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GEJ6 C115

Les voleurs de bois

1. Comme Pierre finissait de parler, nous aperçûmes plusieurs radeaux de bois flotté
qui descendaient le fleuve, et des hommes ramaient afin de les faire avancer plus vite que le
courant.
2. Pierre demanda à Jored : « Ami, pourquoi ces hommes rament-ils ainsi Ce n'est pas
l'habitude sur un fleuve qui a déjà un cours si rapide. »
3. Jored répondit : « Ce sont des flotteurs de bois, et ils veulent sans doute arriver à
Samosata avant ce soir. Un vieil usage veut que les flotteurs de bois ne paient pas de taxe s'ils
passent en ce lieu de jour, c'est-à-dire avant le coucher du soleil ; mais s'ils arrivent ici quand
le soleil est déjà couché, ils doivent venir à terre et acquitter la taxe, sous peine d'amende.
Voilà pourquoi ces hommes poussent tant leurs radeaux pour descendre le fleuve ! S'ils
continuent ainsi, ils parviendront à Samosata avant deux heures et éviteront l'amende. Mais
s'ils arrivaient une demi-heure plus tard, ils devraient la payer. Voilà ce qu'il en est.
4. Pierre dit : « Mais pourquoi une amende ? Chez moi, sur la mer de Galilée, un
bateau peut arriver n'importe quand sans avoir à payer d'amende pour cela ; car on n'y peut
rien si, sur l'eau, des circonstances fortuites et imprévues gênent bien souvent la marche des
navires. En ce cas, pourquoi une amende ? »
5. Jored dit : « Ami, tu as raison à ta manière ; mais cette amende est ici tout à fait
justifiée. Car tous ceux qui fréquentent ce puissant fleuve dans sa partie navigable savent
exactement, selon l'état de l'eau, à quelle heure ils doivent quitter leur amarrage pour atteindre
à temps leur prochaine destination. S'ils ne respectent pas cette règle et que leur voyage se
prolonge trop avant dans la nuit, il peut fort bien leur arriver malheur, car ce fleuve comporte
bien des endroits particulièrement dangereux, où même les navigateurs les plus expérimentés
doivent être fort attentifs s'ils veulent passer sans dommage. De nuit, il serait presque
impossible de franchir sans accident ces passes dangereuses, et c'est pour prévenir autant que
possible les accidents qui résulteraient du non-respects des règles de navigation connues sur le
fleuve que ces lois ont été sanctionnées avec l'accord de l'empereur, et qu'on a imposé aux
contrevenants une amende en argent ou en nature, selon le cas ; mais le produit de ces
amendes, ainsi qu'une partie des droits de navigation et de débarquement, sert à tenir en bon
état les débarcadères et à enlever les obstacles qui apparaissent accidentellement sur le fleuve.
Il y a donc quelque justice dans cette affaire, n'est-ce pas, ami ?! »
6. Mais Je demandai à Jored : « Ami, qu'arrive-t-il donc lorsque par exemple - comme
c'est le cas ici - des voleurs détachent en pleine nuit, après avoir mis les gardiens hors d'état de
nuire, des radeaux déjà assemblés, prêts à partir, et s'enfuient sur l'eau avec eux, ce qui est très
facile en ce moment, car les eaux sont assez hautes ? »
7. Jored s'écria : « Que dis-Tu, Seigneur ?! S'il en est ainsi, il faut essayer tout de suite
de les retenir et de les capturer ! Ils sont justement tout proches de nous ! »
8. Je dis : « Ne t'inquiète pas de cela, car il y a longtemps qu'ils seraient passés si Je ne
les en avais empêchés, malgré toute l'activité qu'ils déploient ! Mais à présent, ils se
rapprochent de nous peu à peu, et nous pourrons bientôt les arrêter. »
9. Jored : « Attendez un peu, coquins, vous n'allez plus courir longtemps ! - Seigneur,
se peut-il qu'ils aient même tué les gardiens des radeaux ? »
10. Je dis : « Il est vrai, mais c'étaient des chiens de garde. Ces bêtes ont férocement
défendu les radeaux, et mordu deux des voleurs ; mais, à la fin du combat, ils ont succombé
aux coups des voleurs, qui les ont jetés à l'eau, puis ont détaché en hâte les radeaux et sont
partis sans laisser le temps aux gens alertés par les aboiements d'arriver sur les lieux. On les
poursuit certes tant sur terre que sur l'eau, mais sans avoir pu les rattraper jusqu'ici. Ceux qui
viennent sur l'eau ne sauraient plus tarder, mais ceux qui viennent par la terre n'arriveront
guère avant minuit, épuisés. Dès que le soleil se couchera, c'est-à-dire dans un instant, nous
ferons venir ces flotteurs de bois à la rive, et toi, Jored, tu leur feras aussitôt demander par tes
fonctionnaires la taxe de débarquement. Pendant ce temps, les propriétaires du bois, qui les
poursuivent, arriveront ici, et des événements singuliers s'ensuivront ! A présent, fais
descendre tes fonctionnaires sur la berge ; les radeaux y toucheront bientôt, car Je le veux
ainsi !
11. Jored donna aussitôt des ordres à ses fonctionnaires, et ceux-ci vinrent attendre les
radeaux, sans savoir cependant à qui ils auraient affaire. Le premier radeau toucha la rive, et
le fonctionnaire demanda l'argent aux quatre hommes qui s'y trouvaient.
12. Mais ceux-ci (les flotteurs de bois) répondirent : « Nous voulions poursuivre notre
route, quand une force invisible nous a arrêtés et amenés jusqu'à la rive ; aussi ne paierons-
nous pas, puisque nous avons été retenus ici malgré nous. De plus, nous n'avons pas d'argent
et ne pourrons payer la taxe qu'à notre retour.
13. Le fonctionnaire dit : « Cela ne se passe pas ainsi avec nous ! Si vous ne pouvez ou
ne voulez pas payer, les radeaux resteront en gage ici jusqu'à ce que vous veniez les dégager !
»
14. Alors, les hommes voulurent payer quand même, mais à condition qu'on les laissât
repartir aussitôt, parce que, disaient-ils, ils étaient fort habiles à naviguer de nuit.
15. Mais le fonctionnaire refusa en disant : « Payez, et vous repartirez demain, à
l'heure légale ! Et si, ayant l'argent, vous ne payez pas maintenant, il vous faudra payer le
triple demain ! »
16. Entendant cela, les voleurs de bois payèrent la taxe et amarrèrent le radeau, mais
ne consentirent pas à en descendre, et il en fut de même pour les cinq qui les suivaient. Or,
quand ils eurent ainsi payé la taxe de débarquement, on vit arriver le radeau qui poursuivait
les six radeaux volés, chargé de huit hommes qui ramaient eux aussi de toutes leurs forces
dans le sens du courant. Au bout de quelques instants, ce radeau aborda aussi.
17. Les huit flotteurs de bois reconnurent aussitôt leurs radeaux volés et s'écrièrent, les
yeux flamboyants de colère : « Nous vous tenons, bandits ! Ah, il y avait longtemps que nous
vous connaissions ! Attendez un peu, nous allons vous faire passer définitivement l'envie de
nous voler ce bois, qui est destiné à une importante construction à Serrhê, nous l'avions nous-
mêmes amené à grands frais d'Arasaxa, de Tonosa et de Zaona, en Cappadoce*, jusqu'à
Lacotène en Mésopotamie, où nous demeurons, et vous, coquins sans scrupules, vous vouliez
nous le voler de cette honteuse manière, sans même songer, malheureusement pour vous, que
vous ne pouviez nous échapper sur ces pesants troncs d'arbres, et que nous avions les moyens
de vous poursuivre jusqu'en Inde ! Cette fois, vous n'échapperez pas à votre juste châtiment !
»
18. Sur quoi, apercevant Jored, qu'ils connaissaient bien, ils voulurent lui dénoncer
leurs voleurs.
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Le Seigneur et les propriétaires des bois flottés

1. Mais Jored leur dit : « Réjouissez-vous d'abord d'avoir retrouvé votre bois ; quant à
ce que vous dénoncez, je le savais déjà depuis une heure par un étranger qui séjourne chez
moi depuis deux jours avec Ses disciples. C'est à Lui seul que vous devez d'être rentrés en
possession de votre précieux bois ; sans Lui, ce bois aurait probablement déjà dépassé
Samosata. Car ces hommes eussent continué ainsi jour et nuit jusqu'en Perse, voire jusqu'en
Inde, et, quand bien même vous les eussiez rejoints, cela n'eût servi à rien, puisqu'ils sont
vingt-quatre, c'est-à-dire trois fois supérieurs en nombre. Aussi, réjouissez-vous d'abord
d'avoir retrouvé votre bois, et remerciez-en l'homme sans qui cela ne serait jamais arrivé. »
2. Les flotteurs de bois dirent : « Oui, oui, ami, nous le ferons, et ce brave homme
n'aura certes pas à se plaindre de nous ; mais ne faut-il pas d'abord se soucier de remettre ces
misérables à la justice ? »
3. Jored dit : « Regardez-les sur leurs radeaux : aucun d'eux ne peut s'en aller ni
prendre la fuite ! Et qui les retient ainsi ? Je vous le dis, uniquement ce même homme ! Car
s'Il ne les retenait pas, il y a longtemps qu'ils auraient sauté à l'eau et rejoint l'autre rive, car ils
sont sans aucun doute fort bons nageurs, et nous n'aurions pu les poursuivre ! Mais cet
homme seul veut qu'il en soit ainsi, et rien ne peut arriver que ce qu'Il veut. Et, je vous le dis,
ne touchez pas à ces voleurs, mais laissez ce seul homme en juger, et vous aurez fait pour le
mieux. »
4. Les flotteurs de bois dirent: « Nous le voulons bien, mais en ce cas, conduis-nous à
cet homme remarquable, et nous lui parlerons nous-mêmes. »
5. Jored dit : «Le voici, juste à côté de moi. »
6. A ces mots, les voleurs, furieux, grincèrent des dents à Mon adresse, et ils eussent
aimé Me maudire à voix haute ; mais Je leur avais fermé la bouche, du moins pour ce qui est
de la parole, aussi ne pouvaient-ils pas plus parler que des muets.
7. Cependant, les flotteurs de bois s'inclinaient très bas devant Moi et disaient : « Ami,
de ce qu'a dit de toi notre ami Jored, nous concluons que tu recèles en toi des pouvoirs et des
qualités peu ordinaires ! Quant à savoir qui tu es et comment tu as acquis ces qualités
merveilleuses, cela ne nous regarde pas ; mais puisque le chef publicain Jored nous a fait
l'amitié de nous apprendre que c'est à toi que nous devons tout cela, et que nous devons nous
en remettre à toi pour ce qui est du jugement et du châtiment que ces coquins méritent, aie la
bonté de nous dire, à nous qui avons toujours été d'honnêtes habitants de Lacotène, ce que
nous te devons pour la peine inestimable que tu as prise pour nous, et punis ces méchants
voleurs selon ton jugement, à coup sûr toujours parfaitement juste. »
8. Je dis : « Soyez tranquilles, car ce que Je fais, Je le fais pour rien ! Mais il y a des
pauvres dans votre ville ; faites-leur le bien et songez que les pauvres sont aussi des hommes
et vos frères terrestres. Ne soyez pas chiches envers eux, donnez-leur de bonne grâce sur votre
superflu, et c'est ainsi que votre contrée sera le mieux protégée et débarrassée des voleurs et
des bandits ! Mais avant toute chose, sachez que ces voleurs sont eux aussi de pauvres
diables, et que c'est la pauvreté qui, bien plus que leur mauvais vouloir, les a poussés à ce vol,
et auparavant à d'autres plus petits.
9. Si ces hommes, qui pourraient être de grands travailleurs, pouvaient entrer au
service de quelque maître juste et honnête qui leur paierait un salaire en rapport avec leur
travail, ils renonceraient certes fort volontiers à leurs honteux agissements. Mais, comme ce
n'est pas le cas, il ne leur reste en vérité rien d'autre à faire que s'en tenir à ce qu'ils sont
devenus par force.
10. Ils n'ont pas de champ à labourer, puisque tous les champs, les bois et les
montagnes vous appartiennent, et, ne pouvant les travailler vous-mêmes, vous les laissez en
friche sur des lieues et des lieues. Pourquoi donc ne donnez-vous pas aux pauvres des
parcelles de terre qu'ils travailleraient utilement ?! Ces gens auraient ainsi quelque chose, et,
s'ils cultivaient ces champs et ces montagnes aujourd'hui déserts, ils vous paieraient même un
modeste tribut. Dites-Moi si cela ne vaudrait pas mieux que de laisser les quelques riches que
vous êtes posséder tout eux-mêmes, ce qui ne vous vaut aucun profit, mais bien un préjudice
extraordinaire !
11. Je ne parle pas de ces vingt-quatre voleurs, car ils sont déjà allés trop loin dans le
vol ; mais vous avez ainsi, dans votre ville et ses vastes environs, une foule de petites gens.
Faites pour eux ce que Je viens de vous conseiller, et vous n'aurez bientôt plus à déplorer le
moindre vol !
12. Postez autant de gardes que vous le voudrez ou le pourrez, cela n'y fera rien, ou
pas grand-chose, car vous exciterez encore davantage la colère des pauvres, et ils chercheront
jour et nuit la meilleure façon de vous nuire ! Mais si vous suivez Mon conseil, les pauvres
que vous aurez pourvus deviendront eux-mêmes vos meilleurs gardiens. »

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Histoire de l'homme riche et de ses ouvriers

1. (Le Seigneur :) « Il était une fois, il y a bien longtemps, un homme qui s'en était allé
avec sa famille dans un pays qu'aucun autre n'habitait encore, aussi pouvait-il dire : "Tout cela
m'appartient, aussi loin que porte la vue !" Dès le début, il s'était bâti une demeure suffisante
et nourri du lait des nombreuses chèvres sauvages qu'il avait trouvées là, et qui n'étaient pas
farouches, n'ayant jamais été poursuivies par un chasseur. Avec les années, sa famille s'était
agrandie, et sa demeure, autrefois fort simple et modeste, était devenue une véritable
forteresse. Car, sur ses terres, il avait trouvé beaucoup d'or pur et encore plus de pierres
précieuses, trésors qu'il eût craint de conserver dans la modeste demeure d'autrefois.
2. Or, comme il amassait toujours plus d'or et de pierres précieuses et que sa richesse
ne cessait de croître, il envoya des messagers dans les contrées habitées pour échanger ses
trésors contre d'autres objets qui pouvaient être utiles à sa maison. Au début, il fit de bonnes
affaires, et fit aussi venir des gens sur ses terres pour le servir.
3. Mais, comme il ne les payait que fort peu pour travailler sous ses ordres quasiment
jour et nuit, ils se fâchèrent, exigeant d'être mieux payés et mieux traités. Mais l'homme
devenu riche leur répondit : "Attendez que ma maison soit mieux installée - ensuite, je vous
donnerai de quoi vous satisfaire ! Ainsi apaisés, les ouvriers retournèrent à leur travail.
4. Cependant, l'homme riche songeait en lui-même : "Je dois les craindre à présent ;
mais je vais envoyer mes fidèles messagers recruter des gardes et des hommes d'armes. Ceux-
là, je les traiterai un peu mieux, et ils sauront réprimer l'arrogance des ouvriers." - Ainsi fit-il.
Mais les ouvriers, voyant cela, en furent fort chagrinés et jurèrent de se venger de la dureté de
l'homme riche.
5. En secret, ils envoyèrent eux aussi chercher de l'aide dans leur pays. Cette aide
arriva bientôt, car il y avait un riche butin à attendre. Leur nombre ainsi renforcé, les ouvriers
retournèrent chez l'homme enrichi, qui pouvait désormais se dire maître d'un grand pays, et ils
lui demandèrent avec détermination de les mieux payer et de les traiter comme il aurait dû le
faire depuis longtemps déjà.
6. Mais l'homme riche appela ses gardes, afin qu'ils punissent les ouvriers de leur
insolence et les contiennent plus encore qu'auparavant. Alors, à bout de patience, les ouvriers
lui dirent : « Maître, c'est par notre travail que tu t'es ainsi enrichi ! Ce sont nos mains qui ont
bâti cette forteresse et tous tes ateliers, qui ont cultivé le grain et fait pousser la vigne. Pour
toi, nous avons recueilli l'or, l'argent et les pierres précieuses et les avons transportés pour les
vendre de par le monde, et, en échange, tu voudrais à présent nous traiter plus mal encore ?!
Ah, attends un peu, que nous t'en fassions passer l'envie !
7. Tout homme sur cette terre doit avoir le droit de ramasser et de glaner pour lui-
même ; et, s'il en sert un autre, celui-ci doit subvenir à tous ses besoins, puisqu'il a renoncé
pour lui à son propre droit de ramassage et de glanage. C'est ce que nous avons tous fait pour
toi, te cédant notre juste part, et c'est ainsi que tu veux nous récompenser à présent ?! Sais-tu,
homme sans cœur, que non seulement tu ne nous as pour ainsi dire rien donné pour prix de
toutes nos peines, mais que tu nous as en outre fort mal traités, au point que, dans les derniers
temps, tu as eu l'audace de faire fouiller nos huttes par tes sbires afin de savoir si nous
n'avions pas amassé pour nous-mêmes quelques petits riens ? Et ceux chez qui on a trouvé
quelque chose, non seulement tu leur as tout repris, mais tu les as en outre fait cruellement
châtier par tes gardes, et tu as même décrété solennellement que tout homme qui dissimulerait
quoi que ce soit de tes richesses serait puni de mort.
8. Et puisque tu as pu nous faire cela, misérable, sans jamais songer que nous étions
nous aussi des hommes et que Dieu nous a donné exactement les mêmes droits qu'à toi sur
cette terre, nous exigeons à présent que tu nous remettes tous les trésors que nous avons
amassés à grand-peine pour toi ! Car c'est le fruit de nos peines, et donc notre bien ! La terre
nous les a donnés, et nous en sommes pleinement propriétaires, car ni Dieu, ni aucun homme
ne nous empêchait de les prendre. Et c'est toi qui serais un voleur, et même un brigand. Si tu
nous en privais ! Mais nous ne prendrons que ce que nous avons amassé, et ne te demandons
même pas le prix de nos peines pour avoir bâti cette place forte et souffert ainsi sept années
durant. Donne-nous de bonne grâce ce qui nous revient, sans quoi nous userons de violence
pour tout te prendre et détruirons jusqu'à cette forteresse !
9. Voyant qu'il n'obtiendrait rien par la force contre ces nombreux ouvriers, l'homme
riche prit courage et dit : "Calmez-vous : je comprends que j'ai été injuste envers vous, et je
veux désormais vous traiter comme mes propres enfants ; aussi, je vous accorde pleinement le
droit de ramassage, et vous ne me devrez, comme à celui qui a fondé ce pays au prix de mille
peines et de mille angoisses, que le dixième de ce que vous aurez amassé, en échange de quoi
je consacrerai toutes mes forces à vous défendre et à vous protéger."
10. Mais les ouvriers répondirent : "Si tu étais un homme de parole, nous te croirions ;
mais comme, jusqu'ici, tu n'as jamais tenu ce que tu promettais. nous ne te croirons pas
davantage cette fois ! Car ton avidité t'empêchera toujours de tenir parole. Nous aimerions te
croire, mais nous savons trop bien que, si nous repartions paisiblement, tu multiplierais
aussitôt par dix le nombre de tes gardes, et, forts de cette supériorité, ils auraient alors tôt fait
de nous punir sans aucune mesure de cette entrée en force dans ton palais. Aussi, donne-nous
maintenant ce qui nous revient, et nous partirons pour toujours !" Mais l'homme temporisait
encore ; alors, ils prirent tout eux-mêmes et s'en furent. »
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La dette des propriétaires des radeaux

1. (Le Seigneur :) « A présent, amis, Je vous le demande : en de telles circonstances,


ces ouvriers ont-ils bien ou mal agi envers leur maître ? »
2. Les huit propriétaires du bois dirent : « Oui, oui, dans ces conditions, ils étaient
naturellement dans leur droit ! Car nous comprenons bien que, dès lors qu'il vit sur cette terre,
tout homme pourvu d'un peu de bon sens et d'entendement doit avoir le droit, sans autre forme
de procès, de récolter et d'amasser ce qui lui est nécessaire pour se nourrir et s'abriter. Mais
encore faudrait-il que plus personne n'ait ensuite le droit de lui reprendre ce qu'il a récolté et
amassé ! »
3. Je dis : « Le riche avait-il récolté et amassé lui-même ? Certes non ! C'étaient ses
ouvriers, des hommes comme lui, qui l'avaient fait pour lui ! Et puisqu'ils avaient travaillé et
amassé pour lui, renonçant à leur propre bon droit en échange du salaire promis, tandis que
lui, loin de leur payer ce salaire, les avait même traités en vrai tyran, ils avaient en fin de
compte parfaitement le droit de réclamer leur bien et de le reprendre à celui pour qui ils
l'avaient amassé.
4. Bien sûr, si, par exemple, A récolte et amasse avec zèle et se constitue ainsi une
réserve, le paresseux B n'a pas le droit de s'emparer de la réserve de A, le travailleur. Mais,
dans Ma parabole, c'est l'homme riche qui est B, le paresseux, et A, le travailleur, ce sont les
ouvriers. Ils ont donc bien le droit, s'ils ne reçoivent pas d'autre dédommagement pour leur
peine, de réclamer leur bien à celui qui le possède illégitimement. »
5. « Dans ce cas-là, sans doute, répondirent les riches propriétaires ; mais alors, aucun
monarque n'aurait le droit de nous réclamer toutes sortes d'impôts et de taxes ! Car il ne
travaille pas non plus et ne récolte rien, et si nous étions, nous, ses sujets, plus forts que sa
garde, nous pourrions tout aussi bien lui reprendre ce qui nous appartient selon nos droits
naturels ! »
6. Je dis : « Oh, vous vous trompez fort ! Il en va tout autrement d'un souverain ; car il
n'est que le chef suprême de toutes les communautés qui l'ont couronné pour qu'il porte à leur
place tout le souci de la paix intérieure et de la sécurité, et avec lui le sceptre du pouvoir et le
glaive de la loi et du droit public. Ce n'est pas tant pour lui-même que pour l'ensemble des
communautés qu'il gouverne qu'il doit posséder une garde nombreuse, à l'entretien de laquelle
il ne saurait subvenir seul par le travail de ses mains.
7. Et puisque les lois, les juges et les nombreux gardes doivent être maintenus avant
tout pour le bien des communautés, ces communautés doivent de bonne grâce faire en sorte
que le monarque soit toujours en mesure d'ordonner ce qui est nécessaire pour leur bien à
toutes. Aussi les impôts et les taxes sont-ils parfaitement justifiés.
8. Ce n'est que lorsqu'un souverain tyrannique extorque délibérément aux
communautés qu'il gouverne des impôts excessifs que celles-ci ont le droit de le chasser du
trône. Car ce fut de tout temps le droit des communautés d'un pays que d'élire leur roi et de lui
confier la force et le pouvoir nécessaires. Et ce droit qu'elles avaient à l'origine, elles le
possèdent encore.
9. Pourtant, il vaut encore mieux, pour une communauté, subir quelque temps un tyran
que d'entrer en guerre avec lui ; car les tyrans sont ordinairement des fléaux que Dieu permet
pour un temps limité, et qui rappellent à des communautés qui ont depuis trop longtemps
oublié l'unique vrai Dieu qu'il existe un Dieu très sage et tout-puissant, et que Lui seul peut
venir en aide au peuple le plus opprimé, si celui-ci L'implore avec une vraie foi. - Voilà ce
qu'il en est ! Et à présent que vous savez cela, jugez vous-mêmes de ce qu'il faut faire de vos
vingt-quatre voleurs. »
10. Les huit propriétaires répondirent « Il faut pourtant bien qu'ils reçoivent, selon la
loi, un châtiment exemplaire ! »
11. Je dis : « Très juste ; mais que doit-il advenir d'eux, une fois qu'ils auront été punis

12. Les propriétaires du bois : « Eh bien, qu'on les chasse du pays, ou qu'on les vende
comme esclaves, en Afrique ou en Europe ! »
13. Je dis : « Vous jugez en hommes et ne pensez peut-être pas à mal - mais, puisque
c'est là votre pensée, Je dois vous apprendre quelque chose.
14. Voyez-vous, il y a encore cinq ans, ces voleurs, qui exercent depuis quelque temps
déjà leur peu louable activité, travaillaient pour vous, et vous servaient fort bien selon leurs
forces et leurs capacités ! Mais comment avez-vous tenu vos promesses envers eux ? Chaque
fois qu'ils terminaient un ouvrage, vous n'aviez rien de plus pressé que d'y chercher des
défauts. Si vous n'en trouviez pas, vous en inventiez, en sorte de réduire considérablement,
quand vous ne les en priviez pas tout à fait, les gages bien mérités de ces ouvriers.
15. De quel droit forciez-vous ces hommes à travailler, récolter et amasser pour vous,
les dépouillant ainsi de leurs propres droits d'hommes libres ?!
16. Quand ils eurent constaté que vous les traitiez avec la plus grande injustice, ils
durent bien chercher un autre moyen de survivre, et un moyen par lequel ils se
dédommageraient, auprès de vous et de bien d'autres, des droits dont vous les aviez privés !
Ils ne pouvaient rien contre vous par la violence, parce que vous étiez de beaucoup les plus
forts ; ils durent donc s'en tenir à la ruse du voleur. Cela leur a parfaitement réussi jusqu'ici,
et, sans Moi, leur eût encore réussi cette fois.
17. Et Je vous dis encore ceci : ces voleurs ont donc un droit naturel à se dédommager
auprès de vous ; pourtant, leur procédé était coupable, parce qu'ils pouvaient obtenir cela par
les voies judiciaires légales, d'autant que le juge romain est un homme qui applique
strictement la loi et que rien ne peut corrompre. Mais vous, vous n'avez pas le droit de les
condamner, parce que vous êtes encore de beaucoup leurs débiteurs ! Des gages promis, vous
leur devez encore plus que ce que valent à Serrhê plusieurs centaines de trains de bois comme
ceux-ci ! Aussi, payez-leur leur salaire - et ce n'est qu'ensuite que vous pourrez les faire juger,
si jamais ils s'en prennent encore à vos biens !
18. Mais pour l'heure, Je ne punirai ces voleurs qu'en leur disant ceci : à l'avenir, ne
volez plus personne et soyez des hommes libres honnêtes et travailleurs ! Et ne retournez plus
à Lacotène, mais demeurez dans cette ville, où vous trouverez bien assez de travail pour vous-
mêmes, vos femmes et vos enfants. - Quant à vous, les propriétaires du bois, veillez à apporter
à vos serviteurs le salaire que vous leur devez, et à ramener ici leurs femmes et leurs enfants
pourvus de tout le nécessaire. Et vous pouvez ainsi reprendre possession de vos radeaux. Mais
conformez-vous strictement à cette sentence, sans quoi Je ferais en sorte qu'il vous en cuise !
»
19. A ces mots, les propriétaires, fort surpris, promirent de M'obéir en tout point.
20. Là-dessus. Je demandai à Jored de bien loger les vingt-quatre voleurs ; quant aux
huit propriétaires, il devait leur faire payer un bon prix tout ce dont ils auraient besoin. Puis
nous rentrâmes à la maison, où les poissons bien préparés nous attendaient déjà.

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