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Ex-stasis

Marko Tasic

Résonance 1
Joyeux, je me dis joyeux en ces moments du rien affectif, où la
solitude ne vibre que pour et par elle-même. Ma Joie est là, bien réelle,
vive et positive. Au contact des étrangetés du monde, elle jaillit du tré-
fonds inconnu. Pourtant ce monde, qu’on nous présente à l’endroit, est
on ne peut plus à son envers. Et de l’envers naît la Joie ! Je ne sais pas
écrire de livre. Seule la phrase, toute amicale, toute banale, caresse ma
mesure. Qu’importe, puisque toujours la partie crée, procrée le Tout.
Le Tout d’une vie semble programmé par la programmation univer-
selle. Que puis-je alors espérer ? Tenir à ma nécessité comme au guide
lumineux. Lumineux est l’être qui résiste à la prise collective. Espoir
vain et inutile : personne ne se détache de son Soi perceptif, même pas
Descartes ! Il est le point de départ d’où jaillissent les nouvelles confi-
gurations du réel. Les espaces nouveaux que l’homme insuffle à lui-
même guident son devenir destinal. Et oui, mon être est destinal. Le
moindre évènement du passé cosmique fut nécessaire à ma propre
possibilité. L’existence du Moi présuppose la totalité d’un monde. Par
l’être, chacun peut se dire le roi suprême de l’univers. Le Tout porte
son existentialité. Alors champagne et caviar s’il vous plaît ! Dans cet
infini du non être, je suis l’élite d’être, et m’en porte bien. Tous embri-
gadés, tous obsédés, tous aliénés. Le programme universel fit du Plein
le principe éternel. Tandis que la Sphère multiple survit par cette ob-
session, ma Lyre singulière vit par l’étrangeté du Vide. Comme cette
Lyre d’Héraclite, je vis ma temporalité inédite. Harmonie des Con-
traires, Pluralité des Mondes, Eternel Retour façonnent mes pointes
métaphysiques. Puisque l’espace-temps est un fluide parfait, tout est
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affaire de degré. L’osmose des contraires s’opère en phénoménalité du
Moi. L’ivresse amoureuse naît d’une occasion subtile : éprouver la
même spatialité pour deux temporalités différentes. A chaque temps
son espace, à chaque espace son temps. Malheureusement l’argent dé-
sapproprie l’un de l’autre, pour finir en une triste maxime : je con-
somme, donc je suis. Par l’argent, j’éprouve la tyrannie du Moi sur
l’objet désiré. L’excellence des biens possédés peut nous rendre trop
misérables. Paradoxe numéro un : plus tu donnes de la valeur à un
bien, plus tu en retires à toi-même. Alors vis luxueusement ! Le Vide
éprouvé devant la matière ouvre les voies d’Art. Ses colorations procè-
dent d’une ontologie matérialiste déçue. L’être créateur oppose
l’exister esthétique au Vide ontologique. Rêve par rêve, il va vers son
alternative ultime : créer ou mourir. La vie s’affirme en procès créatif.
Chaque monde imaginaire devient un monde possible, compossible.
Le regard d’art dématérialise la matière vers une matière supérieure,
plus concrète. La métamorphose sculpte l‘architecture secrète : le code
universel du Bien. Encore faut-il savoir écouter les sonorités du silence,
de son silence. L’écriture purifie celui qui écrit. Elle ouvre à une intense
verticalité. Cela manque à l’élite d’avoir. Toute fière, celle-ci oublie le
sens de sa dignité première. Piégé par les persuasions familières, je
manque de saisir le réel originalement. Abstraitement plutôt, car tout
est concret, même l’abstrait. Chaque vie se vit par l’unique harmonie.
A chaque temporalité, son rythme singulier. Le rythme: répétition évo-
lutive, migrante, jamais stricte. Ma temporalité n’étant pas la tienne,
j’en définis l’humanité : ensemble de temporalités désaccordées cher-
chant un certain accord. Pointe subtile que cet accord délicat, le Moi
ose les autres visions du présent. Quelle présence pour quel présent ?
L’être happé par sa présence oublie l’insignifiance du présent-étendu.
Je suis là, pourtant rien n’est plus insensé que d’être ici et maintenant.
Alors j’ose m’émerveiller devant chaque rencontre en me disant :
« Imagine-toi l’infini des causes qui ont permis cet échange fortuit ! »
L’infini est en nous et hors de nous. Les causes se croisent et

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s’entrecroisent jusqu’à nous faire vivre l’évènement d’un « cela aurait
pu ne pas être ». Dans le livre élu, chaque mot coûte un degré élevé de
soi-même, une grande masse spirituelle. Puisque les temporalités sont
désaccordées, toute multiplicité est non simultanée. Spatialement et
temporellement, nous sommes tous en décalage avec tous. Mon an-
goisse est d’espace. Elle surgit du Rien quotidien, de l’abîme d’Autre.
Chaque instant s’anime par la métamorphose du dedans, par la recolo-
ration extatique de l’espace-temps. Et si je disais à chacun que sa vie
n’est pas celle qu’il croit être, qui m’écouterait ? Probablement per-
sonne. Difficile est de porter le regard sur l’Autre de sa vérité. Je dis ce
que je vis par l’état de mon processus hylémorphique. Au risque de
prendre le mot au mot, je l’observe comme une obsession géniale.
Celle-ci se décharge soudainement dans l’expression d’un sourire, d’un
regard, d’un visage. La matière se découvre plus sublime en moment
de vibrance cosmique. Plus on s’élève vers les hauteurs spirituelles,
plus impressionne le réel. La philosophie est un point de non-retour :
elle impose l’unique lucidité. Je vis ce non-sens avec une grande tris-
tesse, comme l’enfant déçu devant l’inexistence d’un être imaginé. Les
êtres imaginaires sont d’une certaine manière. Par eux, le philosophe
fuit le non-sens en s’y adonnant plus avant : fuite qui est une trou-
vaille. Alors j’avance pour ne pas tomber, cours pour ne pas
m’effondrer. Tout se crée entre deux tendances contradictoires mais
constitutives du crée lui-même. L’émotion d’un voir en est la matrice
suprême. Elle se donne immédiatement par un média-art : l’écriture.
Ecrire quoi, pourquoi, pour quoi ? Matière résistante que la sensation
répétée de soi-même. De son élucidation consciente, saillit l’étrange
pensée : mon être est mon mystère authentique. A chaque mot, son
héritage. Paradoxe numéro deux : le mot cache la vérité en même
temps qu’il en est la voie d’accès. Il faut oublier pour écrire, renverser
le vase de connaissance. Ni total ni absolu, l’oubli est un presque oubli.
Sa prise métamorphose le souffle d’âme en énergie. L’Art : espace
d’étonnement d’un perpétuel et inexplicable mystère. Tout comme

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l’être s’accouche par le non-être, le Moi s’affirme par le non-moi. A
chaque présence, son immanence. A chaque Terre, sa misère. Le deve-
nir s’effraie d’un Néant imminent. Qui sauve l’advenir du Néant ? Ce
qui sauve la matière de la mort : l’énergie de vie. Douloureuse est
l’expérience créatrice. La subtilité du sentir subit sa grossièreté
d’expression comme l’éternelle malédiction. Vain désir de perfection !
Par l’écrire, le Je sublime son jeu. Simple trace, il n’indique jamais
qu’un horizon. Paradoxe numéro trois : le sentir artistique est condam-
né à l’Autre de son devenir créateur. Projeté dans l’espace de sa dona-
tion, son Même engendre une multiplicité d’altérations. Impossible de
le saisir sous un rapport authentique. Qu’importe, l’idée fondamentale
résiste : extatiquement, tenir tête à la solitude. Par un silence méditatif,
le désir transpose ma réalité en dimension d’extase. J’arrive à la libéra-
tion du Même. L’être se détache des impressions originaires. Les
fluides ontologiques gardent l’Unité du Tout. Ma lucidité se meut par
degré de visualisations abstraites. Son extension subjective outrepasse
l’objective par la douleur d’un désir impossible. Que d’efforts pour
s’élucider soi-même ! Ce là qui m’obsède est inexprimable. L’audace de
son appréhension naît d’un effroi, d’un émoi. Je n’écris pas pour me
faire comprendre puisque je n’ai rien à défendre. L’action est toujours
une réaction. Défendre quoi, contre qui, contre quoi ? Pas de profes-
seur qui sanctionne la qualité par la quantité. La peur du Rien invite à
l’excès du Plein. Ma dette est immense, je cherche à m’en acquitter.
Etant là par le désir d’un Autre, je suis l’Autre constitué en un Même.
Quelle étrange existence ! Toute l’humanité est née du projet d’Autre :
Dieu, l’Univers ou mon père. Chaque père fut d’abord un fils. Le Je se
noie dans ce devenir là tout absurde. Le fils est devenu père.
L’humanité se constitue en dehors de sa volonté originaire. L’essentiel
m’échappe : douleur encore. Créer peut libérer. Chaque phrase formu-
lée réduit autant ma dette d’être. L’ultime toujours se dérobe. De la
perte de mon référent existentiel naquit une profonde solitude parmi
les hommes. L’angoisse de la mort crée le non-sens, étouffe toute pos-

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sibilité de sens. Tout devient trivial : la musique face au silence, le
maintenant face à l’infini du temps, le monde face à l’Univers, l’Être
face au Néant, le fils devant son père. Même l’éternel n’est pas plus
éternel que l’humain. A chaque jour, son parcours. J’y découvre le Toi
en signes érotisés. Nous sommes deux articulations du Même autre-
ment désincarnées. Vis-tu ce monde avec effroi ? Change ton ontologie,
change ton Univers. Un autre est possible ici-même, procréé par le là
immédiat. Chaque mot occasionne une nouveauté, chaque silence mé-
nage une nouvelle possibilité. Assume-t-on la dit-chose ? Se représente-
t-on ce qu’on prose ? Impossible devant les exigences de la communi-
cation-communion. Le Un s’opère en infra-langage. Il provoque la cau-
salité du dedans, muette et toute bête. Tout comme le visage fonde le
dialogue, le silence des sages sonde le monologue. Puisque l’absence
crée la sur entente d’une présence, le non-Art ouvre les voies d’Art. Par
le Rien, l’artiste éprouve sa fuite créative. Son intime objectivé est déjà
mort, puisqu’écrire se fait pour bien mourir. Un fil de soi tient
l’advenir de l’humanité. Sera-t-elle ou ne sera-t-elle pas ? Qu’en sais-je,
son Bien éclipse le mien. Il faut libérer le concept de sa circularité, la
matière de son information, le pouvoir de son devoir. L’au-delà n’est
jamais qu’un en deçà. Tout se produit dans l’espace d’en-deçà, même
l’au-delà comme phénomène intime. Mon devoir suit la représentation
d’un nécessaire. Les indices ontologiquement stables font de lui le de-
venir élu. Osons décloisonner le réel, éprouver son extension impos-
sible. Temps et espace révèlent leur imperceptible unité. Le temps est
destinal, l’espace est destinal. En sa pointe ultime, ouvert est le cercle
du temps. L’Autre présent, devenir temporel non encore advenu, se
présentifie en son point transcendantal. Faisons de l’imminence de
l’immanent les conditions de possibilité du transcendant. Le fil d’Or se
spiritualise. Ce que tu concèdes ici-bas, tu le retrouve en en-deçà de
l’au-delà. La dialectique esthétique radicalise de nobles espérances.
Chaque saison me réinvente par ses colorations nouvelles. L’aridité du
sentir appuie le projet à réinventer : plutôt le désert que la mer. Une

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terre asséchée perçoit davantage le pourquoi de la goutte d’eau qu'une
terre humide. Le « pourquoi l’homme » tourbillonne mon Vide. Une
savante naïveté explore les autres voies. La marche historique conti-
nue, indéfectible. Sa vivacité s’emporte et moi avec elle. L’infini des
possibles effraie trop la conscience : j’ose un regard, une pénétrance.
Voir l’Autre comme Autre, à partir de l’Autre, la tâche est éprouvante.
Le Même et l’Autre s’excluent mutuellement au sein d’un espace géné-
ral d’inclusion. Le plus éloigné est le plus proche, mon proche le plus
éloigné. L’advenir est en chacun de nous. Quel programme pour quel
code ? Co-originaire du devenir d’espace-temps, le destinal refuse le
déterminisme. La liberté reste possible : une pointe causale, un jaillis-
sement. Quelle existentialité pour quelle existence ? En sa plénitude
extrême, l’être est proche du non-être. L’acte de réinvention comporte
le risque sûr d’implosion. Il faut tenir coûte que coûte. Aucune bous-
sole, sinon l’unité du Moi, du Toi, du Tout, du Nous. A chaque ontolo-
gie, sa courbe de vie. L’imminence temporelle a quelque chose de spa-
tialement immanent. Par identité du Même, la sphère sociale accepte ce
qui est socialisé. L’esprit grégaire sublime l’Un par la résistance du
Tout. En l’Autre je cherche la confirmation d’une solitude. Puisque le Je
déborde sur lui-même, l’être solitaire est pressenti dans l’être social.
Toujours ce visage indique l’intense présence, une nouvelle espérance.
Paradoxe numéro quatre: l’être à soi précède l’Autre par l’Autre. Il se
découvre en l’Autre en même temps qu’il le précède. Joyeux en ma
demeure, j’inquiète les catégories d’altérité. Le code harmonique
s’inverse en commerce dialogique. L’esthétique du visage éveille
l’ardeur optique, érotique peut-être. Sa modalité se connecte à ce qui la
fait être. Le lien fonde l’universelle présence. Trop impressionné,
j’oublie de faire impression. L’impression demeure la secrète maîtresse.
Le Rien ouvre l’espace de compréhension du Plein. La peur du risque
est fallacieuse puisque ton risque, c’est ton génie. Le là est là selon une
subtile modalité. L’Autre s’exprime toujours en mode double: pré-
sence, absence. A chaque présence, son absence, à chaque absence, sa

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présence. D’une absence aimée naît le colosse argenté: un spectre, un
fantôme. Il éveille l’occasion d’une séduction. Finies les catégories du
dedans et du dehors, arrive celle de la relation-séduction. Toute séduc-
tion renvoie au continuel débordement d’un désir. Il faut abolir le
principe de non-contradiction. J’éprouve l’être comme intensification
d’un devenir extensif. En amour, j’espère son retour affectif. Ma soli-
tude reste dans l’inexprimable. Le Tout jaillit dans l’interface symbo-
lique : le Même, l’Autre. Quel Même pour quel Autre ? Horizontal ou
vertical, l’Autre butine en nous, par nous. Paradoxe numéro cinq: toute
verticalité procède d’une horizontalité, toute horizontalité comporte
une verticalité. Le vertical touche l’être intensif. L’horizontal atteint son
déploiement extensif. Intense extense ! A la lourdeur d’une existence
qui nous échappe, on oppose l’illusion d’une maîtrise contrôlée sur le
mode de la légèreté. Je reste prisonnier des possibles existants. Per-
sonne ne choisit parmi des options ontologiquement stables. Le choix
véritable porte sur le choix lui-même, sur son possible comme tel. La
rumination du déjà-là s’articule au jaillissement de l’advenant. Une
décision existentielle possibilise son déploiement. Intensifiée à
l’extrême, l’attention est jaillissante, toute bruyante. Le Moi déploie
l’advenir d’une transformation désirée. La dynamique des courbes
enchante mes simulacres divins. A la fin de chaque originaire, un autre
devient possible. « Le roi est mort, vive le roi ! » rassure le Corps éter-
nel. La mort succède à la vie, la vie à la mort. Encore une chaleur gré-
gaire à sauver. Elle est la diffraction universelle d’une antique extase
spirituelle. Les êtres d’antan demeurent nos ancêtres parents. Je sens
comme un mensonge dans cette comédie universelle, un mensonge
discret. Le mourir élargit mon horizon d’inquiétude. Rien n’est plus
insensé que son impossibilité. Sous l’énigme de son Néant, l’être subit
l’intra-monde comme une morne paralysie. Le programme, puis dé-
programme : tyrannie des corps et des âmes. J’écris, je dis les envies.
Qu’importe pour le Temps inoublié ! Face à l’éternité, le présent im-
porte peu. A chaque présence, son écho éternel. L’effort d’œuvre

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transe-temporalise le Soi. Il est la verticalité, l’ascension lente vers la
sagesse suprême. Folie suprême ? Le sage est un fou. Le fou est un
sage. Plus proche de la mort, il regarde son Néant comme l’ultime né-
cessité. Un visage ravale son mirage. Sa finitude ne finit jamais. Le si-
lence déverse l’illusion d’une révolution, d’une ré-évolution. Elle ma-
cère au fond du dedans. Je me perds en ma mesure achevée. Le Je
transe-spatialise son lieu. Par l’horizontal, le perçu s’harmonise au per-
cevant. Le monde s’adapte au mot connu. En dimension verticale, les
certitudes implosent. Le mot s’adapte au monde inconnu. Le crée
couvre une causalité différente de son procès d’effectuation. Sa beauté
sort vainqueur d’un long duel avec la laideur. Une seule défaite et je
succombe à la tyrannique passion. Le non-advenu restera mon an-
goisse d’indétermination. Par l’homme, pour l’homme, la laideur ré-
siste ultimement. Jamais le confort d’érudition n’égale la Joie de créer.
Celui qui veut exceller dans un domaine doit en saisir l’esprit. Quel
esprit pour quel domaine ? Le réel procède d’une âme inétendue, in
entendue. Elle retentit en sublimation sonore. Et puisque vivre, c’est
connaître, je fais de l’ignorance le premier moteur d’être. De
l’ignorance ignorante à l’ignorance savante, il y a un pavage des degrés
de conscience. Plus je sais, plus j’ignore, plus j’ignore, plus je sais. La
communauté morale est un cercle qui se nourrit de ses extrémités. La
limite enrichit le moyen, l’infini le fini, le Rien le Plein. Du négatif af-
fleure le positif, du chaos le désordre, de l’ordre un chaos. L’Or
m’attache à la vie plus qu’à la mort. Je veux être encore. Le futur res-
pire en nous, par nous. Le Néant est son essence insensée. Contem-
plant ce pays des sages, j’aperçois les portes de l’éternité. Rien à con-
templer dans ce paysage : il est le symbole visible d’une dimension
d’être invisible. Trop visible, la nature renvoie à l’éprouvé de l’âme :
harmonie, disharmonie, force, apaisement, beauté, laideur, cause, effet.
Je vis, grandis, puis je meurs. Le paysage : un symbole, voire un sys-
tème de renvoies symboliques. La belle prose exotérique oublie sa
verve érotique. Elle féconde la pure Joie. L’œuvre d’une vie exige le

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souffle grandi. Créer : équilibrer un déséquilibre. Le retour à Soi vise
les colorations à venir. Rien ne me destinait à mon devenir. Dans
l’ordre de la Joie, l’exister est premier. La vérité se conçoit en l’effort
d’un non-débordement. Inutile est l’approbation de l’Autre pour être
Même. Le programme s’engendre de lui-même. Contrôler
l’incontrôlable, clore l’ouvert, enfermer la libre espérance, tel est son
but immense. A force de faire de la norme l’exception et de l’exception
la norme, j’apprends sans comprendre. Alors je m'accroche à la philo-
sophie comme à mon arbre de vie, de survie. Elu des possibles, l'être
parcourt les ondes indicibles. L’obsession agit comme un point fixe au
sein d’une multitude tourbillonnante. Elle tient le Bien comme sa pro-
messe rayonnante. Avortée, ma non-possibilité inquiète. Que l’être soit
fête ! L’initiation transcendantale conquiert l’espace dans le temps, le
temps dans l’espace. L’être se modalise par le non-être. En chaque pré-
sent renaît l’infini du temps. Ma liberté sonde un déterminisme plus
englobant. Je suis, j’ai été, je serai. Le Tout destinal explore le moindre
génie humain. Etre, c’est devenir. Ma modalité fut reconnue bien avant
les temps pharaoniques. Advenir c’est être. J’étais l’invisible présence
d’une nécessaire sublimation temporelle. Le temps immémorial est un
temps gigantesque. Des accès de vérité guident mes choix journaliers.
Enjouée par un désir et son évènement, l’âme jubile instamment. Son
Même, trop Pseudo, devient l’Autre idiot. Le degré d’existence varie en
sens inverse du degré de conscience. Plus je pense, moins je suis, plus
je suis, moins je pense. L’exister-là affadit mon penser-là. Même mort,
je continue d’exister, d’excéder. Erotisé, l’être-là cherche l’accord d’un
Nous, rêvé, fantasmé, sous le signe d’une matière illuminée. Entre la
naturalité d’un visage et ce qu’il véhicule, l’abîme est considérable. La
perfection se crée dans l’inachèvement d’un devenir. Mon indifférence
est une inconscience, méconnaissance. Ce visage se donne. Echec dans
l’indicible: la force d’une donation s’estompe dans l’esquisse de sa ré-
vélation. Folie que de sans cesse comparer des singularités. Chaque
temporalité est unique. A chaque effort, son réconfort. A chaque atten-

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tion, sa tension. Le vertige est spatial. J’occupe l’espace, l’espace
m’occupe. Il ouvre l’horizon d’une désarticulation. Je m’astreins à une
gestuelle régulière, un point de repère. L’unicité du mouvement résiste
à la plurivocité d’espace. Le corps tient son audace. Ma limite éprouve
l’illimité. Le cercle du On paralyse l’originalité. Entre le fait et le pos-
sible, je sens les mondes imperceptibles. En tout pouvoir réside un
voir, tout voir est un pouvoir. Le saut ontologique crée, procrée la vie.
Choisir c’est créer. Créer c’est choisir. On ne choisit rien : ni d’être, ni
comment paraître. Seule la création sauve. Elle réinvente l’être en son
jour audacieux. Chaque abstraction atteint la chair concrète. Son point
d’obsession est un point d’extase. Projeté hors de son Même, il force à
la nudité. Une philosophie saine aide à la fermeté des actes. Souffrante,
malade, elle accroît la fébrilité. Sans les solides justifications métaphy-
siques, pas de vrai Joie esthétique. On vit par une étrange succession
de focalisations, autant d’exclusions. J’écris par ignorance et par
chance. La lumière destinale guide l’Univers vers son Bien quotidien.
Toute remuée, l’âme remue. A chaque prise concédée, sa chaîne dorée.
Seul le solitaire respire le pur Air. Voir l’invisible, entendre l’inaudible
se fait en sensibilité infra-mentale. Je situe mon en-deçà comme la clé
d’un décryptage. Le non-sens de sa présence ouvre de nouvelles possi-
bilités de sens. Puisque l’Autre nous constitue en tout, l’Etranger ne
peut être d’hostilité. La discipline journalière dépossède le Moi de son
Je narquois. Exporté hors de sa gravité, il cherche un recentrement ca-
sanier. Portés par le regard universel, ses actes espèrent l’intensité ré-
éprouvée. Les sujets, les objets s’éprouvent dans la relation. Je suis le
sujet de multiples objets. Tout est connexions. J’apaise l'angoisse par la
certitude immanente. Elle décélère l’être, le reconnecte à son Un.
Puisque chaque grandeur suit la perception d’une peur, le manque du
Même force l’inspiration en Autre. Les univers multiples éveillent
l’extase dans l’emphase. Au-delà de l’image, en-deçà du langage, ma
folie s’opère en non-dit. La disharmonie des temps s’accouche par le lit.
Chaque sourire, chaque silence habite une solitude immense. Pas de

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beauté sans laideur. L’intolérable déclenche l’éveil onirique, les nou-
velles possibilités métaphysiques. Des sons disharmonieux
s’harmonisèrent soudain. Une cymbale déploya la mise en ouvert de
pulsations primaires. L’écrire procrée l’être, l’être procrée l’écrire. Plus
tu es, moins on te voit. En être, je suis l’invisible Moi. La non-vie ouvre
l’espace d’une vie supérieure, plus lucide sur son Néant destinal. Celui
qui ne s’est jamais perdu, ne s’est jamais trouvé non plus. Entre le
« que suis-je » et le « qui suis-je », il y a l’abîme d’une totale perdition.
L'éternité s’informe dans l’audace d’une aube. On s’accroche à ce qui
déjà ne tient plus. Les images perçues fortifient l’homme d’assurance
illusoire. Les opinions surestiment sans cesse : j’enlève le superflu.
Phrase après phrase, l’encre imprime sa décision sur le papier indécis.
Je me dis que le Verbe ne produit pas le réel, plutôt le réel préfigure le
Verbe. A chaque verve, son incision propre. Le désir est souvent plus
pressé que le temps. Je désire advenir. L’ultime effort expulse l’abjecte,
laisse jaillir l’Or d'avenir. Mon unique pouvoir est le Je singulier. Il dit
non, oppose un nom. Chacun suit le fil spirituel comme sa promesse
éternelle. Ce monde est une farce immense. Plus la conscience s’étend,
moins dure le temps. L’échec matériel oblige à une envolée spirituelle.
En chaque objet gît une saisie dissimulée. Tout est à venir, le Bien et le
génie humain. A chaque avènement, son évènement. Celui qui ren-
verse la beauté en laideur, ose une beauté plus belle encore. Pourquoi
est la beauté belle ? La laideur laide ? Par l’unicité de l’attribut,
l’homme décide des échelles esthétiques. Le Un fonde ses multiples
tribus. Universelle est la mienne. A chaque sphère, sa terre, à chaque
peuplade, sa sagesse nomade. Nourri des élans mystiques d’antan, le
fou solitaire célèbre l’âme des peuples infinis. A chaque audace, sa
grâce. Mes sauts d’angoisse gravitent autour d’un noyau de sérénité.
L’être est inquiet. Il sent son quotidien comme le piège d’araignée. La
peur d’une intuition originale le plonge dans une inquiétante vérité :
l’abîme d’être est sans fond. Les terres rassurantes de la conscience
s’effondrent une par une. Elles génèrent un vertige profond. Tempo-

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relle est l’imminence, spatiale son immanence. Par chance, je suis de-
venu un lieu cosmique. Le jaillissement d’extase dépossède le Moi
d’articulation sonore. Les plus fébriles lueurs sont décisives. Elles ins-
pirent mes sueurs vers les concrescences verdoyantes. La conscience
essentialise son silence. Une ultime résistance préserve l’horizon,
rompt l’espoir de perfection. Une par une, mes conquêtes élargissent le
cercle affectif. Toute décision attend son occasion. J’écris par la passivi-
té d’une mémoire. A chaque passivité, sa créativité. Je refuse l’argent,
plutôt les désirs qui y sont attachés. La société habite nos moindres
mouvements. Le Programme atteint corps et âme. Je cherche à m'en
libérer. L’immédiat succombe au médiat. Qui ose l’éternité dans le pré-
sent, dispose du présent dans l’éternité. Paradoxe numéro six: le
marbre éternel naît de la poussière du temps. Comment est-ce pos-
sible ? Les promesses d’éternité s’acquièrent dans l’instant renversé.
Depuis l’envers, son essence oublieuse ouvre la voie des temps inou-
bliés. Je force le temps vers l'intemporalité. Tout vertical, il est une spi-
rale. En l’Autre de son degré ontologique, il pénètre l’infini temps dé-
miurgique. Puisque son infra est circulaire, linéaire est son supra. De
sujet oublieux, il devient objet inoublié. De poussière, il atteint
l’éternité. Les intuitions nous hissent vers son marbre atemporel. Elles
jaillissent d’une luisance affective, éblouissent l’âme naïve. La banalité
quotidienne en devient plus éclatante, éclairante. Ce qui me désespé-
rait m’enchante désormais. Le jour se donne comme l’amante. Je vis la
comédie urbaine comme l’errant qui cherche l’arbre de vérité au sein
d’une forêt de mensonges. L’inconfort est premier, mon plan
d’existence imposé. Le metteur en scène se rit de nos espérances toutes
vaines. Le monde aime qu’on le surprenne. Ignorante, la curiosité nous
renvoie à l’éternel pourquoi. Alors je célèbre la solitude comme une
extase joyeuse. Chaque présent remonte son temps. Il faut comprendre
la matière pour élucider l’être. L’onde de réception renvoie à un passé
d’émission. Par le vertige cosmique, j’espère les mondes oniriques. De-
puis que l’homme inventa l’écriture, tout part d’un livre. A l’histoire

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des pires bassesses, j’oppose celle d’un point d’ivresse. Tout comme le
Tout, la Beauté m’apparaît comme un passage –de soi vers soi-même
spatialisé par l’Autre. L’homme a suffisamment cherché, désormais il
faut trouver. Trouver les raisons d’une espérance pacifique. Je refuse la
solitude galactique. Le Moi fébrile subit la dépossession d’être. Con-
vaincu de son Bien, il ose les pires contingences. Voir le miel ne suffit
pas à sortir de la boue. A chaque philosophie, son aporie, à chaque
conscience, son silence. Les images déçoivent par leur invisible pré-
sence. J’écris pour ne les pas oublier. Excitée, l’âme taquine le zèle
d’une envie essoufflée : un temps accouché par l’espace. En mouve-
ment, l’espace se temporalise, le temps se spatialise. Les muses spiri-
tuelles aiment ma matière virtuelle. Laquelle désirer pour le Bien uni-
versel ? La plus parfaite est bijective par corps, par âme. L’esprit syn-
thétise son tout continu. La discontinuité effraie la conscience, anéantie
son espérance. Il faut beaucoup s’enlaidir pour toucher le fond intime
du Beau. La laideur supporte la beauté, le temps l’éternité. Un voile
sépare l’un de l’autre, comme le Tout d’un autre Tout. Chaque visage
exprime un usage. Son aspect couve une vérité. Trop caché, trop mas-
qué, le Bien est l’énigme à résoudre. Un seul jour de vérité et tous les
autres s’éclairciront, un seul jour de Beauté et tous les autres
s’embelliront. Le Vrai, le Beau s’émaillent par le Bien. L’Un intrigue le
Tout, le Tout intrigue l’Un. Le miroir reflète sa gloire. Ma musique
trouve l’accord parfait. L’écho répercute un son spectral. La mort sym-
bolise la vie, la vie ma mort. J’explore les temps inexplorés. Vierge est
l’espace à caresser. Je m’égare, les perspectives intentionnelles se trou-
blent. Ce que je vois n’est plus à voir. Je scrute ma forteresse d’être,
cherche le cortex de création. L’âme plonge en vortex sidéral, voltige
au-dessus de l’aire astrale. Où suis-je ? Je sens le corps émerger, sortir
l’âme des voyages métaphysiques. Le monologue intérieur cesse, les
mots disparaissent. Retour à la réalité.

12
- « Réveillez-vous Monsieur, il est l’heure, je vous ai préparé le
petit-déjeuner » retentit une voix féminine, le ton doux.

J’entends ces sonorités comme l’indice étrange d’une autre réalité.


J’attends un peu, espérant la voix illusoire.

- « Ce n’est pas que je veuille vous sortir du lit, mais vous allez
être en retard » reprend-elle, légèrement plus persuasive.

En retard pour quoi ? Ma réalité est ancrée dans le deuxième millé-


naire, convaincue d’un Bien à élucider. Que se passe-t-il là ? Ai-je man-
qué une dimension d’être ? Perdu quelques microgrammes cérébraux ?
Où-suis-je ? Un nouveau silence inquiète, agite mon soupçon. Je re-
plonge dans mes pensées, m’efforce de les retrouver, mais rien. Ou
plutôt je me souviens de vagues contours, de formes éloignées. Les
Idées divaguent, leur contenu m’échappe. Quelqu’un a-t-il dépro-
grammé mon âme ? Suis-je condamné à l’errance du penser ? Je perds
pied, ne comprenant pas ce qui m’arrive.

- « Vous pouvez ouvrir les yeux, reprendre vos esprits, j’ai dé-
branché la machine » assure-elle, moins illusoire.

Quelle machine ? Quels yeux à ouvrir ? J’ai les yeux déjà ouverts,
puisque je vois les choses de la Terre. Une terreur m’envahit à l’idée de
me réveiller. Est-ce un rêve ? Un voyage onirique ? Ma peur se propage
devant l’inconnu. Suis-je un Autre ? L’Autre fantasmé ? Peu à peu, ma
vision devient plus légère, plus aérienne. Elle s’estompe par degré,
laissant la conviction d’une nouvelle matérialité. Encore quelques hési-
tations. Mes certitudes sémantiques apparaissent moins certaines.
J’essaie de raisonner, incapable de percer la moindre règle logique.
Balbutiant des mots disparus, je me dirige vers une décision résolue.
Ma conscience transvase vers d’autres régions d’extase. J’ouvre une
paupière, puis l’autre.
13
- Je vois très flou.
- « C’est normal, vous avez été transporté vers l’Autre vous-
mêmes, l’espace d’infra des intuitions pures » remarque-t-
elle, l’air sûr.
- Où suis-je ?
- « Dans votre lit, chez vous » sourit-elle.

La conscience émerge d’un profond sommeil. Je regarde ma chambre


comme l’extra-terrestre qui découvre une planète inconnue.

- Etait-ce là un simple rêve ?


- « Pas vraiment. Articulée par le subconscient, votre cons-
cience a été transportée vers d’autres temps. Vous habitiez
les obsessions intellectuelles d’une autre identité spirituelle »
observent ses fines lèvres.
- Qui est cet Autre ?
- « C’est vous-même dans un autre continuum spatio-
temporel » elle pique ma curiosité.
- Vous vous appelez comment ?
- « Amélie…Amélie Lambroza » élance-t-elle.
- Amélie d’Italie ?
- « Oui, oui » dit-elle, fière.

Plus la masse spirituelle traverse les siècles, plus elle s’agrandit. Tout
comme l’Univers, ma force cérébrale est d’expansion. Elle dilate le
temps, pénètre ses degrés de liberté. Chaque présent comporte l’infini
passé, on peut le prouver.

- Quelle année sommes-nous ?


14
- « 3846 » Amélie donne le chiffre magique.
- Vous plaisantez ?
- Pas du tout.
- J’habitais une conscience d’il y a 1836 ans, vous vous rendez
compte ?
- 2010 est votre année quantique.
- Comment cela ?
- La masse protonique est 1836 fois supérieure à celle
d’électron, ce rapport unit votre esprit actuel à celui de 2010.
- Quel lien avec ma masse spirituelle ?
- Chaque masse spirituelle comporte un moment cinétique in-
trinsèque qui la projette sur un axe de quantification tempo-
relle. Elle se répand depuis des millénaires dans votre espace
d’extase cérébrale.
- Woow, j’étais proche de l’extase plotinienne dans cet autre
Moi, ses obsessions caressent l’avenir incertain. Mais pour
l’instant la faim appelle, je dois petit-déjeuner.

La mémoire se mêle à l’imagination pour reconstituer le sens de ces


assertions. La vue nette retrouvée, je débranche les connecteurs des
canaux ioniques cérébraux. Je me souviens de peu de chose. La forte
excitation des cellules crée l’amnésie temporaire. J’oublie le Moi, trou-
blé par l’exaltation spirituelle de mon ancêtre infra. Electro-
physiologique, l’esprit transmue les ions-moins en ions-plus. Je suis le
positif d’un négatif d’antan. Le corps meurt, la masse spirituelle de-
meure. Elle habite le subconscient, l’infra invisible articule les actes
conscients. Entre la cellule pyramidale du cortex cérébral et celle gra-
nulaire du cortex cérébelleux, il y a l’espace des dix puissances douze
neurones. Tant de zones du Je! Les plus grands gènes s’expriment par
15
cerveau. J’ai migré vers le Beau, sans trouver son Bien. Je ne me sou-
viens de presque rien. Un sentiment de libre espérance reste en moi.
Mon Autre a voulu me transmettre quelque chose. Un code, je crois.

- « Un peu de lait dans votre café ? » Propose la petite brune,


coquette.
- S’il vous plaît, merci. Vous ne négligez rien, c’est contraire à
votre prénom.
- Depuis ma rencontre avec les habitants d’Ex-stasis, j’ai com-
pris que la Nature ne fait rien en vain, alors je fais pareil.
- Les habitants d’où ?
- Ex-stasis, l’exo-planète qui a changé la face de l’humanité.
- Je ne me souviens pas…
- C’est normal, la rencontre avec l’Autre d’extase a perturbé
l’anatomie moléculaire de votre système nerveux. L’amnésie
va durer un peu.
- Qu’est-il arrivé ?
- Depuis plusieurs millénaires, cette planète influence la partie
extatique du cortex humain, elle nous guide vers nos intui-
tions pures.
- Tous des génies alors ?
- A chaque canal protéique, un potentiel transmembranaire
unique. Tout comme la cellule sélectionne son type ionique,
l’homme élit son devenir authentique : chic et génial ou pa-
thétique et banal.

Au-dedans, on choisit la lumière ou le tonnerre, le déterminisme est


relatif, tout comme la liberté. Suis-je le Moi en cette réponse émoyée ?
Je regarde son dire comme la proposition à démontrer. A chaque ju-
16
gement, sa prémisse. Je cherche un délice logique. Amnésique du
maintenant, je me remémore l’Autre temps.

- « Je vous accompagnerai jusqu’à ce que vous retrouviez


votre mémoire, plus elle reviendra, plus vous oublierez
l’Autre infra » prévient jolie Lambroza.

J’aimerais comprendre ses dires, les réécrire. Mon Je fébrile court le


risque d’une dépossession d’être. Son Soi advient d’une crise extatique.
Comment a-t-elle pu rencontrer ces extra-terrestres du subconscient ?
Ils sont parmi nous, leur vibration atteint l’existentialité. Ce code, je
dois le trouver.

- « Il se peut que vos souvenirs migrent. » poursuit-t-elle.


- Comment cela ?
- Par la réminiscence à venir, votre code mémoire se transfert
graduellement de l’hippocampe au néocortex ; les variations
des forces synaptiques vous feront retrouver la représenta-
tion neuronale d’épisodes vécus.

Qu’ai-je fais pour subir cette étrangeté ? J’étais sûr de mon Même, con-
templait l’avenir et ses multiples sourires. Je n’étais pas lui, j’y croyais
pourtant. Mon Autre paire produit une sorte de vertige urbain. Je re-
garde son abîme, sûr que son abîme me voit.

- « Comment les avez-vous rencontré ? » j’interroge curieuse-


ment.
- Comme tous ceux qui ont traversé l’âme par l’esprit, j’ai subi
leur énergie cosmique au point E*, l’extase cérébrale.
- Les avez-vous vus ?

17
- Pas vraiment, j’ai plutôt senti leur présence et leur folle espé-
rance.
- Quelle espérance ?
- Ils souhaitent apprivoiser quelques âmes audacieuses, pour
leur transmettre un code : le code du Bien de l’Univers.

A ces mots, je reste silencieux. C’est précisément de cela que se nour-


rissait l’obsession de mon infra. Il cherchait le lieu, la forme, l’essence
de la création. Les piastres détruisent tout, même les confitures de phy-
salis. L’ambition véritable est celle de l’ombre, de la cachette inconnue.
Personne ne doit voir, ni savoir, seulement recréer l’être-bien pour sur-
vivre le Rien.

- « Que faites-vous dans la vie hormis assister les amnésiques


temporaires ? » j’avale le café écrémé.
- Je suis planétologue, je discours sur les astres stellaires, par-
cours les galaxies d’Univers.
- Votre science de la luminosité bolométrique ne peut rien à
mon inquiétude ontique.
- Vous gravitez autour d’une masse cachée, vous en connais-
sez la lumière, il vous manque la matière.

En particules non-baryoniques, l’Univers visible cache sa masse invi-


sible. Ni la densité des neutrinos, ni celle photonique ne peuvent ré-
soudre la matière du Bien. Le rayonnement électromagnétique recrée le
temps primordial : Big-bang. Son influence gravitationnelle s’anime
par les lettres belles. Quelle courbure pour quel espace ? L’expansion
cosmique effraie le moindre désir comique. Un univers plat ? L’espace
nul est euclidien. La courbure positive ? Les esprits dérivent. Le temps
zéro est quantique. A dix puissances moins quarante trois seconde
s’engendre le premier monde. Que se passe-t-il en-deçà ? Le rien connu
18
suscite l’ignorance reconnue. Entre le temps zéro et celui de Planck, il y
a l’infime des plus pures intuitions. Qu’est-ce ? Voir l’universel dans le
particulier, l’infini dans le fini, voir la plante dans la plante,
l’organisme dans l’organisme, l’indifférence dans la différence. Merci
Monsieur Schelling, vos profondes méditations m’aident à jouir de
savoirs délicats ! L’adéquation d’une pensée à l’être suffira-t-elle à sau-
ver les humains ? L’illumination d’être dans la pensée manque une
dimension pratique, celle d’éthique. Trop pures, on perd le corps et les
mains. La matière impure nous impose les douloureux lendemains.
Jamais assez pour le grand Bien !

- « Je ne vous ai pas tout dit ! » interrompt l’italienne, cuisi-


nant trois œufs de poules cloniques.
- Sur qui, sur quoi ?
- « Sur vous. » taquinent ses pupilles.
- Je suis le proton spirituel d’un électron d’antan, que dois-je
savoir de plus ?
- Votre nom vous intéresse-t-il ?
- Je sais déjà comment je m’appelle.
- Comment ?
- Markozof.
- Cela est votre nom d’infra, vous êtes encore dans sa ressou-
venance spectrale.
- Ne suis-je pas philosophe ?
- Pas le moins du monde.
- Quel est mon nom alors ?
- Fozokram, le vivant mélange du faux.

19
Fozokram, Markozof, suis-je le faux bestial d’un vrai primal ? Le réel
cru lorgne l’illusion vécue. Mon réel vécu fuselle l’illusion crue. Les
loups solitaires gagneront cette Terre. A chaque gramme du cerveau,
mille anagrammes du mot. Markozof, Fozokram, le nom importe
moins que l’âme. L’art est-il plus qu’un désir ? Le désir plus qu’un art ?
L’idéal du noir habite trop l’abstraction. Il reflète une profonde décep-
tion. Puisque le Je nu a besoin d’un Moi vêtu, le Moi s’habille plus que
son Je. Troublé par l’identité, je perds l’unicité. A chaque aura, son
oracle, j’imagine les infinis obstacles. A chaque vie, son messie, je bois
le calice en lie. Le qui d’être renvoie au quoi du paraître. Les sauts épis-
témologiques troublent mes désirs pudiques. Le faux est un moment
du vrai : un monde à l’endroit. Le vrai est un moment du faux : deux
mondes à l’envers. « Et c’est de l’envers que naît la Joie.» Les délires
oniriques libèrent l’espace par le temps. Amnésique, je cherche une
vérité. Vivant mélange, je trouve ce qu’elle est. Intuition, concept, sym-
bole. Le concept regarde l’intuition comme sa force vive, pour que le
symbole signifie leur Tout réuni. Qu’y a-t-il entre l’énigme et le mys-
tère ? Rien d’autre qu’un Moi fragmentaire. La Joie me réduit au frag-
ment sur l’échelle du temps. Les temps multiples s’indiffèrent les uns
des autres. Si l’extase est principe de création, elle cache les secrets
d’évolution. Par elle, l’homme métamorphose son devenir incertain en
avenir du Bien.

- « Ex-stasis, est-ce vraiment la cause de l’humaine évolu-


tion ? » je m’enquiers de son mystère, avalant l’œuf assai-
sonné.
- « Depuis la découverte du point E* et de l’onde d’extase qui
l’anime, les scientifiques sont formels là-dessus. » Amélie
remplit de nouveau la tasse de café.
- Pourquoi agissent-ils sur nos intuitions ?

20
- En inclinant l’être vers son espace intuitif, l’onde extatique
ouvre à la compréhension du Bien. Par l’extase c’est son code
universel qu’ils tentent de nous transmettre.
- Voulaient-ils me transmettre quelque chose ?
- Certainement. Vous avez été projeté dans la dimension de
vous-même la plus réceptive au Bien universel.

Ses mots retentissent comme d’étranges sonorités. Je me sens l’élu in-


digne d’une telle vérité. 2010 fut l’année d’un Bien à contempler. A
quelle énergie cosmique revient ce projet ? L’univers est plus que
rayonnement photonique et matière baryonique. Il y a le Vide,
l’énergie du Vide. Excités, les champs quantiques possèdent une densi-
té d’énergie négative. Physique ou métaphysique, mon Vide crée
l’angoisse ontologique. Sa loi de variation exprime une nature exo-
tique. A chaque mégaparsec intergalactique, les quasars produisent les
chocs neuroniques. Le Bien pour la Paix, la Paix pour le Bien. La Joie
fusionne les deux pour garder la puissance active.

- « Le Bien n’est-il pas une coquille vide, un nom pollué des mil-
lénaires de religion ? » j’ose la fâcheuse question.
- « Depuis l’invention Van der Brüücken, ni la théologie chré-
tienne, ni le kalâm d’Islam n’influencent le Bien de l’âme. » con-
fie Amélie, les yeux étrécies.
- Van der Brüücken ?
- Wilhelm Gottfried Van der Brüücken, l’homme qui, en 3820,
inventa la machine.
- Quelle machine ?
- Celle qui vous a projeté dans votre potentiel extatique. Puisque
votre masse spirituelle possède une configuration d’équilibre
stable, elle effectue des oscillations de pulsation propres modé-
21
lisables par un oscillateur harmonique à une ou plusieurs di-
mensions.
- Un oscillateur harmonique ?
- Il s’agit des vibrations de vos molécules cérébrales. La quasi-
particule associée à leurs ondes élastiques sinusoïdales progres-
sives définit le quantum d’énergie nécessaire pour vous projeter
dans l’espace infra. A chaque fois que ce quantum est atteint,
l’oscillateur transite vers un niveau d’énergie supérieur, ce qui
accroit votre force cérébrale.
- L’extase n’était-elle pas déjà possible avant cette machine ?
- C’est le cas, mais seulement pour l’élite des neurones paci-
fiques.
- « Voulez-vous dire que le génie humain est devenu démocra-
tique et consommable ? » je cherche une vibration
d’enthousiasme auprès de sa raison aimable.
- C’est bien cela.
- Comment est-ce possible ?
- La perte d’énergie due au rayonnement électromagnétique dur
est d’autant plus grande que la vitesse est élevée. La machine
compense cette perte, de sorte qu’une multitude d’âmes gagne
les autres temps.

Sous sa pudeur scientifique, je sens les pénétrances érotiques.


Puisque la lucidité varie en sens inverse du bonheur, je préfère
l’ennui amer de la solitude à l’exquis désert de la multitude. La li-
mite du sens sous-tend les arguties philosophiques pour finir en
cristaux poétiques. En chaque existentialité gît l’étrangèreté. Mon
oubli emmiellé atténue le fiel désastreux. L’oubli aide à
l’avancement de la conscience, son destin orne mon ignorance.

22
- « Votre oubli est un presque-oubli, il contient le degré de lai-
deur suffisant pour provoquer une réaction sublimante. » syn-
thétise Amélie, toute charmante.
- Sublimante ?
- « Plus votre conscience emplira le présent, plus l’infra sublimera
l’être supra. » affirme le dogmatisme Lambroza.

A force de tout voir au sens figuré, on oublie le sens propre. Tout


comme le microgramme du temps, chaque désir se suicide en son
devenir. En synthèse totalisante, naît la beauté rougeoyante. Entre
l’infra-Moi et son supra, s’étend le temps du Là. Tout comme les
contraires s’articulent en visée unitaire, l’infra complexé ose le su-
pra comme son ultime destinée. Les pôles se défient l’un l’autre
pour atteindre l’Autre sublimé. Que faire pour la Terre ? Rien, si-
non se retirer dans le silence du Non, et devenir l’héritier de sa
propre sublimation. Il faut savoir pénétrer le cercle du Silence. Le
génie démocratique est un leurre. Toujours la hiérarchie demeure
l’impitoyable choix des multiples destins. Le destin immanent est
scellé par le Tout transcendant. Alors, je cherche la multitude éter-
nelle dans l’inéternel présent pour que le Je traverse le temps.

- « Mon devenir est il destinal ? » j’interroge sa pénétrance cos-


mogonique.
- « Votre devenir dépend du Temps. Puisque le présent est ou-
vert en son point transcendantal, il vous conduit vers
l’imminence extatique d’un devant-soi temporel. » argutise la
belle.
- Mon destin, quelle en est la matière ?

23
- Il y a une intensité ontologique bipolaire en chaque instant du
devenir : à la fois autoréférentielle, immanente au Moi et extra-
référencielle et transcendante au Soi.
- Mais qu’y a-t-il d’originaire dans tout cela ?
- Et bien, observez d’abord que votre Je puisse parler de son Soi à
partir de toute période de temps qui précède l’existence.
- Je l’observe.
- Du point de vue de votre existence actuelle, le Moi existe de-
puis des Temps immémoriaux. Mais du point de vue de son
advenir, il est pour lui-même l’inconnu x d’un multiple de pos-
sibles.
- Suis-je dès lors le paradoxe fou : libre et déterminé ?
- Votre liberté n’est pas remise en cause, puisqu’elle est un mo-
ment d’un déterminisme plus englobant. Ce que vous êtes de-
venu est destinal tandis que l’advenir préserve un degré de li-
berté.

Tout me semble comme si le destinal fut le lieu d’une initiation de


ma totalité à une coprésence discrète de l’espace dans le temps et
du temps dans l’espace. Le sentiment de ma non-possibilité avortée
ouvre l’être à un devenir positivement modalisé. Il y a un pavage,
toute liberté tient par une sous-jacente nécessité. Plus l’esprit sim-
plifie, plus il oublie la visée complexe sous-jacente. Chaque appro-
priation cache une altération. En pensée destinale, créer consiste à
modéliser l’en-avant de soi. Plus on se libère, plus on s’aliène. Plus
on s’aliène, plus on se libère. Le devenir circulaire devient le lutrin
de la Reine mère. Diable, que le temps me perd dans son contenu
insondable !

24
- « De quelle nimbe êtes-vous la matérialité ? » je change de ton,
l’air plus enjoué.
- « Mon auréole est celle des cellules ganglionnaires de votre ré-
tine, vous me voyez et vous synthétisez une beauté, voilà
tout ! » examine-t-elle, toute charnelle.

Je cherche en mon être l’intime sénescence. Apaisant le corps, une


beauté éveille l’âme à son courage quotidien. Pourtant je m’attache
à la laideur comme au moteur d’une sublimation extra-lucide. Elle
me cache dans la visibilité. Le noyau rougeoyant rougeoie pour se
sauver d’un abîme effrayant. Comment accéder à mon Autre, ce
lambda qui se découvre en méta-Soi ? En simplifiant, j’oublie le
complexe, en complexifiant, j’oublie le simple. Même si mon corps
appelle la fin, je le laisse à sa faim. Et je reste là, à méditer dans mon
silence argenté, couvrant l’espoir promis d’une cristallisation réus-
sie. Je continue à petit-déjeuner, avalant d’une bouchée sa tartine
adorée.

- « C’est de la confiture de physalis, faite maison ! » confie-t-elle,


l’expression un brin enjouée.
- « Je me fie à votre art des petits déjeuners égosillés. En bientôt
quatrième millénaire, mange-t-on autant qu’au temps infra ? » je
pique son jugement humanologique.
- « La nourriture tient l’être-ensemble social, elle est devenue
l’idole insigne des âmes angoissées. » Amélie tartine son ana-
lyse fine.

Tout être spirituel vous dira que chaque aliment ingurgité alourdit
son âme agitée. Pour simplifier j’éprouve l’être par trois niveaux
d’énergie esthétique. En laideur consiste le premier, corps-corps est
son nom imparfait. D’une pornographie naît son rapport indélicat.

25
Une fois l’âme oubliée, le corps se donne à son immanence touchée
d’une pointe autodestructrice. L’échelle suivante, je l’appelle
corps-âme. Une beauté devenue possible, l’érotisme joyeux emplit
nos désirs creux. En niveau ultime je préfère, là où l’âme-âme
couvre l’extase inébranlable. Du pornographisme, érotisme au pla-
tonisme plotinisé, il y a les degrés d’une non-pensée sublimée en
pure éternité. D’ici-là, je tricote l’avenir pour rire des multiples des-
tins qui jamais ne seront miens. En germe, l’être sollicite la méga-
forteresse, puis, sédimenté, il pose nu-pied. Les constantes phéno-
ménologiques aliènent plus que les constantes physiques. Et
puisque l’hilarité des graves cache la gravité des hilares, je me dis
qu’en chaque fou habite un sage et qu’en chaque sage habite un
fou. La laideur préserve une beauté sous-jacente, celle indicible du
pur étonnement. Etonner et être étonner esthétise le rapport im-
pressionné. Encore égarés par le tournoiement bigarré, les yeux
s’étonnent d’une désubstantialisation du Moi. Je me sens l’être
double, triple, quatruple… Sans repères, l’esprit se perd. Dépourvu
du cinquième axiome d’Euclide, le Tout s’offre par bribes. Sans ca-
resse, l’être stoïque se réfugie en controverses du Portique. La dé-
substantialisation progresse. J’entends le Je se transmuer en Il ma-
jestueux, le présent d’avenir en passé décomposé, le regard d’art en
nouvelle neutralité. Que puis-je pour ma gloire ? Rien, sinon me ré-
fugier parmi les Sages, pour laisser l’avenir advenir et tenir la belle
comme un Non éternel.

- « Votre visage, cher Fozokram, allez le regarder, il perd de sa


matière » inquiète le regard effrayé d’Amélie.
- « Que dites-vous ? Je ne vous entends plus nettement » je lui
lance mon étonnement sonore.
- « Vouatre viasouga seua trensfoarmae, vuos samblae moyle
reaegarira… » ondule sa voix inaudible.

26
- « Que vous arrive-t-il, chère Lambroza ? je ne vous comprends
plus… » mes lèvres mâchent quelques mots essoufflés.

Sa silhouette devant moi, je tente de la regarder, la toucher,


l’intuitionner. Rien ! Mes mains se rétrécissent, le corps devient
plus léger. Inquiet, je m’éloigne de la table, délaissant la tasse de ca-
fé, les œufs, les tartines. Ils gisent là, abandonnés à eux-mêmes,
puis adoptent un aspect étrange. Mon regard se change, les con-
tours physiques s’effacent pour une nouvelle simplicité. Une ma-
tière d’éther s’insinue par sinus. Son autre géométrique vibre en co-
sinus. Le cœur s’accélère, la respiration expire mon inspiration. Je
cherche un miroir pour me voir. La salle de bain m’accueille
comme l’oracle qui va se prononcer sur une destinée. Devant le mi-
roir, aucun reflet. Suis-je devenu l’invisible de multiples visibilités ?
A force de se cacher dans le cercle du Silence, le corps s’est dématé-
rialisé. J’essuie les sueurs sur un peignoir blanc, décide de
m’asseoir sur le bord de la baignoire pour élucider mon propre
phénomène. L’inertie apparente de la pièce, blanchie par le sol
écarlate, perturbe ma lucidité. Un bruit flou me tient en éveil, la
porte s’ouvre derrière moi : Lambroza entre.

- « Est-ce moi qui délire, ou le corps qui ne supporte pas son ré-
veil supra ? » je cherche son regard, espérant qu’elle va me voir.
- « Mais où est-il passé ? » elle s’interroge, se croyant visiblement
seule dans la pièce.

Elle embrasse le lieu d’un vif coup d’œil, ne me voit pas. Je tente de
l’approcher, sans parvenir à détourner son attention. Elle regagne
le couloir, j’entends les craquèlements des planches de bois sous le
poids de ses hauts talons. Fini la philosophie, le Méta-soi, les es-
poirs d’une mémoire retrouvée, je sens l’abandon imminent. Où
suis-je? Est-t-elle réellement réelle ? Qu’en puis-je savoir ? Mon Je

27
s’étonne de son Même. Est-ce bien moi ici, qui pense, doute, ques-
tionne, découvre, explicite, formule. Je l’étais bien en temps infra,
pourquoi ne le pourrais-je en cette présence présentifiée ? La déma-
térialisation progresse. Mes mains ne sont plus, encore quelques
décagrammes de cuisses et le corps aura disparu. Pourtant, l’âme
vibre toujours, sa lucidité s’élève vers les hautes altitudes. Elle
sculpte sa posture pour produire en temps voulu le rougeoiement
absolu. Une traque narrative inspire ses degrés. De métamorphose
en métempsychose, je perds le sens de la prose. En limite d’être, il
n’y a plus que le simple, l’évident à sauver. Les cellules continuent
de se suicider, l’une après l’autre, chacune attendant son tour pour
bien respecter l’harmonie de l’ensemble. Le temps se hisse vers son
état immuable. Est-ce mon clone qui repart vers d’autres temporali-
tés ? Cherche-t-il de nouveaux horizons à habiter ? Une autre subs-
tance à illuminer ? L’ignorance accroît ma lucidité. Sa masse spiri-
tuelle gravite autour d’un multiple unique. Rare est l’œil de tortue
qui ose s’élever à celui de l’aigle. Mon invisibilité s’étend en corps
non-existant. Je sens la solidité du réel se ramollir, mon rêve risquer
de périr. Trop subjectif, le Je désire se neutraliser comme l’ange du
Il. Sa phrase vient puis s’en va, selon un caprice quotidien. Le
drame intérieur crée une trame encore meilleure. Les êtres sans
destin se fâchent devant une lumière destinale. A qui donneras-tu
la fidélité ? Refuser d’être fidèle pour que le monde nous le de-
vienne. Et l’ami, qu’est-ce ? Amitié n’est pas un devoir, une tâche,
une fin, c’est plutôt un désir qui ne s’impose pas, un désir qui de-
meure dans sa suspension interne et dont le retour positif est une
occasion heureuse. Chacun suit sa causalité, l’amitié en est l’effet
coïncident, jamais une cause, encore moins une norme. Amitié tire
sa noblesse d’avoir l’air d’une norme tout en ne l’étant pas en son
essence de désir. L’histoire doit apprendre à s’objectiver. Une sem-
piternelle angoisse perce à travers mon trop plein de Joyauté. Alors
je me tiens proche de la césure, du chiasme originaire.

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L’insaisissable destin crée les Joie du matin. Le passé existe pour la
mémoire, il est une virtuosité de l’esprit pour sa propre gloire. Seul
le présent compte. Suspendue à l’avenir incertain, sa présence rem-
plit le Vide des humains. A force de quête identitaire, l’esprit dé-
couvre son tropisme pervers. Lambroza est partie, le Moi reste dans
son amnésie. Spiritualisé, le Je cherche les corps à habiter. Les ca-
tions se déchargent sur une cathode imaginée, je laisse les itérations
d’algorithme déterminer la migration de mon rythme. Physique ou
métaphysique, le destin couvre les multiples Un. Fractal est le mien
puisqu’il cristallise géométriquement l’infini potentiel en finité ac-
tuelle. L’axe imaginaire crée en mode réel le plan complexe d’un
mystère originaire. En verbe clair, la parole se perd. Alors je me
tais, pour laisser le Silence sauver l’âme des foules bruyantes.
Puisque chaque vie est singulière, chaque normativité sert
l’absurde voile d’aliéné. Le normatif exporte les êtres hors leur des-
tin, puis, croyant leur non-Joie immuable, ils s’abandonnent à la
triste vie du Rien. La misère contrôlée se recrée par normativité. Le
modèle rassure puis détruit les axes temporalisés. Chaque conces-
sion naturelle entraîne une grande perte spirituelle. Du visible à
l’invisible, j’ose la pure transparence, l’accès immédiat au Moi-Roi.
Comme la Dryade, je me réfugie dans les chênes centenaires, con-
vaincu que leur force porte ma graine nourricière.

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Résonance 2
Au beau milieu de nulle part, Fozokram s’éprouvait en nou-
velle corporéité. Il regardait l’horizon, espérant y trouver un reflet
familier. Ni le désert, ni la mer, seul un espace bleu-gris au loin in-
triguait son étonnement. Il se mit à marcher, prudemment.

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