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Février 1958

Février

1958

AR GUMENTS

..

 

SOMMAIRE

   

LE

/?.OMAN

 

AV.IOVJ?.JJ'HVI

Le Roman

et

le Miroir

(Bernard

 

Pingaud)

 

.Vote su1· l'article

de Pingaud

 

(Colette

 

Audry)

Il

n'y

a

pas

d'école

Robbe-G1·iUet

 

(Roland

Barthes)

 

Le

1·oman n'a

pas

de

lois

(Jean

Duvignaud)

L E

C O .,1 J\1 V N I S J\1E

A

V .I O V N JJ ' H U I

 

Deux

1·équisitoires

cont,·e

le u communisme

» (Daniel

Guérin)

 

te

u

communisme

national

n

(Pierre

 

Naville)

Perspectives

 

d'évolution

du

communisme

(François

Fejto)

 

ECONOMIE

 

ET

SOCIETE:

 

Le

problème

de

l'accumulation

 

(Bernard

Cazes,

Thomas

Munzer)

/,e

capitalisme

 

r.ontemporain

 

(suite)

(B.C.,

T.M.)

 

HIOLOGIE

 

JJutations

dirigées

et

hfrédité

de l'ar.quis

(Jean-Paul

Aron)

 

Rédaction

: Colette

Audry,

Kostas

 

Axelos, Jean

Duvignaud,

François

 

Fejtô,

Dionys

Mascolo,

Edgar

Morin.

 
 

Directeur-gérant

 

:

Edgar

Morin

Rédaction

et administration:

Editions

de Minuit,

7, rue

Bernard-Palissy,

 

Paris-6•,

Bab. 37-94

Le

numéro

:

130

francs.

Abonnement

 

(six

numéros

l'an)

:

600

francs

 

Etranger

:

800 francs.

Abonnement

 

de

soutien

:

1 · 500 francs

 

C.C.P.

Bien

spécifier

:

Ed.

de

Minuit

Paris

180-43

 

IMP.DE L'OUEST• IA ROCIIEUE

 

LE

ROMAN

 

ET

LE

MIROJH

 

ses

biens,

-

le

principal

de

ces

biens

 

étant

son

 

,, caractère

».

 

I.

Vie

et mort

 

du

« personnage

,,

On

n'a

pas

toujours

 

suffisamment

La

notion

de

 

rela-

 

marqué

combien

la

conception

 

balza-

« personnage

,,

est

cienne

du

 

roman

est

liée

à

l'existence

tivement

récente.

 

Il

n'y

a

pas

de

per-

d'un

ordre

social

cohérent

: l'ordre

bour-

sonnages

au

xvn•

siècle

:

il

n'y

a

que

geois,

qui

 

est

aussi

une

jungle.

ses

lois

 

La

so-

des héros.

Vers 1650, on considère

encore

ciété

balzacienne,

avec

et

sa

hié-

le roman

comme

un

succédané

de l'épo-

rarchie,

ses intrigues

et

ses

crimes,

cons-

pée.

«

 

Une

fiction

 

d'aventure

amoureuse

titue

l'espace

indispensable

au

déploie-

écrite

en

prose

pour

le

plaisir

et

l'ins-

ment

du

,, personnage

 

».

C'est

elle

qui

truction

des

lecteurs

li,

écrit

Huet

dans

crée

les

,,

types

»

et

permet

aux

per-

son

Traité

de l'origine

des romans

(La

sonnages,

dans

la

mesure

même

elle

définition

de

l'Encydopédie,

un

siècle

les

lie,

de prouver

leur

singularité.

 

plus

tard,

ne

sera

 

pas

très

différente

 

:

Cette

société,

   

"

Récit

fictif de diverses

aventures

 

mer-

 

nous

y

vivons

encore,

veilleuses

humaine.

à

distraire

ou

li).

:

vraisemblables

Le

romancier

de

vise

la

vie

d'abord

il

ne s'intéresse

ni

à ses

mais

nous

n'y

croyons

plus.

Sa

ce n'est

elle est

plus qu'apparente.

là parce

qu'aucune

Elle

autre

cohéren-

se survit:

n'a

pris

     

sa

place.

C'est

un

fantôme

qui

a la

vie

héros

-

tous. beaux et passionnés

-

ni

au décor

qui les entoure,

mais

à l'événe-

ment.

duit

L'analyse

comme

par

psychologique

s'intro-

fraude

dans

cette

suite

de hauts

faits.

Elle

n'est

longtemps

que

digression,

objet

de discours

d'esprit.

Puis,

avec

Mm de

ou

La

elle s'intègre

au

récit

lui-même,

de mots

Fayette,

le mou-

 

dure.

Il

sonnage,

venu

lui

peu

tout

priétés

et

son

visage,

entre

tous,

nait

n'est

pas

suivant

étonnant

que

son

évolution,

le

soit

per-

de-

aussi

un

fantôme

et

ait

peu

à

perdu

:

«

ses

ancêtres,

ses pro-

ses

titres

de

et,

son

surtout,

caractère

rente,

son

corps,

ce bien

précieux

qui

n'apparte-

lui,

et

(1).

vement

 

du roman

 

coYncidant avec

la

dé-

 

qu'à

 

jusqu'à

son

nom

li

couverte progressive

 

que

Mm• de

Clèves

 

Sociologiquement,

 

il ne correspond

plu&

fait

de

 

sa

propre

 

faiblesse.

La

princesse

à

rien.

Psychologiquement,

il

est

devenu

de Clèves n'est

déjà

plus

une

« héroYne "•

un

masque

: ce

que

nous

savons

 

aujour-

au

sens

du

Grand

 

Cyrus

ou

de

Clélie ;

d'hui du

comportement

humain

-

et

ce

elle n'est

pas encore

 

un « personnage

»

.

que

les

romanciers

 

ont

parfois

deviné

il

faudrait

un

autre

mot.

Le personnage

avant

les

psychologues

eux-mêmes

_

apparait

 

lorsque

les

sentiments

ne

sont

 

rend

caduque

l'idée

du

personnage

 

sin-

plus

seuls

en

cause,

mais

aussi

l'être

gulier,

souverain

et

sllr

de

soi

jusque

humain

 

réel,

daté

 

et

situé,

dans

lequel

dans

.ses

délires.

Trahi

par

son

entou-

ils

s'incarnent.

 

Si

l'on

voulait

trouver

 

rage,

le

personnage

 

a

aussi

perdu

con-

des

personnages

dans

l'héritage

roma-

 

fiance

en lui-même

:

ni

au

dehors

ni

au

nesque

du

xvn•,

 

ce

n'est

pas

dans

 

le

dedans,

il

 

ne

trouve

plus

le

moindre

roman

précieux

 

ou dans

le roman

d'ana-

appui.

 

lyse

qu'il

conviendrait

de

les

chercher.

Parallèlement,

 

par

un

mouvement

in-

C'est

dans

le

roman

«

bourgeois

li

ou

 

verse,

l'objet

n'a

cessé

de

·croître

en

« comique

li,

celui de Furetière,

de Sorel,

importance.

Tout

se

passe

comme

si,

de

Scarron.

Parodie du précédent

plus

libéré

de

la

tyrannie

d'un

propriétaire

que

genre

original,

 

le

roman

réaliste

 

chaque

jour

plus

fa.lot,

il

s'était

 

décou-

reste

dominé

par

le goO.t de l'événement.

vert

des

capacités

nouvelles.

Il

a grandi,

Mais

l'événement

 

y

devient

prosarque

;

proliféré,

un monde

il

est

devenu

obsédant.

Dans

par

l'intermédiaire

du pittoresque

(ou

du

 

où le ,, personnage

»

se

trouve

picaresque),

le

roman

tend

à

rejoindre

 

réduit à

sa

plus

simple

expression,

il

a

!'"histoire quotidienne.

Il la rejoindra

tout

 

fini

. par

prendre

la

première

place.

On

à

fait,

et,

non

conten~

de

la

rejoindre.

 

arrive

ainsi

à

la

notion

de

littérature

prétendra

 

la

dominer

dans

la

Comédie

 

objective,

dont

Roland

Barthes

a

fait

la

humaine.

Sous

les yeux

d11 romancier

 

théorie

à

propos

 

des

Gommes

et

dont

le

balzacien,

dont

l'ambition

avouée

est

de

 

roman

tel

que

le

conçoit

Alain

 

Robbe-

"

faire

concurrence

 

à

l'état

civil

li,

-sur-

Grillet

voudrait

être

l'illustration.

 

La

gissent

des figures

singulières,

et, simul-

 

"

psvchologie

 

n,

au

sens

traditionnel,

tanément,

 

des

décors,

des

objets

singu-

-

dont

les romanciers

de

la

fin

du

siècle

liers.

Le

personnage

 

nait

au

début

du

 

dernier

étaient

 

si

fiers

-,

nous

 

n'y

x1x•. Il

 

se

définit

p.ar

son

aspect,

 

ses

 

passions,

· ses

manies,

 

-

mais

aussi

par

ses

objets,

par

son

 

entour,

par

le

rap-

 

(1)

Nathalie

SARRAUTE.

L'Ere

du

soupçon,

port

qu'il

entretient

avec

les choses,

 

par

p.

57.

crorons

plus

;

le

mort

: ne convient-il

"

est

personnage de se débarras-

pas

»

 

miroir,

le

maintenant

spectacle

: il

peut

 

est

saisir

toujours

id

et

le mouvement,

ser

de

ces

vieilleries

?

mais

non

pas

la

succession ;

ou

plus

 

précisément,

ce

mouvement

qu'il

nous

présente

n'est.

jamais

irréversible,

la

 

11. Une littérature

objective

 

permutabilité

constante

des objets réflé-

 

chis

est

au

contraire

sa

loi.

C'est

un

A :ors que le roman

traditionnel,."

expé-

temps

privé

de

sens.

Quand

on

parle

rie11ce d'une

profondeur

»,

se

situe

tou-

de sens,

on veut

dire

à

la

fois direction

jours

"

au

niveau

 

d'une

intériorité

de

 

et signification.

Qu'un personnage

qui

se

l'homme

ou

de

la

société

»

et impose

au

trouvait

à droite

du miroir

passe

à

gau-

romancier

"

une

mission

de

fouille

et

che,

cela n'a

pas

de

sens

si

l'on

sait

d'extraction

», la littérature

 

« objective

»

qu'il

pourrait

aussi

bien

effectuer

le

vise

à

fonder

 

le

roman

en

surface.

mouvement

inverse,

 

sans

qu'entre

ces

cc L'intériorité

 

est

mise

entre

parenthè-

deux gestes rien

se

soit

passé

 

qui oblige

ses,

les objets,

les

lation

de

l'homme

espaces

des

uns

et

aux

la

circu-

autres

à

rien,

les

un si infime soit-il, est la modification

situer

dans

certain

ordre.

Ce

sont

promus

au

rang

de

sujets.

Le

ro-

comme l'a montré

Michel Butor dans

un

man

devient

expérience

directe

de

l'en-

très

beau

roman

qui

prend,

à

ce titre,

tour

de l'homme

 

Il enseigne

à

regarder

valeur

exemplaire.

Le

temps

surgit

le monde

avec

 

les yeux

d'un

homme qui

 

il

y

a,

non

pas

seulement

mouve-

marche

dans

la ville,

sans

d'autre

hori·

 

ment,

mais

modification.

Mais pour

que

zon

que

le

spectacle,

pou-

 

le

roman

puisse

surprendre

 

cette

mo-

voir que celui-là

même

sans d'autre de ses yeux.

»

(2).

dification,

il

faut

qu'il

cesse

d'être

un

Cette

idée

d'un

roman-spectacle

n'est

 

pur

miroir,

il

faut

que

le

romancier

pas neuve.

mener

un

Stendhal

miroir

parlait

le

long

déjà

d'une

de pro-

route.

Mais c'était

un

tait

tout

autant

étrange

l'auteur

miroir,

qui reflé-

que ses person-

nages.

L •originalité

de

Robbe-Grillet

est

d'avoir

opéré

le

passage

à

la

limite

et

-

singulièrement

dans

son dernier

livre,

triche

et

intervienne

dans

son

récit,

il

faut,

comme

de Mauriac,

écrivait

.Sartre

qu'il

réponde

à

à

ma

propos

propre

cc attente

» et

dans

son livre,

qu'il

" esquisse

» en

creux

au moyen des signes dont

il

dispose,

oil l'avenir

un

temps

n'est

pas

semblable

fait

».

au

mien

la

Jalousie

 

-

dévoilé,

en l'appliquant

 

strictement,

le

paradoxe

de

la

théoriè:

III.

Histoire et cc profondeur

»

La

formule

 

de

Stendhal

est

double.

 

Elle

évoque,

ressemblance

image

fidèle

d'une

:

de

le

la

part

roman

vie

-,

la

notion

doit

être

. de

une

d'autre

part

la

 

On aperçoit

ici

la

liaison

étroite

qui

existe

entre

l'expression

que Robbe-Grillet refuse

du temps

et

sous

le nom

ce

de

« profondeur

»

:

la

psycholog-ie, la

mise

notion

de mouvement

promener

le

long

de

: le

sa

roman vie. Au premier

se

doit

abord,

on

pourrait

penser

que

se cache

derrière

la

ressemblance

l'espace,

der-

rière

le mouvement

le temps,

et que nous

retrouvons

ainsi

les

données

tradition-

nelles

de

la

perception.

En

fait,

il

n'en

est

rien,

car

si

la

ressemblance

suppose

un

espace

(l'espace

hleau

se reflète),

il

du

peut

miroir

le

ta-

y

avoir

mouve-

ment

sans

temps.

Comme

le notait

Bar-

à jour des arrière-pensées, des inten-

tions,

des regrets,

des espoirs.

Toute in-

terprétation

est historique dans la mesure

où elle suppose de distinguer

un recul

des plans,

et la possibilité

dans

la mesure

011 elle

institue

une

perspective.

Il

me

parait

légitime

qu'un

romancier

boule-

verse la chronologie

: c'est

une façon

mieux faire sentir son importance

de

en

montrant

comment

chacun

de nous

re-

thes

dans

le même

article,

le. temps

de

construit

aussi

qu'il

sa

propre

s'attaque

histoire.

Je

conçois

au

« personnage

»

Robbe-Grillet

 

est

u

un

temps

pour

rien

»,

traditionnel

dans

la mesure

de

"

un

temps

quelque

sorte

circulaire,

lui-même,

qui

après

s'annule

avoir

en

en-

 

contenu,

moven

le personnage

de

ressaisir

le

où, privé

a cessé d'être

un

mouvement

réel

traîné

hommes

 

et

objets

dans

un

itiné-

 

raire

au

de chose

Ce

n'est

moments,

bout

près

pas

duquel

il

dans

l'état

les laisse

du début

hasard

ni

artifice

à

»

si

peu

(8).

les

dans

La

Jalousie,

changent

 

de '1a

vie.

Mais qu'il

prétende

mouvement,

cette histoire,

en

la

réalité

cela

me

humaine

humaine

à

un

parait

absurde,

est d'abord

un

pur

car

certain

abolir

ce

rédui-sant

spectacle,

la

réalité

mouve-

de

place

Pour

un

comme

les

êtres

ne

et

les

veut

objets.

être

que

ment

temporel,

d'abord

une histoire.

En

narrateur

qui

ce sens,

La Jalousie

 

-

quel

que soit

le

!2) Critique,

(3)

Ibid.

 

juillet-août

1954.

 

talent

me

purement

paraît

un

littéraire

de l'auteur

-

livre

fondamentalement

antiréaliste.

Aussi

bieu

Robbe-Grillet

ne

ses héros

ne se contentent

pas

de regar-

réussit-il

pas

à

éliminer

vraiment

la

der

:

ils

attendent.

 

Partant

de

rien,

le

« profondeur

11.

S'il

y parvenait,

pour-

roman

de

Cayrol

se

présente

comme

rions-nous

encore

le lire

? La profondeur

L'histoire

d'une

conquête,

ou,

au

moins,

est

le

mouvement

caché

du

spectacle.

d'une

découverte.

 

Sur

cette

table

rase,

C'est

elle qui

donne

aux

attitudes,

à

la

Cayrol

 

édifie

peu

à

peu

une

humanité.

«

surface

II

une

perspective

et

une

di-

Le mouvement

par

lequel

ses

personna-

mension

sans

lesquelles

 

elles

seraient

ges passent

ainsi

d'une

vie fantômatique,

 

privées

de

sens,

c'est-à-dire

inexprima-

larvaire,

à

une

vie

vraie

-

soit

que

bles.

Robbe-Grillet

a

raison

de

critique1·

comme

dans

Je

viv1·ai

l'amour

des

une

forme

paresseuse

de roman

qui

sub-

autre.~,

il

s'agisse

véritablement

d'une

stitue

des

conventions

usées

à

la

vraie

naissance

au

monde

et

à

la

société,

soit

profondeur.

Mais

le

refus

radical

dans

que,

comme

daus

La

Gaffe,

le

héros,

lequel il s'enferme

 

le

condamne

à la ruse,

arraché

à son malaise

habituel,

découvre

et n'est-ce

pas

une

ruse,

en

effet,

que

par

hasard

la

voie d'un

bonheur

réel

-

jouer

du double

sens

du mot

« jalousie

,,

donne

aux

livres

qu'il

écrit

la dimension

pour

déguiser

une

interprétation

en

de-

temporelle,

y

introduit

la

modification

scription

et

faire

croire

 

à

l'objectivité

sans

laquelle

le roman

est condamné

au

d'une

vision

obsessionnelle

?

Par

un

narcissisme

du

miroir.

Cayrol

va

même

curieux

renversement,

c'est

cette

obses-

plus

loin.

Dans

la mesure

il

renonce,

sion

que

nous

retenons.

Robbe-Grillet

a

lui

aussi,

aux

notions

de

personnage

et

beau

éliminer

le

temps,

 

il

ne

parvient

d'intrigue,

 

pour

laisser

l'histoire,

 

en

pas

à éviter

que, sournoisement,

à l'insu

quelque

sorte,

naitre

d'elle-même,

déve-

du

narrateur,

en

nous

 

se

reconstitue

lopper

de rencontre

 

en rencontre,

d'objet

une

histoire,

et

la

réussite

de

son

livre

en objet,

sa

capriceuse

dialectique,

dans

réside

alors

en

ceci qu'il

constitue

à nos

la

mesure

il

maintient

ouvert

le

ro-

yeux,

non

plus

une

« expérience

directe

man,

il

renoue

avec

l'aventure

que

les

de l'entour

de l'homme

11, mais

une néga-

psychologues,

depuis

un

siècle,

avaient

tion

de

cet

entour,

une

sorte

de

dé-

peu

à

peu

éliminée.

 

monstration

par

l'absurde

 

de la richesse

Peut-être

l'avenir

du roman

est-il

dans

de la profondeur

: ce

jaloux

qui

est trop

ce retour

aux sources.

L'édifice

vermoulu

occupé

à

épier

pour

pouvoir

intervenir

de

la

psychologie

traditionnelle

s'étant

et que

le spectacle

finit

par

engloutir,

je

écroulé,

la

place

parait

libre

pour

une

ne le vois pas comme un pur regard.

nouvelle

et plus

exacte

interprétation

dl:'

J'y

vois une

sorte

de monstre

dévorant,

la

réalité

humaine.

Il

faut

d'abord

mieux

qu'un

«

personnage

11,

une

pré-

admettre

qu'aucun

roman

n'est

vraiment

sence

écrasante

et inhumaine,

et

je )l'ai

" réaliste

,,

en

ce

sens

que

le roman

ne

qu'un

regret,

c'est

 

de

le

sentir

p~rpé-

montre

 

pas

les choses,

il

les

représente.

tuellement

tenu

en

laisse

par

son. créa-

Nous

voyons

le

monde

dans

un

miroir,

teur

qui

ne

lui

permet

pas

de

céder

à

comme

sur

un

écran

de

cinéma

;

mais

son

délire

et

de

participer

enfin

à

sa

nous

ne

le voyons

pas

en

lisant

:

nous

propre

histoire.

 

l'imaginons.

Ce

que

nous

propose

le

 

romancier

 

n'est

donc· pas

de

l'ordre

du

IV.

Le

roman

 

en

mouvement

 

réel,

c'est

de l'ordre

~u

P<;>Ssible.Il

y

a

   

deux

possibles

:

celm

qm

se

réalisera

Le hasard

a

voulu

que

paraisse,

peu

peut-être

et

celui

qui

ne

se

réalisera

de temps

après

La

Jalousie,

un

nou-

jamais,

 

le possible

de l'action

et

le

pos-

veau

récit

de

Jean

Cayrol,

La

Gaffe.

sible

du

rêve,

le

possible-possible

et

le

Entre

l'art

de Cayrol

et celui

de Robbe-

possible-impossible.

 

Le

roman

se

situe

Grillet,

il

y

a

plus

d'un

 

point

commun.

à

la

jonction

des

deux,

utilise

les

deux.

Roland

Barthes

l'avait

déjà noté

: comme

D'où

son

ambiguïté

fondamentale

:

il

celle

de

Robbe-Grillet,

la

démarche

du

est toujours

et simultanément

invitation

héros

cayrolien

débute

par

une

recon-

à

agir

et

à

fuir,

_leçon

et

distraction,

naissance

tâtonnante

du

monde

et

des

expérience

et

utopie.

On

peut

revendi-

objets.

Un

monde

énorme,

diffus,

non

quer

pour

lui

le droit

au

réalisme

si

l'on

pas

tant

hostile

qu'étranger,

impose

sa

ajoute

aussitôt

que

ce réalisme

est,

par

présence

à

une

conscience

qui

n'est

pas

nature,

 

chimé1'ique.

«

Le

romancier

encore,

qui

n'a

ni

passé,

ni

famille,

ni

authentique

crée

ses

personnages

avec

biens,

qui

n'a

même

pas

d'histoire

et

les

directions

infinies

de

sa

vie

possi-

qui doit lutter

seulement

pour

dire

cc je

11.

ble

,. ,

disait

Thibaud et.

Il

ne parle

donc

Mais

s'arrête

la

ressemblance.

La

jamais

 

dans

le vide,

mais

toujours

de

ce

vision

de Robbe-Grillet

est fermée

;

celle

qu'il

connait

ou

devine.

ce

de Cayrol

est ouverte.

Je veux

dire

que

qu'il

connaît

ou devine,

il

Seulement, en fait quelque

J, ..

chose

 

qui

est

un livre,

une fiction,

-

non

pas

une

action

réelle,

mais

un

songe

v1·ai.

 

Il

ne

s'empare

de

la

réalité

que

pour

la

faire

disparaître,

à

la

manière

de l'illusionniste.

Et

puisque

tout

roman

est

fait

pour

être

lu,

n'existe

que

grâce

à

la

complicité

d'un

lecteur

qui

le

dé-

chiffre

 

et accepte

d'être

dupe

de

ce tour

de

passe-passe,

le

problème

du

roman

est

en

définitive,

celui

de

la

communi-

cation

 

des possibles.

Il

faut

que

le possi-

ble

de

 

l'auteur

devienne

le possible

non

pas

d'un,

mais

de

milliers

de

lecteurs.

Il

faut

 

qu'il

s'universalise,

ou

du

moins

se

généralise.

Cela

pose

un

problème

de

langage

:

l'art

du

romancier

est

de

faire

que

des

objets

et

des

personnages

imaginaires,

constituant

dans

leurs

 

rap-

ports

réciproques

un monde

qui n'est

pas

une simple

imitation

du monde réel, mais

qm

est

une

interprétation

possible

de

ce monde

tel

qu'il

apparait

à

ses

yeux,

-

deviennent