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L’Aventure médicale française au Yémen

Version validée de l’article publié dans YEMEN TODAY, édition de septembre 2008, p 36-39

La France et le Yémen ont longtemps tissé des relations étroites : l'Association médicale Franco-Yéménite
en est le témoin dans le domaine médicale.
(AMFY) a été fondée par le Docteur Yvette Viallard, ancien chef de la Mission Médicale Française
(MMF) à Taiz, Yémen. Les coopérants qui ont découvert le Yémen, en travaillant à l'hôpital républicain
de Taiz dans le cadre de la MMF sous sa direction ont souhaité, avec elle, prolonger son action en
participant à l'AMFY.
Yvette Viallard nous a quittées début 2008. Voici comment elle présentait l’association qui devait
poursuivre l’action de toute sa vie : « Pendant plus de quarante années, depuis le Yémen interdit de
l’Imam Ahmed jusqu’au début des années 1990, une Mission Médicale Française a œuvré à l’Hôpital de
Taiz, en charge de disciplines diverses : Pneumologie, Ophtalmologie, Radiologie, Cardiologie,
Médecine, Laboratoire..., acquérant une solide réputation de compétence.[…]Ces quarante années
d’étroite coopération ont établi, au fil du temps, des liens d’amitié exceptionnels qui méritent sans doute
d’être conservés. C’est l’objectif de l’Association que nous avons fondée, comprenant tous les médecins,
pharmaciens, paramédicaux qui se sont succédés au Yémen, des collègues et des amis, sous la présidence
d’honneur de monsieur l’Ambassadeur de France à Sanaa et de monsieur l’Ambassadeur de la
République du Yémen à Paris. »

MMF a été une forme de contact diplomatique parce que pdt longtemps pas eu.
Relation tissée ancienne et en particulier dans le domaine médicale.
La mission médicale française de Taiz (MMF) a été la structure de base de cette aventure ; elle a permis
le développement d’une amitié profonde entre la France et le Yémen. Cette amitié est encore entretenue
au travers de l’Association médicale franco-yéménite (AMFY).
Le premier médecin français ayant travaillé au Yémen est sans conteste le Dr Barbier, chirurgien
sur le vaisseau « Le Diligent », sollicité pour donner des soins à l’Imam du Yémen en 1712. Il se rendit de
Mokha à Mawahîb, alors résidence de l’Imam, et le guérit d’un abcès très douloureux. Il était
accompagné de Monsieur de la Grelaudière, qui établit ainsi les premiers contacts diplomatiques entre le
roi du Yémen et le roi de France Louis XIV. L’histoire de cette rencontre a été écrite par La Roque et
publiée en 1716.

Si l’on excepte ce premier contact historique, la présence médicale française au Yémen débute
réellement en 1947, avec l’invitation du Dr Ribollet par Sa Majesté l’Imam Yahia à Sanaa. Le Dr Ribollet
exerce à l’hôpital de Sanaa, puis à Taiz où, après l’assassinat de son père, l’Imam Ahmed a transféré la
capitale en 1948. Le Dr Ribollet contribue à la construction du nouvel hôpital royal « Ahmedi », qui
deviendra l’hôpital républicain de Taiz après la révolution de 1962. Le Dr Pierre Camille Février arrive en
mai 1947 à Sanaa. Il y décède le 28 octobre 1947 et est inhumé sur la route de Hadda. Le président Ali
Abdallah Saleh a ordonné qu’il soit posé une plaque commémorative à l’emplacement où il repose.
D’autres médecins viendront pour des périodes courtes, de telle sorte qu’entre 1947 et 1948, la
communauté française de Sanaa comportait avec les familles une douzaine de membres.

Le Dr Claudie Fayein arrive en 1950 au Yémen. Elle ne travaille que quelques mois avec le
Docteur Ribollet, qui décède au Yémen le 28 septembre 1951. Il y est également enterré. Le Dr Fayein
exercera en tout 18 mois à Sanaa. Sa formation d’ethnologue lui permettra d’écrire plusieurs ouvrages sur
son expérience, notamment Une Française médecin au Yémen (1955) et, à la suite de plusieurs séjours, de
participer à la création du musée ethnologique de Sanaa. Le Dr Serge Golovine est missionné par le
ministère français des affaires étrangères en 1952, pour assurer un service d’ophtalmologie à l’hôpital
Ahmedi de Taiz et poursuivra son activité jusqu’en 1973. Il est rejoint en 1955 par le Docteur Vassili
Andrei, qui prend la direction d’un grand service de pneumologie et de phtisiologie (tuberculose) dans le
même hôpital et devient un des médecins personnels de l’Imam Ahmed.
Le Dr Yvette Viallard, médecin radiologue connaissait le Dr Andrei pour avoir travaillé avec lui à
l’hôpital Boucicaut à Paris. Elle le rejoint au Yémen, missionnée par le ministère de la coopération, avec
pour objectif de refonder une Mission Médicale Française à Taiz (MMF). La révolution vient bouleverser
les projets d’organisation administrative. La petite équipe des Docteurs Golovine, Andrei et Viallard
traverse la guerre civile avec un matériel fruste, de fréquentes ruptures d’équipements et la nécessité de
répondre à des urgences liées à la guerre, comme le soulignait souvent le Docteur Viallard : « la cour
l’hôpital était pleine de blessés et nous n’avions pas de film ». Elle fait plusieurs voyages en Europe
pour « quémander » de l’aide matérielle (films radiologiques et médicaments), Heureusement, la
collaboration avec les équipes médicales italiennes est étroite et efficace.

Le Dr Viallard pendant cette période aura des contacts étroits avec la jeunesse intellectuelle
yéménite. Elle y constituera un capital d’amitié qui favorisera les développements futurs de la MMF. Ses
actions pendant cette période difficile, le maintien de l’aide médicale contre vents et marées, justifieront
en France sa nomination au grade de Chevalier puis d’Officier de la Légion d’Honneur. La paix revenue
en 1968, la reconnaissance du nouveau régime permet d’envisager à nouveau l’extension de la mission.
Des postes de coopérants sont attribués, ainsi que des budgets d’équipement et de fonctionnement. Dès
1969, les autorités yéménites demandent avec insistance, par la voix du gouverneur de Taiz, le Cheikh
Amin Abdul Wassee Nooman, la création d’un service de cardiologie. Le Dr Jean–François Hiance, 1 er
volontaire service national actif (VSNA) à Taiz, arrive en 1971 et développe ce service dans les nouveaux
bâtiments créés à cet effet. Il a accompagné Son Excellence le Cadi Abdul Rahman Iriani, Président de la
République, dont il est devenu le cardiologue.

A partir de 1973, les équipes de radiologie, de cardiologie et de pneumologie se renforcent,


l’ophtalmologie étant prise en charge par la relève yéménite. La nécessité de disposer d’examens
biologiques de qualité conduit à l’ouverture d’un laboratoire d’analyses en 1975 par les Docteurs Paul
Hachet puis Jacques Fleurentin. A partir de cette année, la MMF va fonctionner à plein régime sous la
direction attentive et amicale d’Yvette Viallard. Ses services fonctionnent sur le mode des meilleurs
hôpitaux français avec un médecin « senior », souvent ancien chef de clinique de faculté, et d’internes des
hôpitaux. Sa notoriété augmente dans les régions environnantes, jusqu’à Sanaa et même dans le nord du
pays, Saada. Elle est amenée à soigner de nombreuses personnalités yéménites. Les services de la MMF
deviennent des services de référence pour tout le Yémen, la médecine yéménite n’étant encore
qu’embryonnaire, la mission italienne étant fermée et les missions russe et chinoise assurant
essentiellement des soins médicaux ou chirurgicaux de base. Le secteur d’hospitalisation du service de
pneumologie comporte alors environ trois cents lits et celui de cardiologie une centaine !

La mission, par le biais du ministère français des affaires étrangères, assure l’achat et la
distribution de nombreux médicaments indisponibles au Yémen. La capacité des plateaux techniques
s’améliore grâce à l’arrivée de nouveaux matériels venus de France en radiologie et en cardiologie. La
MMF compte alors jusqu’à douze membres français permanents à Taiz (médecins, pharmaciens
biologistes, manipulateurs de radiologie, infirmières, secrétaires arabisants). Parallèlement, elle commence
au niveau du service de pneumologie à intégrer des médecins yéménites formés essentiellement en URSS
et en Roumanie. Elle engage des actions de formation de personnels techniques, laborantins, infirmiers. Le
premier technicien de maintenance, Abdu Wahab al Husseini, part se former un an à la Compagnie
Générale de Radiologie (CRG) en XXXX. Des conférences médicales sont organisées avec la venue
d’experts français en parasitologie (Pr Moulin), neurologie (Pr Dumas), cardiologie (Pr Tricot) et maladies
infectieuses et tropicales (Pr Lafaix). Plusieurs médecins yéménites sont proposés pour des bourses
ministérielles de spécialisations en France : un radiologue (Dr Adel Mahoub), quatre cardiologues (Drs
Ahmed Daifallah de Sanaa, Abdallah Ismail et Abdu Hamadi de Taiz, et Fadel Afif d’Aden), un
ophtalmologiste (Dr A'Wali Al Akwa) et un chirurgien (Dr Mohamed Al Fatish) seront formés en France
dans les années 1980. Tous respecteront leur engagement à revenir exercer au Yémen, et à maintenir toute
ou partie de leur activité dans les hôpitaux publics du pays.
En 1986, la mission sort de l’hôpital : un projet d’épidémiologie et d’analyses de maladies
tropicales est mis en place à Wadi Dabbab, entre Taiz et Mokha. La MMF participe par un de ses
médecins, le Dr Olivier Barbançon, à l’installation et à l’ouverture du premier scanner à l’hôpital Thawra
de Taiz (fondation Hail Said). Les nouvelles approches technologiques en imagerie (scanner, échographie)
permettront la réalisation de publications scientifiques.

Malheureusement, la situation internationale ne permettra pas au Dr Viallard de réaliser son rêve


de relève progressive des services de la MMF par des médecins yéménites formés en France. Contre toute
attente, la MMF est brutalement fermée en 1992, à l’initiative de l’ambassadeur en place. Les médecins
yéménites formés en France ne seront opérationnels qu’en 1993. Ils arriveront dans des services
déstabilisés. Le Dr Andrei, après sa retraite, continuera de faire des séjours à Taiz afin de soutenir l’action
de ses élèves. Il décède à Taiz en 1989. Il est enterré à sa demande dans un jardin public proche de Taiz.
La reconnaissance des autorités yéménites vis-à-vis de la longue action résolue et pugnace du Dr Viallard
se traduira par l’attribution de la Médaille du Yémen, de nombreuses preuves de remerciements de la part
des plus hautes autorités de l’Etat, ainsi que la proposition de la nationalité yéménite.

Pour soutenir la MMF menacée, tenter de poursuivre son action, et pour accompagner nos
collègues yéménites, l’Association Médicale Franco Yéménite (AMFY) est créée en 1990. Il s’agit d’une
association à but non lucratif, non confessionnelle et apolitique, ayant pour but de maintenir le capital
d’amitié franco-yéménite issu de trente années de travail en commun.
Ses buts :
- Soutenir une activité hospitalière là où une coopération technique est encore nécessaire,
- Apporter une entraide amicale à nos collègues Yéménites, anciens boursiers ou stagiaires en France,
- Coopérer aux programmes d’enseignement post-universitaires
- Participer à des enquêtes, des travaux scientifiques ... etc .
En résumé : créer un passage, une structure d’amicale collaboration entre la médecine yéménite et la
médecine française, utilisant, préservant et magnifiant notre beau patrimoine commun.
Nous recherchons des amis, des partenaires, des aides financières... »

L’AMFY comprend environ 80 membres actifs yéménites et français. Les membres français sont
initialement des anciens membres de la mission médicale de Taiz. Les membres yéménites sont pour la
plupart des médecins ou scientifiques dont une partie de la spécialisation ou de la formation a eu lieu en
France. L’AMFY s’est également ouverte à de nombreux amis, attachés à la collaboration franco-
yéménite dans le domaine de la santé. L’Association a continué à apporter du matériel médical et à
récolter des dons de médicaments. Grâce à un généreux donateur, un nouvel appareil d’échographie a été
mis à la disposition du service de radiologie de l’hôpital républicain en 2004.

Entre 1990 et 1999, l’AMFY a organisé de nombreux séminaires au Yémen (les rencontres
médicales franco-yéménites) en s’attachant à aborder des thèmes de santé publique yéménite ou liés à la
pratique médicale courante dans ce pays. Depuis 2000, les actions de l’AMFY se sont concentrées sur la
formation médicale post-universitaire, associant l’accueil en France de médecins yéménites, des courtes
missions d’accompagnement sur place par des experts français, et l’organisation de programmes de
formation au Yémen. Ces actions ont été déclinées dans deux thématiques principales. La première
concerne l’imagerie médicale et surtout l’échographie, très répandue au Yémen mais souffrant d’une
hétérogénéité de qualification des opérateurs. Des séminaires de formation à l’échographie avec ateliers
pratiques ont été organisés de 2000 à 2004 pour les médecins pratiquant cette technique, en provenance de
différents gouvernorats du Yémen (Pr M. Claudon et Dr Adel Mahyoub), en partenariat avec la Fédération
Mondiale de Médecine Ultrasonore. L’AMFY a ainsi contribué en 2002 à la fondation de la société
d’échographie yéménite et son affiliation aux des sociétés savantes internationales. L’autre grand thème
de travail est le développement de la cardiologie interventionnelle, qui a débuté à Sanaa et a pris un essor
important en raison du nombre croissant de maladies cardiovasculaires (infarctus, angine de poitrine).
Plusieurs cardiologues interventionnels yéménites ont bénéficié d’une formation en France (Dr Georges,
Centre Hospitalier de Versailles), et plusieurs experts français ont pratiqué des interventions coronaires
avec leurs collègues yéménites à Sanaa. Ces actions ont bénéficié du soutien de sponsors (Total Yémen,
Crédit Agricole-Indosuez Sanaa, Alcatel, ainsi que de plusieurs fabricants de matériel cardiologique).
D’autres projets concernent l’épidémiologie et la santé publique, avec notamment la participation de
l’AMFY (Pr S. Briançon de Nancy) à une grande étude coordonnée par le Pr Ahmed Mottareb de Sanaa,
démontrant les rapports entre la consommation du Khat et la survenue d’infarctus.

Tous les acteurs français de cette aventure, depuis l’origine, ont apprécié la qualité de la société
yéménite et son accueil. Leur aventure au Yémen aura pour beaucoup transformée leur vie. Il est hors de
doute que l’action de la MMF et de l’AMFY aura en partie marqué l’évolution de la médecine yéménite.
L’AMFY reste active, elle est prête à de nouvelles aventures. Elle se propose de recentrer son action à
Taiz, berceau de la MMF, et notamment à l’hôpital républicain et universitaire qu’elle a contribué à
construire et à développer. L’ancienne maison du Dr Viallard (décédée début 2008), transformée en centre
culturel français grâce aux autorités yéménites, est le témoin de cet engagement.

Pour résumer brièvement en quelques chiffres l’aventure de la mission médicale française à Taiz : 45 ans
de présence continue, dont plus de 30 pour le Docteur Viallard qui a consacré toute sa vie aux malades du
Yémen, 68 participants, dont 54 médecins et pharmaciens et 14 assistants techniciens ou arabisants
secrétaires, 3 médecins morts et inhumés au Yémen, le nom de 3 médecins français inscrits sur le mur de
l’hôpital républicain de Taiz (Yvette Viallard, Vassili Andrei et Gérard Petit), 35 publications
scientifiques dont 9 thèses, 15 articles originaux et 9 présentations orales.

Marie Hiance
Jean-François Hiance
Jean-Louis Georges