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Programme de recherche

"PAYSAGES ET DEVELOPPEMENT DURABLE"

recherche "P AYSAGES ET D EVELOPPEMENT D URABLE " Rapport final d'activité Mars 2010 T ITRE

Rapport final d'activité Mars 2010

TITRE DU PROJET :

LES CHEMINS DU PAYSAGE ET LE PAYSAGE DES CHEMINS

PROJET : L ES CHEMINS DU PAYSAGE ET LE PAYSAGE DES CHEMINS Responsable : Laurence Le

Responsable : Laurence Le Du-Blayo

MC en géographie, COSTEL UMR CNRS LETG 6554

Equipe :

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Thenail Claudine, CR en Agronomie, INRA SAD Paysage

o

Van Tilbeurgh Véronique, MC en Sociologie, COSTEL, UMR LETG CNRS 6554

o

Codet Christophe, IE en agronomie, INRA SAD Paysage

o

Gouéry Pascal, IR en informatique et cartographie, CRI Rennes 2

o

Le Cœur Didier, MC en écologie, Agrocampus Rennes, INRA SAD Paysage

o

Le Louarn Patrick, MC en droit public, Université Rennes 2

o

Marchand Jean-Pierre, Pr émérite de géographie, COSTEL UMR CNRS LETG 6554

o

Manceau Mathilde, vacation séminaire, COSTEL UMR CNRS LETG 6554

o

Roger Jean-Luc, IE en écologie, SAD Paysage

o

Vappreau Kevin, vacation cartographie, COSTEL UMR CNRS LETG 6554

Roger Jean-Luc, IE en écologie, SAD Paysage o Vappreau Kevin, vacation cartographie, COSTEL UMR CNRS LETG
Roger Jean-Luc, IE en écologie, SAD Paysage o Vappreau Kevin, vacation cartographie, COSTEL UMR CNRS LETG

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Roger Jean-Luc, IE en écologie, SAD Paysage o Vappreau Kevin, vacation cartographie, COSTEL UMR CNRS LETG

Sommaire

Introduction :

p 4

1) Les chemins : un objet d’étude partagé par différentes disciplines

p 4

2) Une recherche interdisciplinaire : aspects méthodologiques

p 15

Chapitre 1 : Le réseau de chemin

p 23

1) Réseau de chemin et réseau de haies

p 23

2) L’analyse spatiale des réseaux de chemins

p 30

3) Vers une modélisation des chemins en fonction des paysages agraires

p 42

4 ) Les modèles et le pouvoir local

p 53

Chapitre 2 : Représenter les réseaux de circulation agricole pour mieux intégrer les

agricoles et de gestion- p 62 p 62 p 63 p 77 p 88 p 90

problématiques

aménagement du paysage. 1) Introduction 2) Schéma conceptuel d’analyse 3) Résultats 4) Discussion

5) Conclusion

de

gestion

territoriale

des

exploitations

Chapitre 3 Les chemins en conflit

p 91

1)

Trouver un accord pour réguler les chemins

p 91

2)

Les régulations et la règle

p 109

Chapitre 4 : La végétation des bords de routes et chemins : indicatrice des activités

humaines et composante des trames vertes du paysage

p 119

1) Le chemin, creuset de biodiversité

p 119

2) Inventorier la diversité floristique

p 121

3)Biodiversité et entretien

p 123

4)Vers une typologie des habitats de bords de route et chemins

p 127

5)Spatialiser la contribution des chemins à la trame verte

p 131

Chapitre 5 : les chemins et le paysage

p 142

1)Le réseau de chemin comme ouverture au paysage

p 143

2) Les pratiques des randonneurs et les paysages

p156

Conclusion générale

p 175

1)Apports et limites d’un regard interdisciplinaire

p 175

2)La question de la multifonctionnalité

p 176

Bibliographie

p 181

Annexe : Séminaire du 24-26 juin 2009 Programme , Liste des participants , Sortie terrain , Synthèse

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Introduction :

multifonctionnels

Le

chemin,

un

enjeu

Marcher permet de se prémunir contre ces atteintes à l’intelligence, au corps, au paysage, fût il urbain. Tout marcheur est un gardien qui veille pour protéger l’ineffable. Rebecca Solnit, L’Art de marcher, traduit de l’américain par Cristelle Bonis, 2002, Edition Actes Sud.

à

partager

pour

des

paysages

1) Les chemins : un objet d’étude partagé par différentes disciplines

1 a) Cheminements bibliographiques

L’étude de la bibliographie sur les chemins fait état de nombreux travaux, dont on peut tirer deux premiers constats : un investissement variable des disciplines, les chemins étant parfois absents des réflexions pendant de longues périodes, l’évolution des angles d’intérêt vis-à-vis des chemins en fonction de l’épistémologie de chaque discipline, et enfin la rareté de synthèses pluridisciplinaires.

L’intérêt porté aux routes et chemins, vecteurs de flux économiques mais également militaires, est sensible à différentes périodes historiques, notamment dans des états centralisés où le pouvoir exprime une volonté de contrôle du territoire national. Les premières entreprises de cartographie du royaume de France intègrent un inventaire précis des routes et chemins afin d’en partager une connaissance exhaustive. C’est le cas de « l’Itinéraire complet de la France » édité en 1788 et qui sur près de 600 pages dans son premier tome propose un répertoire des « routes et chemins de traverse », classés par ordre alphabétique à partir des villes principales, considérées ici comme les nœuds du réseau (Louette, 1788). Une amorce de hiérarchisation est employée, sans être clairement explicitée : grande route, route romaine, route de traverse, autre route, chemin de traverse, autre chemin…. Cette recherche de

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systématique du réseau est assez sèche en terme d’analyse et laborieuse en terme d’inventaire, comme l’exprime l’auteur dans son préliminaire : « Nous prévenons le lecteur que ce livre n’eft ni frivole ni amufant : les répétitions fréquentes & indispensables qui fe trouvent dans le corps de l’Ouvrage, engendrent une monotonie qui en rend la lecture défagréable. On fera même étonné de la patience qu’il nous a fallu, pour compofer & écrire un Ouvrage auffi long et peu récréatif ».

Le développement d’un réseau de transport est une marque tangible d’appropriation du territoire par une société et révèle son rapport à l’espace et aux déplacements. De nombreux travaux d’archéologues et d’historiens restituent la connaissance des réseaux de routes et chemins à différentes périodes, leur hiérarchie et leur fonction (Remond A., 1947 ; Lepetit B.,

1984).

La mise en regard de la complexité des réseaux de déplacement et la reconstitution diachronique de leur évolution amènent les historiens et géographes à transformer leur conception même de l’objet de recherche qui devient plus flou dans l’espace (dédoublement de voies, « chemins anastomosés », « route faisceau », « vibrations du réseau ») et composite dans le temps : « Passer par une approche génétique permet de dépasser les limites des raisonnements typo-chronologiques, et fonctionnels. Cela invite à dépasser l’idée d’une sédimentation unique pour en arriver à des phases qui se succèdent en fonction de temporalités complexes. Dès lors, la durée prend un sens nouveau et le réseau transmis n’est plus romain, ou gaulois, voire médiéval ou moderne. Chaque période innove soit, mais en s’appuyant sur l’existant et en se l’appropriant parfois pour des usages imprévus » (Roberts S., Verdier N, 2009).

La géographie française s’est peu intéressée aux chemins, alors que la géographie des transports a toujours connu un courant de travaux, le plus souvent articulés autour de la problématique de la vitesse comme facteur de différenciation spatiale. Les cartes par anamorphose dilatant la distance en fonction du temps sont des apports théoriques utiles à l’échelle régionale, mais les problèmes de vitesse jouent peu dans le cadre de recherches sur les paysages des chemins, sauf cas spéciaux d’épreuves sportives type marathon, ou course d’orientation.

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Les premiers travaux notables sont de Vidal de la Blache (1902) dans une conférence sur « route et chemins de l’ancienne France » à forte connotation historique. Les chemins évoqués sont soit des axes majeurs, soit des axes de pèlerinage. Par un changement d’échelle, Vdl Blache passe ensuite aux routes locales, dont les traces existent encore dans la toponymie locale et qui marquent encore les limites territoriales. Il oppose les bons pays, relativement autarciques, avec les pays rudes (terres froides) et le rôle des sentiers muletiers en Montagne, comme dans les pays schisteux de l’Ouest et du centre: « Dans ces sentiers creux ou cavées, bordées d’arbre, hérissée de chirons ou saillies pierreuses, effondrée par des ornières où l’on risque de ‘s’emmoller’, suivant la vieille expression de l’Ouest, il fallait pourtant bien que passât la bête de somme qui portait la charge de chaux ou de terreau destinée à amender le sol trop pauvre ! ». Dans ces terres pauvres -et donc paysages de désolation- les paysans utilisaient également les chemins pour leur migration saisonnière afin de fournir en main d’œuvre des bonnes terres et gagner un complément de revenu. « Les heureux habitants des bons pays voyaient arriver périodiquement les pauvres hères des ‘pays bocageux’. Cela leur faisait l’effet d’une sorte d’hommage ». On retrouve ici, non sans jugement de valeur, un déterminisme entre les types de sols, les types de paysages agraires, les types de chemins, les types de déplacements…et les types d’hommes. Vidal de la Blache souligne également la superposition de différents réseaux locaux, régionaux, voir nationaux, les déplacements se faisant à vitesse constante. Ce n’est que récemment dans l’histoire, avec l’abandon du cheval et l’arrivée du tracteur que va apparaître la vitesse différenciée (selon l’expression de Jean Ollivro) sur les chemins ruraux : la vitesse lente du piéton, la vitesse moyenne du tracteur, la vitesse rapide de la voiture, et ce sur les mêmes chemins. On trouve en tous cas en Vidal de la Blache un fidèle pratiquant des chemins, comme le souligne Marie-Claire Robic (2004) :

« Paul Vidal de la Blache est un de ces géographes moderne qui ont préféré la déambulation et le contact rugueux de la route à la contemplation du panorama. Plutôt que le surplomb, il affectionne la vision au ras du chemin ».

Gaston Roupnel, dans son « Histoire de la campagne française » (1931) consacre deux chapitres aux chemins. Il développe notamment le rôle du chemin comme bâtisseur de parcellaire, structure première des paysages agraires : « Ces chemins de desserte rurale sont, nous l’avons dit, les traits essentiels, les lignes de force, dans la construction de la clairière culturale ». Cette affirmation du chemin primitif induit une rémanence dans le paysage en tant que trace toujours visible pour l’observateur attentif du paysage, et milite pour une reconstitution intuitive et presque sensorielle des réseau de chemins : « Une herbe lépreuse,

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une broussaille anormale, une saillie du sol, une piste pierreuse, une tâche sur les blés verts, un jalonnement dont le pointillé à peine esquissé se réalise de touches disparates, et, par- dessus tout cela, l’allure du morcellement parcellaire…, tous ces témoignages […] finissent par prendre une signification catégorique : devant nous ressuscite le chemin primitif !! ». De cette genèse du champ par la limite du chemin, Gaston Roupnel tire également des conclusions sur la dégradation du chemin, lorsque la parcelle est suffisamment établie dans ses limites pour durer dans le temps : «Quand la clairière culturale correspondit au territoire agraire, les champs reçurent alors limites et formes définitives, et gardèrent un façonnement que ne purent altérer les brèves périodes de jachère. Dès lors, le chemin cessa son rôle ouvrier. […] Le chemin n’est plus au service des champs. Réciproquement, l’homme des champs cesse d’être au service du chemin. Des règlements, il est vrai, l’astreignent à maintenir en état la voir commune, mais ce sont là des contraintes autrement moins pressantes que les nécessités originelles. […] A la période de l’affermissement continu, succéda peu à peu l’âge d’un progressif déclin. Cette voie qui commence à s’offrir à la ruine va s’offrir aussi sans défense aux empiètements des riverains ». Le processus est ainsi bouclé, à la phase de genèse succède la phase d’effacement, dans une vision dominée par la séparation fonctionnelle du chemin et du champ.

L’ouvrage le plus aboutit est sans nul doute celui de Marcel Gautier, « Chemins et véhicules de nos campagnes » (1971). Pour lui le chemin est avant tout agricole et rural. L’usage touristique est oublié et le paysage est le grand absent de ce travail par ailleurs très complet sur les types de chemins, les types d’usages agricole, les types de véhicules agricoles…La variété des réseaux est décrite en fonction des régions et illustrée par de nombreuses cartes et photographies. L’auteur développe notamment la notion de chemin mort, sa fonction vitale ayant disparu (limite, pèlerinage, desserte proto-industrielle, modification des dessertes locales…). « Si les chemins sont déchus par suite de la disparition de liaisons lointaine, les chemins de desserte sont morts d’inanition ». Ici le réseau de chemin est plus labile, l’hypothèse de la minimisation des distances par les sociétés rurales prend le pas sur l’hypothèse de la pérennité du chemin : les raccourcis apparaissent, les chemins sont dédoublés, se recoupent, créent un écheveau de chemins anastomosés plus ou moins éphémères.

Ce qui frappe dans les travaux des géographes jusque dans les années 1970, c’est d’une part la focalisation sur les chemins ruraux, d’autre part la place faite aux démarches

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diachroniques : la dimension historique semble prioritaire dans les facteurs explicatifs du réseau (Cavaillès 1946, Meynier A., 1943).

Cette approche des chemins ruraux via les déplacements agricoles est approfondie par les agronomes avec le souci d’optimiser l’adaptation du réseau de chemin, du parcellaire agricole et des systèmes techniques de production (Ingrand S et al., 1993 , Gonzales XP et al., 2007). L’actualité de la problématique des chemins est réaffirmée : « La motorisation de l’agriculture a fait croire que les problèmes des déplacements étaient dépassés ou limités aux agricultures du Tiers Monde. Or il n’a jamais cessé de jouer comme cela a été montré dans le cas de l’élevage laitier au pâturage. De plus, partout où il se produit, l’agrandissement des exploitations entraîne celui des surfaces par travailleurs et de la distance entre les lieux d’action, ainsi que souvent l’augmentation de la taille des machines, qui ont de plus en plus de mal à circuler sur des routes étroites ou à grande circulation, et à traverser villages et ouvrages d’art » (Benoît M., et al., 2006). Le lien avec le paysage et l’analyse spatiale est particulièrement développé dans cet ouvrage qui intègre les travaux menés par Jean Pierre Deffontaine et Roger Brunet. L’analyse du paysage via les unités agrophysionomiques (UAP) est complétée par une cartographie à dire d’acteurs et traduite dans une modélisation graphique basée sur les chorèmes. Les problématiques de développement durable et d’adaptation des pratiques agricoles renouvellent la question des routes et chemins et de leur interaction avec le fonctionnement de l’exploitation agricole (Pauwels F., Gulinck, H., 2000).

L’intensification de l’agriculture, impacte doublement le rôle des chemins vis-à-vis de la biodiversité. D’une part la modification du réseau induit une fragmentation et réduction des tronçons de chemins les plus intéressants du point de vue de la biodiversité, d’autre part la réduction des jachères, prairies permanentes et zones humides diminue les parcelles les plus intéressantes écologiquement. Dans certains systèmes très intensifs, les chemins et bords de routes sont finalement les seuls espaces où la biodiversité peut s’exprimer et ces espaces marginaux et mineurs, eux même fragilisés, prennent alors pour les écologues une grande importance (Cousins S. A. O., 2006 ; Munguira M. L. and J. A. Thomas, 1992). La problématique est voisine de celle des bords de champ, même si l’entretien n’est pas le même et donc la pression anthropique différente (Croxton P.J. et al. 2002 ; Le Cœur et al, 2002). La préservation de la biodiversité via les chemins et bord de routes est souvent articulée avec la problématique des corridors, et plus récemment en France, suite au Grenelle de

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l’Environnement, avec la question des trames vertes (Viles R. L. et al. , 2001). Beaucoup de travaux se sont focalisés sur la notion de connectivité développée en écologie du paysage, mais pour autant la pression humaine via l’entretien et l’histoire des paysages agraires via l’âge des chemins sont reconnus comme des facteurs clés (Deckers B. et al. 2005):

“Nevertheless, due to our rigorous study design we are confident that the structural differences observed in the five road-age classes are primarily the result of temporal and not spatial differences” (Spooner P. G., Smallbone, Lisa, 2009).

En lien avec le virage épistémologique de la nouvelle géographie, l’approche des chemins est totalement revisitée après les années 1970. Les chemins ruraux sont analysés sous l’angle de leur valeur touristique, de leur potentiel pour la randonnée et le développement local, comme c’est le cas dans la thèse d’Olivier Etcheverria « Les chemins ruraux et leur revalorisation touristico-culturelle. L'exemple du Pays basque » publiée en 1999. Au-delà de l’agriculture et du tourisme, le chemin s’affirme comme un outil de développement et de construction territoriale (Offner J, Pumain D ., 1996).

Le paysage des chemins en milieu rural est relativement peu étudié en tant que tel, et jusque très récemment ne constitue que rarement un patrimoine reconnu : « La place que les spécialistes ont accordé aux chemins dans leurs inventaires est révélatrice de leur difficulté à les considérer comme des éléments importants du patrimoine. Force est de constater que les chemins ne sont pratiquement jamais considérés comme tels, sauf dans deux cas déjà évoqués : les sentiers balisés et les voies romaines » (Montalieu J., 1996).

A l’inverse les chemins du paysage constituent un champ de réflexion très développé, notamment autour de la question de l’accès aux paysages, ou plus exactement du non accès aux paysages (Curry N., 1994 ; Cury N., 2002). Cette problématique a été particulièrement virulente au Royaume Uni, du fait de la structure foncière et des enclosures. Les espaces ruraux sont caractérisés par leur potentiel d’ouverture à des déplacements non agricoles et non privé, avec tout un gradient entre les espaces ruraux public dédiés au tourisme, par exemple les terrains du National Trust et à l’inverse les espaces ruraux totalement privatifs, par exemple les grandes exploitations fermées (Sandell K., 1998).

La question de l’accès à l’espace rural pour les randonneurs débouche sur des analyses foncières et juridiques. « La liberté d’aller et venir, comme toutes les autres libertés, ne s’use

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que si l’on ne s’en sert pas. C’est en utilisant à bon escient les moyens juridiques dont ils disposent, quitte à se grouper si nécessaire, que les randonneurs et promeneurs du dimanche pourront conserver ce rare espace de liberté » (Lombard P., 1992). Or d’une part l’espace rural présente des statuts juridiques très divers, et qui de plus varient grandement d’une région à une autre, comme le montre par exemple les droits d’accès dans les pays nordiques ou la nature de la propriété forestière en France (Højring K., 2002 ; Perrier-Cornet P., 2002). D’autre part les chemins sont eux même des objets juridiques complexes (Ruez D., 1992). Si le droit des chemins était crucial dans l’économie rurale de l’ancien régime (Gisclard A., 1882), il reprend de l’importance pour la question de la randonnée et de l’accès aux paysages ruraux pour des activités de loisirs ( Mermet L. et al. , 2002 ; Le Louarn P., 2002; Collectif 2008 ).

Au-delà des statuts juridiques la question de l’accès se pose en terme sociaux et politiques : comment partager l’espace ? Les différentes populations sont impliquées dans des pratiques différentes et parfois peu compatibles sur les mêmes chemins, ce qui peut produire des situations de tension (Le Caro Y., 2007), voire des conflits ouverts débouchant sur une jurisprudence spécifique (Jeanneaux P., 2006). La question de l’accès et du droit d’usage des chemins est également articulée avec celle de l’entretien et du devoir de réhabilitation du chemin. Or les chemins se dégradent, s’embroussaillent et là encore la complexité des situations, des statuts et des attentes est grande (Jaarsma C. F., Van Dijk, T., 2002)

La circulation pédestre n’est pas exclusivement rurale et de loisir, elle est aussi un sujet d’étude des déplacements en milieu urbain avec le renouvellement des problématique de déplacements doux, de voies alternatives, de pédibus (Depeau S., 2008). La perception des paysages urbains au travers des déplacements pédestres met d’avantage en avant le processus de cheminement et son articulation avec les ambiances urbaines que l’intérêt pour la structure du réseau proprement dit (Foltête J.-C., Piombini, A., 2007). Un courant de réflexion spécifique sur l’articulation entre le chemin et la perception du paysage se développe, notamment chez les géographes de Besançon avec la prise systématique et le traitement statistique de clichés photographiques (Griselin M., Nageleisen, S, 2003). Plus généralement, la représentation de l’espace vécu, la perception des ambiances (visuelles, sonores et olfactives) et son impact sur la mobilité pose d’une part le chemin comme entrée dans le paysage (et donc base de l’expérimentation des chercheurs) et d’autre part le parcours choisi

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par le marcheur comme traduction d’un choix et concrétisation d’un rapport sensible au territoire (Depeau S. Ramadier T., 2010).

Le chemin comme voie d’entrée dans le paysage (urbain et rural), ne relève donc pas simplement de ce qui est vu, il est construction d’un parcours ressenti et rêvé. Jean Marc Besse (2004) revisite les écrits de John Brinckerhoff-Jackson et précise les bases de l’hodologie : « La question principale léguée par Jackson est celle de la puissance structurante des chemins pour le paysage. Le chemin est un élément qui sert à organiser le territoire et à lui donner une mesure et une orientation, c'est-à-dire un sens. Par conséquent la question hodologique n’est pas seulement une question de choix techniques. Elle contient également des aspects sociaux et politiques » (J.M. Besse, 2009). Le chemin n’est pas seulement un réseau organisé dans un espace euclidien et formellement cartographié comme tel. Le chemin est d’abord, pour l’individu, le moyen d’une pratique de l’espace, la construction d’un rapport premier au monde via les expériences de déplacement. « L’espace originel qui se découvre à moi est l’espace hodologique […] sillonné de chemins et de routes » (J.P. Sartre, 1943).

L’articulation entre chemin et paysage débouche sur le cheminement comme rapport philosophique au monde qui nous entoure. « Très tôt, je me suis montré réservé à l’égard du monde et de son insistance à exister. Le chemin, quant à lui, ne m’a jamais importuné ni excédé. Il n’en remet jamais. Il existe timidement. Il ne s’offusque pas et ne m’écrase pas à la manière de ce qui est gigantesque ou luxuriant » (Sansot P., 2002). C’est, au sens stricte comme au sens figuré, le premier pas, le premier mouvement vers la découverte de l’autre et de l’ailleurs, la condition première de l’ouverture à la connaissance et la compréhension des différences. Le cheminement lointain, le voyage, construisent notre rapport à l’étranger et donc la tolérance (Roche D., 2003). Les cairns levés pierre à pierre par les passants ponctuent les chemins du monde et participent à la symbolique de ce mouvement universel des chemins : « J’ai toujours pris très au sérieux le fait de remonter un cairn désassemblé ou d’apporter une pierre de plus à ce petit monument des chemins, comme un présent pour se faire accepter du pays dans lequel on chemine » (Freytet A., 2004).

Le cheminement est aussi un mouvement réflexif qui nous fait progresser sur le chemin, vers l’autre et vers soi. Le marcheur se découvre dans la marche et construit dans ses

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pérégrinations la mémoire intime de son rapport au monde. Marcel Proust est bien sûr parmi ceux qui ont le mieux retranscrit cette construction de l’identité individuelle par les petites découvertes du quotidien de la marche : « Mais c’est surtout comme à des gisements profonds de mon sol mental, comme aux terrains résistants sur lesquels je m’appuie encore, que je dois penser au côté de Méséglise et au côté de Guermantes. C’est parce que je croyais aux choses, aux êtres, tandis que je les parcourais, que les choses, les êtres qui m’ont fait connaître, sont les seuls que je prenne encore au sérieux et qui me donnent encore de la joie » (Du côté de chez Swann).

Comme le souligne JM Besse (2009), une dimension tout à fait décisive de l’espace hodologique est qu’il n’est pas seulement un espace pratique et un espace vécu, il est aussi un espace raconté. « Le récit est un parcours de l’espace, et symétriquement l’itinéraire s’organise comme un récit ». Les descriptions de paysages au fil du chemin sont nombreuses, variées, savoureuses, personnelles : « Le sentier est pentu très vite il atteint la rivière, et prend aussitôt des allures britanniques. C’est un chemin pour lapin de Béatrix Potter : une trace toute douce, un peu incurvée, pour le passage des pattes, et par-dessus deux haies serrées qui se mêlent en arceau » (P. Delerme , 1997). Le champ ouvert par la littérature est de loin le plus vaste, et ne peut être qu’évoqué ici (Stevenson R.L., 1973 ; Gracq J., 1992 …). Ce champ donne profondeur et met en perspective toutes les analyses. « Inventer la surprise de se retrouver, c’est bien plus que se perdre ! En quelques minutes, je viens de nouer dans l’espace et dans le temps des fils invisibles, et de changer la trame de tant d’heures passées. Les chemins nous inventent. Il faut laisser vivre les pas. » (P. Delerme, 1997).

1b Les chemins comme expérimentation de développement durable

Comme le montre l’analyse bibliographique, le chemin est un sujet d’étude éminemment pluridisciplinaire, notamment dans son articulation avec le paysage. Le chemin construit le paysage, il est même la trame originelle des paysages agraires comme des paysages urbains et demeure, dans ses mutations ou ses consolidations en routes, une structure paysagère fondamentale. En tant que tel, il concentre souvent l’héritage de patrimoines culturels (pavements, murets…) comme de patrimoines naturels (arbres remarquables, haies, lisières…). Le chemin, via sa construction, son usage et son entretien, est une base universelle de l’aménagement du territoire par une société. Il intervient dans tous les types d’économies,

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avec des formes et des pratiques très diverses. Le chemin construit aussi notre rapport au paysage, par l’accès qu’il offre au parcours de nouveaux horizons, par la pratique plus ou moins partagée mais généralement gratuite, par le ressourcement du corps et de l’esprit qu’il permet à tout un chacun d’expérimenter.

Approche interdisciplinaire sur les relations entre Usages Entretien Structure et dynamique du réseau Perception
Approche interdisciplinaire sur les relations entre
Usages
Entretien
Structure et dynamique
du réseau
Perception
Biodiversité

Doc 1 Les regards portés par les chercheurs sur les chemins.

A l’articulation de fonctions économiques, environnementales et sociales, le chemin est de plein pied dans la problématique du développement durable. Il est d’ailleurs souvent présenté comme tel par les collectivités territoriales des communes rurales qui trouvent en lui un moyen de mener une politique de développement durable relativement simple d’un point de vue technique, accessible financièrement, visible et utile pour le contribuable : Le chemin est un vecteur de développement territorial, le support de trames vertes , le lieu d’activités scolaires, du troisième âge, de réinsertion.

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Exigence sociale d’une demande d’accès à des paysages (PDIPR) Exigence économique d’un développement
Exigence sociale d’une
demande d’accès à des
paysages (PDIPR)
Exigence économique d’un
développement touristique
en milieu rural et d’un
développement agricole
(réhabilitation du bocage)
Quelle réflexion pour l’élaboration
d’outils d’aide à la gestion?
Observatoires et indicateurs pour
- La conception de scénarios
support de concertation locale
- L’évaluation de politiques publiques
Exigence écologique
d’une demande de
trame verte et
d’espaces refuges
(PLU)

Doc 2 : Les chemins dans la croisée des attentes économiques, écologiques et sociales

Plusieurs travaux ont été menés explicitement dans cette ligne du développement durable, d’une part en confrontant les point de vus disciplinaires, d’autre par en les articulant avec les politiques publiques, dans l’objectif explicite de proposer des expertises pour l’aide à la décision. Certaines recherches-action sont directement expérimentées et c’est cette expérience, en partenariat avec les acteurs locaux, qui vient en retour alimenter la réflexion des chercheurs.

On peut citer en ce sens le colloque de Clermont-Ferrand de 2001 « Accès du public aux espaces naturels », dont les actes ont été publiés sous la direction de Laurent Mermet et Patrick Moquay en 2002. Sur ce thème fédérateur de l’accès, les interventions riches et variées ont traités les chemins via une approche pluridisciplinaire, en lien avec les problématiques de gestion. Pour autant l’approche globale de l’accès reste difficile, les contraintes liées à la préservation de la nature et les contraintes liées au fonctionnement agricole étant largement sous représentées, comme le souligne Paul Arnould dans la conclusion : « Ainsi, les fonctions récréatives ont été survalorisées au détriment des fonctions productives et protectrices. La majorité des contributions correspond à des discours ‘postproductivistes’, pour reprendre la formulation proposée par Peter Agger.»

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Ces fonctions agricoles (accès aux pâturages) et de protection des milieux naturels sont plus largement développées dans le dossier publié en 2005 par la Revue de Géographie Alpine piloté par Bernard Debarbieux et Alexandre Mignotte ‘Sentiers de montagne :

Réseaux, usages, gestions’. L’orientation du travail est conduite par la multifonctionnalité des chemins, l’approche interdisciplinaire et la mise en œuvre de principes de durabilité par les gestionnaires : « Aujourd’hui, compte tenu du renouveau d’intérêt et de la diversité des représentations sociales dont il est l’objet, compte tenu également du renouveau des questions de recherche curieuses de porter sur l’interaction entre des phénomènes naturels et sociaux, le sentier nous est apparu comme un objet particulièrement riche pour une contribution scientifique soucieuse d’être en prise avec les préoccupations des gestionnaires ».

2) Une recherche interdisciplinaire : aspects méthodologiques

Cet aspect multifonctionnel, inhérent à la notion de développement durable, induit pour les chercheurs une mise en commun des problématiques, un questionnement croisé.

Chaînage des questions du projet Paysage Chemins Comment ont évolué / évoluent les réseaux de
Chaînage des questions du projet Paysage Chemins
Comment ont évolué /
évoluent les réseaux de
routes et chemins?
Quelles droits de passage et
réglementations d’entretien
des réseaux?
Comment les
agriculteurs / les
randonneurs utilisent-
ils ces différents
réseaux?
Quels conflits, quelles
concertations à propos du
paysage et des chemins?
Qu’est-ce qui explique la
variabilité de la flore des
bords de chemins et routes?
Qui entretient et
comment sont
entretenus ces
bords de chemins
et routes?

Doc 3. Des questionnements croisés

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Ce questionnement croisé débouche sur des approches multicritères.

« The increasing multifonctionalization of the rural road network demands for long-term planning and cost optimization with, on the one hand, flexible inbuilt procedures of multicriteria analysis for describing existing values and properties, whilst on the other hand a kind of multiple goal planning to define priorities”. (Pauwels F., 1995).

o L’intérêt de sites d’étude communs

Cet intérêt a déjà été démontré dans de nombreuses études interdisciplinaires, notamment sur le bocage (Voir programme du MEEDDAT Paysage et Politiques Publiques). La mise en commun non seulement d’un objet mais également d’un lieu, ou plus souvent d’un panel de sites, contribue à rapprocher les problématiques de recherche et à confronter les facteurs explicatifs.

Dans le cadre de cette étude, seul le site de la zone atelier de Pleine-Fougères (cf chapitre 3) a été in fine investi par l’ensemble des chercheurs. C’est donc sur ce secteur que nous disposons de plus d’informations non seulement sur les chemins (dynamique du réseau, typologie du réseau, haies bocagères, entretien du réseau, pratiques agricoles, perception sociale), mais également sur des données environnementales et sociales extérieures aux chemins (occupation du sol, parcellaire, réseau d’acteurs agricoles…).

D’autres sites ont été investis dans le cadre de recherche croisées : ainsi la Communauté de Communes de Becherel (35) est l’objet d’une étude dans le cadre du programme Breizh Bocage et les communes du Pays de Pontivy (Guern et Réguigny) dans le cadre d’une étude du CAUE56 sur l’identité du Pays. Ces partenariats ont permis là aussi la mise à disposition de bases de données (orthophotoplans, ilots PAC…) mais surtout l’accès facilité à un réseau d’acteurs. Ces 3 ensembles étant très vastes (plusieurs dizaines de communes), pour chacun nous avons sélectionné des communes ou sites jugés représentatifs des types de paysages et des types de réseaux de chemins : Sites A, B et C pour Pleines Fougères, communes de Guern et Réguiny pour le Pays de Pontivy, 4 sites sur les communes de Miniac, St Pern, St brieuc des Iffs, Irodouern pour la CC de Becherel. Par ailleurs deux communes d’Ile et Vilaine nous ont sollicités pour être investies dans le cadre de ce programme d’étude, et ont contribué via le financement de deux stages d’étudiants de master 2 de géographie : il s’agit de St Armel et St Marie de Redon. L’ensemble de ces 11 sites d’étude offre un panel de situations représentatives des paysages ruraux de Bretagne :

17

Bocagers, ouverts, intermédiaires, grande vallée fluviale, proximité de centre urbain. La comparaison de situations dans des paysages a priori ressemblants aide ainsi à valider les conclusions.

Zone Atelier de Pleine-Fougères Bécherel Site C Site B Site A Guern Réguiny
Zone Atelier de Pleine-Fougères
Bécherel
Site C
Site B
Site A
Guern
Réguiny

Doc 4 : localisation des sites d’étude

D’un point de vue pragmatique, le fait de travailler sur des sites communs crée une synergie de moyens, notamment cartographiques, et multiplie les possibilités de croisement thématiques. Ainsi des SIG « chemins » ont pu être développés de manière plus ou moins approfondie sur les 11 sites, avec un certain nombre de données communes. Le tableau ci- dessous montre que les cartes réalisées sur les 11 sites concernent l’évolution diachronique du réseau de chemin à partir de photographies aériennes. Ensuite le travail sur certains sites a été orienté d’avantage vers l’articulation avec le bocage, d’autres sur l’articulation avec la randonnée.

18

Cette base de données cartographique a été utile pour les enquêtes terrain (biodiversité) en amont, pour le choix des échantillons et en aval pour leur analyse contextualisée.

Données

 

Sites/communes

 
 

Guern

Réguiny

Pleine

PF

PF

Becherel :

St Armel

Ste Marie

Fougère

Site B

Site C

4 sites)

de Redon

Site A

Année

   

1834

1834

1834

     

1952

1958

1952

1952

1952

1952

1952/1961

1959

1986

1981

     

1996

1996

1983

2004

2004

2007

2007

2007

2006

2004

2007

réseau

Connexe

Connexe

Connexe

Connexe

Connexe

Connexe

Connexe/

Connexe/

/impasses

/impasses

/impasses

/impasses

/impasses

/impasses

impasses

impasses

Randonnée

Oui

Oui

Oui

Oui

Oui

Oui

Oui

 

Largeur

Oui

Oui

Oui

Oui

Oui

     

Substrat

Oui

Oui

Oui

Oui

Oui

 

Oui pour

 

randonnée

haies

   

Oui

Oui

Oui

Oui

   

environnement

   

Oui

Oui

Oui

     

Réseau

Oui

Oui

Oui

Oui

Oui

Oui

   

hydrographique

Relief

   

Oui

Oui

Oui

Oui

   

Surface bâtie

Oui

Oui

Oui

Oui

Oui

Oui

   

Doc 5 Données cartographiques produites ou acquises en fonction du site d’étude.

o Approche qualitative des chemins : sélection des critères pour un croisement des problématiques

Les facteurs pris en compte pour répondre au faisceau de questionnement sont nombreux et divers. L’accès aux paysages et la perméabilité du territoire est fonction de l’organisation spatiale du réseau de chemin, qui est elle-même liée à des facteurs géographiques (relief, réseau hydrographique…) mais aussi des facteurs historiques (approche diachronique). La configuration du réseau contraint les types d’usages mais également la configuration du chemin lui-même à échelle fine : largeur et substrats sont des critères

19

essentiels pour l’agriculteur comme le randonneur. La représentation spatiale des statuts juridiques est bien entendu une contrainte (même si ignorée de certains usagers) qui conditionne les types de gestions. Les types de gestion eux même sont une contrainte forte vis-à-vis de la biodiversité du chemin, au même titre que l’âge et la configuration de celui- ci…

Les imbrications sont presque infinies et donc les cartes de facteurs croisés. Le travail interdisciplinaire à partir de la base de données spatialisée consiste donc d’une part à adapter et condenser les données en amont, d’autre part à organiser et simplifier la cartographie des croisements de facteurs afin de mettre en avant les situations caractéristiques.

A titre d’exemple, la cartographie du potentiel du chemin vis-à-vis de la biodiversité implique différents critères : type de substrat, présence de haies, entretien… mais également occupation du sol dans les parcelles mitoyennes. La simple prise en compte de 4 types d’occupation du sol (Bois, prairie permanente, cultures, bâti), multiplié par les deux côté du chemin, fait qu’à un point donné 16 combinaisons sont possibles. Cartographier toutes ces combinaisons limite l’intégration de tout autre facteur et au final brouille la lecture du poids réel de l’environnement voisin. Il a donc été décidé de regrouper les 16 combinaisons en 4 classes (parfois simplifiées en deux classes), présupposées du plus favorable au moins favorable pour la biodiversité.

Côté droit du chemin

Prairie

permanente

Boisement

Cultures

Bâti

Boisement

1

1

2

2

Prairie

permanente

1

2

3

3

Cultures

2

2

3

3

4

4

Bâti

3

4

Côté gauche

du chemin

Doc 6 : Simplification du potentiel écologique du voisinage d’un chemin

20

Sur la même thématique de la biodiversité, l’analyse multicritère à conduit à simplifier les

données terrain en plaçant des seuils significatifs (par exemple pour la largeur : compatible

avec des engins agricoles ou non). Le traitement statistique permet d’éliminer les

configurations non significatives dont la cartographie viendrait bruiter l’analyse.

Haies

Largeur

 

Revêtement

Environnement

Part du linéaire

pas

de

       

haies

plus de 3 mètres

goudron/pierre

défavorable

57,1%

haies

plus de 3 mètres

goudron/pierre

défavorable

8,8%

pas

de

       

haies

plus de 3 mètres

terre/herbe

défavorable

8,7%

pas

de

       

haies

plus de 3 mètres

goudron/pierre

favorable

7,0%

 

moins

de

3

     

haies

mètres

terre/herbe

défavorable

4,1%

haies

plus de 3 mètres

terre/herbe

défavorable

3,4%

 

moins

de

3

     

haies

mètres

embroussaillé

défavorable

2,2%

haies

plus de 3 mètres

goudron/pierre

favorable

1,7%

pas

de

moins

de

3

     

haies

mètres

terre/herbe

favorable

1,7%

pas

de

       

haies

plus de 3 mètres

terre/herbe

favorable

1,7%

pas

de

moins

de

3

     

haies

mètres

terre/herbe

défavorable

1,0%

haies

plus de 3 mètres

terre/herbe

favorable

0,8%

 

moins

de

3

     

haies

mètres

terre/herbe

favorable

0,7%

 

moins

de

3

     

haies

mètres

embroussaillé

favorable

0,4%

 

moins

de

3

     

haies

mètres

embroussaillé

défavorable

0,4%

pas

de

moins

de

3

     

haies

mètres

embroussaillé

favorable

0,3%

Doc 7 : Extrait de traitement statistique des données destiné à construire la légende pour la cartographie des contraintes vis-à-vis du potentiel écologique des chemins.

21

Ainsi l’approche interdisciplinaire d’un chemin multifonctionnel via la constitution d’une base de données spatialisée a forcé le débat sur la sélection des critères pertinents, leur mise en œuvre via des seuils significatifs et leurs croisements caractéristiques. C’est via ce travail ardu et systématique que certaines hypothèses d’analyse se sont révélées inopérantes car reposant sur des présences statistiques infimes.

o Les enquêtes auprès d’acteurs

Les informations spatialisées, issues d’enquêtes terrain, de photographies aériennes ou de données statistiques, sont complétées par des informations issues d’enquêtes auprès d’acteurs via des entretiens. Une partie de ces informations elle-même traitée statistiquement et intégrée au SIG : les enquêtes sur les modes d’entretien sur Pleine-Fougères ont permis de récolter des données regroupées dans des séries de tables attributaires sur l’action d’entretien, le type de voie, le calendrier, la périodicité, les modalités techniques, la fonction de la personne qui pratique l’entretien, le titre de la personne enquêtée …

l’entretien, le titre de la personne enquêtée … Doc 8 : exemple de grille issue des
l’entretien, le titre de la personne enquêtée … Doc 8 : exemple de grille issue des

Doc 8 : exemple de grille issue des enquêtes auprès d’acteur sur l’entretien des chemins.

Les entretiens ont aussi porté sur les pratiques des agriculteurs et notamment les choix d’itinéraires techniques en fonction des chemins (chapitre 2), les résultats ont permis de

22

modéliser les situations les plus caractéristiques. Enfin les attentes des usagers randonneurs et des gestionnaires ont également fait l’objet d’entretiens semi directifs.

Comme la constitution de bases de données spatialisées implique une concertation entre les chercheurs, la mise en œuvre de séries d’entretiens sur un même territoire implique là aussi une coordination interdisciplinaire. Il est particulièrement important de ne pas saturer les acteurs locaux avec des sollicitations redondantes et parfois invasives (voir désinvoltes). La mise en œuvre de la zone atelier de Pleine-Fougère s’accompagne ainsi d’une charte organisant les modalités d’intervention, d’un accompagnement de la démarche (soirées rencontre acteurs-chercheurs), de restitutions aux élus, d’actions auprès des écoles…Plus précisément sur les chemins la coordination et l’échange entre les chercheurs minimise les sollicitations, notamment vis-à-vis des agriculteurs.

Les options méthodologiques développées (terrain communs, entretiens et enquêtes croisées base de données spatialisées…) ont donc été progressivement construites par une démarche interdisciplinaire et pour une démarche interdisciplinaire.

23

Chap 1 : Le réseau de chemin

Il n’est pas sûr, en vérité, que le géographe soit capable d’une telle abstraction de soi face au mond qu’il étudie, sauf à se nier lui-même comme géographe. Autrement dit, un tel héroisme de la conscience savante n’est pas nécessaire au géographe, ni même possible pour lui. On ne connaît pas de géographe qui ne soit mobilisé, c’est à dire mis en mouvement et pour ainsi dire mis en effervescence, par ce qu’on pourrait appeller une sensibilité au monde ou à l’espace. Jean-Marc Besse, Le goût du monde, exercices de paysage.

1) Réseau de chemin et réseau de haies

1 a Des structures paysagères intimement liées

Dans les paysages bocagers, l’articulation entre la problématique du bocage et la problématique des chemins est une évidence à différents titres 1 , au-delà de la randonnée : Ces deux entités sont des structures paysagères majeures dans la genèse du paysage rural et constituent les fondamentaux de l’étude des structures agraires (Voir introduction). Haies et chemins sont intégrés au fonctionnement des exploitations agricoles (déplacements, bois, ombre…voir chapitre 2), mais peuvent aussi se trouver intégrés au sein de lotissements ou quartiers dans des processus d’extension urbaine : ils sont alors les derniers vestiges hérités et patrimonialisés du paysage rural.

Dans le détail, haies et chemins ont beaucoup d’autres points communs : leur position particulière en limite de parcelle (cultivée ou urbanisée) qui donne lieu à des pratiques de débordements fréquentes (voir infra chapitre 3), leur statut foncier souvent complexe (talus côté parcelle, talus et tronc, branches, intérieur du chemin, extérieur de l’autre talus…), de même que leur entretien qui mêle les sphères privées et publiques. Haies et chemins font l’objet de politiques publiques de préservation et de réhabilitation qui là encore ont beaucoup de points communs : codification d’un « standard »,

1 Le présent projet de recherche sur les chemins et le paysage a émergé suite aux travaux sur le bocage, notamment via le programme Paysage et politiques publiques. Ce sont les analyses sur les formes, fonctions et représentations des haies qui nous ont conduits aux chemins.

24

recherche de continuité, contrainte du modèle d’agriculture intensive, difficulté de mise en œuvre par les agriculteurs (Le Dû-Blayo et al. , 2008). En paysage bocagers, talus haies et chemin sont souvent liés matériellement, notamment via le stéréotype du chemin creux, implicitement bordé de haies sur talus. Mais dans quelle mesure haies et talus sont ils associés, ou plus exactement dans quelle mesure les chemins sont ils bocagers et comment la présence de haies est elle susceptible d’influer sur leurs dynamique ?

est elle susceptible d’influer sur leurs dynamique ? Document 1 : un chemin bocager (cliché F.

Document 1 : un chemin bocager (cliché F. Barray)

L’analyse fine de l’articulation entre haie et bocage a été menée notamment via la cartographie de 4 boucles de randonnée sur la CC de Bécherel, réalisée par Flavie Barray dans le cadre de son stage de master encadré par Laurence Le Dû-Blayo.

La numérisation du réseau de haies a été effectuée par photo-interprétation. Dans le SIG, la table « chemin » qui contient différentes données attributaires (largeur, longueur, substrat, environnement) a été enrichie avec la donnée haie. A noter que les boucles de randonnée empruntent bien sûr des petites routes afin de faire la liaison entre les chemins. Le terme de « chemin » est donc ici englobant, la distinction entre route et chemin intervient via le substrat (goudronné) et la largeur (> à 3 mètres). Le chemin qui a été saisi en polylignes est découpé en plusieurs tronçons, en fonction des données attributaires (haie, largeur, substrat, environnement). Ceci permet de faire ensuite des requêtes par type de chemin et obtenir des cartes thématiques. L’ajout du champ longueur dans la table permet de calculer la distance de chaque tronçon et ainsi de calculer des statistiques. Chaque polyligne « chemin » de la base de Bécherel contient donc toutes ces informations, par exemple présence de haie, potentiel de l’environnement voisin (un champ cultivé + une praire =3 défavorable), le substrat (terre), et la largeur (moins de 3 mètres).

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Document 2 : Cartographie des haies le long du circuit de randonnée de St Pern

Document 2 : Cartographie des haies le long du circuit de randonnée de St Pern (F. Barrey)

Ce travail a permis de cartographier et mesurer la présence des haies le long des 4 boucles de petite randonnée, soit sur un linéaire cumulé de 43 kilomètres découpé en 522 tronçons homogènes.

Bien que les 4 boucles étudiées soient dans une unité paysagère considérée comme bocagère (les collines de Bécherel) et bien que les chemins de randonnée balisés soient sélectionnés préférentiellement bordés de haies pour répondre à l’attente des usagers (voir chapitre 5), pour autant la majorité des chemins ne sont pas bordés de haies : 42% des chemins sur ce secteur sont effectivement bocagers. Ce constat peut surprendre, mais il souligne le fait que l’érosion du bocage est une réalité et un phénomène encore très actif en Bretagne. La densité des haies est trop faible pour pouvoir organiser un cheminement, forcément continu, bordé de haies connexes.

27

I 2 b Une résistance solidaire

Haies et chemins sont liés dans leur histoire et dans leur devenir. La construction du réseau bocager s’est appuyée sur les limites parcellaires qu’elle a renforcées et en particulier sur les chemins. Inversement les chemins se sont souvent développés au pied des haies, la circulation piétonne comme agricole tendant à éviter les cultures au centre de la parcelle. Il est ainsi fréquent d’observer des chemins d’usage au bord de la parcelle, entre la haie et la zone de culture. Ces chemins peuvent être ensuite pérennisés, stabilisés voir reconnus juridiquement (droit de passage par exemple). La tendance majeure de ces dernières décennies est évidemment à l’érosion du bocage dont la densité a été globalement réduite d’environ 60% (Le Du-Blayo L., 2007). Les programmes de replantations ont atténué la tendance, sans jamais rivaliser avec le rythme des arasements dans les années 70, ni la disparition plus discrète mais implacable par manque de régénération des années 2010 (Le Du-Blayo L. , Rousseau P. 2007). Actuellement en effet, le principal facteur d’érosion du bocage est son âge et son manque de renouvellement. Peu de haies nouvelles sont plantées et les arbres tombés dans les haies anciennes ne sont pas remplacés. La haie devient alors discontinue, puis subsistent quelques arbres isolés…puis plus rien.

De ce point de vue, le chemin peut « sécuriser » la haie. Le long du chemin, certains avantages de la haie sont mieux reconnus : l’aspect paysager et patrimonial, le marquage de limites de propriété, voire la préservation d’une certaine intimité pour les maisons et bâtiments de ferme. Un autre point est à souligner : le chemin, et plus encore le talus qui le borde, présentent une frange plus large au pied de la haie, dont l’entretien est souvent moins agressif que pour une haie intra parcellaire (labours, traitements chimiques…). De ce fait, la haie du bord de chemin présente plus souvent des strates arbustives riches en jeunes plants qui pourront ainsi régénérer et pérenniser la haie.

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A gauche : haie située entre deux parcelles de culture où les jeunes plants sont
A gauche : haie située entre deux parcelles de culture où les jeunes plants sont

A gauche : haie située entre deux parcelles de culture où les jeunes plants sont absents.

A droite les bordures de chemins offrent davantage d’épaisseur pour la régénération

Document 3 : Consolidation de la haie par le chemin (T . Guéhéneuc)

Réciproquement, la haie peut sécuriser le chemin : Elle matérialise une limite qui ne peut être déplacée discrètement et contribue donc au respect de l’emprise du chemin, particulièrement dans des secteurs de cultures où les labours ont tendance à grignoter progressivement l’assise du chemin

tendance à gri gnoter progressivement l’assise du chemin Documents 4 : Photographies prises au lieu dit

Documents 4 : Photographies prises au lieu dit La Boudrais, sur la commune de St Armel : du côté sans haie, le chemin est rongé par les labours invasifs (Clichés E. Quimbert)

Sans que cela soit systématique, le chemin et la haie sont donc consolidés l’un part l’autre et leur position conjointe est facteur de rémanence des structures paysagères.

Pour autant, cela n’est jamais pris en compte explicitement dans les politiques publiques qui, contre toute logique spatiale et fonctionnelle, s’ignorent. Ainsi le programme de rebocagement Breizh Bocage impose une analyse fine du relief et du réseau

29

hydrographique, mais pas du réseau de chemin qui n’est pas considéré comme une structure de consolidation et de reconquête du réseau bocager. Pourtant, les expertises menées sur la Communauté de Communes de Bécherel (Le Du-Blayo et al. 2009 et 2010) ont démontré que les acteurs locaux, particulièrement les agriculteurs, sont sensibles à la pérennisation de chemins bocagers et plus enclins à participer à un projet collectif de plantation de haies connexes lorsque celles-ci sont le long d’un chemin de randonnée. Inversement les politiques publiques d’ouverture et de réhabilitation des chemins, via les PDIPR notamment, s’appuient rarement sur le réseau de haies existantes et jamais sur les projets de replantations de haies. Une politique ne conditionne pas l’autre, ce qui serait tout à fait possible et favoriserait les synergies et les économies.

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2) L’analyse spatiale des réseaux de chemins

- 2 a) Un réseau labile dans le temps et l’espace

Pour le réseau de haies comme pour le réseau de chemins, la question des dynamiques

est primordiale, pour comprendre la genèse de ces structures agraires, analyser leur évolution

et discuter leur devenir dans le cadre de différentes politiques publiques (Breizh Bocage,

Trames vertes, cheminements doux, tourisme rural…). Retracer la dynamique des chemins et

donc des structures de réseaux permet de faire émerger l’histoire des usages et des sociétés en

place, comprendre les modes d’adaptation aux contraintes, évaluer le potentiel de rémanence

des patrimoines culturels comme des patrimoines naturels liés aux chemins.

La mobilité spatiale et temporelle de ces « vieux chemins » qui à l’échelle humaine

semblent souvent immuables a été explorée et démontrée notamment par Marcel Gautier « Il

est certes de très vieilles voies rurales, le plus souvent tronçonnées. Mais le plus

fréquemment, les chemins ruraux, éléments indissociables du paysage et de l’économie

agraire, sont fonction de tout un ensemble et se transforment en même temps que lui. »

(1963). Si cette mobilité est admise et étudiée par différents angles disciplinaires, elle

demeure complexe et difficile à formaliser. « On retrouve là la question des voies multiples.

La fin de cet espace-voie de communication, serait alors liée à l’affirmation du l’Etat par la

route. On aurait alors, d’abord une labilité, puis une fixation ? Soit, mais dans le même temps,

comme pour redonner raison à l’approche morphologique, ces voies ne changent que très peu

de localisation. La route paraît résiliente. A la façon de Galilée, on pourrait dire : et pourtant

elles durent. La voie de communication est fragile, labile, variable, et cependant elle se

retrouve bien souvent à la même place. Il y a là tout de l’oxymore : l’instabilité et la

variabilité, mais au même endroit. En archéogéographie, les concepts de transformission,

isotropie, isoclinie et iso-axialité rendent compte de ces phénomènes observés également pour

les trames parcellaires” (Robert S., Verdier, N. 2009)

Sur nos secteurs d’étude, nous nous sommes attachés à reconstituer cette évolution des

chemins dans le temps et l’espace, par l’étude des cadastres Napoléoniens et de séries de

photographies aériennes, d’où l’on peut tirer plusieurs enseignements.

-

-

31

Document 5 : Dynamique des chemins sur les communes de Guern et Reguiny (Pays de

Document 5 : Dynamique des chemins sur les communes de Guern et Reguiny (Pays de Pontivy)

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Doc 6 : Dynamique des chemins sur les sites A B et C de la
Doc 6 : Dynamique des chemins sur les sites A B et C de la

Doc 6 : Dynamique des chemins sur les sites A B et C de la zone atelier de Pleine-Fougères

34

De fait les chemins se créent et disparaissent de manière significative et les récentes décennies présentent une dynamique érosive marquée alors qu’au 19 ème la tendance était plutôt à une densification du réseau de chemin, comme du réseau de haies d’ailleurs. Plus précisément cette tendance se décline de manière très diverse en fonction des types de paysages et donc d’économies agricoles. La mise en regard de nos sites d’étude fait apparaître un gradient, depuis les secteurs très bocagers (Guern, site A de PF) où le réseau de chemin est modifié à la marge, essentiellement dans une optique d’agrandissement de parcelles, et les secteurs les plus ouverts (Réguiny, site C) où les restructurations foncières ont entrainé une refonte totale du réseau de chemins d’exploitations. Dans un cas les mutations sont progressives et par petites touches, dans l’autre on assiste à une systémolyse rapide du réseau ancien, reconstruit sur de nouveaux principes.

Outre les changements dans la forme du chemin, (plus large, donc avec moins de haies qui ont sauté, souvent empierré pour soutenir les machines de plus en plus lourdes…), qui affectent les aménités paysagères et écologiques des chemins, c’est dans la structure du réseau que les mutations sont le plus marquantes.

- 2 b) La connectivité du réseau de chemins

Les changements de structures s’articulent autours de deux modèles : un réseau peu hiérarchisé, dense et très interconnecté (présent dans les secteurs non remembrés) et un réseau très hiérarchisé, organisé en arrêtes de poissons de la grande route vers l’îlot parcellaire et donc peu connecté. L’étude du réseau connexe et des modalités de carrefours est donc un élément de mesure de l’usage -et du multi usage- des chemins.

La modification du réseau et notamment la perte de densité et de connectivité n’affectent pas que les activités économiques, elles touchent également la pratique quotidienne des lieux. La disparition d’un tronçon de chemin, ou de la connexion à un autre tronçon, change radicalement pour le piéton usager le potentiel de déplacements. Le plus court chemin à pied est alors remplacé par un plus long trajet en voiture (doc 7). Outre bien sûr l’impact économique et le bilan énergétique, c’est également un bouleversement radical dans le rapport des habitants à leur espace de vie, une bascule de leur espace vécu. Celle –ci a été exprimée par des agriculteurs en secteurs intensifs ouverts, qui constataient avec amertume que si l’accès de machine avait été facilité, celui des hommes s’en trouvait réduit d’autant. La coupure du chemin n’est plus seulement une question de distance, c’est une rupture dans l’intimité des hommes et des lieux, la perte d’un réseau de relations proches et

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informelles (notamment pour les enfants), un frein à la découverte et la construction d’un espace vécu.

à la découverte et la construction d’un espace vécu. Doc 7 : En 1952, un chemin

Doc 7 : En 1952, un chemin relie au plus court les deux hameaus, qui après remembrement ne sont plus accessibles que par la route et via un trajet plus long.

Les apports de la théorie des graphes (P. Mathis, (dir), 2003) sont souvent exploités pour analyser les réseaux de déplacements, notamment pour calculer les distances les plus courtes (Gleyze J., 2007), comme cela est mis en œuvre dans les outils de calculs d’itinéraires routiers. Les recherches se sont également tournée vers une exploitation plus large dans une optique de durabilité des réseaux de chemins (Boeglin P., Nedjai, R., 2000 ; Gondran M., 1980). Nous avons principalement utilisé l’indicateur des impasses.

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Doc 8 : Evolution des impasses sur les sites de la ZA de Pleine-Fougère 37
Doc 8 : Evolution des impasses sur les sites de la ZA de Pleine-Fougère 37
Doc 8 : Evolution des impasses sur les sites de la ZA de Pleine-Fougère 37

Doc 8 : Evolution des impasses sur les sites de la ZA de Pleine-Fougère

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38
38

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Doc 9 : Evolution des impasses sur la commune de Réguiny

Sous l’effet de la mécanisation agricole, l’évolution des réseaux tend à privilégier les déplacements sur la route et à restreindre les déplacements sur les chemins à des accès, lesquels sont limité à des appendices dans le parcellaire. Ces chemins d’accès, en impasse, sont alors impropres à tout autre usage et prenne une forme très pauvre qui semble même incongrue au sein du paysage agraire (Doc 10).

semble même incongrue au sein du paysage agraire (Doc 10). Doc 10 : un chemin en

Doc 10 : un chemin en impasse qui accède à un ilot de parcelles : une simple bande de terre sans aucune spécificité (bordure, revêtement…), donc aucune aménité paysagère, écologique ou sociale.

Cette évolution est parfois très sensible, comme à Réguiny où les impasses sont passées de 13% du réseau en 1952 à 22% en 1981, essentiellement pour usage agricole.

39

Document 11 : usage des impasses à Réguiny Fort logiquement, cette nouvelle configuration du réseau

Document 11 : usage des impasses à Réguiny

Fort logiquement, cette nouvelle configuration du réseau de chemin est particulièrement développée sur les plateaux agricoles, qui se voient desservis de manière optimale par des chemins courts connectés aux routes. Cette configuration est évidemment très préjudiciables aux autres déplacements, notamment pour la randonnée puisque les circuits comportent alors fatalement des proportions très importantes de substrats goudronnés.

2 c ) Les vallées : un monde à part

Dans cette configuration, les vallées sont affectées de manière très sensible : les parcelles agricoles en fortes pentes comme les parcelles humides des fonds de vallées ne sont plus exploitées, les moulins à eau ne génèrent plus un trafic important et cette partie du réseau devient donc inutile pour l’économie agricole. Elle entre alors dans une déliquescence lente et sûre, le relief en creux se double d’un vide d’accès. Chaque vallée devient une sorte de trou noir dans les communications, à contourner ou longer sur les plateaux.

Parallèlement, l’enfrichement puis le boisement de ces vallées et la difficulté à établir un réseau de chemin de randonnée sur le plateau font que les anciens chemins désaffectés par l’agriculture peuvent renaître pour de nouveaux usages. Réhabilités et balisés, ils deviennent des réseaux de randonnée très prisés pour leur contexte paysagé (vallée boisée) mais également de part leur paysage propre (chemin peu large et en terre).

40

On a alors une partition du territoire avec un espace dédié à l’agriculture et les chemins d’exploitations et un espace dédié aux loisirs et à la nature via des chemins de randonnée. Cette partition peut être ensuite formalisée et pérennisée dans la planification (zone NA / ND) et dans le PDIPR.

41

42
42
42

42

Documents 12 : Les chemins accédants à la vallée voire traversant la rivière sont beaucoup plus nombreux en 1887 (pointillés rouges), qu’en 1952 et à fortiori en 2004 (lignes vertes).

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3) Vers une modélisation des chemins en fonction des paysages agraires

3 a) L’émergence de modèles

Les 11 exemples étudiés dans le cadre de ce programme, chacun de surface

conséquente (plusieurs km2), offrent un panel de réseaux de chemins représentatif des

paysages ruraux du grand ouest, à l’exclusion des îles et des secteurs légumiers. Ce

panel de situations peut être organisé en lien avec les paysages agraires, du plus bocager

(avec absence de remembrement) au plus ouvert (avec modification radicale du foncier

et des structures agraires. Le tableau ci-dessous classe les principaux sites sur ce

gradient, et présente les caractéristiques des chemins.

Commune

Guern

Site A

Site B

Site C

Réguiny

Evolution

Dédensification

Densification

Densification

Densification

Reconfiguration

de la

puis

puis

puis

densité du

reconfiguration

Forte

dédensification

réseau

dédensification

Evolution

Connexion

Connexion

Connexion

Connexion

Déconnexion

de la

préservée

puis forte

puis

puis

connectivité

Déconnexion

Déconnexion

Déconnexion

44

du réseau

         

Substrat des

Réseau de type traditionnel

Réseau de type traditionnel

Réseau de type moderne

Réseau de type moderne

Réseau de type moderne

chemins

Mise en

Exploitation

Exploitation

Exploitation

Exploitation

Exploitation

valeur du

non optimale

maximale

maximale

maximale

maximale

réseau

(loisirs)

Doc 13 : Caractères des types de réseaux de chemins

Les réseaux de chemin étudiés ont des caractéristiques (densité, connectivité, type,

dynamique….) qui convergent et confortent donc l’idée de modèles d’organisation

spatiale et de fonctionnement.

En conclusion de l’ouvrage sur l’accès du public aux espaces naturels, Paul

Arnould interroge les chercheurs, « La multitude des études de cas débouche t elle sur

un constat de situations particulières irréductibles à toute formalisation synthétique ou

peut on espérer dégager des modèles d’accès ? » (Mermet L., Moquet, P., 2002).

Comme nous l’avons souligné dans le premier chapitre, la majorité des études sur

les routes et chemin ont développé les aspects dynamiques, et en particulier la

rémanence de tracés anciens (Leturcq S., 1997 ; Pelatan J., 1983). La genèse des

chemins et donc leur âge a fait beaucoup couler d’encre, comme par exemple l’origine

du chemin creux en Bretagne qui a donné lieu a des confrontations de théories

antagonistes et des jouxtes écrites entre géographes et historiens (Meynier A., 1949 ;

Chaumeil L., 1949).

La modélisation graphique des chemins, déplacements et conflits induits a été

notamment développée notamment par Sylvie Lardon qui a exploité le tableau

chorématique proposé par R. Brunet pour simplifier et expliciter le fonctionnement des

réseaux de chemins sur la base d’exemple du Puy de Dôme (Michel C., Lardon, S,

2001 ; Benoît, M., Deffontaine, JP., Lardon, S., 2006).

La modélisation graphique a été initiée mais non achevée, nous ne présenterons

donc ici que les grandes généralités sur les modèles de réseau de chemins analysés.

3 b) Paysages et modèles de cheminements

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Les différents sites étudiés peuvent être synthétisés en trois modèles d’évolution :

le réseau de chemin en paysage de bocage dense, le réseau de chemin en paysage ouvert remembré, le réseau de chemins soumis à une pression urbaine forte. Entre ces trois modèles, comme trois pôles extrêmes, se développent toutes les combinaisons intermédiaires.

o Les collines bocagères :

Le premier modèle peut être représenté par la commune de Guern, mais certains sites de la CC de Bécherel en sont très proches. La commune de Guern est située sur un pluton granitique où les sols sont peu épais et très acides. La roche affleure souvent et de nombreux secteurs, impropres aux

labours, sont boisés. Les terres les plus ingrates conquises par l’agriculture au cours du

19 ème siècle à la faveur des améliorations agronomiques et de la pression

démographique sont depuis quelques décennies réaffectées à des boisements de rendements ou bien tout simplement en friches. L’agriculture traditionnelle est orientée vers l’élevage bovin, dans un paysage agraire de prairies bocagères. Les parcelles sont plutôt petites, le réseau de haies et talus et relativement dense : il limite les propriétés, souvent très morcelées, il protège le bétail des intempéries, il modère l’érosion d’un sol déjà pauvre dans des secteurs de fortes pentes liées aux vallées encaissées et pluies intensives.

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Document 14 et 15 : La roche affleure granitique affleure souvent, dans des secteurs qui

Document 14 et 15 : La roche affleure granitique affleure souvent, dans des secteurs qui n’ont de ce fait pas été défrichés et demeurent boisés. Certaines parcelles peu rentables sont de nouveau boisées en résineux ou peupliers et l’on peut alors y trouver d’anciens talus et chemins agricoles au milieu des arbres, témoins du retrait de l’agriculture.

Le réseau de chemins y est encore très dense, même si de nombreux agrandissements de parcelles ont modifié le parcellaire. Les chemins sont souvent bordés de haies ou en lisière de forêt, l’ambiance du chemin est donc très arborée.

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Document 16 : paysage d’un chemin bocager à Guern, en lisière de forêt. Noter l’abondance

Document 16 : paysage d’un chemin bocager à Guern, en lisière de forêt. Noter l’abondance des digitales. (cliché K. Vappreau)

Ce réseau de chemins est également bien interconnecté et présente un système réticulaire où les options de circulation pédestre sont nombreuses, y compris sur des substrats terreux ou herbeux. De fait, non seulement les chemins de randonnée sont très nombreux, mais de plus le potentiel de développement est important car il reste de nombreuses possibilités de boucles non exploitées.

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Document 17 : Un réseau de chemins bocagers dense et interconnecté qui présente un fort

Document 17 : Un réseau de chemins bocagers dense et interconnecté qui présente un fort potentiel de développement pour la randonnée.

o Les plateaux intensifs

Ce modèle est représenté par la commune de Réguigny, mais le site C de la CC de Plaine-Fougères s’en rapproche. Nous sommes ici dans des plaines ou plateaux schisteux où les sols sont plus profonds, les vallées moins encaissées, les pentes faibles. Le potentiel agronomique est important et à donc motivé des restructurations foncières conséquentes afin de moderniser les techniques agricoles. Les mutations sont donc radicales et l’agriculture toujours en quête de performances. Le paysage agraire traduit ces pratiques agricoles : les parcelles sont agrandies par arasement des haies et talus, jusque former de vastes poches d’openfield qui déchirent un tissus bocager relictuel.

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Document 18 : Le paysage de néo openfield à Réguigny (cliché M. Manceau) Dans ce

Document 18 : Le paysage de néo openfield à Réguigny (cliché M. Manceau)

Dans ce contexte, le réseau de chemin a été également restructuré afin de répondre aux besoins d’accès des gros matériels agricoles dont l’essentiel des déplacements se fait par la route. Le chemin de terre n’est qu’un court prolongement de la route qui dessert en cul de sac un groupe de parcelles. Le potentiel offert pour la randonnée est donc faible, de part le peu de chemins terreux ou herbeux et de part la configuration du réseau en « arrête de poisson ».

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Document 19 : un réseau de chemins non goudronnés peu dense et mal connecté qui

Document 19 : un réseau de chemins non goudronnés peu dense et mal connecté qui limite le potentiel pour la randonnée pédestre

Les collectivités territoriales peinent à construire une offre qui réponde aux exigences des randonneurs. Le paysage de ces chemins est logiquement un paysage de petite route de campagne ouvert sur des perspectives panoramiques.

de ces chemins est logiquement un paysage de petite route de campagne ouvert sur des perspectives

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Document 20 : Paysage d’un chemin de randonnée en plateau ouvert (cliché M. Manceau)

o Les milieux périurbains Le développement des bourgs est un phénomène notable sur tous les sites étudiés,

a fortiori bien sûr dans les deuxièmes (St Armel) ou troisièmes (Bécherel) couronnes de

grandes agglomérations comme Rennes. Partout ou quasiment, des lotissements apparaissent en périphérie des bourgs dont la superficie explose, sans commune mesure d’ailleurs avec l’augmentation modeste de leur population. Ainsi dans le Pays de Pontivy, le bourg de Guern est passé de 8 à 24hectares entre 1952 et 2004, celui de Réguigny de 19 hectares à 137 hectares. Cette consommation foncière au dépend des

terres agricoles est évidemment très préoccupante. Le réseau de routes et chemins s’en trouve lui aussi modifié : d’une part il se densifie pour répondre à la demande d’accès et de déserte des parcelles agricoles construites, d’autre part les anciens chemins agricoles se trouvent absorbés dans l’espace urbain. Dans bien des cas ils ont disparu ou du moins on été agrandis et

transformés en route classique, mais la tendance actuelle est de répondre à une demande

- ou une nécessité- de déplacement doux. Les anciens chemins bocagers offrent alors un

réseau au paysage patrimonial adapté à ces nouvelles fonction de déplacements urbains piétions ou cyclistes.

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Document 21 : Développement des bourgs et augmentation du réseau de routes et chemins. Document

Document 21 : Développement des bourgs et augmentation du réseau de routes et chemins.

des bourgs et augmentation du réseau de routes et chemins. Document 22 : cheminement doux dans

Document 22 : cheminement doux dans un nouveau lotissement à Réguigny (cliché M. Manceau)

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Document 23 : Extension du bourg et développement du réseau de routes et chemins à
Document 23 : Extension du bourg et développement du réseau de routes et chemins à

Document 23 : Extension du bourg et développement du réseau de routes et chemins à St Armel (E. Quimbert)

Le réseau a dans ce modèle subit une mutation singulière : densification, augmentation de la connectivité, évolution des substrats, modification des usages et de l’entretien. A noter que pour beaucoup de communes, l’augmentation du réseau de

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routes dans le bourg compense l’érosion du réseau dans les openfields agricoles : le bilan en linéaire de routes et chemins reste constant, mais avec une réaffectation.

4 ) Les modèles et le pouvoir local

Jusqu’à présent l’analyse de la multifonctionnalité a été référée à des facteurs temporels et spatiaux. Dans cette partie, il s’agit d’essayer de comprendre les caractéristiques de la multifonctionnalité des chemins en les référant cette fois à la

structure de la société locale. L’hypothèse qui a guidé ce travail postule l’existence d’un lien entre les modalités d’intégration des chemins et de leurs réseaux dans la société locale, dont la multifonctionnalité est un aspect, et la structure même de cette société locale. Plus précisément, il est supposé que l’intégration des chemins à la société locale dépendrait :

- de la structure et de l’organisation de cette société

- du statut des chemins attribué par les acteurs locaux

L’objectif général de cette approche est bien d’analyser les modalités

d’intégration des chemins par une mise en regard des fonctionnalités des chemins et de leurs réseaux avec la structure et le mode de fonctionnement des sociétés locales. Cette approche repose donc sur une enquête effectuée sur un terrain particulier. En raison d’un investissement de longue date et pluridisciplinaire, dans la cadre de ce programme de recherche, ce sont des communes membres de la communauté de communes de la Baie du Mont-Saint-Michel qui ont été retenues pour mener à bien ce travail. Les données collectées doivent permettre de renseigner les variables suivantes :

- concernant la structuration de la société locale, celle-ci est recherchée à travers

la composition sociale de la commune (identification des principaux groupes sociaux représentés sur le territoire commune) et des rapports de pouvoir entre ces groupes tels qu’ils apparaissent, en particulier, au sein du conseil municipal et à travers l’action de la communauté de communes, - concernant le statut des chemins et de leurs réseaux, celui-ci est interrogé à travers le sens que leur attribuent les usagers et les gestionnaires des chemins.

Deux communes de la communauté de communes de La Baie du Mont-Saint- Michel ont été, plus particulièrement, l’objet de nos investigations : Saint Georges-de-

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Gréhaigne et Vieux-Viel. Ces deux communes ont été choisies car elles sont relativement proches l’une de l’autre, donc les situations peuvent être comparables, mais leur composition sociale et leur organisation divergent. Saint Georges-de- Gréhaigne est une commune au sein de laquelle l’agriculture a perdu sa place centrale depuis déjà plusieurs décennies en raison de sa proximité avec les centres urbanisés de Pontorson, Dol-de-Bretagne et Saint-Malo à l’origine de l’arrivée d’un nombre important de néo-ruraux sur le territoire de la commune. La commune de Vieux-Viel est quant-à elle encore aujourd’hui organisée autour de l’agriculture, l’urbanisation de la commune y est moins visible. Le fait de choisir deux situations divergentes devra nous permettre de comprendre comment la multifonctionnalité des chemins et de leurs réseaux s’organise à partir de leur comparaison.

leurs réseaux s’organise à partir de leur comparaison. Document 24 : Carte de la communauté de

Document 24 : Carte de la communauté de communes de la Baie du Mont-Saint-Michel Source : www.cc-baie-mont-st-michel.fr

Deux techniques de collecte des données furent plus spécifiquement utilisées : l’entretien semi-directif avec les gestionnaires des chemins et les usagers ainsi que l’analyse de documents comme ceux de l’INSEE pour la composition sociale des communes et son évolution, des archives de la presse locale ou des comptes-rendus de Conseils Municipaux.

Sur les territoires étudiés, les premiers résultats confirment les hypothèses initiales 2 . Les acteurs interrogés reprennent les constats d'évolution de la distribution

2 . Publiés dans l’article suivant : Van Tilbeurgh, V., Le Dû-Blayo, L., 2009, Le rôle des collectivités territoriales dans l’adaptation des enjeux environnementaux globaux à l’échelle locale, Colloque « La

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spatiale et fonctionnelle des réseaux mis en avant par les recherches en géographie 3 . Ainsi, selon les personnes interrogées et, en particulier, les maires des communes concernées, la transformation récente de l'agriculture et de l'espace rural a eu des effets sur les réseaux de chemins dans les communes envisagées : disparition de certains chemins et création de nouveaux. En effet, les transformations de l’agriculture génèrent une augmentation de la taille des engins motorisés (comme les tracteurs, les moissonneuses-batteuses mais aussi les camions citernes réfrigérés pour le transport du lait). Ces engins ne peuvent se rendre à leur destination qu’en empruntant de larges chemins ou bien les petites routes goudronnées. En même tant, l’agriculture est confrontée à un processus de concentration obligeant de nombreux agriculteurs à racheter une exploitation qui peut être distante de la première de plusieurs kilomètres et en agrandissant leurs parcelles. Comme il a été montré précédemment, ces deux évolutions ont des conséquences sur les réseaux de chemins avec une multiplication des chemins agricoles en impasse, ces chemins desservant uniquement les parcelles agricoles depuis la route goudronnée la plus proche, et abandon des chemins les plus enclavés dans l’espace agricole. Face ces transformations de l’agriculture, les maires des deux communes enquêtées ont constaté une évolution socio-fonctionnelle des réseaux. Ils ont ainsi assisté à l’émergence d’une demande sociale et règlementaire à l’égard de chemins récréatifs et d’itinéraires balisés. C’est cette double fonctionnalité des chemins et de leurs réseaux, fonctions agricole et récréative, qui a été organisée selon la structure de la collectivité locale et, en particulier, selon la place de l'agriculture et les caractéristiques du pouvoir local dans la collectivité. Saint-Georges-de-Gréhaigne et Vieux-Viel sont deux communes faiblement peuplées, respectivement 359 et 286 habitants. La première possède une population stable qui se répartie en quatre grandes sous-populations : les ouvriers, les employés, les professions intermédiaires et les retraités avec 8 exploitants agricoles. Vieux-Viel connaît une légère augmentation de sa population. De plus, sa répartition selon les catégories socioprofessionnelles permet aux agriculteurs d’être non seulement une catégorie encore numériquement importante (8 % de la population adulte contre 2,6 % à

gouvernance à l’épreuve des enjeux environnementaux et des exigences démocratiques », Université d’Ottawa 14 et 15 mai 2009. Communication publiée dans la revue canadienne Vertigo :

vertigo.revues.org/8881.

3 . Résultats exposés dans la première partie de ce chapitre.

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Saint-Georges-de-Gréhaigne), mais dont l’importance est renforcée par une répartition plus homogène des effectifs entre les autres catégories socioprofessionnelles. La place de l’agriculture au sein du réseau du pouvoir local dans ces deux communes traduit ces différences. C’est au début des années 1980 que les agriculteurs gréhaignois ont ouvert le pouvoir local aux nouveaux arrivants, notamment aux membres fondateurs de l'association de randonnée, exerçant leur profession à l’extérieur de la commune. A Vieux-Viel, ce pouvoir reste encore organisé aujourd’hui autour des réseaux agricoles.

organisé aujourd’hui aut our des réseaux agricoles. Document 25 : Comparaison de la composition des populations

Document 25 : Comparaison de la composition des populations de St Georges-de-Gréhaigne et Vieux- Viel Source : INSEE-Bretagne, 2006

Ces deux communes possèdent un itinéraire de randonnée pédestre balisé. En effet, la Communauté de communes de la baie du Mont-Saint-Michel a été créée en 1993. Dès sa création elle adopte la compétence environnement. Dans le cadre du programme d’actions environnementales, il est rapidement décidé que l’association de randonnée « les sentiers Gallo », qui était à l’origine du balisage des premiers chemins récréatifs dans cette partie de la baie dans les années 1970, rétrocède la gestion des chemins et l’élaboration des itinéraires pédestres à la Communautés de communes. Cette collectivité a alors pensé son action autour des chemins récréatifs comme un moyen de la faire connaître aux habitants donc de légitimer son action et d’affirmer un domaine de compétence face aux mairies. Pour cela, la Communauté de communes a demandé à toutes les mairies de leur soumettre un projet d’itinéraire balisé autour du bourg et/ou dans l’espace agricole de leur commune. Ainsi, une boucle de randonnée a été balisée dans chacune des communes (cf. document ci-dessous). Aujourd’hui, des

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sentiers de raccordement entre les boucles ont été rajoutés et un sentier d’interprétation se met en place.

et un sen tier d’interprétation se met en place. Document 26 : Carte des itinéraires pédestres

Document 26 : Carte des itinéraires pédestres et des communes et carte de l’itinéraire de Trans-La- Forêt Source : Randoguide des sentiers du Pays Gallo et de la Baie du Mont-Saint-Michel

Les itinéraires balisés ont été discutés en mairie. Dans la plupart des communes comme dans les deux communes étudiées, cette étape n’a pas rencontré de problèmes majeurs dans la mesure où l’ensemble des contraintes posées faisaient que, selon les maires, il n’existait pas beaucoup d’alternatives possibles pour dessiner ces itinéraires. Toutefois, cette multifonctionnalité a été construite selon des modalités différentes dans les deux communes observées :

- La commune où l'agriculture est la moins représentée et où le pouvoir local ne repose plus sur les réseaux agricoles a eu plutôt tendance à organiser cette multifonctionnalité des réseaux par un multi-usage des chemins. Ceux-ci ont ainsi été dédiés à la fois à l'agriculture et aux pratiques récréatives. - La commune où l'agriculture possède encore « un poids » politique et économique important a plutôt préféré spécialiser ses chemins. Ainsi, les chemins devant être balisés étaient, autant que faire ce pouvait, des chemins qui n’étaient plus

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utilisés par les agriculteurs avec des zones de transition mixtes. L’affectation de ces vieux chemins à une pratique récréative a permis de continuer à les entretenir, donc de les conserver, mais en transférant cet entretien du budget de la commune à celui de la Communauté de communes. La conservation des vieux chemins est apparue un enjeu central dans la collectivité locale car, selon le maire, ces vieux chemins apparaissaient comme une référence locale, un élément du patrimoine de la collectivité. Nombreux étaient les habitants qui demandaient à ce qu’ils soient conservés tout en reconnaissant que le budget de la commune ne permettait pas de les entretenir. Dans cette commune, deux figures de chemin illustrent ce processus : le chemin creux, balisé et intégré à un itinéraire pédestre et le chemin agricole en impasse desservant une parcelle agricole à partir d’une route goudronnée.

une parcelle agricole à partir d’une route goudronnée. Document 27 : Chemin d’accès à une parcelle
une parcelle agricole à partir d’une route goudronnée. Document 27 : Chemin d’accès à une parcelle

Document 27 : Chemin d’accès à une parcelle agricole et chemin balisé, VieuxViel Photos VVT

Dans la première commune, au moment du balisage des chemins, les agriculteurs n’étaient plus en capacité d'imposer ou n'éprouvaient pas le besoin d'une différenciation spatiale des activités. A l'inverse, les activités évoluent séparément, selon la volonté du maire et de son conseil municipal, sur un territoire où, soit les agriculteurs sont en capacité d’imposer le développement séparé des activités, soit les tensions entre l'agriculture et les autres activités sont importantes. Il faut toutefois noter que dans l’espace rural éloigné d’un centre urbain, la gestion des réseaux de chemins génère plus souvent des tensions que des situations conflictuelles ouvertes, lesquelles sont surtout identifiées en zone périurbaine où la pression foncière est plus forte (cf. Le

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Caro, 2007). Ainsi, l’organisation de la multifonctionnalité renvoie directement à celle de la structure de la société locale et, plus particulièrement, à la place de l’agriculture dans la société locale. Cette question pose celle du type d’accord qui peut être trouvé localement entre les différents usagers des chemins et de leurs réseaux.

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« Une pomme verte gobée au vol Sa peau âcre que l’on crache Tout au long du chemin

Mains dans le dos Cou raide La promenade des vieux

J’avance dans l’odeur Du maïs ensilé Qui fermente sous les bâches »

Extraits de « Automne » Haïku du chemin en Bretagne intérieure Pierre Tanguy 2002

Chapitre 2 : Représenter les réseaux de circulation agricole pour mieux intégrer les problématiques de gestion territoriale des exploitations agricoles et de gestion-aménagement du paysage.

1. Introduction

La gestion territoriale de l’exploitation est l’organisation spatio-temporelle des systèmes techniques de production, d’entretien et d’aménagement mis en œuvre sur le territoire de l’exploitation dans le cadre du fonctionnement et du développement de celle-ci (Benoît, 1985; Deffontaines, 1998; Thenail et al., 2004; Martin et al., 2006). Une problématique majeure est de savoir comment consolider ces activités agricoles ou promouvoir leur évolution afin que le paysage puisse conserver ou recouvrer les services écosystémiques (y compris pour l’agriculture) qu’on lui reconnaît (Burel and Baudry, 1999). En corollaire, pour s’assurer de la durabilité de ce paysage, via les activités agricoles qui y contribuent, la durabilité des exploitations agricoles d’un point de vue socio-économique et socio-technique, doit être elle-même prise en compte (Le Roux and Sabbagh, 2008). Pour articuler ce double point de vue en terme de durabilité des exploitations agricoles et du paysage, il nous apparaît nécessaire (même si non suffisant) de formuler des connaissances sur la gestion territoriale des exploitations et l’effet de leurs agrégation (concertées ou non) sur les paysages, qui seraient mobilisables en gestion et aménagement du paysage. La circulation agricole est une composante clé de la gestion territoriale de l’exploitation. Dans cet article nous

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présentons une étude de la circulation agricole sur les réseaux de routes et chemins, comme processus clé pour articuler problématique de gestion territoriale des exploitations agricole et gestion et aménagement du paysage.

Dans le cadre de la gestion territoriale de l’exploitation, la circulation agricole recouvre l’ensemble des mouvements des personnes travaillant sur l’exploitation agricole, avec différents véhicules, engins ou à pied, pour réaliser des tâches relevant de la conduite des cultures et prairies, de l’élevage (Deffontaines, 1998), de l’entretien (débroussaillage, entretien de clôtures, etc.) ou de l’aménagement (délimitation des parcelles, de dessertes, etc.) sur le territoire de l’exploitation (Thenail et al., 2009). Même si le transport (d’animaux, de fertilisants, d’ensilage…) est une composante majeure de la circulation agricole, elle ne se résume pas à cela : les agriculteurs peuvent également circuler pour effectuer un suivi de leur cultures ou une surveillance de leurs troupeaux en pâture par exemple. Enfin, la circulation agricole pour la gestion territoriale d’une exploitation agricole n’est pas forcément le seul fait des membres de l’exploitation : des chantiers de récolte pour l’exploitation, peuvent impliquer par exemple des collectifs d’agriculteurs, des ouvriers et engins faisant partie de Coopératives d’Utilisation du Matériel Agricole (CUMA) ou d’Entreprise de Travaux Agricoles (ETA) (Capitaine, 2005; Morlon, 2005; Morlon and Trouche, 2005b).

La perspective du « landscape planning » (défini comme l’ensemble de méthodes et de concepts pour aider à la formulation de plans de développement des paysages promouvant l’ensemble des services qu’il rend à la Société) renouvelle la problématique de la circulation agricole de plusieurs façons. La première question est le lien entre l’utilisation agricole des réseaux et les conséquences écologiques en termes de trame verte. La littérature portant sur les relations entre la structure des bords de routes et chemins et leur écologie est fournie ; citons par exemple parmi des références récentes : (Saarinen et al., 2005; Spooner and Smallbone, 2009; Avon et al., 2010). Ainsi, les voies de circulation font partie des corridors et trames vertes, concepts développés en écologie du paysage (Burel and Baudry, 1999) et mobilisé comme outil en gestion et aménagement du paysage (Ahern, 1995). En revanche, l’implication de la circulation, et en particulier de la circulation agricole sur la qualité écologique des bords

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de ces réseaux a été peu investiguée (Gulinck and Pauwels, 1993). La deuxième question concerne les formes d’interaction spatiale entre circulation agricole et autres modes d’utilisation des réseaux, dont l’usage récréatif (Pauwels and Gulinck, 2000). La troisième question est l’implication de la circulation agricole dans l’organisation spatio- temporelle de l’utilisation agricole des terres, et ce faisant, des mosaïques paysagères adjacentes aux réseaux de circulation et au-delà (Pauwels and Gulinck, 2000). En dehors du domaine agricole, on peut mentionner par exemple des travaux traitant de l’impact sur les processus d’urbanisation et la fragmentation des paysages, du développement de la circulation de résidants et autres usagers consécutif au développement de réseaux de voies (Hawbaker et al., 2005; Hawbaker et al., 2006).

Par ailleurs, certains facteurs moteurs de l’évolution du foncier et de l’agriculture renouvellent également la problématique de la circulation agricole, cette fois en terme de durabilité socio-technique et socioéconomique des exploitations agricoles (Benoit et al., 2006). Une tendance lourde de l’agriculture, est l’augmentation des surfaces des exploitations agricoles (Demotes-Mainard, 1998; Cébron, 2007 ) de façon dispersée sur des distances croissantes, du fait de la complexité du marché foncier, à laquelle participe la fragmentation des terres agricoles par l’urbanisation (Carsjens and van der Knaap, 2002; Benoit et al., 2006 ). Ceci implique une augmentation des distances de circulation dans la gestion territoriale des exploitations agricoles, qui impacte non seulement les consommations énergétiques, mais également les temps de travaux et de mobilisation des machines, ainsi toute l’organisation du travail (Francart and Pivot, 1998 ; Morlon, 2005; Morlon and Trouche, 2005b, a; Godde, 2009 ), dans un contexte où la main-d’œuvre baisse également relativement dans les exploitations (Demotes-Mainard, 1998; Grimaux, 2008). Les nouvelles formes d’utilisation multifonctionnelle de l’espace rural en général et des réseaux de circulation en particulier, peuvent également influencer les possibilités de circulation des agriculteurs et ainsi la durabilité de leur exploitation (en positif ou négatif).

Dans ce cadre, l’objectif de l’étude présentée ici est de développer une méthode de représentation des réseaux de circulation agricole, i) qui permette d’expliciter les

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modes et facteurs d’organisation de la circulation agricole dans le cadre du fonctionnement de l’exploitation agricole (approche des processus de gestion territoriale), ii) qui puisse être mobilisé pour analyser les réseaux de routes et chemins à la fois en termes agricole et multifonctionnel plus large. Les résultats seront discutés selon la première perspective ; la seconde perspective sera développée en conclusion. Selon cette deuxième perspective, nous identifions ci-dessous les questions d’interface plus particulièrement traitées dans le projet.

La présente étude s’intègre dans un projet interdisciplinaire portant sur la place des réseaux de cheminement comme composante et moyen d’accès au paysage, et sur les conditions ainsi produites de durabilité des paysages et territoires ruraux (Cf Introduction de ce rapport). Les points de vue portés sur les réseaux de cheminement concernent l’aménagement (l’évolution structurelle), la réglementation, l’utilisation, la gestion, la perception humaine et l’écologie de ces réseaux. Les questions soulevées plus haut sur la façon dont le « landscape planning » renouvelle la problématique de la circulation agricole portent sur les implications de la circulation agricole dans les questions de qualité écologique des réseaux de cheminement, de conflits d’usage au niveau de ces réseaux, de contribution des réseaux à la structuration et l’accès au paysage. Elles font parties des questions que nous nous sommes posées dans le cadre de notre projet pour l’articulation de nos points de vue thématique et disciplinaires. Dans ce cadre, nous le verrons, le travail en commun sur la description des réseaux et de leurs constituants est en soi une dimension nécessaire pour l’articulation des points de vue. Nous retirons ici l’expérience de nos travaux antérieurs sur les haies (Baudry and Jouin,

2003).

2. Schéma conceptuel d’analyse

Le document 1 présente le schéma conceptuel d’analyse mis en œuvre au moyen d’enquêtes en exploitation agricole, complétées par des observations de terrain. Ce schéma vise à comprendre les liens entre i) les caractéristiques des routes et chemins

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tels que perçus par un agriculteur dans le cadre de l’organisation de la circulation sur son exploitation, et ii) les besoins exprimés par l’agriculteur en terme d’organisation de l’utilisation des terres et de circulation pour la conduite des cultures et de l’élevage. Par rapport à la définition de la gestion territoriale de l’exploitation agricole donnée en introduction, nous nous concentrons ici sur l’organisation de l’utilisation des terres et la circulation agricole, et n’intégrons pas d’autres aspects comme l’organisation de la gestion des bordures de champ et autres éléments « semi-naturels ». Dans un premier temps, nous nous préoccupons de l’organisation d’un point de vue qualitatif des différentes activités de circulation agricole, sans essayer de rendre compte de l’intensité de ces activités en fréquence d’interventions dans l’année ou en nombre d’allers-retours pour un objectif considéré.

en nombre d’allers-retours pour un objectif considéré. Doc 1. Schéma conceptuel d’analyse Concernant la

Doc 1. Schéma conceptuel d’analyse

Concernant la caractérisation des routes et chemins par les agriculteurs, nous soutenons l’idée qu’une formalisation pourrait être faite avec les agriculteurs par la désignation de tronçons et de combinaisons de tronçons mobilisés pour des itinéraires. Nous considérons également que des règles communes de raisonnement de circulation

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peuvent être mises en évidence, avec des modalités variables selon les exploitations agricoles.

Ces règles communes s’appliqueraient dans deux directions. D’une part, les raisonnements des agriculteurs pour organiser l’utilisation des terres dans l’exploitation définiraient des besoins de circulation pour la conduite des cultures et de l’élevage, eux- mêmes conditionnant les choix d’itinéraires de circulation et les contraintes perçues sur ces itinéraires. D’autre part, les caractéristiques des parcellaires des exploitations agricoles et des réseaux de routes et chemins dont disposent les agriculteurs influenceraient leurs raisonnements pour organiser l’utilisation des terres et la circulation.

In fine, les produits attendus de ce schéma d’analyse sont des cartographies associées à des modèles de raisonnement des agriculteurs, permettant de représenter ce système d’interactions entre réseaux de chemins et routes et gestion territoriale de l’exploitation agricole.

3. Matériel

et

méthode

construction de l’information

d’acquisition

des

données

et

de

3.1. Terrain d’étude, choix des exploitations agricoles

Le terrain d’étude choisi est la Zone Atelier (ZA), également site LTER 4 de Pleine-Fougères (nord-est de la Bretagne, France ; Doc 2) 5 . L’objectif de notre projet de recherche entrait bien dans les enjeux scientifiques de ce dispositif à la fois atelier interdisciplinaire et observatoire « territorial » (Passouan et al., 2007) ou observatoire des « systèmes socio-écologiques » (Bourgeron et al., 2009 ; Lagadeuc and Chenorkian,

4 LTER Long Term Ecological Research site, ou LTSER dans notre cas : Long Term Social- Ecological Research site. http://www.lter-europe.net/

5 http://www.caren.univ-rennes1.fr/pleine-fougeres

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2009). Ces enjeux portent sur les interactions entre dynamiques humaines, dynamiques des paysages et dynamiques écologiques, et leur traduction en termes de développement durable. La ZA de Pleine-Fougères se caractérise par un paysage de bocage présentant sur quelques kilomètres un gradient d’ouverture de ce bocage et de surfaces croissantes en cultures en comparaison des prairies. Elle se caractérise également par une dominante de systèmes polyculture-élevage dits « intensifs » (il s’agit en particulier d’élevages en bovin lait avec un système fourrager maïs - prairies) en référence au gradient des systèmes d’élevage bovin français.

Notre étude a bénéficié du corpus de données déjà produits sur ce site ; la Zone Atelier dispose notamment d’un SIG pour le suivi des modes d’utilisation des terres (voir chapitre 3.3. suivant). C’est grâce à ces données acquises que nous avons pu rechercher, selon notre choix d’échantillonnage, des exploitations agricoles de parcellaires contrastés selon un critère de dispersion des parcelles (en distance euclidienne) par rapport au siège de l’exploitation. Cette zone d’étude reste encore très rurale ; elle ne se caractérise pas par une forte expansion urbaine comme on peut la rencontrer ailleurs dans l’est de la Bretagne (département d’Ille-et-Vilaine). Cependant, l’histoire foncière (structure de la propriété, aménagements fonciers, échanges inter- individuels…) est diverse sur l’ensemble de la zone, avec par exemple des communes remembrées et d’autre pas, avec des terrains différents et des dynamiques différentes de développement des exploitations agricoles.

pas, avec des terrains différents et des dyna miques différentes de développement des exploitations agricoles. 68

68

22 kmkm 400 400 m m Prairies temp. Prairies temp. Prairies temp. Prairies temp. Prairies
22 kmkm
400 400
m
m
Prairies temp.
Prairies temp.
Prairies temp.
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Prairies perm.
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Prairies perm.
Maïs
Maïs
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Maïs
Maïs
Maïs
Céréales
Céréales
Céréales
Céréales
Céréales
Céréales
Bois
Bois
Bois
Bois
Bois
Bois

C

B

A

Doc. 2 : Localisation géographique de la Zone Atelier de Pleine-Fougères

En revanche, la tendance d’évolution des exploitations agricoles vers une diminution en nombre et un développement individuel en surface est commune sur l’ensemble de la zone d’étude et représentative des évolutions agricoles aux échelles du département, de la région, et également des dynamiques à l’échelon national (Cébron, 2007; Bisault, 2008 ). C’est pourquoi l’échantillonnage des exploitations agricoles sur la base des caractéristiques de parcellaire apparaissait pertinent pour rendre compte de l’influence sur la circulation agricole de ces tendances générales mais également de ces différences de développement au sein de la zone d’étude. Pour des raisons de facilité d’analyse spatiale, nous avons également choisi des exploitations agricoles dont les territoires sont entièrement situés sur la Zone Atelier, et donc bénéficiant déjà d’une représentation par SIG.

Notre étude visait à la fois à comprendre et détailler les pratiques et raisonnements des agriculteurs, et à construire une méthode de représentation synthétique. C’est pourquoi nous n’avons pas eu pour ambition l’analyse d’un grand groupe d’exploitations agricoles. Cette analyse compréhensive porte sur huit exploitations agricoles.

69

3.2.

Le type d’entretien et de questions

Nous avons choisi de mener un entretien de type semi-directif, permettant à la fois de collecter des informations dans le cadre du schéma d’analyse que nous avons construit, mais également de laisser une liberté d’expression aux agriculteurs sur ce domaine peu documenté de leurs pratiques de gestion. Dans cette optique, trois types de questions sont formulées : des questions fermées pour la caractérisation de la structure de l’exploitation, des questions à modalités de réponses variables sur les modes d’utilisation des terres, les types d’engins utilisés, etc. (l’agriculteur peut ajouter des modalités), et des questions ouvertes par exemple concernant les raisonnements des agriculteurs sur telle ou telle pratique. Les questions sont organisées dans plusieurs « modules » d’enquête thématiques structurés selon un premier schéma conceptuel de base de données qui servira à appuyer l’analyse.

Le premier module concerne la description de la structure de l’exploitation agricole, vue sous l’angle de la main-d’œuvre, du système de production, de l’assolement, du système fourrager et d’élevage (types d’animaux, types et destination des fourrages produits).

Le second module concerne le recensement qualitatif des types de déplacements dans l’exploitation agricole pour une année. Un type de déplacement combine les questions suivantes :

- Qui circule ? Il s’agit par exemple d’un (ou plusieurs) agriculteur(s) de l’exploitation, d’un ouvrier de CUMA, etc.

- « Quoi circule » ? Il s’agit d’animaux (ici, différents types de bovins), de

matériels (par exemple des éléments de clôture, des tuyaux, etc), d’intrants (produits

phytosanitaires, engrais minéraux ou organiques), d’eau pour l’abreuvement des animaux, ou de produits de récolte (ensilage, foin, grain, etc.)

- Avec quel moyen la circulation s’effectue-t-elle ? On précise ici s’il

s’agit d’un déplacement à pied ou non. Si un véhicule est utilisé, il est précisé la largeur

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du véhicule et s’il s’agit d’une machine automotrice ou d’un véhicule avec engin tracté, ce qui donne une indication de l’encombrement du véhicule. Nous avons classé les véhicules selon deux classes de largeur : « inférieure à 3,5 m », et « égale ou supérieure à 3,5 m ». Dans ce second cas, les agriculteurs ont obligation de circuler en convoi agricole (véhicule d’accompagnement, vitesse limitée, etc.) (MSA-Caisse-Centrale., 2006). Il est également précisé la finalité de l’engin (manutention, transport de bétail, travail du sol, etc.).

- Quelle est l’origine du véhicule ? On précise ici s’il s’agit d’un véhicule

en propriété de l’exploitation ou bien un véhicule appartenant à une CUMA, une ETA, etc. Si le véhicule utilisé se trouve dans ces derniers cas, alors s’ajoutent les déplacements nécessaires pour faire parvenir le véhicule sur place.

- Quelle est la raison du déplacement ? Sont identifiés les déplacements

pour la conduite des couverts des cultures et prairies (travail du sol, épandages d’engrais, chantiers de récolte, ébousage et fauche des refus, etc.) et pour la conduite des animaux d’élevage (déplacements d’animaux, changements de clôture, etc.). Les déplacements pour entretien du matériel, surveillance des animaux en pâture, ou suivi des cultures (par exemple la surveillance des ravageurs ou de la qualité de croissance de la végétation) sont précisés.

- Quel est le point de départ et d’arrivée du déplacement ? Il peut s’agir de

déplacements à l’intérieur de l’exploitation agricole (du siège d’exploitation à la parcelle, ou d’un autre lieu - par exemple un entrepôt de matériel - à la parcelle) ou de déplacements entre l’exploitation et un lieu extérieur (par exemple une autre

exploitation agricole ou le siège d’une CUMA).

Le troisième module concerne la localisation des parcelles, des modes d’utilisation des terres, des modalités de déplacements et de caractérisation des réseaux de déplacement. Ce module étant étroitement associé à la constitution et la mobilisation d’un Système d’Information Géographique (SIG), nous le décrirons dans le chapitre suivant.

3.3. Le Système d’Information Géographique

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L’étude s’est appuyé sur le SIG existant de la Zone Atelier de Pleine-Fougères qui représente, à partir d’images satellitaires et aériennes les modes d’occupation du sol, parcellaires, voies de communication et masses d’eau, ainsi que les réseaux de haies. Nous l’appellerons ici « observatoire de l’occupation du sol » (Doc 3) ; des mises à jour sont réalisées régulièrement par le laboratoire Costel (UMR LETG).

régulièrement par le labor atoire Costel (UMR LETG). Doc. 3 : Les différentes couches de SIG

Doc. 3 : Les différentes couches de SIG produites à partir du SIG « observatoire de l’occupation du sol de la ZAPF » et leurs liens aux modules d’enquêtes en exploitation

3.3.1. Cartographie des parcellaires et recensement des modes d’utilisation des

terres

En enquête, nous avons relevé avec chaque agriculteur le contour des îlots et parcelles d’usage, et les modes d’utilisation des terres associés aux parcelles. Nous avons également relevé le siège d’exploitation et tout autre bâtiment situé ailleurs sur le territoire de l’exploitation dès lors qu’ils constituaient des points de départ effectifs pour des déplacements recensés. Ces relevés ont été effectués sur la base du SIG existant et

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également de fonds topographiques superposés ; les mises à jour et précisions supplémentaires collectées sur ces territoires d’exploitations à la faveur de l’enquête ont été formalisé sur une couche distincte de SIG afin de ne pas interférer avec la cohérence du SIG « observatoire de l’occupation du sol » de la ZA.

L’utilisation des terres pour chacune des parcelles est caractérisée par i) l’occupation du sol l’année d’enquête, ii) la succession culturale formalisée comme plan actuel moyen par l’agriculteur, et iii) le mode de conduite des prairies. Le mode de conduite des prairies formalise également un plan actuel de l’agriculteur, moyen sur l’ensemble des années de présence de la prairie dans la succession culturale. Dans les faits, la stratégie de conduite d’une prairie est très souvent différenciée dans le temps (on n’y réalise pas les mêmes pratiques entre la première et la quatrième année d’implantation par exemple). A partir de ces plans, l’agriculteur procède également à des tactiques pour adapter la succession culturale ainsi que la conduite des prairies aux aléas. Ceci n’est pas pris en compte ici. La conduite des prairies comprend deux composantes. La conduite des animaux en pâture est décrite ici seulement par le(s) type(s) d’animaux choisi(s) (plusieurs types peuvent pâturer successivement sur la durée d’une ou plusieurs année(s)). Le type de coupe est caractérisé également qualitativement sur la durée d’implantation de la prairie ; trois classes sont distinguées :

la fauche seule, la fauche et pâture, et la pâture seule.

Il a été demandé aux agriculteurs pour chaque parcelle de désigner (ou non), préciser et classer par ordre de priorité cinq types de critères qui les ont guidé dans leur choix de modes d’utilisation de la parcelle : i) la qualité des terres, ii) la qualité de l’accès à la parcelle (avec les animaux, pour les engins selon leur taille), iii) la proximité au siège d’exploitation ou autre point de départ important, v) autres critères à spécifier (par exemple la surface de la parcelle).

Ces données sont collectées dans le module 3 de la base de données et associées au SIG via des identifiants (Doc. 3 ; couche « territoires d’exploitation : utilisation des terres ».

73

3.3.2.

Cartographie des routes et chemins : cartographie préalable de terrain et

cartographie participative avec les agriculteurs

Le SIG « réseaux de routes et chemins » de la Zone Atelier de Pleine-

Fougères

Dans le SIG « observatoire de l’occupation du sol » de la ZAPF, le réseau des routes et chemin est présent, mais tel qu’observé par l’imagerie utilisée, et sans aucune différenciation à l’intérieur de ce réseau. Pour le projet dans lequel s’insère cette étude, nous souhaitions réaliser une cartographie différenciée de ces réseaux afin de pouvoir articuler nos différents points de vue et autoriser nos différentes méthodes d’analyse. Cette cartographie a été réalisée sur la base d’observations de terrain et d’informations administratives, au démarrage du projet, en préalable aux différentes études disciplinaires. Les dimensions thématiques et spatiales ont été raisonnées ensembles afin de construire un modèle de découpage spatial et finalement une couche de réseaux de routes et chemins différenciés. Cette couche, que nous appellerons « réseau différencié des routes et chemins » est une couche distincte, supplémentaire au SIG « observatoire de l’occupation du sol », pour les mêmes raisons que celles mentionnées au point 3.3.1 (Doc. 3 ). Ce faisant, nous avons également produit un nouveau corpus d’information pour le dispositif ZA/LTER de Pleine-Fougères.

Le premier choix de modélisation spatiale a été de représenter les réseaux de routes et chemins sous la forme de polygones et non sous la forme d’une seule ligne. Les polygones permettent de représenter et d’analyser de différentes façons l’ensemble des surfaces et des interfaces qui caractérisent l’hétérogénéité des voies et de leurs bordures ainsi que l’insertion de ces voies dans le paysage (par exemple leur lien au réseau bocager). Cette représentation est également plus facile à discuter avec différents acteurs, en l’occurrence les agriculteurs dans la présente étude. Le second choix de modélisation dérive directement du premier choix : c’est la nécessité d’individualiser les polygones correspondant aux carrefours, ceux-ci recevant comme attributs ceux de tous les tronçons de voies y convergeant.

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Les thèmes attributaires que nous avons choisi pour caractériser l’hétérogénéité des réseaux de routes et chemins (et ensuite en réaliser une partition au niveau du SIG) sont les suivants :

- Le statut vis-à-vis des collectivités territoriales : collectivité responsable

de la gestion (niveau départemental, national…) et numéro d’identification ; label des chemins en « Grande Randonnée », « Petite Randonnée », « Circuit Equestre » et « Circuit VTT ».

- Le statut foncier (privé ou public)

- La largeur de la voie (voie accessible aux seuls piétons ou animaux, voie inférieure à 3 mètres ; voie supérieure à 3 mètres)

-

Le

type