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Ex-stasis

Joyeux, je me dis joyeux en ces moments


du rien affectif, où la solitude ne vibre que pour et
par elle-même. Ma Joie est là, bien réelle, vive et
positive. Au contact des étrangetés du monde, elle
jaillit du tréfonds inconnu. Pourtant ce monde,
qu’on nous présente à l’endroit, est on ne peut plus
à son envers. Et c’est de l’envers que naît la Joie ! Je
ne sais pas écrire de livre. Seule la phrase, toute
amicale, toute banale, caresse ma mesure.
Qu’importe, puisque toujours la partie crée, pro-
crée le Tout. Le Tout d’une vie semble programmé
par la programmation universelle. Que puis-je alors
espérer ? Tenir à ma nécessité comme au guide
lumineux. Lumineux est l’être qui résiste à la prise
collective. Espoir vain et inutile : personne ne se
détache de son Soi perceptif, même pas Descartes !
Il est le point de départ d’où seulement peuvent
jaillir de nouvelles configurations du réel. Les es-
paces nouveaux que l’homme insuffle à lui-même
sont ceux-là mêmes qui guident son devenir desti-
nal. Et oui, mon être est destinal. Le moindre évè-
nement du passé cosmique fut nécessaire à ma
propre possibilité. L’existence du Moi présuppose

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la totalité d’un monde. Par l’être, chacun peut se


dire le roi suprême de l’univers. Le Tout porte son
existentialité. Alors champagne et caviar s’il vous
plaît ! Dans cet infini du non être, je suis l’élite
d’être, et m’en porte bien. Tous embrigadés, tous
obsédés, tous aliénés. Le programme universel fit
du Plein le principe éternel. Et tandis que la Sphère
multiple survit par cette obsession, la Lyre singu-
lière vit par l’étrangeté du Vide. Tout comme cette
Lyre d’Héraclite, je vis ma temporalité inédite :
Harmonie des Contraires, Pluralité des Mondes et
Eternel Retour demeurent mes pointes métaphy-
siques. Puisque l’espace-temps est un fluide parfait,
tout est affaire de degré. L’osmose des contraires
s’opère en phénoménalité du Moi. L’ivresse amou-
reuse naît d’une occasion subtile : éprouver la
même spatialité pour deux temporalités diffé-
rentes. A chaque temps son espace, à chaque
espace son temps. Malheureusement l’argent
désapproprie l’un de l’autre, pour finir en une triste
maxime : je consomme, donc je suis. Dominer
toujours plus. Par l’argent, j’éprouve la tyrannie du
Moi sur l’objet désiré. Le vrai luxe, pourtant, est

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ailleurs. L’excellence des biens possédés peut nous


rendre trop misérables. Paradoxe : plus tu donnes
de la valeur à un bien, plus tu en retires à toi-
même. Alors vis luxueusement ! Le vrai luxe est
solipsiste. Le Vide éprouvé devant la matière ouvre
les voies d’Art. Ses colorations procèdent d’une
ontologie matérialiste déçue. L’être créateur op-
pose l’exister esthétique au Vide ontologique. Rêve
par rêve, il va vers son alternative ultime : créer ou
mourir. La vie s’affirme en procès créatif, de sorte
que les mondes imaginaires deviennent des
mondes possibles, compossibles. Le regard d’art
dématérialise la matière vers une matière supé-
rieure, c'est-à-dire plus concrète. La métamorphose
aiguise la vision d’une architecture secrète : le code
universel du Bien. Encore faut-il savoir écouter les
sonorités du silence, de son silence. L’écriture
purifie celui qui écrit. Elle ouvre à une intense
verticalité. Cela manque à l’élite d’avoir. Toute
fière, celle-ci a oublié le sens de sa dignité pre-
mière. Piégé par les persuasions familières, le Je
oublie de saisir le réel originalement. Abstraite-
ment plutôt, car tout est concret, même l’abstrait.

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Chaque vie est guidée par l’harmonie d’une cer-


taine configuration d’âme. A chaque temporalité,
son rythme singulier. Le rythme: répétition évolu-
tive, migrante, jamais stricte. Ma temporalité
n’étant pas la tienne, j’en conclus une définition de
la société : ensemble de temporalités désaccordées
cherchant un certain accord. Pointe subtile que cet
accord délicat, le Moi ose les autres visions du
présent. Quelle présence pour quel présent ? L’être
plongé dans l’intensité d’une présence oublie
l’insignifiance du présent-étendu. Je suis là et pour-
tant rien n’est plus insensé que cela même d’être
ici et maintenant. Alors j’ose m’émerveiller devant
chaque rencontre en me disant : « Imagine-toi
l’infini des causes qui ont permis cette rencontre
fortuite ! » Effectivement, l’infini est en nous et
hors de nous. Les causes se croisent et
s’entrecroisent de manière à nous faire vivre
l’évènement d’un « cela aurait pu ne pas être ».
Dans le livre élu, chaque mot coûte un degré élevé
de soi-même, une grande masse spirituelle.
Puisque les temporalités sont désaccordées, toute
multiplicité est non simultanée. Spatialement et

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temporellement, nous sommes tous en décalage


avec tous. Là réside les germes de l’angoisse. Celle-
ci émerge dans l’espace qui sépare ma connexion
au Moi de celle à l’Autre. A l’Autre de mon Moi ? Le
Moi de l’Autre ? Qu’est-ce, qui est-ce ? Mon luxe
consiste en une métamorphose du dedans, en une
recoloration extatique de l’espace-temps. Et si je
disais à chacun que sa vie n’est pas celle qu’il croit
être, qui m’écouterait ? Probablement personne.
Difficile est de porter le regard sur l’Autre de sa
vérité. Je dis ce que je vis par l’état de mon proces-
sus hylémorphique. Au risque de prendre le mot au
mot, je l’observe comme une obsession géniale.
Celle-ci se décharge soudainement dans
l’expression d’un sourire, d’un regard, d’un visage.
La matière se découvre plus sublime en moment de
vibrance cosmique. Plus on s’élève vers les hau-
teurs de la conscience, plus le réel nous impres-
sionne. La philosophie est un point de non-retour :
la nécessité destinale supplante toute autre possi-
bilité d’existence. Je vis ce non-sens avec une
grande tristesse, comme l’enfant déçu devant
l’inexistence d’un être imaginé. Précisément, les

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êtres imaginaires existent d’une certaine manière.


Par eux, le philosophe fuit le non-sens en s’y adon-
nant plus avant. L’imaginaire philosophique est le
symptôme d’une fuite qui est une trouvaille. Dès
lors, j’avance pour ne pas tomber, cours pour ne
pas m’effondrer. Tout se crée entre deux tendances
contradictoires mais constitutives du crée lui-
même. L’émotion d’un voir en est la matrice su-
prême. Celle-ci se donne immédiatement par un
média-art : l’écriture. Ecrire quoi, pourquoi, pour
quoi ? La sensation répétée de soi-même, dans son
élucidation consciente toujours en devenir, consti-
tue une matière suffisamment résistante. Mon être
est mon mystère authentique. A chaque mot, son
héritage. Paradoxe : le mot cache la vérité en
même temps qu’il en est la voie d’accès privilégiée.
Il faut oublier pour écrire, renverser le vase de la
connaissance. Si le vase rempli se renverse diffici-
lement, il génère plus de bouleversements. L’oubli
n’est cependant ni total ni absolu, c’est un presque
oubli. L’oubli laisse encore quelque prise, si minime
soit-elle. Cette prise, dans l’inspiration d’un tiers,
métamorphose le souffle d’âme en énergie créa-

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trice. L’Art se produit dans l’espace d’étonnement


d’un perpétuel et inexplicable mystère. Tout
comme l’être s’accouche par le non-être, le Moi
s’affirme par le non-moi. Et toujours le présent
indique un certain rapport à une immanence spa-
tialement éprouvée. Il est un devenir dont le lieu
est un Néant imminent. Qui sauve le devenir du
Néant ? La même chose qui sauve la matière de la
mort : l’énergie de vie. L’expérience créatrice est
douloureuse, non dans le processus d’effectuation
du crée lui-même mais dans ses conditions de
possibilité. Toujours subsiste l’inadéquation entre
l’extrême subtilité d’un sentir et l’extrême grossiè-
reté de son instrument d’expression. L’écrire est le
lieu d’une sublimation. Il est aussi celui de sa dou-
leur inévitable. Simple trace qui toujours nous
demeure inaccessible. Son expression n’indique
jamais qu’un horizon. En sa radicale singularité, il
est in transposable. Voilà le paradoxe ultime : le
sentir artistique semble condamné à l’Autre de son
devenir créateur. Le Même du sentir, projeté dans
l’espace de sa donation publique, produit une
multiplicité d’altérations. Jamais il ne sera saisi sous

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son rapport authentique. Qu’importe, l’idée fon-


damentale résiste : extatiquement, tenir tête à la
solitude. Par un silence méditatif, le désir transpose
ma réalité en dimension d’extase. J’arrive à la
libération de mon Même. En son sein, l’être se
détache des impressions originaires. Les fluides
ontologiques gardent l’Unité du Tout. Ma lucidité
peut se mouvoir par degré de visualisations abs-
traites. En tels moments, l’extension subjective
outrepasse l’extension objective par la douleur
d’un désir impossible. Que d’efforts pour s’élucider
soi-même ! Ce là qui m’obsède est inexprimable.
L’audace de son appréhension est née d’un effroi,
d’un émoi. Je n’écris pas pour me faire comprendre
-puisque je n’ai rien à défendre-. L’action est tou-
jours une réaction. Défendre quoi, contre qui,
contre quoi ? Pas de professeur qui sanctionne la
qualité par la quantité. La peur du Rien invite à
l’excès du Plein. Ma dette est immense, et je
cherche à m’en acquitter. Pourtant je suis là par le
désir d’un Autre. Je suis l’Autre constitué en un
Même. Quelle étrange existence ! Toute l’humanité
est née du projet d’un Autre : Dieu, l’Univers ou

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mon père. Chaque père fut d’abord un fils. Le Je se


noie dans ce devenir là tout absurde. Le fils est
devenu père. L’humanité se constitue en dehors de
sa volonté originaire. L’essentiel m’échappe : dou-
leur encore. Créer peut libérer. Chaque phrase
formulée réduit autant ma dette d’être. Cela est
peut-être illusoire, l’ultime toujours se dérobe. De
la perte de mon référent existentiel naquit une
profonde solitude parmi les hommes. L’angoisse
d’être pour la mort crée le non-sens, étouffe toute
possibilité de sens. Tout devient trivial : la musique
face au silence, le maintenant face à l’infini du
temps, le monde face à l’Univers, l’Être face au
Néant, le fils devant son père. Même l’éternel n’est
pas plus éternel que l’humain. Chaque jour com-
porte son lot d’événements. J’y découvre le Toi et
le Moi en signes érotisés. Ce sont deux articulations
du Même autrement désincarnées. Vis-tu ce
monde avec effroi ? Change ton ontologie, change
ton Univers. Un autre est possible ici-même, dans
le là immédiat. Chaque mot occasionne une nou-
veauté, chaque silence ménage une nouvelle possi-
bilité. Assume-t-on la dit-chose ? Se représente-t-

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on ce qu’on prose ? Impossible devant les exi-


gences de la communication-communion. Le Un
s’opère en infra-langage. L’en-deçà ouvre l’espace
d’une causalité du dedans, muette et toute bête. Le
visage précède le dialogue. Je crée par la force d’un
désespoir sauvé ultimement. Tout comme
l’absence crée la sur entente d’une présence, le
non-Art ouvre les voies d’Art. Par le Rien, l’artiste
éprouve sa fuite créative. Le prix de la grandeur est
la misère d’être. Trouve l’éprouvé caché et tu seras
sauvé. De quoi ? Du simulacre de connaissance.
L’ignorance demeure la maîtresse dernière. Mon
intime objectivé est déjà mort, puisqu’écrire se fait
pour bien mourir. Un fil de soi tient l’advenir de
l’humanité. Sera-t-elle ou ne sera-t-elle pas ? Il faut
libérer le concept de sa circularité, la matière de
son information, le pouvoir de son devoir. L’au-delà
n’est rien qu’un en deçà. Tout se produit dans
l’espace d’un en-deçà, même l’au-delà comme
phénomène intime. Mon devoir naît de la repré-
sentation d’un nécessaire. Les indices ontologi-
quement stables -quoique phénoménalement
instables- font de lui le devenir élu. Osons décloi-

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sonner le réel, éprouver son extension impossible.


Temps et espace nous révèleraient leur banale
unité. Le temps est destinal, l’espace est destinal.
Le cercle temporel comporte en sa pointe ultime
une ouverture vers l’Autre. Cet Autre du temps
présent –qui est un devenir temporel non encore
advenu- se présentifie en son point transcendantal.
Faisons de l’imminence de l’immanent les condi-
tions de possibilité du transcendant. Le fil d’Or se
spiritualise. Ce que tu concèdes ici-bas, tu le re-
trouve en en-deçà de l’au-delà. La dialectique
esthétique opère comme la radicalité d’une noble
espérance. Chaque saison me réinvente par ses
colorations nouvelles. L’aridité du sentir appuie le
projet à réinventer. Une terre asséchée percevra
davantage le pourquoi de la goutte d’eau qu’une
terre humide. Le pourquoi de l’homme n’en de-
vient que plus inaccessible. Seule une savante
naïveté explore les autres voies. Et la marche histo-
rique continue, indéfectible. Sa vivacité s’emporte
et moi avec elle. La marche de l’imminence condi-
tionne son devenir. L’infini des possibles effraie ma
conscience. Pourtant, par l’existence, j’ose une

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radicalité. Celle d’un regard, d’une pénétrance. Voir


l’Autre comme Autre, à partir de l’Autre, la tâche
est éprouvante. Le Même et l’Autre s’excluent
mutuellement au sein d’un espace général
d’inclusion. Le plus éloigné est souvent le plus
proche, le plus proche souvent le plus éloigné.
L’advenir est en chacun de nous. Quel programme
pour quel code ? Le destinal refuse le détermi-
nisme. Il est co-originaire du devenir spatio-
temporel. La liberté demeure possible, à condition
de la voir comme une pointe causale, un jaillisse-
ment plutôt. Quelle existentialité pour quelle exis-
tence ? En son extrême plénitude, l’être est le plus
proche du non-être. L’acte même de réinvention
comporte le risque le plus sûr d’implosion. Il faut
tenir coûte que coûte. Aucune boussole, sinon
l’unité du Moi, du Toi, du Tout, du Nous. A chaque
ontologie, sa courbe de vie. L’imminence tempo-
relle a quelque chose de spatialement immanent.
Par identité du Même, la sphère sociale n’accepte
que ce qui est socialisé. L’esprit grégaire sublime
l’Un par la résistance du Tout. Pourtant, en l’Autre
je cherche la confirmation d’une solitude. Puisque

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le Je déborde en autre que soi, l’être solitaire est


pressenti dans l’être social. Toujours ce visage
m’indique l’intensité d’une présence, une nouvelle
espérance. Nouveau paradoxe : l’être à soi précède
l’Autre par l’Autre. Il se découvre en l’Autre en
même temps qu’il le précède. Joyeux en ma de-
meure, j’inquiète les catégories de l’altérité. Si
chaque relation produit une ouverture, c’est au
sein d’un horizon de fermeture. En moment ouvert,
la relation se meut en possibles indéfinis. Les deux
pôles s’harmonisent comme l’unité d’une même
spatialité. Alors l’effort de fermeture devient pos-
sible. Mais celle-ci n’est jamais complète. Elle de-
meure ouverture se sublimant en l’harmonie ten-
danciellement fermée d’une unique spatialité. La
fermeture étant toujours reportée, toute perfec-
tion présuppose l’infime inachevé. Le code harmo-
nique jaillit du commerce dialogique. L’esthétique
d’un visage ouvre les voies d’une intense péné-
trance, amoureuse peut-être. La modalité doit
toujours être connectée à ce qui la fait être. Ce lien
fonde la présence universelle, celle d’un Bien ou-
vert à sa sublimation perpétuelle. Trop impression-

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né, j’oublie de faire impression. Et pourtant,


l’impression demeure la secrète maîtresse. Le
maître-argent est non conscient de son avoir. Il en
a une représentation idéale non éprouvée. Seul
celui qui se ruine sait ce qu’il perd. Le Rien ouvre
l’espace de compréhension du Plein. La peur du
risque est fallacieuse. Ton risque, c’est ton génie,
donc ose ! Le là est là selon une subtile modalité.
L’Autre s’exprime toujours sous un double mode :
présence, absence. Il éveille l’occasion d’une séduc-
tion. Finies les catégories du dedans et du dehors,
arrive celle de la relation-séduction. Chaque ins-
trument se sublime dans le procès de son usure
destinale. La matière d’être est une telle énigme
que pour espérer la révéler analytiquement, il faut
commencer par abolir le principe de non-
contradiction. Toute séduction renvoie l’Autre au
continuel débordement d’un désir. Sa frustration
s’articule à la promesse d’auto-déploiement.
J’éprouve l’unité comme intensification d’un deve-
nir extensif. Par l’amour, j’espère ce retour affectif.
Ma solitude reste dans l’inexprimable. Le Tout jaillit
dans l’interface symbolique : celle du Même et

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l’Autre. Quel Même pour quel Autre ? Horizontal


ou vertical, l’Autre vit en nous, par nous. La vertica-
lité est notre spécificité. Paradoxe encore : toute
verticalité comporte une horizontalité, toute hori-
zontalité comporte une verticalité. Le vertical at-
teint la constitution d’être intensive. L’horizontal
définit son déploiement extensif. Intense extense !
A la lourdeur d’une existence qui nous échappe, on
oppose l’illusion d’une maîtrise contrôlée sur le
mode de la légèreté. On reste prisonnier des pos-
sibles existants. Personne ne choisit parmi des
options ontologiquement stables. Le choix véritable
porte sur le choix lui-même, sur son possible
comme tel. Subtile est la tension entre la rumina-
tion du déjà-là et le jaillissement de l’advenant. En
son culmen, cet advenant, dans son imminence
grise, devient un déjà-là possibilisé par une décision
existentielle. Intensifiée à son extrême, l’attention
est jaillissante, toute bruyante. Le Moi déploie
l’advenir d’une transformation désirée. Implosion
métamorphosale. La dynamique des courbes en-
chante mes simulacres divins. A la fin de chaque
originaire, un autre est possible. « Le roi est mort,

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vive le roi ! » rassure le Corps éternel. La mort


succède à la vie, la vie à la mort. Gardons cette
chaleur grégaire. Elle est la diffraction universelle
d’une antique extase spirituelle. Ces êtres d’antan
demeurent nos ancêtres parents. Je sens comme
un mensonge dans cette comédie universelle, un
mensonge discret. Le mourir élargit mon horizon
d’inquiétude. Rien n’est plus insensé que son im-
possibilité. Sous l’énigme de son propre Néant,
l’être subit l’intra-monde comme une morne para-
lysie. La vraie lumière est ailleurs. Le là énigmatique
se colle au Moi, impossible de s’en déprendre. Tout
borné sait son esprit encollé. Il faut rater pour le
comprendre. Le programme programme, puis
déprogramme -tyrannie des corps et des âmes-.
J’écris, je dis les envies. Qu’importe pour le
Temps inoublié ? Face à l’éternité, le présent im-
porte peu. Pourtant, chaque présence a son écho
éternel. L’effort d’œuvre transcende le Soi. Il est la
verticalité, l’ascension lente vers la sagesse su-
prême. Folie suprême ? Le sage est un fou. Le fou
est un sage. Plus proche de la mort, il regarde son
Néant comme la nécessité ultime. A l’aube de

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chaque vie, l’être vibre par la promesse d’un deve-


nir unifié en son essence. Je préfère le visage in-
connu. Plus libre, j’y imagine les colorations de
l’inter-espace. Un visage ravale son mirage. Sa
finitude ne finit jamais. Le silence mêlé d’angoisse
déverse l’illusion d’une révolution, d’une ré-
évolution. Elle est au plus profond du dedans. Je
me perds en ma mesure achevée pour régresser en
l’unicité d’un lieu. Le Je conscient devient topos :
celui d’un passage perpétuel. Tyrannisé par les
regards approbateurs, il ose une sublime dissymé-
trie. En horizontalité, perçu et percevant persua-
dent leur unité. Le monde s’adapte au mot connu.
En dimension verticale, les certitudes implosent. Le
mot s’adapte au monde inconnu. Le crée couvre
une causalité différente de son procès
d’effectuation. Tout invite au laid, sauf la fragilité
d’une grâce. La beauté sort vainqueur d’un long
duel avec la laideur. Une seule défaite, et je suc-
combe à la tyrannique passion. Le non-advenu
restera mon angoisse d’indétermination. Par
l’homme, pour l’homme, la laideur résiste toujours
ultimement. Le confort d’une érudition n’égalera

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jamais la joie de créer. Celui qui veut exceller dans


un domaine doit en saisir l’esprit. Quel esprit pour
quelle création ? Les nouvelles possibilisations du
réel jaillissent d’une âme inétendue, in entendue.
Elle retentit pourtant en sublimation sonore. En
tant que social, mon sentir est semblable au tien.
La mélodie doit être lue et comprise. Ne jamais lire
sans comprendre, ne jamais comprendre sans lire.
Tout dans la nature cherche une confirmation en
Autre. Et puisque vivre, c’est connaître, il s’agit de
faire de l’ignorance le premier moteur d’être. De
l’ignorance ignorante à l’ignorance savante, il y a
un pavage des degrés de conscience. Plus je sais,
plus j’ignore, plus j’ignore, plus je sais. La commu-
nauté morale est un cercle qui se nourrit de ses
extrémités. La limite enrichit le moyen, l’infini le
fini, le Rien le Plein. Du négatif émerge le positif, du
chaos le désordre, de l’ordre un chaos. Seule
l’infinité des vies pénètre le réel dialectique. Toutes
regroupées, les âmes s’unifièrent par un rougeoie-
ment sonore. La nature incandescente nous a
rendu plus attachés à la vie qu’à la mort. Et pour-
tant, la mort vit en nous, par nous. Le Néant d’être

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en constitue l’essence insensée. Contemplant ce


pays des sages, j’aperçois les portes de l’éternité.
Rien à contempler dans ce paysage : il n’est qu’un
symbole visible d’une dimension d’être invisible.
Trop visible, la nature renvoie à l’éprouvé de
l’âme : harmonie, disharmonie, force, apaisement,
beauté, laideur, cause, effet. Je vis, grandis, puis je
meurs. Le paysage n’est rien d’autre qu’un sym-
bole, voire un système de renvoies symboliques.
Détresse érotique. En dehors de ce que l’âme est
capable d’éprouver, nous ne pouvons rien voir. De
ces considérations, je sors un peu plus idiot. La
règle abêtie. Non immanente à mon immanence,
elle refuse la libre transcendance. La belle prose
exotérique oublie sa verve érotique. Et pourtant,
de là naît la pure Joie. L’œuvre d’une vie exige le
souffle grandi. Créer : équilibrer un déséquilibre.
Plutôt que de déployer, je cherche à imployer. Le
retour à Soi vise les colorations à venir. Rien ne me
destinait à mon devenir. Dans l’ordre de la Joie,
l’exister est premier. La vérité est aperçue dans
l’effort d’un non-débordement du dedans. Aucun
besoin de l’approbation de l’Autre pour être

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Même. Le programme s’engendre de lui-même.


Contrôler ce qui est incontrôlable, clore ce qui est
ouvert, enfermer ce qui est libre, tel est son but
ultime. A force de faire de la norme l’exception et
de l’exception la norme, on finit par apprendre sans
comprendre. La connaissance a perdu la raison de
son premier jaillissement. En registre de sentiment,
seuls les actes comptent. Comprendre
l’incompréhensible se déploie au sein d’une régres-
sion ad infinitum. La philosophie autorise la frivoli-
té. Elle est le point stable qui permet la légèreté. Je
m’y accroche comme à mon arbre de vie, de survie.
La conscience se révolte contre elle-même : es-
sence de la sagesse dialectique. Elu des possibles,
mon existant cherche les ondes parfaites. Cette
obsession est un point fixe au sein d’une multitude
tourbillonnante. Elle tient l’être à sa tâche du Bien
universel. Avortée, ma non-possibilité ouvre au
sentiment d’unité. Que l’être soit fête ! Mon initia-
tion transcendantale conquiert l’harmonie d’une
coprésence de l’espace dans le temps, du temps
dans l’espace. L’être se modalise par le non-être.
En chaque présent se recrée l’infini du temps. La

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liberté est le moment d’un déterminisme plus


englobant. Je suis, j’ai été, je serai. Le Tout destinal
fut nécessaire au moindre génie humain. Etre, c’est
devenir. Ma modalité fut reconnue bien avant les
temps pharaoniques. J’étais déjà là comme
l’invisible présence d’une nécessaire sublimation
temporelle. Le temps immémorial est un temps
gigantesque. Et pourtant, son Tout se recrée en
temporalité quantique. Seuls des accès de vérité
guident nos plus profondes pénétrances. Joyeuse
par une correspondance fortuite entre un désir et
son évènement, l’âme vit l’illusion d’une vérité. Son
pseudo-Même est si artificiel qu’il est Autre. Mon
degré d’existence varie en sens inverse de mon
degré de conscience. Plus je pense, moins je suis,
plus je suis, moins je pense. L’exister-là s’affadit
devant la vivacité d’un penser-là. Même mort, je
continue d’exister, d’excéder. Mon domaine, c’est
ma spatialité. Chaque angoisse est hermétique, in
transposable, comme prisonnière d’elle-même.
L’être-là engage déjà le possible accord d’un Nous,
rêvé, fantasmé, sous le signe d’une matière illumi-
née. Entre la naturalité d’un visage et ce qu’il véhi-

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cule, il y a un abîme considérable. L’horizon de


perfection se trouve dans l’inachèvement d’un
devenir. Le sentiment de l’inachèvement est la
douleur en même temps que le principe de tout
projet. Toute indifférence est une inconscience,
méconnaissance. Ce visage se donne. Echec dans
l’indicible: toute la force d’une donation s’estompe
au moment même où l’esquisse de sa révélation
semble imminente. Folie que de sans cesse compa-
rer des singularités. Chaque temporalité est unique.
A chaque effort, son réconfort. A chaque attention,
sa tension. Le vertige est spatial. J’occupe l’espace.
L’espace m’occupe. Sa sollicitude est telle qu’il
ouvre l’horizon d’une désarticulation. L’étendue
infinie appelle le corps fini. Pas d’autre choix sinon
s’astreindre à une gestuelle régulière, un point de
repère. Antagonisme : l’unicité du mouvement
résiste à la plurivocité d’espace. Le corps ne peut se
sublimer qu’en son implosion radicale. Ma limite
éprouve l’illimité : douleur métamorphosale. Le
cercle du On paralyse l’originalité. Entre le fait et le
possible, je sens les mondes indicibles. En tout
pouvoir réside un voir. Par la krisis d’être, le saut

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ontologique crée, procrée la vie. Ose l’invisible !


Donne consistance à ton exister ! Choisir c’est
créer. Créer c’est choisir. On ne choisit rien : ni
d’être, ni comment paraître. Seule la création
sauve. Une telle positivité affirme l’être en son jour
audacieux. Pourtant, les écailles du passé
s’accrochent, il faut s’en défaire. Chaque abstrac-
tion atteint la chair concrète. Le non-sens de la
présence ouvre de nouvelles possibilités de sens-
de façon inverse et rétrospective-. La création
accouche l’être social. Mon point d’obsession est
un point d’extase. Projeté hors de mon Même, je
m’efforce de revenir à la nudité d’un Je. Une philo-
sophie saine aide à la fermeté des actes. Souf-
frante, malade, elle accroît la fébrilité générale.
Sans les solides justifications métaphysiques, pas
de vrai Joie esthétique. On vit par une étrange
succession de focalisations, autant d’exclusions.
J’écris par ignorance et par chance. En chacun de
nous vit une lumière destinale, elle guide universel-
lement vers le Bien quotidien. Apophantique, elle
jaillit de l’angoisse comme son Autre sublime.
Toute remuée, l’âme remue. Celui qui laisse prise

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Ex-stasis

s’enchaîne lui-même. Aliéné est l’acte qui demande


approbation. Le solitaire respire le pur Air. Ma
solitude est mon privilège d’être. Seul parmi les
hommes, je situe mon en-deçà comme la clé d’un
décryptage. Voir l’invisible, entendre l’inaudible se
fait en sensibilité infra-mentale. Puisque l’Autre
nous constitue en tout, l’Etranger ne peut être
notre hostilité. Sinon, nous nous haïrions nous-
mêmes. La discipline journalière me dépossède de
mon Moi. Portés par le regard universel, nos actes
sont l‘occasion d’une intensité ré-éprouvée. Sujet-
objet s’épuise sous la catégorie de la relation. Je
suis le sujet de multiples objets. Tout est con-
nexions. J’apaise mon angoisse par la certitude
d’une vérité immanente. Une décélération recon-
necta l’être à son Un. En moment méditatif, toute
socialité devient effort considérable. Toujours, la
grandeur suit la perception d’une peur. Le manque
du Même exacerbe l’inspiration en Autre. Les uni-
vers multiples sont autant de mondes d’extase et
d’emphase. La phrase toute bête demeure mon
excellente cachette. D’une rupture entre l’être et le
paraître naît le symptôme. Tout s’y subordonne,

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Ex-stasis

sauf l’invincible Un. L’invention dialectique en est


l’échéance destinale. Au-delà de l’image, en-deçà
du langage, ma folie s’opère en non-dit. La dishar-
monie des temporalités accouche ma radicalité.
Chaque sourire, chaque silence habite une solitude
immense. Pas de beauté sans laideur, pas de Bien
sans le Rien. L’intolérable déclenche l’éveil oni-
rique, les nouvelles possibilités métaphysiques.
Accouchée par un fil circulaire, la création opère
comme l’Autre revenant sans cesse à son Même.
Par la métamorphose du dedans changent les
marques et leurs sens. La dé-marcation est doulou-
reuse. Mais les sons disharmonieux
s’harmonisèrent soudain. Une cymbale déploya la
mise en ouvert d’une pulsation primaire. L’écrire
procrée l’être, l’être procrée l’écrire. Plus tu es,
moins on te voit. En être, je suis l’invisible Moi. La
non-vie ouvre l’espace d’une vie supérieure, plus
lucide sur son Néant destinal. Celui qui ne s’est
jamais perdu, ne s’est jamais trouvé non plus. Entre
le « que suis-je » et le « qui suis-je », il y a l’abîme
d’une totale perdition. L’éternité s’informe dans
l’audace d’une aube. Chacun s’accroche à ce qui

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Ex-stasis

déjà ne tient plus. On vit alors par les images per-


çus. Elles fortifient l’homme d’assurance illusoire.
Pas d’ascension sans réduction, pas de richesse
sans pauvreté, pas de Plein sans le Rien. Résister à
l’image c’est s’en décoller. La plénitude d’être
anéantit le paraître. Les opinions surestiment sans
cesse : j’enlève le superflu. L’infini pavage montre
qu’être c’est devenir. Tout se fait par degré et
processus. Chaque sanction vise à rendre visible
l’invisible, l’indicible. Elle rend bêtes les obsessions
géniales. Alors j’écris jusqu’au bout des forces
vives. Phrase après phrase, l’encre imprime sa
décision sur le papier indécis. La possibilité du Plein
est l’aveu d’un Rien sous-jacent. A chaque instant, il
manque d’imploser. Le Néant et l’Être
s’interpénètrent par la limite universelle. Ce n’est
pas le Verbe qui produit le réel, mais bien le réel
qui préfigure le Verbe. A chaque verve, son incision
propre. Le désir est souvent plus pressé que le
temps. Je désir advenir. L’ultime effort expulse
l’abjecte pour laisser jaillir l’Or sublime. L’intuition
m’impose une fermeture horizontale : là vibre une
verticalité ouverte. Mon seul pouvoir est le Je

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Ex-stasis

singulier. Il dit non, oppose un nom. Chacun suit le


fil spirituel comme sa promesse la plus propre. Tout
est à venir. Le Bien : un devant-soi perpétuel. Les
génies d’histoire portent toujours les marques de la
multiplicité aveugle. Matière : premier degré de
jouissance, niveau esthétique. L’accès au Même
réside dans le pouvoir de dire Je. A chaque avène-
ment, son évènement. Ontologiquement, ce
monde relève d’une farce immense. Ma peur est
dans un devenir voulu mais non advenu. Ose don-
ner au Je l’écho éternel ! Chaque temporalité est
plastique. Plus la conscience s’étend, moins dure le
temps. A ce qui résiste, j’oppose mon impuissance.
L’échec matériel oblige à une montée spirituelle. En
chaque chose gît une saisie dissimulée. A l’unité
synthétique du temps, j’oppose la diversité analy-
tique de l’espace. Infinie est sa trace. Chacun
cherche les indices de son élection. Philosophie :
archè ou télos ? Principe suprême, elle couvre aussi
la pointe extrême. L’ultime lui est immanent. Celui
qui renverse la beauté en laideur, ose une beauté
plus belle encore. Pourquoi la beauté est-elle
belle ? La laideur laide ? Par l’unicité de l’attribut,

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Ex-stasis

l’homme décide des échelles esthétiques. Le Un


fonde ses multiples tribus. Universelle est la
mienne. A chaque sphère, sa terre, à chaque peu-
plade, sa sagesse nomade. Le fou solitaire célèbre
l’âme des peuples infinis. Leur unité se nourrit des
élans mystiques d’antan. Le devenir incertain
m’oblige à une intensification primale. A chaque
audace, sa grâce. Mes sauts d’angoisse gravitent
autour d’un noyau de sérénité. L’être est inquiet. Il
sent son quotidien comme le piège d’araignée. La
peur d’une intuition originale le plonge dans une
inquiétante vérité : l’abîme d’être est sans fond. Les
terres rassurantes de la conscience s’effondrent
une par une. Elles créent un vertige profond. Tem-
porelle est l’imminence. Spatiale est l’immanence.
Par chance, je suis devenu un lieu cosmique. Le
jaillissement d’extase épuise et enivre à la fois. Son
déploiement dépossède le Moi de son articulation
sonore pour le laisser vibrer en son en-deçà, celui
de la chair, brûlante en son Même. Les plus fébriles
lueurs sont les plus décisives. Elles inspirent,
m’aspirent vers les concrescences verdoyantes. La
conscience essentialise son énergie créatrice. Im-

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Ex-stasis

manent et imminent, mon cercle de révolution


pénètre le continuum d’espace-temps. Le passage
importe plus que les termes. Mon Même est évolu-
tif, jamais exactement le même. Pourtant, le deve-
nir-même de l’Autre jamais ne s’achève. Une ultime
résistance rompt tout horizon de perfection. Im-
possible devient l’extase suprême : celle de la non-
action. Spatialement et temporellement, l’Autre
conserve un noyau d’essence impénétrable. Une
par une, mes conquêtes élargissent le cercle affec-
tif. Toute décision attend son occasion. J’écris par
la passivité d’une mémoire. L’être pathique est
l’occasion privilégié de la prise créative. Par l’Autre
devenu même, ma puissance s’élargit. Je refuse
l’argent, plutôt les désirs sociaux qui y sont atta-
chés. La société habite nos moindres mouvements.
Le Programme atteint corps et âme. Je cherche à
m’en libérer. Il éblouit d’une lumière aveuglante,
l’appétit est sa marque dévorante. L’immédiat
succombe au médiat. Qui ose l’éternité dans le
présent, dispose du présent dans l’éternité. Para-
doxe : le marbre éternel naît de la poussière du
temps. L’intemporel se forge dans le passage de

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Ex-stasis

l’instant. Comment est-ce possible ? Les promesses


éternelles s’acquièrent dans l’instant utilisé contre
son devenir destinal. L’avancement temporel re-
tourné contre son essence oublieuse ouvre la voie
des temps inoubliés. Au lieu de sa monotone hori-
zontalité, le temps est forcé vers sa sublimation
verticale. Spatialement, il est une spirale. Le cercle
s’ouvre à l’Autre de son degré ontologique, jusqu’à
atteindre l’infini des temps démiurgiques. Pourtant,
si son infra est circulaire, son supra opère linéaire-
ment. La présence du présent est le marbre né de
poussière. Plus le temps déploie son reflet éternel,
plus sa circularité devient linéarité. Sa substance
vectorielle s’exprime alors en une spirale allant
tangentiellement vers la pureté d’une ligne. Circu-
laire, le temps est instable. Linéaire, il stabilise son
être. De sujet oublieux, il devient objet inoublié. De
poussière, il atteint l’éternité. Mélioratif est son
procès destinal. Les intuitions nous hissent vers son
marbre atemporel. Elles jaillissent d’une singulière
configuration affective. La banalité quotidienne en
devient plus éblouissante, éclairante. Ce qui me
désespérait m’enchante désormais. Pourtant, le

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Ex-stasis

social, le politique naissent d’une multiplicité non


désirée. Ils émanent d’un inconfort premier, un
plan d’existence imposé. Je vis la comédie urbaine
comme celui qui cherche un arbre de vérité au sein
d’une forêt de mensonges. Tout me semble une
comédie universelle. Le metteur en scène rit bien
de notre errance perpétuelle. Le monde aime à ce
qu’on le surprenne. Ignorante, la curiosité nous
renvoie au pourquoi de nous-mêmes. Alors je
célèbre chaque instant de ma solitude comme une
extase joyeuse. Ma remontée temporelle s’opère
en chaque présent. Des ondes intergalactiques
reçues aujourd’hui remontent à des milliards
d’années d’histoire. Il faut comprendre la matière
pour élucider l’être. Le présent de réception ren-
voie à un passé d’émission. Par le vertige cosmique,
j’espère les mondes oniriques. Depuis que l’homme
a inventé l’écriture, tout part d’un livre. A l’histoire
des pires bassesses, j’oppose celle d’un point
d’ivresse. Tout comme le Tout, la Beauté
m’apparaît comme un passage –de soi vers soi-
même spatialisé par l’Autre. L’homme a suffisam-
ment cherché, désormais il faut trouver. Trouver

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Ex-stasis

les raisons d’une espérance pacifique. Je refuse la


solitude galactique. Le Moi fébrile court le risque
d’une dépossession d’être. Convaincu de son Bien,
il exprime les pires contingences. Voir le miel ne
suffit pas pour sortir de la boue. A chaque philoso-
phie son aporie, à chaque conscience, son silence.
Les images déçoivent par leur invisible présence.
J’écris pour ne les pas oublier. Excitée, l’âme ta-
quine le zèle d’une envie essoufflée : celle d’un
temps accouché par l’espace. Par le mouvement,
l’espace se temporalise et le temps se spatialise. Le
temps naît-il de l’espace ou l’espace du temps ?
L’évènement originaire est concrescent. Pas de
concrescence sans résistance. Toute venue à l’être
impose une conquête. En son silence originel, mon
advenir colore le temps à venir. La courbe du
Même est mon authentique devenir. Aride, ma
connaissance part d’un désir humide. Les muses
spirituelles s’éprouvent dans leur être matériel.
Laquelle désirer pour le Bien universel ? La plus
parfaite est bijective par corps et par l’âme. L’esprit
synthétise son tout continu. La discontinuité effraie
trop la conscience, anéantie son unité d’espérance.

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