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L t -Colonel de LANCESSEUR

JEANNE D'ARC

Chef de Guerre

Le génie militaire et politique de Jeanne d'Arc Campagne de France 1429-1430

de Guerre Le génie militaire et politique de Jeanne d'Arc Campagne de France 1429-1430 NOUVELLES EDITIONS

NOUVELLES EDITIONS DEBRESSE

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JEANNE D'ARC

CHEF DE GUERRE

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LIEUTENANT-COLONEL DE LANCESSEUR

JEANNE D'ARC

CHEF DE GUERRE

LE GÉNIE MILITAIRE ET POLITIQUE DE JEANNE D'ARC CAMPAGNE DE MANŒUVRES I429-I430

NOUVELLES EDITIONS DEBRESSE 38, rue de l'Université Paris (7 e )

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Tous droits réservés pour tous les pays

©

1961 – Nouvelles Editions Debresse

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AUX FEMMES DE MANŒUVRES MERES, EPOUSES, FIANCEES OU MANŒUVRES de tous ceux qui ont combattu ou qui combattent dans les Armées françaises de Terre, de Mer et de l'Air

P. L.

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LETTRE-PREFACE

DE MONSIEUR LE CENERAL DE CORPS D'ARMEE POYDENOT (C.R.) ANCIEN DIRECTEUR DE L'ECOLE SUPERIEURE DE GUERRE

Mon Colonel,

De

votre

bel

ouvrage

se

dégage,

avec

un

puissant

relief,

la

personnalité de Jeanne, d'Arc, Chef de Guerre.

 

L'humble

bergère

de

Domremy

domine

de

très

haut

tous

les

capitaines de son temps.

Avec les qualités morales de caractère, de rayonnement, d'autorité, elle possède une connaissance parfaite de l'art militaire. Cette science tient proprement du miracle. Sa source ne peut être que surnaturelle, car les concepts stratégiques et tactiques de Jeanne d'Arc sont en avance de plus de 200 ans sur son époque. Il faut attendre Turenne pour les retrouver

Dans le domaine de la conduite de, la guerre, vous exposez magistralement comment Jeanne a, d'emblée, la claire notion du but à atteindre :

Refaire l'unité du pays autour du son Roi légitime et, pour cela, reprendre aux Anglo-Bourguignons la capitale du Royaume – ce qui exigera, sur le plan des opérations, deux campagnes successives :

Campagne de la Loire, Campagne de l'Oise.

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La stratégie mise en manœuvres pour la réalisation de cet objectif révèle, tout ensemble, le grand capitaine et le grand politique.

- Le Grand Capitaine, qui applique aux manœuvres qu'il conçoit et dirige, les principes, qui ne seront dégagés que des siècles plus tard ; la liberté d'action, l'économie des forces.

- Le Grand Politique, qui néglige le secondaire pour aller à l'essentiel, qui préfère à l'exploitation facile des succès contre les Anglais battus à Orléans, la consécration du Roi à Reims ; le sacre de Charles VII n'aura-t-il pas, en effet, une résonance profonde à l'intérieur et à l'extérieur du Royaume ?

Dans le domaine de la tactique, vous montrez d'excellente façon la véritable révolution apportée par Jeanne d'Arc aux procédés de combat assez simplistes pratiqués au XV e siècle.

Jeanne inaugure la combinaisons des armes: des forces légères reconnaissent et fixent l'adversaire. L'artillerie prépare L'assaut est exécuté avec le maximum de puissance.

Oserai-je dire que, vieil artilleur, je suis singulièrement sensible à l'intérêt porté par Jeanne à ses bombardiers. Enfin sur le plan de la « logistique » - pour user d'un terme à la mode – Jeanne organise ses ravitaillements, utilise ses divers moyens de transports, articule ses bases avec la plus rare maîtrise.

Voire livre est plein d'enseignements. Ses lecteurs y prendront le plus vil intérêt. Ils y trouveront une preuve tangible de la mission divine de la sainte de la Patrie, qui, sans préparation guerrière d'aucune. Sorte, s'est haussée, d'un seul coup, au rang des plus grands chefs de guerre.

En vous remerciant sincèrement de m'avoir donné la primeur de votre manuscrit, je vous prie d'agréer, mon Colonel, l'assurance de mes très fidèles sentiments.

POYDENOT, Général de C.A. (C.R.)

Versailles, 14 février 1958.

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PROLOGUE

Cet ouvrage n'était pas, dans notre esprit, destiné à la publicité. Ce qui nous incita à poursuivre l'étude, commencée depuis plus de 25 ans, du personnage extraordinaire de Jeanne d'Arc, ce fut l'intérêt, sans cesse grandissant, éprouvé au fur et à mesure que nous avancions dans la compréhension de cette nature de pureté biblique, de ses qualités de chef de guerre.

Il était inutile de chercher une explication humaine de ce paradoxe ; d'une faible enfant totalement illettrée, transformée en un puissant génie aux connaissances approfondies des sciences militaires, non seulement de celles connues à son époque, mais aussi de celles qui devaient se révéler par la suite. Et cependant le fait était la.

Jeanne d'Arc ne naquit pas enfant prodige. Rien, au cours de son adolescence ne la distinguait de ses petites camarades. Douce, charmante, charitable, c'était une bonne petite fille très simple que, au village, tout le monde aimait. Elle aidait sa mère aux soins du ménage et, entre temps, gardait les troupeaux. Gaie et enjouée, son bonheur était de retrouver, le soir venu, ses deux amies préférées, Mengette et la petite Hauviette sa protégée, parce que plus jeune de trois ans.

Ensemble les trois gamines allaient chanter et danser à la fontaine des Rains, près d'un vieux hêtre séculaire appelé « le beau May », point de réunion de la jeunesse du pays.

Toutefois, si nous en croyons les écrits d'un de ses meilleurs panégyristes, Mgr Henri Debout, lauréat de l'Académie française, sa naissance aurait été marquée d'un signe vraiment providentiel.

L'écrivain a peint l'événement dans les termes suivants

Le 6 janvier 1412, les habitants de Domremy sont rentrés chez eux après avoir assisté aux offices de la belle fête de l'Epiphanie.

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Soudain, à chaque foyer, sans qu'aucun motif extérieur ait pu y donner lieu, un souffle d'allégresse pénètre dans les coeurs. Etonnés, les bons villageois s'interrogent, ouvrent les portes, se mettent sur le seuil de leurs chaumières, examinent le firmament. C'est en vain, rien ne leur révèle la cause du sentiment de bonheur qu'ils éprouvent 1 .

Et voici que des êtres sans raison, eux-mêmes, partagent cette exubérance ; les coqs, dans les poulaillers, battent des ailes et pendant deux heures font entendre leurs chants sonores et prolongés.

Que se passe-t-il donc ?

On dit

bien, en fait de

nouvelles, que les Darc sont dans le

ravissement parce que, sous leur toit, une fillette vient de naître. Mais quelle relation et surtout quelle proportion entre les deux événements ? Nul ne songe même à les rapprocher.

Ce qui ne fut pas compris alors, devait l'être un jour : une telle joie, en effet, n'est que le présage des transports de triomphe que cette enfant au berceau soulèvera plus tard en France. De longs siècles en seront les échos, car cette petite fille sera pour sa Patrie agonisante une libératrice vraiment incomparable.

Ce sont les hauts faits de cette libératrice qui font son histoire militaire. Ces hauts faits, malgré leur grandeur, ont été, en général, très superficiellement traités. Les historiens, des religieux pour la plupart, se sont surtout attachés à glorifier la vie spirituelle et mystique de celle que l'on a appelée - à juste titre d'ailleurs - la sainte de la Patrie, laissant dans l'ombre le récit détaillé de ses campagnes.

A l'étude de ces faits de guerre, nous nous sommes précisément attachés : comment Jeanne d'Arc conçut sa bataille, comment elle l a conduisit, comment expliquer les succès foudroyants qu'elle remporta.

Les chroniqueurs du temps, absolument désemparés par ses conceptions tactiques auxquelles ils ne comprennent pas grand-chose, se contentèrent de relater les faits. Chez l'adversaire, on cria à la sorcellerie, moyen facile d'expliquer des défaites persistantes.

1 A rapprocher de la « Grande Peur » qui brusquement saisit la France entière en 1789, à la veille de la Révolution, sans cause ,apparente, présage de l'épouvantable époque qui allait suivre et que l'on appelée « La Terreur ».

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Depuis, les enseignements des grands capitaines qui se sont succédé, les progrès de l'armement, la connaissance plus approfondie de la balistique, de l'emploi des différentes armes et de leur perfectionnement, ainsi que leur influence sur la tactique ont permis une compréhension totale du combat de Jeanne d'Arc.

Quant à la suite des événements appelés « L'itinéraire de la libératrice » : Campagne de la Loire - marche sur Reims - campagne de l'Oise - marche sur Paris qui en forment la chaîne historique, nous ne pouvions mieux faire que de prendre les faits eux-mêmes dans leur ordre chronologique, à l'exemple des divers historiens de la Pucelle. Notre tâche personnelle a consisté à rechercher l'explication tactique des faits, par la réflexion, la méditation, l'étude aussi raisonnée que possible de la bataille comme la conçut Jeanne d'Arc, dès ses premiers contacts avec l'ennemi, tactique qu'elle ne varia guère par la suite.

Jeanne d'Arc, commandant de troupes, incontestablement inspirée de Dieu mit - à quelques années près - fin à une guerre qui. durait depuis plus de cent ans, par une campagne rapide, réalisant ainsi la plus merveilleuse épopée de l'histoire de l'humanité.

Femme i ncomparable, elle incarna en sa personne toutes les qualités de notre race ; elle mérite d'être citée comme la personnification la plus pure de la femme française.

A toutes les époques de notre histoire nationale, lorsque la Patrie fut en danger, on vit l a femme de notre pays donner l'exemple du plus bel et du plus grand héroïsme.

C'est la douce et pieuse tendresse de Clotilde qui. galvanisa le courage de Clovis, son époux et lui souffla, à l'heure du péril l'inspiration qui sauva le pays des Francs.

Clotilde avait une compagne qu'elle affectionnait beaucoup et dont les conseils lui furent précieux pour la conversion de Clovis. Elle s'appelait Geneviève. C'était - comme le fut Jeanne d'Arc- une petite bergère devenue sainte et très vénérée de son vivant, surtout après la retraite d'Attila qu'elle provoqua. Si Jeanne d'Arc mourut jeune brûlée sur le bûcher de Rouen, Geneviève vécut jusqu'à 92 ans, mais ses restes furent brûlés, en place de Grève par nos révolutionnaires en 1793, 1281 ans après sa mort, survenue en l'an 512.

C'est Blanche de Castille dont la Régence de 10 années (de 1226 à 1236) prépare la grandeur du règne de son fils Louis IX

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(saint Louis) par la victoire sur les Albigeois, en chassant les Anglais de France.

C'est Jeanne Hachette, l'humble fille d'un artisan de Beauvais qui fortifie le courage de ses concitoyens dans la défense de leur cité assiégée par les Bourguignons, sous les ordres de Charles le Téméraire.

C'est Anne de Bretagne, toujours si chère aux Bretons sous le nom de « la bonne Duchesse aux sabots de bois ». Elle maria sa fille Claude au Duc d'Angoulême (futur François I er ) et apporta ainsi la Bretagne à la France.

Du Guesclin, prisonnier du Prince Noir, reçut un jour, dans sa prison, la visite de ce dernier. Pour lui montrer son estime, celui-ci le pria de fixer lui-même le chiffre de sa - rançon : « Cent mille livres, répondit fièrement le Grand Connétable ». Et, comme le Prince de Galles paraissait suffoqué de l'énormité de la somme : « On voit bien, Monseigneur, lui dit Du Guesclin que votre Altesse ne connaît pas les Françaises. Qu'elle sache donc qu'il n'y a pas femme ou fille en France, sachant filer qui ne file pour ma rançon ».

C'est Jeanne d'Albret, reine de Navarre qui, malgré des difficultés sans nombre sut forger du plus pur métal le caractère inconsistant de son fils et en fit le plus populaire de nos Rois, Henri IV.

C'est la douce reine Marie-Antoinette, victime d'un peuple en délire et dont le poète a résumé ainsi la tragique destinée :

TRIANON

Au milieu des bosquets, des jasmins et des roses Des lilas, des iris et des muguets frileux

A Trianon, loin des antichambres moroses

La Bergerie exquise élève ses toits bleus

C'est une fantaisie adorablement fine Un jouet gracieux et mignon ; chaque été La Cour y vit d'amour, de bonheur, de gaîté Comme en un rêve où les coeurs vibrent en sourdine.

Et pendant qu'à Paris, le bas peuple hideux

Hurle contre le Roi des couplets monstrueux Le maudit lâchement et réclame sa tête

Sous les branches, voyez, très blonde, en chapeau gris Cette femme aux yeux bleus, qui passe et qui sourit Délicieusement : c'est Marie-Antoinette.

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LE TRIBUNAL

Elle est debout, les pleurs ont flétri son visage Ses beaux yeux sont rougis, sa robe est en lambeaux Ses juges, maintenant devenus ses bourreaux Férocement railleurs contemplent leur ouvrage

Le Comité voulant pour assouvir sa rage Déshonorer, après qu'il a fait tant souffrir Charge la calomnie infâme de flétrir La royale captive en l'écrasant d'outrages

Et lorsque à haute voix, devant le Tribunal Un homme noir a lu le rapport infernal Qui l'accuse d'inceste et lui, crie : Adultère 2

« S'il est un droit sacré, c'est celui d'être mère

Dit-elle

Devant Dieu, j'en appelle à vos mères, Français. »

Et pour juger cet acte et ce procès

L'ECHAFAUD

L'échafaud se dressait, lugubre sur la place Où le soleil d'automne épandait ses rayons La haine au coeur, avec aux lèvres la menace Des hommes demi-nus, des femmes en haillons

Assassins ou bandits, sinistre populace S'entassaient alentour, Tout à coup, plus de cris Un long frisson de peur semble étreindre Paris Il se fait dans la foule un silence de glace

Et la charrette avance

De ce regard empreint de majesté sublime Son peuple, dont elle est aujourd'hui la victime

Et, calme, regardant

Et qu'elle- aima jusqu'à la mort d'amour ardent La mère du Dauphin, la femme de Louis Seize

L'Autrichienne

s'apprête a mourir en Française.

2 Bulletin du Tribunal révolutionnaire (22 et 23).

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LE TOMBEAU

Elle dort maintenant, victime expiatoire Celle qu'on adorait sans qu'on osât l'aimer Elle dort. Et maudits, vous voulez enfermer Sous une ombre d'horreur ce qui fut son histoire

Et vous avez écrit pour souiller sa mémoire La pièce, le pamphlet et le livre odieux Elle dort, malgré vous, sous le linceul de gloire Que nous laissa son âme en s'envolant aux Cieux.

Elle dort et voici qu'à l'insulte éphémère La Vérité répond, montrant le Parlement « Regardez bien, c'est là qu'elle fut vraiment mère »

Elle dort et des voix vibrantes, par moments Montent du lieu du crime à la voûte sereine Qui disent : « Regardez, c'est là qu'elle fut Reine. »

L'AME D'UN LYS Poème de Guy Jarnouen de Villartay 3 .

Citons encore Mme Elisabeth, soeur de Louis XVI, au pied de l'échafaud. Douze femmes de France vont mourir avec elle. On les fait toutes asseoir au pied de l'infernale machine que le bourreau vérifie devant elles, La princesse sera appelée la dernière. Et l'affreux holocauste commence.

A l'appel de son nom, la première victime, se prosterne devant la soeur du Roi et gravit les marches du calvaire. Sa tête tombe. Onze fois de suite, la même tragique cérémonie se répète avec la même grandiose majesté. Onze fois de suite, Mme Elisabeth assiste au martyre de ses compagnes ; puis elle meurt à son tour sans faiblir.

Voilà la femme française

Vingt-trois années de guerres d'enfer succèdent à cette atroce expérience révolutionnaire. Par centaines de mille, les hommes

3 Guy Jarnouen de Villartay : jeune poète breton de grand avenir, Malheureusement, mort à l'âge de 25 ans à Parame (I.-et-V.), vers 1905. On a de lui un recueil de poésies charmantes, intitulé :

« Les mains éteintes». Le petit poème ci-joint : « L'Ame d'un Lys », lui valut l'Eglantine d'Or, la plus haute distinction accordée en 1900, par « Les Jeux Floraux ».

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partent et des milliers ne reviennent plus. Alors, ce furent elles, les femmes de France qui labourèrent les terres, les hersèrent, et rentrèrent les récoltes au beau temps.

Ces heures tragiques, nous les avons vécues, nous aussi 1914-1918 -

1939-1945.

Et, à ces tristes renouvellements des cataclysmes guerriers, à notre tour, nous avons vu la femme française montrer le même héroïsme, à la campagnes à la ville, à l'atelier, à l'ambulance.

Certes oui, comme autrefois, il y eut bien des larmes qui tombèrent derrière la charrue, la. machine ou le lit d'hôpital, des sanglots qui se firent entendre pendant la collecte des gerbes d'or. Mais parce que vos mères, jeunes gens, étaient des vaillantes la charrue continua de creuser son sillon, le blé fut rentré, la machine ne cessa pas de tourner et le blessé mourut consolé.

Ces durs labeurs, ces cruelles souffrances que nos femmes de France ont supportés nous montrent à tous notre devoir.

Comme elles, comme Jeanne d'Arc leur grande patronne, nous sommes, tous, des soldats à la bataille dont l'enjeu est le sort même de la France.

Ne nous effrayons pas des difficultés apparentes. Comme au temps de Jeanne d'Arc, on n'est jamais plus près du bien qu'au moment de l'excès du mal.

La France renaîtra et retrouvera un jour, espérons-le, ses gloires d'antan.

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PREMIERE PARTIE

L'HEROINE

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20 LA France sous l'occupation anglo-bourguignonne A l'ARRIVEE de Jeanne d'ARC (Avril 1429) Parties striées :

LA France sous l'occupation anglo-bourguignonne A l'ARRIVEE de Jeanne d'ARC (Avril 1429)

Parties striées : ZONE occupée Partie blanche : ZONE libre

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CHAPITRE 1

Au début du XV e siècle, la France était dans une situation à peu près désespérée. Les Anglais occupaient militairement toute la France au nord de la Loire et une partie de la Guyenne au sud. Leurs armées campaient

dans toute la partie du territoire située à l'ouest d'une ligne Compiègne - Paris - Orléans. Le territoire, à l'est, de cette ligne était tenu par les Bourguignons, leurs alliés.

1420, le roi de France Charles VI, après avoir assisté à

En

l'effondrement de son pays, avait dû subir, par surcroît dans sa propre

famille les plus cruelles humiliations. La Reine, son épouse, la perverse Isabeau de Bavière avait pris, comme amant, le pire adversaire de son mari, Jean Sans Peur, duc de Bourgogne, allié des Anglais Devenu fou de douleur et de désespoir, il avait, sous la domination de cette misérable créature, signé le traité de Troyes, par lequel le malheureux aliéné donnait sa fille, la princesse Catherine, et son royaume à son autre ennemi, Henri V, roi d'Angleterre. De ce fait. celui-ci devenait en 1422 - à la mort de Charles VI - roi de France et d'Angleterre. Le Dauphin, le futur Charles VII, s'est réfugié au sud de la Loire, à Bourges. Quelques provinces du sud lui sont encore fidèles, mais la royauté française agonise. Bien qu'Orléans soit assez éloigné des principaux camps anglais, dont le plus rapproché est en Anjou, vers Saumur, les Anglais, qui

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considèrent la partie gagnée, sont venus - contrairement à l'avis de leurs meilleurs généraux, dont le duc de Bedfort, général en chef des armées occupantes - mettre le siège devant Orléans. La ville a été investie dès octobre 1428. En avril 1429, époque où va commencer notre -histoire, la cité est entourée de tranchées et de bastides puissantes. Nous y reviendrons plus loin. Faisons auparavant connaissance avec l'héroïne de cette histoire merveilleuse. Les chroniqueurs de l'époque racontent que, depuis un certain temps, une nouvelle extraordinaire courait le pays et se répétait de bouche en bouche; on parlait d'une prédiction.- « La France, disait-on, perdue par une femme (Isabeau de Bavière) allait être sauvée par une femme. » Quelle était cette libératrice ? D'où venait-elle ? Où était-elle ? Pas de réponse à cette question angoissante ! Dans un modeste village des côtes de Meuse, dépendant du Duché de Lorraine, Domremy-sur-Meuse, vivait, une honnête famille de paysans aisés. C'était la famille Darc. Jacques, le père, était le chef. du village; il avait épousé Isabelle Romée. De ce mariage étaient nés trois fils, Jacquemin, Jean et Pierre. Plus tard, le 6 janvier 1412 ils eurent une petite fille qui reçut au baptême le nom de Jeannette. Arrive l'année 1424. L'enfant a grandi; elle a 12 ans. C'est déjà une belle et robuste fillette, douce, aimable, et très aimée au village. Chargée de la garde des troupeaux, elle les conduit le plus souvent à un endroit champêtre appelé « La Fontaine des Rains » au Bois Chenu. Elle s'y recueille à l'ombre d'un hêtre magnifique dit « le beau May », songeant, avec grande amertume à tous ces récits de guerre, de combats et de brigandages, car on ne parle que de cela au village. Elle est très impressionnée de tour. ces malheurs qui fondent sur la pauvre France; elle pleure bien souvent en demandant à Dieu de faire cesser toutes ces calamités. Un soir des premiers jours de l'été de cette année 1424, son âme est plus triste que jamais et, ses prières montent. plus ardentes vers le Ciel. Soudain un prodige merveilleux s'offre à ses yeux. Au centre d'une clarté éblouissante, elle distingue un. personnage d'une grande beauté entouré d'une légion d'êtres aériens. Oh ! miracle ! Une voix, très douce, l'appelle : «Jeannette, Jeannette.»

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Elle a grand-peur, mais l'apparition la calme. qu'elle a de divin.

Le miracle se renouvelle une deuxième fois, puis une troisième: « je suis l'Archange saint Michel, le protecteur de la France, lui dit enfin le Céleste Messager » et il ajoute : « Il y a grande Pitié au Royaume de

» Jeannette écoute avec respect ces premières paroles de l'Ange qui lui révèle. toute l'étendue des maux de la patrie envahie. Il termine l'entretien en lui annonçant que Dieu a entendu les prières, que le martyre du pays va cesser bientôt et que c'est elle qui sera l'instrument de sa délivrance. Epouvantée d'une pareille mission, Jeannette supplie qu'elle lui soit évitée; elle se sent tellement faible, elle est si jeune, sait si peu de choses, elle est si naïve. Mais l'Ange la console et en peu de mots lui. apprend qu'elle recevra pendant plusieurs années une instruction complète, une formation miraculeuse qui la préparera à son rôle de libératrice. Et ainsi vont se passer les choses. L'Archange a été l'annonciateur. Deux saintes lui succèdent, sainte Marguerite et sainte Catherine. Et l'enseignement commence. Sous l'inspiration de ses voix, qu'elle appellera son conseil, elle découvre tous les arcanes des sciences militaires. Elle prend peu à peu conscience de sa personnalité; elle sent se fortifier, en même temps que sa frêle enveloppe, sa nature spirituelle et physique. Hier, petite fille du peuple, ignorante de tout, elle va devenir- après quatre années d'études inspirées - l'un des plus grands génies qui ait jamais existé. Au cours de ces événements, Jeannette, s'intéressait, de plus en plus, aux récits de la grande lutte anglo-française. Elle était souvent témoin des querelles privées qui se vidaient entre les princes et seigneurs des environs. En maintes circonstances, elle avait pu voir, de sespropres yeux, les horreurs de la guerre, car Domremy avait sa part de souffrance dans la crise actuelle que traversait la Nation.

France

Elle comprend ce

*

**

Le 1er mai 1428, ses Voix qui - depuis quatre ans - n'avaient cessé d'instruire leur élève, lui apprirent que l'heure du départ allait bientôt sonner et lui tracèrent le plan qu'elle aurait à suivre. Elles lui enjoignirent d'aller trouver Robert de Baudricourt, capitaine de

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Vaucouleurs et de lui demander une escorte pour se rendre auprès de Charles VII – "Pars, lui dirent-elles, Dieu te sera en aide. " C'était une première ‚preuve ! jeannette s'y soumit sans hésiter et grâce à l'affection dévouée d'un neveu de sa mère, Durand Laxart, elle réussit, au prix d'‚normes difficultés à se rendre à Vaucouleurs et à voir le terrible soldat. Celui-ci la reçut très mal, cette petite paysanne de 16 ans qui lui racontait des balivernes: qu'elle ‚tait en relation avec le Ciel et avait pour mission de relever le trône abattu et de libérer la France de l'occupation étrangère. Il la prit pour une follasse, mais par pitié pour son jeune âge, il se contenta de conseiller à Durand Laxart, son protecteur et son parent, de ramener sa pupille à son père pour qu'il lui. administra " une bonne fessée ". Très émue de cette réception, mais non découragée, elle s'adressa à ses Voix (son conseil) qui la consolèrent et lui dirent de patienter. Les choses en restèrent là jusqu'en juin 1428. Jeannette profita de ce laps de temps pour endurcir son corps et le préparer aux rudes ‚preuves qu'il était appelé à supporter. Pendant ce temps, les Anglais triomphaient partout, prêts à envahir ce qui. restait encore de territoire sous la domination de Charles VII. La Loire, formant la frontière du Roi de Bourges, c'est pour cette raison que l'ennemi avait décidé d'aller mettre le siège devant Orléans, afin de pouvoir occuper ensuite tout le cours du fleuve. Si le Dauphin était vaincu devant cette ville, il n'aurait plus qu'à mettre bas les armes. La guerre était finie et les envahisseurs seraient maîtres du Royaume de France dans toute son étendue. C'est alors que les Voix annoncèrent à leur élève que son instruction était bien terminée; l'heure du départ définitif avait sonné. Jeannette pleura beaucoup. Elle ‚tait effrayée à la seule pensée de quitter tout ce qu'elle aimait, sa vie si douce auprès des siens, pour l'‚changer contre le milieu grossier des camps, contre les risques des batailles, le mépris des Cours, en un mot contre un inconnu beaucoup plus pénible encore que les craintes elles-mêmes qui agitaient son coeur. Elle n'hésita pas un instant à briser tous ces chers liens pour obéir à ses Voix. Ayant repris contact avec son oncle dévoué Durand Laxart, elle lui confia l'ordre définitif du Ciel. Il s'agissait, tout d'abord, de fléchir la résistance paternelle. On s'y prit de la façon suivante. L'oncle attendait une naissance à son foyer, il utilisa cette circonstance pour manifester le désir d'emmener sa nièce; sous prétexte de

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soigner sa femme. La permission fut accordée sans méfiance et la petite maligne se mit en route. Ce premier pas franchi, il fallait de nouveau se rendre à Vaucouleurs et arriver à fléchir le farouche capitaine de Baudricourt. Malgré toutes les supplications, celui-ci. resta inébranlable. Jeanne revint à la charge, à plusieurs reprises, pendant tout le cours du mois. Elle dut même quitter la ville, mais sur l'ordre de Voix, elle y revint et élut domicile chez de braves gens, appelés le Royer, bien décidée à vaincre toutes résistances. Pauvre Jeannette ! Elle est là chez des amis qui la choient, l'entourent d'affection, mais, malgré tout, elle vit dans la douleur et l'angoisse. Elle songe à la France en péril, à Orléans resserré de Plus en plus dans un cercle de fer et de feu par les impitoyables Anglais. Ses Voix ne lui cachent rien, deviennent même plus pressantes; elles

l'appellent à l'oeuvre, et, elle, pauvre fille, se voit retenue, bien malgré sa volonté, loin du théâtre des combats. Chaque minute lui semble un siècle. Opiniâtre, elle s'est créé des relations puissantes chez des hommesà l'âme grande et patriotique qui ont su la comprendre. Parmi eux, Bertrand de Poulangy; il a assisté, l'année précédente à la première entrevue entre la petite paysanne et Robert de Baudricourt. C'est Jean de Nouillonpon, gentilhomme, originaire de Metz(d'où son appellation de Jean de Metz que nous lui conserverons par la suite) qui s'enthousiasme pour elle. C'est à lui, qu'elle fit cette fameuse réponse à sa question

- Quand voulez-vous donc partir ?

- Aujourd'hui plutôt, que demain ; plutôt demain qu'après ! C'est la

masse du peuple de Vaucouleurs qui croit en l'inspirée et l'appelle déjà à la tête des armées. C'est enfin le duc de Lorraine. lui-même, Charles II qui ayant entendu parler de l'extraordinaire jeune fille veut la voir, car il est malade; elle pourra peut-être le guérir. Sous la pression de l'opinion publique et celle de son propre entourage, Baudricourt ne peut résister à la curiosité de la revoir. Il la convoque, se promettant bien que ce sera la dernière fois. Dès le début de l'entretien, Jeanne, soudain inspirée révèle, à ce sceptique, que, à ce moment même, nos soldats commandés par Dunois éprouvent à Rouvray, au nord, d'Orléans une sanglante défaite 4 .

4 C'est la bataille que l'on a appelé : Bataille des Harengs.

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Voyez, lui dit-elle, combien ma présence est nécessaire aux armées. Quelques jours après, Baudricourt recevait confirmation de la défaite. Très intrigué, il fit dire à Jeanne qu'il ne s'opposait plus à son départ et qu'il lui fournirait une escorte.

*

**

L'équipée de Jeanne d'Arc, de Vaucouleurs à Chinon, appelée depuis par certains auteurs « La Chevauchée Sacrée » parait, à première vue, avoir été d'une audace déconcertante, une espèce de folie.

ne

permettaient pas de tenter une pareille aventure. Il fallait chevaucher de longs jours, en pays ennemi, bondé de pillards et de brigands de toutes espèces, au milieu des éléments incléments en cette saison d'hiver, traverser des rivières grossies par les pluies continuelles, éviter les ponts gardés par les Anglais et les Bourguignons, éviter également les routes et les chemins trop fréquentés, passer à travers champs et coucher à la belle étoile par simple prudence. Jeanne d'Arc osa, soutenue, par sa foi ardente dans le caractère sacré de sa mission et le but providentiel à la réalisation duquel, elle. se savait appelée. Mais ses compagnons malgré leur bravoure, ils n'étaient rien moins que rassurés. Ce qui les soutenait, c'était - à leur insu peut-être - une confiance sans borne dans la destinée de leur jeune chef. Elle exerçait effectivement, un ascendant merveilleux sur tous ceux qui l'approchaient, ascendant qu'elle conserva pendant toute sa carrière. Du jour de son départ, elle sacrifia totalement son corps aux décisions de son âme, affamée d'héroïsme et qui seule commandait. Quelles que soient les souffrances qu'elle imposera, de la sorte, à ce pauvre corps, rien ne l'arrêtera et elle ira jusqu'aux suprêmes cimes, par les indispensables voies du sacrifice. Partout, on a glorifié fort. justement l'âme immortelle de la sainte de la Patrie, mais que dire, en invoquant sa prodigieuse chevauchée, de ce qui ;fut la grande pitié de son corps. C'est une jeune fille vigoureuse et saine, dans toute la fleur de sa radieuse jeunesse qui - le 23 février 1429 - part de Vaucouleurs par la porte de France. Deux ans plus tard, ce sera une pauvre créature exténuée, usée jusqu'aux moelles qui- le 30 mai 1431 montera sur le bûcher de la place du Vieux-Marché de Rouen.

En

effet,

les

difficultés

quasi

insurmontables

du

trajet

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Ce n'est pas un des moindres prodiges dans l'accomplissement de sa mission sacrée que cette randonnée de Vaucouleurs à Chinon qui en constitue les premiers galops. Six cents kilomètres vont être ainsi parcourus en onze jours, sur un mauvais bidet de labour, par une jeune fille qui, jusqu'alors, n'avait à peu près jamais enfourché un cheval. En raison des périls de la route, il avait été convenu que toute la petite troupe, Jeanne comprise, adopterait la tenue de marchands voyageant pour leur commerce. Jeanne portait le même costume masculin que ses compagnons de route et vue à distance, on l'eût prise pour un jeune homme. Bien qu'elle n'eût que 17 ans, elle était grande pour une femme, le corps parfaitement développé, les muscles bien dessinés et forts, le visage agréable, le teint hâlé comme celui des paysans, les cheveux coupés en rond à la hauteur du col, selon la coutume des chevaliers du temps. Au départ, le premier soin de la petite troupe fut d'aller saluer le sire de Baudricourt. Celui-ci leur adjoignit Colet de Vienne, Courrier Royal, connaissant parfaitement les difficultés du voyage. Il avait confié à ce courrier une lettre pour le Souverain, relatant les circonstances à la suite desquelles il s'était décidé à envoyer à la Cour la jeune paysanne de Domremy. Il attestait, en particulier, qu'elle lui avait appris la bataille de Rouvray et son insuccès, aux jour et heure où le combat avait lieu. N'ayant qu'une confiance relative sur le succès de cette aventureuse chevauchée, il prit à part Jean de Metz et Bertrand de Poulengy et leur fit jurer de conduire Jeanne, saine et sauve au Roi. Enfin, il donna le signal du départ, de sa voix mâle de rude soldat, mais où perçait une certaine anxiété :

- Va, va et advienne que pourra! Les sept voyageurs se mirent en route. La porte de France, une fois franchie, les montures prirent le trot, le lourd trot des bêtes de trait. Le premier soir est venu, la nuit va tomber. La petite troupe continue sa route avec toute la prudence possible. Le but de l'étape était l'abbaye de Saint-Urbain, à onze lieues de Vaucouleurs à vol d'oiseau. Mais étant donné les détours indispensables en pareille circonstance, on ne pouvait compter moins de 12 à 13 heures de marche, une partie dans l'obscurité. Le soleil s'était couché à 5 h. 3/4 et la nuit fut bientôt complète. Heureusement, vers 9 heures, quoique le ciel fût couve rt, la lune se leva.

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De Vaucouleurs, nos voyageurs s'étaient dirigés sur Montigny-les- Vaucouleurs et sur Rosière-en-Blois (carte page 29). De Delouze à Abainville, ils empruntèrent un chemin qu'une tradition locale appelle encore aujourd'hui, le chemin de Jeanne d'Arc.

Ils passèrent l'Ornain au moulin d'Abainville et se dirigèrent du côté de Bonnet, Mandres (Meuse), Guillaume (Haute-Marne). Arrivée là, l'escorte devait, éviter le château d'Echansy alors occupé par jean de Dauteville, anglo-bourguignon très convaincu. Il fallait également ne pas trop s'éloigner de la route à cause des étangs formés par la Saulx et aussi parce qu'il était nécessaire de rejoindre un pont, unique passage de cette rivière. Multipliant les précautions, nos cavaliers eurent soin d'entourer de linges les rabots des chevaux avant de s'engager sur le chemin pierreux qui mène au pont du moulin de Taillesacq, à l'extrémité du bourg d'Echensy. par conséquent à une distance respectable du manoir féodal. Le premier et sérieux obstacle de c ette étape fut ainsi franchi. il fut ensuite plus facile de se détourner de Joinville où résidait le comte de Vaudemont, ennemi personnel de René d'Anjou et du sire de Baudricourt, de plus adversaire déclaré du parti français.

Pour

cela,

il

était

nécessaire - après avoir atteint le village

d'Aingoulaincourt - de prendre l'ancienne voie qui conduit presque en ligne droite, à Saint-Urbain. Enfin, vers deux ou trois heures du matin, nos voyageurs arrivèrent à l'abbaye. lis y étaient attendus. Le Prieur, Amoult d'Aulnoy, parent de Robert de Baudricourt, avait été prévenu. Jeanne et ses compagnons, bien accueillis, sont conduits aux appartements où ils pourront prendre un repos bien gagné. Jeanne est épuisée, par cette longue et rude chevauchée de 50 kilomètres, à travers un pays semé d'obstacles où sa lourde monture butait à chaque instant. Ses nerfs sont à bout. Sa jeune chair a cruellement souffert sur ce bât, de campagne plus fait pour porter des colis qu'une cavalière encore inexperte et très jeune, revêtue d'un costume masculin auquel elle n'est nullement habituée et, de Plus, mal adapté à son corps. Ses compagnons, eux aussi harassés, se déshabillent. et s'endorment profondément d'un sommeil paisible et réparateur. Pour elle, il en est tout autrement, elle doit, par prudence, conserver ses vêtements et s'étendre sur sa couche, toute vêtue. Ce fut sa première nuit de campagne !

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29 CHEVAUCHEE de JEANNE D'ARC de VAUCOULEURS à CHINON SIX CENTS kilomètres - Onze étapes, du

CHEVAUCHEE de JEANNE D'ARC de VAUCOULEURS à CHINON SIX CENTS kilomètres - Onze étapes, du 24 février au 14 mars 1429

- La partie striée indique la Zone occupée Par l'ennemi; en blanc : Zone libre (mais infestée de brigands et de pillards)

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24 février. - Le matin est venu, il faut repartir. Dix heures sont déjà sonnées, l'étape n'est guère moins longue ni moins pénible que celle de la veille. Repas pris, on se mit en route. La Marne est franchie sur un pont situé en face du village de Saint-Urbain, puis la petite troupe se dirige, à travers champs. vers Clairvaux (Aube), évitant avec soin le château de Blaise , appartenant à Baudricourt. Il a été, malheureusement, confisqué par Bedfort pour en faire don au sire de Vergy, mortel ennemi du capitaine de Vaucouleurs. Ceci augmente terriblement les difficultés. Arrivés aux environs de Pothières (Côte d'Or), nos amis, sur les conseils de Jean de Metz, décident de bivouaquer. La fatigue, en effet, est extrême. Pendant des heures, il avait fallu traverser des prairies inondées, suivre des sentiers noyées par les crues habituelles à cette époque, dans les vallées de la Meuse, de la Marne, de l'Aube et de l'Yonne. De grands bois avaient succédé à la plaine. Fuites cruelles dans la nuit par ces laies forestières à peine indiquées, à travers les taillis où les branches inaperçues cravachent sans cesse le visage, où le craquement d'une branche morte éveille des terreurs infinies, haltes où le cavalier devait songer au repos de son cheval plus qu'à son propre repos, trots suppliciants sur les chemins truffés d'ornières. En effet, les corvéables, cantonniers d'alors, ne se décidaient à rempierrer quelque peu les chemins que lorsque leurs boeufs n 'y pouvaient plus avancer. Jeanne et ses compagnons durent, ce soir-là, se résoudre à bivouaquer, à coucher à même le sol, sans oser faire le moindre feu. Gîte nocturne où la pauvre enfant souffrit un véritablemartyrs. Transie de froid, de pluie et de fatigue, torturée par ses meurtrissures, elle s'effondra anéantie, se refusant de céder entièrement au sommeil près de ces rudes compagnons dont se défiait sa pudeur de vierge. Tout cela, elle le supporta avec une invraisemblable énergie. 26 février. - A l'aube, malgré l'épuisement, on reprit la marche. La direction choisie était Auxerre en passant par Tonnerre, ou plutôt par les faubourgs de cette ville. Les renseignements que nous avons cherchés sur cette troisième étape sont vagues. Un seul est assez curieux. Il est ainsi raconté : « Dans les derniers jours de février 1429, rapporte un document historique fort peu connu, on vit passer à Auxerre une petite bande de gens de Lorraine qui disaient voyager pour affaires de commerce. Ils étaient cinq ou six, dont deux jeunes paysans. L'un d'eux pouvait avoir 16 ou 17 ans. Ce petit paysan de 17 ans, c'était notre Jeanne.

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Ce soir-là, à la tombée de la nuit, la troupe campa, comme elle put, à la sortie de la ville. Le lendemain, 27 février était un dimanche. Au lever du jour, Jeanne se rendit, en cachette, à la cathédrale Saint-Etienne pour y entendre la messe. 27 février. - Ce devoir rempli, elle rejoignit ses compagnons et reprit la route avec eux. La route, c'est beaucoup dire, car, précisément, nous

avons vu que les routes étaient, presque toujours évitées, en raison des rencontres dangereuses possibles, même certaines. On marchait à travers champs, s'orientant au soleil, chose habituelle pour ces campagnards, mais fatigue terrible et pour l'âme et pour le corps. Jeanne, malgré ses souffrances, voulait toujours avancer sans trêve, ni repos. Mais ses compagnons épuisés, excédés par ce raid invraisemblable, perdaient courage et, ne voulaient. plus continuer à tenter une telle aventure, dans cette région toute dévouée aux Bourguignons, alliés des Anglais, et infestée par les pillards des armées royales.

ils

commençaient à murmurer et ne cachaient pas leur désir de faire,

retour en arrière. Et c'était Jeanne, cette gamine de 17 ans qui ne cessait de les encourager, leur répétant sans cesse :

Ne craignez rien, nous arriverons sans encombre à Chinon et le Dauphin nous fera bon accueil.

- En êtes-vous bien sûre ? Ferez-vous, accomplirez-vous tout ce que

vous avez dit ? N'ayez crainte, leur répondait-elle, ce que 'je fais, j'ai ordre de le faire. Mes frères du Paradis m'ont enseigné ma mission; voilà quatre ans qu'ils me la répètent.

- Dieu, Lui-même, m'a dit qu'il fallait que, j'aille à la guerre pour

recouvrer le Royaume de France. Toutefois, au soir de cette journée, la fatigue et le découragement étaient tels que - un abri sûr ayant été trouvé - il fut convenu que la petite troupe se reposerait toute la journée du 28 février.

Semblables

aux

futurs

matelots

de

Christophe

Colomb,

1 er mars. - Le surlendemain, l er mars, la Loire était franchie à Gien,

après une marche, non moins dure que les précédentes, en contournant, Toucy et Bléneau. A Gien, le fleuve passé, nos voyageurs, se sentant en territoire non occupé par l'ennemi, reprirent courage. Les difficultés étaient déjà moindres, les embûches moins probables, mais la lutte contre les éléments et l'immense fatigue physique et morale ne cessaient pas.

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Les dernières étapes se succédèrent ainsi. La huitième conduisit Jeanne à Senneley, la neuvième à Mennetou-sur-Cher. On traversa le Cher ce jour-là. La dixième aboutit à Loches où l'Indre fut traversé. Le samedi 5 mars, la Vierge Lorraine arriva à Sainte-Catherine-de- Fierbois. C'est de cette cité, qu'elle dicta sa célèbre supplique où elle demandait audience au Roi. - J'ai fait 150 lieues, lui disait-elle, pour venir jusqu'à vous et vous prêter assistance. Comme preuve de ce que j'avance, je vous reconnaîtrai entre tous. Le soir même, cette missive fut portée par Colet de Vienne, le courrier royal que nous connaissons, au château de Chinon où se trouvait le Dauphin. Le messager était également porteur de la fameuse lettre du Sire de Baudricourt. La petite troupe reposa cette nuit à Sainte-Catherine-de-Fier-bois, dans l'aumônerie construite par le maréchal de Boucicaut pour héberger les pèlerins. Ce fut la première nuit du voyage où Jeanne put prendre un réel repos. Le jour venu, nos cavaliers montèrent en selle pour l'ultime étape. Elle leur eût été fatale si une intervention providentielle ne s'était produite qui les sauva d'une mort certaine. Des brigands armagnacs, prévenus de l'arrivée de la future guerrière, s'étaient postés en nombre sur sa route, afin de s'emparer de sa personne et de dévaliser son escorte. Bientôt ces misérables aperçoivent la Pucelle et ses compagnons. Ils veulent s'élancer, mais, au même instant, ils se sentent cloués au sol et dans l'impossibilité de bouger. Et, devant eux, éberlués, la petite troupe passe tranquille, les coudoie sans même se douter du danger qu'elle avait couru. Jeanne et ses gens arrivèrent enfin à Chinon, sains et saufs, le dimanche 6 mars à midi, à l'heure où les cloches sonnant l'Angélus rappelaient le mystère de !'Annonciation et semblaient, en ce jour, annoncer à la France un nouveau Sauveur. Jeanne mit pied à terre en s'aidant de la margelle d'un puits. Elle reçut l'hospitalité chez une respectable veuve, Mme Roger de la Barre qui l'accueillit et la logea jusqu'au moment où s'ouvriraient devant elle les portes du château, résidence du Prince qu'elle venait sauver. Le fameux raid était terminé.

*

**

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De nos jours où les exploits sportifs sont à l'honneur et tentent bien des athlètes de tout genre, de jeunes amazones se font une gloire de parcourir à cheval la distance de Paris à Cannes. Mais, quelle est l'écuyère qui oserait tenter le raid de Jeanne d'Arc, de Vaucoulers à Chinon et dans les mêmes conditions ? Ce tour de force, accompli comme nous l'avons exposé est presque inexplicable. Nos plus experts cavaliers avouent qu'ils ne sauraient oser le rééditer aussi brillamment. L'un d'eux, brillant officier au 5 e Chasseurs à cheval, le capitaine Champion 5 qui a écrit sur « Jeanne d'Arc écuyère » un livre très intéressant, a déclaré :

« Aujourd'hui, on dirait : c'est une belle performance, et, ma foi, en tenant compte des circonstances. des marches de nuit, du nombre des cavaliers, de la qualité des chevaux, l'épithète toute moderne de «Record » devrait trouver ici son application. Et le capitaine Champion continue ainsi:

« Jeanne d'Arc et ses compagnons détiennent le « record » de Vaucouleurs à Chinon, en moins de onze jours, montant les mêmes chevaux, suivant des chemins de traverse, évitant d'être vus, soutenus seulement par le sentiment du Devoir et par la fermeté de leur patriotisme. Qu'avec la même vitesse, on essaie de suivre le même chemin, notre expérience de cavalier nous permet d'affirmer qu'il est impossible que les sept ou neuf chevaux rassembles puissent arriver à bon port, sans que le chef ait à intervenir comme médecin, hippiatre, maréchal ou tailleur, pour soigner ou faire soigner, pour aviser, en un mot, à d'innombrables situations. » Or, aucun accident n'a été signalé se rapportant à ce miraculeux voyage accompli par Jeanne d'Arc et ses compagnons. C'est le propre des natures et des caractères fortement trempés de plier leurs corps aux exigences de l'âme, quand la volonté exige ce qui paraît l'impossible pour arriver au but, coûte que coûte. Le corps souffre et se révolte, mais la volonté domine et s'impose : « Marche quand même ». Tel Henri IV, au moment du péril, compte son angoisse et crie à son corps hésitant: « Tu trembles, carcasse, tu tremblerais bien davantage si tu savais où je vais te mener. » Nous avons tous connu, au cours des guerres récentes, ces âmes d'élites qui surent se sacrifier quand il le fallut. Citons, entre autres, cette héroïque réponse du commandant Joseph de Laage de

5 Le capitaine Champion, devenu lieutenant-colonel au 2 e Dragons, fut tué le 29 août 1914 devant Gerbevillers (Lorraine).

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Meux, du 196 de ligne, tué le 22 août 1914, à Messin (Belgique), à un de ses officiers qui lui représentait le danger auquel il allait s'exposer:

« C'est la mort

,

mais c'est le devoir. »

Telle fut Jeanne d'Arc.

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CHAPITRE II

Arrivée le dimanche 6 mars 1429 à Chinon, Jeanne attendait avec impatience la convocation royale, répondant à sa demande d'audience. Bien que certaine de faire bonne contenance, en présence d'un si haut personnage, elle était cependant fort émue et craintive, car elle avait déjà éprouvé bien des désillusions. Elle s'entretenait de ses craintes et de ses espoirs avec son aimable hôtesse, Mme Roger de la Barre. Celle-ci. fut, pour elle un soutien précieux, lui, faisant connaître un peu ce qu'était la vie à la Cour. Le 9 mars, au matin, un officier de la maison royale se présente. Il était porteur d'un ordre, enjoignant à la damoiselle Darc de se rendre immédiatement au château pour être présentée au Monarque. Cet ordre si attendu comblant son plus ardent désir, fut accueilli par Jeanne avec la plus grande joie. Elle embrassa, avec émotion, la dame de la Barre et partit accompagnée de Jean de Metz et de Bertrand de Poulengy. Malgré toute son impatience, elle dut attendre le soir avant d'être admise à entrer au château. A la nuit tombante seulement, elle put franchir le pont-levis et fut reçue par un officier du Palais. Cet officier, qui. avait reçu des ordres en conséquence la conduisit dans une vaste salle brillamment éclairée par cinquante hommes

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d'armes, porteurs de torches et placés sur le pourtour de la pièce. Une troupe nombreuse de seigneurs, richement vêtus au centre. Trois cents chevaliers les entouraient. Au milieu de cette Cour, se trouvait un personnage, somptueusement

paré. C'était le comte de Clermont que Charles VII, intrigué par la lettre de Jeanne, envoyée de Sainte-Catherine-de-Fierbois, où elle lui disait : « je vous reconnaîtrai entre tous », avait fait mettre, à sa place, lui-même se dissimulant dans la foule. Le grand maître des cérémonies, conformément à ses instructions, conduisit la jeune fille à cet élégant personnage et Jeanne, sans méfiance, allait s'incliner devant lui, quand tout à coup, elle s'écria:

«Mais ce n'est pas le Roi !» Vivement, elle écarte les courtisans derrière lesquels se dissimulait le Monarque, s'incline par trois fois devant lui, comme on le lui avait recommandé et lui dit: « je viens à vous, noble Sire, de par le Roi du Ciel. J'ai nom Jeanne. Si vous m'écoutez, vous recouvrerez votre Royaume et les Anglais s'en iront hors de France. Dieu vous mande que vous me mettiez en oeuvre. Je ferai alors lever le siège d'Orléans et vous conduirai à Reims. » Etonné - on le serait à moins - le Dauphin demande des preuves. La première. lui dit Jeanne, est celle-ci: « Tu es vrai héritier du Royaume de France et fils de Roi ! »

A ce simple énoncé, le futur Charles VII pâlit de saisissement.

Depuis longtemps, un doute - qu'il avait jalousement gardé pour lui -

torturait son âme. Lui, le fils de la dépravée Isabeau die Bavière, était- il réellement l'enfant légitime (et par conséquent l'héritier de la couronne) du pauvre Roi Charles VI que ses malheurs personnels et la ruine de son pays avaient conduit à la folie. Mais Jeanne ne s'arrête pas là. Très à l'aise maintenant devant le Monarque, fièrement elle continue -

Et maintenant, noble Prince, si 'je vous révèle les trois requêtes que

vous avez adressées à Dieu, le jour de la dernière Toussaint, croirez-

vous en ma mission ? Oui, répond le Prince !

Voici votre première requête : Si je ne suis pas véritable héritier du trône, faites, Seigneur, que je ne sente plus en moi le courage de poursuivre cette campagne !

- Voici la seconde: Si les grandes adversités supportées depuis si longtemps par mon pauvre peuple de France proviennent de mes fautes, faites que je sois le seul puni !

- Voici la troisième: Si. c'est pour ses fautes que mon peuple

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est puni, je vous en conjure, pardonnez à la Nation et, tirez-la des tribulations qui la désolent ! Et devant le Dauphin stupéfait, sans fausse modestie et avec l'assurance qui convient à celle qui se sait chargée d'une mission

providentielle, l'héroïne conclut : « Dieu a entendu votre prière et c'est lui qui a guidé mes pas vers vous. Bien que le ne sois qu'une pauvre fille de village, c'est moi qui. dois vous donner les moyens qui m ont été divinement enseignés pour chasser vos adversaires hors des frontières et poser sur votre front la Couronne de France. Donnez-moi des gens d'armes et ayez confiance; je saurai m'en servir. » Profondément ému et ravi, le Dauphin voit sombrer tous ses doutes et fondre toutes ses hésitations. Il se tourne vers les membres de son Conseil. - Cette jeune fille, leur dit-il, m'est assurément envoyée par Dieu pour m'aider à recouvrer mon Royaume. Il y a lieu de l'interroger plus au long et d'aviser ensuite. Le Dauphin décida, alors, que Jeanne résiderait à la Cour. Le château du Coudray lui fut assigné comme demeure et elle y fut conduite aussitôt. On la confia à une noble dame, l'épouse de Guillaume Bellier, lieutenant du sire de Gaucourt, bailli d'Orléans. Puis il fut décidé que des docteurs en théologie s'entretiendraient avec la Vierge lorraine et examineraient soigneusement ses réponses et ses dires. En attendant, notre héroïne fut traitée. avec le plus grand respect, tant était grande l'influence qu'elle exerçait autour d'elle. Tous les égards lui étaient prodigués, comme à une princesse. Elle avait ses femmes, ses pages, une véritable petite Cour. Le Roi en avait ainsi ordonné. Déjà, elle faisait connaissance (les personnages les plus éminents de la Cour. Le Roi la présentait, lui-même, à son cousin le duc d'Alençon, grand chef aux Armées. Une sympathie naturelle, respectueuse et profonde naquit - dès la première entrevue- entre le grand seigneur et la petite paysanne. Elle devait durer toute la campagne. Elle fut présentée à La Trémoille, chef de la politique royale et conseiller intime du Roi. Contrairement à l'impression favorable

qu'elle

immédiatement hostile. La Trémoille était un homme cupide et pervers. Il comprit de suite que cette pure jeune fille serait un obstacle irréductible à ses vues ambitieuses et tortueuses. Dès le premier abord, elle fut

avait

faite

sur

le Duc, celle sur le Ministre, lui fut

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pour lui un danger qu'il s'efforcera, par la suite, d'écarter coûte que coûte. Nous verrons, au cours de ce récit, et surtout à la fin à quelles extrémités peuvent conduire la haine et l'envie. Nous ne nous étendrons pas sur les événements de Poitiers où Jeanne fut convoquée pour subir les examens des docteurs en théologie. Cette

partie de son histoire relève surtout des Conseils ecclésiastiques et elle

a été magistralement rapportée par tous les auteurs religieux qui se

sont occupés de la question. Résumons seulement ce que chacun sait, c'est qu'elle sorties de cette épreuve de treize jours d'examens doctrinaires, à la grande satisfaction, voire même édification des savants et rigides docteurs qui l'interrogèrent. Leur verdict, net et catégorique en faveur de l'inspirée, emporta définitivement la conviction du Roi. Pour voir comment elle se comporterait dans l'exercice du commandement, il décida de la mettre

à la tête d'un convoi de vivres destiné aux malheureux Orléanais. Au cours des journées qui. suivirent. Charles VII eut de nombreux entretiens avec la Pucelle. Il en fut d'abord charmé, étonné ensuite, puis ébloui par l'étendue et la précision de ses vues sur tous sujets. Finalement, il se sentit étreint d'une indéfinissable angoisse, en découvrant chez cette toute jeune fille une sagesse et une science qu'il n'avait jamais rencontrées chez aucun de ses meilleurs conseillers. Elle lui exposait, avec une conviction basée sur le raisonnement le plus serré, comment le sol français allait être libéré de l'envahisseur. Ses déductions reposaient sur une connaissance approfondie des sciences militaires, sur le comportement des troupes en campagne, sur le combat et la façon de le diriger, en utilisant, tous les moyens disponibles, les faisant converger rationnellement entre eux. Le Monarque, en venait à se demander si, réellement il ne se trouvait pas en présence d'un véritable génie. Evidemment Dieu seul avait pu l'inspirer, comme elle ne cessait, d'ailleurs, de le lui affirmer. Le 20 avril 1429, il se décida à nommer Jeanne d'Arc, chef de guerre. C'est avec ce titre qu'il lui confirma l'ordre précédemment donné de partir pour Orléans, à la tête du convoi préparé et de prendre, sur Place, le commandement général des troupes. La carrière militaire de Jeanne allait commencer.

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DEUXIEME PARTIE

LE CHEF

CAMPAGNE DE LA LOIRE - LE TRIOMPHE LE SACRE

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40 PLAN de CAMPAGNE STRATEGIQUE et POLITIQUE de Jeanne d'ARC POUR la LIBERATION du TERRITOIRE Parties

PLAN de CAMPAGNE STRATEGIQUE et POLITIQUE de Jeanne d'ARC POUR la LIBERATION du TERRITOIRE

Parties striées: Zone occupée par l'ennemi - les Anglais à l'ouest de la ligne Paris-Chartres-Orléans - les Bourguignons à l'est de cette ligne.

En blanc : Zone libre

Plan politique: pages 77 à 78

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CHAPITRE III

En entreprenant de raconter l'histoire de la vie de, Jeanne d'Arc, chef de guerre, nous nous trouvons, de suite, en présence de ce formidable paradoxe de l'histoire de notre pays. Voici le chef de guerre le plus extraordinaire entre tous et de tous les temps; son nom est mondialement connu, même des plus ignorants. Par contre, ses campagnes, ses exploits sont - pour ainsi dire - à peu près inconnus ou ne sont relatés qu'en quelques lignes dans nos manuels les plus détaillés. Jeanne d'Arc, chef de guerre, n'est cependant pas une fiction, ni un personnage de roman. Tout au contraire, elle est une ré-alité historique, elle est l'hér6ine d'une épopée dont la grandeur nous dépasse, la plus extraordinaire de l'humanité. Chose stupéfiante : la véritable Jeanne d'Arc, celle qui parcourut toute la France en conquérant toujours victorieux, qui fit, en toutes circonstances, preuve d'une merveilleuse science des arts de la guerre, fut dissimulée à l'histoire avec une passion inouïe. Après le bûcher de Rouen, un silence systématique fut organisé autour des hauts faits de la libératrice de la France. Et, aujourd'hui encore, où est le manuel d'histoire, mis entre les mains de la jeunesse, qui relate ses campagnes avec le même souci des détails que celles des grands généraux ? Il s'est établi sur son compte une sorte de version officielle la représentant comme une inspirée périodique, une espèce d'automate remonté de temps à autre, chaque fois que Dieu lui envoyait

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une communication sur l'art de la guerre. Et, alors, mais alors seulement, elle devenait une sorte de mystique ou de névrosée ne rêvant qu'à « bouter » les Anglais. Rien n'est plus faux ! Tout autre fut Jeanne d'Arc ! Qu'elle ait reçu de Dieu le don des sciences militaires, cela n'est pas douteux. D'ailleurs

son cas - au point de vue religieux - n'est pas unique dans l'histoire. Il

y eut Moïse, il y eut David, ces autres grands conducteurs d'hommes.

Comme eux elle reçut. ce Don pour toute la vie et son génie ne présenta jamais d'intermittences. Que ce soit en stratégie, en tactique ou également en politique, elle brilla toujours par ses connaissances, ses inspirations géniales et avec la mentalité d'un chef ou, tout au moins d'un personnage de premier plan. Nous en verrons maints exemples au cours de ce récit. Certes, avant Jeanne d'Arc et depuis Jeanne d'Arc 6 de grands capitaines avaient et ont réalisé les mêmes prodiges d'habileté militaire et, comme elle, forcé la fortune par des traits de génie. C'est Thémistocle à Marathon, Alexandre le Grand à Arbelles, le consul Néron au Métaure, Jules César à Bourges, Clovis à Tolbiac, Charlemagne sur l'Elbe, Guillaume le Conquérant à Hastings, Gaston de Foix à Ravennes, Condé à Rocroi, Turenne aux Dunes, Pierre le Grand à Putawa, Villars à Denain, Arnold à Saratoga, Napoléon à Marengo, Foch à Saint-Gond, Mangin à Soissons, Leclerc à Strasbourg. Tous ont su, par des manoeuvres hardies improvisées sur place, en peine action, changer le résultat de la journée. Mais tous avaient appris, avant de pratiquer. Tous avaient servi et exercé, avant de commander. La plupart appartenaient à des familles de soldats, et l'atavisme se conjuguant avec l'éducation, les avaient préparés à leur rôle. Chez Jeanne d'Arc, rien de pareil !

Cette gamine de 17 ans n'avait, commandé jusqu'alors qu'à des bestiaux, et, ne sachant nilire, ni écrire, elle n'avait pu s'initier, même superficiellement, aux connaissances militaires. Cependant elle se révéla brusquement « grand, chef de guerre ». C'est là un fait unique dans l'histoire du monde, un conte de fées, serait-on tenté de dire tant ce phénomène incontestablement démontré

- parait invraisemblable. Ecoutons les explications des critiques. Ceux qu'obscurcit la passion anti-religieuse et qui ne veulent y voir que des raisons humaines, restent péniblement dans le vague. Michelet, si lucide à l'ordinaire, même dans ses virulences les plus romantiques, devient confus et hésitant quand il parle des causes des succès de Jeanne d'Arc. Il y fait des allusions par inci-

6 Hervé de Rauville. - Charles VII et Jeanne d'Arc.

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dentes. En un endroit, il allègue « la pitié qu'il y avait, au Royaume de France (Jeanne d'Arc, page 33) ». Il indique « le bon sens dans l'exaltation ( ?) (page 71): « L'originalité de la Pucelle, explique-t-il enfin, ce qui fit son succès, ce ne fut pas tant sa vaillance ou ses visions, ce fut son bon sens. » Anatole France est complètement dérouté et tombe dans l'absurde. Ecoutez ce savoureux passage et jugez comment l'intransigeance peut fausser un esprit des plus clairvoyants: « La Pucelle, écrit-il, a bien pu - à son époque - jouer le rôle de mascotte aux yeux des soldats de Charles VII. Jusqu'à ce qu'elle parût, ces troupes tremblaient devant les Anglais que la superstition populaire assimilait aux démons. Les paysans nommaient les Anglais « les Coués » parce que ils croyaient que ceux-ci avaient, comme les diables, une queue au derrière. Et, Anatole France ajoute Anglais eurent - à leur tour- une peur affreuse de Jeanne, d'Arc qu ils considérèrent comme une magicienne. » Henri Martin se contente de faire de la littérature; c'est plus facile: « Jeanne, dit-il, a été guidée par des inspirations émanées de la source inconnue de toute âme et de toute vie. Descendue du Ciel avec la couronne des Anges, elle y est remontée avec celle des martyrs Quel pauvre, pathos ! Les critiques militaires (capitaine Paul Marin, capitaine de Pimondan, général Davoust, général russe Dragomiroff, capitaine, Champion, général Canonge) sont plus nets. Ils admettent que « les victoires de Jeanne d'Arc nécessitaient l'emploi constant des principes appliqués par les plus grands capitaines » et ils sont amenés, par l'évidence des faits, à constater que « son génie irradiait à ce point que les chefs de guerre les plus illustres de son temps, tels que Dunois et le duc d'Alençon, s'inclinaient devant elle et lui obéissaient sans difficulté ». D'autres critiques, enfin, faisant taire tout scepticisme, ont admis que le génie militaire de la Pucelle, génie incontestable, ne peut s'expliquer que par le fait probable qu'elle reçut réellement de ses Voix, pendant les quatre années ou elle les entendit (de1424 à1428) une instruction complète des principes de, la guerre et que l'ordre de se présenter au Roi ne lui fut donné qu'au sortir de cette école de guerre d'un genre totalement en dehors de l'entendement humain. Et c'est bien à cette seule opinion qu'il faut s'arrêter si on est de bonne foi, Jeanne l'a spécifié - elle-même - en maintes circonstances.

»

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Elle l'a dit officiellement au Roi à Chinon. Elle l'a répété à ses généraux, ahuris devant ses combinaisons tactiques qui les

stupéfiaient. Elle en a rendu compte aux savants docteurs de Poitiers, chargés d'enquêter sur son compte. Enfin, elle s'en est fait gloire devant le triste Tribunal de Rouen, lors de son procès. Dans une petite brochure qu'il a fait paraître sous le titre « Charles

VII et Jeanne d'Arc », M. Hervé de Rauville s'exprime ainsi : « S'il est

vrai que la sainteté résulte de grâces spéciales auxquelles se soumet docilement l'Elu, en y conformant ses actes dans leurs moyens et dans leur but, nul n'a mérité plus que Jeanne d'Arc d'être placé sur les autels. Mais ce dont les ennemis de notre monarchie ne se sont pas suffisamment avisés, c'est que la canonisation de la Pucelle a eu pour conséquence symétrique l'exaltation de la Royauté française. » Jeanne, en effet, n'est point venue pour défendre l'Eglise qui, d'ailleurs, n'avait pas à être défendue, puisque les Anglais étaient

catholiques comme les Français. Elle n'a point souffert le martyre pour

une cause religieuse, ni pour affirmer sa foi, si ce n'est sa foi en la

pérennité de la France et la nécessité, à cette époque de la Monarchie pour assurer cette pérennité. Elle-même. dès, le début, a défini sa mission, quand - à son arrivée à Chinon - elle affirmait qu'elle était appelée « de par Dieu » à sauver le royaume, à délivrer Orléans, à mener sacrer le Dauphin à Reims et à provoquer l'expulsion des Anglais, propositions qu'elle n'a cessé de répéter. Sa mission fut donc nationale. Jeanne d'Arc a été envoyée par Dieu pour ramener en France l'ordre moral et l'ordre national français. Elle fut une nationaliste intégrale; toute sa carrière militaire fut dominée par cette idée d'apporter à la Nation l'Unité de commandement politique.

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CHAPITRE IV

Quand Jeanne d'Arc fut investie de son Commandement, l'Armée française, dernier vestige des grandes armées féodales de chevaliers, n'existait, pour ainsi dire, plus. La noblesse qui constituait la majeure partie du Corps d'officiers a presque totalement disparu dans les grandes catastrophes militaires de Crécy (1346), de Poitiers (1356), et d'Azincourt (1415). Ce qui reste des troupes forme plutôt une bande de pillards, sans moeurs et sans aveu qu'une aimée régulière. La discipline n'existe plus. L'armement est bon, conséquence d'une longue période de guerre de près de cent ans, mais il est lourd et colle la troupe au sol. La tactique s'en ressent. L'Artillerie, semblable dans les deux armées, comprend des pièces lourdes et des pièces légères. Les pièces lourdes sont appelées «Bombardes». Les plus puissantes accusent un calibre de 0,64. Le poids de la pièce est de 16,400 kilos; elle lance à 800 mètres un boulet de pierre de 340 kilos. Une autre bombarde, plus légère, dite « Veuglaire » lance à même distance un boulet de 160 livres. L'artillerie légère - si on peut lui donner ce nom - comprend des couleuvrines sur affût à chevalet, tirant des balles de fer. On en plaçait 2, 3, et même 4 sur un train à deux roues. Citons enfin « Le Ribeaudequin » sorte de mitrailleuse à quatre tubes accouplés, lançant de grosses flèches très courtes, dites carreaux, dont

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la tête était munie d'une forte pointe et la base d'un empennage à larges ailettes en tôle découpée. L'avant du ribeaudequin était garni d'un mantelet ou bouclier en bois pour protéger le canonnier, le conducteur et le cheval. L'affût était muni, en outre à sa partie antérieure de fers de lance destinés à « rompre les batailles », c'est-à-dire à désorganiser les troupes adverses en dispositif de combat. Ces chars étaient en somme une transformation des antiques chars à faux, engins de corps à corps. Le nombre de ribeaudequins étaient souvent considérable dans les armées. Toutes ces pièces se chargeaient par la culasse. En dehors des boulets, elles lançaient aussi des engins volants, c'est-à-dire des fusées capables de semer l'incendie à une grande distance. Chaque grosse pièce portait un nom qui lui était propre. Les chroniqueurs du temps en citent plusieurs, célèbres par leurs exploits:

« le Passe-Volant » chez les Anglais, en batterie au Guet de Saint-jean- le-Blanc devant Orléans. Il s'y montra extrêmement agressif, tirant sans relâche sur la Ville, par-dessus la Loire, large à cet endroit de plus de 350 mètres. Il y avait encore « le Chien », « le Montargis », « le Riffault ». Chez les Français, une puissante bombarde appelée « la Crosse Bergère » fit des merveilles. Son servant « maistre H. Jehan » est resté célèbre dans les annales d'Orléans. L'infanterie est armée, de piques et de, l'arc. Elle. possède un corps d'arbalétriers munis de l'arbalète à tour. C'est une arme terrible, si terrible-même que l'Eglise fit tous ses efforts pour en interdire l'usage. Un bon arbalétrier tuait son homme à plus de 200 pas; les traits perçaient les cottes de mailles et faussaient les armures. Chaque unité un peu importante disposait de la « Grande Arbalèteà pied de chèvre » montée sur affût. C'était une machine de siège dont l'arc atteignait dix mètres de long et était bandé à l'aide d'un treuil. La portée et la force de pénétration du trait était considérable pour l'époque. La cavalerie, bardée de fer, bonne à la lutte de corps à corps, était impropre au service de reconnaissance, d'ailleurs pratiquement nul à cette époque. En ce qui. concerne l'art militaire, les théories en cours consistaient en quelques données, considérées comme certaines et mathématiques. Il était admis - sans discussion - que pour être victorieux il fallait avoir le nombre, le matériel, des bases sûres, des positions savantes et bien fortifiées. Dans la guerre de siège, l'assaut seul comptait, suivi du massacre destiné à jeter la terreur.

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Dans le combat en rase campagne, on avait adopté une tactique jugée invariable. Voilà comment l'expose Viollet-le-Duc, en parlant des Anglais: « Ils choisissaient, dit-il, une bonne position, appuyaient leurs flancs à certains obstacles (bois ou marais) et attendaient l'attaque de la cavalerie ennemie. Quand celle-ci avait été mise en désordre par le tir des archers de front et sur les flancs, les hommes d'armes chargeaient en haie, sous la protection des terribles arbalétriers qui se répandaient alors sur les flancs. » « Ces données avaient le malheur d'être radicalement fausses, écrit Jomini, critique militaire pendant et après le Premier Empire, parce que, ajoute-t-il, elles laissaient de côté la donnée la plus importante du problème, qu'il s'agisse de commandement ou d'exécution, celle qui anime le sujet, le fait vivre, l'homme avec ses facultés intellectuelles, morales et physiques, parce qu'elles faisaient, ainsi, de la guerre, une science exacte, méconnaissant sa nature même de «drame effrayant et passionné ». En réalité, on peut dire qu'il n'y avait, au XV e siècle, ni tactique ni stratégie. La méthode, la logique dans la conception du combat et dans les plans étaient absentes du champ de bataille de la Guerre de Cent ans. Jeanne d'Arc eut l'immense mérite de créer de toutes pièces (on peut dire créer, car, ne connaissant ni A ni B, entièrement illettrée, elle n'avait pu apprendre la doctrine de la guerre dans les écrits des grands conquérants du passé). Elle eut, dis-je, le mérite immense de créer de toutes pièces une théorie de la guerre dont les principes généraux - comme on le verra spécifier au cours de cette histoire – étaient :

L'unité de commandement. Stratégie, diplomatie et politique allant de pair. La coordination des différentes armes entre elles. L'économie des forces. La surprise. La libre disposition des forces. La sûreté. L'exploitation du succès. Aucun de ces principes n'a perdu de sa valeur à notre époque actuelle. Ce sont les mêmes qui régissent l'art militaire au XX e siècle, en attendant que la science dite « nucléaire » ne les ait renversés et remplacés par un seul : « l'anéantissement total par l'écrabouillement ». Jeanne d'Arc comprit les grands principes énumérés plus haut; elle les utilisa au maximum, mais elle se garda bien d'en tirer des

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règles immuables, parce qu'elle eut l'inspiration qui lui fit comprendre qu'à la guerre, il n'y a que des cas particuliers, où les données du problème sont, constamment, variables, et, par conséquent n'ont qu'une valeur relative, par opposition à la valeur absolue des données mathématiques. Telle fut Jeanne d'Arc au point de vue intellectuel. Au physique, elle est ainsi décrite par un chroniqueur du temps qui confirme ce que nous avons exposé plus haut. « Jeanne, dit-il, était toujours vêtue en habits d'homme, savoir. pourpoint noir, chausses attachées, robe courte de gros gris noir, cheveux noirs coupés ronds et courts, un chapeau noir sur la tète. Bien qu'elle n'eut que 17 ans, cette jeune fille était grande et forte. « Son visage, d'une mâle beauté, respirait en même temps l'énergie et la douceur. Son regard clair et. inspiré donnait à sa physionomie une expression toute céleste. Elle était. un cavalier consommé. » Et le chroniqueur, en verve de documentation, ajoute: « Lorsque Jeanne eut été admise par le roi, celui-ci s'occupa aussitôt de lui procurer un habillement de guerre spécialement fait pour elle. Tours possédait alors une des principales fabriques d'armures de l'époque,

dirigée par le sieur Colas de Montbazon. Quand la noble enfant entendit le roi parler de l'épée que le fabricant aurait à lui fournir, le dialogue suivant s'échangea entre elle et Charles VII :

- Gentil Prince, dit-elle, ne songez pas à mon épée : le Roi du Ciel y a déjà pourvu.

- Comment cela., Jeanne ?

- Dieu, répliqua-t-elle, a voulu choisir - Lui-même l'arme qu'Il me

destine. Cette arme repose, avec d'autres, depuis longtemps dans la chapelle de Sainte-Catherine de Fierbois. Envoyez-la quérir, Sire. On la reconnaîtra à cinq petites croix qui sont gravées près de la garde. Elle se trouve près de l'autel. La suite de cette histoire est bien connue.

*

**

Nous connaissons bien maintenant notre héroïne, sa nature, son caractère, sa connaissance des principes de la guerre. Le roi, définitivement édifié, l'a nommée chef de guerre et l'envoie à Orléans prendre le commandement de ses troupes.

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Voyons-la opérer dans ce rôle. Ayant accepté ces importantes fonctions, son premier soin est de constituer sa maison militaire, autrement dit son état-major, comme nous l'appelons aujourd'hui. Dans cette circonstance elle fait aussitôt montre des qualités du chef qui sait faire un choix judicieux de ses collaborateurs immédiats. Cet état-major, elle le veut réduit, mobile, débarrassé de tous les impédimenta, contrairement aux usages du temps, et ceci afin de s'assurer toute sa liberté de mouvement si utile au point de vue

tactique. Dunois, le duc d'Alençon, La Hire, le sire de Vendôme sont les principaux chefs qui se tiendront près d'elle. Elle leur adjoint des chefs de moindre importance, mais dont elle a immédiatement apprécié la valeur; c'est de Gaucourt et de Boussac. Guyenne, sera son héraut d'armes. Comme aide de camp, elle prend, très approuvée par le roi, Jean d'Aulon, le plus sage et le plus courtois des preux de France. Ce vaillant chevalier lui vouera un attachement sans bornes. Une remarque ici s'impose. Contrairement à l'organisation stupide

actuelle

organisée démocratiquement, où - entre le généralissime et ses collaborateurs - viennent s'immiscer des autorités dont l'influence contrebalance la sienne (je veux dire : le Conseil supérieur de la

Guerre, le Président, du Conseil, le chef d'Etat-Major général, etc

Jeanne d'Arc avait supprimé tout intermédiaire. Seule, elle commanderait, sans cloison étanche. Tous les autres chefs ne seront que des subalternes, si haut fussent-ils placés par le rang ou par la naissance. C'est ce que fit Joffre en 1914, aussitôt après nos premiers revers de Charleroi. Jeanne d'Arc n'attenditni un revers, ni un succès; ce fut son premier acte de chef. L'état-major constitué, elle le rassemble et - de suite - domine ces grands seigneurs. Elle capte leur admiration et leur confiance par la netteté de ses décisions et la singulière connaissance de la stratégie dont elle fait immédiatement preuve. Le lecteur va pouvoir en juger par lui-même. Pour cela, qu'il veuille bien se représenter la scène que nous allons nous efforcer de décrire succinctement :

Tous les grands chefs de l'armée sont là, entourant Jeanne d'Arc. Elle a fait placer devant elle une table sur laquelle on a déployé une grande carte de France. Et voici les paroles que prononce Jeanne, le doigt sur la carte qu'elle s'est fait expliquer, car elle ne sait ni lire, ni écrire.

du

Haut

Commandement

dans

notre

armée

française,

).

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« Le Dauphin, dit-elle posément, se trouve en présence de deux

terribles adversaires : le roi d'Angleterre et le duc de Bourgogne. Leurs

armées encerclent Paris, les Anglais par le sud, lesBourguignons par le nord.

« Orléans et Compiègne, le premier au sud de Paris, le second au

nord, symétriquement situés par rapport à la capitale, sont particulièrement précieux pour eux par leur situation stratégique, tout

autant que par les puissantes ressources qu'ils renferment.

« Orléans et Compiègne seront donc les deux objectifs à atteindre par nos armées, tout d'abord. Paris sera l'objectif final.

« En conséquence, la campagne va se diviser en deux parties:

« 1° La campagne de la Loire: opérations autour d'Orléans.

« 2 " La campagne de l'Oise : opérations autour de Compiègne.»

Le lecteur se rend compte avec quelle clarté Jeanne a - du premier coup - envisagé la situation générale et pris la décision. Mais les grands chefs s'affolent: « Un pareil programme est totalement irréalisable, surtout dans les conditions du moment. Jeanne

les fait taire et leur expose qu'avant d'engager la lutte, il y a lieu de réorganiser l'armée. C'est elle encore qui va leur en donner les moyens. Le Conseil continue donc. Jeanne prescrit de faire appel à tous les Français restés fidèles à leur roi légitime. En réalité, elle décrète la mobilisation générale, chose absolument contraire aux moeurs du temps. Sa bonne grâce, le sens invraisemblable des choses de la guerre dont elle fait preuve enthousiasment ses lieutenants. Dès ce moment, ils vont devenirses meilleurs recruteurs d'hommes. N'oublions pas, en effet, que tous sont des grands seigneurs, tout-puissants dans leurs fiefs. Et les événements se passent comme elle, le chef, l'a indiqué. L'enthousiasme devient général. Partout, on se rend compte ques'est levé un grand chef, par ce premier soin qu'il montre à forger l'instrument de l'action.

de

chroniqueurs du temps, accourent de nombreuses recrues. Dans le pays ruiné par l'invasion anglaise, on croit qu'il n'y a plus de chevaux, et, comme par enchantement, les combattants arrivent à grande chevauchée. » Conséquence admirable du patriotisme réveillé qui suscite des ressources que l'on estimait épuisées depuis longtemps; inépuisables réserves aussi de ce beau pays de France dont il ne faut jamais douter.

« Et de toutes les contrées

l'ouest et du sud, disent les

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Les caisses royales sont vides pour survenir aux frais de la campagne. A l'appel de Jeanne, les chevaliers vendent leurs biens et en versent le produit au Trésor. Et, pendant que tout cela s'organise, Jeanne agit de son côté. sans souci de popularité, de. plaire ou de déplaire. A cette époque, les Grands Seigneurs étaient très pointilleux au sujet du commandement de leurs troupes personnelles. En dehors de l'autorité royale, ils admettaient difficilement l'ingérence de tout autre chef dans leurs affaires particulières. Jeanne ne l'entend pas de cette oreille-là; elle impose immédiatement son autorité, autrement dit : le commandement unique. Lorsque Dunois, qui n'est cependant pas le premier venu, il est le propre: cousin du Dauphin, se présente à elle, Jeanne le salue très respectueusement, mais fièrement lui fait comprendre que dorénavant, seule, sa volonté à elle comptera. Nous verrons plus loin que - dans une circonstance particulière - elle sut lui tenir un langage autrement énergique (page 63). L'armée, avec ses armures massives et ses chevaux bardés de fer, n'a aucune mobilité. Elle va l'alléger considérablement. Ce qu'elle veut, c'est une armure légère, permettant au cavalier de combattre à toutes les allures et aussi bien à pied qu'à cheval. Elle n'admet pas que le cavalier soit cloué sur sa monture par une pesante carapace ou que, tombé à terre, il ne puisse plus se relever - « Ceci, dit-elle, ne, répond plus aux progrès de la nouvelle guerre ». Elle sépare l'artillerie lourde de l'artillerie légère et donne à cette dernière une application qu'elle n'avait jamais connue jusqu'à ce jour, la contre-batterie. Nous en verrons bien des exemples. Elle crée le train des équipages. Elle rétablit enfin la discipline dans l'armée qui cesse d'être une cohue. Des soudards ayant, osé la regarder avec mépris, parce qu'elle est femme, elle a vite fait de les mettre à la raison, malgré les murmures et les colères qui grondent, si bien que l'un de ses généraux - La Hire - s'avance devant sa troupe et – de sa mâle voix prononce, devant tous, ces solennelles paroles:

« Je jure de vous suivre, Jeanne, moi, et toute ma compagnie, partout où vous voudrez nous mener ». Devant une déclaration aussi nette, venant d'un chef aussi respecté, les mécontents se taisent. Jeanne est définitivement adoptée par l'armée. Enfin, celle-ci est prête et Jeanne va pouvoir- sans tarder entamer la lutte.

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Toutefois, avant d'en venir aux mains, elle veut tenter un effort diplomatique auprès de l'ennemi, afin d'éviter, si possible, l'effusion du sang et les horreurs de la guerre. Ce n'est pas, en effet, la gloire du champ, de bataille qu'elle recherche, mais le départ des Anglais du royaume de France.

Voici le texte de l'ultimatum qu'elle adresse au Roi d'Angleterre et au duc de Bedfort, son oncle, commandant des armées anglaises en France, ultimatum qui est un modèle de fermeté, d'énergie et de confiance dans la justice de sa cause:

« Roi d'Angleterre,

« et vous, Duc de Bedfort, qui vous prétendez Régent du royaume de

France, vous Guillaume de la Powle, comte de Suffolk, Jean Sire de Talbot, et vous Thomas Sire d'Escales qui vous dites lieutenants dudit

Duc de Bedfort, je vous somme - au nom du Roi du Ciel - de me remettre les clés de toutes les villes que vous avez prises et violées en France.

« Je suis prête à vous accorder la Paix, mais à une double condition :

« 1° Que vous restituerez à son chef légitime - le Roi - le pays de France;

« 2° que vous l'indemniserez des dommages que vous y avez faits

pendant votre séjour.

« Roi d'Angleterre,

« Sachez bien que si n'agissez pas ainsi, moi Jeanne, chef des armées

françaises, je vous chasserai de la terre de France, vous et vos gens ou vous ferai tuer.

« Sachez que j'ai reçu du Roi du Ciel mission de vous bouter hors de France. Obéissez et je vous prendrai à merci.

« Ne vous obstinez pas dans votre projet, car vous ne conserverez

pas le royaume de France; il est au roi Charles, le vrai héritier et c'est lui qui - par ordre de Dieu - le conserve ra. « Si vous méprisez ces paroles, je vous avise qu'il sera fait un tel carnage de vos troupes, qu'il n'y en a pas eu de semblable depuis mille ans.

« Et vous, Duc de Bedfort,

« Je vous requiers d'éviter la destruction de vos hommes. Si vous

vous inclinez devant ces conditions, vous pourrez vous retirer sans

dommage et ce sera là le plus beau fait accompli par la chrétienté.

réponse, si vous acceptez de

conclure la paix, devant cette cité d'Orléans. Si vous ne le faites

«

Je

vous prie de me donner

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pas, vous supporterez la responsabilité de très grands dommages qui. en résulteront. « Ecrit, ce mardi de la semaine sainte. »

« Jehanne. »

Lecture de cette lettre fut donnée en sa présence - lors de son procès - et Pierre Cauchon lui demanda si elle en reconnaissait bien les termes. Jeanne répondit: « Oui; à une seule expression près. Dans ma sommation, vous avez mis « Vous restituerez à la Pucelle le pays de

» Ce n'est pas cela que j'ai dit. J'ai dit: « Vous restituerez au

Roi, son chef légitime, le pays de France ». On peut juger quelle impression de stupeur et de colère un pareil, ultimatum dut provoquer à la Cour d'Angleterre, où l'on avait tout lieu de croire la France définitivement vaincue. Jeanne ne s'attendait certes pas à une réponse affirmative des Anglais; elle avait seulement libéré sa conscience. Maintenant la campagne de la Loire allait commencer.

France

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CHAPITRE V

L'armée anglaise devant Orléans se, montait à 7.000 lances. Une lance comprenant quatre hommes, c'était donc un effectif d'environ 28.000 hommes. Elle était commandée par des chefs éprouvés, tous Anglais. Le comte de Salisbury commandait en chef. Ses lieutenants étaient William Powle que Jeanne, rieuse, appellera « La Poule » et Thomas d'Escales qu'elle gratifiera du surnom de « Glacidas » qui lui est resté dans l'histoire et sous lequel il est mort. Il y avaitaussi Talbot, connu sous l'appellation de « l'Achille Anglais ». Le duc de Bedfort, oncle du roi d'Angleterre, régent du royaume de France et commandant en chef des armées anglaises d'occupation, n'avait pas été partisan du siège d'Orléans. A juste titre, il le considérait comme un peu aventuré. Il aurait préféré que le siège fût mis devant Angers, dont la possession aurait permis de menacer plus directement Charles VII à Poitiers et à Chinon, tout en assurant plus aisément les communications de l'armée anglaise avec ses bases de Bretagne et, de Normandie. Nous avons expliqué, plus haut, les raisons qui avaient motivé le choix d'Orléans. Du côté français, la défense d'Orléans se présentait ainsi 7 :

Deux enceintes concentriques. L'enceinte intérieure affectait la forme d'un vaste quadrilatère, dont l'un des côtés s'appuyait directement sur la Loire. Cette enceinte comprenait quatre tours d'angle et cinq portes.

7 Page 68.

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L'enceinte extérieure, ou grande enceinte, affectait vaguement la même forme. Les murailles de l'une et de l'autre, hautes de 8 à 10 mètres, étaient entourées de fossés profonds. Sur la Loire, un pont de pierre, construit au XII e siècle, appuyé sur dix-neuf arches et un îlot au milieu du fleuve, mesurait une longueur de 350 mètres, reliant Orléans à la rive gauche et au bourg d'Olivet. L'accès de ce pont était défendu par un avant-fort (que nous appellerions aujourd'hui « fort détaché »), le fort des Tourelles. Les Anglais s'en étaient emparé dès le début du siège, et en avaient fait leur poste avancé. La garnison de la défense comprenait 3.000 hommes des troupes royales, doublés d'un effectif égal de la milice locale. Cette garnison était commandée par Dunois, le bâtard d'Orléans, en personne. L'artillerie comprenait soixante et onze pièces de fort calibre, plus un certain nombre de couleuvrines, pièces légères de l'époque. Du côté anglais, les dispositions suivantes avaient été adoptées pour le blocus. Le gros des forces britanniques était concentré au sud de la Loire, entre le fleuve et le Loiret, et couvert par une ligne de retranchements.

Les Anglais avaient construit autour de la ville tout une série de bastilles ou forteresses reliées entre elles par de s fossés plein d'eau. Ce boulevard - ainsi qu'on l'appelait – comprenait :

1° Au sud de la ville: la Bastille des Tourelles, dont ils s'étaient emparés, puis ils avaient construit celle de Saint-Augustin, symétrique aux Tourelles, et de l'autre côté de la route d'Olivet, la Bastille Privée, à hauteur de l'île Charlemagne, ainsi qu'un fortin dans l'île pour surveiller le fleuve. 2° A l'ouest de la ville: les Bastilles de Saint-Laurent, de la Bassée, de Londres et de Paris. 3° A l'est de la ville: la Bastille de Saint-Loup sur la rive droite du fleuve, se reliant avec la rive gauche par un fortin établi dans l'île aux Toiles communiquant avec la bastille dite de Saint-Jean-le-Blanc. Plus au nord, la Bastille Saint-Pouair. 4° Au nord de la ville: il y avait un espace ouvert, représentant. le quart environ du périmètre extérieur de la Cité. A dessein, les Anglais ne le traitèrent pas comme le reste du pourtour. Voici pourquoi :

d'abord, la forêt qui s'étendait de ce côté à trois kilomètres de la ville,

aurait

fourni

à

des

troupes

venant

au

secours

d'Orléans

une

trop

grande

facilité

d'approche

des

ouvrages

édifiés à cet endroit. De plus, comme une attaque de ce côté était,

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malgré tout, assez aléatoire, il était inutile d'y consacrer une garnison qui aurait diminué d'autant leurs effectifs. Le but, enfin, étant d'affamer Orléans et l'envahisseur ayant, lui- même des difficultés à se nourrir, il lui paraissait sage de laisser une brèche, tentante pour les ravitailleurs des assiégés qu'il serait facile d'attaquer, en vue de s'emparer de leurs convois de subsistances. Le fait, d'ailleurs, arriva (journée des harengs), mais passons. Tout en laissant libre ce passage aux convois français, l'Anglais avait eu soin de construire secrètement - au milieu de la forêt une puissante bastille d'où - observant les routes qui s'avançaient sous bois - il lui était loisible d'opérer sûrement contre toutes les tentatives assez téméraires pour s'aventurer dans ces parages. Enfin, au Nord-Ouest, à Janville, à trente-cinq kilomètres d'Orléans, de fortes réserves étaient rassemblées sous les ordres de Falstaff. Telle était la position des lignes ennemies à la fin d'avril 1429. Normalement, pour forcer ce formidable blocus, il eût fallu disposer de troupes considérables et, que de difficultés à surmonter, que de temps à dépenser pour prendre - une à une - toutes ces forteresses. On comprend pourquoi le Dauphin et ses Conseils. les docteurs et les généraux, considéraient comme impossible de faire lever le siège, avec leurs faibles forces disponibles. On conçoit dès lors quel pouvait être leur état d'esprit, leur scepticisme devant les affirmations - si catégoriques fussent-elles - de Jeanne d'Arc. En d'autres termes, les puissantes positions anglaises présentaient, à cette époque, une apparence d'indestructibilité que l'on peut comparer- toutes choses égales d'ailleurs - à celle des fronts continus franco- allemands de 1916 à 1918. Le problème à résoudre était celui de la percée. Or, réussir une percée dans le front anglais donnait le cauchemar aux généraux de Charles VII et ils s'en sentaient absolument incapables. Ce ne sont pas ceux d'entre nous qui ont fait la guerre qui, les blâmeront. Jeanne d'Arc, confiante en son génie, n'hésitait pas à déclarer que, non seulement la percée était possible, mais qu'elle s'engageait à la réussir. Elle affirmait hautement qu'elle bousculerait le dispositif anglais et mettrait les masses ennemies en défaut sur leurs points faibles, de même que Miltiade - avec sa poignée de Grecs - avait su battre, grâce à l'habileté de ses dispositions, l'armée innombrable des Perses.

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Jeanne, donc osa. Retenons bien les dates des opérations que nous allons suivre

successivement. L'extraordinaire rapidité des succès que nous verrons se succéder, précise étonnamment la valeur des dispositions prises par ce général en chef d'un genre tout nouveau.

27 avril 1429:

Jeanne - à la tête de son armée- part de Tours. La première étape est

Blois, à 56 kilomètres. L'armée y couche le soir même.

28 avril 1429 :

Mise en marche sur Meung, à 37 kilomètres. Cette armée de secours comprend 8.000 hommes, de l'artillerie

lourde et de l'artillerie légère.

29 avril 1429:

Mise en marche sur Orléans - distance 18 kilomètres. C'est l'étape, de beaucoup la plus courte, parce que les troupes vont se trouver au contact de l'ennemi et qu'il va falloir manoeuvrer. Le plan de Jeanne n'est pas de tenter un assaut sur un point quelconque, mais de ravitailler la place en vivres, en matériel et en hommes. Une fois dans la place, elle tentera de briser le blocus, cette ceinture de fer qui étreint Orléans. je ne crois pas qu'on puisse trouver dans l'histoire un seul exemple d'une pareille tactique où, pour chasser l'assiégeant, l'armée de secours cherche d'abord à devenir - elle-même - assiégée. Il est curieux devoir comment son chef va s'y prendre pour réaliser son curieux plan. Deux routes conduisent directement de Blois à Orléans; l'une par la rive droite de la Loire : elle présente de grands obstacles, mais elle permet d'aborder la ville sans avoir à traverser le fleuve; l'autre, par la rive gauche, offre certains avantages. Elle semble plus favorable à l'embarquement du convoi sur la Loire, mais elle a l'immense inconvénient de venir buter dans le gros des forces anglaises, de plus se présentera le fort obstacle du fleuve. Jeanne décide de choisir la première route, celle de la rive droite. Les autres chefs feignirent de s'en remettre à cette décision, mais - en réalité - ils la trompèrent. Dès le départ de Blois, ils engagèrent l'armée sur la rive gauche. Ils avaient pris cette détermination d'accord avec Dunois, chef des assiégés, qui devait tenter une sortie d'Orléans par le fleuve et venir au-devant de l'armée royale. Jeanne s'est parfaitement rendu compte qu'on l'a trompée.

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Afin de ne pas créer de confusion (ordre - contre-ordre - désordre) au point de vue surtout de la jonction avec Dunois, elle laisse faire. Vers midi, en est au contact de l'ennemi, dont on aperçoit dans le lointain les bastilles et le camp retranché, entre la Loire et le Loiret. C'est alors que Dunois se présente à elle. Personne n'ignore que c'est un des plus grands seigneurs de France, cousin du Dauphin et l'aîné de Jeanne d'Arc de plus de 20 ans. Cependant celle-ci le reçoit très mal :

- Est-ce vous, lui dit-elle, qui êtes le Bâtard d'Orléans ?

- Oui, répond celui-ci, et je suis heureux de votre venue.

- Est-ce vous, reprend Jeanne, qui avez donné l'ordre que j'arrive de ce côté du fleuve et non point de l'autre où se trouve Talbot ?

- Oui, pour plus de sûreté: de plus sages que moi sont d'ailleurs de cet avis.

- Eh bien, riposte durement Jeanne, mon avis est plus sage que le

vôtre . Vous avez cru me tromper et -c'est vous qui vous êtes trompé. J'avais mes raisons pour utiliser la route de la rive droite et entrer dans

Orléans en forçant la bastille Saint-Laurent. Voyez, vos chalands sont immobilisés, car les eaux sont trop basses et - de plus - le vent souffle de l'est et les pousse en aval. Dunois est confus ! Il comprend la critique du chef qui - lui n'agit pas avec des idées préconçues et sait se garer contre les événements imprévisibles. Dunois ne sait plus vraiment que faire, mais Jeanne vient à son secours. « Prenez patience, lui dit-elle, ce contre-temps ne va pas durer, et tout le convoi entrera dans la ville. » Et là, nous sommes bien obligés d'accepter le merveilleux. Subitement, le vent tourne à l'ouest et une crue du fleuve se produit; les bateaux peuvent se confier à leurs voiles. Cet événement est d'autant plus déconcertant, quand on ne considère que la raison humaine, que cette variation du vent et cette crue des eaux se doublèrent de l'inaction totale des Anglais qui assistèrent, inertes, à ces faits de guerre, considérables, se passant sous leurs yeux et à portée de leurs bastilles. Au procès de réhabilitation de Jeanne d'Arc, Dunois, interrogé sur la véracité de ces faits, dont il avait été le principal témoin, répondit: « Cet incompréhensible événement fut pour moi la preuve indiscutable que Jeanne et son action étaient de Dieu et non des hommes ».

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Toutefois, on ne saurait admettre que les choses se passèrent aussi facilement que le racontent certains auteurs, religieux la plupart, et qui n'ont en vue que la mission divine de la Pucelle. Mais, en étudiant la manoeuvre, nous allons voir apparaître le vrai génie d'un très grand chef. Bien que les écrits des auteurs de l'époque soient assez confus (et pour cause) en ce qui concerne la manoeuvre tactique de cette fameuse soirée du 29 avril 1429, on arrive cependant à la distinguer assez nettement. Voici comment les choses durent se passer, car - certainement - Jeanne agit, ce jour-là, en employant la même méthode qu'elle emploiera par la suite : coordination de toutes ses forces agissant toutes ensemble sur un même point, avec l'utilisation au maximum de l'effet de surprise. Après son altercation avec Dunois son premier soin fut de faire passer l'armée sur la rive droite, en utilisant le pont de Meung-sur- Loire que, seule, l'avant-garde avait dépassé. L'ordre d'opération qu'elle remit au duc d'Alençon était - la Loire passée - de se porter immédiatement sur Orléans et de venir prendre position, à distance de tir d'artillerie, devant la bastille Saint-Laurent. Cette artillerie ouvrirait le feu sur le fort, au moment où le convoi fluvial arriverait à hauteur de l'île Charlemagne, ce qui aurait lieu à la nuit tombante. La partie la plus délicate de cette manoeuvre pour ravitailler Orléans était la direction du convoi lui-même, dirigé en empruntant la voie fluviale. L'artillerie utilise le pont pour passer sur la rive droite. Pour la manoeuvre par voie fluviale, Jeanne s'en est réservé le commandement. Elle a conservé avec elle 200 lances (soit 800 hommes) de troupes d'élite. A cette époque la navigation sur les rivières et- à plus forte raison - sur les fleuves se faisaient couramment en employant de vastes bacs, dont l'usage, d'ailleurs, s'est conservé en Loire jusqu'à nos jours. Les chevaux, eux, ne connaissaient certainement pas les ennuis des exercices d'embarquement. Sur l'ordre de Jeanne, un quai d'embarquement suffisamment large, bien que tout de fortune, est rapidement construit et judicieusement établi sur le même plan que le bord des bacs. Ceux-ci viennent successivement y accoster pour repartir ensuite chargés. Cette jeune fille, douce et bonne, impérieuse quand il le faut, sait diviser et distribuer le travail pour que la besogne s'achève

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vite. Elle exige l'ordre et le silence, surveille l'embarquement de ses 200 chevaux, ne casant sur le même bateau que le nombre utile pour pouvoir faire face à tout événement imprévu. Elle prend place enfin, elle-même et - l'oeil fixé dans la direction de la ville - elle donne le signal du départ. A ce moment, la. journée touchait à sa fin et le disque du soleil allait bientôt atteindre les eaux du fleuve. Mais ses derniers rayons encore violents, gênaient terriblement les observateurs anglais. Et la flottille avançait doucement, au milieu du clapotement des oiseaux, du cliquetis des armes, du piétinement des chevaux, que leurs cavaliers caressaient pour les empêcher de hennir. Le convoi approche de l'île Charlemagne. Sur la rive droite de la Loire, l'armée a pris position face à la bastille Saint-Laurent, dont les défenseurs s'apprêtent à repousser l'assaut, unique mode de combat de l'époque. Ils doivent certainement être très intrigués par le dispositif adopté par leurs adversaires. En effet, face à leur bastille, plusieurs bombardes sont, mises en batteries, tandis que un certain nombre de couleuvrines font face à l'île Charlemagne. En arrière de ce dispositif, l'infanterie. Brusquement, au signal convenu de la Pucelle, une formidable canonnade éclate. L'artillerie lourde française bombarde de tous ses moyens, le fort. Les défenseurs anglais répondent mollement, stupéfaits d'un pareil emploi des bouches à feu, tandis que les troupes d'assaut restent immobiles. Tandis que les pièces lourdes s'emploient activement contre le fort, les couleuvrines placées face au fleuve foudroient le fortin de l'île Charlemagne et obligent les défenseurs à se terrer. Et, entre chaque salve de cette artillerie légère - les pièces tirant toutes ensemble - les bateaux passent les uns après les autres, atteignent la porte Saint-Laurent et accostent à quai. On peut envisager quel fut l'enthousiasme des habitants d'Orléans, quand - à la hauteur des torches - ils virent entrer dans leur ville Jeanne, image incarnée de la victoire et son convoi. Récapitulons. - La petite colonne de Jeanne d'Arc est partie de Tours le 27 avril au matin, marchant au secours d'une place forte, puissamment encerclée et distante de 114 kilomètres. Le 29 avril, à 9 heures du. soir, c'est-à-dire fin du troisième jour, son chef lui a fait parcourir cette dure étape, a rectifié les erreurs de direction commises, a rompu les barrages anglais et est

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parvenu à introduire dans la place un important convoi de ravitaillement et un renfort de 800 hommes et de 200 chevaux. De cette première manoeuvre de Jeanne d'Arc, nous devons tirer un certain nombre de conclusions qui sont pour nous du plus vif intérêt. Considérons, tout d'abord, qu'en habile chef de guerre, elle a tout de suite vu que les Anglais- suivant d'ailleurs les méthodes de l'époque- ignorent les principes élémentaires de la sûreté. Aucun service de reconnaissance ne fonctionne chez eux, capable de les renseigner sur les mouvements de leur adversaire. Par conséquent, aucune force n'est détachée pour lui barrer la route à temps et leur donner - à eux - les délais nécessaires à faire intervenir leurs réserves. Alors Jeanne en profite pour préparer et rassembler ses moyens d'action, pour organiser sa manoeuvre et l'appliquer sur l'objectif choisi par elle. Elle peut agir, dans ces conditions, avec de grandes chances de succès ; car son ennemi, n'ayant pas de service de sûreté, il y aura pour elle-même, le bénéfice de la surprise. La surprise étant possible, elle a compris que la victoire, autrement dit le résultat définitif, sera pour elle, si elle agit avec décision. Pour amener ce résultat, qui va constituer le dénouement de la partie à jouer, que faut-il ? Sinon, faire converger toutes ses forces sur le même objectif, afin d'amener la rupture d'équilibre à son profit. C'est ce qui arrive, en effet, devant la bastille Saint-Laurent. L'équilibre anglais est complètement rompu, car - au moment et au point voulu - c'est lui, l'Anglais, qui est dominé, donc en état d'infériorité. Le passage du convoi français ne tient plus du merveilleux, mais de l'art militaire du chef français qui arrive à ses fins parce qu'il a su imposer ses volontés à l'adversaire. Dans cette première affaire devant Orléans, Jeanne est passée résolument et de suite à l'offensive ; elle a crée les événements et ne les a point subis, tandis que son adversaire - mal renseigné ou pas du tout - est resté sur la défensive, et dans ce duel, a été le combattant qui ne fait que parer. Infailliblement, il devait être battu.

*

**

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L'exploitation du succès étant pour Jeanne de règle absolue, elle aurait voulu, - ce premier convoi passé - en profiter, ainsi que de la nuit pour revenir en vitesse à Blois chercher le deuxième convoi et le faire entrer dans Orléans, sous la protection de ses troupes en position devant la bastille, Saint-Laurent. Ce n'est qu'avec peine que - sur les instances pressantes de ses lieutenants, incapables de la comprendre- elle consentit à remettre à 48 heures, c'est-à-dire au 1 er mai, cette seconde opération. On peut se demander comment les Anglais - après une pareille alerte - ne réagirent pas aussitôt, ce que craignait Jeanne, indiscutablement. La raison probable, c'est que ceux-ci, fort émus et criant à la sorcellerie (moyen facile d'excuser une défaite) perdirent leur temps en palabres et en conseils de guerre, en Kriegspiel, comme on voudra. Et 48 heures après- le 1 er mai - le second, convoi passait à leur barbe et dans les mêmes conditions tactiques que le premier. Il y eut cependant une variante dans la manoeuvre de Jeanne, qui montre son souci de l'action. Au moment du passage du convoi devant

l'île Charlemagne, alors que notre artillerie de la rive droite foudroyait à nouveau le fort Saint-Laurent, et que celui-ci répondait de toutes ses pièces (Première lutte de batteries contre batteries) Jeanne- à la tête d'une colonne de 500 hommes - sortit brusquement d'Orléans et opéra une vigoureuse diversion ; utilisation de la solidarité au combat. Cette manoeuvre enthousiasma Dunois qui ne peut s'empêcher de dire à ses fidèles: « C'est chose incompréhensible ! Tandis qu'auparavant, les Anglais avec 200 des leurs mettaient en fuite 800 ou 1.000 des nôtres, il suffit à cette jeune fille d'une toute petite troupe pour lutter contre la puissance des Anglais. »

à

manoeuvrer. Elle fit d'abord - à la faveur de la nuit - entrer dans Orléans le reste de ses troupes et tout le matériel laissés en observation devant la bastille Saint-Laurent.

Jeanne

n'allait

pas

tarder

à

lui

apprendre

à lui-même

-

*

**

Le commandement anglais rendu furieux par le double et rude échec qu'il venait d'éprouver - envoya l'ordre à Falstaff, qui commandait de fortes réserves à Janville (35 kilomètres N.-O. d'Orléans), de venir de toute urgence au sud de la ville, en passant par l'Ouest.

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Jeanne fut immédiatement prévenue de cet ordre, de l'ennemi. Faut -il en déduire qu'elle avait déjà organisé son service de renseignements ; on serait tenté de le croire, quand on connaît la force de son raisonnement et que l'on considère la rapidité avec laquelle elle fut avisée et la précision de sa documentation. C'était du vrai service d'Etat-Major (notre 2e Bureau actuel). Quoi qu'il en soit, aussitôt prévenue, elle fait appeler Dunois, lui fait connaître le mouvement de Falstaff qui - peut-être - est déjà en route et lui signifie que - à aucun prix elle ne saurait admettre l'arrivée de ces renforts à l'ennemi. Enfin elle clôt l'entretien par ces mots où se révèle le vrai caractère du chef qui entend être obéi :

- Bâtard d'Orléans, prenez les dispositions immédiates de reconnaissance de la marche de Falstaff et n'oubliez pas que je vous donne l'ordre de me prévenir aussitôt qu'il sera signalé. Et comme Dunois, très perplexe, veut, présenter quelques observations, Jeanne lui ferme la bouche par ces paroles énergiques:

- Si Falstaff passe, sans que je le sache, vous serez aussitôt décapité. L'expression exacte employée par Jeanne d'Arc fut: « je vous ferai oster la tête. » Un Pareil langage, tenu à un aussi puissant Seigneur, fit - dès ce moment - comprendre à tous quel Chef était mis à leur tête. Depuis ce jour, elle ne fut plus pour eux la petite paysanne, la frêle enfant de 17 ans, l'illettrée. Elle incarna à leurs yeux, la personne du Commandant de l'Armée, responsable devant le pays et devant le Roi, émanation même de la Nation. Tous surent qu'il fallait maintenant obéir, qu'il n'y avait pas de commandement possible sans discipline, discipline stricte dont l'impérieux devoir est au besoin - de forcer l'obéissance. Tant que Jeanne fut à la tête de ses troupes, elle obtint des chefs qui opéraient sous ses ordres, un respect et une obéissance absolus. Chastellain, un des meilleurs chroniqueurs du temps, a relaté qu'elle savait imposer son autorité et « dans toute entreprise « mener en chief ». Ses lieutenants avaient un grave motif de la traiter avec égards; c'était son franc-parler, la netteté de ses décisions et on la savait femme de parole. L'ordre impérieux donné par Jeanne à Dunois concernant Falstaff dont elle voulait, à tout prix, empêcher la jonction avec le gros de l'armée anglaise, était motivé par le plan qu'elle venait d'adopter pour la délivrance d'Orléans.

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Son but était de reprendre aux Anglais le fort des Tourelles, à l'extrémité du pont de la Loire et il lui paraissait naturellement nécessaire d'empêcher de s'augmenter les effectifs de ses adversaires. Dunois devait, en conséquence, agir comme flanc-garde, avec mission d'immobiliser les troupes de renfort de Falstaff. C'est ce qu'il fit, d'ailleurs, très brillamment. Attaquer le fort des Tourelles de front, Jeanne n'y songea pas un seul instant. C'eût été une lourde faute. Il fallait d'abord l'isoler, en le privant de l'appui que ses défenseurs pouvaient espérer des forces anglaises en position à l'est du pont. Dans ce but, elle décida d'effectuer une vigoureuse sortie à l'est de la ville, avec, comme objectif, la prise de la bastille Saint-Loup. On attaquerait ensuite le guet de Saint-jean-le-Blanc, moins fortifié que les bastilles, et qui - une fois tombé - donnerait aux assiégés la possession

de l'île aux Toiles, sur le fleuve, et toute liberté du côté de la Sologne. Dans l'exécution de ce plan, Jeanne continuait à appliquer le principe

absolu

« l'économie des forces », autrement dit l'art de déverser toutes ses ressources sur un seul point donné et au moment voulu, puis, le résultat obtenu, de les faire de nouveau converger et agir contre un nouveau but unique. Enlever d'abord, avec tous ses moyens, la bastille Saint-Loup et ses satellites, et se jeter ensuite - toutes forces réunies- contre les Tourelles. Telles furent les explications et les directives que la jeune générale exposa à ses lieutenants. Il est certain qu'ils ne comprirent rien à cette tactique si nouvelle pour eux, à cette concentration des forces, bref à la manoeuvre. Ils ne virent qu'une chose; c'est qu'il s'agissait d'attaquer - en premier lieu - la bastille Saint-Loup. Comme ils étaient très braves, très

ardents, grisés par les premiers succès, ils ne surent pas attendre l'ordre d'attaque que leur Chef voulait donner à son heure et à bon escient. Profitant de son sommeil, ils engagèrent l'action - le lendemain au petit jour - contre les Anglais. C'était une grosse faute contre la discipline au combat. D'autre part, l'affaire, menée inconsidérément faillit tourner au désastre. Réveillée en sursaut par le bruit de la bataille, Jeanne se lève, en toute hâte, s'arme, monte à cheval et sort au galop par la porte de Bourgogne.

de

Elle croise

- à cet endroit - des blessés et aussi des fuyards.

Elle arrête ces derniers, les rassemble, les regroupe et leur indique

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des chefs; puis, elle fait appel à sa réserve disponible de 1.500 hommes que - heureusement - Dunois, qui n'a pas oublié l'algarade de la veille,

a tenu groupée. A la tête de cette force, Jeanne va rétablir la situation. A ce moment, celle-ci est la suivante:

L'attaque française s'était portée en masse et sans aucune préparation d'artillerie sur la bastille Saint-Loup qu'elle essayait, en vain, d'écheller. Talbot, « l'Achille anglais », en position, plus au nord, à la bastille Saint-Pouair, profitant de la situation assez aventurée des Français parce que, sans liaison avec la ville, tentait une vigoureuse sortie, afin de prendre position en arrière des Français, dans le but de leur couper la retraite. Heureusement, Jeanne est déjà arrivée près de ses lieutenants dont les troupes attaquent le fort Saint-Loup. Elle arrête immédiatement ces assauts inutiles et fait avancer l'artillerie. Le mouvement de Talbot est alors signalé. Les capitaines français comprennent la faute qu'ils ont commise. Ils s'affolent et demandent la retraite immédiate. Jeanne se rend compte que cette retraite va tourner au désastre, car- pris entre deux combats - le contingent français serait écrasé. De plus, il lui serait impossible de ramener son artillerie. Sèchement, elle fait taire les conseilleurs. Elle appelle le maréchal de Boussac, lui donne l'ordre de prendre 600 chevaliers et d'aller occuper

- de suite - la position que convoite Talbot. Boussac exécute l'ordre et s'établit - nous dirions aujourd'hui « en flanc-garde » - face au nord, c'est-à-dire à Talbot. Se voyant ainsi devancé, ce dernier se retire, abandonnant son attaque. Il avoua plus tard avoir été complètement déconcerté par cette manoeuvre qu'il n'avait jamais vu employer jusque là. Maintenant Jeanne est tranquillisée sur son flanc gauche ; elle n'a rien à craindre sur sa droite que borde la Loire. Elle va reprendre l'offensive contre la bastille Saint-Loup. Après trois heures d'un bombardement violent, elle donne le signal de l'assaut. La bastille est prise, ses occupants sont massacrés, malgré la défense qui en avait;été faite par Jeanne qui fit tout pour modérer la fureur de ses soldats. Toutefois, elle prescrivait d'incendier le fort et de le raser complètement. Cet important point d'appui était ainsi définitivement perdu pour les Anglais. Près de la bastille Saint-Loup, se trouvait une église du même nom à laquelle Jeanne avait défendu de toucher. Elle existe encore de nos jours. Quelques fuyards anglais s'y étaient réfugiés, et

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- pour éviter d'être massacrés s'étaient affublés de vêtements

sacerdotaux. On les mène, ainsi vêtus à Jeanne. A leur vue, celle-ci

éclata de rire et leur fait grâce de la vie. Cette défaite jeta la consternation dans l'armée anglaise. Jeanne

essaya d'en profiter en leur adressant un nouvel ultimatum, ainsi conçu

:

« Anglais, vous qui n'avez aucun droit sur le Royaume de France, je

vous ordonne et vous mande de laisser vos bastilles et de retourner dans votre pays; sinon, je vous infligerai une telle défaite qu'il en sera perpétuelle mémoire.

« Je vous écris cela pour la troisième et dernière fois. » JEHANNE.

A ce message - comme il fallait s'y attendre - les Anglais répondirent

par des injures. Avant d'essayer de s'emparer de la puissante bastille des Tourelles, que flanque à l'est le bastion du guet de Saint-Jean-le-Blanc, dont la mission est de surveiller le passage du fleuve, Jeanne va manoeuvrer par travaux d'approche. Son premier souci est de se rendre maîtresse de l'énorme îlot appelé « l'île aux Toiles ». La possession de cette île formera, en effet, pour ses effectifs une base de départ merveilleuse pour ses attaques sur la rive gauche. L'île aux Toiles est défendue par une petite troupe anglaise, occupant un léger fortin. On s' en emparera, par surprise, à la faveur de la nuit. Mais, comme pour tout autre combat, celui envisagé pour surprendre l'adversaire exige - pour sa réussite - des conditions spéciales :

préparation silencieuse, exécution rapide et finalement exploitation. Et, c'est dans la réalisation de ces conditions que notre jeune chef va encore exceller. Tout d'abord, elle fait étudier discrètement par une reconnaissance les abords du fleuve aux environs de l'île aux Toiles. Un très court espace d'eau sépare l'île des rives du -fleuve principalement sur la rive droite. Il est facile d'y jeter un ponceau que deux bateaux suffiront à porter. La garnison est médiocre, très démoralisée par la chute et la suppression de la grosse bastille Saint- Loup. De plus, dans l'île, existe tout le matériel nécessaire pour établir une passerelle sur le petit bras de la Loire, du côté de la rive gauche.

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L'enlèvement de l'île aux Toiles ne peut donc être qu'un incident de la bataille pour la prise - plus importante - du guet de Saint-jean-le- Blanc. Celui-ci sera masqué par de l'infanterie, dont le rôle - au début - sera un rôle de couverture pour protéger le passage de l'artillerie sur la Loire. Saint-jean-le-Blanc doit tomber rapidement et, alors ce sera l'opération principale, l'attaque des Tourelles, préparée par un violent bombardement.

L'opération, ainsi décidée, est conduite énergiquement. Les troupes d'attaque à l'effectif de 4.000 hommes - ce qui est considérable pour l'époque - traversent le fleuve au point du jour, entre chien et loup, afin de se porter vers le guet de Saint-Jean-le-Blanc, tandis qu'une forte troupe envahit l'île dont les défenseurs, épouvantés se rendent aussitôt à merci.

A peine, les colonnes françaises ont-elles commencé leur

débarquement sur la rive gauche, que l'on voit flamber le guet de Saint-jean-le-Blanc. L'ennemi, ne se sentant pas en sûreté dans ce poste, préférait l'abandonner après l'avoir livré aux flammes. Sa

garnison était recueille dans la forteresse des Augustins, construite symétriquement à celle des Tourelles, et, défendant, avec elle, l'entrée du pont de pierre.

La minutieuse préparation de l'attaque et l'exécution rapide et

énergique de la première partie du plan adopté par Jeanne recevait ainsi et déjà sa récompense. Toutefois, il est nécessaire de signaler ici que la nouveauté de ces manoeuvres - si elle déconcertait les Anglais - elle ne déconcertait pas

moins les Français. En voyant leurs adversaires se replier, les soldats de Jeanne restent indécis et hésitent à continuer l'action. Leurs officiers ont grand-peine à les maintenir en place. Pendant ce temps, l'artillerie est débarquée et amenée à bonne distance de tir des forts des Tourelles et de Saint-Augustin.

Le feu est alors ouvert; c'est le tir à démolir, réglé pour toutes les

pièces sur le même point de chaque bastille. Les lourds boulets de 40

kilos et de 160 livres tombant, coup sur coup et toujours au même endroit, ébranlent les murailles et commencent à jeter la terreur parmi les défenseurs. Alors les 4.000 fantassins s'avancent et viennent occuper une

première

parallèlement au fleuve, aux bastilles anglaises. Un deuxième bond les amène aux abords des forts. A ce moment, on aperçoit une forte troupe anglaise, sortie de

position

dans

le

faubourg

Portereau,

qui

conduit,

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68 PLAN D'ORLEANS INVESTIE PAR LES ANGLAIS

PLAN D'ORLEANS INVESTIE PAR LES ANGLAIS

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la bastille privée (voir la carte ci--jointe). Cette colonne se, porte au secours des deux postes avancés. Une panique. générale se met dans les troupes françaises, dont la majeure partie regagne - en toute hâte - l'île aux Toiles.

A cette vue, Jeanne ne perd pas la tête. Vivement, elle rassemble

autour d'elle tous ceux qui lui sont restés fidèles et envoie un exprès au chef de son artillerie, avec des instructions très précises sur la

manoeuvre qu'elle vient rapidement de combiner.

A la tête de sa petite troupe formant bloc compact, et aidée de La

Hire, elle part à la charge contre la colonne anglaise qu'elle a bien soin de contourner, de façon à démasquer ses batteries. Alors celles-ci ouvrent le feu sur les archers anglais et en font un véritable carnage. Ne se croirait-on pas déjà transporté aux campagnes de Napoléon ? En présence d'un pareil spectacle, les fuyards français, réfugiés dans l'île aux Toiles, reprennent courage et reviennent au combat. Bientôt, la bastille Saint-Augustin-, dans laquelle le tir de l'artillerie a ouvert une large brèche, est en notre pouvoir. Jeanne en ordonne la destruction immédiate par l'incendie, après avoir libéré les nombreux prisonniers français que les Anglais y avaient enfermés. Mais les Tourelles résistent toujours et la nuit vient. Les capitaines français voudraient bien en rester là, pour aujourd'hui et rentrer dans Orléans, quitte à perdre les résultats obtenus. Jeanne refuse de se soumettre à leurs pressantes instances. Tout au contraire - si elle consent à remettre, au lendemain l'assaut de la forteresse- elle signifie à tous que les troupes bivouaqueront sur place, sous la protection d'avant-postes. Elle fait établir ceux-ci de toutes parts, en liaison absolue avec l'île aux Toiles et de là avec Orléans. La nuit est arrivée. Le silence a succédé au bruit de la bataille. Mais les capitaines français, qui ne peuvent admettre ces nouvelles moeurs guerrières, se réunissent en comité secret et décident ensemble de refuser de continuer le combat le lendemain matin. L'un d eux, désigné-, vient trouver Jeanne et ose lui faire part de la décision des chefs. Ah ! Il est bien reçu. Sèchement, Jeanne lui coupe la parole :

- je n'ai que faire de votre conseil !

- Faites venir les chefs.

A ceux-ci, aussitôt rassemblés, elle précise:

- Demain, lever de très bonne heure ! Je vous indiquerai, celle

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de la reprise du combat et faites en sorte d 'être prêts, car - demain - nous entrerons dans les Tourelles. Le lendemain - 7 mai - dès la pointe du jour et à l'heure fixée par Jeanne, le combat reprend de plus belle. C'est d'abord un violent duel d'artillerie qui dut sembler prodigieux, à cette époque, à ceux qui en furent les témoins. Jeanne avait inventé la contre-batterie et les Anglais s'étaient empressés de l'imiter. Mais dans leur méconnaissance de cet emploi du feu, les Anglais négligèrent le tir contre l'infanterie et celle-ci, conduite par son jeune entraîneur d'hommes, en profita pour se glisser jusqu'aux fossés. La bastille des Tourelles n'était pas un petit morceau à enlever. Malgré la préparation d'artillerie, les Français durent revenir plusieurs fois à l'assaut. Vers une heure de l'après-midi, Jeanne, atteinte d'une flèche à l'épaule et grièvement blessée, roula dans le fossé. On l'emporta aussitôt et Dunois donna l'ordre de la retraite. A cette nouvelle, Jeanne se réveille de sa torpeur. De ses mains, elle brise une partie de la flèche qui lui traverse l'épaule gauche et arrache l'autre morceau; elle est inondée de sang. Un sorcier veut « charmer » la blessure; elle l'envoie promener. Un chirurgien applique une compresse de lard et d'huile d'olive. Malgré les cris de ceux qui l'entourent, elle se précipite aux avant- postes et ordonne la reprise de l'attaque. A nouveau l'artillerie f ait rage, un morceau des Tourelles s'effondre, un dernier assaut et les Tourelles sont prises. La nuit est arrivée ! Craignant un retour offensif de l'ennemi, Jeanne reste, de sa personne, une partie de la nuit, dans la forteresse. Ce ne fut que très tard qu'elle accepta de rentrer dans Orléans et de se confier aux soins d'un chirurgien. Très lasse, épuisée par les fatigues de ces dures journées et par l'énorme perte de sang sorti de sa blessure, elle aurait grand besoin de s'abandonner au sommeil. Elle y consent, mais auparavant, elle considère de son devoir de dicter un véritable « communiqué » au Roi sur les événements accomplis. Charles VII - tout en manifestant un réel chagrin à la nouvelle de la blessure de Jeanne - ne peut cacher sa joie des magnifiques résultats obtenus; il ordonne des réjouissances publiques. Des « Te Deum » d'actions de grâce » furent chantés dans toutes les villes restées fidèles, notamment à Poitiers, à Chinon et dans

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le midi de la France : Narbonne, Carcassonne, Brignolles, etc Châteaudun, Tournai La prise des Tourelles fut un coup terrible pour la puissance anglaise, d'autant plus terrible qu'elle entraîna la chute des autres bastilles. Leur chute n'offre qu'un intérêt tactique secondaire et auquel, en conséquence, nous ne nous arrêterons pas. L'armée anglaise était vaincue et désemparée. Elle leva le siège d'Orléans, abandonnant un énorme butin : bombardes, couleuvrines, veuglaires, poudres, étendards, armures, vivres, leurs blessés et nombre de leurs prisonniers. Dix jours avait suffi à Jeanne d'Arc pour obtenir ce formidable résultat. Elle le devait à son sens profond de l'emploi des différentes armes, à la sage coordination de tous ses moyens. Loin d'être esclave de formes absolues - comme on l'était à cette époque - elle fit - au contraire - constamment appel à cette initiative qui se traduit en art d'agir sûrement et en toute liberté d'action. Toujours bien renseignée sur les mouvements de son adversaire, sachant exactement, elle-même, ce qu'elle voulait, elle sut, en toutes circonstances, attaquer sans se découvrir, ou parer sans cesser de menacer l'adversaire.

Voir aux annexes le récit des événements qui se. sont passés du 8 mai (prise des Tourelles) au 8 juin (marche sur Jargeau).

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CHAPITRE VI

L'armée anglaise, en battant en retraite, s'était partagée en deux directions. Un corps, commandé par Suffolk, remontait la Loire, se dirigeant sur Jargeau. L'autre, sous les ordres de Talbot, descendait le fleuve, pour se fractionner encore à Meung et à Beaugency. C'est la guerre en rase campagne qui va commencer. Nous verrons Jeanne y opérer avec une compréhension de l'art militaire, aussi nette que dans la guerre de siège. Elle se rend parfaitement compte - tout d'abord - que son adversaire commet deux lourdes fautes :

1° En divisant ses forces. 2° En éloignant un de ses corps, celui de Suffolk; de ses bases d'opérations. Elle a aussitôt pris sa décision; c'est sur ce dernier corps - plus aventuré - qu'elle agira en premier lieu. Mais, avant d'agir, la première chose à faire est de garder le contact avec chacun de ses adversaires. Malgré ses lieutenants que ces manoeuvres exaspèrent, parce qu'elles sont tout l'opposé des coutumes routinières du temps Jeanne forme deux corps de cavalerie d'accompagnement, forts chacun de 600 cavaliers. Le premier, sous les ordres de La Hire, battra l'estrade dans la direction de Jargeau, l'autre, commandé par Ambroise de Loré, agira de même en direction de Beaugency.

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Ainsi, bien tenue au courant, par sa cavalerie, des mouvements de l'ennemi, Jeanne d'Arc prend ses dispositions de combat. Le 8 juin, sa masse de manoeuvre est reconstituée. Toute l'armée se dirige sur Jargeau. La colonne principale occupe la route avec le dispositif suivant : Cavalerie de couverture, dont nous avons déjà parlé, gardant le contact. Avant-garde composée de troupes à cheval- derrière cette avant-garde, Jeanne et son Etat-Major, afin d'être renseignée dans les plus brefs délais; - puis, l'infanterie, encadrant l'artillerie lourde, 24 chevaux tirant chaque pièce. L'artillerie légère, composée de couleuvrines et de ribeaudequins, accompagne par eau et surveille la rive droite du fleuve. Le 11 juin, l'armée est en position devant Jargeau. L'attaque est fixée au lendemain. Les dispositions sont prises en conséquence. La cavalerie de reconnaissance a fait connaître le dispositif anglais. Les durs horions, reçus devant Orléans, ont rendu les tommies plus circonspects. Ils ont maintenant, des avant-postes couvrant la ville et occupant les faubourgs. Dans ces conditions, l'infanterie française attaquera brusquement, pendant la nuit, ces avant-postes et les anéantira. Le but principal de cette opération de nuit est de permettre d'amener, au petit jour. les grosses pièces à portée de tir de la ville. L'opération de nuit, bien orientée et bien dirigée, réussit entièrement et - à la pointe du jour - l'artillerie, dont Jeanne, personnellement, dirigeait le feu ouvrait un tir de préparation. De même qu'à l'attaque des Tourelles, tous les coups sont uniquement dirigés sur la même tour d'angle qui ne tarde. pas à être démolie, tandis que les couleuvrines tirent sur l'artillerie ennemie et réussissait à la réduire au silence.

Ces résultats obtenus, Jeanne va donner l'ordre d'assaut. Le duc d'Alençon émet, alors, l'avis qu'il est trop tôt et que la brèche n'est pas suffisamment ouverte. Jeanne prend gaiement l'observation : «Ah ! gentil Duc, lui dit-elle en riant, as-tu peur ? Ne sais-tu pas que j'ai promis à ta femme de te ramener sain et sauf ? » Pour l'assaut, les troupes ont été divisées en deux colonnes. La première, sous les ordres de d'Alençon, doit aborder la brèche. La seconde, en soutien, est commandée par Jeanne en personne. Dispositions heureuses. La première colonne, en effet, ne réussit pas

et est ramenée

et reportée en avant, épaulée cette fois de toutes les forces dispo-

en arrière. Elle est reçue par Jeanne, regroupée

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nibles. La position est vigoureusement enlevée, Suffolk est fait prisonnier; la garnison est massacrée, malgré les efforts de Jeanne qui en éprouve un violent chagrin. Ainsi débarrassée du corps de Suffolk, entièrement détruit, Jeanne ramène rapidement ses troupes à Orléans, pour se diriger, toutes forces réunies, contre Talbot. On retrouve déjà là, la manoeuvre que 400 ans plus tard, en 1814, Napoléon appliquera dans son immortelle campagne de France, contre Blücher et Schwartzemberg. Le 15 juin. c'est-à-dire 4 jours seulement après la victoire de Jargeau,

le pont de Meung est enlevé de vive force. Et ce ne fut pas une petite affaire. Talbot y avait fait établir deux formidables têtes de pont, une sur chaque rive de la Loire. Le 16, Beaugency subit le même sort. La manoeuvre française est la répétition à peu près exacte de celle de Jargeau. Mais Jeanne, renseignée que Talbot s'est retiré, de sa personne, à Janville, où il se hâte de rassembler les réserves de Falstaff, ne veut pas être gagnée de vitesse.

Elle

accorde

aux

défenseurs

de

Beaugency

des

conditions

honorables, afin de reprendre sa liberté d'action et de pouvoir agir de suite et avec tous ses moyens, contre les nouvelles forces de Talbot. Celui-ci est, en effet, parvenu à grouper 5.000 combattants et il se porte au secours de Beaugency. A la nouvelle de la capitulation de cette ville, il rebrousse chemin, afin de recevoir la bataille sur une bonne position. Mais Jeanne ne va pas lui en laisser le loisir. Elle donne, à cette occasion, deux exemples de fermeté de caractère qui méritent d'être signalés. Elle y fait acte de Général en Chef qui ne cesse de voir l'ensemble. Chef de génie, conscient de ses responsabilités, elle ne saurait s'embarrasser de considérations hiérarchiques ou d'entraves gouvernementales, quand celles-ci peuvent compromettre les opérations en cours. En premier lieu, elle accepte le renfort de 1.200 hommes (400 lances et 800 archers) que lui apporte le connétable de Richemont, malgré la défense formelle du Dauphin d'employer Richemont, alors en disgrâce. Elle l'accepte, sous sa seule responsabilité, malgré l'opposition de d'Alençon et des autres grands seigneurs de son Etat-Major qui exècrent le Connétable et se déclarent prêts à quitter l'armée si celui-ci y est admis. Elle le reçoit cependant, se contentant de répondre aux menaces: « Jamais, il n'y aura trop de Français autour de ma bannière.» (Foch: Sur Jeanne d'Arc).

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En second lieu, elle décide - malgré l'avis de ses généraux d'exploiter à fond le succès de Beaugency, par une manoeuvre de surprise contre Talbot, en une poursuite acharnée de cet ennemi en retraite, sans lui donner le temps de prendre ses dispositions de combat. En vue de réussir, elle inaugure un emploi tout nouveau de la cavalerie, très bizarre pour l'époque. De sa seule autorité, elle supprime toutes les parties d'armures inutiles qui ne font qu'alourdir hommes et chevaux, puis s'adressant à ses officiers, elle leur pose brusquement cette question :

- Avez-vous de bons éperons ?

Ils la regardent sans répondre, tellement ils sont interdits. Et Jeanne de s'expliquer:

- Il va vous en falloir pour la poursuite !

Les Anglais se sont retirés sur Patay. Sous la conduite de Jeanne d'Arc, toute la masse de cavalerie s'ébranle, à très vive allure, dans cette direction. Cette journée de Patay va être la gloire de la cavalerie française. Elle peut se résumer ainsi: Choc extrêmement violent d'une puissante troupe de cavalerie, lancée à la charge et énergiquement commandée contre une arrière-garde de troupes en retraite, aux-quelles il n'est pas laissé le temps de se reconnaître. Quelques détails sur cette mémorable rencontre. Les Anglais sont commandés par Talbot. C'est le meilleur général de l'Armée anglaise. A l'approche de la cavalerie française, arrivant comme un torrent, Talbot fait faire volte-face à son arrière-garde et, bravement accepte le combat, tandis qu'il envoie l'ordre à Falstaff de s'établir immédiatement en position de repli et de soutien pour le recevoir.

Malgré tous ses efforts désespérés, Talbot est culbuté, ses troupes sont dispersées et, lui-même, finalement se rend à Xaintrailles, lieutenant de La Hire. Talbot prisonnier, et son arrière-garde détruite, les cavaliers français

continuent contre Falstaff, ainsi découvert, mais qui, grâce à l'héroïque résistance de son chef a pu cependant ébaucher une vague position de résistance.

modifie

immédiatement sa tactique. Elle appelle à elle, en toute hâte, son artillerie légère et la met en batterie contre les maigres retranchements ennemies ? Soucieuse de ménager au maximum la vie de ses hommes et, aussi pour donner le temps au plus grand nombre d'arrive r,

En

présence

de

cette

nouvelle

situation,

Jeanne

76

elle déclenche une préparation d'artillerie de plusieurs heures. Enfin, c'est l'assaut final, sur une ligne écrasée par les boulets. L'infanterie anglaise, épuisée, offre peu de résistance et est faite prisonnière. Cette bataille de Patay fut incontestablement la première de l'histoire où l'on vit l'utilisation de l'artillerie d'accompagnement de la cavalerie, et - aussitôt après - la préparation d'artillerie contre des retranchements de campagne. C'est la mise en pratique, près de 500 ans avant nous, de cette règle de combat édictée par Pétain en 1918 : « L'artillerie conquiert, l'infanterie occupe. » Il n'y a pas deux mois que Jeanne a pris le commandement et, déjà, une partie du sol national est libérée. Orléans, le bastion avancé anglais, au sud de Paris - comme Compiègne est le bastion avancé au nord - leur est arraché. La campagne de la Loire est terminée. « Au cours de cette brève campagne de la Loire, a écrit le général Canonge, professeur à l'Ecole Supérieure de Guerre, Jeanne d'Arc fit preuve de qualités militaires éminentes: la préparation puis l'offensive sans répit; une foi imperturbable dans le succès; une intelligence rare; une extraordinaire puissance de travail; l'exemple entraînant; l'esprit de suite, secondé par une volonté inébranlable, le succès obtenu, d'en tirer tout le parti possible. » Telle fut Jeanne d'Arc, chef de guerre.

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CHAPITRE VII LA MARCHE SUR REIMS - LE SACRE

Orléans délivré, se posa la question des opérations à entreprendre afin de chasser les Anglais hors de France. Deux voies se présentaient, celle du nord-ouest et celle du nord-est.

La première, c'était la course à la mer, en passant par la Normandie. Les forces françaises tenteraient de couper aux Anglais la retraite vers leur pays, en les décimant avant qu'ils aient pu s'embarquer. C'était le plan du parti militaire qui le défendait avec force. Au point de vue stratégique, cette opinion prévalait; la marche par le nord-ouest, étant seule capable de mettre rapidement les Anglais hors de France e t de terminer la guerre. Mais ce dont les militaires ne se rendaient nullement compte, c'est le fait que cette solution laissait la France, divisée au point de vue politique, faute de chef, donc soumise au régime des partis. Jeanne d'Arc - aussi fin politique que grand général - s'opposa obstinément à l'adoption de ce plan et décida la marche en avant, par le nord-est. Tous les historiens, et surtout les critiques militaires qui ont approfondi cette question, sont d'accord sur les raisons qui motivèrent la décision de Jeanne d'Arc.

- militaire, ce n'était alors que l'élément d'une situation plus complexe et plus vaste. Jeanne d'Arc l'avait senti d'emblée. Sa

« Si important, en effet, que fut

-

en

1429

le point de vue

78

Mission, ses Voix, sa haute intelligence, son extraordinaire bon sens ne la laissaient pas s'y tromper. Si sûre que fût la conquête anglaise, ce n'était que l'effet de causes plus profondes qui n'auraient pas disparu avec elle. La conquête anglaise tenait à la division, à l'émiettement, à l'affaiblissement et à l'anarchie de l'Etat, tous malheurs qui, restaient eux-mêmes suspendus à l'affreuse crise d'autorité, conséquence de la mise en doute des droits du Dauphin. La France avait perdu sa tête et son coeur. Elle ne savait plus, en qui se vouer, dans le déchirement des factions. La guerre eût pu finir. mais pas sans renaître aussitôt de divi sions nouvelles, dans lesquelles elle se fût débattue, faute d'un gouvernement fort. C'était cette mort lente qu'il fallait empêcher en lui rendant son centre et support naturel, le Chef. Il fallait recréer l'unité du pays. Le seul moyen d'y parvenir, c'était bien la route par le nord-est, autrement dit la route de Troyes, menant à Reims, la ville du sacre. Et même, au point de vue militaire, le raisonnement de Jeanne venait appuyer et confirmer son raisonnement au point de vue politique. Entièrement battue sur la Loire, l'Armée anglaise. s'est repliée sur ses bases, découvrant totalement l'Armée bourguignonne, son alliée. Pour garder le contact sur le nouveau front: Angers, Le Mans, Chartres, Montargis, Gien. il fallait aux alliés, anglais et bourguignons, trois ou quatre fois moins de forces que sur l'ancien front: Angers, Orléans, Gien. Les effectifs manquant, c'était donc, pour les Anglais l'obligation fatale absolue, de replier toute leur ligne sur leur base et de découvrir, ipso facto, les Bourguignons. Leur ligne, à eux-mêmes, se trouvant ainsi raccourcie, se renforçait d'autant. Jeanne se rendit parfaitement compte de cette situation. Elle choisit alors le côté faible de l'adversaire, et voici ce qui explique sa marche foudroyante sur Reims, à laquelle nous allons assister. Décision de Jeanne d'Arc: « On passera par l'est, l'Armée marchant en trois colonnes successives, échelonnées la droite en avant, à intervalles de déploiement. » Grâce à ce sage dispositif. il ne pourra pas arriver qu'un des éléments soit surpris isolé, puisque sur tous les points, il y aura concentration. D'autre part, si une attaque se produit sur son flanc gauche, toute l'armée française pourra, immédiatement, faire face à l'ouest sans marches, ni fatigues inutiles.

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L'itinéraire est choisi et imposé par Jeanne. C'est Gien, Auxerre, Troyes, Châlons, 320 kilomètres, en passant sur le ventre de l'ennemi. Au départ de Gien, l'Armée est forte de 12.000 hommes. Elle n'emporte que de l'artillerie légère, pour éviter des retards. En route, on incorporera tous les volontaires que réveille en masse le sentiment national. Auxerre ouvre ses portes à la première sommation et paie, à la caisse de l'Armée, une contribution de 2.000 écus d'or. (Michelet, page 158). Le 5 juillet, nos troupes sont devant Troyes qui semble vouloir résister, et répond par un refus à la sommation de se rendre. Jeanne, pressée d'arriver à Reims, s'irrite de ce retard. Par s es ordres, des retranchements sont rapidement édifiés pour couvrir l'artillerie. Dès le lendemain au matin, celle-ci est en batterie et l'infanterie, munie de fascines attend ordre d'assaut. Tous ces préparatifs, auxquels ont assisté les habitants du haut des remparts, les ont fortement impressionnés. Aussi, au moment où va commencer le bombardement, les portes de la ville s'ouvrent et une délégation s'avance, demandant à capituler. Charles VII, qui accompagnait l'armée, se montra généreux. Il accorda même les honneurs de la guerre à la garnison anglo- bourguignonne qui s'était rendue sans combat. Celle-ci abusa de la clémence royale en ayant la prétention d'emmener avec elle les prisonniers français qu'elle détenait. Jeanne s'y étant opposée, le Dauphin, pour éviter toute cause de conflit, consentit à payer, de ses propres deniers, la rançon de ces malheureux. La marche reprit, en direction de Reims. Le 15 juillet Châlons s'étant rendu, Charles VII y fit son entrée. Maintenant c'est la dernière étape sur Reims, à travers ces fameux champs catalauniques qu'avaient foulés jadis les cavaliers d'Attila et où la génération à laquelle j'appartiens devait faire bien des manoeuvres et des études militaires. Le 16 juillet, Reims ouvrait ses portes, et accueillait son s ouverain avec de grands transports d'allégresse. Celui-ci avait fait placer près de lui celle à qui il devait le retour de son Royaume. Certes, les acclamations de la foule allaient autant à la libératrice qu'au Roi lui- même Le couronnement fut fixé au lendemain 17 juillet. Nous ne nous étendrons pas sur les détails de cette imposante cérémonie du sacre. L'histoire religieuse de Jeanne d'Arc les

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expose amplement et mieux que nous pourrions le faire nous-même. Toutefois, il y eut un petit incident que nos manuels d'histoire commentent trop peu ou pas du tout. Rempli de reconnaissance envers celle à qui il devait sa couronne, Charles VII lui offrit de lui accorder la faveur qu'elle lui lui demanderait, quelle que fut cette faveur ! Jeanne se recueillit u instant. Levant ensuite fièrement la tête, et pour montrer au Monarque l'importance qu'elle attribuait au rôle qu'elle avait joué, elle répondit lentement par ces graves paroles :

Sire, à moi qui - par la grâce de Dieu - vous ai rendu le Royaume de France. je vous demande de me le céder en toute propriété ! Interloqué, le Roi hésite quelques instants ! Tout était si déconcertant dans cette extraordinaire jeune fille. Pourquoi une telle demande ? Il accepte enfin ! « rouge de confusion », disent les auteurs du temps. Froidement, Jeanne exigea que l'acte de donation fût solennellement dressé et lu, ensuite, par les quatre secrétaires du Roi. La Charte rédigée, dûment signée par le Roi, et par Jeanne pour acceptation, il en fut aussitôt donné connaissance à toute l'assistance. Jeanne, souriante, se tourna vers elle, et lui montrant le Roi tout déconfit: «Voilà, dit-elle, le plus pauvre chevalier du Royaume ! » Prenant ensuite la Charte entre ses mains, elle se prosterna et offrit le Royaume de France au Christ, qui fut vraiment ce jour pour notre pays, le Christ-Roi. Après quelques instants de méditation, l'héroïne se releva. Allant à Charles VII, elle s'inclina et lui dit:

- Maintenant, Sire, au nom de Dieu, je vous fais don du Royaume de France, à vous et à tous vos successeurs et à perpétuité. Puis elle exigea que l'acte solennel en;fût dressé par écrit.

*

**

De ce récit de la Campagne de la Loire, nous pouvons tirer des enseignements précieux qui établissent la preuve que Jeanne d'Arc fut incontestablement l'un des plus grands génies militaires qui aient existé.

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Elle eut l'âme d'un chef, dans toute l'acception du mot, le don du commandement au suprême degré, celui qui sait imprimer sa résolution dans le coeur et l'esprit de ses subordonnés. Elle incarna aux yeux de ses concitoyens l'idée de Patrie. Elle prit en main l'honneur national. Elle conquit l'amour et l'estime du soldat qui reconnut en elle, non seulement le chef éclairé qui le conduisait à la victoire, mais aussi celui qui avait le souci constant de ses intérêts. Et c'est ainsi que Jeanne put tout entreprendre, tout demander, tout obtenir.

Du chef, elle a le souci pitoyable pour la souffrance humaine. Certes non, Jeanne n'a pas le « coeur sec » et, pour elle le troupier n'est pas ce que, dans certains pays, on appelle « du matériel humain». Elle est compatissante aux blessés qu'elle soigne, qu'ils soient Français, Anglais ou Bourguignons. il existe, dans un de nos grands musées, un tableau qui la représente après les charges de Patay. Descendue de cheval, elle tient sur ses genoux un soldat ennemi mourant, dont la tête repose sur sa poitrine et auquel, du doigt, elle montre le Ciel. La nuit qui suit sa première victoire où elle entre à Orléans, alors que la ville est en liesse, elle, elle pleure, « comme elle n'aurait cru - avoue-t-elle - qu'il fût si amer de pleurer », largement humaine et si intimement française. Dans son cours à l'Ecole de Guerre, quand il en arrive, à cette qualité primordiale du chef « de savoir épargner la vie de ses soldats» Foch cite cette parole de Jeanne, ce cri de Jeanne, toute frémissante à la vue du sang : « Mon Dieu, c'est du sang français qui coule ! » et Foch ajoute: « Quand vous donnerez vos ordres, Messieurs, pour la bataille à livrer, vous n'oublierez pas ce mot de Jeanne : « C'est du sang français qui coule ! » Du chef, Jeanne a le souci réaliste du bien-être du soldat. Au matin du 7 mai 1429, jour de la prise des Tourelles devant Orléans. à l'aube, avant de donner l'ordre de la reprise du combat de la veille, elle fait distribuer aux hommes une copieuse ration de vivres. Pendant que chacun se restaure, elle prie à l'écart, puis monte à cheval et donne l'ordre de l'attaque. Nature d'élite par excellence, avide de responsabilités, profondément imprégnée de la volonté de vaincre, Jeanne trouva dans cette volonté,

comme

aussi

dans

la

vision

nette

des

seuls

moyens

qui

conduisent

à

la

victoire,

l'énergie

d'exercer

sans

hésitation les droits les us redoutables, d'aborder avec aplomb l'ère

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des difficultés et des sacrifices, le courage de tout risquer, même son honneur, car un général battu est un général souvent disqualifié. De même que, plus tard, Napoléon, elle sut incarner en elle seule toute l'autorité. Elle mena, dirigea son état-major et ne le suivit pas. Aucun critique n'osa dire d'elle ce qui fut mis - après 1914 - sur le nom, pourtant respecté, de Joffre lié à son G.Q.G. « Joffre et Cie ». Les chroniqueurs du XV e siècle, même adverses comme Monstrelet, attaché à la Cour de Bourgogne, n'ont relevé chez elle, ni une faute, ni une défaillance, ni une erreur. Et ceci est particulièrement intéressant à constater, quand on compare la bataille de Jeanne d'Arc à la bataille napoléonienne. N'a-t-il pas été répété, par plusieurs des maréchaux de Napoléon, qu'à la Moskowa, l'Empereur a manqué de décision, qu'à Waterloo, il a trop dormi et engagé le combat deux heures trop tard. Aucun propos de ce genre n'a jamais été tenu sur Jeanne d'Arc. C'est que chez cette jeune fille. naguère gardeuse de troupeaux et devenue subitement chef de guerre, et dans quelles circonstances difficiles, même désespérées, il n'y a aucun reproche à faire. Chez elle, aucune préoccupation personnelle n'existait de celles qui ont fait vaciller le génie de Napoléon, et lui enlevèrent sa liberté d'esprit, quand il hésitait à lancer - au bon moment - la garde impériale, dernière garantie de sa propre sécurité. Chez Jeanne d'Arc, aucune place au sommeil, aucune place au repos physique quand a sonné l'heure de l'action. L'exemple remarquable de l'assaut des Tourelles où Jeanne regroupe les troupes restées fidèles, alors que les autres ont fui, et charge les Anglais, montre à l'évidence qu'elle ne faisait aucun cas de sa sécurité personnelle, lorsqu'il salissait de rétablir une situation compromise et de fixer la victoire. C'est ainsi qu'il faut comprendre le génie de Jeanne d'Arc, en ne le considérant qu'au point de vue humain. Et, si nous étudions ce que fut sa « bataille », ce n'est pas sans une admiration profonde que nous sommes obligés de constater avec quelle connaissance de l'art de la guerre elle sut la concevoir et la diriger. Chez elle, c'est l'initiative et la résolution qui dominent, qualités qui, manquent totalement à ses adversaires, sauf Talbot. De son côté, offensive continue, de l'autre, résistance passive. Au combat, Jeanne apprécie d'abord le terrain et les dispositions de l'ennemi; elle en déduit ensuite sa décision et en fait

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suivre l'exécution. Exemple : son choix de la marche sur Reims, par Troyes et Châlons. Elle s'était créé une méthode personnelle, tout différente de celle adoptée à son époque. Elle attaquait, toutes forces réunies, au point le plus faible et le plus vulnérable de l'adversaire, tandis que celui-ci - suivant les coutumes du temps- avait tendance à se constituer surtout des réserves qu'il n'osait engager. Il n'est pas douteux qu'elle avait formé un service de renseignements de tout premier ordre qui la servit admirablement en maintes circonstances. Alors, bien orientée, elle attaquait, son artillerie préparant, son infanterie occupant, sa cavalerie allégée de ses pesantes, armures, exploitant le succès. Elle sut utiliser, au maximum l'effet de surprise, recherchant souvent les manoeuvres de nuit contre un adversaire se gardant mal, ne s'éclairant pas, tandis qu'elle-même sut pousser à l'extrême le service de sûreté et celui de la découverte. Dans l'emploi de l'artillerie, elle était « passée maître », a dit d'elle le duc d'Alençon, son fidèle compagnon d'armes. Le fait est qu'elle sut utiliser cette arme au maximum. Que ce soit en artillerie d'accompagnement, en artillerie de préparation, en artillerie tirant à démolir, en artillerie de contre- batterie, elle en fit un usage toujours judicieux et toujours par grandes masses, à en laisser rêveurs les artilleurs de notre époque. Le général Canonge s'exprime ainsi, en parlant de l'emploi de cette arme par Jeanne d'Arc : « Faire la brèche sur le front des attaques, ouvrir le chemin à l'infanterie, le tenir libre une fois ouvert, se sacrifier au besoin pour lui permettre de remplir son oeuvre, surveiller les batteries et les contre-batteries de l'ennemi, voilà ce que Jeanne d'Arc exigea de ses artilleurs ». Quel est l'officier d'artillerie qui viendrait nous dire que cette conception de l'emploi de l'arme est aujourd'hui surannée ? Dans la marche d'approche, elle sut - en toutes circonstances - prendre les résolutions nécessaires pour s'assurer le bénéfice de la décision. Largement protégée par sa cavalerie d'exploration allégée comme nous l'avons vu, elle -disposait toujours ses colonnes suivant les conditions de chaque cas particulier, de façon à faire entrer en action, au moment voulu, chaque arme différente, munie du maximum de ses moyens. Rappelons-nous, à ce: sujet, son admirable manoeuvre du début, la marche de Meung sur Orléans, en deux colonnes. l'une par terre sur la rive droite du fleuve, cavalerie et artillerie poussées jusqu'aux abords de la bastille Saint-Laurent, tandis que le convoi,

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qu'il s'agissait de faire entrer dans la ville, remonte le fleuve, porté par des chalands. Et tout se passe dans le plus grand calme, le plus grand silence, impérieusement ordonnés. Sur route, la cavalerie couvre le mouvement, refoulant les rares coureurs ennemis; puis ce sont les milliers de fantassins, qu'accompagne le train des équipagesportant les échelles et les fascines destinées à l'assaut. Enfin, c'est la grosse artillerie, chaque pièce pesant 16.400 kilos et traînée par 24 chevaux. Enfin, il ne faut pas oublier que nul chef ne veilla mieux que Jeanne d'Arc à la reconstitution de ses effectifs, à leur approvisionnement en vivres, en munitions, en matériel. Nous en verrons des exemples très caractéristiques dans la dernière partie de cet ouvrage (campagne de l'Oise). Le secours aux blessés, appelé aujourd'hui « la Croix-Rouge » fit également l'objet de tous ses soins, si bien qu'on pourrait lui appliquer cette parole de Vauban : « L'art de la guerre n'est rien, sans l'art de subsister ! ». A ce sujet, la marche d'Orléans sur Reims fourmille de détails du plus haut intérêt. Jeanne d'Arc se classe donc au premier rang des plus grands génies militaires qui aient jamais existé. Quelles que soient les causes déterminantes de cet état de choses, le fait est là et il est pénible de constater qu'une gloire nationale d'une telle envergure soit - en France - absolument inconnue au point de vue purement humain.

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TROISIEME PARTIE

CAMPAGNE DE L'OISE

ABANDONNEE ET TRAHIE 8

8 Récit de Mgr H. Debout, commenté par l'auteur.

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87

CHAPITRE VIII

La première partie de la Mission de Jeanne d'Arc était accomplie. Le dauphin, sacré à Reims, était devenu le roi Charles VII. La France avait retrouvé son chef légitime. Une partie du territoire national était libérée. Il ne restait plus qu'à libérer nos provinces au nord de Paris, autrement dit entreprendre la conclusion du plan stratégique de Jeanne d'Arc, faire

LA CAMPAGNE DE L'OISE

Jeanne d'Arc était alors au faîte de sa gloire. Pour tous les Français, accourus à Reims assister à sa rapide et brillante intervention dans les affaires du pays, elle apparaissait comme un ange descendu du ciel au secours de la Patrie. Le monarque, reconnaissant, combla d'honneurs et de titres celle qui, l'avait si bien servi, ainsi que toute sa famille. A Domremy, cité où elle était née. fut accordé, à titre perpétuel, franchise, et on y ajouta exemption de toutes tailles, aides, subsides et subventions. Tous ces honneurs ne grisèrent pas la noble enfant. Elle conserve lucide son esprit et ne pense qu'à continuer sa tâche : libération totale du Pays et, pour cela, exploitation, sans tarder, des immenses succès déjà obtenus. Pour le moment, les Anglais sont hors de cause. Le nouvel adversaire, c'est le Bourguignon. La pensée d'être obligée de combattre contre des Français

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cause une peine profonde à Jeanne. Ne serait-il pas possible d'éviter l'effusion du sang Ainsi qu'elle l'avait fait vis-à-vis du Roi d'Angleterre et des principaux chefs anglais, au début de la campagne de la Loire. elle va le faire, vis-à-vis du duc de Bourgogne. Mais il s'agit de Français ! Aussi n'est-ce pas un ultimatum sévère, implacable, qu'elle va adresser à Philippe. le Bon, mais une mise au point digne, correcte, de la situation, lui demandant - en somme - de rentrer simplement dans le devoir. Voici la lettre que le jour même du sacre, elle lui adresse. Il y a lieu de la lire avec attention si l'on veut bien comprendre les événements ultérieurs. 9

JESUS, MARIA.

« Haut et redouté Prince, Duc de Bourgogne, Jeanne la Pucelle vous

demande, au nom du Roi du Ciel. mon légitime et souverain Seigneur,

de faire - le Roi de France et vous - bonne Paix, solide et durable.

« Pardonnez, de bon coeur, l'un à l'autre, complètement, ainsi que doivent le faire de fidèles chrétiens.

« Le noble Roi de France est prêt à faire la paix avec vous, son

honneur demeurant sauf. Il ne tient donc qu'à vous qu'il en soit ainsi.

« Je vous prie et demande, les mains jointes, de ne pas faire la

guerre, de ne livrer aucun combat contre nous, pas plus que vos gens et

vos sujets.

« Croyez bien que, quel que soit le nombre de gens amenés contre

nous, ils ne gagneront pas, ce sera grande pitié de voir la grande

bataille et de voir répandre le sang de ceux qui viendront contre nous.

« Il y a trois semaines, je vous ai écrit et envoyé par un héraut une

lettre pour que vous assistiez au sacre du Roi qui a eu lieu, aujourd'hui dimanche 17 juillet, à Reims. Je n'ai point eu de réponse et n'ai pas de nouvelles de mon messager.

« Je vous recommande à Dieu qu'Il vous garde si c'est son bon plaisir. Je prie Dieu qu'Il accorde le bienfait de la Paix

« Ecrit à Reims, le 17 juillet. » Sur l'adresse :

« Au Duc de Bourgogne. » Jeanne ne se leurrait guère sur les résultats de sa démarche et, en effet, elle ne reçut aucune réponse.

9 Cette lettre est conservée à Lille aux archives du Nord.

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Toutefois, fût-ce une simple coïncidence, les fêtes du couronnement n'étaient pas terminées que des ambassadeurs du duc de Bourgogne arrivaient dans la ville. Ils avaient pour mission de saluer le Roi à l'occasion de son sacre. Ce fut, du moins, la raison invoquée. La vérité est que le Duc cherchait à entraver, par tous les moyens, la marche en avant des troupes royales, bref à gagner du temps. Ce résultat, au moins, fut atteint, car le Monarque se trouva retenu à Reims, par les pourparlers avec l'ambassade bourguignonne, jusqu'au jeudi 21 juillet. Jeanne fut très mécontente de cet arrêt dans les opérations. Elle aurait voulu, au contraire, que son offensive fût poussée sans retard et à fond. Si elle admettait le pardon réciproque, comme elle l'avait écrit à Philippe le Bon, elle n'entendait pas que des conférences mensongères vinssent ralentir les opérations militaires. Les événement ultérieurs lui donneront raison, car le duc de Bourgogne ne se montra désireux de la paix qu'aussi longtemps que le sort des armes lui fut contraire. Le 22 juillet, la campagne fut reprise. Successivement, Soissons, Crécy-en-Brie, Provins, Coulommiers et plusieurs autres places se rendirent sans coup férir. Le 29 juillet, Jeanne a repris le commandement des troupes, alors arrivées devant Château-Thierry. Tout annonce une bataille prochaine, en raison de la proximité d'un fort parti bourguignon. Le bruit court que l'ennemi a reçu un puissant renfort de troupes anglaises amenées par le duc de Bedfort lui-même. Cette nouvelle a jeté un certain froid dans les rangs français et des murmures se font entendre. En bon général qui tientà conserver intact le moral de ses hommes et à maintenir une discipline sévère, Jeanne se rend au milieu de la troupe et a vite fait de redonner à tous espoir et confiance. Elle prend alors ses dispositions de combat. Celles-ci sont telles que les chefs bourguignons, qui les voient, sont frappés de terreur. Comprenant qu'ils vont être infailliblement battus, ils perdent courage et capitulent. Cette capitulation entraîna la chute de Château-Thierry. L'armée quitta cette ville le 1 er août. Le Roi la conduisit à Montmirail où l'on coucha le soir, après une étape de six lieues. Le lendemain, Charles VII était à Provins. Il y reçut un accueil enthousiaste.

90

Toutes ces étapes, marches et contre-marches, dans un rayon de 60 à 70 kilomètres autour de Paris, ne plaisaient guère à Jeanne. Elles montraient l'indécision dans laquelle vivait le Monarque.

une

Pour

elle,

Jeanne,

il

s'agissait

de

prendre,

sans

retard,

détermination définitive, et cette résolution ne pouvait être autre que la marche sur Paris. On était à peu de distance de la Seine et rien n'empêchait de côtoyer la rive droite pour atteindre la capitale. Les ordres que, sur ses instances, elle finit par obtenir, semblaient enfin indiquer une résolution définitive et salutaire.

L'ennemi était signalé vers Corbeil et Melun, tout prêt, disait-on, à accepter la bataille. Nos troupes se transportèrent, alors, de Provins sur Nangis. Jeanne y fit choix d'un endroit favorable pour le combat. Elle

y établit ses forces comme si la rencontre avec les Anglais était

imminente. Le 4 août, de grand matin, elle activait les derniers préparatifs de la lutte. Mais ses patrouilles de reconnaissance revenaient, sans avoir rencontré aucun adversaire. Il en fut ainsi toute la journée. L'ennemi s'était donc dérobé ! C'était pire que cela ! A l'attitude équivoque du Roi, Jeanne devina bien vite qu'on l'avait trompée. En effet, tandis que ses troupes étaient disposées en ordre de bataille, Charles VII s'occupait de tout autre chose que de prévoir les suites d'une victoire et d'une marche en avant. Sachant que Bedfort n'avait pas quitté Paris, distant de, dix-sept lieues de Nangis et que sa soi-disant présence à Corbeil et Melun n'était qu'une feinte pour maintenir Jeanne sur ses positions, le Roi s'était bien gardé de l'en aviser, nous allons voir pourquoi. Pendant ce temps il négociait avec la ville de Bray, en vue de

s'assurer, par le solide pont établi dans cette cité, un passage libre sur

la Seine.

Quel mouvement pouvait bien préparer, pour le lendemain et les jours suivants, le Conseil royal, et cela à l'insu de Jeanne ? La vérité est triste à dire ! Au sein du Conseil royal, une cabale était montée contre la Pucelle pour se défaire d'elle. Cette cabale 6tait dirigée par le fameux La Trémoille, conseiller intime du Roi et profondément hostile à Jeanne d'Arc dont il redoutait l'influence. Tandis que Jeanne promettait au Roi de délivrer Paris s'il courait sus aux Anglais, basant sa conviction sur l'attitude terro-

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risée de ces derniers, en présence des forces françaises supérieures en nombre; La Trémoille, en secret, critiquait ces affirmations. Il affirmait au Souverain que, à l'heure actuelle, il était trop tard pour songer à entrer dans Paris sans coup férir.

Il affirmait, contrairement aux dires de la Pucelle, que l'issue d'une

bataille ou d'un siège pour Paris était plus qu'indécise, tandis qu'on pouvait reprendre la capitale, sans lutte, au moyen d'un traité de paix

ou par la conclusion d'une trêve qu'il se faisait fort d'obtenir de Philippe le Bon. L'indolent et timide monarque, malgré toutes les preuves de son génie que lui avait données Jeanne, malgré l'invraisemblance de la proposition du perfide La Trémoille, préféra écouter cet indigne conseiller. Les conséquences sont tristes à constater !

A ce moment même où les Anglais c ommençaient à s'éloigner de la

capitale, tant ils craignaient les Français sous le commandement de leur nouveau chef, Charles VII, sans motif apparent, envoyait à ce dernier un ordre tout à fait inattendu. Prétextant qu'il avait obtenu des habitants de Bray-sur-Seine la faculté d'utiliser leur excellent pont de

pierre. il prescrivait à ses troupes de regagner, par ce pont, et au plus vite, les rives de la Loire. C'était l'abandon de tous les gains acquis depuis Reims. Les chroniqueurs du temps, tout en confirmant ce que nous venons d'exposer, rapportent la patriotique tristesse des ducs d'Alençon, de Bourbon, de Bar, des comtes de Vendôme, de Laval et de tous les capitaines au reçu de cet ordre inqualifiable. Quant à Jeanne, cette décision fut certainement, pour son coeur, la souffrance la plus cruelle. Elle sentait que son influence ne s'exerçait plus sur le Roi, retombé sous la néfaste domination de son perfide Ministre.

Ce n'était que le commencement, elle devait en voir bien d'autres !

L'ordre- funeste a été communiqué à Jeanne le 4 août, dans la soirée.

Le lendemain, dès l'aube, elle a dû diriger ses soldats vers le pont de

Bray-sur-Seine.

Il se produisit alors un événement imprévu qui allait changer la face

des choses, tant il est vrai que - au cours de cette extraordinaire campagne - on va de surprise en surprise.

A peine les cavaliers d'avant-garde ont-ils atteint le pont et

s'y engagent sans méfiance, sur la foi de

la parole donnée à

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Charles VII, que, de toutes parts surgissent des guerriers anglais qui se précipitent sur les arrivants. Sous l'effet de la surprise, les plus avancés sont faits prisonniers, les autres s'enfuient à toute bride. Que s'est-il donc passé ? La nuit précédente, un détachement anglais est, parvenu devant la ville de Bray. Le Commandement ennemi, évidemment prévenu du changement d'orientation de la colonne française, a envoyé - par la rive gauche de la Seine - une reconnaissance ayant pour mission de faire connaître au Régent (Bedfort) la direction définitive de marche des Français. Cette diversion d'une faible troupe d'éclaireurs, énergiquement commandée, changea totalement le cours des événements. Les conseillers de Charles VII estimèrent, dans leur désarroi, que cette troupe anglaise, pour agir avec une pareille audace contre des forces bien supérieures, devait se savoir puissamment soutenue. Aussi, sans plus amples renseignements, Charles VII arrêta le mouvement de la traversée du fleuve et fit reculer les troupes sur leurs emplacements précédents « ce dont, dit la chronique, les capitaines furent bien joyeux et contents ». Un Conseil royal fut immédiatement tenu. La plus grande partie des officiers combattants qui y assistaient opinèrent pour que le Roi revint au plan précédent, autrement dit à celui de Jeanne d'Arc, continuation des conquêtes. Ils insistèrent près du Monarque, en lui faisant respectueusement remarquer que, en présence de la supériorité de ses effectifs, l'ennemi n'avait pas osé engager une bataille. Enfin cette opinion prévalut ! A nouveau, la marche à trave rs le pays à reconquérir pour la cause nationale fut ordonnée. En conséquence, Jeanne d'Arc ramena le. jour même - 5 août - ses troupes vers Provins. Au soir. de cette journée, elles campèrent en vue de la ville. Jeanne profita de cette halte pour écrire aux habitants de Reims, très inquiets de tous ces pourparlers entre le Roi et son adversaire, le duc de Bourgogne. Elle les assurait que la bonne cause triompherait et que la campagne était reprise, autrement dit, la marche sur Paris. Effectivement, le 7 août, le Roi. et ses troupes campent devant Coulommiers. De là, il est facile de s'avancer droit sur la capitale, distante de quinze à seize lieues. La plaine à traverser ne présente pas

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d'autre obstacle que la ville de Lagny et il n'est pas douteux que c ette cité, à l'approche de l'armée, se rendra, comme les autres places de la région. La réalisation du plan de Jeanne ne demande plus désormais qu'une marche rapide en avant pour surprendre Paris. Un peu de bonne volonté et le succès est une simple affaire d'heures. Que Charles écoute sa jeune conseillère qui ne l'a jamais trompé, et dans deux jours la France sera définitivement sauvée du joug anglais et, par contre-coup, de la tyrannie de La Trémoille et de sa bande. Hélas! Le misérable veille. Il n'est pas homme à abandonner la partie à ce moment décisif pour lui. Il risquera tout – même le salut de la France - pour empêcher la Libératrice d'aboutir. Il représentera au faible Monarque que si Bedfort a quitté la capitale, c'est pour se concentrer avec lespuissants renforts que le cardinal de Winchester lui amène d'Angleterre. Il fera valoir aux yeux du Roi que toutes les forces ennemies sont déjà établies, en masses puissantes, à Corbeil, Melun et Montereau, et que son flanc gauche est terriblement menacé. La vérité était tout autre ! Bedfort redoutait, par-dessus tout, une attaque brusquée des Français sur Paris, alors entièrement dégarni de troupes et à la merci d'un de ces coups d'audace que Jeanne était d'humeur à tenter. C'est pourquoi il quitta Montereau précipitamment et reprit le chemin de Paris. Cette précipitation laisse perplexe. Fut -il prévenu des Intentions du chef français? On ne le saura jamais ! Quoi qu'il en soit, Bedfort fut à Paris le 9 août, juste à temps pour rédiger des ordres en vue de l'attaque qu'il prévoyait imminente. Peine bien inutile ! Charles VII ne songeait plus à profiter de ses avantages pour surprendre Paris. Quant à Jeanne, forcée de subir ce nouvel arrêt, elle cherchait, avant tout, à maintenir l'armée en haleine pendant c es délais que le soldat ne pouvait s'expliquer. On quitta Coulommiers le 10 août, mais ce ne fut pas pour marcher sur Paris, ce fut pour marcher vers le nord, puis revenir à Château- Thierry. Le lendemain, l'armée arrivait à Crépy-en-Valois. Quinze jours d'étapes pour en revenir au même point ! Et l'éternel périple autour de Paris recommença. L'armée recevait partout un accueil enthousiaste, c'était très

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encourageant, mais n'avançait en rien les choses. Le 12 août, elle traversait Lagny-le-Sec et le lendemain arrivait près de Dammartin, semblant menacer, de nouveau, la capitale. C'était le jour où expirait la trêve des quinze jours après lesquels le duc de Bourgogne devait livrer Paris aux troupes royales. Au lieu de cela, ce ne fut pas le duc de Bourgognequi se présenta, ce fut Bedfort à la tête de son armée renforcée. Le Régent estimait qu'il était grand temps de barrer la route aux forces françaises et aussi d'arrêter l'élan des populations retournant à leur Souverain légitime. Cette fois-ci, Jeanne espère que les Anglais vont enfin accepter le combat. Ce n'est pas pour lui déplaire. Ses troupes occupent en force Dammartin et Lagny-le-Sec. Elle dispose ses guerriers en bataille, les premières lignes atteignant les rives de la Beuvronne, petite rivière qui. traverse le village de Thieux. Déjà ont eu lieu quelques petites escarmouches d'avant-gardes. Mais. du côté anglais, ce n'était encore qu'une feinte et une mise en scène, pour couvrir la retraite de leur gros abandonnant les fortes positions qu'il tenait près de Mitry. Le soir, Bedfort, de plus en plus indécis, et - pour vrai dire - peu désireux d'affronter la terrible, amazone, reportait ses quartiers en arrière, à Louvres, et, finalement, rentrait, de sa personne, à Paris. Charles Vil, non moins timoré, au lieu de le suivre, l'épée dans les reins, comme Jeanne l'en suppliait, exécuta, au contraire, un mouvement de recul dans la direction de Crépy-en-Valois. Il arrêta ses troupes à Baron et coucha à Crépy. Sans en être venu aux mains, chacun des deux adve rsaires fuyait de son côté. Cette comédie de petits combats et de simples escarmouches dura du 12 au 21 août. Ce jour-là revinrent, au Quartier général du Roi, les fameux plénipotentiaires bourguignons pour tenir encore une nouvelle conférence. Jeanne, alors, n'y tint plus ! Il lui parut impossible de supporter davantage cette inaction voulue, alors que le pays était encore en grand péril et pouvait être sauvé. N'écoutant que son courage et son Patriotisme. elle prit une décision d'une extrême audace. De sa propre autorité elle décida de marcher sur Paris, sans consulter Charles VII. 10

10 En agissant de la sorte, ne commettait-elle pas une faute grave contre la discipline qui exige chez le subordonné, une obéissance entière et une soumission complète ? Pour notre part, nous ne le pensons pas. La discipline doit être strictement observée par le simple exécutant ; c'est un fait évident, autrement il n'y aurait pas de commandement possible. Il n'en est pas, tout à fait de même, pour le chef suprême, responsable devant l'autorité supérieure, mais aussi devant le pays.

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Accompagnée des principaux et des meilleurs chefs de l'armée, La Hire, Dunois et d'Alençon et de leurs troupes, elle donna le signal du départ. La petite colonne, sous ses ordres, gagne Senlis où elle rallie les forces commandées par le comte de Vendôme, et ainsi, renforcée, vole de succès en succès. Le 25 août, elle entre dans Saint-Denis. On devine l'émoi, de la capitale à l'annonce de la marche rapide de Jeanne d'Arc. Le régent, Bedfort, ne se sent plus en sûreté. il décampe, laissant la garde de la grande cité à son chancelier Louis de Luxembourg, et prend le chemin de la Normandie. Celui-ci, très ému et anxieux du rôle qui lui était confié, S'empressa de faire renouveler le serment de fidélité à tous les notables de la ville. Il disposa sur les remparts la plus grosse quantité de pièces d'artillerie possible. En même temps, il faisait exploiter la crédulité des habitants en leur faisant croire que l'ennemi était décidé à raser Paris et à y passer la charrue.

Si les ordres données par l'autorité supérieure mettent en péril le succès des opérations ou la vie même de la Nation, le chef responsable a le devoir de présenter des observations respectueuses et dans certains cas extrêmes, si celles-ci sont repoussées, de passer outre. Le cas de Jeanne d'Arc fut le suivant. Du 7 au 14 août, elle a vu les erreurs graves se succéder, mettant le sort du pays en danger. Elle n'a pas cessé d'obéir jusqu'au 21 août, c'est-à-dire jusqu'à l'arrivée des plénipotentiaires bourguignons.

Elle n'ignore pas l'entente secrète qui existe entre La Trémoille, le ministre félon et les Bourguignons. Elle comprend parfaitement, étant donné le faible

caractère

du

Roi,

que

les

atermoiements,

les

hésitations

vont

durer

indéfiniment

et,

que

c'est

le

pays

qui

en

supportera

les

terribles

conséquences.

 

Elle juge qu'il est de son devoir d'y parer ! Si elle agit autrement, elle

à

s'expliquer par la suite sur les raisons impérieuses qui l'ont fait agir, en entraînant dans sa désobéissance les autres grands chefs de l'armée. Ce fut un des plus pénibles moments de la vie militaire de Jeanne d'Arc

manque

à

sa

mission.

Elle

sauvera

Charles

VII,

malgré

lui,

quitte

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96 PLAN DE JEANNE POUR LA BATAILLE DE PARIS Seine prévision des ravitaillements de toutes sortes

PLAN DE JEANNE POUR LA BATAILLE DE PARIS

Seine

prévision des ravitaillements de toutes sortes sur la rive gauche du fleuve.

Préliminaires.

-

Un

pont

de

bateaux

est

jeté

sur

la

à

Saint-Denis,

en

- Opérations pré ventives vers Meulan-Poissy et Saint-Germain-en-Laye

- Saint-Cloud - Issy et déboucher sur Grenelle.

Dispositif

de

combat:

Remonter la Seine par Asnières-Courbevoie- Puteaux -

- Troupes d'attaque, en position face aux Portes Saint-Honoré et Tour-Carrée.

- Artillerie en position à la Butte des Moulins.

- Fortes réserves derrière la Butte.

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CHAPITRE IX

BATAILLE DE PARIS

Dès son arrivée à Saint-Denis, Jeanne arrêta tous les préliminaires d'une attaque de la capitale Elle estima cependant qu'il serait malséant de sa part de tenter un assaut sans la présence du Roi et des troupes qu'il avait avec lui. Elle lui dépêcha le duc d'Alençon, dans lequel elle avait la plus grande confiance et que le Roi estimait. En attendant le retour du duc, elle fit faire de nombreuses reconnaissances aux environs et tout particulièrement autour d'un moulin situé entre la porte Saint-Denis et La Chapelle. De plus, elle s'ingénia à se ménager des intelligences dans la place où « le parti français était très important. Le duc de Montmorency, entre autres, entièrement gagné à la cause nationale, n'attendait qu'un premier succès pour sortir, apportant avec lui un secours utile et des renseignements précieux. D'Alençon, lui aussi, avant de partir, avait envoyé aux échevins des lettres scellées de son sceau, les invitant à se rendre. Le Roi avait été profondément vexé du départ de Jeanne et de ses compagnons. Furieux et surtout poussé par La Trémoille, il n'avait pas hésité à signer, le 27 août, un armistice avec leduc de Bourgogne. Cet armistice n'était rien moins que le désaveu formel des plans et des idées de la Pucelle. Le 29 août, après s'être ainsi laissé berner, le pauvre Roi était parti pour Senlis où il s'arrêta.

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C'est dans cette ville que le duc d'Alençon alla le trouver le 1 er Septembre. Le Roi refusa, une première fois, de le recevoir. Le 5 septembre, le Duc se présenta à nouveau et fut admis. Sa mission était évidemment, très difficile ! Le duc fut persuasif ! Dans son for intérieur et en conscience, le Souverain se rendait parfaitement compte qu'il lui était difficile de désapprouver la vraie libératrice de son royaume. Sur les instances du duc, il consentit, enfin, à tout oublier et se mit en route pour Saint-Denis. Il y arriva le 7 septembre. L'armée l'acclama. Les troupes qui l'accompagnaient furent logées à Aubervilliers, à Montmartre et dans d'autres Villages environnants. La venue du Prince causa une grande joie à l'H6rcrine et à tous les braves qui avaient une foi aveugle en elle. La présence du Souverain à l'armée permettait maintenant toute espérance. Aussi Jeanne, avec une audace sans pareille, passant outre à l'armistice conclu le 28 août dernier par le Roi, comprenant parfaitement dans quel piège il était tombé, mais décidée à le sauver coûte que coûte et la France avec lui, ayant enfin la conviction très nette que le tout dépendait de la possession de la capitale, elle décida l'attaque. Dans ce but, -elle adopta les mêmes dispositions qu'elle avait prises pour entrer dans Orléans et qui s'étaient montrées si efficaces :

pénétrer par la rive droite de la Seine et s'installer fortement sur les positions conquises. Mais, comme du côté opposé, à Crénelle, existaient des réduits où l'ennemi pouvait se réfugier et prolonger la résistance. Jeanne avait chargé le duc d'Alençon de faire construire un pont à l'île Saint-Denis, afin de pouvoir prendre les assiégés à revers. Le plan consistait à remonter la Seine et, par les villages d'Asnières, Courbevoie, Puteaux, Suresnes, Saint-Cloud, Sèvres et Issy, de déboucher sur Grenelle. Voyons maintenant l'opération dans ses détails:

D'abord les préliminaires de la bataille proprement dite. En chef prudent et avisé, Jeanne pense à la vie de ses soldats, à leur subsistance et à leur entretien, au ravitaillement de toutes sortes au cours des journées de combat. Une opération de cette envergure ne peut, en effet, être traitée en un jour. Sans retard, un pont de bateaux est jeté sur la Seine à Saint-Denis.

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Ce pont établit les communications entre les deux rives, mesure indispensable, puisque - depuis Troyes - les Français ne disposaient d'aucun autre passage sur le fleuve. Ils pourront maintenant se ravitailler sur la rive gauche. Ils n'y manquèrent pas et organisèrent sur Asnières et les environs des réquisitions qui permirent de se procurer des vivres et de remonter leur cavalerie en chevaux. On recruta des hommes parmi les paysans de la région. Là ne s'arrêta pas la prévoyance d'un général aussi habile que l'était

notre Héroïne. Elle allait investir Paris, mais elle avait à redouter sur ses arrières de fortes concentrations de troupes anglaises. Précisément, à l'ouest de Saint-Denis, les Anglais tenaient trois Places fortes communiquant entre elles: Meulan, Poissy, Saint- Germain-en-Lay. Les garnisons de ces trois villes pouvaient, le jour où le gros de l'armée attaquerait Paris, créer une diversion excessivement dangereuse.

Il s'agissait de surveiller ces troupes, et mieux, de les mettre hors

d'état de nuire, en coupant leurs communications respectives. En conséquence, Jeanne organisa une expédition contre deux châteaux forts, situés entre Saint-Germain et Poissy et commandant la route qui relie ces places à Meulan; c'étaient Montjoie et Bèthemont. Ces forteresses tombèrent rapidement en son pouvoir. Désormais, non seulement l'armée de notre jeune chef ne craignait

plus rien sur ses arrières, mais, de plus, elle obligeait la garnison anglaise à se tenir sur la défensive, application de ce fameux principe:

« La défensive passive est vouée à une défaite certaine ». Ces préliminaires furent poussés hâtivement.

A Paris, les assiégés ne perdaient pas, non plus, leur temps. Les

chefs de quartier se répandaient le long de l'enceinte et activaient fiévreusement les travaux de défense pour repousser l'assaut si redouté. Les talus des fossés, flanqués de tours, qui entouraient la cité, étaient relevés. Les routes d'accès et même les rues de la ville étaient barricadées. Sur les murailles, des tonneaux remplis de grosses pierres sont hissés. L'artillerie est dissimulée par des revêtements qui dépassent les remparts. Les ouvrages de protection à l'entrée des portes sont renforcés, ainsi que les boulevards qui les défendent.

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La garnison comprenait environ deux mille hommes, parmi lesquels - suivant la coutume séculaire de la Grande-Bretagne - très peu d'Anglais, mais beaucoup de milices parisiennes bien aguerries. On y comptait aussi quatre cents Bourguignons, les ordres directs de Philippe le Bon, signataire de si belles trêves avec Charles VII. C'était donc une grosse tache qu'avait assumée la Pucelle, en promettant Paris au Monarque. L'Héroïne était à la hauteur de la tache à accomplir:

Tous les événements que nous venons de raconter se passaient au cours des quelques dernières journées qui précédèrent l'arrivée du Roi. Ainsi que nous l'avons dit plus haut, ce fut le 7 septembre que Charles VII entra à Saint-Denis. Le soir même, Jeanne commença l'attaque. Elle ne voulait pas perdre une minute de ce temps qui lui était accordé et pendant lequel elle pouvait encore agir en toute liberté. Esprit de décision remarquable ! L'heure était déjà bien avancée. L'action fut sérieuse néanmoins. Les assiégés opposèrent la plus grande résistance et les assiégeants la plus grande hardiesse. Il y eut, de chaque côté, de nombreux morts et blessés. La nuit complètement venue, Jeanne donna l'ordre de rompre le combat. La -bataille pour Paris était engagée. Il était difficile maintenant, même pour le Roi, d'en arrêter le cours. Le lendemain, 8 septembre, dès l'aube, le signal du rassemblement fut donné. Avant de reprendre la lutte, des vivres furent distribués aux troupes. Elles furent ensuite largement pourvues en munitions et de tout le nécessaire pour livrer un assaut. A notre époque, un tel luxe de précautions chez le commandant en chef peut paraître étonnant. Mais si l'on veut bien se reporter à ce début du XV e siècle où les armées étaient infiniment moins nombreuses que maintenant, où il n'y avait pas de service d'intendance et de ces multiples rouages qui forment l'ossature de nos armées actuelles, on comprendra, sans peine, combien les responsabilités du Commandement étaient complexes et ne pouvaient être confiées qu'à des personnages ayant une longue expérience de la guerre. Et tout n'est-il pas un sujet d'étonnement dans l'histoire de cette enfant de 17 ans, chef d'armée, combattant, avec une expérience de vieux soldat, contre un adversaire aguerri par une bataille d'un siècle.

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A huit heures du matin, l'armée s'ébranla dans la «direction de la porte Saint-Honoré. Deux heures Plus tard, elle était tout entière rassemblée à la Butte des Moulins. Sur cette butte. Jeanne disposa une partie de son artillerie, canons lourds et couleuvrines légères. Derrière la butte, elle plaça un corps de réserve, sous les ordres du duc d'Alençon et du duc de Bourbon. Le reste de ses troupes fut disposé en plusieurs colonnes dont elle prit directement le commandement. L'action s'engagea aussitôt. Une compagnie, conduite par le Sire de Saint-Vallier, s'élança sur le boulevard situé devant la porte Saint-Honoré, tandis qu'une seconde colonne, dirigée par Jeanne en personne, attaquait de flanc, la même position, du côté de la Tour Carrée. L'assaut fut long et vigoureux, la défense acharnée. Dans les deux partis, disent les chroniques, éclataient « de merveilleuses » décharges d'artillerie. Le fracas des pièces, joint au sifflement des flèches et des viretons, était, à la fois, effrayant et grandiose. Les troupes de la Pucelle obtinrent un premier et sérieux avantage; le Sire de Saint-Vallier pénétrant, avec ses hommes, sur le boulevard, enleva la barricade et y mit le feu, ainsi qu'à la porte Saint-Honoré. Les défenseurs, éperdus, regagnèrent la ville en toute hâte. Quelques explications sont ici nécessaires pour la compréhension des événements qui vont suivre. Le lecteur nous excusera de ces indications fréquentes, semblant hors texte, mais il voudra bien admettre que, dans un récit aussi complexe de faits remontant à une époque ancienne, il faut se mettre dans l'ambiance du temps, ou impossible de suivre le cours des faits. A cette époque, l'enceinte fortifiée de Paris était formée par une épaisse muraille flanquée de tours et défendue par deux fossés parallèles. Le plus éloigné de la ville demeurait constamment à sec, mais, dans le second était ménagé une sorte de petit canal destiné - suivant les variations du niveau de la Seine- à recevoir l'eau du fleuve ou à s'y déverser, de telle façon que ce canal, aux jours de crue, amenait le trop-plein sur le pourtour de la capitale. Reprenons maintenant le récit du combat ! Jeanne vi ent d'assister au succès remporté par son lieutenant Saint- Vallier et à la fuite des défenseurs de la porte Saint-Honoré. En présence de cette situation et désireuse de, profiter de l'occasion, elle décide un mouvement très audacieux. Elle ordonne l'es-

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calade des remparts, sans attendre que la brèche soit ouverte par l'artillerie.

Elle a soin cependant de déclarer, auparavant, son projet aux chefs qui l'environnent. Aucun n'élève la voix pour la détourner de ce dessein.

Il est difficile d'admettre que pas un seul d'entre eux n'ait été au

courant d'un obstacle imprévu et terrible qui allait se présenter devant les assaillants. La crue de la Seine remplissait d'eau le second fossé, profond de 2 mètres 50 et large de plus de 20 mètres. Les écrits du temps affirment que plusieurs de ceux qui étaient autour de Jeanne d'Arc connaissaient ce fait, d'importance majeure, qu'elle ignorait pour sa part ou qu'on lui, avait caché. Pourquoi ne l'en avisèrent-ils pas; quel mauvais sentiment les empêcha de la prévenir? ? ? L'intrépide guerrière s'élança donc, son étendard à la main, suivie de ses gens, elle eut vite atteint le dos d'âne qui séparait les deux fossés, puisque le premier était à sec. Alors apparut au regard terrifié de la vaillante enfant ce large étang qu'elle ne pouvait franchir sans le faire combler. Peut-être va-t-elle trouver un passage accessible, un gué quelconque. Avec la hampe de sa bannière, elle sonde la profondeur de l'eau, depuis la porte Saint-Honoré jusqu'à la Tour Carrée. Elle envoie, en même temps, réclamer toutes les claies dont l'armée dispose. Ainsi rapprochée des murailles, Jeanne et les siens offrent une cible admirable aux défenseurs. Le tir de ceux-ci redouble d'intensité. Au bout de quelques instants, le vireton d'une arbalète atteint la courageuse jeune fille et lui traverse la cuisse de part en part. Elle tombe, essaie de se relever aussitôt, mais il lui est impossible de se tenir debout. Elle n'en continue pas moins à donner des ordres, voulant à tout prix combler ce fossé maudit et se créer un passage vers la ville.

L'endroit est par trop dangereux; ses hommes tombent autour d'elle. La position n'est plus tenable. Force lui est de quitter le dos d'âne et de redescendre dans le premier fossé.

A ce moment, un mouvement étrange se produit parmi ceux qui la

suivent. Le nombre de ses soldats diminue graduellement, comme dans un scénario bien monté. C'est qu'une lâche trahison vient de s'accomplir. La Trémoille et les chefs à sa dévotion ont fait passer

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aux troupes d'attaque l'ordrede cesser toute offensive et de se retirer. Le fourbe ministre, sachant Jeanne si près de réussir, obéissant à son plan haineux; il ne voulait pas qu'elle donnât Paris à Charles VII. En dépit de ces défections et de sa blessure, .,Jeanne parvint à maintenir les positions conquises devant la porte Saint-Honoré. On peut s'étonner que les défenseurs, témoins de la retraite d'une grande partie des assaillants, n'aient pas tenté une vigoureuse sortie. Supposons qu'ils étaient tenus en respect par des forces encore suffisantes. L'attitude de Jeanne permettrait cette supposition. Quoi qu'il en soit, la malheureuse restait là, blessée, assise dans le premier fossé, promettant à ses fidèles - comme au soir du 7 mai, au pied des Tourelles, à Orléans- la victoire aux siens, s'ils continuaient le combat. Malgré les impossibilités qu'on lui opposait, malgré l'évidence apparente, elle ne cessait de répéter : « J'entrerai dans Paris aujourd'hui ou je mourrai ici! » La nuit était venue. Les uns après les autres les compagnons de Jeanne s'étaient repliés et regagnaient leurs campements. Cependant l'héroïque jeune fille demeurait toujours sur place, presque seule à cette heure, suppliant qu'on ne battit pas en retraite et d'amener des renforts. C'est alors que le duc d'Alençon, qui était déjà rentré au camp, et quelques autres chevaliers retournent vers elle et la transportent, malgré ses protestations, hors des fossés. Subissant cette contrainte, la guerrière blessée redit encore :

« Si vous aviez continué l'attaque, la place eût été prise. »Et, de fait, on sut plus tard qu'une effroyable panique s'était répandue dans Paris pendant l'assaut et que bien des bourgeois songeaient à se rendre. Un peu plus d'audace eût exploité ce mouvement populaire et eût obtenu la reddition de la capitale, ainsi que Jeanne le promettait. Les chevaliers la mirent de force en selle et la reconduisirent à son quartier général de La Chapelle. On y trouva le duc de Bar, le comte de Clermont, ainsi que les gens de la suite du Roi qui - au cours de la journée - étaient arrivés de Saint-Denis. La vaillante guerrière n'avait accepté de se laisser emmener que sur la promesse formelle du duc d'Alençon de recommencer la lutte le lendemain. Dans ce but, on laissa près de la porte Saint-Honoré, sous la

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garde d'avant-postes, les fascines et les échelles avec lesquelles on devait assaillir de nouveau les murailles.

Jeanne, après avoir été pansée

et sans paraître se ressentir de sa grave blessure, se leva de grand matin

et fit appeler le duc d'Alençon. Elle lui prescrivit de faire sonner le boute-selle et de ramener les troupes d'assaut devant Paris, sur les emplacements conquis la veille. Tandis qu'ils délibéraient sur les dispositions à prendre pour la journée, voici que le baron de Montmorency (dont il a été question au

début du récit de cette bataille) qui, jusque là avait combattu sous les bannières anglaises et bourguignonnes, sortit de la capitale, à la faveur des ténèbres, accompagné d'un certain nombre de gentilshommes. Cet apport, survenant durant le Conseil, ainsi que les renseignements favorables communiqués par les nouveaux venus, encouragèrent encore la Pucelle et ses compagnons. Le mouvement sur Paris allait donc reprendre et, cette fois, il devait être définitif.

Le lendemain vendredi 9 septembre

A cet instant précis parurent le duc de Bar et le comte de Clermont.

Ils étaient porteurs d'un ordre du Roi, conçu en termes positifs et

absolus. Il était enjoint à Jeanne d'Arc, commandant en chef, et au duc d'Alençon, commandant en second, de se rendre immédiatement à

Saint-Denis, avec leurs troupes, toutes offensives cessantes. Sa Majesté attendait, et, ses représentants avaient mission de veiller à l'exécution de cet ordre.

Il fallait obéir et l'on n'eut même pas le loisir de retirer les fascines et

les échelles abandonnées près des fossés .

A la lecture de ce message impératif, une consternation douloureuse

s'empara de Jeanne et de Jean d'Alençon. Néanmoins, ils s'inclinèrent devant la volonté du Monarque, donnant l'exemple d'une discipline d'autant plus héroïque qu'ils comprenaient mieux combien la conduite de Charles VII était en opposition avec les plus chers intérêts de la France. Ils obéirent, se promettant bien de faire l'impossible pour faire revenir le Roi sur sa décision. En retournant à Saint-Denis, ils s'entretenaient ensemble de cette importante question, cherchant à se réconforter mutuellement. Dans leur conviction profonde de bien savoir où était le salut du Royaume, ils étaient convaincus que le Roi, mieux éclairé par eux et voyant qu'il était odieusement trompé, ne pourrait leur refuser l'autorisation de recommencer le lendemain leur tentative.

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Il était facile de la réaliser par la rive gauche de la Seine, grâce au pont de bateaux qu'ils avaient établi à l'île Saint-Denis et qui permettait de transporter les troupes d'une rive à l'autre. Au départ, Jeanne avait voulu que toutes dispositions fussent prises pour l'enlèvement des blessés, les morts ayant été ensevelis au cours de la nuit. Il est bien difficile d'évaluer les pertes subies pendant cette terrible journée du 8 septembre. Les chroniqueurs bourguignons parlent de cette journée comme d'un désastre pour leurs adversaires et évaluent leurs pertes à environ 1.500 hommes, dont 500 tués. Perceval de Gagny, chroniqueur du duc d'Alençon, les dit insignifiantes. Il s'exprime ainsi : « Il y eut beaucoup de fantassins et de cavaliers frappés par les boulets de pierre lancés par les canons. Par la grâce de Dieu et le bonheur que portait avec elle la Pucelle, il n'y eut là un homme atteint à la mort, ni assez blessé pour ne pouvoir regagner son logis sans secours étranger ». Mais laissons de côté cette question, en somme secondaire, des pertes en hommes. Ce qui nous intéresse c'est de constater, par l'étude des faits relatés par les témoins et acteurs de la lutte, que - le 8 septembre- Jeanne d'Arc continua à faire preuve de ce talent militaire remarquable que nous lui connaissons. Elle conduisit ses hommes d'armes avec une énergie que rien n'arrête, pas même une blessure grave. Elle se maintint sur les positions conquises avec une inlassable persévérances, suppliant qu'on livrât un dernier assaut auquel elle promettait le succès. Si la victoire ne lui est pas demeurée fidèle, elle n'en est certes pas responsable. La faute incombe aux chefs politiques, maladroits ou perfides qui, loin de la seconder dans l'oeuvre de salut de la Patrie. multiplièrent les démarches afin d'entraver son action. Les officiers de son service de renseignements (car elle en avait un nous l'avons exposé dans 1a première partie de cette étude), qui ne l'avertirent pas de la crue de la Seine, furent grandement coupables. Ils ne le furent pas moins ceux qui, la sachant blessée, en profitèrent pour ramener en arrière leurs hommes, à cette heure grave où le besoin de renforts se faisait le plus sentir. Enfin, l'ordre formel et inconcevable de rétrograder vers Saint-Denis, signé par le Roi et donné le 9 au matin, fut la cause. déterminante de l'échec de la tentative sur Paris. Hélas ! Le faible Charles VII, une fois de plus, s'était laissé berner par son infâme ministre.

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Jeanne a tout fait, ce jour-là, pour assurer le triomphe de ses armes, et elle devait réussir. Ce fut près de la place actuelle des Pyramides, à l'endroit où se dresse aujourd'hui sa statue en bronze, oeuvre de Frémiet, que la vaillante Lorraine versa son sang pour la France. L'avenue de l'Opéra indique assez nettement le chemin suivi le 8 septembre 1429 par Jeanne et par ses troupes. Donc la Pucelle, le duc d'Alençon et tous les intrépides capitaines qui ne demandaient qu'à courir sus aux Anglais, s'inclinant devant la volonté royale, s'étaient rendus à Saint-Denis. Ils avaient rompu le combat, la mort dans l'âme, au moment où, reprenant la lutte de la veille, ils espéraient bien tenir la victoire. Mais, en leur âme et conscience de vrais patriotes, ils ne doutaient pas de voir le Monarque revenir sur sa décision quand il connaîtrait mieux les chances de succès dont eux-mêmes étaient persuadés. Pour Jeanne, comme pour chacun d'eux, et ils voulaient en persuader le Roi, la seule solution possible du conflit, c'était la continuation de la guerre à outrance. Mais il fallait la faire sans trêve ni merci, ne pas donner à l'ennemi le temps de se reconnaître, exploiter à fond les succès obtenus et ce jusqu'à la libération totale du territoire. Tout au contraire. le triste entourage de Charles VII, fatigué de cette interminable lutte qui durait depuis près de cent ans, ne croyait plus possible de chasser l'étranger par les armes. Complètement aveuglés par les intrigues, les passions et les trahisons soigneusement entretenues par l'or ennemi, les plus hauts personnages de la Cour - et le Roi lui-même - ne songeaient qu'à négocier et mettaient tous leurs espoirs dans la diplomatie. Et les négociations les plus tortueuses se poursuivaient, sans relâche, avec le duc de Bourgogne. Le traité du 28 août n'avait été que le prélude de nouveaux pourparlers. Des messages s'échangeaient constamment entre les deux Cours. Un chroniqueur contemporain nous apprend qu'un envoyé de Philippe le Bon, le Sire de Charny, arrivait ce 9 septembre auprès du Monarque français. Il avait mission de renouveler les promesses de son maître, de livrer définitivement Paris. L'ambassade du Sire de Charny fut, probablement, ce qui décida le Roi à arrêter les opérations. Il fit plus encore, ce fut de se décider à licencier son armée.

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Comme premier gage de cette résolution, il fit détruire, pendant la nuit du 9 au 19 septembre, le pont de bateaux de Saint-Denis.

Désormais, plus d'illusions possibles, pour Jeanne et s es compagnons

d'armes, tout semblait fini !

Epuisée par les souffrances que lui occasionnait sa blessure, accablée moralement, en voyant sa mission compromise et tout appui humain lui manquer, la pauvre enfant se tourna vers ses célestes Voix, implorant leur appui et leur direction. « Demeure à Saint-Denis » répondirent-elles. Ces paroles signifiaient sans doute que Jeanne songea un: instant à se dérober à l'ordre royal qui lui prescrivait que « dût-on employer la force, elle serait désormais contrainte de suivre le Roi ». Elle se résigna donc, bien à contre-coeur, à cesser - momentanément la campagne.

Ils ne rendraient pas Paris à la France.

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CHAPITRE X

Cependant le Roi préparait son prochain retour sur les rives de la Loire. Pour gouverner les conquêtes faites dans le Beauvaisis et l'Ile-de- France, il constitua une Lieutenance générale et la confia à Charles de Bourbon, comte de Clermont, assisté d'un Conseil souverain dont le chancelier, Regnault de Chartres, serait l'âme. La résidence du Chancelier fut fixée à Beauvais. Jacques de Chabannes fut nommé capitaine de Creil. L'amiral de Culant fut chargé de Saint-Denis où séjournerait également le comte de Vendôme. Il était indispensable de fournir des défenseurs à tout ce pays. Il allait, en effet, se trouver exposé aux attaques des Anglais qui - eux - n'avaient pas fait la trêve. Charles VII se trouva ainsi obligé de constituer d'importantes garnisons qui, sous les ordres des chefs désignés ci-dessus, allèrent s'établir dans les cités reconquises, avec mission de rayonner sur les contrées environnantes. Le 13 septembre, toutes ces choses étant réglées, Charles VII donna l'ordre définitif de quitter Saint-Denis. Jeanne dut céder ! De Saint-Denis, le Souverain se mit en route pour Lagny-sur-Marne. Il gagna ensuite Provins, puis atteignit Bray-sur-Seine qui, cette fois, ne fit aucune résistance et laissa libre le passage de la Seine.

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De là, la petite armée prit la direction de Sens. On espérait s'en rendre maître sans difficulté et y traverser l'Yonne.

La ville était fortement occupée par les Anglais et les habitants refusèrent d'ouvrir leurs portes; force fut de passer la rivière à gué. Continuant sa marche par Courtenay, Châteaubriand, Montargis, la colonne arriva à Gien le 21 septembre. Charles VII y séjourna quelque temps, attendant toujours des détails sur les négociations avec Philippe le Bon et espérant, naïvement, que la fameuse promesse de la reddition de Paris allait se réaliser. Tandis que le Roi s'abandonnait à ces illusions, Jeanne bouillait d'impatience d'intervenir et de combattre. C'est une nouvelle désillusion qui lui était réservée. A Gien, le Monarque procéda au licenciement envisagé de l'armée du sacre. Jeanne vit, avec une profonde tristesse. partir les généreux compagnons de ses fatigues et de ses luttes. Elle pouvait bien se demander quelles nouvelles épreuves elle aurait encore à subir. La politique suivie par les Conseils du Roi était vraiment incompréhensible. Après la brillante campagne de la Loire, la marche sur Reims et le sacre, une vague d'immense espérance avait déferlé sur tout le pays.

Le parti national avait relevé la tête et repris confiance. La reddition

des nombreuses places fortes, villes et châteaux, au cours de la marche

des armées, augmentait déjà considérablement l'importance de l'apanage royal reconquis sur l'envahisseur. L'ensemble de ces événements avait comblé d'une joie profonde les parties du royaume restées vraiment françaises. Si les patriotes s'étonnaient de l'échec de la Pucelle devant Paris - en ignorant les

causes - ils n'en avaient pas moins au coeur une immense gratitude pour l'angélique jeune fille qui avait ramené la victoire sous les plis de l'étendard national et accru si rapidement le domaine du Souverain légitime. Par un contraste assez suggestif, la situation des Anglais n'était pas moins paradoxale. Consternés par une série de défaites qu'ils n'arrivaient pas à s'expliquer, ils n'avaient plus qu'une seule armée, bien insuffisante pour faire campagne. Aussi se contentaient-ils de défendre mollement la Normandie.

A cette heure suprême, le duc de Bourgogne est l'arbitre de

leur destinée. Que ce dernier accorde à la France « bonne et

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loyale Paix », comme le lui avait demandé Jeanne d'Arc, avant de commencer cette seconde campagne, la domination anglaise prenait fin. et la guerre était terminée. Hélas ! Le fastueux duc de Bourgogne, héritier de la politique égoïste qui avait toujours dominé dans sa famille, n'a qu'un souci:

transformer son Duché en un vaste empire et, pour cela, profiter des haines et des querelles semées autour de lui. Jusqu'à cette heure, la fortune lui a souri. La lutte entre Henri VI et Charles VII est trop utile à sa cause pour qu'il consente volontiers à la voir se terminer par un loyal traité. En réalité, Philippe ne désire pas la paix. S'il a provoqué des négociations, c'est qu'un double motif l'y a déterminé. D'une part, il redoute que les succès procurés par Jeanne à la France ne s'étendent et n'arrivent à menacer sa propre puissance. D'autre part, il a promis à Bedfort de l'aider à gagner du temps et de le secourir. Le duc n'a pas oublié ses engagements; c'est pourquoi il prolonge les pourparlers les plus complexes avec le Roi de France. En face d'une telle attitude, il est évident que le Roi de France n'avait qu'un parti à prendre : continuer à vaincre, se faire craindre et imposer, par les armes, la réconciliation sincère comme une nécessité. C'était tout le plan de Jeanne d'Arc. Georges de La Trémoille, comme nous l'avons dit, en avait conçu un autre qu'il sut faire adopter par le faible Charles VII : mettre fin à la lutte par le désarmement unilatéral et négocier avec Philippe le Bon. A ceux qui pourraient s'étonner de tant de naïveté, rappelons que, tout récemment, alors que l'Europe entière s'armait jusqu'aux dent s et que l'immense deuxième guerre mondiale menaçait, il s'est trouvé, en France, parmi nos hommes politiques, des partisans, non moins acharnés et non moins stupides que ceux de 1429, du désarmement unilatéral.

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CHAPITRE XI

Parmi les clauses du fameux et triste traité du 28 août 1429, il y en avait une que l'on n'osa pas insérer dans le texte officiel de la trêve - sans doute par un reste de pudeur - mais dont l'exécution intéressait tout particulièrement le duc de Bourgogne. Charles VII avait promis à Philippe, comme garantie, de lui céder Compiègne, la bonne ville, qui s'était montrée si loyale dans sa soumission au Souverain légitime. Or cette cité était la clé des communications entre Paris et la partie du Duché de Bourgogne où résidait Philippe. Il est de toute évidence que celui-ci avait, hâte d'entrer en possession de ce gage précieux. Le chancelier Regnault de Chartres quitta Saint-Denis et prit le chemin de Compiègne, peu de temps après le départ du Roi. Il était porteur des ordres de ce dernier, enjoignant au Commandant de la place et aux bourgeois de remettre leur ville au représentant du duc de Bourgogne. L'Archevêque de Reims 11 s'aboucha immédiatement avec Guillaume de Flavy, gouverneur de la Citadelle, qui avait beaucoup de raisons de se montrer docile 12 . Ils s'entendirent parfaitement pour rendre la place aux Bourguignons.

11 Regnault de Chartres était, en même temps Grand Chancelier et Archevêque de Reims. C'est lui, qui avait sacré Charles VII à Reims. 12 Guillaume de Flavy était un des fidèles de La Trémoille.

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Mais les habitants de Compiègne ne l'entendaient pas de la même façon. Ils opposèrent une résistance acharnée aux volontés de Charles VII, affirmant qu'ils lui resteraient fidèles malgré lui. Ils préféraient mourir, eux, leurs femmes et leurs enfants, plutôt que de retomber sous le joug de leur ancien suzerain. Il fallut bien s'incliner devant l'opiniâtreté de ces braves gens, donnant ainsi une éloquente leçon aux perfides négociateurs. Et ce fut contre sa volonté que Charles VII conserva cette noble cité. Elle allait être bientôt le théâtre du plus pénible incident de toute la guerre. De Gien, le Roi se transporta à Bourges, espérant toujours, mais en vain, la réalisation de la promesse faite par Philippe le Bon de lui livrer Paris. Il ne séjourna pas longtemps dans la vieille cité berrichonne, trop rapprochée des garnisons ennemies du Nivernais, notamment de Gosne et de La Charité, et alla demeurer au château de Mehun-sur- Yèvres. Pendant ce temps, Jeanne souffrait terriblement de l'inaction qui lui était imposée. Elle ne cherchait qu'une occasion de reprendre la lutte, fût-ce même de faire aux Anglais une guerre de partisans, en les usant, tantôt sur un point, tantôt sur un autre. Elle pensa, un moment, à rejoindre le duc d'Alençon qui, après le licenciement à Gien du corps expéditionnaire, avait gagné les frontières de Normandie où l'intrépide connétable de Richemont continuait à guerroyer avec succès, au profit de Charles VII qui, cependant, le détestait. Près de lui, le duc d'Alençon avait levé des troupes sur les confins de Bretagne et du Maine. Lorsqu'il fut question de donner un chef à ces nouvelles recrues, la pensée du duc se reporta, tout naturellement sur Jeanne. Il se souvint de son génie militaire et de son attachement à la cause de la libération nationale. Persuadé que la réussite de l'expédition qu'il voulait tenter, était assuré d'avance si la Pucelle en faisait partie, il entreprit d'actives démarches et fit agir toutes ses influences auprès du Roi pour obtenir d'avoir l'héroïne auprès de lui. Il n'est pas douteux que cette dernière n'eût consenti de grand coeur à suivre le vaillant chevalier. Quant au souverain, personnellement il aurait cédé. Mais, on se heurta toujours au même obstacle ! La Trémoille, Regnault de Chartres et le sire de Goncourt, firent à cette requête une opposition irréductible.

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Laisser partir la libératrice, la confier, surtout au duc d'Alençon, n'était-ce exposer aux plus chevaleresques aventures ? Peut-être

l'imagination de ces signataires de la trêve du 28 août, était-elle hantée de l'image d'une Jeanne victorieuse, traversant la Seine et s'emparant de Paris, malgré leur opposition formelle ? Ce projet n'aboutit donc pas ! Jamais plus, la Pucelle et d'Alençon ne se revirent. Mais Dieu aidant, les talents militaires de Jeanne allaient, de nouveau, être utilisés par la force même des circonstances. Nous avons vu, en effet, que- non loin de Bourges- des forteresses riveraines de la Loire étaient encore occupées par des garnisons ennemies. Pour la tranquillité du pays et celle de la Cour, il parut nécessaire de s'emparer de ces forteresses. La charge en fut confiée à Jeanne d'Arc. On ne se doutait guère de l'importance que l'affaire allait prendre. Son plan fut le suivant :

Les positions ennemies s'étalaient de Cosne à Nevers, le centre à La Charité-sur-Loire. Au sud de cette ville: Saint-Pierre-le-Moutier. Pour recouvrer La Charité, il importait, tout d'abord de reprendre Saint-Pierre-le-Moutier. Bourges sera le point de concentration des troupes de choc. On y équipa un petit corps de troupes, dont l'exacte composition nous est inconnue. L'attaque fut fixée aux derniers jours d'octobre. Cette opération fut si mystérieuse et est si difficile à comprendre, tactiquement parlant, qu'il est préférable de la laisser exposer par un témoin oculaire, Jean d'Aulon, l'un des plus fidèles compagnons de Jeanne. Voici comment Jean d'Aulon a raconté - au procès de réhabilitation - ce qui se passa devant Saint-Pierre-le-Moutier.

« Quand la Pucelle et ses gens eurent assiégé la ville durant un

certain temps, l'ordre arriva de donner l'assaut. On obéit et on se mit en devoir d'emporter la place. Mais la garnison était nombreuse, les fortifications puissantes et la résistance des défenseurs énergique, si bien que les Français se virent contraints de battre en retraite.

A ce moment, je fus blessé d'un trait au talon et si grièvement que je

ne pouvais plus me tenir debout, ni avancer sans béquilles.

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l'endroit où je me trouvais, j'aperçus Jeanne qui, était restée

près de la place 'n très petite compagnie; elle n'avait que les gens de sa

maison et aucun autre soldat autour d'elle. Craignant qu'il lui arrivât malheur, je me hissai sur un cheval etme rendis vers elle sans retard.

« - Que faites-vous donc ainsi seule, m'écriai-je, et pourquoi, ne pas vous retirer avec les autres ?

« De

« - Je ne suis pas seule, me répondit-elle. J'ai encore avec moi

cinquante mille de mes gens et je ne partirai point d'ici que la ville ne soit prise.

« Je regardai alors autour d'elle, et, quelle que soit sa réponse, le puis affirmer, ainsi que plusieurs autres qui l'aperçurent comme moi à ce moment, qu'elle n'avait autour d'elle, pas plus de quatre à cinq, hommes, aussi insistai-je derechef.

« - Quittez cette place, je vous en prie, et retirez-vous ainsi que font les autres !

« - Faites-moi plutôt des fagots et des claies que je fasse un pont sur

les fossés, me répartit Jeanne. Puis, élevant la voix, elle s'écria : « Aux

fagots et aux claies, tout le monde, afin de jeter un pont. »

« Et voici qu'aussitôt ce pont fut fait et

établi.

.J'en fus tout

émerveillé, car de suite la ville fut, prise d'assaut, sans qu'on y trouvât plus grande résistance. Oui. Tous les actes de la Pucelle me semblent bien plus divins et miraculeux qu'humains. Il est impossible à une jeune fille de faire de telles oeuvres sans le vouloir et la conduite de Notre-Seigneur. » Quoi qu'il en soit, la prise de Saint-Pierre-le-Moutier était d'un excellent présage pour l'expédition projetée. Tout en récompensant l'abnégation de la Pucelle, elle encourageait Charles VII à s'occuper des préparatifs nécessaires pour la suite de la campagne. La ville de La Charité était autrement forte que la précédente. Impossible de la réduire sans une puissante artillerie et des troupes nombreuses. De plus, elle était commandée par un aventurier bourguignon : Perrinet-Grasset, soldat de fortune arrivé à un poste élevé par son seul mérite. Le succès si rapide de Jeanne à Saint-Pierre-le-Moutier avait jeté le désarroi dans le triste entourage du Roi. Ces mauvais conseillers la voyait déjà maîtresse des villes de la Loire et recommençant ses instances pour porter la guerre au coeur de la France.

Il fut donc décidé, en haut

lieu, de la

laisser agir seule, dans

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l'espoir à peine déguisé, qu'ainsi abandonnée à elle-même, elle irait fatalement à un échec. Voici la courageuse enfant obligée de suppléer, par son initiative, au mauvais vouloir de ces astucieux politiciens. Réagissant avec une énergie inouïe contre ces nouveaux obstacles, elle se mit à parcourir les cités des environs, cherchant partout des recrues et des subsides pour sa petite armée.

Dans les endroits où elle ne pouvait se rendre en personne, elle expédia des lettres pressantes. Le sire d'Albret, subissant l'influence irrésistible et surnaturelle de l'étonnante jeune fille, s'unit à ses démarches. Le récit de ces faits serait incroyable, s'il n'existait à l'appui la mention suivante insérée au livre des Mémoires et Diligences de la ville de Clermont.

« Nous attestons que la Pucelle Jeanne, messagère de Dieu, et Mgr

de Lebret (sic) envoyèrent demander par lettre à la ville de Clermont, le 7 novembre l'an 1429, de vouloir bien leur fournir une aide en

poudre à canon, en traits et en artillerie, pour le siège de La Charité. Messeigneurs d'Eglise, les élus et les habitants de cette ville ordonnèrent de leur envoyer les choses suivantes, que leur fit parvenir Jean Merle, fourrier de Mgr le Dauphin, comme il appert par sa quittance contenue en ce papier : en premier lieu, deux quintaux de salpêtre, un quintal de soufre, deux caisses de traits en contenant un millier, et pour Jeanne une épée, deux dagues et une hache d'armes. On écrivit à messire Robert Andrieux qui se trouvait près deladite Jeanne, de présenter le harnois à Jeanne et au seigneur de Lebret. » Une autre lettre fut dictée par Jeanne, aux habitants de Riom, deux jours plus tard. Cette lettre est encore conservée dans les archives de cette ville.

« Je vous prie, sur l'amour que vous avez pour le bien et l'honneur du

Roi et aussi de tous les autres de par deçà, de vouloir bien nous aider dans ce siège, et nous envoyer sur le champ, de la poudre, du salpêtre,

du soufre, des traits, des arbalètes, fortes et autres engins de guerre. Faites en sorte, à ce sujet, que la chose ne traîne pas, par suite du manque de poudre et autres engins de guerre, et qu'on ne puisse vous accuser de négligence ou de refus sur ce point. Chers et bons amis, que Notre-Seigneur vous garde !

« Ecrit à Moulins, le 9 novembre. »

JEANNE.

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Sur l'adresse :

A mes chers et bons amis les gens d'Eglise, Bourgeois et habitants de la ville de Riom. Comme on le voit par cette lettre, Jeanne était à Moulins le 9 novembre 1429. Au cours de la préparation de sa campagne contre La Charité-sur- Loire, Jeanne fit un séjour à Montfaucon-en-Bray. Elle se trouvait là bien placée pour recueillir des ressources, recruter des soldats et surveiller la garnison de la place qu'elle allait assiéger. Un autre avantage de cette position, c'est sa proximité de Bourges, centre de ravitaillement situé à huit lieues en arrière. Les préparatifs du siège s'achevaient. Si les troupes étaient encore peu nombreuses étaient du moins soutenues par les villes patriotes dont on avait sollicité le concours. Bourges fit un gros effort. Quoique déjà surchargée d'impôts, cette ville n'hésita pas à en établir volontairement un nouveau. Le 24 novembre, elle était en mesure d'envoyer à la Pucelle et au sire d'Albert un secours de treize cents écuts d'or. Orléans agit de même. De plus, la Ville prêta généreusement son artillerie à la libératrice. La grosse bombarde et son attelage de 24 chevaux furent transportés par eau jusqu'aux abords de La Charité. Plusieurs chalands amenèrent, en même temps une quantité respectable de couleuvrines. Comme troupes, Orléans fournit un corps de 105 hommes, tous revêtus d'un uniforme neuf, une huque gros-vert brodée des orties orléanaises et relevée d'une croix blanche sur la poitrine. Des auxiliaires civils augmentèrent encore le nombre des combattants. Le siège de La Charité, commencé fin novembre, dura trois semaines. Le maréchal de Boussac y avait rejoint Jeanne et le sire d'Albert. Malgré ce renfort, étant donné l'oeuvre à accomplir, leurs troupes réunies présentaient un effectif encore insuffisant. Jeanne, suivant sa méthode, agit par fortes préparations d'artillerie avant de donner l'ordre d'assaut. Celui-ci ne put réussir, tant la résistance opposée par les assiégés fut énergique. Le froid devenait extrêmement vif. Les combattants auraient eu besoin d'être soutenus et largement nourris, mais on ne savait où trouver des subsistances. Hélas ! durant cette campagne, les services royaux n'ouvrirent point leur trésor pour fournir des vivres ou de l'argent à ceux qui défendaient la cause nationale. Abandonnée des dirigeants, l'armée fut bientôt réduite à la dernière extrémité. Alors Jeanne, pour ne pas prolonger inutilement

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les souffrances de ses soldats, fut bien obligée d'ordonner la retraite, abandonnant devant la ville une partie de ses canons; elle n'avait plus d'attelages pour les emporter. Quelque peu honteux de son attitude envers celle à qui il devait tant, Charles VII crut la dédommager en l'anoblissant, ainsi que toute sa famille. Il lui fit délivrer des lettres patentes qui, par privilège presque unique dans les fastes de l'Histoire de France, déclaraient la Noblesse transmissible dans la famille d'Arc, non seulement par voie masculine, mais aussi par descendance féminine. Jeanne ne fut nullement éblouie par cette f aveur du Roi. Jamais elle ne prétendit user des privilèges qui lui furent octroyés par ces titres. Elle avait de toutes autres ambitions. Or, de toutes parts, montait vers la Pucelle et vers le Roi, la voix ardente du pays criant sa volonté de chasser l'envahisseur. Les anciens compagnons de Jeanne guerroyaient, de leur côté, à outrance. Richemont, d'Alençon, La Hire faisaient aux Anglais une guerre sans merci. L'héroïne bouillait d'impatience de les rejoindre et de mener avec eux la guerre de partisans. Elle considérait, comme une prison, ce château de Silly où le Monarque la maintenait près de lui. Il la comblait d'honneurs et d'égards, mais elle n'était pas dupe, se sentant dans les griffes du fameux La Trémoille, son mortel ennemi et propriétaire du château. Cependant les événements se précipitaient. Jeanne les suivait avec attention, méditant dans un intime colloque avec ses Voix, ce que l'on racontait autour d'elle des événements de Bourgogne, d'Angleterre et de France. Certaine que son heure viendrait, elle trouvait dans cette attente et dans sa foi ardente, un dérivatif à ses patriotiques angoisses. Elle rougissait, pour son Roi, de ces perpétuelles et fourbes négociations bourguignonnes, voire même anglaises. Elle voyait les Anglais multiplier les démarches de toutes sortes pour se rendre le duc de Bourgogne favorable. Elle considérait avec pitié l'audace des Britanniques couronnant Roi de France et d'Angleterre le jeune prince Henri VI, alors âgé de neuf ans et auquel on faisait tenir un langage provo cateur et fanfaron, sous couleur d'affirmations pacifiques. Son esprit clairvoyant saisissait parfaitement, en tous ces faits, une menace permanente pour la cause de sa chère Patrie. L'alliance anglo-bourguignonne était plus étroite que jamais. Aussi Jeanne ne se faisait-elle pas faute d'affirmer au Roi que pour amener la paix, il fallait la gagner et que, pour cela il n'y

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avait qu'un moyen: une offensive énergique. Elle se proposait toujours pour la mener à bien et rondement. Charles demeurait inerte ! Il ne se rendait pas compte que ennemis ne parlementaient avec lui, que pour permettre à eux-mêmes de durer.

Une

pareille

situation

ne

pouvait

s'éterniser.

Les

affaires

commençaient à se gâter, car les masses ne comprenaient pas l'attitude du Souverain. Le peuple réclamait, de plus en plus, l'intervention du seul général en chef, capable de dénouer la situation au profit de. la France: Jeanne. Aux approches du printemps, l'Ile-de-France, prévoyant la reprise certaine des hostilités, devenait d'une extrême nervosité. Des partisans français avaient attaqué Saint-Denis et s'en étaient emparés. Obligés d'abandonner la ville devant une puissante contre- offensive, ils s'étaient retirés, emportant un riche butin et emmenant de nombreux prisonniers. De l'autre côté du fleuve, les Anglais s'étaient jetés sur Lagny-sur- Marne, mais avaient été repoussés avec de, grosses pertes. Dans Paris, on conspirait et il est certain que c'était à Jeanne seule que les conjurés désiraient ouvrir les portes de la capitale. Au milieu du luxe et des fêtes de Sully-sur-Loire, la vaillante jeune fille n'hésitait pas à correspondre secrètement avec ces courageux citoyens, souhaitant, de toute son âme, arriver à temps pour remettre Paris à son Roi, malgré le mauvais vouloir de celui-ci. Et, elle agit de même pour Reims dont les bourgeois ne lui cachent pas leurs angoisses. Elle leur répond qu'elle compte bientôt reparaître sur les champs de bataille et mettre l'ennemi dans l'impossibilité de les assiéger. Elle spécifie même que, si elle parvient à entrer par surprise dans Paris, elle interdira du même coup la marche des Anglais sur la Champagne. Cette lettre est du 16 mars 1430. Le 28 mars, nouvelle lettre aux échevins, bourgeois et habitants de Reims. Jeanne y expose son ardent désir d'attaquer l'ennemi en lieu propice et sûr. Effectivement, à la fin de mars, excédée de l'inaction qui lui est imposée, elle quitte brusquement le château de La Trémoille à Sully- sur-Loire. Perceval de Gagny, son chroniqueur contemporain raconte ainsi cet épisode :

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jour de mars, le Roi étant en la ville de Sully-sur-

Loire, la Pucelle, qui avait vu et entendu toute la façon et le mode dont

le Roi et son conseil usaient pour le recouvrement du royaume, en fut, quant à elle, très mal contente et trouva moyen de se séparer d'eux.

« En l'an 1430, le

« Sans le su du Roi, sans prendre congé de lui, elle feignit de se

mettre en route pour une excursion de plaisance, et, sans retourner à Sully, s'en alla à Lagny-sur-Marne. De cette place, en effet, on faisait

bonne guerre aux Anglais de Paris et d'ailleurs. » Le récit du chroniqueur est net. Jeanne est écoeurée de la ligne de conduite adoptée par l'entourage du Roi, concernant l'expulsion de l'envahisseur. Elle brise avec ces hommes et quitte ce milieu néfaste. Encore une fois, qui l'en blâmera? C'est la vie même de la Nation qui est en jeu. Son projet n'est pas tant de rencontrer des amis qui l'aideront à entrer en campagne, car, dans ce cas, l'Ouest avec d'Alençon et l'Est avec les Rémois l'auraient attirée. Elle cherche, avant tout, à se rapprocher de la capitale, parce qu'elle a l'intuition que c'est là que le « dénouement » doit avoir lieu. De là, il sera aisé de lutter contre l'envahisseur, au coeur même de la France et peut-être, de finir la guerre d'un seul coup. Lagny n'est qu'à une étape de Paris, à portée, par conséquent, des conspirateurs patriotes dont il est parlé plus haut. Seule désormais, n'ayant autour d'elle que des chefs de second ordre, dépourvue de l'assistance du Roi et de ses ministres, réduite aux uniques ressources de son inspiration, elle saura créer une armée et là mettre en mesure de combattre l'invasion qui menace l'Ile-de-France. Postée dans la place de Lagny, non loin de Paris qu'il s'agit de surveiller, afin de pouvoir l'occuper, quand le mouvement insurrectionnel préparé aura réussi, Jeanne ne se fait aucune illusion; c'est d'une véritable armée sur le pied de guerre dont elle a besoin. Il s'agit de la recruter et de lui procurer tout le matériel et le ravitaillement nécessaire pour entrer e n campagne. Le problème est de taille et effraierait un homme expérimenté et possédant même de puissantes ressources. Elle, ne peut compter que sur elle-même, et elle n'a pas encore dix-huit ans. La garnison de Lagny et celles des places voisines lui fournissent les premiers éléments. En quelques jours, une colonne volante de trois à quatre cents hommes est formée. Jeanne l'organise, lui

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désigne des cadres, en fait rapidement un tout homogène et bien en main. Les nombreux partisans attendus de Paris, vo nt lui fournir un sérieux complément de troupes et de matériel. Subitement lui parvient une terrible nouvelle. La conjuration qui. devait lui ouvrir les portes de la capitale a été découverte. Le carme, Pierre d'Allès, l'instigateur du complot, a été arrêté, ainsi que les notables bourgeois en correspondance avec lui. Tous les suspects ont été incarcérés. La conspiration a été découverte, le lundi 3 avril, et un grand nombre de Parisiens sont déjà sous les verrous. D'autres arrestations sont en cours. L'annonce d'une telle catastrophe fut cruelle pour Jeanne, mais n'abattit pas son indomptable courage. Plus énergique que bien des hommes, elle sut refouler sa grande douleur et continua ses préparatifs de combats, comme si rien d'extraordinaire ne s'était passé. Sur ces entrefaites, ses éclaireurs lui signalèrent l'approche près de Lagny d'une colonne ennemie revenant de piller l'Ile-de-France. Elle était commandée par un chef de bande, intrépide et fort redouté, nommé Franquet d'Arras. C'était un de ces nombreux pillards bourguignons, agissant pour leur propre compte et qui, afin de n'avoir pas à s'inquiéter de la trêve, se prétendaient Anglais. Notre aventurier menait avec lui une troupe d'environ quatre cents lascars, de tout acabit, mais braves, bien aguerris et bien armés. Jeanne saisit l'occasion. Celui-là tombait bien, il paierait pour les autres ! Parfaitement renseignée sur la marche de cet adversaire inattendu, elle ne perd pas une minute. Elle rassemble ses cavaliers, les allège, suivant sa méthode, de toutes armures encombrantes et fond sur lui à l'improviste. La surprise fut complète et le mouvement adroitement combiné. Lorsque Franquet aperçut les Français, déjà la retraite lui était coupée; il dut accepter le combat. D'ailleurs, au dire des chroniqueurs bourguignons qui racontent le fait, la chose ne déplaisait pas, personnellement, au fameux aventurier. Il éprouvait une certaine satisfaction à se mesurer avec cette terrible amazone dont on racontait - non sans admiration même chez les plus hostiles - les glorieuses campagnes d'Orléans, de Patay et de Rein». Jeanne chargea l'ennemi avec la promptitude et la vigueur habituelle de toutes ses attaques. Mais, elle avait à faire à forte partie.

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Bien qu'elle eût infligé à l'adversaire des pertes très cruelles, ce premier choc se heurta à une résistance acharnée. Jeanne regroupe ses cavaliers, reforme leurs rangs et repart à la charge. La seconde charge ne fut pas moins brutale, ni moins meurtrière que la précédente. mais également impuissante à briser complètement l'intrépide bloc adverse. Toutefois le bloc avait terriblement souffert. Comprenant que la journée serait chaude, Franquet d'Arras, en bon manoeuvrier, profite de quelques instants de répit pour recourir à la fameuse tactique anglaise en pareille circonstance. Avisant non loin de là une longue haie touffue, il fait mettre pied à terre à ses hommes et leur ordonne de se masser, au plus vite, derrière l'épais buisson. Les archers enfoncent profondément, en avant d'eux, leurs pieux et

établissent, de cette façon, une forte position de défense. Il ne reste plus qu'à tenir cette ligne jusqu'au moment où il plaira aux cavaliers français de venir chercher, sous les traits de leurs adversaires bien abrités, la défaite et la mort. Jeanne n'est pas prise au dépourvu !

Devant

cette

manoeuvre

de

Franquet,

elle

en

imagine

immédiatement une autre que les généraux des siècles à venir imiteront à l'envi. Elle fait appel au canon : elle va briser cette muraille humaine, à la façon d'une place assiégée. Sur son ordre, Jean Foucault, un de ses lieutenants, se hâte de chercher à Lagny l'artillerie disponible, des veuglaires et des couleuvrines. En attendant, on se contente d'observer l'adversaire, très surpris de cet arrêt dans le combat et se demandant ce qui va se passer. Jean Foucault a fait diligence; il est bientôt de retour avec les pièces. Sur les indications précises de la jeune commandant de batterie, elles sont mises en position et pointées contre le fameux buisson humain. Grâce à cette habile manoeuvre, le bloc bourguignon est brutalement disloqué par la préparation d'artillerie. Une troisième charge, aussitôt lancée, achève le combat. Tous ceux qui ne tombèrent pas sur le champ de bataille furent faits prisonniers. Franquet d'Arras comptait parmi ces derniers. Le retour des vainqueurs dans Lagny, ramenant les pillards, le butin, fut salué avec enthousiasme.

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Cette victoire était. une belle entrée en campagne. Elle eut un retentissement considérable. La renommée qui s'en répandit fut très favorable au recrutement de nouveaux contingents. La Pucelle y trouva un adoucissement à l'amertume que lui avait causée la découverte du complot sur lequel elle avait fondé tant d'espérances. fête de Pâques arrivait. Elle marquait la fin de la trêve consentie entre Charles VII et Philippe le Bon. Pour le pays, c'était la perspective de luttes nouvelles, amenant des tortures et des misères sans nombre dans les régions constamment ravagées par cette guerre interminable. Excédés, les habitants des villes occupées par l'envahisseur ne cessaient de conspirer contre leurs tyrans et saisissaient toutes les occasions favorables de rentrer dans le sein de la mère-patrie. Melun, encouragé par la présence à Lagny de la libératrice et de ses troupes, profita d'une circonstance opportune pour jeter, hors de ses murs, sa garnison bourguignonne. A la nouvelle de cet incident, Jeanne quitta Lagny et se rendit à Melun où elle félicita les habitants de leur exploit. Elle examina, à cette occasion, les moyens de défense de la cité et en parcourut les fortifications. D'après ses chroniqueurs, c'est alors que se trouvant dans les fossés, sainte Catherine et sainte Marguerite lui, apparurent. Elle les vit avec joie, mais - ce jour-là - les célestes messagères devaient prononcer une parole qui glaça son âme d'effroi : « Tu seras prise, avant la Saint-Jean prochaine ! » Et comme la pauvre enfant suppliait que pareille douleur lui fût épargnée - « Il faut, reprirent les saintes, que cela arrive. Cesse de t'en étonner, prends tout en gré. Dieu t'aidera ! » Quel surcroît de courage ne faudra-t-il pas désormais à la petite Lorraine. Elle ne pense pas un instant à déserter son poste. Elle remplira son rôle jusqu'au bout. Elle s'acharnera encore davantage à bien conduire les opérations militaires qu'elle médite.

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CHAPITRE XII

OPERATIONS AUTOUR DE COMPIEGNE

Pendant que son armée achevait sa préparation, Jeanne se rendit à Compiègne. Elle savait, en effet, que le duc de Bourgogne n'avait pas d'autre but que de s'emparer de cette place si importante pour lui. Le premier soin de notre héroïne, à son arrivée dans la ville, fut de prendre contact avec le comte de Vendôme, gouverneur de la cité et le chancelier Regnault de Chartres, et de mettre tout en oeuvre pour les décider à se joindre à elle, avec leurs gens. Ils y consentirent, ou, feignirent d'y consentir, car c'était des gens fourbes, tout à la solde de La Trémoille, à la condition expresse qu'elle leur abandonnerait le commandement général des troupes. Jeanne, très préoccupée par l'étude de la situation tactique du moment, n'y fit aucune objection. S'attendant à une attaque de Philippe le Bon, alors en personne, elle considérait que le premier soin de ce dernier serait de venir prendre position devant Choisy-au-Bac. Cette place, située sur les bords de l'Aisne, à une lieue de son confluent avec l'Oise, était comme le poste avancé qui protégeait Compiègne. Assise sur le cours de l'Aisne, à proximité de la forêt de Laigue, munie de remparts puissants, il était d'une importance capitale pour le duc de Bourgogne de s'en emparer.

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124 PLAN DE COMPIEGNE EN 1430

PLAN DE COMPIEGNE EN 1430

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Les bourgeois de Compiègne le comprirent, si bien que - sur les conseils de la Pucelle - ils s'empressèrent de prêter à leurs voisins une partie de leur artillerie, notamment plusieurs grosses bombardes. Le gouverneur de Choisy était Louis de Flavy 13 . Ce vaillant officier sut organiser une défense énergique. Le comte de Vendôme et le chancelier Regnault de Chartres, ayant réussi à capter le commandement de la colonne formée par Jeanne d'Arc la dirigèrent sur Soissons, au grand étonnement de celle-ci. A ses observations, ils répondirent que cette marche était nécessaire,

Soissons était un solide point d'appui, un centre de ravitaillement considérable. Il était indispensable de s'en assurer, c ar s'était aussi un point de passage à tenir, si Choisy était attaquée. En réalité, ils trahissaient la confiance que la pauvre enfant avait mise en eux. Ils s'apprêtaient, tout bonnement, à lui ravir son armée. Jamais, ce qu'on va lire n'aurait pû s'accomplir, sans un plan traîtreusement concerté entre les exécutants. En effet, dès que le gouverneur de Soissons, Guichard Bournel de Thienbronne, secrètement d'accord avec le comte de Vendôme et le Chancelier, fut averti de l'approche des troupes, il joua une abominable comédie.

Il réunit les notables de la ville et s'efforça de les persuader que tous

ces soldats n'avaient pas d'autre but que dé s'installer dans leurs murs

et d'y festoyer à leur aise.

A son avis, il n'y avait qu'un moyen d'empêcher la malheureuse cité

d'être réduite à la misère et à la servitude, c'était d'en fermer les portes. Les magistrats municipaux, effrayés de cette perspective, suivirent le perfide conseil. Quand le gouverneur de Compiègne, le chancelier, Jeanne et l'Armée se présentèrent devant Soissons, les ponts-levis étaient relevés, comme s'il se fût agi d'ennemis.

Il est évident que cette détermination ne causa guère de surprise au

comte de Vendôme et au chancelier Regnault de Chartres. Ils jouèrent leur rôle au sérieux et négocièrent avec le Gouverneur. Celui-ci parut consentir - vers le soir - à laisser pénétrer dans la Ville le comte de Vendôme, l'archevêque de Reims et la Pucelle, accompagnés d'une faible escorte. Le reste des troupes bivouaquerait en plein champ.

13 Ne pas confondre avec Guillaume de Flavy.

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S'il n'y avait eu complicité entre Bournel et les deux hauts Personnages qu'il accueillait, cet officier félon aurait été révoqué aussitôt de ses fonctions. L'habile négociateur qu'était le chancelier n'aurait pas laissé cet affront impuni. Il se serait hâté - comme c 'était son devoir - d'assembler les notables. Il leur aurait facilement démontré qu'il s'agissait - non pas d'un séjour de longue durée à Soissons - mais d'un simple et rapide passage sur le pont de l'Aisne. Ce fut tout autre chose qui arriva ! Tandis que Jeanne était ainsi retenue dans la ville, le comte de Vendôme et le chancelier, archevêque de Reims, Regnault de Chartres revinrent au bivouac. Rassemblant les chefs secondaires, ils s'efforcèrent de leur démontrer qu'il était impossible de laisser séjourner les troupes dans la région de l'Oise, ruinée par les expéditions précédentes. Quant à s'enfermer dans Compiègne, c'était folie ! Comment y songer à la veille d'être assiégés ? Il y avait à peine de vivres pour ses habitants. Ces venimeuses paroles, sorties de la bouche de personnages aussi hauts placés, eurent raison de la simplicité d'une grande partie des soldats. Dociles, ils furent immédiatement dirigés vers le sud, au-delà de la Marne et de la Seine. Lorsque Jeanne d'Arc voulut rejoindre ses hommes, l'iniquité était consommée. Elle ne trouva plus que quelques compagnies fidèles qui n'avaient pu se résoudre à partir avant son retour. Le coeur plein d'angoisse, elle s'achemina vers Compiègne. Le chancelier l'accompagnait, certainement dans le but de la surveiller et d'éviter des surprises. Elle ne se fit pas faute de lui montrer qu'elle n'était pas dupe de la machination dont elle était victime. Dans sa juste colère contre le comte de Vendôme, elle s'écriait: « Ce félon qui veut m'empêcher de remplir ma mission, ce misérable mériterait à'être tiré à quatre chevaux ».

Le samedi 13 mal, elle entrait dans Compiègne, toujours suivie de son triste compagnon. Cependant la fidélité des Compiégnois restait inébranlable. Jeanne disposant encore de la garnison dela ville et des quelques troupes qui, malgré tout, l'avaient suivie. Les compagnies demeurées fidèles étaient celles des Sires Jacques de Chabannes, Théol de Vallepergne, Rigault de Fontaines et Poton de Xaintrailles. Ce serait mal connaître Jeanne d'Arc de croire que tous ces obstacles, semés systématiquement sur sa route, devaient finale-

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ment avoir raison d'elle et lui faire abandonner sa mission. Elle était décidée, âprement, à la mener jusqu'au bout. Comme nous l'avons vu plus haut, notre héroïne envisageait la défense de Choisy-au-Bac comme premier objectif, si on voulait sauvegarder les abords de Compiègne. Les nouveaux embarras, qui venaient de lui être suscités, ne la firent pas varier dans ses décisions. Le duc de Bourgogne, ayant quitté Péronne, s'était rendu à Noyon. Il avait adopté cette ville, comme centre de ravitaillement et communiquait avec elle par Pont-L'Evêque où se trouvait un excellent passage sur l'Oise. Pont-L'Evêque était confié à la garde d'un corps anglais, sous les ordres du Sire de Montmorency. Choisy-au-Bac se trouvait ainsi. de plus en plus sérieusement menacé. Pour y remédier, Jeanne va tenter un coup de main d'une audace inouïe. Elle conçoit le projet de s'emparer - par surprise - de Pont-L'Evêque et de son pont. Si ce projet réussit, les communications de Philippe le Bon avec ses réserves sont coupées. Les troupes, à la disposition directe du Duc, étant alors masquées, elle se rejettera rapidement sur Choisy. Au cours de la nuit du 14 mal, c'est-à-dire le lendemain même de son retour à Compiègne, Jeanne se met en route à la tête d'une colonne de volontaires composée de ses fidèles de Choisy et de gens très sûrs de la ville. Ces braves emportent tout un matériel d'escalade; on part en longeant la rive droite de l'Oise. A la pointe du jour, la petite troupe est devant les fossés de Pont- L'Evêque. Les échelles sont aussitôt dressées contre les murailles et, dans un assaut irrésistible, les assaillants tombent à l'improviste sur les défenseurs, les bousculent et - en moins de temps qu'il ne faut pour le dire - sont au coeur de la place. Mais, la troupe entière a pris part à l'assaut. Jeanne n'a pas de réserve pour exploiter son succès. De plus, la ville attaquée n'est située qu'à une faible distance de Noyon, dont les faubourgs regorgent de soldats bourguignons. Au premier signal d'alarme, ceux-ci, bien commandés par les sires de Saveuse et de Brimeux, se précipitèrent au secours des Anglais, avant que les assaillants eussent le temps d'achever leur oeuvre et de se fortifier dans la place. Après un combat meurtrier, les Français durent céder au nombre. Ils se retirèrent en bon ordre.

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Désormais Choisy était bien perdu. Il est toutefois consolant de dire que son gouverneur, Louis de Flavy, frère cadet du gouverneur de Compiègne, sut préparer une retraite honorable. Elle s'effectua, à la faveur des ténèbres, et la garnison put rejoindre Compiègne avec armes et bagages, artillerie comprise. Après quoi, la ville capitula, le 16 mai. Dans Compiègne, encore inviolée, la situation de Jeanne était véritablement tragique. Si la population et les troupes lui étaient entièrement dévouées, il n'en était pas de même des principaux dirigeants: le comte de Vendôme, le chancelier Regnault, de Chartres, évêque de Reims, et le nouveau gouverneur, Guillaume de Flavy, remplaçant le comte de Vendôme à la tête de la ville. Ces hauts personnages tinrent un conseil au cours duquel Regnault de Chartres, évêque de Reims, qui avait eu l'honneur de sacrer Charles VII, accepta une charge ignominieuse. C'est lui en effet, qui s'efforça de faire comprendre au gouverneur de la cité le service qu'il rendrait à ses puissants amis - La Trémoille et consorts - s'il réussissait à faire disparaître Jeanne d'Arc de la scène politique et militaire. Ce traître choisi, c'était Guillaume de Flavy ! Cette idée, une fois ancrée dans la tête d'un tel homme, toutes les suppositions deviennent permises. Au dire de ses contemporains, Guillaume de Flavy, -avide et impudique dans sa vie privée, était, dans ses actes publics, l'aventurier le plus audacieux et le plus redouté que l'on connût. D'ores et déjà, la pauvre Jeanne était condamnée.

*

**

Maître enfin de Choisy, le duc de Bourgogne ordonna que le vieux château de cette ville fût entièrement démoli; puis, ayant rallié ses

pour commencer l'attaque de

Compiègne. Cette antique cité était, du côté du nord, le passage principal vers Paris. Elle jouait, vis-à-vis de la capitale, un rôle identique à celui d'Orléans dans la direction du sud. Que l'une ou l'autre de ces citadelles tombât, et les armées d'invasion pouvaient pénétrer, sans obstacle majeur, jusqu'au coeur du pays. De plus, la position de Compiègne dans la trouée de l'Oise, la grande ligne d'invasion, avait attiré, depuis longtemps, l'attention des grands maîtres de la fortification. Aussi cette ville présentait-elle un système de défense en rapport avec son importance stratégique.

troupes,

il

prit

ses

dispositions

129

Son enceinte, d'un développement de deux mille six cent un mètres, était protégée par une épaisse muraille flanquée d'un grand nombre de tours. Un fossé large, profond et rempli par les eaux de l'Oise, l'entourait de toutes parts. La ville s'étendait sur la rive gauche de la rivière. Quatre portes, abritées par des ouvrages avancés, y donnaient accès. L'une d'elles - dite porte du Pont - commandait, effectivement, un pont de dix à onze arches qui permettait de communiquer avec l'autre rive. L'investissement d'une place ainsi fortifiée n'était pas une chose aisée. Philippe le Bon résolut de s'établir solidement sur la rive droite, espérant s'emparer ensuite du pont, ce qui diminuerait sensiblement les possibilités de la défense. Dans ce but, il divisa ses forces en trois groupes; le premier, composé de Bourguignons et de Flamands, sous les ordres de Jean de Luxembourg, s'installa à Clairoix; le second, formé de Picards, commandé par Baudot de Noyelles, maréchal des troupes, s'établit à Margny, distant d'un kilomètre seulement du pont de Compiègne sur la route de Clermont. Le troisième groupe - celui des soldats anglais- se logea à Venette, à deux kilomètres de Margny, sur la même route (voir le croquis p. 124). Le duc de Bourgogne établit son poste de commandement en arrière des trois groupes, au château de Coudin, sur la route de Montdidier, à six kilomètres de la villeassiégée. Il avait avec lui, outre ses réserves, sa garde et les officiers de son entourage (état-major), les sires de Croy, de Créqui, de Commines, Hue de Lannoy, les trois frères de Brimeux, son receveur des finances et le chroniqueur Enguerrand de Monstrelet. Avant toute chose, Philippe le Bon s'assura un passage sur l'Oise. Il avait déjà fait réparer le pont d'Ours-Camp, en amont de Compiègne, que les défenseurs avaient rompu. Il prescrivit, en outre, de construire, en aval de la ville, un autre pont de bois, non loin de la tour des Osiers, la dernière de l'enceinte dans la direction du sud-ouest. Les troupes anglo-bourguignonnes prirent position le 21 mai, dans ces divers cantonnements. Lorsque les bourgeois firent annoncer à la Pucelle qu'ils étaient assiégés, celle-ci, on l'a vu, se trouvait à Crépy, où elle s'efforçait de reconstituer un détachement en état de faire campagne. Elle avait à sa suite Barthélemy Barette, qui lui servait de lieutenant,

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Poton le Bourguignon, Fr. Paquerel, son chapelain, Pierre d'Arc, son frère, et Jean d'Aulon. Grâce à sa persévérance, elle était parvenue à reformer un corps franc de quatre cents combattants environ. Dans la journée du 22 mai., Jeanne apprit donc les préparatifs de l'ennemi pour l'attaque de Compiègne. Elle donna aussitôt ses instructions, en vue d'une expédition nocturne. Vers minuit, la petite colonne se mit en marche. Un de ses officiers lui fit alors remarquer qu'ils étaient bien peu nombreux pour traverser les forces anglo-bourguignonnes. Elle se contenta de lui répondre: « Nous sommes assez, j'irai voir mes bons amis de Compiègne ». Elle parlait ainsi, parce qu'elle était admirablement renseignée sur les positions adverses. Sachant que nul Bourguignon ne s'était encore montré sur la rive gauche de l'Oise, elle fit avancer ses soldats par la route qui, de Crépy, se dirige vers la porte de Pierrefonds, à Compiègne, après avoir coupé la forêt de Guise. A l'aube, la colonne française arriva, sans encombre, devant les ponts-levis de Compiègne. Ceux-ci s'abaissèrent aussitôt pour laisser pénétrer Jeanne et ses gens dans la place où ils étaient, du reste, attendus. Une telle nuit avait épuisé les hommes. Des logements leur avaient été préparés, ils en profitèrent pour prendre un repos bien gagné. Quant à leur jeune chef elle alla immédiatement s'entendre avec le gouverneur, le fameux Guillaume de Flavy. Ce dernier lui avait demandé un entretien d'urgence. Guillaume de Flavy n'était pas sans courage, mais c'était un homme vil, un caractère ambitieux et jaloux. Il était certainement décidé à résister à l'ennemi jusqu'à la dernière extrémité, mais il n'entendait pas partager l'honneur de cette défense avec qui que ce soit. D'autre part, il n'ignorait pas que La Trémoille, son chef hiérarchique, et Regnault de Chartres, archevêque de Reims. grand chancelier, son intime ami, désiraient ardemment voir celle que l'on appelait « L'Envoyée de Dieu », disparaître de la scène politique, et que ces misérables comptaient sur lui, pour cette infâme besogne. Il la reçut, dès qu'elle se présenta, et insista aussitôt pour qu'ellefît, le jour même, une sortie. Il lui affirmait qu'elle lui paraissait nécessaire.

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En suggérant à Jeanne. qu'il voulait perdre, cette sortie sur la rive droite de l'Oise, une pensée atroce avait germé dans l'esprit envieux et cruel de Guillaume : avertir les assiégeants de ce projet. Le moyen employé par le misérable de communiquer à l'ennemi le

secret de cette attaque, sans avoir pour cela l'apparence d'un traître, fut d'envoyer un courrier dans de telles conditions que l'adversaire s'emparât de sa personne et lût ses dépêches.

La

preuve

de

cette

trahison

se

trouve,

non

seulement

dans

l'accusation formelle d'un contemporain et dans les chroniques du XV e siècle, mais encore et par-dessus tout, dans leurexposé sincère de ce qui se passa à Compiègne le 23 mai 1430. Il en résulte ce fait positif : la sortie de Jeanne, loin d'être une surprise pour l'assiégeant, fut, au contraire, une lutte prévue. Non seulement la riposte au mouvement offensif de: l'assiégé avait été préparé d'avance, mais encore cette riposte se trouva aussi lestement exécutée qu'une manoeuvre parfaitement mise au point par ceux qui en furent les acteurs. Examinons attentivement comment se déroula ce triste scénario. Midi venait de sonner. Les soldats de la Pucelle, maintenant reposés, prenaient leur repas, quand l'ordre leur fut donné de se rassembler sur la place principale de la cité. Jeanne, dûment chapitrée par le perfide Guillaume de Flavy, parut au milieu d'eux. Elle leur exposa qu'une revanche sur le duc de Bourgogne se préparait. L'une des troupes bourguignonnes touchait presque la ville. Il était facile, le soir venu, de faire - par une sortie foudroyante - bon nombre de prisonniers, d'endommager le matériel de siège et de rentrer e nsuite, après avoir causé un tort considérable « aux ennemis déloyaux du noble Roi de France ». Il est permis de s'imaginer l'accueil fait à de telles paroles et la joie de ces guerriers brûlant de courir sus à l'ennemi. L'enthousiasme fut communicatif. Au moment du départ, alors que les soldats se rangeaient sur la place, des Compiégnois demandèrent à les suivre. Bon nombre, n'ayant pas d'armes et croyant à une facile victoire, s'étaient munis de gourdins. Avant d'aller plus loin, il est important de bien connaître le terrain où va avoir lieu cette lutte historique. La partie de l'enceinte de Compiègne située devant l'Oise présente une seule ouverture appelée porte du Pont, parce qu'elle communique avec le pont signalé plus haut. Sur la dernière arche s'élève une construction fortifiée qui en

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protège l'accès et que l'on nomme porte de l'Avant-Pont. Vient ensuite un boulevard, sorte d'ouvrage avancé renferment un moulin. L'un des côtés de ce boulevard est baigné par l'Oise, tandis que les autres sont entourés d'un fossé large de vingt-cinq mètres que remplissent les eaux de la rivière. A la jonction du fossé avec le cours principal de l'Oise est établi un pont de bois, qui - au lieu de suivre la ligne droite - franchit le fossé parallèlement à la ville. Son accès est défendu extérieurement par une barrière formant l'entrée du boulevard. C'est là aussi qu'aboutissent le chemin de Noyon et la chaussée de Margnv (voir la carte, page 124). Le chemin auquel donne accès le pont de bois prend une direction perpendiculaire à l'Oise et parallèle au fossé. Parfois l'Oise sort de son lit et inonde la prairie qui s'étend sur la rive droite. Pour cette raison, le niveau de ce chemin est relevé sensiblement au-dessus du sol. C'est un véritable talus, et sur sa crête, la route donne un passage aisé, quelle que: soit l'humidité de la plaine. Cette chaussée conduit directement au village de Margny, qui est, alors, l'avant -poste fortifié des Bourguignons. Placé à cet endroit, si l'on tourne le dos à Compiègne, on aperçoit à droite Clairoix, à gauche Venette, puis à l'horizon, entre Margny et Clairoix, le bourg de Coudun. Les remparts étant déjà munis de grosses pièces d'artillerie, Guillaume de Flavy, en vue de l'attaque, avait fait garnir le boulevard de couleuvrines, d'arbalétriers et d'archers, puis il disposa, tout le long de la rive droite de l'Oise, des bateaux de petit tonnage couverts de branchages, derrière lesquels d'habiles tireurs se dissimulaient avec leurs armes de trait. Toutes ces dispositions étaient prises en vue de donner courage et confiance à la troupe d'attaque de Jeanne. Pendant ce temps-là, la compagnie, groupée sur la place de Compiègne, attendait. Vers 5 h. 1/2 du soir, au signal du départ, la petite colonne s'ébranla par la rue conduisant directement à l a porte du Pont, sortit de la ville, traversa le boulevard, puis tourna à droite pour passer le pont de bois, et s'engagea enfin sur le chemin en remblai menant à la chaussée de Margny. Ce mouvement fut exécuté avec la plus grande rapidité. Au bout de quelques minutes, les avant-postes ennemis étaient atteints.

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Mais, au lieu de surprendre un adversaire tranquille et sans, défiance, on s'aperçut tout de suite que les Bourguignons se tenaient sur leurs gardes. Malgré ce contre-temps, l'héroïne n'hésita pas et se lança à l'assaut, suivie des siens qu'elle électrisait par son cri de guerre :

« En nom Dieu, en avant ! »

A ce moment, les cloches de Compiègne sonnèrent à toute volée, à

l'insu de Jeanne. Elle ne remarqua pas ce fait insolite et imprima à ses

hommes un tel élan que les Bourguignons, bousculés, s'enfuirent en hâte et se réfugièrent dans les maisons de Margny.

leur

sorties

cantonnement de Clairoix et embusquées près de là, derrière une élévation de terrain, s'élancèrent brusquement sur la vaillante

compagnie. Celle-ci céda sous la pression et rétrograda vers la cité.

Mais

alors,

des

troupes,

depuis

longtemps

de

A nouveau, Jeanne les reprit en main et les entraîna d'ans une

furieuse attaque qui refoula les ennemis jusqu'à leurs quartiers. Mais ceux-ci, r enforcés à leur tour, obligèrent, une seconde fois, les nôtres à reculer. Rejetée sur Compiègne, la courageuse jeune fille chargea pour la troisième fois, avec l'énergie du désespoir. Malgré ses efforts, elle ne put ramener ses hommes qu'à mi-chemin de Margny. La plus grande partie de sa troupe, ayant aperçu les Anglais de Venette qui sortaient de leur campement, au son des cloches de Compiègne, cédèrent et la débandade se mit dans leurs rangs.

Le plan des Anglais était visible, ils cherchaient à couper la retraite à

Jeanne en la séparant de Compiègne.

A

ce moment, Flavy fit fermer la barrière du boulevard.

Il

prétendit, plus tard, qu'il avait agi ainsi, parce qu'il redoutait de

voir les Anglais pénétrer dans la ville, pêle-mêle avec les fuyards. En même temps, il empêcha les arbalétriers, couleuvriniers et archers

placés dans le fortin pour protéger la retraite, de tirer sur les Bourguignons. Il essaya de justifier sa conduite, en disant que ce furent les fuyards qui, se jetant devant cette réserve, l'empêchèrent de se servir de ses armes.

Cependant,

d'Aulon

et les quelques braves qui, à cheval,

accompagnaient la Pucelle, se voyant entourés et comme perdus au milieu de cette foule d'ennemis, forcèrent l'héroïne à battre en retraite vers le pont de bois. Lentement et sans faiblir, la petite troupe approchait de la chaussée. Mais, à cet endroit, les Anglais, en force, lui barraient la route.

134

Pourquoi les pièces d'artillerie placées sur les remparts n'ouvrirent- elles pas le feu sur les Anglais, à peine distants des murailles de plus de cinquante mètres ? Il n'y a qu'une explication possible : celle d'une trahison de Flavy, défendant à ses hommes de se servir de leurs armes. De plus, il ne vint aucun secours, ni du boulevard, ni des barques militaires qui pouvaient s'engager dans les fossés pleins d'eau et cribler de traits les Anglo-Bourguignons. Dans de telles conditions, la résistance de ces quatre ou cinq guerriers restés seuls contre une foule d'ennemis, devenait impossible. Cernés de toutes parts, perdus dans cette multitude qui les enserrait et les empêchait de se servir de leurs armes, ils étaient réduits à l'impuissance. Ordre avait été donné de les prendre tous vivants. Aussi l'acharnement était-il grand contre ces sauvages qui ne voulaient pas se rendre. Groupés autour de Jeanne, ils lui faisaient un rempart de leurs corps, mais le riche manteau rouge brodé d'or que celle-ci avait revêtu sur sa cuirasse, la désignait aisément à ses adversaires.

Il fallait en finir ! Tandis qu'elle faisait face à ceux qui l'assaillaient par-devant, un des leurs, véritable hercule, la saisit derrière, par les bords de son manteau, et d'un mouvement brusque, la désarçonna. Malgré tous ses efforts et ceux de ses compagnons, elle ne peut se relever. Bousculant toute résistance, les Anglais finirent par s'emparer de sa personne. Ils l'entraînèrent, et avec elle, Pierre d'Arc, son frère, Fr. Paquenel, son chapelain, Paton le Bourguignon et Jean d'Aulon. Chose de plus en plus louche, alors que cela se passait à deux pas de Compiègne, que Guillaume de Flavy rassurait les hommes d'armes rentrés en ville, on laissa emmener Jeanne, sans faire aucune tentative pour la sauver. Point de sortie. Aucun usage des nombreuses bouches à feu sur les remparts. Ses dévoués partisans eux-mêmes, malgré leurs cris de se porter à son secours, ne furent pas autorisés à risquer un suprême effort qui serait demeuré l'honneur de la France. Il est impossible de laver Guillaume de Flavy, gouverneur de Compiègne, de l'accusation d'avoir livré la libératrice. de sa Patrie.

d'une

pareille félonie. Il fut - dans cette ignoble trahison - l'exécuteur des

Il

n'est

pas

seul

à

porter

la

responsabilité

écrasante

135

décisions secrètes, dont nous avons parlé plus haut, prises par La Trémoille, Regnault de Chartres, archevêque de Reims et grand chancelier, et d'autres membres des Conseils royaux 14 .

*

**

Jeanne fut conduite, sous bonne garde à Margny. Ses vainqueurs s'empressèrent de lui enlever son armure. Ils étaient stupéfaits de

contempler, toute simple dans son costume masculin, cette jeune fille devant laquelle ils avaient si souvent tremblé.

A la nouvelle de la prise de Jeanne d'Arc, le duc de Bourgogne

accourut de Coudun. Il voulut visiter la prisonnière et se rendit à la maison où on l'avait enfermée.

Il eut avec elle un entretien que l'histoire ne nous a pas conservé.

Pourtant, on a quelque raison de croire que Jeanne ne se fit pas faute de parler au duc dans les termes de la lettre écrite par elle le jour du sacre et de lui reprocher sa félonie envers la France. Le chroniqueur bourguignon Monstrelet, témoin de cette rencontre, lui pourtant si prolixe et coutumier des moindres détails, déclare avoir oublié les propos échangés. De même, les courtisans de Philippe le Bon qui rappelleront plus tard leurs souvenirs, secontentèrent de dire que le duc afficha pour la Pucelle un profond dédain! Tant de subterfuges pour masquer une conversation ne permettent-ils pas de penser que le prince sortit peu satisfait de cette entrevue ? Ainsi se termina la brillante carrière militaire de Jeanne d'Arc. La nouvelle de sa capture fut accueilli e avec grand soulagement, par tous les ennemis de la France. Ils savaient bien que cette France qu'ils détestaient, perdait en elle, non seulement le plus courageux et le plus habile de ses défenseurs, mais encore et surtout le chef génial qui faisait dire à l'Europe entière:

« Dieu a pris en main la cause de la nation française et l'a secourue par le plus grand miracle que l'histoire du monde ait jamais relaté. »

*

**

14 Voir aux annexes : Délivrance de Compiègne.

136

Dans cette deuxième campagne de sa vie militaire, Jeanne montra les mêmes qualités de chef que dans la première campagne. Elle continua à mener sa bataille, sans rien changer aux principes qu'elle avait adoptés dès le début et qui sont les vrais principes de la guerre. Elle méprisait les palabres, les pourparlers inutiles, les vaines trêves. C'est à la décision par les armes qu'elle revint toujours, parce que, seule, elle fait un vainqueur et un vaincu. Mais, pour qu'il y ait un résultat positif, il faut adapter les moyens, c'est-à-dire la manoeuvre, au but, c'est-à-dire le succès. Jamais Jeanne n'engagea une action sans l'avoir mûrement raisonnée, préparée et pour cela, il était nécessaire qu'elle fut bien documentée. C'est ce qui explique l'importance qu'elle apporta à son service de renseignements. Elle le doubla d'un service de sûreté, les deux services coordonnés lui assuraient sa liberté d'action et lui permettaient de surprendre son adversaire et de ne pas être devancée par lui. Dans cette deuxième phase de sa guerre, Jeanne d'Arc eut à lutter autant contre ses ennemis de l'intérieur que contre ceux de l'extérieur. La hideuse politique de gens, dont le devoir était de la soutenir, mais qui, malheureusement - en raison de leur ambition - n'étaient que les défaitistes de l'époque, vint constamment entraver ses projets. Génie militaire par excellence, elle jugeait– au cours des combats- avec une perspicacité et une clairvoyance étonnantes les diverses péripéties ou phases de la lutte qui pouvaient amener telle ou telle variation dans les opérations et savait prendre immédiatement les décisions nécessaires. Maintes fois, elle eut la douleur de voir la trahison renverser ses plans les mieux établis. Abandonnée de tous, même de son Roi indolent et faible, livrée à elle seule et sans ressource aucune, elle trouva dans son patriotisme et sa foi ardente le pouvoir de galvaniser les masses, de les mobiliser, de les instruire et finalement de les conduire à des succès qui les stupéfiaient. Le souci de la manoeuvre fut à la base de toutesses offensives. Mais savoir manoeuvrer n'est pas à la portée de tout le monde. Entre la théorie et la pratique, il y a une marge très grande, que de très forts en thème n'arrivent pas à franchir. Jeanne était admirablement soutenue dans cet ordre d'idées, par la conviction ancrée en elle, qu'elle était éclairée par ses Voix, qu'elle agissait, grâce

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à l'instruction, aussi pratique que théorique, que ses Voix lui avaient donnée et continuaient à lui donner. Aussi, dans les circonstances les plus difficiles où il lui arriva de se trouver, elle sut prendre, à propos et sans hésitation des résolutions nettes et les mettre aussitôt à exécution. Elle possédait au suprême degré l'art de commander et de se faire obéir. Aussi, engageait-elle toute opération avec une sûreté et une vigueur d'exécution que l'on croyait ne pouvoir appartenir en propre qu'à des hommes ayant déjà beaucoup et longtemps combattu. Il est impossible de comprendre une telle connaissance des sciences militaires chez une jeune fille de 18 ans à peine, entièrement illettrée, quelle que pût être son intelligence, sans admettre l'intervention d'une puissance supérieure qui les lui communiqua. Aux sceptiques imbéciles qui rapportent tout au hasard même l'ordre admirable qui régit la nature et les infinis des mondes, sans un accroc, dans leurs révolutions millénaires, nous dirons, en terminant cette étude que, pour nous et, tous ceux qui veulent réfléchi,r, le génie militaire de Jeanne d'Arc est une preuve de plus, de l'existence de Dieu.

138

EPILOGUE

Il n'est pas douteux que si Jeanne d'Arc avait été mieux comprise, elle serait parvenue rapidement à libérer le territoire et à chasser les Anglais, rendant à son Roi l'intégrité de son royaume. Charles VII fut bien obligé de s'en rendre compte, le jour où cette aide providentielle vint à lui faire défaut. Il dut reconnaître les trahisons de La Trémoille et des amis de ce dernier. Il s'en sépara. Ce mauvais serviteur, une fois écarté du pouvoir, alla finir tristement ses jours dans ses terres, tandis que le connétable de Richemont, qu'il avait toujours desservi près du Roi et que Jeanne aimait, rentrait en grâce à la Cour. Charles VII fit tous ses efforts pour arriver à délivrer la libératrice de son Royaume, soit par les armes, soit autrement. Enregistrons, à ce sujet, un témoignage capital, celui de l'ennemi lui- même. En juillet 1430, l'Université de Paris, toute acquise aux Anglais et acharnée contre la Pucelle, avertissait le duc de Bourgogne que « ses ennemis et adversaires (Charles VII et les Français) mettent tous leurs soins, appliquent tous leurs entendements à délivrer icelle femme par des moyens rares et qui pis est, par argent et rançon. » Et la guerre continua, affirme le célèbre chroniqueur Morosini, qui vivait dans la seconde moitié du XIV e siècle et le commencement du XV e .

139

La Hire, maître de Louviers depuis 1429, fit de fréquentes incursions dans le voisinage de Rouen où Jeanne était détenue. Il inquiéta fort le gouvernement anglais. En mars 1431, Charles VII commanda et paya une expédition sur Rouen. La quittance motivée de Dunois pour une somme de trois mille livres tournois, ordonnancée par le Roi le 12 mars 1431, existe encore aux archives nationales,- rue des Francs-Bourgeois, à Paris. Une autre expédition fut faite par le nord et la Picardie, sous les ordres d'André Villequier, qui prit le château d'Eu. La Hire, Dunois et Villequier échouèrent. Leurs ressources étaient trop faibles. Dans sa prison, la Pucelle avait annoncé: « Avant sept ans, les Anglais perdront un gage plus grand que celui, qu'ils ont perdu devant Orléans. » Il s'agissait de Paris. Or, six années après le bûcher de Rouen, Richemont, élève de Jeanne d'Arc et qui avait hérité d'elle ses principes de la guerre, s'emparait de la capitale. Les leçons pratiques d'art militaire laissées par la jeune guerrière à l'armée française, ne furent pas perdues. Jeanne d'Arc avait attaché à

l'artillerie la plus grande importance. Le Roi voulut- à son exemple- posséder une artillerie supérieure. Après plusieurs années d'efforts, il parvint à se la procurer. C'est grâce à elle surtout qu'il obtint la suite de ses victoires. Les succès se succédèrent et le 10 novembre 1449, le Monarque fit son entrée dans Rouen reconquis. L'année suivante, en 1450, il battait les Anglais à Formigny, entre Caen et Cherbourg. Bordeaux capitula le 12 juin 1451, mais fut repris par Talbot en

1452.

Enfin les Anglais furent définitivement vaincus le 17 juillet 1453 à la bataille de Castillon, en Dordogne. Le 9 octobre suivant, Bordeaux capitulait pour la seconde fois. Sur tout le continent, les Anglais ne possédaient plus que Calais. La dernière prophétie de Jeanne d'Arc était accomplie . Charles VII régnait sur la France reconquise. La guerre de cent ans était terminée.

140

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ANNEXES

RECIT DES EVENEMENTS qui se sont passés du 8 mai (prise des Tourelles) au 8 juin 1429 (marche sur Jargeau.)

Aussitôt après la prise des Tourelles, qui mit fin à l'occupation anglaise devant Orléans et les obligea à battre en retraite, Charles VII et sa Cour se retirèrent à Tours, faisant la navette entre cette ville et Chinon. Jeanne d'Arc, décidée à continuer l'offensive contre les Anglais en déroute, mais voulant, auparavant, s'assurer le consentement du Roi, le rejoignit à Tours. La rencontre eut lieu le vendredi 13 mai, sur la route de Chinon à Tours. Jeanne entra à Tours avec le Monarque. Elle resta près de lui les dix jours suivants, l'entretenant, sans cesse, de la nécessité absolue, les Anglais mis hors de cause, de marcher sur Reims pour le sacre. Il était de toute urgence de les devancer, car eux aussi songeaient à y faire

sacrer Roi de France

Pour éviter ce malencontreux événement, Jeanne se faisait de plus en plus pressante, ne perdant pas de vue, un seul instant, qu'il fallait avant tout consommer la défaite anglaise, tant sur Jargeau que sur Beaugency. Le Roi, travaillé en sourdine par ses deux mauvais conseillers, le chancelier Regnault et La Trémoille, était hésitant, mais Jeanne, toute à sa mission, finit par le décider. A la fin de mai, la Cour est à Loches et Jeanne va pouvoir rejoindre Orléans où ses troupes l'attendent.

le jeune roi d'Angleterre, Henri VI.

*

DELIVRANCE DE COMPIEGNE

Le 24 mai 1430, Jeanne d'Arc tombait au pouvoir de Jean de Luxembourg, commandant l'armée assiégeant Compiègne. Elle était victime de l'horrible complot tramé contre elle par les deux ministres félons de Charles VII, Regnault de Char-

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tres et La Trémoille, aidés par Guillaume de Flavy, gouverneur de Compiègne. Le duc de Bourgogne avait ainsi tout lieu de croire que la ville, encerclée par ses troupes, et maintenant privée de l'aide puissante de la Pucelle, allait se rendre à bref délai. En cela, il se trompait lourdement. Depuis longtemps, une entente secrète existait entre Regnault de Chartres et La Trémoille. Leur confiance dans la destinée du roi

Charles VII était fort limitée. C'elle du Bourguignon leur semblait plus sûre. Il était prudent de le ménager, car s'il lui plaisait de devenir roi de France, qui pourrait l'en empêcher ? Philippe saurait récompenser les concours qui l'auraient aidé à réaliser ses immenses ambitions. De là, toutes les négociations, dont le Roi était la dupe, favorisées entre lui et le duc de Bourgogne, toutes les entraves mises aux projets de Jeanne d'Arc qui, elle, voulait la guerre à outrance. Quant à Guillaume de Flavy, s'il a trahi la Pucelle et provoqué sa capture par les Anglo-Bourguignons, c'est pour tout autre motif. Jeanne le gênait dans son rôle de gouverneur de Compiègne. Ambitieux, orgueilleux et cupide, il voulait être seul à commander, seul à défendre la ville. Maintenant, « débarrassé de cette femme », il ne doutait pas - dans sa vanité - qu'il ne fût capable de diriger une défense à outrance. C'est à lui seul, alors, que reviendrait l'honneur de l'avoir conservée au Pays. D'autre part, les anciens compagnons de Jeanne d'Arc, les chefs qui, longtemps, avaient commandé auprès d'elle, furent frappés de stupeur en apprenant sa capture. Rentrant en eux-mêmes, ils comprirent quelle honte rejaillirait sur eux s'ils restaient indifférents à cette défaite, susceptible de consommer leur perte et celle du pays. Deux forts groupements de troupes fidèles se trouvaient non loin de Compiègne, l'un à Senlis, sous les ordres de Vendôme et de Saint- Sévère, l'autre concentré à Château-Thierry, sous les ordres de Xaintrailles. Ces chefs se concertèrent et convinrent de se porter au secours de la ville et de faire lever le siège. Le 24 octobre, la décision étant prise, Vendôme et Saint-Sévère partirent de Senlis et, remontant la rive gauche de l'Oise, se dirigèrent sur Compiègne. Xaintrailles fit de même, mais dans le plus grand secret, espérant arriver aux abords de la ville sans être repéré, grâce aux couverts de la forêt de Compiègne. Il profiterait de l'effet de surprise.

à

découvert, les Anglo-Bourguignons ainsi prévenus, vinrent à

La

marche

du

premier

corps

se

faisant,

au

contraire,

143

la rencontre de Vendôme et de Saint-Sévère. Ils prirent position Aux environs de Royallieu, utilisant la vieille et simpliste tactique : se couvrir d'une ligne de pieux acérés où devait venir se faire éventrer la cavalerie ennemie. Quant à envoyer des reconnaissances dans la forêt de Compiègne, comment y eussent-ils songé ? Contrairement à leur attente, ils virent les troupes du Roi de France, arrivées au contact, s'arrêter. Les chefs français, bons élèves de Jeanne d'arc, voulaient coordonner leurs efforts avec ceux de Xaintrailles pour passer à l'attaque. Au moment où l'arrivée de ce dernier, dont les Anglo-Bourguignons ne soupçonnaient pas la marche, fut signalée à Vendôme et à Saint- Sévère, ceux-ci déclenchèrent le feu de leur artillerie. Il se passa alors le fait suivant, inattendu des deux partis en présence. La porte, dite de le Tour-des-Osiers, des remparts de la ville, s'ouvrit et une forte troupe de combattants commandée par Guillaume de Flavy, gouverneur de la cité, sortit et se précipita à l'attaque de la bastille anglaise la plus proche. Profitant de l'effet de surprise, elle s'en empara facilement et tomba ensuite comme une trombe, sur les arrières de l'ennemi. Au même moment, Xaintrailles débouchait de la forêt de Compiègne, s'emparait d'une autre bastille, défendue par Créqui et Brimeu. Les occupants, surpris à leur tour, furent en grande partie massacrés. Sans perdre de temps, Xaintrailles fondit sur les Anglo- Bourguignons eux prises avec Vendôme. Prises ainsi de front, de flanc et sur leurs arrières, les troupes assiégeantes se débandèrent et s'enfuirent. Beaucoup de leurs combattants furent massacrés, d'autres noyés dans l'Oise. L'armée entière de Jean de Luxembourg, prise de panique, battit en retraite, abandonnant son artillerie et ses approvisionnements. Philippe de Bourgogne, en personne, fou de rage s'enfuit jusqu'à Arras. Compiègne était délivrée, ainsi que tout le pays environnant. Un grand nombre de chefs étaient faits prisonniers : Brimeu, Créqui, Thomas Kiriel, etc

Xaintrailles, n'oublient pas les leçons de Jeanne d'Arc, exploitait le succès par un poursuite acharnée, confirmait sa victoire, en infligeant une deuxième et sanglante défaite aux Anglo-Bourguignons à Germiny où ils avaient essayé de se regrouper. De leur côté, Vendôme et Saint-Sévère battaient, à plate

144

couture, des renforts que Bedfort avait envoyés à Philippe le Bon. L'esprit de Jeanne d'Arc dominait la bataille, comme si e lle eût été effectivement présente.

*

L'ETENDARD DE JEANNE D'ARC

L'étendard que porta Jeanne d'Arc, au cours de sa vie militaire, et qui lui était si cher, fut établi sur les indications qui lui furent données directement par saint Michel, sainte Marguerite et sainte Catherine, prescrivant un oriflamme symbolisant sa mission divine. Jeanne d'Arc en confia l'exécution à un artiste de Tours - Hennès Polnoir. En récompense de son travail, Jeanne dota sa fille Héliette de cent écus d'or, qu'elle-même venait de recevoir de la Ville de Tours.

Instructions de Jeanne d'Arc données à Hennès POLNOIR pour exécution de son étendard.

« Se procurer une bande solide de toile fine formant rectangle et dont l'extrémité présente deux pointes. « Sur la face principale, selon l'ordre exprès de Dieu, peindre Jhésus- Christ, étendant la main droite pour bénir et tenant de la gauche la boule du monde, surmontée d'une croix. A ses côtés deux anges prosternés lui offrant une fleur de lys. Vers les pointes du pennon, les mots Jhésus-Maria. Sur l'autre face, près de la hampe, les armes de France soutenues par deux anges, au-dessus de l'écu. Plus loin, la scène de l'Annonciation, un ange à genou devant la Vierge et disant « Ave Maria ». Le reste de la bannière semé de fleurs de lys d'or et les bords largement frangés.

*

LE TESTAMENT DE JEANNE DARC

A LA MEMOIRE DES MORTS

Honorer la mémoire des braves gens qui l'avaient suivie, fut l'un des plus chers désirs de Jeanne d'Arc. Pendant sa vie guerrière, elle ne cessait de répéter : « Si je succombe, que mon Prince fasse bâtir des chapelles, afin qu'on vienne y prier pour le salut des âmes de ceux qui sont morts en défendant le Royaume. »

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PERRINAIC

Pendant plusieurs mois, au cours de sa campagne de France, Jeanne d'Arc eut près d'elle une petite Bretonne qu'elle affectionnait

beaucoup, en raison de sa piété et peut-être aussi parce que cette jeune fille affirmait avoir entendu des voix. Elle s'appelait Perrinaic. Voici l'histoire de sa courte existence. Née près de Guingamp, elle vint trouver le Dauphin de l'autre bout de la France et, de sa « Marche d'Occident », comme Jeanne d'Arc venait des « Marches de l'Est ». Son Père était un homme d'armes qui avait été tué pendant la première invasion anglaise. Ceux-ci, depuis, avaient évacué la Bretagne. Le duc Jean V les avait chassés, mais ils étaient toujours, pour les Bretons, les ennemis

héréditaires qu'ils appelaient « Ar Saozon miliget»

maudits. Au mois de mai 1429, pendant le siège d'Orléans, Jeanne d'Arc donna à Perrinaic qu'elle avait près d'elle, mission de se rendre à Paris, pour y rencontrer le carme Jean Dallée. Perrinaic pénétra dans Paris au péril de sa vie. Elle recueillit les confidences du moine qui l'assura de la fidélité parisienne et elle lui donna son propre avis sur les desseins de l'Armée Royale des Armagnacs, autrement dit l'Armée de Charles VII. Sa mission terminée, Perrinaic rejoignit Jeanne d'Arc à Lagny pour lui rendre compte. Jeanne forma alors le projet de tenir la campagne entre Melun et Lagny, entre la Seine et la Marne, en vue d'entreprendre la libération de la capitale. Pour préparer cette action, Perrinaic dut retourner à Paris, mais le moine Jean Dallée était devenu suspect aux Anglais en raison de son rôle patriotique. Perrinaic fut arrêtée près de Corbeil par un parti anglo-bourguignon qui patrouillait dans la campagne. Reconnue comme envoyée de Jeanne d'Arc, elle fut livrée à la justice ecclésiastique. Son procès dura six mois. En traînant les choses en longueur, les Anglais espéraient tirer d'elle quelque aveu à charge de Jeanne, car la Pucelle venait aussi d'être prise à Compiègne par les Bourguignons qui l'avaient livrée aux Anglais. Perrinaic fut brûlée vive sur le parvis de Notre-Dame, neuf mois avant Jeanne d'Arc. La même flamme enveloppe et glorifie les deux amies héroïques. Il y a une cinquantaine d'années, le Comité des Dames de Bretagne a fait ériger, sur la colline du Menez-Be, d'où la vue

- les Saxons

146

s'étend sur les forêts de Cornouailles, sur le Goelo, par-delà Guingamp jusqu'à la mer anglo-bretonne, un monument en granit à la mémoire de Perrinaic.

*

UNIVERSITE DE POITIERS CHARGEE PAR LE DAUPHIN D'EXAMINER LE CAS DE JEANNE D'ARC se présentant comme inspirée de DIEU pour sauver le Royaume

Examinateurs :

Maître Pierre de VERCELLES, Abbé de Talmont, futur Evêque de Digne, puis de Nevers. Jean LOMBART, professeur de Théologie à l'Université. Guillaume LEMAIRE, chanoine de Poitiers. Maître Jean MORIN, professeur. Maître Jean ERAULT, professeur. Jacques MALEDON et Mathieu MESNAIGE. SEGUIN de SEIGNES

Guillaume AYMERI Pierre TURLURE

Dominicains

Juristes :

JUVENAL des URSINS, président. JUVENAL des URSINS, avoué, fils du précédent. RABATEAU, Avocat général. COUSINOT, maître des requêtes. Jean BARBIN, avocat.

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INDEX DES NOMS des personnages vivants à l'époque de Jeanne d'Arc et ayant joué un rôle dans cette épopée

A

AGRELLE. - Secrétaire de Charles VII - Membre de la Chambre des Comptes - Enregistra au Livre des Chartes de ce temps, folio CXXI, le 16 janvier 1430, l'acte d'anoblissement de la famille d'Arc, en date de décembre 1429. (Voir M. Mallières.)

ALBRET. - (Sire d') de la Maison de Charles VII - Frère utérin de La Trémoille - Compagnon fidèle de Jeanne d'Arc alors abandonnée par le Roi et cherchant partout des ressources pour continuer la campagne - Se distingua au siège de La Charité-sur-Loire.

ALENÇON. - (Jean V, duc d') - Cousin du Roi, fils du duc d'Alençon, tué à Azincourt, au moment où il allait frapper d'un coup terrible Henri V, roi d'Angleterre - S'attacha à Jeanne d'Arc et lui resta fidèle jusqu'à la. fin - Etait, en titre, commandant général des troupes, mais en réalité, obéissait à Jeanne d'Arc.

ALENÇON. - (Marie, duchesse d') - Mère du précédent, soeur de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, et du connétable de Richemont.

ALEPEE. - (Jean) chanoine de Rouen - Après le supplice de Jeanne d'Arc, le 30 mai 1431, s'écria : « Plût à Dieu que fût mon âme où est celle de cette femme ».

ALLES. - (Pierre d') de l'ordre des Carmes - Chef d'une conspiration ayant pour but d'introduire une garnison française dans Paris, après avoir ouvert les portes de la capitale à Jeanne d'Arc - Le complot fut découvert le 3 avril 1430 - P. d'Allés fut arrêté avec 150 conjurés dont la plupart furent exécutés.

ALLOPEE. Chanoine, membre de l'Université de Paris - Fit tous ses efforts pour que le procès de Jeanne d'Arc fût confié à l'Université de Paris, seule compétente pour en connaître.

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AMBLEVILLE - Héraut d'armes de Jeanne d'Arc - Courrier envoyé porteur de missives, aux Anglais.

ANDELOT. - (Lieutenant d') - Délégué par Jean de Torcenay (voir ce nom) pour enquêter, au nom du Roi d'Angleterre, sur l'enfance de Jeanne d'Arc en Lorraine - Il conclut en faveur de Jeanne d'Arc.

ANJOU. - (Marie d') reine de France - Epouse de Charles VII, fille de Louis II, duc d'Anjou, et de la duchesse Yolande - Elle fut une reine et épouse admirable et de très bon conseil.

ANJOU. - (Yolande d') mère de la précédente - Veuve en 1417, à l'âge de 37 ans, elle entra dans le Conseil de Charles VII, son gendre - Femme de grande valeur, elle montra un profond esprit politique - Elle s'appliqua à développer dans sa fille Marie, reine de France, toutes les qualités requises pour faire une reine sage et une bonne épouse.

ARC. - (Jacques) père de Jeanne d'Arc - Anciennement Darc, avant son anoblissement le 16 janvier 1430, avec toute sa famille - Etait présent au sacre de Charles VII, sur convocation spéciale de sa fille.

ARC. - (Jacquemin, Jean et Pierre) frères de Jeanne d'Arc - Suivirent leur soeur pendant ses campagnes.

ARC. - (Jeanne d') l'héroïne - Née le 6 janvier 1412 à Domremy (Lorraine) - Fille de Jacques d'Arc et d'Isabelle Romée - Morte à Rouen le 30 mai 1431, brûlée par les Anglais - Le jugement de Rouen fut cassé le 7 juillet 1456 et Jeanne réhabilitée, par décision du Pape Calixte III - Au cours des siècles suivants, on ne sait pourquoi, son souvenir tend à s'effacer dans l'oubli ou à se transformer en légende - Ce n'est qu'en 1869 que des démarches sont faites près de la Cour de Rome par Mgr Dupanloup, évêque d'Orléans - Le 27 janvier 1894, le Pape Léon XIII la déclare « vénérable » - Elle est béatifiée en 1909 par Pie X, et canonisée en 1920 par Benoît XV.

ARMAGNAC. - (Jean IV, comte d') - Retiré au royaume d'Aragon - Connu sur tout par la lettre qu'il fit remettre le 22 août 1429 à Jeanne d'Arc à Compiègne, lui demandant de lui indiquer quel était, des trois Papes alors en question, le véritable : soit Martin V demeurant à Rome, soit Clément VII fixé à Panisole, soit Benoit XIV (résidence inconnue) - Jeanne d'Arc répondit que le vrai Pape siégeait à Rome.

149

ARMAGNAC. - (Thibaut d') compagnon de Jeanne d'Arc - Chef de troupes - Se distingua au combat des Tourelles, devant Orléans.

ARONDEL. - (Comte d') de la Cour du jeune roi d'Angleterre, Henri VI, à sa venue en France en mai 1430.

ARRAS - (Franquet d') aventurier bourguignon, chef de bandes et hardi pillard - Battu à Lagny par Jeanne d'Arc au début d'avril 1430, il fut fait prisonnier et traduit devant un Conseil de justice à, Senlis - Il fut condamné à mort et exécuté.

ATTORNEY de COMPIEGNE - Avoués anglais : Quillet (Thomas) - Bourgeois (Thibaut) - Crin (Pierre) - Le Riche (Gérard) - Purent chargés d'accueillir, le 18 août 1429, Charles VII à Compiègne, auquel Guillaume de Flavy, gouverneur, remit les clés de la ville - Les Attorneys conduisirent ensuite le Roi à son logis : Hôtel du Boeuf, chez Jean Le Péron.

AULON. - (Jean d') gentilhomme du Languedoc - Fit la connaissance de Jeanne d'Arc à, Poitiers, s'attacha à son service et lui voua une fidélité à toute épreuve - Le 23 mai 1430, la défendit avec acharnement à la Chaussée-de-Margny devant Compiègne - Fait prisonnier avec elle, il fut enfermé au château de Beaurevoir, près de Noyon - Après la tragédie de Rouen, il continua de servir, avec courage et fidélité, le Roi de France contre les Anglais.

AVOLLE - (Frère) de l'ordre des Carmes - Connu surtout par son sermon à la cathédrale d'Orléans le 19 juin 1429, prononcé à la messe d'actions de grâces pour la délivrance d'Orléans.

B

BAILLY. - (Nicolas) - Notaire à Chaumont - Délégué par Jean de Torcenay (voir ce nom) pour enquêter - au nom du Roi d'Angleterre - sur la jeunesse de Jeanne d'Arc à Domremy, remit un rapport élogieux à son sujet – En fut très sévèrement blâmé par J. de Torcenay.

BAR - (Duc de) compagnon très

dévoué de Jeanne d'Arc - Beau-frère de

Charles VII – Se distingua à l'affaire de Montepilloy.

BARBAZAN,.

-

(Sire

de)

dit

«

le

Chevalier

sans

reproche

»

-

Prisonnier

des

Anglais

et

enfermé

dans

la

forteresse

de

150

Château-Gaillard, fut délivré par La Hire qui enleva cette forteresse d'assaut, après avoir pris Louviers, à sept lieues de Rouen, où Jeanne était détenue.

BARETTE

- (Barthélemy) de la Maison militaire de Jeanne d'Arc à

Compiègne.

BARRE. - (de La) - Mme Vve Roger de La Barre donna l'hospitalité à Jeanne d'Arc, lors de son arrivée à Chinon, et la logea chez elle, lui prodiguant les plus grandes attentions jusqu'à sa présentation au Dauphin.

BAUDRICOURT. - (Sire de) Robert - Capitaine de Vaucouleurs - Premier chef militaire auquel s'adresse Jeanne d'Arc - Après quelques hésitations, il l'autorisa à partir pour Chinon, voir le Roi qu'il faisait prévenir, en même temps, par une lettre de recommandation.

BAUDUREAU. - (Olivier) - Héraut d'armes des Bourgeois de Compiègne - Charles VII ayant le 9 août 1429 - envoyé à Compiègne son héraut d'armes Montjoye, pour sommer les habitants de lui ouvrir leurs portes, Baudureau accompagna, à son retour Montjoye, afin de demander au Monarque un sauf-conduit, en faveur des ambassadeurs compiégnois - Le Roi accorda le sauf-conduit que Baudureau rapporta à Compiègne.

BAUFREMONT. - (Pierre de) - Sire de Charny - De la Cour du Duc de Bourgogne - Il fut un des signataires de la trêve du 28 août 1429 pour le compte de son maître - Au moment du siège de Paris par Jeanne d'Arc, il profita de sa qualité d'ambassadeur du duc près de Charles VII à Saint- Denis, pour décider celui-ci à faire détruire, dans la nuit du 9 au 10 septembre 1429, le pont de cette ville sur la Seine, rendant ainsi inexécutable le plan de la Pucelle - Il en fut payé, le 17 septembre 1429, par de forts honoraires.

BAUBE. - (Pierre) - Lieutenant du connétable de Richemont, au combat du pont de Meung-sur-Loire, le 18 juin 1429.

BAVIERE. - (Isabeau de) reine de France, épouse de Charles VI et mère de Charles VII - De mauvaises moeurs, elle devint la maîtresse de Jean sans Peur - Responsable du honteux traité de Troyes (1420), enlevant la couronne à son fils, au profit de Henri V roi d'Angleterre, auquel elle avait fait épouser sa fille Catherine - Après les défaites anglaises et le sacre de son fils, devenu Charles VII, elle se confina dans l'hôtel Saint- Pol à Paris - Elle y mourut en 1435, méprisée autant des Anglais que des Français.

151

BAZOCHES - (Thomas de) - lieutenant-adjoint à Antoine de Bellande (voir ce nom), capitaine nommé Gouverneur de Reims, après le Sacre.

BEAUFORT - (Henri de) - Cardinal de Winchester, grand-oncle du jeune roi d'Angleterre Henri VI - Farouche ennemi de Jeanne d'Arc qu'il poursuivit de sa haine jusqu'au bûcher de Rouen.

BEAUMANOIR. - (Sire de) - Lieutenant du connétable de Richemont à la charge de Patay - Présent au sacre.

BEDFORT. - (John de Lancastre, duc de) - Né le 20 1380, mort à Rouen, le 14 septembre 1435 - Frère de Henri V, roi d'Angleterre - Il le représentait avec le titre de « Régent en France » - Il resta presque constamment en France, comme commandant en chef de toutes les forces anglaises - Il trouva en Jeanne d'Arc un terrible adversaire et ne lui pardonna jamais l'échec de ses projets - Il fut l'âme du procès de Rouen et exigea la condamnation au bûcher.

BELLIER - Lieutenant du sire de Gaucourt, bailli d'Orléans - Son épouse résidait au château du Coudray à Chinon, près de la résidence royale - C'est à elle que fut confiée la vierge lorraine, après son entrevue avec le Roi et en attendant ses décisions.

BETHUNE. - (Antoine de) - Officier bourguignon - Il fut armé chevalier par ordre de Bedfort, le 15 août 1429 - C'était la veille d'un combat, à 1/2 lieue de Senlis, près du village de N.-D. de La Victoire, sur les bords de la Nonette - A ce combat, La Trémoille fut désarçonné et ne dut la vie qu'à une vigoureuse contre-attaque de Jeanne d'Arc.

BETHUNE. - (Jeanne de) - Veuve de Robert de Bar, tué à Azincourt, en 1419 - Remariée à Jean de Luxembourg, le 23 novembre 1418 - Très nationaliste - Etait au château de Beaurevoir, lors du passage de Jeanne d'Arc, captive et emmenée à Rouen - Elle se montra pleine de bonté et d'attention pour la pauvre prisonnière de son mari.

BODANT. - (Maître Hélie) - Moine prêcheur. Célèbre par son sermon, à Périgueux, en présence de Jeanne d'Arc, à une messe dite aux frais de la municipalité : « Les grands miracles, dit-il, accomplis en France par votre intervention, prouvent que c'est, de par Dieu, que vous êtes venue trouver le Roi, notre Sire. »

BOIAU.

-

(Jean)

-

Faisait

partie

des

renforts

envoyés

par

152

la ville d'Orléans à Jeanne d'Arc pour le siège de La Charité-sur-Loire.

BONNETERRE. - (Comte de) - De la suite de Henri VI, roi d'Angleterre, à sa venue en France, en mai 1430.

BOISREDON - (Louis de) - Capitaine des gardes d'Isabeau de Bavière, assassiné en 1417, sur ordre du connétable d'Armagnac, probablement à cause de ses relations trop intimes avec la Reine.

BOSQUIER. - (Pierre) - Moine Bénédictin, condamné à huit mois de prison, pour avoir protesté contre le supplice de Jeanne d'Arc.

BOUCHER. - (Jacques) - Trésorier du duc d'Orléans - Se distingua au siège de cette ville - Reçut Jeanne d'Arc chez lui, hôtel de l'Annonciade.

BOUCHER. - (Marie Le) - Epouse de Jean Le Féron, procureur général du Roi à Compiègne - Elle était de la famille du trésorier ducal d'Orléans, Jacques Boucher, qui hébergea la Pucelle dans son hôtel de l'Annonciade, à Orléans.

BOULAINVILLERS. - (Percival de)

- Chroniqueur du duc de Milan -

Auteur d'un rapport très précis au sujet de la délivrance d'Orléans.

BOULIGNY. - (Sire de) - Conseiller de Charles VII et receveur des Finances.

BOURDON. - Chef d'artillerie - Avait la, charge de la grosse bombarde appartenant à la ville d'Orléans.

BOURGEOIS. - (Thibaut) - Attorney de Compiègne (voir ce mot).

BOURGOGNE - (Philippe le Bon, duc de) - Grand allié des Anglais au temps de Jeanne d'Arc - Très ambitieux, espérait transformer son duché en royaume, aux dépens de Charles VII et de la France - Sa Cour comprenait : les ducs de Croy, de Créqui, de Comines, Hue le Bègue de Lannoy, les frères de Brimeux (Jacques, David et Florimont), tous trois chevaliers de la Toison d'Or), Antoine de Béthune-d'Humières, Liégeois d'origine, et Jean de Fosseux.

BOUSSAC. - (Maréchal de) - Compagnon de Jeanne d'Arc au siège

d'Orléans, à la bataille de PatE4y, en 1429 - Son véritable nom est Debrosse Jean, seigneur de Saint-Sévère et de Boussac - Il mourut en

1433.

BOUTELLIER.

-

(Raoul

Le)

-

Chambellan

du

régent

duc

de

Bedfort,

remplaçant

ce

dernier,

par

intérim,

dans

la

153

charge de bailli de Rouen, depuis octobre 1430 - Assistait au supplice de Jeanne d'Arc, le 30 mai 1431.

BRIMEU. - (David-de) - Du parti anglais, détaché à la Cour du duc de Bourgogne, Philippe le Bon.

BRIMEU. - (Jean de) - Du parti anglais, attaché à, la suite du sire de Châtillon, gouverneur de Reims avant le sacre de Charles VII - Après le sacre reprit ses fonctions à la Cour du duc de Bourgogne, comme ses frères, David et Florimont.

BRIMEU. - (Florimont) - Du parti anglais, frère des précédents, attaché, comme eux à la Cour du duc de Bourgogne.

BRUSAC. - (Gautier de) - De la suite de Jeanne d'Arc au cours de la marche sur Reims.

BRUYSE. - (jean) - Ecuyer anglais, gardien des coffres-forts royaux - Fut chargé de payer - sur ordonnance royale - en date du 20 octobre 1430, une somme de 10.000 livres à Jean de Luxembourg, comte de Ligny, pour la livraison de Jeanne d'Arc, sa prisonnière.

BUDE. - Secrétaire de Charles VII, chargé de contresigner pour ampliation les décisions royales.

BUEIL. - (Sire de) - Lieutenant du maréchal de Boussac.

C

CAGNY. - (Perceval de) - Chroniqueur du duc d'Alençon - Il a laissé de nombreuses chroniques qui nous sont parvenues - Ces chroniques sont très sévères pour La Trémoille et Régnault de Chartres, archevêque de Reims, dont elles dénoncent les criminelles intrigues.

CAILLY. - (Guy de) - Notable d'Orléans - Anobli par Charles VII, sur proposition de Jeanne d'Arc pour sa fidélité et sa belle conduite à Orléans.

CALOT. - (Jean) - Sujet anglais, secrétaire de Henri VI - Au cimetière de Saint-Ouen (voir ce mot) substitua, par ordre, à une lettre de simple formalité lue à Jeanne d'Arc, une autre lettre, celle -ci d'abjuration, qu'il lui fit signer - Cette odie use tromperie fut exploitée par les juges, en toute connaissance de cause, pour la condamnation de Jeanne au bûcher.

154

CAMBRAI (Adam de) - Plénipotentiaire français - Membre de l'Ambassade, envoyée le 30 avril 1429, par Charles VII, au duc de Bourgogne.

CANART. - (Abbé Jean) - Prieur de l'Abbaye de Saint-Denis, édifiée pour garder la Sainte Ampoule.

CANIVET. - Maître de l'Université de Paris, arriva. à Rouen, le 3 mars 1431, pour prendre rang parmi les assesseurs près le Tribunal chargé de juger Jeanne d'Arc.

CANNY. - (Aubert de) - Du parti bourguignon, gouverneur de Noyon et de la forteresse de Beaurevoir - Ce fut la première étape de Jeanne d'Arc sur le chemin de la captivité - Au château, où Canny la fit enfermer, Jeanne d'Arc retrouva son fidèle écuyer Jean d'Aulon, fait prisonnier à, ses côtés, le 23 mai 1430 - Première tentative d'évasion de Jeanne d'Arc (voir Béthune (Jeanne de)).

CASTIGLIONE, - (Zéno de) - Evêque de Lisieux – Créature des Anglais, adversaire farouche de Jeanne d'Arc.

CAUCHON. - (Pierre) - Evêque de Beauvais - Plus politicien que pontife, livré corps et âme à l'Angleterre - Chassé de Beauvais par les habitants, à l'arrivée de Charles VII, fin août 1429 - Envoyé par le régent Bedfort, en mai 1430, au-devant de Henri VI, roi d'Angleterre, débarquant à Calais - Président du Tribunal de Rouen qui jugea Jeanne d'Arc - Se montra d'une partialité révoltante envers l'accusée.

CAYEUX. - (Hugues de) - Evêque d'Arras - Plénipotentiaire bourguignon - Fit partie de la 2 e Conférence qui se tint, le 21 août 1429, à Compiègne, pour empêcher Charles VII d'investir Paris, autrement dit l'amener à abandonner la marche à l'ennemi - C'est cette conférence qui décida Jeanne d'Arc, écoeurée, à quitter le Roi, le lendemain 22 août - Les autres plénipotentiaires étaient, pour la Bourgogne: Jean de Luxembourg, David de Brimeux et le sire de Charny.

CHABANNES. - (Antoine de) - Officier de la suite de Charles VII - Nommé le 12 juillet 1429 bailli de Troyes et le 10 septembre suivant, gouverneur de Creil.

CHABANNES. - (Jacques de) - Chef de Compagnie resté fidèle à Jeanne d'Arc, après la trahison du comte de Vendôme, en mai 1429 et de Regnault de Chartres, grand chancelier et archevêque de Reims.

155

CHAILLY. - (Denis de) - Faisait partie de la troupe du commandeur de Giresme (voir ce nom), se portant en avril 1430, au secours de Melun.

CHAMBET. - (Jean) - Bourgeois de Compiègne, député auprès de Charles

VII.

CHAMPS. - (Imbert des) - Tapissier à Paris - Nommé échevin par les Anglais en juillet 1429.

CHAPELLE. - (Jean de La) - Notaire Apostolique, écrivain de la fin du XV e siècle, raconte le passage de Jeanne d'Arc, prisonnière, à l'abbaye de Saint-Riquier, et dit: « On parlera d'Elle éternellement, car la haine des Anglais était injuste. »

CHARTIER, - (Jean) - Chroniqueur du temps de Jeanne d'Arc - Très sévère pour La Trémoille et sa néfaste influence sur Charles VII.

CHATILLON. - (Sire de) - Gouverneur de Reims, pour les Anglais - Après

le sacre, se retira à le Féré avec Jean de Croy, Jean de Brimeu et 400

hommes.

CHRISTIAN. - Secrétaire de Philippe le Bon - Signa, pour le duc, le 23 mai 1430, à Coudun, près de Compiègne, la lettre aux habitants de Gand, leur annonçant la capture de Jeanne d'Arc.

CIMETIERE DE SAINT-OUEN. - Mise en scène odieuse imaginée par le cardinal de Winchester et l'évêque Cauchon, en vue d'arracher à Jeanne d'Arc, par intimidation, un désaveu de sa mission - Le 24 mai 1431, Jeanne est conduite au cimetière de Saint-Ouen, terre ecclésiastique, après avoir été chapitrée par Jean Beaupère, un de ses plus farouches ennemis - Une grande foule était présente -L'infâme Loyseleur, qui avait su gagner sa confiance, lui promit qu'elle serait remise à l'Eglise, donc sauvée, si elle acceptait seulement de reprendre des vêtements de femme - Jeanne croit que c'est cela que contient une longue lettre dont on lui donne lecture et qu'on la prie de signer - Elle est alors abominablement trompée, car c'est une formule d'abjuration qu'on lui présente - Elle signe d'une croix - Laurent Calot, -secrétaire de Henri VI, avait, par ordre, substitué cette pièce à celle lue à l'accusée.

CLARENCE. - (Bâtard de) - Chef d'un fort parti anglais - Accourut à Paris à

l'appel du gouverneur, le sire de l'Isle Adam, effrayé de la découverte, le

3

de

août

1430,

156

la conjuration du Carme, Pierre d'Allée (voir ce nom), coïncidant avec l'arrivée imprévue de Jeanne d'Arc à Lagny-sur-Marne.

CLERMONT. - (Charles de Bourbon, comte de) que Charles VII avait mis à sa place au château de Chinon, lors de la réception de Jeanne d'Arc, pour juger de sa perspicacité.

COINGNET. - Secrétaire de Charles VII, contresignait, après le Roi, et pour ampliation les décisions royales.

COLETTE. - (Sainte) - De son vivant, réformatrice de l'Ordre des Clarisses - Se trouvait à Moulins, lors du passage de Jeanne d'Arc (novembre 1429) - Elles se rencontrèrent et Jeanne d'Arc se recommanda aux prières de la Vierge franciscaine.

COMPERE. - (Guy) - Bourgeois de Compiègne - Député près de Charles

VII.

CONNE.

-

(Laurent)

délégations).

-

Curé

de

Saint-Jacques

à

Compiègne

(voir

CONSEIL DU ROI. - Convoqué à Chinon pour examiner le cas de Jeanne d'Arc (avril 1429) - P. Raphanel, Robert de Rouvres, Pierre de Versailles, Philippe de Coetquen.

COULONGES. - (Baron de) - Officier attaché au maréchal de Boussac - Se distingua à la prise de la bastille Saint-Loup - Siège d'Orléans.

COUSINET. - (Guillaume) - Chancelier du duc d'Orléans - Se distingua au siège d'Orléans.

COUTES. - (Louis de) - Page de Jeanne d'Arc - Très dévoué - Il l'accompagna pendant toutes ses campagnes - A l'époque du procès de réhabilitation, il plaida chaleureusement sa cause.

CREQUI. - (Jean de) - Officier bourguignon, armé chevalier le 15 août 1429 par ordre de Bedfort - C'était la veille d'un combat livré à 1/2 lieue de Senlis, près du village de N.-D. de La Victoire, sur les bords de la Nonette - Simple escarmouche où La Trémoille, désarçonné, ne dut la vie qu'à une vigoureuse contre-attaque de Jeanne d'Arc.

CREQUY. - (Sire de) - Compagnon fidèle de Jeanne d'Arc -Grièvement blessé au visage, à l'attaque de la Chaussée de Margny, le 23 mai 1430, jour où Jeanne d'Arc fut faite prisonnière.

157

CRIN. - (Pierre) - Attorney de Compiègne (voir Attorney).

CROIX.

- gouverneur de Reims, avant le ancre de Charles VII. (Voir Châtillon).

(Jean de) du

parti anglais - Attaché au sire de Châtillon,

CROY. - (Jean) - Officier bourguignon, armé chevalier le 15 août 1429, par ordre de Bedfort. (Voir Créqui, Jean de).

CULANT. - (Amiral Louis de) - Au cours de la marche sur Reims, investit Bony et s'en empara le 25 juin 1429 - La paix revenue, se distingua dans la réorganisation des armées royales - Mourut en 1444, à l'âge de 84 ans.

CUSQUEL. - (Pierre) - Secrétaire de Henri VI, roi d'Angleterre avec Jean Tressart - Il raconte que ce dernier, après le supplice de Jeanne d'Arc, ne cessait de répéter : «Nous sommes tous perdus, nous avons brûlé une sainte. »

D

DAMPIERRE. - (Jean) Mercier - Echevin de Paris, au début de juillet 1429.

DELEGATION DES NOTABLES DE COMPIEGNE. - Pierre MOREL, Laurent CONNE, Pierre de DURCAT, Jean Le FERON et Simon LEFBVRE - Ils se rendirent de nuit à Crépy où se trouvait le Roi et sollicitèrent un délai, avant de rendre la ville - Charles VII leur accorda 48 heures pour se décider.

DELEGUES DE L'UNIVERSITE DE PARIS QUI JOUERENT UN

ROLE IMPORTANT DANS LE PROCES DE JEANNE D'ARC :

- Jean BEAUPRE, de Nevers, docteur en Théologie, chanoine de

diocèses.

- Nicolas MIDI, docteur en Théologie : fut récompensé de son

acharnement contre la Pucelle par un canonicat à la cathédrale de Rouen. -Jacques de TOURAINE, Frère Mineur, docteur en Théologie, très hostile à Jeanne d'Arc.

- Pierre MAURICE, chanoine de Rouen.

- Gérard FeUILLET, Franciscain.

plusieurs

- Everardi : arriva à Rouen le 3 mars 1431 pour prendre rang parmi les assesseurs près du Tribunal.

158

- CANIVET, maître de l'Université.

- LAMI, maître de l'Université.

- SABREVIS, maître de l'Université.

- FIEVI, maître de l'Université.

DINTEVILLE. - (Bailli Jean de) - Un des chefs choisis par Bedfort, pour la garnison de Troyes. Contribua à la défense de cette ville, du 5 au 9 juillet 1430, jour où elle se rendit à Charles VII.

DRION. - (Geoffroy) - Médecin du Corps expéditionnaire envoyé en renfort par la ville d'Orléans à Jeanne d'Arc pour le siège de La Charité.

DUPUY. - (Sire Jean)

- Conseiller de là reine de Sicile. Assistait le 19

janvier 1430 à une réunion des élus de Tours, pour la lecture d'une lettre de Jeanne d'Arc, exprimant aux habitants de Tours, sa profonde affection.

DURAND. - (Laxart) - Oncle de Jeanne d'Arc - Très dévoué - Facilita ses débuts - La soutint de ses conseils et démarches à Vaucouleurs - Etait du nombre de ses compagnons jusqu'à Chinon.

DURCART. - (Pierre de) - Voir délégation.

E

EPINAL. - Habitant de Domremy - Venu à la tête d'une délégation de la ville, saluer Jeanne d'Arc, à son arrivée à Châlons, après la prise de Troyes - Jeanne accepta d'être la marraine de sa fille – C'est à lui qu'elle fit cette confidence : « Je ne redoute que la trahison. »

ESCAILLES - (Sire d') - De la suite de Henri VI, roi d'Angleterre à sa venue en France, en mai 1430. (Voir Norfolk).

EVERARDI. - Maître de l'Université de Paris. (Voir délégués).

159

F

FALSTAFF. - (Sir John) - Général anglais, commandant les réserves anglaises à Patay, pendant le siège d'Orléans - Après la défaite de Patay, le 19 juin 1429, parvint à s'échapper et à gagner Etampes – D'après le chroniqueur Monstrelet, on l'aurait accusé de ne pas avoir secouru Talbot, d'avoir fui honteusement et d'avoir été dégradé de l'Ordre de la Jarretière - Opinion controversée - De 1436 à 1440, il guerroya en Normandie et finit ainsi sa carrière militaire.

FERON. - (Jean Le) - Procureur du Roi à Compiègne - Propriétaire de l'hôtel du Boeuf où il reçut le Roi et Jeanne d'Arc.

FERON. - (Jean Le) : Petit-fils du précédent.

FERON. - (Jean Le). Voir délégation.

FIEVI.- Maître de l'Université de Paris - Arriva à Rouen le 23 février 1431 pour prendre rang parmi les assesseurs près le Tribunal chargé de juger Jeanne d'Arc.

FLAVY. - (Guillaume de) - Gouverneur de Compiègne depuis le 14 août 1429, pour le compte de Charles VII - Caractère faux et ambitieux - Parent de Regnault de Chartres et ami de La Trémoille, complota avec eux la perte de Jeanne d'Arc qui gênait leur funeste politique - Provoqua sa capture, en prévenant les Bourguignons qui assiégeaient Compiègne que Jeanne d'Arc allait tenter une sortie.

FLAVY. - (Louis de) - Parent du précédent, avec lequel il ne faut pas le confondre - Aussi noble nature que Guillaume était vil - Gouverneur de Choisy-au-Bac, poste avancé de Compiègne, il en organisa énergiquement la défense en mai 1430 - Après l'échec de Jeanne d'Arc à l'attaque de Pont-l'Evêque, il dut abandonner Choisy - Il sut organiser une retraite habile et rejoignit Compiègne avec toute sa garnison.

FLEURY. - (Jean) - Greffier du baillage de Rouen, assistait au supplice de Jeanne d'Arc, le 30 mai 1431.

FONTAINES. - (Rigault de) - Chef de troupes resté fidèle à Jeanne d'Arc, après la trahison du comte de Vendôme

160

FOSSEUX - (Jean de) - Officier bourguignon - Armé chevalier le 15 août 1429, par ordre du duc de Bedfort, la veille d'un combat, à 1/2 lieue de Senlis, près du village de N.-D.-de-La-Victoire, sur les bords de la Nonette - La Trémoille désarçonné, ne dut la vie qu'à une vigoureuse contre-attaque de Jeanne d'Arc. (Voir Béthune).

FOUCAULT. - (Jean) - Gentilhomme de la Cour de Charles VII - Adjoint à Amboise de Lore, le 10 septembre 1429, dans le commandement d'une forte garnison de la place de Lagny-sur-Marne.

FOUCAULT. - (Jean) - Gentilhomme limousin, chef des archers.

FOUG. - (Geoffroy de) - Jeune officier qui présenta à Robert de Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs, Jeanne d'Arc et son oncle, Durand Laxart.

FOUSTEL. - (Wavrin du) - Officier anglais des troupes de Falstaff - A la défaite de Patay, le 19 juin 1429, fut de ceux qui parvinrent à s'échapper avec leur Général et à gagner Etampes, puis Corbeil.

GAMACHES.

-

G

(Guillaume) - Compagnon de Jeanne d'Arc, chef de

Compagnie au siège d'Orléans - Se distingua à l'attaque des Tourelles.

GAUCOURT. -. (Sire Raoul de) de la Maison de Charles VII - Présent au sacre - Ambassadeur de Charles VII près du duc de Bourgogne - Gouverneur du Dauphiné, battit le 14 juin 1429, une colonne bourguignonne, commandée par le prince d'Orange.

GELU. - (Jacques) - Archer d'Embrun - A Domremy fut conseiller de Jeannette, enfant - Lui conserva toujours une grande affection - Après la capture de Jeanne à Compiègne, n'hésita pas à écrire au Roi une lettre, lui rappelant les services rendus par l'héroïne et le suppliant de mettre tout en oeuvre pour la délivrer.

161

GENERAUX ANGLAIS COMMANDANT SOUS LES MURS D'ORLEANS :

- Thomas de SCALES.

- Jean TALBOT.

- William de LA POOLE.

- Comte de SUFFOLK.

- FALSTAFIF, détaché à Patay avec les réserves.

GERARD. – (Jean) - Président du Parlement de Grenoble - Secrétaire particulier de Charles VII.

GERSON. - Célèbre savant français - Dès les débuts de Jeanne d'Arc, chargé d'étudier ce cas très particulier, remplit sa mission avec une profonde conscience et sans idée préconçue - A la suite de son enquête, fit un rapport très favorable - Mourut à la veille du sacre, le 14 juillet 1429.

GIAC. - (Pierre de) - Né en 1380, mort en 1427

- D'une vieille famille

d'Auvergne, il fut mêlé aux intrigues de la Cour d'Isabeau de Bavière, dont sa femme était dame d'honneur - Elle était, en même temps, maîtresse de Jean sans Peur - Après l'assassinat de ce dernier, Giac et sa femme prêtèrent serment au Dauphin - Giac jouit bientôt de la plus grande influence sur ce prince - Il porta, de ce fait, ombrage à La Trémoille, qui avec l'aide du connétable de Richemont, le fit arrêter, juger, enfermer dans un sac et jeter dans la rivière à Moulins - La Trémoille épousa sa veuve et se fâcha avec le connétable de Richemont.

GIRESME. - (Nicolas de) - Commandeur de Saint-Jean-de-Jérusalem - Compagnon de Jeanne d'Arc devant Orléans, se distingua à l'attaque des Tourelles - En avril 1430, accourut au secours de Melun dont les habitants, encouragés par le voisinage de Jeanne d'Arc, alors à Lagny, avaient chassé leur garnison bourguignonne et redoutaient une vengeance de Philippe le Bon, duc de Bourgogne.

GLASDALL (Le Chevalier) - Officier anglais, célèbre par sa bravoure - Fut tué devant Orléans.

GONTAUT. - (Richard de) - Compagnon de Jeanne d'Arc, chef de troupes - Se distingua à, l'attaque des Tourelles devant Orléans.

GRANVILLE.

-

devant

Orléans,

(Bâtard

c'est

à

de)

lui

-

que

Officier

- Jeanne s'adressa verbalement,

Combattant

anglais

162

invitant les Anglais à se rendre - Granville répondit par des injures.

GRASSET. - (Perrinet) - Aventurier bourguignon, arrivé à la Noblesse et à un poste avancé par sa bravoure et son audace - Gouverneur de La Charité-sur-Loire pour le compte du duc de Bourgogne – S'empara, un jour du sire de La Trémoille, bien que celui fût muni d'un «, laissez- passer » signé de Philippe le Bon et le retint en prison jusqu'au paiement d'une forte rançon.

GRAVERENT. - (Maître Jean) - De l'ordre de saint Dominique - inquisiteur de France, reçut le 26 mai 1430, de Louis de Luxembourg, chancelier de l'Université de Paris pour les Anglais, l'ordre de déférer Jeanne d'Arc, aux tribunaux ecclésiastiques - Soit qu'il fût absent ou qu'il refusât, c'est son suppléant (Lefourbeur) (voir ce nom) qui signa la sommation.

GRAVILLE. (Sire de) - Un des quatre Grands Seigneurs dits « Otages de la Sainte-Ampoule », chargés le jour du sacre du Roi à Reims, d'aller chercher - à l'abbaye de Saint-Denis - la sainte Ampoule - C'était - le maréchal de Boussac, l'amiral de Culan, les sires de Graville e