugrand-chosedemagique.

Mêmelesdistractionscomprenaientdesleçonsàpeinedéguiséessurmonaveniretles

projetsdemonpère.Cen'estquemaintenant,horsdelaprésencedemafamille,queje

peuxlereconnaître.Cettejournéeauraétél'unedesplusinsouciantesdemonexistence.

—Quandtusouris,meditBishop,tuasunefossette.(Jesensleboutdeson

doigtm'appuyerdoucementsurlajoue.)Justelà.

J'ouvrelesyeuxetjeleregarde.Ilalescheveuxmouillésetenbataille,les

yeuxbrillants.Ilestchezluiici,enextérieur,dansl'eau.Jeregrettedem'êtremoquée

desonamourdelarivière.Ilestpeut-êtrelefilsduprésident,maissaplacenesera

jamaisàunetabledeconseilmunicipalguindé.

MonventregargouilleavecardeuretBishopéclatederire.

—Bon,jenetedemandepassituesprêteàpique-niquer!

Nousmangeonsassissurlapierreplate,lespiedsdansl'eau.Jenemesouviens

pasdeladernièrefoisoùunsimplesandwichétaitaussibon.Jesuiscontentequ'ilen

aitemportéplusd'unparpersonne,parcequej'enavaledeuxenquelquesminutes,plus

unepommeettroiscookies.

—Oùas-tuapprisàcuisiner?

Bishopregardelesrestesdenotrerepas.

—Onnepeutpasappelerçacuisiner.

—Tusaiscequejeveuxdire.C'estplussouventtoiquipréparesàmanger.

Dansnotrecommunauté,lesgarçonssepréoccupentrarementdecuisine.C'est

leboulotdelafemmedepréparerlesrepas.Biensûr,aucuneloineledit,maisc'est

unerègletacite,commepourlalessive.Bishop,lui,nonseulementcuisinesansse

plaindre,maisilestdoué.Sesplatssonttoujoursbienmeilleursquelesmiens.

—Quandj'étaispetit,onavaitunedomestique,Charlotte.Elleacceptaitqueje

resteavecellependantqu'ellecuisinait.Jepensequej'aiapprisàforcedel'observer.

Ellesentaittoujourslapâteàcookies.(Ilsouritàsesouvenir.)Jepassaislaplupartde

montempsavecelle.

Etnonpasavecsamère,jesuppose.J'aidumalàimaginerErinLattimeraux

fourneaux.Jem'allongesurleventre,àmêmelapierre,etjeposelatêtesurmesbras

repliés.Jemurmure,leslèvressurmapeau:

—Jecroisquepourlasiestedontjeparlaistoutàl'heure,c'estlemoment

idéal.

Lachaleurdusoleilestcommeunecouverturedélicieusesurmondos.Jesuis

bercéeparleglougloudel'eauetlebourdonnementdesabeillesquibutinentlesfleurs

surlarive.

—Jet'enprie,meditBishop,quis'allongesurledosàcôtédemoi,unemain

souslatête.

Je m'endors presque instantanémentetje me réveille, désorientée, lorsqu'il poselamainsurmondos,entremesomoplates.L'empreintemebrûlelapeau. —Ivy,m'appelle-t-ild'unevoixdouce.Réveille-toi.J'ouvrelesyeuxpetità petit,mesmembressontlourdsetj'ail'impressiond'êtreivredesommeil. —Jedorsdepuiscombiendetemps?dis-jed'unevoixrauque. —Unpetitmoment.Assezlongtempspourcommenceràrosir. Bishopesttoujoursallongéàcôtédemoi,maisilestmaintenantsurleflanc,la tête retenue par sa main. Depuis combiende temps m'observe-t-il dormir ? Nous sommesassezprèspourquejedistinguel'ombred'unebarbesursesjoues,ununique graindebeautéaucoind'unepommette.Nousnousdévisageonssansparler,lesilence entrenouss'alourdit,épaisetétouffantcommel'humiditédel'air.Bishopretirelamain demondos,laissantcourirsesdoigtsunesecondesurmapeau,etjefrissonne. Lachairdepouleenvahitmesbrasetmanuque.J'aidumalàrespirer,mes poumonssontcommeprisdansunétau.Ilsoulèveuneboucledemescheveuxhumides, lalaisseretomberendouceur.Illareprend,l'enrouleautourdesesdoigts.Jechuchote:

—Mercipouraujourd'hui.

Lemouvementdesamaindansmachevelurem'hypnotise,lachaleurinattendue

danssesyeuxestunedrogue,plusdoucequelesoleilsurmapeau.

—Avecplaisir,medit-ilàvoixbasse.

C'estexactementcequeCallieredoutait:quejebaisselagardeetlaisseun

Lattimers'immiscerdansmadéfense.Maisellem'aaussiditdelajouergentillefille.

Agircommeuneépousesatisfaitepouréviterqu'ilsoupçonnequejenesuispasdutout

inoffensive.Peut-êtrequ'avecunautre,ungarçonquin'auraitpassesyeuxvertspensifs

etcecalmeimperturbable,jen'auraisaucunmalàjouercerôle.MaispasavecBishop.

J'ignorecommentlelaissermetouchersansapprécierlachaleurdesamain.

Chapitre10

onpèren'aimepasbeaucouplessurprises.Quandjelevoiss'avancerversmoi

surletrottoir,Calliedanssonsillage,jepeuxenconclurequej'aitrèsbienoutrès

malagi.Jem'arrêtenet,mabesaceheurtemahanche,etj'attendsqu'ils'approche.

Jenel'aipasvudepuislemariage,etsiquelqu'unassistaitàlascène,iltrouveraitma

réactionétrange,alorsjemeforceàsourire.Saprésenceestunsoulagement,mais

aussiunpoids.Mêmes'ilm'amanqué,jen'aiaucuneenviedem'entendrerappelerce

qu'ilveutquejefasse.

—Bonjour,papa.Qu'est-cequetufaislà?

—Unpèren'a-t-ilpasledroitderendrevisiteàsafillepréférée?

Callieluidonneunepetitetapesurlebrasetlanced'untonamusé:

—Disdonc,jesuisjustelà!

Monpèrenoussouritàtouteslesdeuxetjecomprendsquecedialogueforcé

estunecomédiejouéepourlesyeuxetlesoreillesquitraîneraient.Çam'attristeque

nousdevionsfairesemblantd'êtreàl'aisedevantlesautres.

M

Jeconsensàuneembrassadeetunbaiserrapidesurmajoue.

—Onvateraccompagnercheztoi,meditmonpère.

—D'accord.

Jemènelamarcheetilsseplacentdechaquecôtédemoi,commelejourdu

mariage.Jesuisencadrée.Dèsquenousavonsquittélesruesunpeufréquentées,près

dutribunal,Calliesouffle,fébrile:

—Nousavonseutonmessage.

Noussommesmaintenantsuruntrottoirdésert.Monpèrem'entourel'épauledu

brasetmelaserrebrièvement.

—Bontravail,Ivy,dit-ilavantderetirersamain.Oùsont-elles,exactement?

—Dansunepièceausous-soldutribunal.Laportes'ouvreavecundigicode,

puisàl'intérieur,ilyaunechambreforte.

—Combien?

Jesecouelatête.

—Jen'aipaspuregarderdeprès.Jediraisplusieurscentaines.Dedifférents

types.Armesdepoing,fusils,carabines.

—Ilvanousfalloirlescodes,déclareCallie.Savoiroùsontlesarmes,çane

noussertàriensanslescodes.

—Ilsneleslaissentpastraîneràportéedetoutlemonde,luirépliqué-jed'un

tonsec.

Jemesensirritéesansvéritableraison.Jemedoutaisqu'unefoislesarmes

localisées,l'étapesuivanteseraitdetrouverlescodes.Cen'estpasunesurprise.

—Jelesaisbien,répondCallie.Voilàpourquoituvasdevoirtrouveroùils

sont.Ettun'aspasbeaucoupdetemps.Lestroismoisfilentàtoutevitesse.

—Jepossèdelecoded'entréedelamaisonduprésident.Bishopmel'adonné.

Levisagedemonpères'éclaireetlafiertémefaitunpeurougir.

—Jepeuxm'enservirpourentreretchercherlescodesd'accèsàl'entrepôtdes

armesetàlachambreforte.

—Unefoisqu'onconnaîtralescodes,onseraprèsdelancerlaphasefinaledu

plan,affirmemonpère.

Ils'arrête,Callieetmoil'imitons.Larueesttrèscalme.Auloin,j'entendsdes

riresd'enfants.Jeracleletrottoirduboutdemachaussure.

—Tuveuxdire,laphaseoùoncommenceàtuerdesgens?

Ducoindel’œiljevoisCallielancerunregardpréoccupéàmonpère,les

sourcilsunpeuhaussés.Maisquandelleparle,c'estàmoiqu'elles'adresse:

—Tulesaisdepuisledébut,Ivy,cequeçaimplique.Onnegagnepasde révolutionsanssacrifice. J'esquisseunpasverselle. —Mercipourlaleçon,Callie.Desuite,toutestbeaucoupplusclair. Callieaunmouvementderecul commesi jel'avaisfrappée.Avantqu'elle puisseréagir,monpèrepasseundoigtsousmonmentonetmetournelevisagepourme pousseràleregarderdroitdanssesyeuxbruns.Lesmêmesqu'ilatransmisàCallie. Desyeuxsisombresqu'onnepeutjamaisbiendevinercequisepassederrière. —Oui,Ivy,la phase oùoncommence à tuer des gens,confirme-t-il.Tout commetamèreaététuée.Toutcommeilsneluiontmontréaucunecompassion. Lacolèresediffusedansmoncorps,siautomatiquequandj'entendslenomde mamèrequejemedemandesijel'éprouveencorevraiment,ous'ils'agitd'unsimple réflexe.

—Lattimerm'aditqu'illaconnaissait,c'estvrai?Monpères'arrête,affiche uneexpressionindifférente. —Sansdoute.IlsontpasséleurenfanceàEastglentouslesdeux,doncleurs cheminsontdûsecroiseràunmomentouàunautre. —Maisilavaitl'airde —Quelleimportance?m'interromptmonpère.Çanechangerienauxfaits.Et tuconnaistamission.Tousceuxquimeurentdansuneguerrenesontpascoupables, poursuit-ild'unevoixdouce,maisferme.Parfois,ilssontsimplementdumauvaiscôté. (Ilmedonneunepetitechiquenaudesurlementon.)Tucomprends? —Oui. Etlepire,c'estquejecomprends.Ilsonttouslesdeuxraison.Maisc'estfacile deparler decequi estjustequandles sacrifices àconsentir pour unecausesont abstraits Lefilsd'unprésident,uninconnudistant,unsymbole.Pourmoiaussi,avant, c'étaitfacile.Maismaintenant,jeconnaislacouleurdesyeuxdeBishopàlalumièredu

soleil,lafaçondontsescheveuxsonthérisséslematinavantladouche,lachaleurdesa

mainsurmondos.

Monpèresourit.

—Trouvelescodes,Ivy.

Cen'estpasunedemande.

Calliemepresselamain.

—Oncomptesurtoi.

Auretour,jeravaleunepointededéceptionenconstatantqueBishopn'estpas affalédanslecanapé,seslonguesjambessurlatablebasse.Niàlacuisineentrain d'improviserquelquechosepourledîner.Déjà,j'ignorecommentdéfinircequenous sommesl'unpourl'autre.Sûrementpasmarietfemme,mêmesic'estvraisurlepapier, etpasvraimentamisnonplus.Quellequesoitnotrerelation,çaneferaquerendreles chosesplusdifficilesàl'arrivée,parcequejesuisincapabledejouerunrôleaveclui. Pourlemeilleuroupourlepire,messentimentsenversBishopsontréels,qu'ils'agisse decolère,defrustrationoudetoutautrechoseencore.JenesuispascommeCallie.Je nepeuxpasfondertoutemaviesurunmensonge,mêmetemporaire.Doncc'estsans doutemieuxqueBishopdormedanslesalon,protégéparlemurquinoussépare. Jelaissemabesaceauboutducanapéetj'entredanslachambre.J'aimalau couetàl'épaulegauchedepuisl'ascensiondelafalaiseàlarivièreetjememasseles muscles.Jefaisvolermeschaussuresetl'unedesdeuxdisparaîtsouslelit,derrièrele cache-sommier.Jemepenchepourlarattraper,maismamainrencontreunobjetdur. Agacée,jememetsàquatrepattespoursouleverletissuetregardersouslelit.Jetire machaussureetjelametsdecôté.Prèsdelàoùelleaatterrisetrouveungrandalbum photo.Ilaunecouverturedecuirrougebrillantornéed'unefeuilledoréesurledos. Jem'assiedsparterre,contrelelit,etjeposelelourdalbumsurmesgenoux. Quand je l'ouvre, les pages craquentunpeupour se décoller. Les premières sont consacréesàdesarticlesdejournauxdatantdudébutdelaguerre.Lescoupuressont jauniesparletemps.Touscesévénements,jelesconnaisparmonpère:lesbombes qui sonttombées d'abordsur lacôteEstdes États-Unis,puis lacôteOuest,notre réplique,encoredesbombes,icietsurnosalliés,lafutilitédelaguerreetdeson escaladeperpétuelle,commeunjeudedéfisentreenfants,leplusmortelaumonde. Maislesarticless'interrompentavantlafindelaguerre,toutsimplementparcequela destructionaététropimportante.Il n'yavaitpluspersonnepourrelaterleconflit. Chacunétaittropoccupéàtenterd'ysurvivre,etlaplupartn'ysontpasparvenus.Les quelquessurvivantsontensuitesubil'hivernucléaireetleursrangsontétédéciméspar lamaladieetl'expositionauxradiations.Enfait,c'estunmiraclequ'ilyaiteudes survivants. Aprèslesarticles,jetrouvedevieillesphotos,accompagnéesdelégendesà

l'encrefanée.Certaines,jelesconnais,j'enaivudesreproductionsdansdeslivres:le

montRushmore,leGrandCanyon.Maisd'autres,jelesdécouvre.Lesséquoiasde

Californie.Uneauroreboréale.LaGrandeBarrièredecorail.Jepasselesdoigtssur

lesimages,j'essaied'imaginerunmondeassezgrandpourcontenirtouscestrésors.

—Alors,lanceBishopdepuislaporte,tuastrouvéquelquechosed'intéressant

?

Jesursaute.L'albumglissedemesgenouxettombeàterre. —Oh,c'estpasvrai!Tum'asfaitunedecespeurs.(Impossibledeluicacher cequej'étaisentraindefaire.)Jesuisdésolée.Jenecherchaispasà Maisilsecontentedesourireetvients'asseoiràcôtédemoi. —Pasdesouci,Ivy.Tupeuxregarder.C'étaitàmongrand-père.Ilacommencé aprèslaguerrepourqu'onn'oubliepascommentétaitlemondeavantnous.Jel'ai complétéaufildesannées. Iltendlebraspar-dessusmesjambespourreposerl'albumsurmesgenoux.Je passe à la page suivante, couverte de photos et de cartes postales aux bords déchiquetés:cesonttoutesdesimagesdel'océan.Mêmechosesurlapagesuivante.Et encorelasuivante.JeregardeBishop,quiatoujourslesyeuxrivéssurl'album. —Toi,tuveuxfranchirlabarrière,dis-jedoucement.C'estça? Ilhochedoucementlatête. —Jeveuxvoirl'océan. Jemesouviensalorsdenotreconversationsurlecanapélanuitoùtousles deuxnousn'arrivionspasàdormir. —Alorsc'estàçaquetuasrenoncéenm'épousant.Cen'estpasvraimentune question,carl'expressiontristequ'ilaffichemel'adéjàconfirmé. —Cen'estpasgrave.Peut-êtrequedansquelquesannées,quisait,j'arriveraià teconvaincredepartiravecmoipourunelonguerandonnée. —Mais (Duboutdudoigt,jetracelescontoursd'unrivage.)Cesontles côtes qui ontété les plus touchées par les tirs. Est-ce que ce seraitsûr ? Même maintenant? Bishophausselesépaules. —Peut-êtrepas.Sansdoutepas.(Sonexpressionsedurcit.)Maisjenecrois pasquecesoitbonpournousderesterisolésainsi.Quisaitcequ'ilyaau-dehors?On pourraittrouverd'autresêtreshumains.Dessociétésentièrescommelanôtre.Etmême sionn'entrouvaitpas,jepourraisentendrelesvaguessurlaplage.(Ilmesouritd'un airtriste.)Rienquepourça,labaladevaudraitsansdoutelapeine. Jedévisagecegarçonenfermédanslesterresquirêvedemer.Avantlaguerre, ç'auraitétéunrêvefacilementaccessible.Maisàprésent,notreconnaissancedumonde estlimitéeàcettepetiteparcelle,oùlasécuritépeutêtrecomptabiliséeenkilomètres carrés. Rêver de l'océan, c'est une forme de courage que la plupart des gens n'approcherontjamais.C'estcommevouloirattraperlesétoiles.

Jeluidonneunlégercoupd'épaule.

—Mongrand-pèreavaitvul'océan,avantlaguerre.LePacifique.Ilaracontéà

monpèrequec'étaitfroid,bruyantetmagnifique.L'eauétaitsisaléequ'onenavaitles

yeuxquibrûlent.(Jeregardel'album.)Tucroisqu'onl'abousillé?

—Sansdoute,soupireBishop.Onabousillétoutlereste.Maisj'aimerais

quandmêmem'enassurer.

Jen'aijamaisbeaucouppenséàfranchirlabarrière.Monmondeatoujoursété

confinéauxlimitesétabliesparmonpère.MaislesparolesdeBishopmepoussentà

imaginercequeceseraitdepartir,toutsimplement,deplongerdansl'inconnu.Libérée

descontraintes.Libéréedesjugements.Unmondenouveauquis'ouvriraitàmoietdans

lequeljepourraisêtrequijeveux.

—Qu'est-cequiteretenaitd'yaller?Avantlemariage.Ilgardelesilenceun

moment.

—Monpèreaenvoyédesgroupesdereconnaissance.Tulesavais?

—Non.

Etjedoutequemonpèresoitaucourant.Jen'enaijamaisentenduparler.La

nouvellemesurprend:leprésidentLattimernemesemblepasêtreletypedeleader

quisesouciebeaucoupdecequisepasseendehorsdesesfrontières.

—C'estrestéassezsecret,reprendBishop.Ilaenvoyéungroupedetrois

volontairesquandj'avaisdixans.Puisunautreilyaquelquesannées.

—Ilsontdécouvertquelquechose?

—Non.Seulunhommeestrevenu.Ilsavaientàpeineparcouruunetrentainede

kilomètresqu'ilsontétéattaquésetdélestésdeleursarmesetdeleursprovisions.Le

typequiaréussiàrentreràWestfallestmortquelquesjoursplustarddessuitesdeses

blessures.(Ilmejetteunrapidecoupd'œil.)C'estsansdoutepourçaquejenesuispas

parti.Lapeur.

Jecontemplesonprofil,l'arrêtebiendessinéedesamâchoire.Jemerappelle

sonaisancedanslesboisetdansl'eau.Sesparolessurlefaitdesuivresoncœur.

—Jenecroispasquetuétaiseffrayédepartir,dis-je.Jepensequetuavais

plutôtpeurdequitterWestfall.

—Cen'estpaslamêmechose?demande-t-ilavecunsourireencoin.

—Non,dis-je,sûredemoi.Tun'aspaspeurdecequ'ilyaàl'extérieur,maistu

neveuxpasdécevoirtonpère.

MêmesiBishopnerépondrien,l'expressionsombredesesyeuxletrahit.

—Unjour,tuserasprésident.Tuvoudraisvraimentyrenoncer?

Difficiled'imaginerquelqu'unrefusercepostealorsquemonproprepèresebat

tantpourl'obtenir.

Bishopémetunrireétouffé.

—Jenesuispasfaitpourêtreprésident.Jelesaisdepuistoutpetit.Maismon

pèrenelevoitpas,ourefusedelevoir.

—Jetrouvequetuferaisunbondirigeant. Jesuissérieuse.Àmonavis,ilseraitplusenclinàrechercherl'équilibreentre les besoins du groupe et les désirs individuels. Bishop n'a jamais condamné ouvertementlespratiquesdesonpère,maispourautant,jenepeuxpasl'imaginer perpétuerlesmariagesarrangés,niobligerdesfemmesàresterencouple. —Oh,non,répond-il.Jepréféreraisdécouvrircequisetrouvedel'autrecôté delabarrièreplutôtqueprotégercequ'ilyaàl'intérieur.Jen'aipasassezd'intérêt pourlepouvoir. L'exactopposédesonproprepère.Etdumien — C'est exactement pour ça que tu serais bon. Parce que le pouvoir ne t'intéressepas. —Peut-être. Iln'apasl'airconvaincu. —Est-cequetugouverneraiscommetonpère? Mesyeuxsontdenouveausurl'album.JesaisdéjàqueBishopn'aimepasque lesdécisionssoientprisesànotreplace,maisjeneluiaijamaisposélaquestionde manièredirecte.Ilhésite. —Non,répond-il enfin,cequi faitbondir moncœur dans mapoitrine.Je trouvequemonpèresedébrouillebienpournousmaintenirenvie.Àsafaçon,ilest bienintentionné.(Ilpousseunsoupiretsepasseunemaindanslescheveux.)Maisdans lefaitd'êtrehumain,ilyaaussiprendresespropresdécisions,disposerd'unecertaine liberté.Jecroisquemonpèrel'aoublié. —Tuvois?dis-jed'unevoixdouce.Tuseraisunbonprésident. Bishopsouritetsecouelatête. —Quandmême,jepréféreraisexplorerplutôtquegouverner. Ilreprendl'album,qu'ilglissedenouveausouslelit. —Ondîne?propose-t-il. —Jetesuis. Je m'appuie sur les mains pour me relever. J'attrape un élastique sur la commodeetlorsquejelèvelesbraspourmefaireunequeue-de-cheval,jegrimaceà causedemonépaule. —Unproblème? —Justeunpeucourbaturée,aprèstoutecetteescalade. —Attends,dit-il,lamaintendue.Jevaistelesattacher.Danslemiroirplacé au-dessusdelacommode,jelanceunregardsurprisàBishop. —Tusaiscoifferlescheveuxlongs? —Jepeuxessayer,répond-il,espiègle. Desdeuxmains,ilrassemblemonépaissechevelureetmefaitrireenessayant àlafoisdelatirerenarrièreetdelarelever.Enfin,ilparvientàfaireplusieurstours d'élastique,mêmesicen'estpasdugrandart.

—Etvoilà!dit-il. Ilposelesmainssurmesépaulesetsesyeuxrencontrentlesmiensdansle miroir.Jevoissespoucesmonteretdescendrelelongdemoncou,lentsetdoux.Je sensunechaleursourdredansmonventreetserépandretoutautour.Elleatteintmes orteils,mesdoigts,mesjouesquis'enflamment.Jelasenspartout. —Çaira?demande-t-ildoucement. —Oui,dis-jed'unevoixunpeurauque.C'estbien. Soussesdoigts,mapeaubrûle,commemarquéeauferrouge.Danslemiroir, sesyeuxsonttoujoursrivésauxmiens,commes'ilattendaitquelquechose.Unsignal que j'ai trop peur de lui donner. Il relève les mains et se détache de moi avant d'annoncer:

—Jevaispréparerlerepas.

—Trèsbien,j'arrivetoutdesuite.

UnefoisBishopparti,jemedirigeverslelit,lesjambestremblantes,etje

m'affaissedoucement.J'appuieavecforcelespaumessurmespaupièresfermées.Je

sensencorelepoidsdesmainsdeBishopsurmesépaules,lesouvenirdesespouces

surmanuque.Jemeforceàmerappelercequesonpèreafait.Cequ'ilfaitencore.

MaislecontactdeBishopestdoux,sesintentionsbonnes.J'aibeauchercher,jene

trouvepasdesangsursesmains.

Chapitre11

rouver le bonmomentpour poser des questions à Victoria, c'estunartque je

perfectionneencore.Ellen'estniméchantenivindicative,maisellepeutsemontrer

sèchequandelleestpréoccupéeouestimequ'onluifaitperdresontemps.Çaneme

dérangepastrop,carCallieestpareille.Engénéral,j'arriveànepasleprendrede

façonpersonnelle.

Noussommesentraindedéjeunerenvitessedanslapetitecantinedutribunal

quandjepensebénéficierd'uneouverture.Jegrignoteunsandwichàladindeetau

fromageunpeurassispendantqueVictoriaengloutitunesaladeaupoulet.Soncasse-

croûteal'airplusappétissantquelemien. —Aufait,Davidtravailleicidepuislongtemps? Victoriaesquisseungested'indifférence. —Jenesaispasexactement.Ilestlàdepuisaumoinsaussilongtempsquemoi. Jeretireunpetitboutdedindesanslemanger. —Tucroisqu'iltrouveçaétrange,deporterunearme,toutça? —Toutça?faitVictoria,haussantlessourcils. —Jeveuxdire,laplupartdes habitants sontmal àl'aiseavecles armes, sachantqu'iln'yenapasbeaucoup. Victoriareprendunpeudesaladeavantderépondre:

T

—Ilmeparaîtàl'aise,àmoi.

Jeris,d'unrirequej'espèrenormal,etnond'uncaquètementaffolé.

—Oui,c'estvrai.(Iln'yarienàtirerdemonsandwich,quejeremballedans

sonpapier.)C'estsonarmepersonnelle,ouillaprendici?

Jesuissûrequ'ellepeutvoirmoncœurbattreàtoutrompreàtraversmonT-

shirt.

—Illaprendici,questiondesécurité. Victoriaabeaurépondreàmesquestionssanshésiter,ellemesuitduregard avecattention. —Ahbon,ilsenonttoutunstockcachéquelquepart? Encoreunefois,lerirequisortdemabouchen'estpastoutàfaitlemien. —Pourquoitantdecuriosité?s'étonnemoninterlocutrice,quivientdeposer safourchette.J'ignoraisquetut'intéressaisauxarmes. Jesecouelatête. —Non,non.Enfin,jeveuxdire,peut-êtreunpeu.J'ailudeslivresoùilyen avait,maisjen'enavaisjamaisvuavant.Tusais lefruitdéfendu,toutça. Maréponsedoitlarassurer,carellereprendsafourchetteetpiqueavecun morceaudepoulet.

—Tun'espaslaseule.Lamoitiédeshommesquitravaillenticidemandenttout letempsàDaviddelaleurprêterunmoment,fait-elleavecunemoueméprisante.Je pourraisfaireuneblaguesurlefaitdecompenser,maistuestropjeunedoncjevais éviter.(Jeris,etcettefoiscen'estpasforcé.)MaisDavidfaitattentionàsonarme,ce quiestnormal.Iln'yaquequelquespersonnesàquionenconfie.EtRay Jenecrois pasquetul'aiesrencontrépourl'instant? Jefaisunsignenégatifdelatête. —Sonmétier,depuistoujoursdemémoired'homme,c'estdegarderlesarmes ensécuritéetdelesmettreentredebonnesmains. Raydoitêtrel'hommed'uncertainâgequej'aivudanslasalledesarmesavec

David.

—Doncsijecomprendsbien,RayetDavidnevontpasdesitôtm'emmenerà

unentraînementautir?Victoriasourit.

—Çam'étonnerait.Sivraimentlesujett'intéresse,lapersonneàquienparler,

c'esttonbeau-père,medit-elleenmedésignantdesafourchette.C'estRayquiest

responsabledesarmes,maisc'estleprésidentLattimerquiestresponsabledeRay.

L'estomacsoudainnoué,jeréponds:

—Bonneidée.Jeluidemanderaipeut-être. Àpartirdelà,jenesaispastropcommentfaire.Jenevoispascomment obtenirlecodedeDavidoudeRaysansmetrahiretjen'aiaucuneidéedel'endroitoù ilspeuventgarderlescodesdanslepalaisdejustice.Nimêmesic'estlàqu'ilsles gardent.MaisVictoriaasansdouteraison.Lapersonnequidétientcetteinformation, c'estsanscontestemonbeau-père.Jerepenseàsongrandbureaudenoyer.Jesuissûre qu'ilcontientdestasdesecrets. —Prête?medemandeVictoria. Déjà,elleestdebout,sonassiettevideàlamain. —Allons-y. Jemelèveàmontouretjejettemonsandwichàlapoubelle. —Onlesexpulsecetaprès-midi,déclareVictoriaalorsquenousquittonsla cantine.Ilfauttoutpréparer. Jeralentislepas.Çamerappellequandj'étaispetiteetquejenevoulaispas allerlàoùm'emmenaitmonpère.Jetraînaisdespiedsjusqu'àcequeCallieetlui doiventmetirerparlesmains. —Qu'ya-t-il?medemandeVictoriapar-dessussonépaule,l'airagacé. Jemeforceàaccélérerlepas. —Onseralàquandilsserontexpulsés? —Non,merépondVictoria. Jepousseunsoupirdesoulagement.Jesaiscequ'afaitMarkLaird,maisjen'ai paspour autantenvied'assister àsapunition,del'écouter supplier d'êtreépargné, demanderunpardonqu'ilneméritepasetqu'ilnerecevrasûrementpas.

—Ilyenacombien? —Aujourd'hui,trois.Tousdeshommes. —C'estsouventça?Leurnombre,jeveuxdire? LeprésidentLattimernerévèlejamaisl'identitédesindividusexpulsés.Bien sûr,desrumeurscourentchaquefoisaumarché,etj'aiàplusieursreprisesentendumon pèreendiscuteraveclesvoisins,maisaucunelisteofficiellen'estjamaisdiffusée. L’objectifestsansdouted'entretenir chezleshabitantslapeur d'êtremisdehors:

connaîtrelenombreexactd'habitantsexpulsésetleursnomspourraitnousamenerà

nousposerdesquestionsetàremettreencauselesystème.

—C'estvariable,répondVictoria.(Nousmontonslesescaliersetnousnous

écartons pour laisser passer le flotde personnes qui se rendentà la cantine.) La procédurealieuunefoisparmois,etbiensouvent,iln'yapersonneàmettredehors. Lemaximumdontjemesouvienne,c'estcinqàlafois,maiscen'estpascourant.C'était unmauvaishiver.(Ellemejetteuncoupd'œil.)Engénéral,cesonttousdeshommes, maisilyadesexceptions. —EtleprésidentLattimer,ilvient? —Non.

marmonné-je dans ma barbe. Il ne va quand même pas

s'approchertropprèsdelàoùsefaitlesaleboulot. Victorias'arrêtenetetjemanquedelapercuter. —Faisattention,Ivy,m'avertit-elle,l'airplusinquietquecourroucé.Tufais partiedesafamillemaintenant,maisilyaencoredeslimitesànepasfranchir. Aussitôt,magorges'assèche.Jeparviensàfaireunpetitsignedetêtepour montrerquej'aicompris.JenepensepasqueleprésidentLattimersevengeraitsur moi.Ceneseraitpasbonpoursonimagedepunirsatoutenouvellebelle-fille.Surtout aprèslediscoursqu'ilm'aservisurlavaleurqu'ilaccordeàmonopinionetvulafaçon dontilessaietoujoursdeparaîtrebienveillant.Ilseraitplutôtdugenreàs'enprendreà mesproches:Callie,monpère.Leurchâtimentmeseraitencoreplusdouloureuxquesi c'étaitmoiquisubissaislacolèreduprésident.Commelorsqu'ilafaittuermamère pouratteindremonpère. Victoriafaithalteàsonbureaupourprendreuneliassededossiers,puisnous retournons ausous-sol.Des jours commecelui-ci,j'aimerais bienpouvoir prendre l'ascenseur,maisc'estconsidérécommeuneutilisationsuperfluedel'électricité.Je descendslesmarchesdeuxàdeuxpoursuivrelerythmed'enferdeVictoria. —Est-cequ'onleurdonnequelquechose?Avantdelesmettredehors?

— Bien sûr

—Commeuncadeausouvenir?ironiseVictoriaavecunriresansjoie.

—Non,biensûrquenon.Pasuncadeau,maispeut-êtredel'eau?Ouunecarte

?

Àl'instantoùjeposelaquestion,jeconnaisdéjàlaréponse. — Non, répond ma responsable, qui ouvre la porte dusous-sol d'ungeste

énergiqueetmelatientpourquejepassedevantelle.Detoutefaçon,unecarte,çane

seraitqu'unesuppositiondenotrepart.Nousnonplus,nousn'avonsaucuneidéedece

qu'ilyaau-dehors.(Elledésignelecouloiroùsetrouvelasalledesarmes.)Parici.

Jeparviensàpasserlaporteferméedelasalleoùsontentreposéeslesarmes

sanslaregarder,mêmesicen'estpasl'enviequim'enmanque.Noustournonsencoreà

droiteettrouvonsauboutducouloirtroishommesmenottés.Davidetunautregardese

tiennentappuyéscontrelemur.Dèsqu'ilnousvoitarriver,Davidseredresseetnous

salue:

—Salut,Victoria.MadameLattimer,bonjour.

Jelecorrige:

—Ivy. Àl'expressionsursonvisage,jedevinequ'ilpourragelerenenferavantqu'il parvienneàm'appelerautrementqueM me Lattimer. —Bonjour,lanceVictoria.Toutsepasseselonleprotocole? Elleparled'unevoixfroide,professionnelle,ellen'accordepasunregardaux prisonniers. —Oui,répondDavid.Onn'attendaitplusquevospapierspourpouvoirles fairesortir. —Désoléepournotrepetitretard. —Pasdesouci,larassureDavidavecungesteversleshommes.Ilsn'allaient pass'échapper.Maisunepetitetrottenousattend.Plustôtonpartira,mieuxcesera. —Absolument,acquiesceVictoria,quiouvrelepremierdossier.Tuconnaisla

routine.

EllepasseunstyloàDavidettientledossieràplatpourqu'ilpuisseysigner lespapiers.Jenefaisplustropattentionàeuxetjemetourneverslesprisonniers. Le plus vieux d'entre eux, bedonnant et les yeux baissés, doit avoir la cinquantaine.Sonfrontesthumidedesueur,sachemisetachéed'auréoles.Àcôtédelui setientunhommedepetitetailleauxmembresnoueux,quimerappelleunrongeur:

yeux, nezetbouche rassemblés aumilieuduvisage etdes incisives pointues qui ressortentsursalèvreinférieure.Luinetranspirepas,maisilalesoufflesaccadé. D'oùjesuis,j'entendssarespirationlaborieuse.LedernierestMarkLaird.Jeluijette uncoupd'œiletilm'adresseunsouriretristeettimide,ilal'attituded'unhomme condamnéparerreurquiserésignevaillammentàsonsort.Maislalueurruséeet calculatricedanssesyeuxbleusletrahit.Déjà,ilévaluelasituation,essaiedetrouver ce qui pourra être utilisé à son avantage. Visiblement, il en a fini avec les supplications.Jeneveuxpasleregarderdavantage.Sesyeuxsurmoimedonnentla chairdepoule.J'entendslapetitefillequ'ilavioléepleurerdansmatête.Pourtant,si jedétourneleregard,ilsauraqu'ilmefaitpeur.Etceseraitpirequedecontinueràle fixer.

—Toutestprêt,annonceDavidderrièremoi.

Le deuxième garde, qui étaitresté tranquillementappuyé contre le mur, se redresse.Onpenseraitqu'ilpourraityavoirplusdesolennitédanscescirconstances, quelquechosedeplussymboliquepourmarquercemoment,maisDavidsecontentede contournerlescondamnésetd'ouvrirlaportedevanteux.Celle-cidonnedirectement surl'extérieur,etlalumièrecruedujournousfaittousclignerdesyeux.Jemetsma mainenvisière. —Allez,ordonneDavidd'untonbourruauplusâgédesprisonniers.Bouge. L'hommehésiteuninstantavantd'avancerd'unpastraînantpoursuivreDavid ausoleil.Lesdeuxautresn'ontd'autrechoixquedel'imiter,carilssonttousenchaînés ensemble.Ledeuxièmegardefermelamarche,laporteclaqueavecunsonmétallique creuxderrièrelui.Jebaisselamain.Despointslumineuxdansentencoredevantmes yeux,lecouloirestplongédansunsilenceirréel.J'ail'impressiond'entendreencore leschaînesdeshommesquis'entrechoquentdehors,maisjesaisquec'estuneffetde monimagination. Victoriaseplaceàcôtédemoi,ellefixelaporte. —Voilà,c'esttout,conclut-elle.Maintenantonretournebosser. —O.K.,dis-jed'unevoixéteintemaisferme. Pourcequej'ensais,jeviensdevoirtroishommesmourir.Cen'étaitpasaussi difficilequeçaauraitdûl'être.

JelongeleparcpourrentrerchezmoilorsqueCalliesurgitdederrièreunarbre etmesaisitlebras.Jenesuispasvraimentsurprise,maisjemedégagequandmême. —Qu'est-cequevousavez,papaettoi,depuisquelquetemps?Toujoursà rôderdanslesparages —Ducalme,merépond-elle.Papanesaitmêmepasquejesuislà. —Etalors,pourquoitueslà? —Jet'aitrouvéeunpeudrôle,l'autrejour,m'expliqueCallie,quisemetà marcheràcôtédemoi.Jevoulaism'assurerquetoutallaitbien. Sadéclarationmelaisseplutôtsceptique.Depuistoutescesannées,Calliea tenubeaucoupderôles:confidente,professeur,tortionnaire Maismèrenourricièrea rarementfigurésurlaliste. —Qu'est-cequetuveuxvraiment? — Oh, là, là, tu es mal lunée aujourd'hui ! s'exclame-t-elle, sans doute contrariéequejem'engagesurunterrainquiestlesien. Jem'arrêteetjeladévisage,lesbrascroisés. —Trèsbien,concèdeCallieenprenantlamêmeposequemoi.Jeveuxsavoir cequisepasseentreBishopLattimerettoi. —Maisencore? Jefaiscommesimonpoulsn'avaitpasaccéléréàsesparoles,commesimes

paumesn'étaientpassoudainmoites. —L'autrejour,tun'étaispascommed'habitude,faitCallieenhaussantles épaules.Réticente,peut-être. —Tuveuxdirequej'aidesscrupulesàtuerquelqu'un?Excuse-moidenepas sauterdejoieàcetteperspective Montonagacén'échappepasàmasœur,quis'approcheencore. —Disdonc,Ivy,ilvafalloirgrandirunpeu.Tupensaisfranchementqu'ily auraitquelquechosedefacilelà-dedans?(Savoixsècheetglacialemefaitl'effet d'uneclaque.)Toutcequivautlapeinequ'onsebatte quivautlapeinequ'onle possède C'estdifficile.Dansuneguerre,ilyauratoujoursdesvictimes. Elle étudie un long moment mon expression. J'essaie de ne rien laisser transparaître,mais,commedepuisnotreenfance,elledevineenuninstantcequeje pense.Ellepointesurmoiundoigtaccusateuretarrêtesongestequelquesmillimètres avantdemeleplanteraumilieudelapoitrine. —Tu Tul'aimesbien? Horreuretdégoûtpercentdanssavoix,commesijevenaisdemangerune poignéedeversoudemeréveillerdansuneflaquedevomi. Jedétourneleregard,jem'efforcedecalmerlesbattementsdemoncœur.Une doucebriseremuelefeuillagedesarbresau-dessusdenostêtesetmefaittomberdans lesyeuxuneboucledecheveux,quejerepousseavecimpatience. —Jen'aipasbesoindebienaimerquelqu'unpournepastrouvernormaldele

tuer.

—Tusaiscommesamortestimportantepournotreréussite,siffleCallie.Si sonpère meurt, c'estBishop qui prend sa suite. Rienne change. Ils doiventêtre éliminéstouslesdeux.Tulesais! —Iln'estpascommesonpère.Il —Jem'enfiche,mecoupeCallied'untonglacial.Jem'enfiche,decommentil est.Ettoiaussi,çadevraitt'êtreégal.C'estégoïsted'yaccorderdel'importance.Tu vasfairepassertessentimentsettesenviesavantcequ'ilyademieuxpournotre famille?Avantcequ'ilyademieuxpourtoutlemonde?(Ellem'agrippel'avant-bras, sesdoigtss'enfoncentdansmapeau.)Aprèstoutescesannées,notrefamilleestenfin toutprèsdereprendrelepouvoir.Tunecomprendspas? —Si,jecomprends,répliquéjeenluitordantlesdoigtspourmedégager.J'ai vutroishommessefaireexpulseraujourd'hui,ajouté-je,lesdentsserrées.Est-cequetu t'enpréoccupes?N'est-cepaslegenredechosescontrelesquellesondoitsebattre? Calliesembleabasourdie. —Maisdequoituparles? Jesecouelatête,incrédule.Toutecolèrem'aquittéeetjehausselesépaules.Je mesensfatiguée,presqueapathique. —Laissetomber.

—Jenesaispascequetuas,reprendCallie,maisilfautquetutesouviennes dequi tues.Toutdesuite.C'estnouscontreeux,Ivy.(Elleprendmamain,mais doucementcettefois,etparled'unevoixpluscalme.)Onesttafamille,ont'aime.On feraitn'importequoipourtoi.Nel'oubliepas. —Jen'oubliejamais. J'aidumalàparleràcausedessanglotsquiformentunebouledansmagorge. Calliemepresseunedernièrefoislamain. —Tudoislefaire,Ivy,sinontoutnotreplans'effondre.Penseàquelpointpapa serafierdetoiunefoisquetoutseraterminé. Ellem'adresseunpetitsourireetreculedequelquespas,sansmequitterdes

yeux.

—NedonnepasàBishopLattimerplusd'importancequ'iln'ena.Ilneferait

paslamêmechosepourtoi.

Jerestesurletrottoirunlongmomentaprèssondépart.Lorsqu'onestconscient

d'êtremanipulé,maisqueçafonctionne,peut-onencoreappelerçadelamanipulation?

Chapitre12

Q uandjemeréveille,ilfaitnoirdehors.Jesuisallongéesurledos,lavueencore

brouilléeparlesommeil,etjetentedecomprendrecequim'aréveillée.Audébut,

je n'entends rien, à part le léger gazouillis des oiseaux dehors, le petit vrombissementde la ventilationau-dessus de ma tête. Je suis sur le pointde me retournerpouressayerdedormirencoreunpeuquandj'entendsunbruit,celuid'un placardquisereferme.Engénéral,Bishopn'estpaslevéàcetteheurematinale.Là,il essaied'êtrediscret:lessonsenprovenancedelacuisinesontétouffés,sespasplus légersqued'habitude. Jelefaissursauterenapparaissantdansl'embrasuredelaporte,encoreentrain demefrotterlesyeux.Unpeutard,jemerendscomptequejeneportequ'undébardeur etuneculotte,maisbon,aprèstout,ilm'adéjàvueenmaillotdebain. —Quefais-tu? IlporteunT-shirtetunshort,sescheveuxsontenbataille.Sonregardeffleure mesjambesnues,puisremonteversmonvisage.Jeparviensànepasrougir. —Rien,répond-il.(Ilyaunsacàdosouvertsurlecomptoir,qu'iln'essaiepas decacher,maisjesensbienqu'iln'apasnonplusenviequejeleremarque.)Ilesttôt, tupeuxretourneraulitsituveux. —D'accord. Jeretournedanslachambre,maisjenemerecouchepas.Jem'habille,me chausse,rassemblemescheveuxenunchignonrapideetj'attendsquelaported'entrée serefermedoucementderrièrelui.Là,jecoursàlacuisinepourremplirunegourde d'eauetjemeglisseàsasuite. Jen'aipastropréfléchiavantd'agir,maisj'aienviedesavoircequ'ilmijote, pourquoiilsortsansm'enparler.Cequiestparfaitementridicule,sachantlenombrede secretsquej'aidemoncôté.Maisj'aienviededécouvrircequ'ilfait,etlesuivreen cachettenevapasàl'encontredemesprincipes. Lefilersansmefaireremarquers'avèreplutôtdifficile.Bishopempruntele mêmecheminquepouralleràlarivièrel'autrejour,aumoinsaudébut,maisilmarche vitedanslesbois,lepassûr,ralentitàpeinepourfranchirlesbranchescasséesqui, lorsdemonpassage,trouventsansproblèmemesjambespourlesérafler.J'espèreque lesondesespascouvrelemien,parcequ'onnepeutpasdirequejesoistrèsdiscrète:

parfoisjedoispratiquementcourirpouréviterdeleperdredevue.Jecommenceà

entendrelarivièresurnotredroiteetjesaisquel'étangestproche,maisBishopprend

àgauche,quittelecheminetpénètredanslesbroussailles.Jem'appuieuninstantcontre

untroncd'arbreafindereprendremonsouffleavantderepartiràsasuite.Desplantes

rampantess'enroulentautourdemeschevillesetj'ailesbrasgriffésparlesfeuillages.

Jeparviensàcontournerungrosrocheràmoitiéenfouidanslesol,maisjetrébuchesur uneracineettombesurmonépauledroite. Pendantuneminute,jeresteallongéelà,respirantàtraversmesdentsserrées. Jenesuispastantblesséequesonnée.Quoiqu'unpeudesangcoulelelongdemon bras.Quelle idée j'ai eue !Mais il esttroptardpour rebrousser chemin.Je dois découvrircequ'ilfait.Jemehissesurlesgenoux,puissurlespieds,etjerepars.À présent,jel'aicomplètementperdudevue.Jetournelatêtedanstouteslesdirections dansl'espoird'entendreunbruitquim'indiqueraitsaposition.Silence.Tantpis,je prendslerisquedemefairerepérer.Jem'élancedansladirectionsuivietoutàl'heure parBishop,jesautepar-dessuslesobstaclesetcherchesonT-shirtbleuduregard. Jem'arrêteencorepourécouter.Jeperçoissoudainunbruitdevoixétouffées. Leurspropriétairessetrouventunpeuplusloindevantmoi,surladroite.Difficilede lesentendrepar-dessuslechuchotementdesfeuillesdanslepetitventdumatin.Jene distinguepaslesparoles,maisjesuissûrequelavoixlaplusgraveestcellede Bishop.J'approchedésormaisàpaslents,prenantgardedeposerchaquepiedsans bruit.

Jenesaispasexactementoùjesuis.Jen'entendspluslarivière,maisdevant moi,àtraverslesarbres,jevoislesoleilfairebrillerdumétal.Labarrière.Quepeut fabriquerBishopàlabarrière?Peut-êtrediscute-t-ilavecl'undesgardes?Lesouffle court,etpasseulementàcausedelacourse,jecontinued'approcher.Jem'arrêteàla lisièreduboisetjemecachederrièreungrostroncd'arbre. Labarrières'étenddesdeuxcôtés.Uneportegrillagéesetrouveàunedizaine demètressurmagauche.Est-ceparlàqu'onafaitsortirlesprisonniers?Unebande d'herbeetdemoussedequatremètresdelargeséparelabarrièredel'oréedubois. Justeenfacedemoi,Bishopestaccroupidevantlagrilleets'adresseàunesilhouette allongéeàterre,del'autrecôté.Jemepressecontreletroncd'arbreetjetendslecou pourtenterdemieuxvoir.C'estunejeunefille,seslongscheveuxemmêlésautourde sonvisageformentcommeunnuagedesaleté.Jenedistinguepassestraits.Toutceque jevoisdesapeauestunpiedcrasseux,quiressembleplusàdel'osqu'àdelachair. —Allez,ditBishop.Prenezl'eau.S'ilvousplaît. Ilfaitpasserunemincebouteilled'eauparuntroudelagrille,maiselletombe del'autrecôté.Lafillenefaitpasminedel'attraper.Elleparaîtmorte,maissiBishop luiparle,c'estqu'elledoitencoreêtreenvie. —Ho,jet'aidéjàdit,arrêtedeperdretontempsavecelle!lanceunevoix d'homme. Jetournevivementlatêtepourexaminerl'autrecôtédelabarrièreetilmefaut uneminutepourlocaliserletypequivientdeparler.C'estunhommeassis,dontle corps est en grande partie camouflé par les hautes herbes. J'aperçois une lueur familièredanssesyeuxbleusrusés.MarkLaird!Monsangnefaitqu'untour.Jene voisaucundesdeuxhommesquiontétéexpulsésenmêmetempsquelui.Peut-être

sont-ilspartisplusloin,chercherunabri,del'eau,dequoisenourrir?Peut-êtrelesa-

t-iltués?Lesdeuxpossibilitéssonttoutàfaitenvisageables. Bishopnetournemêmepaslatêteverslui.Ilfaitpasserdupainparlagrille, quisubitlemêmesortquel'eauetatterritdanslapoussière. —Neluidonnepasça!protesteMark. Ilserelèveenprenantappuisurlegrillage.Ilboitedelajambegauche.Une blessurerécente,carhierilmarchaitnormalement. —Elleestdéjàpresquemorte,detoutefaçon!ajoute-t-il.Tufilesàmangerà uncadavre. —Ferme-la!lanceBishop,sanspourautantregarderMark. Jenel'aijamaisentenduparlerd'unevoixaussifroide.Ilsepenchepourdire quelques mots que je ne saisis pas à la jeune fille, mais ses paroles restentsans réponse.Aprèsuneminute,ilseredresseavecunsoupir.Jem'effacedansl'ombrede l'arbrepouréviterd'êtrevue. BishopsedirigeversMarketfaitpasseruneautrebouteilled'eauetunautre morceaudepainàtraverslabarrière.Contrairementàlafille,Markseprécipitepour s'enemparer,tâtonnantsurlesolcommesilesdenréesallaientdisparaîtres'ilnese montraitpasassezrapide.Bishopleregardefaire.Sonvisageestunmasquesans expressionquejenereconnaispas. —Tudoistrouverdel'eau,dit-ilàLaird.Larivièreestparlà,précise-t-ilen indiquantl'estd'unmouvementdetête.Pour lanourriture,ceserasansdouteplus difficile,maisjesuissûrquetutrouverasquelquechose. —Est-cequ'elleestpotable? —Est-cequetuaslechoix? Markhausselesépaulespuiscroquedanslemorceaudepain. —Tureviendras?demande-t-illabouchepleine. —Necomptepaslà-dessus. Rapidecommel'éclair,Bishoppasseunemainàtraverslabarrièreetserreles doigtsdeMarkcontrelegrillage,làoùilssontencoreaccrochésauxanneauxdemétal. — Tula laisses tranquille, ordonne-t-il d'une voixcalme. (Je dois tendre l'oreillepourcomprendresesparoles.)Tuneluipiquespassanourriture.Tunela touchespas. IltordlamaindeMark,quihurleetfaittomberlepaindesamainlibre. —D'accord,gémit-il.D'accord!Lâche-moi! Bishops'exécuteets'éloignedelabarrière,sansdétachersesyeuxdeceuxde Mark.Enfin,ilsedétourneetaccordeundernierregardàlajeunefilleavantdese dirigerversmacachette.Jemedéplaced'uncôtédel'arbre,espérantqu'ilpasseratout droitsansmerepérer.Jemeplaquecontreletroncetfermelesyeux.Pourvuqu'ilne mevoiepas!J'entendssespasapprocher,puisunemainserefermesoudainautourde monbrastelleunemenotte.Ilm'entraîneenavant,m'éloignedelabarrièreetmefait

pénétrerdanslebois.Éberluée,jetrébucheàlasuitedeBishop.Ilneditpasunmotet secontentedemetraînerderrièrelui. —Tumefaismal,dis-jetoutbas. JenesouhaitepasqueMarkaitventdemaprésenceici.Jeneveuxniqu'ilme regardeànouveauniqu'ilrepenseàmoi,jamais. Bishopmelâchesur-le-champ,maisquandilseretournepourmefaireface,ses yeuxd'ordinaireplacideslancentdeséclairsdefureur,samâchoireestserréecomme unpoing. —Qu'est-cequetufichesici?gronde-t-il. Jenel'avaisjamaisvusemettreencolèreavantaujourd'hui.C'estpresqueun soulagementdesavoirqu'ilenestcapable,qu'iln'apastoujoursuneparfaitemaîtrise desesémotions.Jememasselebras. —Jet'aisuivi. —Oui,ça,j'avaiscompris.Jem'ensuisrenducompteenvironunerueaprèsla maison.Autempspourmadiscrétion —Pourquoin'as-turiendit? Bishopfaitunpasversmoi. —Jevoulaisvoirjusqu'oùtuirais. —Ehbienvoilà,tuesfixé!(Jerelèvelatêtepourleregarderdroitdansles yeux,ignorantmonpoulsquibatàtouteallure.)Jesuisalléejusqu'aubout. Bishopexpireetjesenssacolèreretomberenmêmetemps. —C'estdangereuxici,Ivy. C'estàmontourdeserrerlesdents. — Alors que fais-tulà ? De toute façon, ce n'estpas comme s'il pouvait repasserpar-dessuslabarrière. Delàoùnoussommes,j'aperçoisencoreunéclatdebarbeléacéréausommet delagrille. —Cen'estpascequejevoulaisdire,soupire-t-ilensepassantunemaindans lescheveux.C'estillégaldelesaider. —Alorspourquoilefais-tu?Cetype,là-bas,dis-jeavecungesteversla barrière,c'estceluiquej'aivul'autrejour.Celuiquiavioléunepetitefille. Bishopgrimaceàmesparoles,maissonregardnedéviepas. —Tudisaisn'avoiraucunesympathiepourlui.Alorsc'estquoi,ça?(Jebaisse lavoix.)Lafille,tulaconnais?Cellequiestàterre? Bishopsecouelatête. —Non,jenelaconnaispas.Elleaétéexpulséelemoisdernier.Ellealaissé tomber.(Iltendlesmainscommes'ilcherchaitlesbonsmotsdansl'air,puisleslaisse retomberlelongdesoncorps.)Cen'estpasdelasympathie.C'estsemontrerhumain, riendeplus.Jeveuxjuste (Ilsefrottelevisage.)Jeveuxjusteleurdonnerune chance,jecrois.Àceuxquilaméritent,entoutcas.

—Etcommentfais-tupourdistinguerlesbonsdesméchants? Bishopm'adresseunsourirecontrit. —Jen'aiaucunmoyendelefaire. Jeledévisageensilence.C'estsonpèrequiimposelasentence,sansmême avoir le courage d'assister aux expulsions. Et mon père ne vaut pas mieux, pas vraiment,mêmesiçam'estdouloureuxdel'admettre.Ilprotestecontrelapolitiquedu président,maisiln'apasprisuneseulefoislapeinedeveniricioffrirdel'eauoudu soutienauxcondamnés.Detouteslespersonnesquejeconnais,desdeuxcôtésde l'équation,seulBishopalecœuretlavolontédelefaire.Seulluiestassezfortpour montrerunpeudepitié. JesaisqueCalliearaison.Avoirdessentimentspourlui,n'importelesquels, c'estl'acteleplusdangereuxdetous.Pirequed'êtredécouverteoudecommettreune erreur. Mais même en sachant que je ne peux pas me permettre de ressentir de l'affectionpourBishop,jecomprendsqu'ilesttroptard.J'enressensdéjà. —Jet'aiderai,dis-jesansyréfléchir.Àpartirdemaintenant. Je me rapproche d'un pas pour supprimer la distance entre nous. J'hésite, partagéeentrecequejeveuxetcequ'ilseraitplussagedefaire,puisjeluiprendsla main.Jesensdel'électricitédansmonbrasquandnospeauxentrentencontact,undésir doux-amer.J'insiste:

—Onpourralefaireensemble.

MêmeCallienepourraitpass'yopposersielleledécouvrait.L'expulsionest

l'unedesinjusticescontrelesquellessebatmonpère.Inutilepourelledesavoirquece

n'estpasparloyautéfamilialequej'agirai.

Jem'attendsàcequeBishopproteste,maisilesquisseunsigned'assentiment,

sesyeuxvertsrivésauxmiens.Ici,entourésd'arbrescommenouslesommes,ilssont

plussombres,commesileurcouleuravaitétévoléeparlesbranchesau-dessusde

nous.Ilnelâchepasmamainetnousentamonslelongcheminpourrentreràlamaison.

Chapitre13

ylanetMeredithnousontinvitésàdîner.Bishopm'annoncelanouvellepar unsamedimatintranquille,enposantunsacrapportédumarchésurlatable. Je suis alors occupée à terminer mon petit-déjeuner tardif de flocons

—D

d'avoine. —Quandça? Mavoixlaisseparaîtreautantderéticencequelasienne. —Cesoir.Dylanm'acoincéaumomentoùjerentrais,soupireBishop.Jen'ai pasvraimentpurefuser. —Parcequ'ilsevengeraitsurelle. Jeposemacuillère.Jen'aiplusfaim. —Exactement,confirmeBishopavecunnouveausoupir.(Ils'assiedsurla chaiseenfacedemoi.)Ilsontaussiinvitélecouplequihabiteàdeuxmaisonsd'ici.Je connaislemari,Jacob,ilétaitavecmoiaulycée.Onalemêmeâgeetilestplutôt sympa.Enrevanche,jen'aipasencorerencontrésafemme. —Ehbien,onvas'éclater!dis-jeavecunenthousiasmefeint. Bishopmelanceunclind'œilexagéré. —Nevapasteplaindrequ'onnes'amusejamais. Monriresortsansprévenir,mesyeuxtrouventlessiensdel'autrecôtédela table.Ils'inclineversmoietchipeunedesfraisesdemonporridge.Jeluidonneune tapesurledosdelamainavecmacuillèreetilavalelefruitavecunpetitsourire malicieux.Lescheveuxébouriffésparsesdoigts,uneombredebarbesurlesjoues,il paraîtparfaitementdétendu.Jeledévoredesyeux,jesais,maisjen'arrivepasàm'en empêcher. —Tuesheureuse,Ivy?medemande-t-il. Jeresteinterdite.Detoutemavie,jepensequ'onnem'ajamaisposécette question.Jeprendsletempsdepesermaréponsepourluidonnerl'importancequ'elle mérite.Jesaiscequejedevraisdire.Etjesaiscequejenedevraispasressentir.La véritésetrouvequelquepartentrelesdeux. —J'ytravailleencore,dis-jeenfin.Maisjem'enapproche. Bishopsourit,d'unsourire lentetspontané,qui me réchauffe le cœur.Qui m'embrasetoutentière. Jeleluirenvoieetjebaisselatêtepourcachermesjouesenfeu.

Quand nous franchissons le petitportail des Cox, Meredithestentrainde mettrelecouvertsurlatabledepique-niquedanslejardindederrière.Ellenous

adresseungrandsourireetvientvitemeprendrelasaladedefruitsquenousavons apportée. —Onesttrèscontentsquevousayezpuvenir,déclare-t-elle. —Mercidenousavoirinvités,dis-jeenretour. Ellenousdésignelatableetleschaisesdejardin. —Mettez-vousàl'aise,jevaisvousapporteràboire. Bishopprendplacesurl'unedeschaisesetjem'assiedssurunbancdelatable de pique-nique. Accompagnée de sonmari, qui porte unplatde viande, Meredith revientavecdeuxverresdelimonade. —Bonjour,vousdeux!lanceDylan,toutsourires.(Sontonenjouémevrille lesnerfs.)Dusteak,çavousdit? —Super! MavoixsonneaussifauxquelasienneetBishopmeregarded'unairàlafois surprisetamusé. —Ons'estditquepourlefilsduprésident,ilnefallaitquelemeilleur,ajoute DylanenassenantàBishopunegrandetapesurl'épaule. Bishopesquisseunsourireforcé.Sesyeuxsontaussidursetfroidsquelesilex. Nousparvenonsàparlerdetoutetderien,àbâtonsrompus,pendantquelques minutes,jusqu'àl'arrivéedeJacobetdesafemme,Stéphanie.Tousdeuxsontpetits,les cheveuxbruns etpourraientfacilementpasser pour frère etsœur. Jacob estaussi avenantqueBishopl'avaitpréditetilsemblesincèrementcontentdemerencontrer. Stéphanieestenceinte,sonventresiarrondiqu'onapeurqu'elletitubeàtoutmoment. Elles'affalesurunechaiseavecunsoupirdesoulagementaudibleetm'envoie unpetitsourired'excuse. —Personnenem'avaitprévenueàquelpointceseraitépuisant. —J'imagine,murmuré-je,mêmesienfaitjen'imaginepasdutout. Ellesepasselamainsurleventre. —Plusquedeuxoutroissemaines,heureusement!Oncommenceàavoirhâte derencontrernotrepetitbonhommeounotrepetitefille. Jacobs'assiedàcôtéd'elleetluiposeunemainsurl'épaule. —Tuveuxquejet'apportequelquechose,machérie?demande-t-il. LevisagedeStéphanies'illuminelorsqu'ellesetourneverssonmari. —Nonmerci,çava. Elleparaîtheureuse,maisjenepeuxm'empêcherdemedemanderdansquelle mesuresajoieestliéeàsaréussiteentantquefemmeaufoyer etfuturemaman. Meredithnousrejoint,lesmainsjointesdevantelle,uneexpressionrêveusesurle visage.

—Jesuistellementimpatiented'avoirunbébé!lance-t-elle.

Jefixelesoletm'enjoinsdemetaire.Pourunefois,j'écoutemespropres

conseils.Jen'arrivepasàcroirequ'ellepuissevouloirunenfantavecDylan.Lelavage

decerveaua-t-ilétételqu'ellepensevraimentquedonnernaissanceàunenfantva améliorersasituation,qu'ungarçoncommeDylanpuissechanger?Necomprend-elle pasqu'elleseprécipitedroitdansunpiège?Quellequesoitlafaçondontsarelation avecDylanévoluera,elleaimeraleurenfantetcelienl'emprisonnerapourlerestantde sesjours.Devenirmèreàseizeans Pourungouvernementrusé,çasertplusd'un objectif. Jesuissoudainfrappéeparleridiculedelasituation.Noussommesencore enfants de tantde manières, etpourtantnous jouons aupapa età la maman!On organisedesbarbecuesetonparlebébés.Mêmeàdix-huitans,JacobetStéphanie paraissentjeuneseuxaussi,tropjeunespourselancerdansl'aventured'êtreparents. Monpèrem'aracontéqu'avantlaguerre,beaucoupsemariaientetsemettaientàavoir

des enfants à partir de la trentaine, parfois même la quarantaine. Le contraste est saisissant.D'accord,plusonestjeune,plusonadechancesquenotrebébénaisseavec lebonnombrededoigts,etplusonadechancesd'avoirunenfanttoutcourt.Malgré tout,j'envielesfemmesd'avant,cellesquiavaientlechoixd'attendreoudenepas avoird'enfants.Aujourd'hui,lesenfantssontcequ'ilyadeplusprécieuxet,sionle peut,onena.Laquestiondecequ'ondésireneseposepas,ils'agitseulementde savoircombienetdansquelétatdesanté.Bishopetmoinesommespasdestinésà éleverunefamilleensemble,jelesais,maisjem'interroge:envie-t-illeventrede Stéphanie,aimerait-ilavoirsonpropreenfantenroute?Jecaptesonregardunpeu plusloin,etildécocheunpetitsourirequim'estdestiné,àmoietàpersonned'autre. Quelquechosedanssonexpressionmesoufflequejenesuispaslaseuleàpercevoirle ridiculedecetteviequiestlanôtre. —Lessteakssontprêts!crieDylan. Meredithseprécipiteàsoncôtéavecunplatdeservice.Savigilanceconstante enverslesbesoinsdesonmaridoitêtreépuisante,toujoursàessayerd'anticiperce qu'ilvoudraavantqu'iln'ypenselui-même. Nousallonscherchernosassiettes,àpartStéphanie,queJacobobligeàrester

assisependantqu'ilvaluichercherlasienne.Jem'assiedsauboutdelatabledepique-

niqueavecDylanetMeredithenfacedemoi.Bishopretournesursachaisedejardin, StéphanieetJacobàsagauche. Aumilieudurepas,jeremarqueladouceurdel'intimitéentreStéphanieet Jacob,leurfaçondes'asseoiraveclesgenouxquisetouchent,leursriresétouffésaprès l'échangediscretd'uneplaisanterie.MêmeDylanetMeredithparviennentaudessert sansqu'éclateentreeuxunconflit.Elleluitendunefourchettepiquéed'unboutde pastèque et lui sourit quand il l'avale. Je dois résister à l'envie de vomir. Personnellement,jeseraisplustentéedeluimettreuncoupdefourchettedansl'œil. Maisilestindéniablequelaproximitédecesdeuxcouplesrendladistanceentre Bishopetmoid'autantplusétrange,facileàremarquerpartoutlemonde.Ilnefaut surtoutpasquelesautrescommencentàseposerdesquestionssurnotrerelation,

s'interrogent sur mon engagement auprès de mon mari. Surtout après quand les soupçonsporterontforcémentsurmoi. Jeprendsuneprofondeinspirationetjemelève,l'assietteàlamain,pour rejoindreBishop.Unsourireauxlèvres,jeluilance:

—Unepetiteplacepourmoi? Sansluilaisserletempsderépondre,jem'assiedsenbiaissursesgenoux, faisantreposermonpoidslégèrementsursescuisses.J'espèrequ'ilnemesentpas tremblercommeunefeuille.Ilm'observeunlongmoment. —Jenevaispascasser,finit-ilpardire. Ilposelamainaucreuxdemesreinspourmesoutenir. —Jesuisgrande,dis-jeenguised'excuseavantdelaissertoutmonpoids reposersurlui. —J'avaisremarqué,répondBishopd'unevoixdouce.Etj'aimebien. Lachaleurdansmapoitrinemenacedemesubmerger,commesionavaitmisle feuàmacagethoraciqueetqu'ilsedéchaînaitdansmoncorps,brûlanttoutl'oxygène disponible. Ducoindel'oeil,jeconstatequeStéphanieetJacobnousobservent,maisje n'arrivepasàdétacherlesyeuxdeceuxdeBishop. —Ton (Jedoismeraclerlagorge.)Tonsteakestbon? —Oui,répondBishop,quiregardemonassiette.Letien? —Pareil. Jenesuispassûred'avoirlaforcedesoulevermafourchette.Leventfait tomberunemèchedecheveuxdeBishopsursonfront.Sansmedonnerletempsde réfléchir,jelaremetsenplace.Sescheveuxsontbienplusdouxquecequej'auraiscru, épaisetsoyeuxsousmesdoigts.Matêtesaittrèsbienquec'estuneidéeidioteetme cried'arrêterparcequejevaistroploin,maistoutlerestedemapersonnen'émetpas detellesréserves.L'idéemetraversel'espritquel'instinctdesurvien'estpeut-êtrepas montraitdecaractèreleplusévident. Lorsquejeretiremamain,Bishoptourneunpeulatêteafinquejetouchesa joue.Jesenslachaleurdesapeauetsacourtebarberugueusesousmesdoigts.Lamain toujoursaucreuxdemesreins,ildéplacedoucementlepoucedehautenbas,etmon corpstoutentierestcentrésurcepoint. —Tudevaisfaireuncheese-cakeauxfraises,assèneDylanderrièremoi.C'est cequejevoulais. LepoucedeBishops'immobilisedansmondosetjesuissonregardversDylan etMeredith,prèsdelaported'entrée.Elleporteunetarteetjevoissestraitsse décomposer. —Lesfraisesn'avaientpasl'airterriblesaumarché,maisilsvendaientdes myrtillesfraîches,alorsjemesuisdit LamaindeDylanbougesivitequejenel'aperçoismêmepasavantqu'elle

atterrissesurlajouedeMeredithavecunbruitsec.Lajeunefilleécarquillelesyeux, quis'emplissentdelarmes.Stéphanieémetunpetithoquetdesurprise,puislecalme revient.Meredithportelamainàsajoue,leregardbaissésurlatarte. —Jesuisdésolée,chuchote-t-elle. Bishops'estcomplètementraidi,samainagrippemonhautavecforce. —Lesmyrtilles,çaira,reprendDylancommepourluiaccorderunpardon officiel.Maislaprochainefois,tufaiscommejetedis. —Bien,répondMeredithavecunsouriretremblant.Elleposelatarteaux myrtillessurlatableetDylansetourneverstoutlemondeenfrappantdanssesmains. —Quiauneplacepourledessert? Iln'apasl'airdepercevoirlatensionpalpablequis'estinstalléedanslejardin, oupeut-êtrequ'ils'enfiche.Laviolencequ'ilinfligeàsafemmefaitpartiedeleur quotidien. —Jenemesenspastrèsbien,dis-je.(Mavoixforteromptlesilencequia suivil'annoncedeDylan.)J'aimeraisrentrer. Jemelèveetreposemonassiettesurlatable. —Vousneprendrezpasunpeudetarte?demandeMeredith,déçue. —Nonmerci. J'aidumalàcroisersonregard.Jesaisquejedevraisrester,pourluiépargner lesreprochesqueDylannemanquerapasdeluifaireensuite,maisjen'yarrivepas.Si jerestelà,jediraiquelquechosequirendraleschosesmillefoispirespourelle.Ilest plusavisédepartirmaintenant,avantdecauserplusdedégâts. Derrièremoi,Bishops'attardepours'excuserpournousdeuxetdireaurevoir, maisjem'éloigne.Jepasselepetitportailpouraccéderànotrejardin.Unefoisdansla maison,jem'appuieaucomptoirdelacuisine,lesmainstremblantesderage. —Ilfautqu'onfassequelquechose,dis-jedèsqueBishoprentre. —Jesais,répond-il.Maistudoisteteniràl'écartdecetype. Jepousseunsoupirexaspéré. —Ilnemefaitpaspeur. —Jenedoutepasquetusoiscapabledeluificheuneraclée,répondBishop d'unevoixcalme.Dansuncombatàlaloyale.Maislesgarscommeluinepratiquent paslecombatàlaloyale.(Ils'assiedsurunechaisedelacuisine,lesmainsposéessur ledossier.)Ilestimprévisible,etc'estcequilerenddangereux. —Àmoi,ilmeparaîtplutôtprévisible.Illatabassedèsqu'ilenaenvie. —Jesuissérieux,Ivy.N'essaiepasdet'enchargertouteseule. Jefixelesol.J'entendsencorelaclaquedeDylansurlajouedeMeredith.Ma haineduprésidentLattimerseréveille:ilmetdesfillescommeMeredithdansune situationdontellesnepeuventjamaissesortir,ellesn'ontaucuncontrôlesur leur proprevie. —Etaufait,qu'est-cequec'était,ça?demandeBishop.Jemetourneverslui:

ilmefixed'unregardscrutateur. —Dequoiparles-tu? — Venir t'asseoir sur mes genoux. (Il marque une pause.) Me toucher les cheveux. Jenesaispasdutoutcommentrépondreàsaquestion.Quelleréponseestla véritéetlaquelleestunmensonge,quelleréponseamélioreraleschosesdemanière temporaireetlaquellelesempirerademanièrepermanente? —Situmetouches,jeveuxquecesoitparcequetuenasenvie,pasparceque desgensnousregardent,poursuit-ildoucement.Cequelesautrespensentdenous,Ivy, jen'enairienàfaire.Cequisepasseounesepassepasentrenous,çaneregardeque nous.

Jenesavaispasqu'ilpourraitsibienlireenmoi.Etj'ignorepourquoijesuis

surprise.Ilm'observedepuislemomentoùnousnoussommesrencontrés,apprendàme

connaîtrecommeill'afaitaveclarivièreetlebois.Jeveuxluidirequej'aipeut-être

commencéàletoucherparinquiétudeduqu'en-dira-t-on,maisquecen'estplusàça

quejepensaisparlasuite.Lerestedespersonnesprésentesdanslejardinavaitcessé

d'existerpourmoi.J'aienvied'êtrehonnêteaveclui.Maisj'aicommisassezd'erreurs

pourlajournée.Jenepeuxpasmepermettred'enajouteruneàlaliste.

Chapitre14

N ousretournonsàlabarrièreunesemaineaprèslebarbecue,maiscettefois,même

sinousmarchonsensemble,nousnenoustenonspaslamain.Cettedistanceentre

nousestprésentedepuisnotreéchangedanslacuisine,unetensionquiaffleureàla surfaceàchaqueinteractiond'unepolitesseforcée.J'aihorreurdeça,maisjemedis quec'estmieuxainsi.Jefaiscommesinilesondesavoixnilecontactdesamainne memanquaient. Lamarcheparaîtpluslongueaujourd'hui,sansdouteparcequejenecourspas aprèsBishopcommeunefollefurieuse,oupeut-êtreàcausedusilenceentrenousetde lachaleuroppressante.Lesoleilesthautdansuncielbleuélectrique,pasunnuageen vue,l'airestsichaudqu'ilgrésillepresquequandoninspire. Àl'oréedubois,jem'approcheavecméfiancedelabarrière.Pasquestionde melaissersurprendreparMarkLaird.Ceseraitfoudesapartd'êtrerestélà,maisc'est biencequ'afaitlajeunefille.Ondistinguesasilhouetteramasséesurelle-mêmeau pieddugrillage.AucunetracedeMarknidepersonned'autre.Leseulbruitqu'on entend estcelui duventqui soupire entre les hautes herbes de l'autre côté de la barrière.Malheureusement,ilneportepasquelessons,maisaussil'odeurdelamort, quibrûlel'entréedélicatedemesnarinesetrecouvremagorgeàtelpointquej'aidu malàdéglutirfaceàcettehorreur.Leslarmesauxyeux,jeparvienstoutdemêmeà articuler:

—Oh,monDieu

Bishopestdéjàaccroupienfacedelafille,unemainsurlenezetlabouche. J'avanceàpasprudents,cequejeregretteaussitôt.Sonvisageestuneatrocitéviolet foncé.Elleaétéétrangléeetsatêtependauboutd'uncoubrisé.Sajupelongueest retrousséejusqu'àlataille.Jedétourneleregard,poselajouecontrelemétalchaudde lagrilleetfermelesyeux.Jesaisquejeneseraijamaiscapabled'effacerdema mémoirelesbleuslividesàl'intérieurdesescuisses,lesyeuxlaiteuxquineverront plusjamaisrien. —Ill'atuée Jehalètecommesijevenaisdeparticiperàunecourse,j'avaledesgoulées d'aircontaminéparlesémanationsdelamort.Jeprendsdesinspirationsinefficaceset serrelesdentsjusqu'àretrouverlecontrôledemonestomac.Jesensplusquejenevois Bishopseredresser àcôtédemoi.Jel'entends lui aussi respirer fortenunbruit saccadé. —Qu'est-cequ'elleavaitfait? Biensûr,jen'aipasvraimentenviedesavoir. —Quelleimportance?murmureBishop,accablé.Est-cequeçachangeraitles

chosessielleleméritait? Jesecouelatêteetlagrillepénètreencoreplusdansmajoue. —Non.Jeveuxjustesavoir. —Ellearefusélemariagearrangé,elleamêmerefusédepasserlestestsde personnalité,répond-il. Jefermeencoreplusfortlesyeux.C'estlafilledontVictoriaetJackStewart discutaientlorsdemonarrivéeautribunal,lafilledontlafamilleprotestaitdefaçon tropvéhémentecontresasanction.Pourlapremièrefois,jemerendscomptequeles horreurs qui existent de l'autre côté de la barrière sont les mêmes que celles de l'intérieur.Leshommes.Etlesatrocitésquenousnousfaisonssubirlesunsauxautres. Jesenslegrillagebougercontremajoueetjemetourne,prenantbiengardede maintenirleregardenl'air.Jen'aipaslaforcedelacontemplerunenouvellefois. Bishopaagrippélabarrièredesdeuxmains,lesjointuresdesdoigtsblanches,lesyeux fermés.Toutsoncorpsesttenducommeunressort,etj'ail'impressionquesij'essayais deletoucherilsedésarticuleraitd'uncoupetvoleraitenéclats.Jen'essaiepas. Ilcrie,crieencoreunefoispuisencore,fort,demanièreincontrôlée.Ilsecoue le grillage. Sa colère et sa frustration sont d'autant plus puissantes qu'elles sont inattendues.Quandenfinilretombedanslesilence,ilposelefrontcontrelemétal. —Parfois,articule-t-ild'unevoixrauque,jedétestecetendroit. Iltournelatêteversmoi,lesmainsencoreaccrochéesàlabarrièreau-dessus

delui.

—Jesais,chuchoté-je.Moiaussi. Leretouràlamaisonmevidedetoutemonénergie.Cettejournéeaaspiré quelquechoseenmoiquinereviendrapasaprèsunedoucheetunesiesteouunbon repas,jelesaisbien.Çafaitdesannéesquejenemesensplusempreinted'innocence, maispeut-êtreenrestait-ilunsoupçon,profondémentenfoui,quiestpartiàjamais.Le videqu'ilalaisséestàprésentrempliparl'imaged'unefillemortequejen'aimême pasconnue. Lorsque,enfin,nousatteignonsl'alléequimèneànotreported'entrée,Dylan apparaîtsurlecôtédesamaison.Ilporteunesacocheàoutilsàlataillequimenacede fairedescendresonpantalon,l'alluresiridiculequej'aienviederire. —Salut,jetecherchais,Bishop. —Ahbon?demandel'intéressé,qui sepasseunemaindanslescheveux, manifestementépuisé. —J'aiquelquestuilesdéplacées,expliqueDylanenregardantlalucarnedu deuxièmeétage.Jemedisaisquetupourraispeut-êtremedonneruncoupdemain. Bishopmelanceunregardindéchiffrable,puisseretourneverslevoisin. —Avecplaisir.Justeuneminuteetj'arrive,O.K.? —Biensûr,pasdeproblème,répondl'autreavecunsourire. Chaquefoisqu'ilsourit,jesuisdéconcertée.Sonexpressionouvertenecadre

pasdutoutaveccequejesaisrôderendessous.Nousrentronscheznousetj'ôtemes chaussuresàcoupsdepied,defaçonplusbrutalejenecomptaislefaireparceque l'uned'ellesrebonditcontrelemuràgrandbruit.Bishopmeregarded'unairsurpris. —Jen'arrivepas àcroirequetuvas l'aider !Bishophausseles épaules, désinvolte. —C'estjustequelquestuiles. Satranquillitémedérange,commes'ilavaitdéjàoubliécequeDylanfaitsubir àMeredith. —Etalors?répliquéjeavecfeu.Onnedevraitpasl'aiderdutout. Pour toute réponse, Bishop attrape une bouteille d'eaudans la glacière. Je gratifiesondosd'unregardnoir,puismarmonne:

—Laissetomber. Jemedirigeverslasalledebainsetclaquelaportederrièremoi. Jeprendsunelonguedouche,l'eauteintéedemarronparlapoussièresurmes orteilss'écouledanslesconduits.Quandjesors,lamaisonestsilencieuseetj'entends descoupsdemarteauàl'extérieur.Peut-êtrel'universdispensera-t-ilunsemblantde justicepourunefois,etDylanseplantera-t-iluncloudanslamain? Jem'enrouledansuneservietteetm'observedanslemiroir.J'ailevisagerougi parlesoleil,destachesderousseursontapparuessurmonnezetmesjoues.Jesuis toujoursphysiquementlamême,maisjen'aiplusl'impressiond'êtreelle,ouentoutcas plustoutàfait.Jesuislafilledemonpère.LasœurdeCallie.Etjeleseraitoujours. Lesplusgrandespartiesdemoileurappartiennent.Mais,mêmesijeneveuxpasque cesoitvrai,jesaisqu'unespaceenmoi,sipetitsoit-il,estdésormaisréservéàBishop. Jenesaisnicommentc'estarrivénicequej'auraispufairepourl'empêcher. Jeglisseaubasdumurdelasalledebainsetposelefrontsurmesgenoux relevés.Sic'étaitCalliequiavaitépouséBishop,jamaisellen'auraitlaisséunetelle choseseproduire.Saloyautéàlacauseauraitétésansfaille.Jenesaispascequ'ilya chezmoiquipliesifacilement.LorsquejeregardelevisagedeBishop,jevoisun garçonquidonnedel'eauauxmourantsetm'encourageàpenserparmoi-même,pastout lemalquenousafaitsonpèreetcommentsamortpeutnousaiderànouslibérer. Jeresteassiselàjusqu'àavoirfroidetmalaudosd'êtreainsiappuyéecontrele mur.Quandjemerelève,mescheveuxhumidesontlaisséunecouléesurlapeinturede la cloison, que j'essuie avec ma serviette. J'enfile unshort propre, unT-shirt, et j'entassemescheveuxsurlesommetdemoncrâne.Jenesaispascequ'onacomme provisions, mais c'estsûrementmontour de préparer le dîner. Depuis la cuisine, j'entendsencorelescoupsdemarteau,lesonétouffédesvoixdeBishopetdeDylan parlaportedederrièreouverte.Alorsquejem'apprêteàouvrirlaglacièrepourvoir quellessontmesoptions,ungrandcraquementsefaitentendre,suivid'uncri.Lesonest perçant,c'estlegenredecriquisignifiedouleur,sang,chairmalmenée. Jelaisselaportedelaglacièreentrouverteetjemeprécipiteverslavéranda,

dontj'ouvrelaporte-moustiquairedesdeuxmainsavantdedescendrelesmarchesd'un paslourd. Dylanestétendudanssonjardin,lebustesurlapelouse,lesjambestorduessur laterrassedebéton.Ilnebougepas.JelèvelesyeuxversBishop,perchéauborddu toit.IlfixeDylan.Commelesoleilestdanssondos,jenepeuxdistinguerl'expression sur sonvisage, mais quelque chose dans sa façonde se tenir m'arrête dans mon mouvement.Jeresteauportail,sansbiencomprendrecequisepasse,etjeregarde Bishoppassersurl'échellepuisrejoindrelesolenquelquessecondes.Dylanale visageensanglantéetl'unedesesjambesformeunanglecontrenature.J'aperçoisunos blancquidépassed'unedéchiruredesonpantalon.J'enail'estomacretourné. —Ilfautquej'aillechercherlessecours,crié-jeàBishop. Jen'aperçoisMeredithnullepart. —Attends,melanceBishop,lesyeuxtoujoursrivéssurDylan,quicommenceà bougeràterre. Jen'aijamaisvuBishopaussicalme.Ilesttropcalmepourcettesituation.Mon sangseglacedansmesveines. Dylanrelèvelatêteetsehissesuruncoudecouvertdesang.Ilgémit,samain libreau-dessusdesajambeencharpie.Bishopfaitunpasverslui.Leblesséluijette unregardpuisessaiedesereleversurlescoudes,desmiaulementsfrénétiquessortant desagorge.Bishopn'entientpascompte,s'agenouilleprèsdesatêteetluiposeune mainsurletorsepourl'empêcherdeseredresser.Jen'entendsqu'unmurmuregrave,ne distinguepascequ'ildit,maisDylanécarquillelesyeux.Ilsecouelatêteetlamainde Bishopappuieplusfortsursontorse.Pendantunmomentinterminable,personnene parle,mêmelesoiseauxdanslesarbressetaisent,puisDylanfinitparopinerduchef. —Jecroisqu'ilfautallerchercherlessecourspourDylan,Ivy,meditenfin Bishop,sansseretourner.Ilalajambecassée. —J'yvais. Jecours,surletrottoiretdanslarue.Mespiedsnusclaquentsurl'asphalte chaud,maisjenesenspasladouleur.Jeneralentispas,nem'arrêtepasavantd'êtreà l'hôpital,d'avoirfaitvenirlesinfirmiersjusqu'àchezDylanavecleurbrancardtirépar bicyclette. Ànotrearrivée,Meredithestassisedansl'herbeàcôtédesonmarietluia posélatêtesursesgenoux.Elleestaussipâlequel'osquiressortdelajambedeson épouxetelle pleure sans bruit, murmure des mots sans suite enlui caressantles cheveux.Bishopestàlatabledepique-nique,seslonguesjambesposéessurlebanc devantlui,l'expressionsoigneusementneutre. Je vais le rejoindre pendantque les infirmiers s'activentpour stabiliser la jambedeDylan,quihurlelorsqu'onlemontesurlebrancard.Meredithagitelesmains au-dessusdeluisansutilité,commeunoiseaublessé. —Ilauraitmoinsmals'ils'évanouissait,lâcheBishopd'untonégal.

— C'est peut-être ce qui va arriver, dis-je. Le trajet risque d'être unpeu cahoteux. JesuisestomaquéedupeudecompassionquejeressenspourDylan,mêmeen sachantà quel pointil souffre. Les infirmiers s'éloignentavec le blessé, suivi de Meredith.Jeneprononcepasunmotavantqu'ilssoienthorsdenotrevue.Enfin,je demande:

—Ques'est-ilpassé?

Bishopsautedelatablepoursetenirdeboutàcôtédemoi.

—Ilesttombé.

Jerelèvelatêtepourleregarderbienenface.

—C'esttoiquil'aspoussé?

Bishopnerépondpas,pendantsilongtempsquejepensequ'ilneleferapas.

—OnétaitentraindediscuterdelafaçondontiltraiteMeredith.Ils'estagité,

répond-ilenfin.Untoit,c'estdangereuxsionn'estpasconcentré.

—Cequinerépondpasàmaquestion,observé-jedoucement.

—Non,c'estvrai.

—Etaprès,queluias-tudit?

Jen'arrivepasàmesortirdelatêtel'imagedeBishopquirepousseDylanau

sol.Cen'étaitpasungesteviolent,maissontonétaitmenaçant—unavertissementque

Dylanseraitbêted'ignorer.

Bishoppinceleslèvres.

—IlneferaplusdemalàMeredith.C'esttoutcequicompte.

—Maiscomment

—Jevaismedoucher,mecoupe-t-il.

Ils'éloignedemoietjecontemplesasilhouetteélancée.Iladelaforce,jele

sais.Jel'aisentiquandilm'ahisséesurlafalaiseàlarivière,quandilasecouéla

barrièretoutàl'heure.Etàprésent,jesaisqu'ilpeutaussisemontrerimpitoyable.Si

ç'avaitétélepremiersoir,jen'auraispasétésurprise.Maismaintenant,aprèsplusieurs

semaines,c'estunchocpourmoi,unefacettedeluidontj'ignoraisl'existence.Ya-t-il

d'autresaspectsdeluiqu'ilnem'ajamaismontrés,aussisombresetdangereuxque

celuiquejeviensdepercevoiraujourd'hui,cachéssouslasurfacedesonapparence

nonchalante?

Quandnousnoussommesrencontrés,jelecroyaisinsensible,commesitoutce

quineconcernaitpassonpetitmondeprivilégiéluiétaitindifférent.Maisàprésentje

comprendsqu'iléprouvedesémotionsaussiprofondesquelesmiennes.Simplement,il

lesmaîtrisemieuxquemoi,neplongepastêtebaisséeetprendletempsderéfléchir.

Depuisledébut,ilmeprendaudépourvu,renversetoutesmesidéespréconçues

àsonsujet,mêmelesplussimples.C'estencoreunepiècedanslepuzzleBishop,une

pièceauxcontoursdéchiquetésetquines'imbriquepasfacilementdanslerestede

l'image.Çameplaîtqu'ilsoitcomplexe,quelasommedetoutescespiècesdonne

quelqu'und'uniqueetdedifficileàcomprendre.Jen'aipasledroitdelesouhaiter,etje

nepeuxpasavoirl'espoirquecesouhaitseréalise,maisj'aiquandmêmeenvied'être

cellequiledéchiffre.

Chapitre15

A prèsunrepassilencieux,jenedemandepasàBishopoùilvaquandj'entendsla

ported'entrées'ouvriretserefermerdoucementpendantquejedébarrasselatable.

Depuislafenêtredelacuisine,j'aperçoisMeredithquirentrechezelleetjetapeà lavitrepourattirersonattention.Levisagequ'elletourneversmoiestgonfléparles larmes,sesyeuxcerclésderougeetépuisés.Jemeprécipiteparlaportedederrière

pourlahéleravantqu'ellepuissedisparaîtreà1'intérieur.

—Meredith!Commentva-t-il? Elles'agrippeàlarampemétalliquedesonperroncommesic'étaitlaseule chosequilamaintenaitdebout.Sescheveuxsalespendent,filasses,sursesépaules. —Ilaétéopéré,ças'estbienpassé. —Bon,tantmieux. Sachantquejeneregrettepasquesonmarisoitblesséetquejenecomprends paspourquoielleadelapeinepourlui,jenesaispastropquoiajouter. —Iladit (Unelarmecoulesursajoueetellel'essuied'ungesteimpatient.)Il aditquedèsqu'illepourra,ilvadéposerunedemandededivorceetqu'ilfaudraque jesignelarequêteconjointe.IlapréciséqueleprésidentLattimerl'accepterait.(Sa voixsebrise.)Ilaffirmequ'onnevapasbienensembleetnem'amêmepasdemandéce quemoi,jevoulais. AlorsvoilàcequeBishopadûluimurmurerpendantqu'ilétaitàterre,pour planterlederniercloudanslecercueildeleurmariage.

—Cen'estpascequetuveux?Iltefrappe,Meredith.Leregardqu'elleme lanceestempreintd'untelméprisquejereculed'unpas. —Tucroisquejenesuispasaucourant?siffle-t-elle.Maislà,cen'estpas mieux!Notremariageestterminé.JeretournechezmesparentsàWestside,etaprès? Personnenevoudrademoi.Onditqueleprofilestremisenlicepourl'annéesuivante, maistusaisbienqu'ilsneleferontpas. — Dans ce cas, il yaura biendes garçons de notre côté de la ville qui cherchentunefemme. —Pasunefemmequiadéjàconnuunmari. —Tun'ensaisrien.Etdetoutefaçon,tun'aspasbesoindetemarier.Tupeux trouveruntravailetteconstruireunevieoùtun'espastoutletempsbattue. Ellerit,etc'estunsonamerquinevapasdutoutavecsonjolivisageenforme decœur. —Jeveuxunefamille,Ivy.Desenfants.Jeneveuxpasvivreavecmesparents etêtrepriseenpitiépartoutlemondeparcequejen'aipasétécapabledegardermon mari.

—Cen'estpascequivasepasser,luiassuré-je,mêmesijenepeuxpassavoir. Ilyapleindefillesquinesontjamaischoisiesetrestentcélibataires.Onneles évite pas, mais elles reçoivent toujours moins de considération, comme si elles n'avaientpasétéàlahauteur. —Mêmesitun'avaisjamaisd'enfantouquetuneteremariaisjamais,ceserait toujoursmieuxquedetefairetaperdessusjouraprèsjour. Meredithsemordlalèvre,ellepleureàprésentàchaudeslarmes. —Peut-être,concède-t-elleavecunhaussementd'épaules.Maismaintenant,je nesauraijamais. —Oh,Meredith,dis-je,partagéeentrelapeineetlafrustration.Tunepenses pascequetudis. —Nemedispascequejepense!Ç'auraitdûêtremonchoix.(Elleouvresa porte.)Jesaisquevousétiezbienintentionnés,touslesdeux.(Elleprononcecesmots sansmeregarder.)Maiscen'étaitpasàvousd'endécider. Derrièreelle,lesonduverrouesttrèsdoux,définitif Jenesaispascommentonenestarrivélà,àunpointoùlaseulevaleurd'une jeunefillerésidedanssonaptitudeàsemarier,sacapacitéàrendreunhommeheureux. Peut-être que Bishop a raison : tout dépend du couple. Stéphanie et Jacob sont amoureux,c'estévident.Maisqu'unefillecommeMeredithpuisseenvisagerderester avecquelqu'uncommeDylanmêmesielleal'occasiond'êtrelibéréedeluiprouve qu'ilyaunefaillefondamentaledanslesystème.Meredithneconnaîtpassapropre valeuret,danscemondeoùnousvivons,ellenelaconnaîtrajamais.Monpèrenem'a sansdoutepassouventtenulamainouexprimésonamour,maisilnousaappris,à Callieetàmoi,quenousétionsdesêtreshumainsàpartentière,quelaprésenced'un garçon à nos côtés ne définissait pas qui nous étions. Je lui en serai toujours reconnaissante. Je retourne à l'intérieur etje tente de lire sur la véranda, mais la chaleur étouffante,sansoubliermapropreagitation,nem'aidepas.Quandjem'effondreaulit peuavantminuit,Bishopn'esttoujourspasrentré.J'espèrequ'iln'estpasentraindese mineràcausedecequis'estpassétoutàl'heure.SansdouteMereditha-t-elleraisonet n'était-cepasàluidedécider,maisjeneregrettepasqu'ill'aitfait.Etjeneveuxpas qu'illeregrettenonplus.Monseulproblème,c'estdenepasyavoirpenséavant. Jenemesouvienspasm'êtreendormie,maisjesuisréveilléeparlebruitdela douche.Jemeredressesurlescoudesetj'entendsBishopsebrosserlesdents.Laporte delasalledebainss'ouvreetlaissesasilhouettesombresedéplacerdanslecouloir éclairéparlalumièredelalune. —Tuviensjustederentrer? Ils'arrêteàlaportedelachambre.Dansl'ombre,laservietteclaireautourde satailleparaîtlumineuse. —Ilyaquelquesminutes.Jet'airéveillée?demande-t-ildoucement.

—Cen'estpasgrave,dis-jeenmeredressant.Oùes-tuallé?

Ilsepasseunemaindanslescheveuxetsoupire:

—J'avaisbesoindemarcher.Désoléd'êtrepartisanst'avertir.J'avaisbesoin

d'êtreseulunmoment.

—J'aivuMeredith.ElleditqueDylanaétéopéré,ças'estbienpassé.

Bishopnerépondpasetdéplacesonpoidsd'unpiedsurl'autre,toujoursàla porte.Jesensl'odeurfraîchedesonsavonquandilbouge,unpeupiquante. —Illuiaditqu'ilallaitsignerlademandededivorce.Bishopnerépondrien. Jedevinequ'ilmefixemêmesijenevoispassesyeux. —Tuasbienfait.(J'hésite,maisilaledroitdesavoir.)MêmesiMeredith n'estpasdecetavispourl'instant. —Tucrois?dit-ild'unevoixépuisée.Est-cequefairedumalàquelqu'un,ça peutêtrebienfaire?(Ilexpired'uncoup.)JenesuispassidifférentdeDylan,enfinde compte. Jerepousseledrappourvenirm'agenouillerauborddulit.Jesouhaiteraisêtre plusprèspourpouvoirletoucher,maisc'estunetrèsmauvaiseidée. —Nedispasça.Parfois,ladouleurestleseullangagequecertainespersonnes peuventcomprendre.Ettuesdifférentdelui,dis-jed'unevoixtendue.Bishop Jesais quejamaistunet'enprendraisàmoi. Unlongmoment,onn'entendqueletic-tacduréveilsurmatabledenuit,le chantétouffédesgouttesquitombentdupommeaudedouchejusteenface.Sesyeuxne lâchentpaslesmiens,lesmiensnelâchentpaslessiens,etlatensionquipalpiteestsi fortequec'estcommeunetroisièmepersonnedanslapièce,quelquechosedevivant quisouffledelachaleurentrenousdeux. —Tunedisjamaismonprénom,finit-ilpararticuler,lavoixgraveetrauque. —Quoi? Jen'ycomprendstellementrienque,l'espaced'uninstant,jecroisquejerêve. Jenesaispascequejem'attendaisàcequ'ildise,maiscertainementpasça. —Àl'instant,tuviensdem'appelerBishop.Tun'avaisjamaisprononcémon nomavant.(Ils'interrompt.)J'aimebien. Ilaraisonetjenem'enétaisjamaisrenducompte.Jen'avaisjamaisprononcé sonprénom, comme si, de façoninconsciente, engardant cette petite distance, je pouvaisrendremoinsréelcequisepasseentrenous.Commesic'étaitl'omissionqui me sauverait. Je suis une idiote. Je m'oblige à parler à travers les sanglots qui s'amassentdansmagorge. —Jesuisdésolée.

—Net'excusepas.(Jedistinguesonsourireàlalueurdelalune.)Maisredis-

ledetempsentemps.

J'approuved'unsignedetête.Nepleurepas,Ivy!Jechuchote:

—Bonnenuit,Bishop.

—Bonnenuit,Ivy,répond-ilsurlemêmeton.

Longtempsaprèssondépart,jeresteagenouilléesurlelitjusqu'àcequemes

jambessoientankylosées,mesyeuxsecsetquejenesenteplusriendutout.

L

Chapitre16

eprésidentLattimersemblesincèrementcontentdemevoir.

—Ivy,dit-ilavecunsourirequiluifaitplisserlesyeux.Quelbonvent

t'amène?

Ilestpossiblequ'ilsemoquedemoi,maisjenecroispas.Ilouvreplusgrand

laportedesademeure.

—Entredonc.

Commetoujours,uneodeurdefleurs,tropdouceâtreàmongoût,embaumel'air

fraisduvestibule.

—Onpeuts'asseoirdehors?demandé-jeendésignantlaterrassededevant.Il

faittellementbeauaujourd'hui.

Cen'estpastoutàfaitvrai.Ilfaitchaudetlourd,etjecroisquesurlechemin,

j'aigagnéunedizainedenouvellespiqûresdemoustiques,maisjenesupportepas

l'idéederesterenferméedanslamaisonaveclui.J'aibesoind'avoirneserait-ceque

l'illusiondeliberté.

LeprésidentLattimersetourneverslaterrasse.Lesmeublesdeferforgéont

plutôtl'aird'avoirétéchoisispourleurstylequeleurconfort,maisilfaitunsigne

d'assentiment,melaissesortirdevantluietrefermelalourdeporte.

—Jenesaispass'ilm'estdéjàarrivéderesterlàdevant,dit-il,confirmant

ainsimasupposition.

Pourtant,ils'assiedsansbronchersurunedeschaisesetjeprendsplaceàcôté,

nosdeuxsiègesséparésparunepetitetablecouvertedepoussière.

—Commentvas-tu,Ivy?

—Bien.

DepuisqueBishopetmoisommesvenusdînericietqueleprésidentadéclaré

avoirconnumamère,j'avaisenviederevenirpourluiparler.Lesilencesuspectde

monpèrelorsquej'aiévoquélesujetavecluin'afaitquemeconforterdanscetteidée.

Maislapeurm'auntempsretenue.Lapeurqueleplanéchoueparmafaute,quejeme

trahissesouslecoupdelacolère.LapeurduprésidentLattimerlui-même.Lapeurde

cequejedécouvrirais.Maislebesoindesavoiraétéplusfort,ilnem'apaslâchée

malgrétousmesefforts.

Jenesaispastropparoùcommencer,alorsjeposelaquestionsanstourner

autourdupot:

—Commentconnaissiez-vousmamère?

Leprésidentpousseunsoupiretsepincel'arêtedunez.

—Çam'auraitétonnéquetuoubliesmoncommentaire.(Ilbaisselamainetme

regarde.)J'auraissansdoutedûmetaire.

—Pourtant,vousnel'avezpasfait. Ilm'adresseunbrefsourire. —C'estexact. De l'autre côté de la rue,il me montre une grande maisonqui faitl'angle, presqueenfacedelasienne.Elleestcouvertedebardeauxgrisetonladistinguemal derrièreunécrandevieuxchênesdontlamoitiésontmorts. —J'aigrandiici,Ivy.Ettamèrevivaitdanscettemaison-là. L'airquirestecoincédansmapoitrine,commeuneaiguilleaccrochéeàdu tissu,m'infligeunepiqûresoudaineetaiguë. Bienentendu,jesavaisquemamèreavaitpassésonenfanceàEastglen,maisje n'ai jamaissuàquel endroit.Dansmonesprit,elleavaittoujoursexistédansune espèced'entre-deux.Jen'aijamaisvraimentpul'imaginercommeunepersonnevivante, faitedechairetd'os,alorsencoremoinscommelavoisinedupèredeBishop. LeprésidentLattimersepencheenavantetregardesesmains.Encetinstant,il ressemblebeaucoupàsonfils. —Quesais-tudetamère? —Jesaisquevousl'aveztuée,dis-jed'unevoixsanstimbre. Parfois,macapacitéàl'autodestructionmesurprendmoi-même. Ilexpireavecdifficultéetreposelefrontsursesmainsjointes. —C'estcruel,dedireça.(Aprèsunlongmoment,ilrelèvelatête,lesyeuxsur lamaisonoùmamèreagrandi.)Maisjesupposequ'aufond,c'estlavérité. Je suis contente qu'il l'aitreconnu, que nous n'ayons pas à faire semblant. Danserautourdelavérité,c'estépuisant. —Vouspouvezmeparlerd'elle? Jem'attendspresqueàcequ'ilmerieaunezaprèscequejeviensdeluidire, maisilaccepte. —Ons'aimait,touslesdeux,dit-ilsimplement.Depuisl'enfance. Jel'avaisdeviné.L'expressiondesonvisagequandil apointédudoigtla maisonnepouvaitsignifierautrechose.Pourtantj'ail'impressiond'avoiruneenclume surl'estomac.Ilfaitpluschaudquejamais,maistoutàcoupjesuisfrigorifiée. —C'étaitunefortetête,tamère.Elleavaitlesmêmesyeuxquetoi,lesmêmes cheveux magnifiques. (Il esquisse un sourire, sûrement en réaction à un souvenir ancien.)Ellefonçaittoujourssansréfléchiretneserendaitcomptedesconséquences desesactesqu'après,dit-ild'unairentendu. —Çamerappellequelqu'un Ilrit. —Maiselleétaitpleined'énergie,devie,dechaleur.Ellemerendaitheureux devivre,mêmedansunmondesombreeteffrayant.Jepouvaistoutluidire. Jenepeuxqu'apprécierletableauqu'ilmefaitdemamère,espérerquejelui ressembleautantqu'illecroit.

—Iln'yajamaiseupersonned'autre,nipourl'unnipourl'autre,ajoute-t-il. J'aitoujourssuquemesparentsnes'étaientpasmariésparamour.Comment auraient-ilspu?Leurunionétaitarrangée,commetouteslesautres.Maisàlafaçon dontmonpèreparledemamère,jesaisqu'ilafinipartomberamoureuxd'elle.Mon cœurseserreàl'idéequecesentimentn'aitpasétéréciproque. —Ques'est-ilpassé? —Elle pensaitqu'onse marierait, tous les deux. Qu'onauraitdes enfants. Commej'étaislefilsduprésident,ellecroyaitquejepouvaisnouséviterlemariage arrangé.(Ilmefixedesesyeuxbleusemplisdechagrin.)Etsansdoute,j'auraispu.J'en avaisenvie,tellementenvie Maisçan'auraitpasétéjuste.Jenepeuxpasdemanderà toutlemondedes'uniràunconjointqu'onluiimposesansmoi-mêmesuivrelarègle. Westfalls'estdéveloppéeparcequenousavonsfaitpasserlesbesoinsdugroupeavant les désirs individuels. Si nous commençons à autoriser des exceptions, toute la structures'effondrera. Malgrétouteslesannéesécoulées,ilatoujoursl'airdevouloirseconvaincre lui-même.D'unevoixdouce,jel'inviteàcontinuer:

—Etdonc,vousavezépouséM me Lattimer? —Oui.J'aipassétouslestestsdepersonnalitéettouslesentretiens,etc'est Erinquimeconvenaitlemieux,doncjel'aiépousée.Malgrécequetupeuxpenser,ce n'estpasunemauvaiseassociation.Nousavonsunfilssuper.Noustravaillonsbien ensemble.Surplusieursplans,cemariages'estrévélébeaucoupplusfacilequ'ilne l'auraitétéavectamère. Toutçameparaîttrèséloignédel'amour,maisqu'est-cequej'yconnais,de toutefaçon?Onnepeutpasdirequejesoisuneexperte. —Maisj'aibrisélecœurdetamèrelejouroùj'aiépouséErin,reprendle présidentLattimer,quivientdeserenfoncerdanssonsiège.Etenretour,elleabriséle mien.

—Ensemariantavecmonpère? —Non,fait-ilensecouantlatête.Jeneleluiaijamaisreproché.Ellenefaisait quecequ'onattendaitd'elle.J'étaiscontentequ'ellesebâtisseunevie.Ensuite,Callie estnée puistoi.Jecroyaisqu'elleétaitenfinheureuse.Ouaumoins,qu'elleavait trouvéunefaçondetournerlapage. —Alorscomment commentvousa-t-ellebrisélecœur? Jeneveuxpassavoir Jeneveuxpassavoir.Unefoisdeplus,illèveundoigt tremblantpourdésignerlechênesolitairesursaproprepelouse.Ilyaunrosierjaune enfleursaubasdel'arbre. —Elles'estpendue,justeici.(Ils'efforced'étoufferunsanglot.)Çafaitplusde quinzeans,etjelavoistoujoursicichaquefoisquejesorsdechezmoi. Jefixelechêne,maisjen'arrivepasàledistinguer.Autourdemoi,lemonde entierestbrouillé.Çanepeutpasêtrevrai.Çanepeutpas!Jefinisparchuchoter:

—Vousmentez. —Oh,non,soupire-t-il,etj'entendslavéritédanssavoix.Jepréférerais.(Il contempletoujourslechêne.Savoixestdistante,commerepartiedanslepassé,quand mamèreétaitencoreenvie.)Lejaune,c'étaitsacouleurpréférée. Jecachelatêteentremesjambesetjemecouvrelesoreillesdemesmains. J'essaiedechasserlespointsnoirsquitournoientdevantmesyeuxetc'estparpure volontéquej'yparviens.Monpèreneparlaitpresquejamaisdemamère.Quandille faisait,c'étaitcommeunfouetqu'ilutilisaitpourmegardersurlecheminqu'ilvoulait quej'arpente.Etcethommeàcôtédemoiaplantédesfleursensonhonneur,alorsque cedoitêtreunetorturedetouslesjours.J'aienviedem'arracherlapeaupouréchapper àsesparoles.Jeveuxmeroulerenbouleetmourir.Jeveuxfracasseretréduireen poussièretouslesobjetsautourdemoi. LeprésidentLattimerposesamainsurmondosetjemedégageavecuncri perçant. —Non!dis-jed'unevoixhaletante.Nemetouchezpas! —Jesuisdésolé,Ivy,murmure-t-il.(Ilsembleconfus.)Jecroyaisquetusavais commentelleétaitmorte. Avantqu'ilpuisseprononcerunautremot,jemesuisremisedeboutetjecours. Je descends les marches du perron à l'aveuglette, je n'écoute pas ses cris qui m'appellent.Lesoufflecourt,jefuislavéritédelamortdemamère.Jecoursdansla villecommesim'arrêtersignifiaitmourir.Lespassantsmelancentdesregardsétonnés, quelques-unsm'appellent,maisjeneralentispas,jecontournelesobstacles.J'entends letonnerreau-dessusdematête.Deséclairslacèrentleciel.J'aimalauxjambes,mes poumonsmebrûlentetj'accueillechaquemanifestationdedouleurcommeunamiperdu depuislongtemps. MonpèreetCalliesonttouslesdeuxassisàlatabledelacuisineaumoment oùj'entre,lesreliefsdurepasentreeux.Ilsmedévisagent,surpris,etmonpèreselève desachaise. —Ivy?Tuvasbien?Ques'est-ilpassé? —Jesais (J'ailavoixéraillée,commesij'avaisavaléduverreetqueje m'étouffaisavecleséclats.)Jesaiscequiestarrivéàmaman.Tum'asmenti.(Jeme dirigedroitsurmonpèreetjeluidonneuncoupsurletorse.Ilm'attrapelespoignets avantquejepuisselefrapperànouveau.)Tum'asmenti!hurlé-je. —Callie,dit-ild'unevoixfermeenregardantmasoeur. Derrièremoi,j'entendsCallieseleveretfermerlaporteàdoubletour.Elletire aussilesrideauxau-dessusdel'évier.Jemeforceàtournerlatêteetjecapteson regard.Cetéchangesuffitàmeviderdetouteénergie.Jem'effondresouslapoignede monpère. —Tulesavais!Tulesavaisettunem'asjamaisriendit. —C'étaitmieuxainsi,assèneCallie.Tunepouvaispasencaisserlavérité.

Regardedansquelétattues. —Tais-toi,Callie!lancemonpèred'untonsec.C'estrarequ'ils'adresseàelle decettefaçon.Ilrelâchemespoignetsetmepasseunbrasautourdesépaules. —Vienst'asseoir.Ilfautqu'onparle. Jelesuisdanslesalon,lesjambesencoton.Callienoussuit,maisarrivéàla porte,monpèreluilanceunregarddissuasifetelleretourneàlacuisine. —Viensici,medit-ilenmeguidantverslecanapé. Je m'enfonce dans une douceur familière etil s'assied à côté de moi. Nos genouxsetouchent.J'aipassédesmilliersd'heuresdanscettepièce,jeconnaisses mursmarronetsonplancherparcœur,maisencemoment,j'ail'impressiond'êtrechez uninconnu. —Jenesaispasexactementcequ'ilt'araconté,meditmonpère.C'estle présidentLattimer,n'est-cepas? Jeconfirmed'unsigneetjel'entendsmarmonner:«Salaud.» —Ilnes'agitpasdelui!dis-je,haussantleton.Tuauraisdûêtrehonnêteavec moiilyalongtemps. —Tuasraison,répondmonpère.Maistuméritesaussid'entendremaversion. (Ilprenduneinspirationtremblante.)J'étaiscontrelemariagearrangé.Jenevoulais pasépouserunefillequejen'avaisjamaisrencontréeauparavant.J'aienvisagéde refuser,mais jenevoyais pas oùçaallaitmemener,àpartdel'autrecôtédela barrière,doncj'aijouélejeu.Etpuislejourdelacérémonie,quandtamères'est avancéeversmoi (Ilsecouelatête.)J'aibienfaillinepasycroire,Ivy,tellement c'estuncliché.Maispourmoi,çaaétélecoupdefoudre. Ilrit,maisd'unriresansjoie. —Maiscen'étaitpasréciproque,dis-jedoucement,pourluiéviterd'avoirà l'énoncerlui-même. —Non.Parcequesoncœurétaitdéjàpris.(Monpèredétourneleregard,jele voisdéglutiravecpeine.)Entoutcas,ons'entendait.Ellem'appréciait.(Ilprononce cesmotsavecuneamertumequirévèlecommeilestdurd'être«apprécié»parla personne qu'onaime.) Etj'ai eul'impressionqu'après votre naissance,la situation pourraitchanger.Parcequemêmes'ilmanquaitquelquechoseentreelleetmoi,elle vousaimait,touteslesdeux,énormément. —Pasassezpourresteravecnous,malgrétout,précisé-je,moiaussiamère. —Oh,Ivy soupiremonpère.Elleavaitlecœurbriséetmalgrétousmes efforts,touslessiens,nousn'avonspaspuleréparer. Moiaussi,j'aimalaucœurenregardantmonpère.Commeiladûsouffrir d'êtreamoureuxd'unefemmequin'ajamaispul'aimerautantenretour!Puisjepenseà ErinLattimer,quisetrouvedanslemêmecas.Jecomprendspourquoileprésident pensaitagirdefaçonjusteenn'épousantpasmamère,maisilaeutort.Onnepeutpas légiférersurl'amour.L'amourdépasselesgraphiques,lesdiagrammesetlesintérêts

communs.L'amour,c'estbrouillon,c'estcompliqué,etc'estuneerreurderefusersa magiealéatoire. —Maispourquoi m'as-tumenti ?Pourquoi m'avoir sanscesserépétéqu'il l'avaittuée? Monpère prend mes mains crispées entre les siennes. Il a de gros doigts égratignésetjeseraisbienincapabledecompterlenombredefoisoù,enfant,j'aurais vouluqu'ilmetienneainsi. —Tuasraison,nousaurionsdûtedirelavérité.Maisçarevientaumême.Il l'atuée.(Ildoitvoirl'expressiond'incrédulitédansmesyeux,carilresserrelesmains surlesmiennes.)C'estvrai. —Elles'estsuicidée,dis-jed'unevoixégale.Elles'estpendueàcetarbre parcequ'ellevoulaitêtresafemmeàlui,paslatienne. Unepartierancunièredemoisavourel'éclairdedouleursursonvisage. —Elles'esttuéeparcequ'illuiafaitcroirequ'ilsfiniraientensembleetpuis qu'auboutducompte,ill'aforcéeàépouserunhommequ'ellen'avaitpaschoisi.Tout commeilt'aforcéeàépouserBishop.Toutcommeilaforcédescentainesd'autres jeunesfilles,ditmonpère,quibaisselatêtepourtrouvermesyeux.Etsinousne l'arrêtonspas,c'estcequ'ilcontinueradefaire. —Enfait,est-cequetuaccordesdel'importanceauxmariagesarrangés?Ouà labarrière.Ouàriendetoutça?Ouest-cequecesontsimplementdesparolesfaciles queturépètesquandtuveuxobtenirquelquechosedemoi? —Biensûrquenon,répond-il,soudainimpatient. Illaisseretombermesmains. —Alorspourquoi?(Jedétestelafaiblessequipercedansmavoix.)Tun'as toujourspasditpourquoitum'asmenti. — Je n'avais pas l'impressionque c'était unmensonge, répond monpère. J'estimetoujoursqu'ill'atuée.Peut-êtrepasdesesmains,maisilluiadonnélacorde. —Cen'estpas —Etj'aimentiparcequej'avaispeurdetedirelavérité,poursuitmonpère.Tu lui ressembles tant. Etla moitié dutemps, tuagis exactementcomme elle. Tues tellementimpulsive (Sondoigttapotelescicatricessurmonbrasetj'aienviede hurler.Cettehistoiredechienmepoursuivrajusqu'àlafindemesjours!)Jenevoulais pasquetupenses quetutecroiesdestinéeàfinirdelamêmefaçon. Àses mots, je sens ungouffre glacial s'ouvrir dans ma poitrine etje suis incapablederépondre.Toutemavie,j'aiéprouvéunvideenmoi,unendroitdésertqui neparvenaitpasàseremplir,mêmesij'essayais.Mamèreensouffrait-elle,elleaussi ?Est-cedeçaquemonpèreapeur?Qu'unjour,lemondesoittropoppressantpour moietquej'abandonne?Ilasipeuconfianceenmaforce? —Tupensesquejesuisfaible,dis-jed'unevoixéteinte. —Non!protestemonpère.Cen'estjamaiscequej'aipensé.Tuauraispu

supporterlavéritéetj'auraisdûtefaireconfiance.Onsaitquetuescourageuse.Sion

nelesavaitpas,onnet'auraitjamaisdemandéd'accomplircettemission.

Maispeut-êtresuis-jefaible,enfindecompte?Carl'idéedemettrefinàlavie

deBishop,jelasupportedemoinsenmoins.

—Papa,chuchoté-jed'unevoixincertaine.Jen'aipasenviedeletuer.

—Biensûr,quetun'enaspasenvie,répond-ildoucement.Situenavaisenvie,

jem'inquiéteraispourtoi.

—Bishopnecroitpasauxmariagesarrangés,papa.Ilveutaiderlesautres,

améliorerlesystème.Ilveutaussiquechacunaitlechoix.

—Est-cevraimentcequ'ilsouhaite,Ivy,cequ'ilcroit?Ouest-ceseulementce

qu'ilteraconte?Rappelle-toi,sonpèrejouelemêmejeu.(Ilmarqueunepause.)Mais

situnepeuxpaslefaire,tantpis.(Jeledévisage,l'espoirbouillonnantdansmes

veines.)Maiscombiend'autresfemmesdevrontterminercommetamèreavantqueles

choseschangent,Ivy?

Ilm'effleurelajoue,lissemescheveuxderrièremonoreille.Moncœursebrise

unpeudevanttantdetendresse.Ilnem'enavaitjamaisoffertautantetc'estquandmême

trop,parcequejenepeuxplusdémêlersic'estlavéritéouencoreunmensonge.

—Netedécidepastoutdesuite,meconseille-t-il.Tuasencoreunpeude

temps.Réfléchisbien:quiatesintérêtsàcœur?Onesttafamille,Ivy.Etriendetout

çanefonctionnesanstoi.Onnefonctionnepassanstoi.

Moiquicommenceàcomprendre,petitàpetit,quecequ'ilmedemandeest

mal,laidetmalsain,jesuispourtantenvahieparlachaleurdesesmots.Ilsontbesoin

demoi.Ilsnepeuventpasyarriversansmoi.J'aiuneplacedanscettefamilleque

personned'autrenepeutprendre.

—Callie?appellemonpère.

Elleentresivitequ'elleestforcémentrestéeàlaportependanttoutcetemps.

Elles'assiedàcôtédemoietm'embrassesurlefrontcommeellelefaisaitquandj'étais

petiteetqu'ellemebordaitpourlanuit.Jefermelesyeuxetjemeconcentresurma

respirationpoursurmonterladouleurquimepoignardelescôtes.

—Jesuisdésoléepourcequej'aidittoutàl'heure,murmure-t-elledansmes

cheveux.Etdésoléepourmaman,j'aivoulut'enparlerunecentainedefois.Maisjene

voulaispastefairemal.(Elles'interrompt.)Jenevoulaispasquetudoutesdetoi.

Jemedégageetjelance:

—Tum'asfaitplusdemalenmementant.

—Etjelecomprends,àprésent,avoue-t-elle.J'avaistort,Ivy.

Sesmotssontdoux,maissonregardrestedur.Jel'aidéçue.Pourtantjen'enai

cure.Elleaussi,ellem'adéçue.

—Nousavonstouslesdeuxeutort,ajoutemonpère.Maisnousnetecacherons

plusrien.

IlregardeCallie,puismoi,etsesyeuxs'enflamment.

—Maispenseunpeuàtousleschangementsqu'onpeutapporter!Tousles

choixdontlesjeunesfillesdisposeront.Nouspouvonsvraimentaméliorerlaviedes

habitantsdeWestfall.Penses-y,Ivy.Tumelepromets?

—Oui,promis.

Jen'aipasbesoinderéfléchirpoursavoirquequellesquesoientsesraisonsde

vouloirrenverserleprésidentLattimer,monpèreferaunmeilleurleader.Jamaisil

n'expulseraitquelqu'unpouruncrimemineur.Ilnousrendraitnotrelibrearbitre.Les

habitantsauraientleurmotàdiresurlafaçondontnoussommesgouvernés.

Malgrétoutcequis'estpassé,jecroistoujoursenmonpèreetensonobjectif

final.C'estlamanièred'yparvenirquiconstituepourmoiunobstacle.SijetueBishop,

mafamilleaccéderaaupouvoir,maisBishopseramort,etmoi,jeseraiquoi?Une

meurtrière.Unefillequiaassassinéungarçonquin'avaitrienfaitpourlemériter.Un

garçonquim'atenulamain,m'alaisséem'exprimersansjamaischercheràmefaire

taire.Jeseraicellequiauradusangsurlesmains,etj'ignoresijepourraijamaism'en

débarrasser.

Ilpleutpourdebonquandjequittelamaisondemonpère,maisjerefusele parapluiequeCalliemepropose,ainsiquesonoffredemeraccompagner.J'aienvie d'êtreseuleetlapluieestunsoulagementsurmapeauéchauffée.Jen'aiaucuneidéede l'heurequ'ilest,maislesoleilestcouchéetjenevoispersonnedanslesruesluisantes d'humidité. Quand j'arrive enfin dans notre allée, mes tennis sont trempées. Mes cheveuxmouillésruissellentdansmondos. JenevoispasBishopavantd'êtrepresquesurlaterrasse.Ilestassissurles marchesduperrondanslenoir,protégédelapluieparl'avancéedutoit.Ilafficheune minegrave.Jem'arrêteetjeleregardeseredresser,uneserviettedetoiletteentreles mains.Jeresteimmobileunmoment,puisd'uncoup,jememetsàcourirversluisans savoir ce qui a décidé mes jambes à bouger. Je vole au-dessus des trois petites marchespourvenirmependreàsoncou.Ilestfort,chaudetaprèsunepetiteseconde d'hésitation,ilmeserrecontrelui.Jesanglote,toutesleslarmesquej'aivoulupleurer pendantcequimeparaîtdesannéessedéversent,semêlantàlapluiesursoncou. Ilmegardedanssesbrasetmelaissepleurer.Iln'essaienidemedistrairede monchagrin,commel'afaitmonpère,nidem'imposerd'arrêtertoutdesuite,comme l'auraitvouluCallie,toujoursimpatientequandils'agitd'émotions. Bishop reste simplement là, les bras fermes dans mon dos, la respiration régulièresurmatempe.Jusqu'ici,jenem'étaispasrenducomptequ'ilétaitimportant quecesoitluiquiassisteàmacrisedelarmes.Illèvelamaingauchequ'ilappuie doucementsurmanuque,pourmemasserdupouce. Ça prend plus longtemps que je ne l'aurais cru pour que mon chagrin se consume,melaissanthorsd'haleineetaussimollequ'unepoupéedechiffon.Jerecule

d'unpasetjelibèresoncoudemonétreinte. —Jenevoulaispas Jenedevraispas J'émetsunhoquetinvolontaire. —Chut,fait-il.Toutvabien,Ivy.Toutvabien. Ildénouesesmainsdansmondosetmefrictionnelatêteàl'aidedelaserviette. Lecotonsecpassesurmonfront,sousmesyeuxquicontinuentdepleurer. —Monpèrem'aracontécequis'étaitpassé,explique-t-il.Jem'inquiétaispour toi.(Ilesquisseunsouriretaquin.)J'aibiencruquej'allaisdevoirrestersurleperron toutelanuit. —Est-ceque (J'aspireunegouléed'air.)Est-cequetusavaisdéjà? —Non.Enfin,pastout.Aufildesannées,j'enaientendudesbribes,maisje n'avais jamais compris que c'était de ta mère qu'ils parlaient. (Il rassemble mes cheveuxsuruneépauleetenessuielesmèchesquigouttent.)Tonpèrenet'avaitjamais rienditd'elle? —Pasvraiment.Ilfaisaitcommesic'étaittropdouloureuxpourenparler. —Çal'étaitpeut-être,déclareBishopaveccalme.Maisjenesuispasprêteà entendrequelqu'undéfendremonpère. —Ilnem'aracontéquedesmensonges.(Jesaisquejetrahismonpèreen parlantainsiàBishop,maislà,toutdesuite,c'estlecadetdemessoucis.)Ilm'aditque tonpèreavaittuémamère. Bishopn'arrêtepasd'essuyermescheveux,nesemetpasencolèrecommeje l'auraiscru.Ilmedemandesimplementd'unevoixdouce:

—Ettul'ascru? —C'estmonpère!(Jemanquedem'étouffersurunautresanglot.)Tunefais pasconfianceàtonpère? —Entoutesincérité?(Bishopsecouelatête.)Pasentièrement.Jenefaispas confianceàlaplupartdesgens.(Illaissetomberlaserviette.)Àparttoi. Jemanquedelaisseréchapperunrirehystérique.SiCalliel'entendait,elle exécuteraitunedansedetriomphe,maismoi,toutcequejeressens,c'estdudésarroi. —Pourquoimoi? —Parcequetoutlemondeabesoindequelqu'unàquifaireconfiance,répond Bishop.Lavieesttropsolitairesansça.Etc'estentoiquejeplacemaconfiance. Ildétachelescheveuxhumidesdemoncou,lesrassembledanssesmainsetles laisseretomberdansmondos.Derrièremoi,lapluietapesurlespavésets'échappede lavérandacommeuneminusculecascade.Bishopmepasselepoucesurlajoue. —Sij'avaissuàproposdetamère,fait-ildoucement,jetel'auraisdit. Jelecrois.Ilmel'auraitdit.Ilauraiteuassezconfianceenmoipourmerévéler lavérité.C'estlui,parmitous,quim'auraitestiméecapabled'encaisserlanouvelle. —Bishop dis-jedansunsouffle. Noussommessiprèsl'undel'autrequenospoitrinessetouchent,sachemiseet

mouilléeàcausedemoi.Jefaisglissermamainsursontorse,appuielecotonhumide sursapeau.Ilinspireunpeud'airetlesbattementsdesoncœurbafouillent,ivres,sous mapaume.Sapeauestchaudemêmeàtraversletissuhumideetfroid. Jenesuispasquelqu'undetactile,aussilescontoursdesoncorpssousmamain mesont-ilsétrangers.J'auraissansdouteacquisplusd'aisanceenmatièredecontactsi mamèreavaitvécu,ousimonpèreavaitétédifférent.Enl'occurrence,Callieaétéla seuleàm'offrirdescaresses,etc'étaitengénéralquandellevoulaitobtenirunefaveur. J'imaginequeBishopnevautpas mieuxquemoi dans cedomaine,connaissantla femmequil'aélevé.Maisjepensequesinousenavionsl'occasion,nouspourrions apprendreensemble,nousguiderl'unl'autrepourdécouvrirunetopographienouvelle. Cette occasion, nous ne l'aurons pas, entoutcas pas fondée sur l'honnêteté etla confiance.Notrehistoireaétéécriteilyalongtempsetellen'apasunefinheureuse. Bishopaplacésaconfiancedanslamauvaisepersonne. Jelaisseretombermamain.Monpèreavaitpeut-êtreraisondemesoupçonner d'êtretropfragilepourcemonde.Jenemesuisjamaissentieaussivulnérablequ'àcet instant.J'ail'impressiond'êtreunesourisquisefaitbaladerparunchatjusqu'àperdre toutenotiond'orientation.Jecroistoujoursenlacausedemonpère,maismaintenant,à côtédeBishop,jesuisànouveauperdue.Jenesuisplusconvaincuederienàpartdu faitquejeneveuxvraimentpasqu'ilmeure.Jevoisbienquejesuisauborddu désastre,mêmesijen'arrivepasàimaginerqu'ilresteenmoiquelquechoseàbriser. Unepartiefroidementcurieusedemoi,détachée,asimplementenviedebasculerdans leprécipice,justepourvoirjusqu'oùjetombe. Bishopsepencheversmoietsonsouffleréveillelespetitscheveuxsurma nuque.Ilsentl'eaudepluie,lesavonetlesoleildetoutàl'heure. —Ivy,chuchote-t-il. Labouchesousmonoreille,ilm'effleurelapeaudeseslèvres,etc'estcomme lacaressed'uneplume.Unbrefinstant,l'espacevideetàvifquiexisteenmois'ouvre, chantesondésir.Jamaisdansmaviejen'aivouluquelquechoseavecunetelleforce. Jeleveuxlui,là,maintenant.L'approbationdemonpère,l'admirationdemasœur,ne sontquedepâlesdésirsàcôté.Jemedétachedeluiavantqu'ilpuissemetoucher davantage. —Jesuisdésolée,dis-jedansunhoquet.Jenepeuxpas Jefonceenl'évitantquandilveutmeprendrelebras.Jetrébucheàl'intérieur, continuedanslecouloirjusqu'àêtreensécuritédanslasalledebainsàlafaïence blanche et fraîche, dos contre la porte verrouillée. Il frappe et je compte mes respirations,inspirer,expirer, inspirer,expirer,jusqu'à entendre ses pas s'éloigner. Jusqu'àcequeleseulsonrestantsoitlesilencequibourdonnedansmatête.

Chapitre17

—C ommentsefait-ilquemonrepasparaissetoujoursmoinsbonquecequetoi

tucommandes?demandé-jeàVictoria.(Jepiqueauboutdelafourchetteun

morceaudepouletquiressembleàs'yméprendreàunvieuxverracorni.)Je nesaismêmepassic'estcomestible. Victoriarit,maiselleexaminemonvisageavecunpeutropd'intérêt. —Lanuitaétédure? Je porte une mainà mes yeux,que je sais encore gonflés de larmes etdu manquedesommeil. —J'aidesallergies. —Ah,d'accord. Sontonsuggèrequ'ellenemecroitpas,maisellenem'interrogepasplusavant, etjeluiensuisreconnaissante.Leréveilaétédurcematin,notammentaumomentdu petit-déjeuner,avecBishopassisàlatableenfacedemoi,lesyeuxemplisd'inquiétude etlamâchoireserrée.J'avaisenvied'éliminerl'espaceentrenousetdeleprendreà nouveaudansmesbras,delesentirm'envelopper,maisjemesuiscontentéedemanger mesfloconsd'avoinedansunquasi-silenceetjesuispartieleplusvitepossibleau boulot.

—Ehbien,c'esttonjourdechanceparcequenousavonsuneaprès-midipeu chargée,m'annonceVictoria.Tupourrasrentrerplustôtsitunetesenspasd'attaque. —Non,non,dis-jebeaucouptropvite.Jevaisbien.Victoriam'adresseun souriretriste. —Lemariage,cen'estpastouslesjoursfacile. J'ouvre la bouche pour protester, mais ça me prendraittrop d'énergie pour aujourd'huideluiraconterdescraques. —C'estvrai.JepensequeBishopauraitétémieuxlotiavecuneautre. J'ignoraisquej'allaisdireçaavantquelesmotsquittentmabouche. —Jen'ensuispasconvaincue,protesteVictoria.J'ail'impressionqu'iln'est pasmécontentdecellequiluiaétéattribuée. —Pourquoidis-tuça? —Jel'aicroiséàplusieursreprisesdepuisquevousêtesmariés.Bishopn'est pasdugenreàmontrercequ'ilressent,maisilyaquelquechosedanssonexpression quandilparledetoi.(Victoriahausselesépaules.)Jemetrompepeut-être,c'estjuste uneimpression. Lesjouesempourprées,jemeconcentresoudaintrèsfortsurmasalade.J'ai enviequeVictoriavoiejuste,alorsquejedevraisespérerqu'elleaittort.Jeneveux plusparlerdeBishopetmoi.C'estunvéritablechampdeminesavecunmillionde

façonspossiblesdemedétruire.JedemandeàVictoria:

—Tuesmariée? Elleneportepasd'allianceetneparlejamaisdemari,maisçaneveutrien dire.Lesalliancesnesontpasfacilesàtrouver,biendesmariésn'enportentpas.Nous nepossédonspaslesmatériauxnécessairespourenfabriquer,donclesseulesbagues disponibles sontcelles que les familles se transmettentdepuis la guerre.Peut-être qu'elleestveuve,qu'ellen'aimepassonconjointouqu'ellepréfèrenepasmélanger travailetvieprivée.Ilyadestonnesderaisonsvalablesquiexpliqueraientqu'ellene parlepasdelui. —Jel'aiété,déclare-t-elle.Çan'apasmarché. —Ques'est-ilpassé? C'est sans doute une questionimpolie, mais Victoria n'est pas obligée d'y répondre.JepenseàunmariagecommeceluideMeredith,mêmesij'aidumalà imaginerVictoriaprendreunpoingdanslafiguresansriposterdanslasecondequisuit. Elleavaleunelonguegorgéed'eau,faitcraquerunglaçonentresesdentsavantde répondre:

—Ilvenaitdetoncôtédelaville,biensûr.Kevin.(Prononcersonnomsemble luiêtredouloureux.)Onaétémariédixans,maisjen'aijamaisputomberenceinte. (Elleregardeparlavitresaledelacantine.)Etfinalement,jel'ailaissépartir. Jenepeuxcachermaperplexité. —C'est-à-dire? —Ilvoulaitdesenfants,Ivy.Etjenepouvaispasluiendonner.Jeluiaidit centfoisquej'étaisprêteàsignerlarequêteconjointededivorce,jesavaisquele présidentLattimeraccepteraitdelavalidersimonpèreleluidemandait.MaisKevin refusait.Etpuis,àlacentunièmefois,ilachangéd'avis. Sesyeuxsontbrillantsdelarmesquinecoulentpas. —Tul'aimais? Maquestionestpourtantinutile:laréponseselitsursonvisage. —Pasdèsledépart.Maisilsontbienfaitleurboulotennousassocianttousles deux.Onétaitvraimentbonsamis,presquedepuisledébut.Etl'amours'estdéveloppé àpartirdelà. C'estdecetaspectdesmariagesarrangésqueparlaitBishopquandildisait que,parfois,ilsfonctionnaient.VictoriaetKevin.StéphanieetJacob.Descouplesqui finissentpars'aimeretontlepotentieldefonctionnersurlelongterme.Lepourcentage demariagesréussisestsansdoutelemêmequedutempsoùlesgensdécidaientquiils voulaientépouser.Nimeilleur,nipire.Maisaumoins,àl'ancienne,lechoixétaitfait par les principauxintéressés, qui n'étaient plus des adolescents mal dégrossis au momentd'êtreunispourlavie. —Ils'estremarié? Victoriaopinedubonnet,lesyeuxrivéssursonassiette.

—Il a épousé une fille de Westside.Une à qui onn'avaitpas attribué de conjointquandc'étaitsonannée.(Elles'interrompt.)Ilsonteudesjumeaux. Lesjumeaux,c'estrare.Déjà,unenaissanceuniqueaveclebonnombrede doigtsetd'orteilsméritequ'onlacélèbre,maisalorsdesjumeaux?C'estencoreun autreaccomplissement.Maintenant,jevoisdequielleparle.Jeneconnaissaispasson nom, mais je le voyais parfois aumarché, accompagné de sa femme, entrainde

promenerladoublepoussetteavecfierté.Dégingandé,lescheveuxd'unrouxtrèsvif,il

avaitunsourireunpeuétrange.Jamaisjenel'auraisimaginéavecVictoria.

—Tulerevois,desfois?

— Non. (Victoria pose ses restes sur le plateau d'un mouvement un peu brusque.)Audébut,onaessayé,maisc'étaittropdur. —Jesuisdésolée,dis-je.Cen'estpasjuste. Victoriarit,d'unpetitrireblessé. —Non,c'estsûr.Maisdenosjours,iln'yapasgrand-chosedejuste.(Elle

s'arrêteuninstantdanssonnettoyageettrouvemesyeux.)Onfaittousdumieuxqu'on

peut.Bishopetsonpèreycompris.

—C'estvraimentcequetupenses?(Jebaisselavoix.)DuprésidentLattimer?

—Iln'yapasderéponseévidenteici,Ivy.Peut-êtrequelavisiondetongrand-

pèreauraitdonnédemeilleursrésultats,peut-êtredepires.Impossibledesavoir.Le

présidentLattimeretsonpèrenousontmieuxgardésenviequ'onnel'auraitjamais

imaginé.Onestensécurité,laplupartdutempsonaassezàmanger,notrepopulation

augmentepetitàpetit,personnenenousmetunpistoletsurlatempepournousforcerà

obéir.

—Etlesmariages?dis-jed'unevoixtendue.Àmoi,çameparaîtplutôtforcé.

— Peut-être à toi, concède Victoria. Mais la plupart des jeunes gens qui

montentsurcettescènesontheureuxd'yêtre,deprononcerleursvœuxetdemaintenir

lapaix.Poureux,c'estunetradition,pasundevoir.

—Jenecroispasquetousleviventdecettemanière,murmuré-je.Ilssont

simplementeffrayés.Personnen'oseremettreenquestionl'ordreétabli.Pourtant,on

choisitpoureux.Jen'appellepasçalaliberté.

—Peut-êtrequ'onattendtropdelaliberté,conclutVictoriaenselevant.La

liberté,onl'avaitavantlaguerre.Etregardeoùçanousamenés.

Quandjerentreàlamaisonàlafindelajournée,jetombesurlapersonneque

j'étaislamoinspréparéeàvoir:ErinLattimer.Elleestassisetoutaubordducanapé,

commesisecalerdanslescoussinsetsemettreàl'aiseétaitau-dessousd'elle.

J'aienviedeluidemandercommentelleestentrée,maisjemeforceàplaquer

unsouriresurmonvisage.Unemainsurlapoignéedelaporte,jelance:

—Bonjour.Quefaites-vousici?

Elleserelèveetlissesajupegrisperle.Commetoujours,elleestapprêtée jusqu'auboutdesongles. —Nousavonsuneclé,répond-elle. Jefermelaporteetlaissetombermonsacàterre.Jedétestel'idéequ'ellese trouvedanscettemaisonsansmapermission. —Très bien. Peut-être que la prochaine fois,vous pourrezattendre sur le perron?Ounousprévenirquevousvenez? Jetrouvequemespropossonttoutàfaitraisonnables,maisM me Lattimerpince leslèvrescommesijevenaisdel'insulter. —C'estnoté. —Dequoiaviez-vousbesoin? M me Lattimercontournelatablebassepours'approcherdemoi. —L'anniversaireduprésidentapproche.(Jeluiadresseunregarddépourvu d'expression.)Etnousorganisonstoujoursunegrandefêtepourlecélébrer.Tun'aspas dûyassister,parlepassé,maisjepensaisquetuseraisaucourant. —J'enaientenduparler,maisnousn'avonsjamaisétéconviés. —Bon,iltefaudraunerobe,ditM me Lattimerd'untonaffairé. —J'aidéjàunerobe,jel'aiportéelejouroùj'aiépouséBishop. Jen'aiaucuneenviedelaporterànouveau,maisjerefuselacharitédeM me Lattimer. —Pascegenrederobe,Ivy.Unetoiletteplushabillée. (Ellemedétaillesansvergogne.)Etàtataille. —J'aimecetterobe-là,dis-jejustepourlacontrarier. —C'estfaux,objecte-t-elle.Jet'aivutirerdessuspendanttoutletempsquetu laportais.Elleétaittropcourte. Ellesedirigeverslaported'entréeetl'ouvre,avantdemefairesignedesortir. —TureprésenteslesLattimer,maintenant,ettuvastemontreràlahauteur. (Ellen'apasbesoind'ajouter:«Quetuleveuillesounon.»Jel'entendsdetoute façon.)Laplupartdesjeunesfillesseraientraviesàl'idéed'avoirunenouvellerobe. Ellemepoussedehors,etjemarmonne:

—Jenesuispaslaplupartdesjeunesfilles. —Certes,dit-elledansmondos,lavoixcassante.J'étaisaucourant. —Oùva-t-on? Unefoissurletrottoir,elletourneàgaucheverslecentre-ville. —J'aiunecouturièrequiaacceptédenousrencontreraujourd'hui. LestalonsdeM me Lattimerclaquentfortsurletrottoir. —Est-cequej'auraimonmotàdiredanstoutça? —Bienentendu,répondlafemmeduprésident,quimetoisedespiedsàlatête. Tantquetuasbongoût. Son expression me souffle qu'elle trouve cette éventualité hautement

improbable. Ilsetrouvequec'estuneboutiquedevantlaquellejepassetouslesjourspour allerautravail,maisjen'yaijamaisfaitparticulièrementattention.Aucuneenseigne devant,rienenvitrine.M me Lattimerdoitsonnerpourquenoussoyonsintroduites. —Trèsexclusif,raillé-jealorsquenousentrons. L'épouseduprésidentnerépondpas,mais,duboutdesdoigts,elleappuieun peuplusquenécessairedansmondospourmepousserdanslaboutiquemaléclairée oùrègneunefraîcheuragréable.Desrouleauxdetissusontappuyéscontrelesmurset deuxfauteuilsrembourrésplacésprèsdelavitrine.Lemurdufondn'estqu'unimmense miroir,exceptéuneportetoutàdroiteenpartiedissimuléeparunrideau.Lafemmequi enémergeestplusjeunequejenem'yattendais.Étantdonnélestyleunpeuaustèrede M me Lattimer,j'imaginaisunevieillefemmedesséchéeauxdoigtsnoueux,affligéed'un croassementdesorcière.Maislacouturièreaenvironlaquarantaine,descheveuxnoirs coupéscourtetellearboreunsourireamical.C'estseulementunefoisqu'ellevient vers nous que je remarque le pied à la traîne derrière elle, etqui lui donne une démarchetitubante:àchaquepasoncraintqu'ellenechute.Lesanomaliescongénitales fontpartiedesséquellesdelaguerrenucléaire. — Alors voici donc votre belle-fille, dit-elle, les bras tendus pour venir m'embrasser.(Jeresteraidesoussonétreinte,sanstropsavoircommentréagir.)Je m'appelleSusan.Jesuisenchantéedevousrencontrer. —Bonjour. Jetentedem'extrairedesonaccoladeaussidoucementquepossible.Susan passedemoiàM me Lattimeretl'accueilleavectoutautantdechaleur.Mêmesilamère deBishopesttoutsourires,jelasoupçonned'êtreaussienchantéequemoiparcette effusion. —Jevousavaisprévenue,Susan,elleestgrande,commence-t-elle. Lesdeuxfemmessetournentpourmedétaillerduregard. — Très grande, confirme la couturière, qui penche la tête et continue à m'étudier. —Ellepeutporterunepiècetrèsvoyante,poursuitM me Lattimer.Elleale corpspourl'assumer.Peut-êtreunerobesansbretelles? ElleattendunsignedeconfirmationdeSusan.J'enprofitepourintervenir:

—Jeveuxdesbretelles. Jepasseraislasoiréeàtirersurlebustierdepeurqu'ilseretrouveauniveaude mataille.M me Lattimerhausseunsourcil. —D'autresremarques,Ivy? Demeuréesilencieusenem'apporterasansdouteriendebonetdetoutefaçon, cen'estpasmaspécialité. —J'aimebienleviolet. Lafemmeduprésidenthochelatête,commesimapréférencedecouleuravait

besoindesonapprobationpourêtreaccordée.D'ailleurs,c'estsansdoutelecas. —Peut-êtredulilas,Susan? —Oui,c'estcequejepensaisaussi. LacouturièremefaitsignedelasuivreetM me Lattimerfermelesstoresdela

vitrine.

—Negardezquevossous-vêtementsetvenezparici,meditSusansurleton

delaconversationavantdeseplacerenfacedugrandmurenmiroir.

Jenemesuisjamaisconsidéréecommeparticulièrementtimide,maisilya

quelquechosedanslefaitdemedéshabillerdevantlamèredeBishopquimefait

perdremonsang-froid.Elledoitsentirmonhésitation,carelleclaquedesdoigtsdevant

moi.

—Oh,franchement,Ivy!Rienqu'onn'aitdéjàvuavant. J'aienviedeluimordrelesdoigts.Jemedébarrassedemeschaussuresavec brusqueriesansdireunmot,j'enlèvemonpantalonetmonT-shirt.Messous-vêtements noirsfonttrèssombresurmapeaupâle.Latêtehaute,jefaisfaceaumiroiretjelutte contrelarougeurquicommenceàenvahirmoncouetmesjoues. Susanlèveundoigtetmeditd'attendre,puiselledisparaîtderrièrelerideau danssonarrière-boutique.J'essaiedenepasm'agiter,maisleregardscrutateurdeM me Lattimerdanslemiroirajouteàmanervosité.Jenepeuxmedéfairedel'impression qu'ellemejaugepourvoirsijesuisassezbienpoursonfilsunique.Susanrevientenfin avecunelongueurdetissumauvedanslesbras.Elleletientcontremapoitrineet semblesatisfaitedesonchoix.L'épouseduprésidents'approche,relèvemescheveux. —Cettecouleurluivaàmerveille,déclare-t-elle. —Jesuisd'accord,convientSusan.Peut-êtreunegrandejupe,etuneseule bretelle? Elleramèneletissusurmonépaule.Ilestplusbeauetplusdouxqueceux confectionnésparleshabitantsetvendusaumarché. —Oùavez-voustrouvécetteétoffe?demandé-je. — Elle date d'avantla guerre. Elle estmagnifique, non? Nous possédons plusieursdizainesderouleauxdedifférentstissus.Jeneveuxmêmepaspenseraujour oùilsserontfinis Aujourd'hui,c'estdifficiled'obtenirdesétoffesd'unetellequalité. —C'estvraimenttrèsjoli,affirmé-je,sentantleregarddesdeuxfemmessur

moi.

Dèsqu'ellesreprennentleurdiscussionsurlestyledelarobe,jecessedeles écouter.Maintenantquejesuiscertainedenepasmebaladersansbretelles,jeme fichebiendecommentseramatenue.Ilmefautdoncunpetitinstantpourmerendre comptequeM me Lattimermeparle. —Tuesvraimenttrèsjolie,medit-elle,lesyeuxbraquéssurlerefletdutissu danslemiroir. Vraiment?Jen'aijamaisprislapeined'yréfléchirbeaucoup.Enfin,jesaisque

jenesuispasrepoussante,assezdegarçonsm'ontdévisagéepourquejelecomprenne. Maischezmoi,labeautén'étaitpasprisée.Personnenefaisaitjamaisdecompliments sur l'apparence, je n'ai eudroit qu'auxmoqueries de Callie sur ma taille et mes courbes.Cetteabsenced'intérêtpourl'apparencephysiqueétaitunebonnechose,sur beaucoupdeplans.Pourtant,jetrouvetoutdemêmetristequ'unpèrenedisejamaisà safillequ'elleestjolie,nesachemêmepassiellel'estounon. —Merci Susandisparaîtànouveauderrièrelerideauavecl'étoffemauve.M me Lattimer observemonvisagedanslemiroir.Ellepassesesdoigtsmincesdansmachevelureet mefaitsursauterlorsqu'elletiresoudainsurunnœudrécalcitrant,envoyantplusieurs cheveuxpâlesàterre. —Tuaslescheveuxdetamère exactementlesmêmes.Couleurdumielbrut. S'agit-ild'uncomplimentoud'unemalédiction?Letonparfaitementneutrede savoixm'empêchedeledéterminer. Cettecomparaisonconstanteavecmamère,depuispeu,commenceàmelasser. Jesuisd'autantplusreconnaissanted'avoirBishop,qui,quandilmevoit,nevoitque moietnonl'ombred'unsouvenirmortdepuislongtemps. —Vousaussi,vousconnaissiezmamère? L'épouseduprésidentm'adresseunsouriresansjoie. —Unefemmeintelligenteconnaîttoujourssesrivales.

Bon,çarépondàmaquestion me Lattimersaitcequ'ilenétaitdelarelation

entresonmarietmamère.Soncœurs'est-ilréjouiquandsarivaleaétéretrouvée

pendueauchênedeleurjardin,parcequ'elleenétaitenfindébarrassée?Ous'est-il

brisé,parcequ'ellesavaitqu'àpartirdecejour,sonmariseraittoujoursprisonnierdu

souvenirdemamère?

—Çavouscontrariequecesoitmoiqu'ilaitépousée,non?demandé-jed'une

voixdouce.

M me Lattimerpousseunlourdsoupir. —Cequimecontrarie,c'estdelavoirchaquefoisquejetevois.Maisquoi quetuenpenses,jenesuispasassezinjustepourpenserquec'esttafaute.(Elletriture lesperlesàsoncou,sesyeuxaussifroidsquedelaglacepilée.)Jeveuxquemonfils soitheureux.Etsitupeuxlerendreheureux,alorsnousn'auronspasdeproblème. Jeremarquequemonbonheuràmoin'entrepasdansl'équation.SijamaisM me Lattimeravaitlamoindreidéedecequejecomptefaireàsonfils,ellen'hésiteraitpas unesecondeàmedétruire.Elleestsansdoutelaplusimpitoyabledenoustous. Susanrevient avec des perles, qu'elle montre à la femme duprésident. Il s'ensuitunediscussionsuruneguirlandeàpasserdansmescheveux. —Onlesrelèveentièrement?demandeSusan,quiexaminemacrinière. —Non,peut-êtrepastout,objecteM me Lattimer.Çaluidonneraitunairtrop sévère.C'estmieuxsionluilaissequelquesmèchesautourduvisage.

M

Jelafixedanslemiroiretilmesemblequesonregards'estunpeuadouci.

Maisquandjeluiadresseunminusculesourireenretour,sonexpressionredevient

froide.

—Tiens-toitranquille,Ivy.Onestloind'avoirfini.

Chapitre18

C ommelemilieud'étéentamesalentedescenteversl'automne,mavieadopteune

nouvelleroutine.Jemelèvetôtetjeprendsmonpetit-déjeuneravecBishopavant

departirautravail.Lesoir,c'estl'inverse:nousdînonsensemble,puisBishopse met à bricoler dans la maison. Il trouve toujours quelque chose à réparer ou à améliorer. Certainssoirs,jem'installedanslavérandapourbouquiner.D'autres,jereste avec lui pour le regarder travailler. Il est efficace, mais jamais pressé. Il reste concentrésursatâchedumoment.Lesimplefaitd'êtreavecluiapaisemonesprit tourmenté. Noussommesplusàl'aisel'unavecl'autrequ'audébut.Nousabordonsdes sujetssansdanger:monboulot,l'hiveràvenir,lesprojetspourlafêted'anniversaire desonpère.Nousnenoustouchonspas.Uneabsencedecontactquin'estenrienle soulagementqu'elledevraitêtre. Jesaisquemesjoursavecluisontcomptés.Monpèrem'aaccordéletemps promis.Letempsdeveniràboutdecequ'ildemande,decequ'ilattend.Maisilne peutpassepermettred'attendrepourtoujoursetjenepeuxpascontinueràtraînerdes pieds.Lestroismoisserontbientôtécoulés.Quandj'imagineCailledansmatête,jela voislesbrascroisés,entraindetaperdupiedsurlesol.«Allez,Ivy,ilesttempsde t'ymettre!»Bientôt,jedevraitrouvercommentm'introduiredanslasalledesarmeset là,ilseratroptardpourfairemarchearrière.

Mais pour ce soir, j'ai juste envie de manger unbonrepas, de converser tranquillement,deregarder les yeuxdeBishops'éclairer quandil sourit.Pourtant, lorsquejerentreàlamaison,jenesuispasaccueilliepardesodeursdecuisine. Aucunelumièren'estallumée,lespiècessontplongéesdansunepénombrerougiepar lalumièreducrépuscule. —Jesuislà,m'appelleBishopdepuislavéranda. Jetraverselacuisineetjeletrouveassisparterre,àcôtédelatablebasse entrelessofasd'osier.Latableestcouverted'unenappeblanchequitombejusqu'au sol.Dessussetrouveunassortimentdeviandes,defromage,defruitsfrais,delégumes coupésenbâtonnetsetdetranchesdepain.Auboutsetrouventplusieursbougies éteintesetunpichetd'eau. —C'estquoi,cefestin? —Onn'apasétélivrésenblocsdeglace,expliqueBishop.Jemesuisdit, autantnousgoinfreravantquetoutnetourne.(Ilcontemplelavérandacouvertede lierre.)Pique-niquemi-dehorsmi-dedans. Jesouris,j'ôtemeschaussuresetjelerejoins.Jem'assiedsenfacedelui,la

tablecouvertedenourritureentrenous.

—Bonappétit!lance-t-ild'untonjoyeux.

Nousnenousencombronspasd'assiettesetfabriquonsdepetitssandwiches,

despilesdeviandesetdefromage,directementsurlanappe.Bishoppousseversmoi

labarquettedefraisesetaprèsdefaiblesprotestations,jefinispartouteslesengloutir.

Unefoisnotrerepasterminé,lamajoritédesprovisionsadisparu,etcequienrestene

pourraitpastrouverplacedansmonestomac.

—Ehbien,jen'enpeuxplus

Jem'affaissesurlesofaderrièremoi.

—C'étaitl'idée,ditBishop.

—Etlesbougies,c'étaitpourquoi?demandé-jeendésignantlatable.

—Jemedisaisqu'onpouvaitfairecommesionétaitencoloniedevacances.

Jesuisincapablededires'ilestentraindesemoquerdemoioupas.

—Jenesuisjamaisalléeencoloniedevacances.

—Jamais?

Jesecouelatête.Monpèren'aimaitpasqueCallieetmoinouséloignionsde

luiaussilongtemps.Enfin,unepersonnemoinsgénéreusepourraitinterpréterçacomme

:iln'aimaitpasquenouséchappionsàsoninfluencetroplongtemps.Entoutcas,jen'ai

jamaiseuledroitdeparticiperauxcoloniesdanslesboisdestinéesauxjeunesâgésde

dixàquatorzeans,pasmêmeuneseulenuit.

—Danscecas,ilvafalloirlesallumer,lanceBishop.

Ils'agenouilleàlatableetallumelesbougies,troisgrossescourtesetdeux

longues.Ensuite,ilserassiedsurlesofafaceàmoietallongeseslonguesjambesà

traversl'espacequinoussépare.Ilposelespiedsprèsdemoi,sesorteilsàcôtédema

hanche.

—Etqu'est-cequetufaisaisencolo? Mavoixestunpetitpeuessoufflée.Jenesaispaspourquoi.Jen'aipasenvie d'yréfléchir. —Desbêtises,leplussouvent.Tusaisbien (Bishops'interrompt,unsourire encoin.)Euh enfaitnon,tunesaispas. Jeluiadresseunregardmoqueur. —Lesoir,ons'asseyaitautourd'unfeudecampetonseracontaitdeshistoires defantômes.Parfois,onessayaitdefairetournerunebouteillepourembrasserquielle désignait,maislesanimateursn'aimaientpasbeaucoupcejeu.Ilsn'approuvaientpas qu'oncréedesliensentregarçonsetfilles. C'estlapremièrefoisquej'entendsBishopparlerdeseffortsfournisparles adultespourempêcherlesjeunesdeserapprocheretdetomberamoureuxavantla cérémoniedesmariages.Lesmariagesarrangéssontbienplusfacilesàvivresiles participantsnesontpasdéjàéprisd'unautre.LepèredeBishopetmamèreétantles exemplestypiquesduchaosquipeutendécouler.Sansleregarder,jedemande:

—Et tut'étaisattachéàquelqu'un? —J'aijouéaujeudelabouteilledetempsentemps.Quandonarrivaitànepas se faire prendre. Mais je n'espérais jamais que la bouteille désigne une fille en particulier. Les dernières lueurs du soleil quittent le ciel et les bougies ne chassent l'obscuritéquedansunrayonlimitéautourd'elles.LamoitiéduvisagedeBishopse trouvedansl'ombre.Nousnousdévisageonsunlongmomentetjesaisquejedevrais poseruneautrequestionoudirequelquechose,n'importequoi,pourromprelesilence. Maislesmotsnesortentpas.Jenesensquemoncoeurquigalopedansmapoitrine. —Entoutcas,jepréféraisactionouvérité,finitpardireBishop. —C'estquoi,ça? Jeprendsunegorgéed'eaupouréclaircirmavoix. —Tun'asjamaisjouéàactionouvérité? Bishopestsiétonnéquesessourcilsrisquentdedisparaîtredanssescheveux. —Ilyabeaucoupdejeuxquejeneconnaispas.Mafamillen'étaitpastrès joueuse. —C'esttrèsfacile,m'expliqueBishop.Quandc'esttontour,tuchoisissoit action,soitvérité.Sic'estaction,jetedonneundéfiquetudoisréalisersouspeinede perdre.Sic'estvérité,jeteposeunequestionettudoisyrépondreavecsincérité, sinontuperds.(Ilmesourit,unelueuramuséedanslesyeux.)Tuveuxjouer? Alorslà,c'estunetrèsmauvaiseidée,àtoutpointdevue,maisquandj'ouvrela bouche,c'estunouiquiensort.Jeprécise:

—Maisc'esttoiquicommences.

—D'accord.(Bishopfixeleplafondcommes'ilpesaitlepouretlecontre.)

Vérité.

Vérité.Jepeuxluidemandern'importequoi,etenthéorie,ildevraitrépondre

entoutesincérité.Ilyaunetonnedechosesquejeveuxsavoiràsonproposetune

tonnedefaçonsdontcesréponsespourraientmeblesser.Jedevraism'excuseretaller

aulit,maisj'aipassétropdetempsàréfrénermacuriositéàsonégard.Monenviede

leconnaîtresurpassetout,mêmelebonsens.Ilmefautaumoinsm'enteniràdes

questionsinsignifiantes.

—Combiendefillesas-tuembrasséesenjouantaujeudelabouteille?

Jeriscommes'ils'agissaitd'uneblague,maismonriresonnefaux.

—Çadépend,répond-il,unpeuamusé.Onparled'unvraibaiseroud'unpetit

bisouvitefait?

—D'unvraibaiser.

Jeneluiavouepasquepourmoi,baiseretbisou,c'estlamêmechose,sachant

qu'endehorsdelatentativedésastreusesursonépaule,jen'aijamaisembrasséautre

chosequelajouedemonpèreetcelledeCallie.

Laminesérieuse,ilplongesesyeuxvertsdanslesmienscommes'ilessayaitde

devinercequisecachederrièrelaquestion. —J'aiembrassétroisfillesdansmavie.Unequandj'avaistreizeans,aujeude la bouteille. Une autre encolo quand j'avais quatorze ans, avec unusage unpeu excessifdelalangue. Jeris,etcettefoiscen'estpasforcé. —Latienneoulasienne? Bishoplèvelesdeuxmainscommes'ilserendait. —Jeplaideledroitdegarderlesilence. Àprésentjem'esclaffeetBishopafficheuneexpressiontrèsétrange.Comme s'ilvenaitd'apprendrelaplusmerveilleusenouvelleaumonde,unlargesourirese dessinesurseslèvres,telunrayondesoleil.Entredeuxéclatsderire,jeparviensàlui demander:

—Qu'ya-t-il?

Ilsourittoujours.

—Rien.

—Tunem'aspasparlédutroisièmebaiser,luirappelé-je.

—C'étaitilyadeuxans.Justeavantquejedoiveépousertasœur.Unefillede

monécole.Etilyaeuplusd'unbaiser.

—Tropdelanguepourceux-làaussi?

—Non,ceux-là,c'étaitbeaucoupmieux.

Cesmotsmefontl'effetd'unelamederasoirsurlapeau,alorsquejesaisque

jen'enaiaucundroit.Ilnemeconnaissaitmêmepasàl'époque,etdetoutefaçon,ce

qu'ilaressentipouruneautrefillenedevraitpasimporter.

—Elleteplaisaitbeaucoup?

J'aiaussitôtenviedemedonnerdesgifles.Bishopn'hésitepaslongtempsavant

derépondre:

—Pasautantquetoi.

Savoixgraveestégale,sonregardnequittepaslemien.Iln'estpasgêné.Pas

nerveux.Sûrdeluietdirect.Etvoilà.C'estcequej'aienvied'entendredeluidepuis

dessemainesmaintenant,etcequejenepeuxabsolumentpassupporterd'entendrenon

plus.

—Bishop

Ilmecoupe:

—Tun'avaisdroitqu'àunequestionettum'enasposéunecentaineenviron.À

tontourdepassersurlegril.Actionouvérité?

—Vérité.

Jesaisquejedevraisdireaction.Maisjenesuispasunetêtebrûléepourrien.

Jemeprépareànepaspouvoirrépondreentoutefranchise.Unequestionsurmonpère

ousurcequemafamillepensevraimentdelasienne.Maisenfait,ilsouritetme

demandecombiendegarçonsj'aiembrassés.

C'estunequestionfacile,maisj'aiunmalétonnantàmerésoudreàrépondre. J'envisage de mentir, mais avec tous les autres mensonges et omissions qui tourbillonnententrenous,ilmeparaîtcorrectd'êtrehonnêtequandc'estpossible. —Aucun,finis-jepararticuler. Jenebaissepaslesyeux,maismesjouesrosissentetj'espèrequelalumièrede labougienelemontrepas.Bishopneritpasetnesemoquepas.Ilfaitjusteunsignede tête.

—Parmanqued'occasionsoumanqued'envie?

—Lesdeux,jesuppose.

Horsdequestiondeluiavouerqueleseulgarçonpourquij'aiejamaiséprouvé

del'intérêtmefaitface.Bishopouvrelabouche,maisjeparleavantlui.

—Tuavaisdituneseulequestion,tuterappelles?Actionouvérité?

—Jediraisbienaction,maisj'aipeurquetum'ordonnesdemedéshabilleret

defaireletourdelapièceengloussantcommeunepoule,ouunautredéfidansle

genre.

Jemanquederecracherlagorgéed'eauquej'étaisentraind'avaler.

—C'étaitça,lesactionsquevousvousdonniezàfaireencolo?

—Engros,oui.Qu'est-cequetuveux,onavaittreizeans

—Alors,encorevérité?

—C'estsansdoutemoinsrisqué.

Moinsrisqué.Jeréfléchisuninstantàcequej'aimeraissavoir.C'est-à-direune

ribambelledechoses.Lesplusimportantes:cequ'ilpensevraimentdesmariages

arrangés,cequ'ilressentpourmoi,cequ'ilrêvedefairedesavie.Lesbanalités:sa

couleurpréférée,sonplatpréféré,commentils'yprendpouravoirlescheveuxaussi

doux.Desquestionsbêtesetsansintérêt.

—C'étaitcomment,degrandirdanstamaison?

J'aibeauessayer,jen'arrivepasàimaginerBishopcourirdanscescouloirs

sombres.Peut-êtrequ'êtreélevédanslamaisonduprésidentestcequil'apousséà

aimerautantlanature,àtoujoursrechercherlalumièreàtraverslefeuillagedesarbres.

—Solitaire,répondit-ilsanshésiter.

Moncœurseserre,pasparpitié,maisparcequejecomprends.J'aibeauavoir

unesœur,j'aiétésolitairetoutemavie.

—Monpèreesttoujoursoccupé,toujoursconcentrésurl'extérieur,surcequi

se passe à Westfall.Etma mère

difficile.Àmonavis,elleespéraitquejepuissecomblerlevidequilaséparedemon père,etquandelleacomprisquecen'étaitpaslecas (Savoixfaiblit,empreintede tristesse.)Jesuissûrqu'ellem'aime,maisellenemel'ajamaismontré.Etc'esthorrible pourunenfant,tuvois?Tuastoujoursl'impressiondedevoirgagnercetamour,aulieu delerecevoir,sansconditions.Quandj'étaisplusjeune,çamemettaitsouventen colère,etpuisjemesuisrenducomptequecegenrederéactionnechangeraitrienàla

se passe une maindans les cheveux.) C'est

(Il

situation.Pourfinir,j'aiarrêtéd'essayer. —Oui,jecomprends. J'aimerais bien qu'il m'apprenne comment arrêter. Moi, je suis toujours prisonnièredumêmecercle:jedésirel'affectiondemonpère,maisjerefusedefaire cequiestrequispourlagagner.Bishopmefixeetquelquechosesepasseentrenous, quelquechosequitournoieetseformedansl'airhumideetimmobile.Çameterrifie.Il meterrifie.Maiscettefoisjenepeuxmerésoudreàlefuir. —Vérité. J'aichuchoté,carjenefaispasconfianceàmavoix. —Est-cequetuavaispeurdemoi,lepremiersoir?medemandeBishop. Saquestionmesurprend,toutcommesonfrontplisséetsonregardsérieux. —Oui. Aucuneraisondementir. Uneombrepassesursonvisage. —Jen'auraispas Jenet'auraispastouchée,Ivy. Pasforcée. —Jesais.Maintenant,jelesais. —Moinonplus,jen'étaispasprêt,avoue-t-il. À présent, c'est à sontour de paraître mal à l'aise, et ses joues virent à l'écarlatedanslapénombre.Jenel'aijamaisvuhésitantavant,luiquiesttoujourssi posé.

—Cen'estpasparcequejesuisungarçonque (Ilbaisselesyeux.)As-tu encorepeurdemoi? J'ailabouchesècheetl'impressiond'avoirunegrossepierreauxbordsaiguisés coincéedanslagorge. —Non. Cen'estpastoutàfaitlavérité.Jen'ai pluspeurqu'il metouche.Jesuis terrifiéeparledésirqu'illefasse.Sesyeux,sombresàlalumièredelabougie,brûlent lesmiens.J'ail'impressionqu'ilvaserapprocherdemoi.J'ignoresic'estcequeje souhaiteoucequim'effraie.Ilyadel'électricitéentrenous,maisBishopnebougepas. —Jecroisquec'estmontour,dit-il,lavoixgraveetrauque,commesiluiaussi avaitlagorgenouée.Vérité. —Encore?(Jetentedesourire,maiséchouelamentablement.)Onn'estpastrès douésenaction,jetrouve. —Lavéritéestplusintéressante,répond-il.N'importequiestcapabledefaire ladansedescanardstoutnu. —Pourquoim'as-tuchoisie,moi,aulieudemasoeur? Jenem'étaispasaperçueàquelpointcettequestionmetaraudaitjusqu'àenfin laposer.Bishopm'adresseunsouriremoqueur. —Çam'étonnequetuaiesmissilongtempsàlaposer.Jecroiselesbras

devantlapoitrine,commepourmefaireunearmure.

—Alors?

—Mamèrefaitdubénévolatàl'hôpital,deuxjoursparsemaine.Elledonneun

coupdemaindanslesservicesquienontbesoin.(Monimpatiencedoitseliresurmon

visage,parcequ'illèveunemain.)Attendsunpeu,jet'assurequec'estimportantpour

l'histoire.(D'ungeste,jeluipermetsdepoursuivre.)Parfois,jel'accompagnais,surtout

plusjeune.Unjour,quandj'avaisàpeuprèsquatorzeans,jepassaislamatinéelà-bas

avecelle.Lesportessesontouvertesetjenevoyaispastropcequisepassait,mais

j'aientendudel'agitation.Quelqu'unpleurait,uneautrepersonnecriaitetappelaitun

médecin.Quandj'aienfinpujeteruncoupd'œil,j'aivuunefilled'àpeuprèsmonâge

auxlongscheveuxnoirsquiappelaitàgrandscris.L'unedesinfirmièresm'atapoté

l'épauleetm'adit:«C'estlafillequetuvasépouserunjour:CallieWestfall.»

Àcesmots,jeressensunevivedouleurdanslapoitrine:jenesupportepas

l'idéequ'ilauraitpuépousermasœur.Elleneluiauraitpasconvenu.Ellenel'aurait

pascompris.Ellen'auraitmêmepasessayé.Bishoprelèveunejambeetpassel'avant-

brassoussongenoureplié.