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Annales de démographie

historique

D. Herlihy et Ch. Klapisch-Zuber, Les Toscans et leurs familles, une
étude du castato florentin de 1427, 1978
Henri Dubois

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Dubois Henri. D. Herlihy et Ch. Klapisch-Zuber, Les Toscans et leurs familles, une étude du castato florentin de 1427, 1978. In:
Annales de démographie historique, 1979. Statistiques de peuplement et politique de population. pp. 457-466;

http://www.persee.fr/doc/adh_0066-2062_1979_num_1979_1_1435

Document généré le 11/03/2016
David HERLIHY, Christiane KLAPISCH-ZUBER. Les Toscans et
leurs familles, une étude du catasto florentin de 1427,
préface du Professeur Ph. Wolff, ouvrage publié avec le
concours du C.N.R.S., Presses de la Fondation nationale des
Sciences Politiques et Editions de l'Ecole des Hautes Etudes
en Sciences Sociales, Paris, 1978, 703 p.

En 1427, la commune de Florence décida de faire procéder à
une recherche exhaustive des sujets florentins et de leurs biens. Ce
vaste recensement porta sur 59 770 feux et dénombra 264 210
personnes. Il s'agissait de remplacer le système des emprunts forcés (prestanzé),
injustes et peu productifs, par une nouvelle méthode d'établissement de
l'assiette fiscale, censée apporter la justice dans l'évaluation des
possibilités contributives des citoyens et assurer à l'Etat des ressources plus
importantes. La loi du 24 mai 1427 envisageait donc le recensement,
dans le délai d'un an, des habitants de Florence, du contado, du district,
des ecclésiastiques, des étrangers et des corporations. Tout citoyen ou
sujet devait souscrire une déclaration. L'unité de taxation était l'unité de
recensement, le « ménage contribuant » de nos auteurs, excluant les
serviteurs adultes. La déclaration devait porter sur toutes les formes
de richesse : biens fonciers (selon un système de capitalisation de la
rente qui, d'ailleurs, les sous-évaluait), biens mobiliers, biens négatifs
(les obligations). Cette opération a donné naissance à une grande masse
documentaire : déclarations individuelles (portaté) presque toutes
conservées, registres de copies de ces déclarations ou cctmpioni (3 registres
manquent sur 57), sommaires (moins bien conservés). Mais
l'établissement des registres officiels demanda en fait trois ans (30 juin 1430)
pendant lesquels des modifications ont pu être apportées aux déclarations.
D'un tel ensemble d'archives, l'intérêt pour l'histoire économique, sociale,
démographique est évident. Dès avant 1966, D. Herlihy a conçu le projet
de recourir à l'ordinateur pour opérer une analyse d'ensemble du catasto ;
par la suite, le Centre de recherches historiques de la VIe section s'est
associé à Herlihy et lui a fourni l'équipe dirigée par C. Klapisch ; le
projet, accepté et aidé par le C.N.R.S., a reçu ensuite l'appui de la VIe
section et de diverses institutions américaines, le Graduate Research
Committee de l'Université du Wisconsin, la National Science Foundation,
le Center for Advanced Study in the Behavioral Sciences de Stanford.
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Le programme d'exploitation du catasto établi et exécuté par
les historiens de ces équipes a eu en vue plusieurs objectifs : présenter
une sorte d'édition simplifiée du document ; donner les renseignements
statistiques globaux ; analyser le « groupe domestique », et c'est en
fonction de cet objectif qu'ont été sélectionnés les indicateurs, qu'on
a retenu pour chaque ménage : ses caractéristiques économiques et les
caractéristiques démographiques des individus le composant. Les
renseignements nécessaires au lecteur pour la bonne compréhension du travail
d'exploitation ont été ici rassemblés en une première partie, de trois
chapitres (pp. 17 à 106) où l'on trouvera une étude du système fiscal
florentin d'avant 1427, une analyse de la loi du catasto et un récit des
opérations d'élaboration (1427-1430) du recensement. La matière du
reste de l'ouvrage est répartie en quatre parties composées de 17
chapitres : « Le moment du catasto », « Population et Fortunes », «
Comportements démographiques et milieu social », « Les images de la famille »,
et le seul énoncé de ces grands titres traduit une des volontés des auteurs :
ne pas se borner à une étude technique de démographie historique, ne
pas même se borner à exploiter les documents du catasto, mais recourir
sans cesse à maintes autres sources, relier constamment le document
principal à l'ensemble de la réalité florentine et toscane de l'époque. En
revanche, d'autres aspects, comme le cadastre agraire, n'ont pas été
retenus.
On entre donc dans l'étude par une description du territoire
florentin de 1427 et de ses structures administratives et ecclésiastiques :
ville de Florence, contado, district, circonscriptions de base surtout
(pivieri, podesterie...) dans lesquelles l'administration de 1427 décrit
les contribuables, et que reprend la cartographie automatique de
l'ouvrage, qui utilise 20 circonscriptions « principales » et environ 150
subdivisions secondaires. L'ampleur du recensement est ensuite précisée,
c'est-à-dire que sont évaluées exemptions et immunités : où l'on voit
qu'une seule région, la Romagne florentine, a dans sa plus grande partie
échappé au recensement et que les dispenses individuelles des étrangers,
de même que les exemptions d'impôt, furent très peu nombreuses, ordre
de 0,15 % du total des ménages. Plus lourde de conséquences est la
faible valeur du recensement des ecclésiastiques, ou semi-ecclésiastiques
car, si une évaluation du nombre des religieux est possible, cela n'est plus
vrai pour les séculiers. 10 à 11 000 clercs en Toscane florentine, peut-
être, dont la majorité a dû échapper au catasto. Pour les marginaux,
ils ont sûrement été beaucoup moins nombreux à passer à travers les
mailles du filet.
Un examen du mouvement de la population toscane, 1300-
1550, inscrit le catasto dans la longue durée démographique, définissant
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son « moment » . Ici sont utilisés les remarquables travaux d'E. Fiumi :
série de mises au point très précieuses sur Prato, le contado florentin,
Florence et, dans le district, San Gimignano et Pistoia. Pour Prato,
ville + campagne, avec l'indice 100 en 1427, on trouve l'indice 321 en
1288-1290, le maximum du taux moyen annuel de décroissance se situant
(à — 3,4 %) entre 1339 et 1351, avec encore — 2,45 % entre 1394
et 1402. Pour le contado florentin, on aurait des pertes encore plus
fortes, de l'ordre des 2/3 entre 1338 et 1427. Pour Florence-ville, avec
l'hypothèse « haute » de 120 000 habitants en 1338, on obtient une
érosion de 60 à 69 % à la date de 1427. Après cette date, les
renseignements qui se peuvent tirer des recensements florentins se font plus
homogènes : la campagne florentine a poursuivi son déclin démographique au
moins jusqu'en 1459-1460 ; la croissance a repris vigoureusement après
cette date et les campagnes auraient vu doubler leur population, ou
peu s'en faut, entre 1427 et 1552. L'explication de ces mouvements est
recherchée au ch. VII « Cycles de mortalité et Cycles de vie » dans
les comportements démographiques d'une population en proie aux
mortalités depuis 1348. Pour étudier les effets des épidémies, c'est le
cadre de la ville de Florence qui convient le mieux, grâce aux
nécrologes, ricordi et « livres des morts » conservés. On repère les années
de forte mortalité, la distribution mensuelle de cette mortalité (juillet,
juin, août les plus meurtriers en année pesteuse, août, juillet, avril en
année normale).Le problème de la périodicité des pestes est
judicieusement posé : la série composite des décès florentins de 1275 à 1500 révèle
un cycle principal d'environ 42 ans avec des intervalles secondaires. Le
processus du redémarrage démographique après les pestes est expliqué :
nuptialité stimulée et nombreuses naissances étaient la réponse à une
grande mortalité. Le groupe particulièrement étoffé né en réponse à la
grande épidémie atteignait son maximum de reproduction près de 40 ans
après l'épidémie (en raison de l'âge moyen au mariage des hommes).
Il y avait aussi, et c'est important, une prédisposition à la peste des
populations particulièrement riches en jeunes, de sorte que les baby
booms découlant d'une peste en préparaient une autre.
La définition du cycle de vie implique celle de la durée de
vie, qu'il faut ici rechercher à travers les livres de souvenirs familiaux,
ricordi ou ricordanze, utilisés sous certaines précautions. On trouve
qu'une relative longévité moyenne avait caractérisé les temps antérieurs
à 1348, et qu'une époque de vie moyenne beaucoup plus courte s'était
ouverte alors, et « les écrivains ont donné après 1348 des estimations
plus basses des âges de la vie et de la durée totale de l'existence » (p.
202) : le minimum semble se situer entre 1375 et 1400, avec 18 ans de
vie moyenne. Pour mesurer avec exactitude la durée des rôles sociaux,
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il importe de connaître le plus exactement possible, et pour les deux
sexes, l'âge au mariage. A Prato et dans sa campagne, il est au plus bas
en 1372, à une époque d'espérance de vie très basse aussi. A Florence,
l'âge féminin au mariage s'élève notablement (de 18- à 21- ans) entre
1427 et 1480, beaucoup plus que l'âge masculin. Il apparaît ainsi que
le retard apporté à la première union jouait comme un frein de la
croissance démographique, et que la différence d'âge moyen au premier
mariage entre les sexes ajoutait un deuxième frein, en réduisant par
mortalité le contingent masculin voué au mariage. Les régulateurs «
positifs » (en style malthusien) de la population n'étaient pas inconnus des
Florentins de la Renaissance, de Morelli à Machiavel. Mais un autre
régulateur intervient : le nombre des ménages forme « une sorte de
limite inférieure au déclin démographique » mais aussi — c'est le cas
à Florence au milieu du xvie siècle — joue en période de croissance de
la population comme un frein de cette croissance, en retardant la
création de nouveaux feux. Structure d'accueil, le feu toscan s'est donc
révélé aussi être une structure stérilisante (p. 215).

A partir du chapitre VIII, les données du catasto sont mises
en œuvre plus directement. Elles permettent de fonder une « géographie
de la population » exprimée dans une cartographie statistique
automatique. Les densités sont fortement contrastées de part et d'autre de la
moyenne de 24 hab. et de 5,5 feux par km2. Le test graphique de la
distribution « log-normale » permet de déceler dans la Toscane
florentine de 1427 deux ensembles de localités : en dessous et au-dessus de
700-800 habitants (et il est d'un puissant intérêt que cette distribution
s'apparente à celle du Hainaut en 1540). Le rapport entre population
urbaine et population rurale est très élevé : 27 % dans les 10 premières
« villes », même s'il y a eu une certaine désurbanisation depuis le début
du xiv* siècle. L'étude de la hiérarchie des villes, en mettant en
évidence l'isolement, en tête, de Florence, suggère que cette situation
résultait de fonctions assumées par Florence et dépassant de beaucoup
le cadre régional.

L'étude de la distribution de la richesse, au chapitre IX, doit
tenir compte du fait que la fortune n'est pas intégralement recensée au
catasto qui exonère totalement les moyens d'existence jugés
élémentaires (logement, mobilier, outils, bœufs, âne...), les salaires et la moitié
du produit agricole, et ne permet une évaluation correcte que du reste,
de ce « qui sortait du strict nécessaire et du quotidien » soit, en somme
toute, pour les laïcs, quelque 15 millions de florins. Dont la seule
Florence possédait les deux tiers, un habitant d'une ville secondaire étant
en moyenne 4 fois, un rural en moyenne 20 fois moins riche qu'un Flo-
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rentin ! Les Florentins détenaient 86 % du capital mobilier total de la
Toscane et, des 8 millions de florins placés dans la terre, 51 % étaient
à des Florentins. Mais à Florence, on note une masse énorme de familles
démunies à côté d'une très petite minorité de très riches, si bien que
le 1 % le plus riche des feux urbains — une centaine de familles —
détient plus du quart du total de la fortune de la ville, et que 2 % des
Florentins concentrent près de 60 % de toute la dette publique. La
recherche de la répartition de la fortune par groupes familiaux place en
tête les Strozzi, puis les Bardi et les Medici. Cette concentration des
capitaux dans les patrimoines de Florentins incite à poser le problème
de la circulation desdits capitaux. Le retour du capital de la ville vers
la campagne se faisait au moyen de la mezzadria et du prêt aux paysans,
mais cela ne suffisait pas à empêcher les capitaux de s'accumuler en
ville et Rinaldo degli Albizzi pouvait voir dans la guerre un moyen
d'obliger les riches à recycler leurs capitaux (opinion qui rejoint d'une certaine
façon, celle d'un contemporain français, le chevalier du « Quadrilogue
invectif »).
Le catasto n'ayant pas enregistré systématiquement le métier
des déclarants, ce que l'on repère le mieux à la campagne, ce sont les
métayers. Mais la réalité de la mezzadria laisse apercevoir quelquefois
l'insuffisance du podere censé la soutenir, l'insuffisance de son
équipement, l'insuffisance de l'investissement qu'y faisait le propriétaire. En
ville, de 40 % aux 2/3 des chefs de feux ne précisent pas leur
occupation ; pourtant, le catasto permet d'établir la répartition de la fortune
dans les groupes de la hiérarchie socio-professionnelle traditionnellement
reconnue à Florence et de montrer le bien-fondé de ces catégories,
l'écrasante supériorité de la capitale pour le négoce et l'industrie, mais
aussi le maintien à des rangs honorables, dans les autres villes, d'activités
comme l'artisanat du cuir (Arezzo), les métiers des métaux à Pise et
Arezzo. Il subsistait donc une certaine régionalisation des
activités économiques.
Pour caractériser les migrations, les auteurs n'ont guère pu
se fonder sur le catasto et ont eu recours aux registres de Yestimo qui
ont noté les migrations dans le premier quart du siècle : ils permettent
de voir que les échanges avec l'étranger n'intéressaient qu'une très petite
partie de la population (le plus notable, à Florence, étant la présence
des Allemands). On peut aussi, dans une certaine mesure, apercevoir
l'exode rural vers les villes, et même la mobilité entre paroisses rurales.

Au chapitre XII « Hommes et Femmes », on pénètre plus
avant dans la démographie, avec cette constatation massive : les données
brutes du catasto font apparaître un rapport de masculinité écrasant
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les femmes: 110 hommes pour 100 femmes, et un taux de masculinité
de 52,4 %. Certes, une critique serrée décèle de nombreux facteurs de
mauvais enregistrement et de distorsion : sous-enregistrement des
nourrissons et notamment des petites filles, sous-enregistrement des filles
au couvent pour éducation, etc., mais elle n'élimine pas la prépondérance
numérique remarquable des mâles. Remarquable, et partiellement
explicable par un abandon plus fréquent des filles, et leur plus fréquente mise
en nourrice, peut-être par une mortalité de peste plus élevée chez les
femmes. La prépondérance masculine apparaît particulièrement
prononcée dans les classes riches de la ville de Florence, en raison: a) du
mariage des filles « vers le bas » ; b) de celui des garçons « vers le
haut » ; c) de l'entrée en religion de nombreuses filles. Le rapport de
masculinité tenait donc à des raisons démographiques, à des habitudes
sociales et à des facteurs économiques.

Comme d'autres documents médiévaux, le catasto traduit la
tendance des déclarants à arrondir le chiffre de leur âge : il y a ainsi
11 200 personnes de 40 ans et... 253 de 41 ans ! A l'arrondissement sur
les multiples de 5 et de 10 s'ajoutent d'autres causes de distorsion
comme ce vieillissement des hommes désireux de passer 30 ans pour
être éligibles. Mais il y avait aussi un côté symbolique de l'expression
numérique, en vertu de quoi on fuyait les âges impairs 1, 3, 7 et 9 ou se
terminant par ces chiffres. Ils devraient représenter 40 % des âges ; ils
en représentent beaucoup moins et ce manque, calculé, donne une
mesure de l'arrondissement qui affectait 53 % des âges, les femmes plus
que les hommes, les vieux plus que les jeunes. Il faut donc critiquer de
très près la pyramide d'âges issue du catasto, absolument inutilisable en
son état brut. Elle montre tout de même le peu d'ampleur des classes
d'âge adolescentes et adultes et le grand nombre des jeunes. Le grand
nombre des vieillards est le résultat d'un vieillessement antérieur à
1427. Inversement, la proportion des jeunes est presque partout à son
minimum en 1427 (sur la période 1371-1470). L'instabilité d'une telle
population est certaine. L'âge moyen et l'âge médian baissent au fur
et à mesure que la fortune augmente, et c'est aussi chez les riches que
les mâles sont le plus nombreux.

Les événements démographiques qui fondent et structurent la
société : mariage, naissance, mort, ainsi que le feu, sont étudiés dans
la 4e partie de l'ouvrage. Pour les événements, il a fallu à nouveau
recourir à des sources autres que le catasto. Il apparaît que le mariage
toscan vers 1427 n'était pas conforme au modèle de Hajnal. L'âge
moyen au mariage était (selon la source) 18 ou 19 ans pour les filles,
et 25 ans pour les garçons. Mais l'âge masculin variait beaucoup plus
COMPTES RExMDUS 463

que le féminin (moyenne 34,4 à Florence, 23,4 dans le contado). Le
catasto permet de présenter l'état matrimonial de la population toscane
vers 1427 : on note le poids considérable des célibataires hommes, la
forte proportion des femmes mariées qui écartent cette population du
modèle ouest-européen. Sur le mariage, et l'âge au premier mariage,
jouaient la géographie, mais surtout la place dans la hiérarchie sociale.
Le milieu urbain était défavorable au mariage et la fortune, qui
encourageait le paysan à se marier, était un frein au mariage des citadins :
reflet des rôles différents joués par la famille à la ville et à la campagne.

En ce qui concerne les naissances, le catasto, recensement
ponctuel, ne les a pas enregistrées systématiquement, ni pendant le même
laps de temps à Florence et ailleurs. Il ne permet pas de connaître le
nombre des enfants de moins d'un an, ce qui oblige à travailler sur
l'effectif des enfants de moins de 5 ans. L'analyse montre des différences
régionales dans la proportion des jeunes enfants. Elle met aussi en
évidence la double influence de la résidence (ville ou campagne) et du
niveau de fortune sur cette même proportion et que le rapport entre
fortune et nombre de petits enfants, s'il est incontestable, n'est pas
simple et interfère avec d'autres facteurs. Des constatations peuvent
également être faites sur l'âge des nouveaux parents (âge modal 40 et
20 ans à Florence, 40 et 30 ailleurs). Un autre caractère frappant est
le petit nombre des enfants des citadines de condition médiocre ou
pauvre, confirmation de la limitation des naissances dénoncée par
Bernardin de Sienne. Pour les décès, l'enregistrement au catasto en fut
tout à fait défectueux et la mortalité doit être appréciée à partir d'autres
sources : livres des Morts des entrepreneurs de pompes funèbres, et
enquêtes de l'office de la Grascia (à partir des années 1376-1378). Pour
les années entourant 1427, on obtient un taux annuel de mortalité de
l'ordre de 36,4 %0, une proportion de décès enfantins de 40,6 %, un
taux de mortalité enfantin moyen de 41,5 %0, adulte de 28,9 %o,
moyennes qui masquent d'importantes fluctuations annuelles. Les effets
démographiques des pestes de 1400, 1424 et 1430 sont précisés et il est
même possible d'appréhender les autres causes de décès. Toutes ces
observations sur les décès ne portent que sur Florence.

Le chapitre XVII, qui traite du « feu », est en quelque sorte
le sommet du livre. Ce cadre élémentaire du recensement florentin de
1427 était, on se le rappelle, un ménage — unité de résidence ; mais
ce n'était pas un groupe figé : il ne cessait de varier, en fonction des
« cycles de vie » des individus qui le composaient, des pulsations de
l'ensemble de la société et des conditions économiques. Le feu toscan
de 1427 était un « ménage contribuant », groupe de personnes co-
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responsables devant le fisc, groupe de parents vivant d'un même
patrimoine, « résidant ensemble en partageant la consommation quotidienne
comme les fonctions de production ». Le groupe excluait la fille mariée
et dotée. La filiation patrilinéaire incitait à la résidence des fils avec le
père. Les caractères statistiques du ménage, révélés par le catasto
montrent un effectif moyen de 4,42 personnes (mode : 2 personnes, mais
plus de 50 % des recensés appartenaient à des feux de 6 personnes et
plus, et les très gros feux de plus de 10 personnes regroupaient presque
11 % des recensés). Le ménage était plus petit en ville qu'à la campagne,
et était d'autant plus nombreux qu'il était riche. La structure du feu
était d'autant plus nombreux qu'il était riche. La structure du feu était
caractérisée par la prédominance des agnats, « ciment du groupe
domestique ». Beaucoup de feux regroupaient plus de deux générations :
il y avait bien 54,8 % de ménages « à simple famille conjugale », mais
aussi 13,6 % de ménages d'isolés et 18,7 % de ménages multiples.
Les chefs de feux avaient, pour la moitié, dépassé 50 ans et une
proportion importante des hommes mariés n'étaient pas à la tête d'un feu.
L'étude du cycle de développement de la famille montre que l'apogée
de la fortune pour un Florentin était atteint vers 50 ans, mais que la
composition du patrimoine et l'endettement variaient selon l'âge du cycle,
et le lieu de résidence. Le cycle du développement familial faisait passer
le groupe, en fonction de l'âge de son chef, « d'un état simple... » à des
formes complexes » : ménage patriarcal, frérèche, « cousinière », puis
le menait à la dissolution en unités plus petites. Ce schéma, toutefois,
ne concerne qu'un petit tiers des ménages toscans de 1427. Il y avait
des types différents de développement, correspondant aux paysans sans
terre, artisans ruraux, pauvres urbains, patriciens..., bref une « forte
diversification sociale du cycle de développement ». On constate aussi
une modification de la nature du feu selon les périodes démographiques :
la proportion des enfants, le nombre d'enfants par feu ou par noyau,
l'inclusion de parents moins proches, la proportion de ménages multi-
nucléaires changent d'une époque à l'autre. A l'époque du catasto, à
Prato, il y a en pourcentage deux fois plus de ménages multiples que
50 ans plus tôt et, de façon générale, vers 1427, la part des ménages
nombreux et multiples est en train de s'accroître rapidement. Ainsi les
formes changeantes du feu ont-elles leur origine dans la conjoncture
démographique et dans la structure par âge de la population.

Les trois derniers chapitres « Parents et alliés », « L'enfance
et la jeunesse », « Maturité et vieillesse » reposent peu sur les données
du catasto et se fondent principalement sur les témoignages littéraires.
Cela, d'ailleurs, ne diminue pas leur intérêt. On met en valeur
l'importance du lignage agnatique, et les modalités de l'usage du nom de famille.
COMPTES RENDUS 465

L'examen de la place accordée aux différents groupes d'âge par la
littérature du temps met en évidence la préférence des parents pour les
garçons, la généralité de la mise en nourrice, les voies divergentes de
l'éducation selon les sexes, le goût de la société toscane pour les enfants.
Spécifique de cette société apparaît « le prestige accordé à l'homme
d'affaires et au marchand », véritable modèle social. Les rôles sociaux
des femmes et des hommes sont précisés : rôles d'adultes assumés à des
âges très différents selon le sexe, mariage tardif et fréquentes absences
des hommes contribuant à augmenter le rôle de la femme et de la mère,
par qui se transmettent les valeurs familiales et morales. Enfin, si dans
l'homme âgé les jeunes gens voient volontiers un concurrent à ridiculiser,
la femme âgée, notamment la veuve, acquiert influence sociale et
autorité.

On espère avoir, par ce survol, donné une idée des prodigieuses
richesses contenues dans l'ouvrage de D. Herlihy et S. Klapisch. Ouvrage
généralement mû par le louable souci de mettre la technique
démographique et statistique à la portée du lecteur simplement historien ou
soucieux d'histoire, et qui ne présente que peu de difficultés de lecture.
Il en est cependant. On regrette, avec les auteurs, que la carte des
points de peuplement n'ait pu être donnée en annexe au livre. D'une
façon générale, les cartes sont peu lisibles en raison de leur format
excessivement réduit. Le procédé de la cartographie automatique méritait
certainement quelques mots d'explication, qui manquent. Pour une lecture
plus facile des coefficients de corrélation, il aurait été bon de répéter les
valeurs attribuées aux quatre « milieux » de résidence et mentionnées à
la note 21 de la page 407. Enfin, le commentaire du test graphique de
la loi « log-normale » de la page 227-228 est peu intelligible. On le voit,
ces critiques sont purement techniques et tout à fait secondaires.

Document exceptionnel, le catasto florentin de 1427 ?
Assurément, et les médiévistes ne sont guère accoutumés à pareille richesse
ni — en dépit de toutes les précautions et critiques — à pareille précision.
Mais les qualités de la source seraient restées cachées sans celles,
exceptionnelles elles aussi, de l'équipe d'historiens qui en a assuré le
dépouillement, l'auscultation, la présentation au public. On ne saurait trop
louer l'intelligence, la pertinence et la clairvoyance des questions que,
par l'intermédiaire de la machine, les auteurs ont posées au document.
Questions, non pas seulement de démographes, mais questions
d'historiens-sociologues soucieux de rendre compte du fonctionnement d'une
société médiévale. Entre leurs mains, le merveilleux document n'a pas
été réduit à une sèche collection de tableaux statistiques et de graphiques.
Grâce à eux, il a été conforté, complété, éclairé par l'apport de nombreux

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autres matériaux (littéraires notamment) et, ainsi encadré, est devenu
l'extraordinaire révélateur de la mécanique sociale qui nous est présenté.
Austère et passionnant, l'admirable livre de D. Herlihy et S. Klapisch
va devenir la référence obligée de toute recherche sur les sociétés
médiévales.

Henri Dubois.

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