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LIGIA STELA FLOREA *

NOUVEAUX REGARDS SUR LES GENRES DE LA PRESSE ÉCRITE. DES CRITÈRES POUR UNE TYPOLOGIE OPÉRATIONNELLE

1. PRÉMISSES THÉORIQUES ET MÉTHODOLOGIQUES

1. La notion de genre est un concept linguistique et culturel. Conformément aux thèses de M. Bakhtine (1984), la maîtrise des structures linguistiques est inséparable de la maîtrise des genres de discours, qui intervient tant dans la construction de la phrase que dans celle du texte. Les normes génériques agissent en conjonction avec les règles grammaticales sur la structuration des énoncés, jouant un rôle primordial dans la production et la réception des textes. Par le genre, chaque texte se rattache à un type de discours (politique, religieux, scientifique,

littéraire, médiatique, etc.) ainsi qu’à une institution sociale. Le genre codifie une pratique sociodiscursive associée à un contexte historique et culturel, ce qui lui fait subir des variations importantes d’une époque à l’autre. La typologie des genres est une question capitale pour le discours de presse, car elle touche à l’identité même du journalisme (cf. Ringoot, Utard 2009). D’une part, les genres conditionnent la rédaction des articles mais, comme chaque journal

a une manière particulière d’exploiter le potentiel des genres, ces derniers

contribuent, d’autre part, à individualiser les organes d’information. La catégorisation des genres journalistiques s’avère une question ardue et complexe pour plusieurs raisons. On n’est arrivé à un consensus ni à propos des critères, ni à propos du nombre de catégories, c’est pourquoi les définitions et les

typologies des manuels sont souvent confuses et fluctuantes. L’évolution et le permanent renouvellement des genres mettent à défi toute typologie préétablie. La plupart des textes ne se conforment pas aux normes d’un seul genre, de sorte que

les frontières entre les catégories génériques sont devenues assez perméables. Aussi J.-M. Adam (1997, 1999) définit-il le genre comme un prototype: un texte appartient dans une mesure plus ou moins grande à un genre, donc entre le centre et

la périphérie d’une catégorie générique, les différences sont graduelles.

* Ligia Stela Florea: professeur HDR, Université „Babes-Bolyai” de Cluj-Napoca.

DACOROMANIA, serie nouă, XVII, 2012, nr. 2, p. 131–141

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Par ailleurs, le journalisme de communication, paradigme de la presse contemporaine, affirme et encourage la subjectivité de l’instance énonciatrice et c’est là un autre facteur qui a entraîné la perméabilité des frontières entre genres de l’information et genres du commentaire. Les observations de C. Brin, J. Charron et J. De Bonville (2004) sur la presse canadienne s’appliquent également en partie à la presse européenne 1 . 1.2. Nous allons présenter dans cet article la typologie opérationnelle que nous avons élaborée au cours d’une recherche sur les genres de la presse écrite d’information générale. Il s’agit d’une étude comparative entre des quotidiens roumains et français, dont les résultats ont été publiés en 2011 dans le volume Gen, text şi discurs jurnalistic 2 . Voici en quelques mots les objectifs et le parcours de notre recherche. À partir d’une synthèse des plus importants travaux dans ce domaine, nous avons commencé par reconsidérer le concept de genre journalistique dans le cadre d’une théorie des genres de discours: la poétique générale. Vu que la définition du genre est indissociable de son incidence sur la textualité (cf. Rastier 2001), nous avons défini le genre journalistique comme configuration pragmatico-discursive et textuelle-énonciative. Dans un deuxième temps, nous avons établi un set de critères préliminaires servant à classer et à décrire les catégories génériques. Pour éviter les risques d’une catégorisation préétablie, il était nécessaire de vérifier ces critères et de les valider par une sérieuse analyse de corpus. Nous avons procédé à l’analyse synchronique de six quotidiens nationaux (trois roumains et trois français) 3 , afin de déterminer: la palette des genres utilisés par ces quotidiens, la place qu’ils y occupent, les différences liées à la fréquence (le portrait dans „Libération”) ou à l’absence de certains genres (l’enquête dans „Le Figaro”) et le mode de réalisation de certains genres: éditorial, reportage, interview, portrait, compte rendu de paroles et feature. Ces données nous ont servi ultérieurement à définir le profil individuel de chacun des six quotidiens.

1 «Les genres journalistiques qui font une large place au commentaire (chroniques d’opinion, d’humeur et thématiques, etc.) sont en nette progression; la nouvelle, genre par excellence du journalisme d’information, incorpore de plus en plus de jugements et de commentaires. Le métissage entre le discours de presse et les autres formes du discours médiatique est toléré, voire encouragé: la fiction se mêle à la réalité; l’anecdote acquiert le statut d’événement; l’information se fait diver- tissante et adopte volontiers le ton de l’humour ou encore celui, familier, de la conversation; l’effu- sion et l’émotion tiennent lieu d’explication; le ton et le style du discours promotionnel imprègnent le discours de presse» (Brin, Charron, Bonville 2004, p. 4).

2 Cette recherche a été menée par une équipe de l’Université Babeş-Bolyai au cadre du projet PN II Idées exploratoires, financé par le CNCS (Conseil national de la recherche scientifique). Le titre exact du projet est «Le genre journalistique comme pratique discursive et culturelle. Typologie et dynamique des genres de la presse écrite d’information roumaine et française».

3 Le corpus réunit environ six cents éditions des quotidiens nationaux „România liberă”, „Ziua”, „Cotidianul” et „Le Monde”, „Le Figaro”, „Libération”, parues entre 2009 et 2011.

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Comme l’objectif final était l’étude des genres dans l’espace interdiscursif interne et interculturel, on s’est appliqués à surprendre les variations typologiques et stylistiques qui se font jour d’un quotidien à l’autre ainsi que les variations d’ordre culturel d’un corpus national à l’autre. La comparaison de ces deux corpus, sur le segment de la presse généraliste se proposait de mettre en évidence des aspects liés à la créativité, à l’originalité et au spécifique culturel de chaque corpus de presse nationale. 1.3. Notre étude se situe au croisement de trois directions de recherche, à savoir: l’analyse pragmatico-énonciative du discours, l’approche communicative et sémiolinguistique des médias et l’analyse linguistique du texte de presse. L’approche pragmatico-énonciative de l’École française d’analyse du discours utilise les concepts et les méthodes de la linguistique mais considère les textes comme produits au sein de certaines institutions et formations discursives, dans un contexte social-historique déterminé, en relation avec d’autres formations discursives. Le discours de chaque organe d’information est pris inévitablement dans l’interdiscours médiatique général et, à une autre échelle, dans l’interdiscours de la presse écrite nationale et régionale. Voir à ce propos les travaux du Centre d’études interdisciplinaires de l’Université Paris 12 et ceux de D. Maingueneau en particulier. Les tenants de l’approche communicative voient dans le discours médiatique un mode de structuration de l’espace public et de mise en scène de l’événement. Les concepts opérationnels élaborés par P. Charaudeau, directeur du Centre d’analyse du discours de l’Université Paris 13, présentent une valeur théorique et méthodologique fondamentale pour l’analyse du discours médiatique en général et pour celle de la presse écrite en particulier: contrat de communication, contraintes situationnelles et discursives, projet de parole, découpage thématique de l’actualité, modes discursifs de traitement de l’information, dispositifs de mise en scène de l’événement. L’analyse linguistique du texte de presse est axée sur l’étude de certaines séquences prototypiques (narration, description, argumentation) ou de certains genres (fait divers, éditorial, billet, rapport de déclarations politiques, etc.). Cette direction s’intéresse dans une moindre mesure aux questions liées à la théorie des genres ou aux évolutions récentes de la pratique journalistique. Les recherches se poursuivent au sein de plusieurs centres en France (ICAR – Lyon 2, PRAXILING Montpellier 3, etc.) et en Suisse romande (Lausanne, Fribourg, Neuchâtel). En Roumanie, on ne dispose pas encore de travaux approfondis sur les genres journalistiques dans la perspective de l’analyse linguistique du discours. Les manuels et les dictionnaires de journalisme (Coman (coord.) 2001, Preda 2006, Popescu 2005, Comloşan, Borchin 2002–2005, Matei-Săvulescu 2001) contiennent bien des chapitres consacrés aux «genres rédactionnels», mais cette notion réduit l’article de presse à un texte et ses conditions de réussite à l’observance de certaines normes liées aux techniques de rédaction. Il n’en reste pas moins que les

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manuels roumains et français ont constitué un précieux auxiliaire en vue d’établir les correspondances typologiques et terminologiques entre la presse roumaine et la presse française (voir infra 3.). Par la suite, nous allons présenter les critères utilisés en analyse du discours (AD) dans le classement des genres journalistiques, avant d’introduire les deux sets de critères qui nous ont permis d’élaborer une nouvelle typologie. Dans la dernière partie, on va s’arrêter sur les problèmes que soulèvent les correspondances typologiques et terminologiques entre presse roumaine et presse française et fournir des arguments en faveur de la pertinence des critères adoptés.

2. CRITÈRES ET TYPOLOGIES DES GENRES JOURNALISTIQUES EN AD

On va passer brièvement en revue 4 les principales approches de la typologie des genres journalistiques en AD. Les propositions qui nous ont semblé un bon

point de départ pour notre recherche ont été formulées par J.-M. Adam (1997), P. Charaudeau (1997), E. U. Grosse et E. Seibold (1996) et G. Lochard (1996). Au tandem traditionnel information/opinion J.-M. Adam (1997) ajoute la dimension énonciative et range les genres sur un axe situé entre les pôles distance- information et implication-commentaire. P. Charaudeau (1997) propose deux axes de typologisation: un axe horizontal, qui prend pour critère le mode discursif de traitement de l’information (événement rapporté, commenté et provoqué), et un axe vertical, qui prend en compte le statut social et énonciatif de l’instance d’énonciation (instance externe ou interne, instance +/–engagée).

E. U. Grosse et E. Seibold (1996) adoptent comme critère définitoire la

fonction dominante des genres (informer, juger/persuader, louer/vanter, conseiller). Dans un premier temps, ils conçoivent un «modèle des transitions» reposant sur le principe du continuum, qui se retrouve dans les typologies élaborées par

J.-M. Adam et P. Charaudeau; ce modèle répartit les genres en quatre groupes. Dans un deuxième temps, ils construisent un «modèle arborescent» où les textes journalistiques se ramifient en six grandes catégories ou classes textuelles, entre lesquelles il y a deux champs transitoires. Le second modèle inclut beaucoup plus de genres que le premier et intègre les créations récentes (appel, entrée informative, hyperstructures).

G. Lochard (1996) opte pour une approche sociodiscursive, qui joint le critère

de l’orientation pragmatique à celui de la réalisation textuelle effective des genres dans la presse écrite. Pour cet auteur, l’orientation pragmatique ou l’intention de communication est le critère de base dans la classification des genres journalis-

tiques et ce, parce que la réalisation textuelle des genres est très hétérogène. Le second critère est le mode d’organisation du discours ou le mode textuel, qui est,

4 Pour ce faire, on s’est servi de la synthèse élaborée par Andra Catarig dans son ouvrage Genres, mise en texte et mise en discours dans la presse d’information générale, publié à Cluj-Napoca (cf. Catarig

2011).

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dans le modèle de P. Charaudeau, l’une des données internes du contrat de communication médiatique. Pour chaque genre, G. Lochard indique le mode textuel dominant mais aussi d’autres modes d’organisation textuelle. Sa typologie repose sur l’idée qu’entre information et commentaire, de même qu’entre objectivité et subjectivité, il y a un continuum énonciatif, idées que partagent aussi certains linguistes (Adam 1997) ou auteurs de manuels (Bège 2007). Étant le critère dominant de classification, les intentions de communication sont situées sur un axe vertical, entre deux postures de l’instance de production, à savoir: la posture de Légitimité ou «Objectivité» et la posture de «Subjectivité» ou Crédibilité. De cette façon, les genres sont toujours conçus selon une logique de continuité, comme dans la typologie de J.-M. Adam. Les modèles proposés par P. Charaudeau et G. Lochard présentent par ailleurs quelques similitudes en ce qui concerne l’axe fonctionnel du classement. Les deux auteurs distinguent les fonctions suivantes: informative (faire savoir), persuasive (faire croire), séductrice (faire sentir) et factitive (faire faire). En combinant les modes discursifs archétypaux de P. Charaudeau avec les deux critères de G. Lochard (visée communicative et modes d’organisation textuelle), nous avons élaboré une esquisse de typologie qui, vérifiée, enrichie et affinée par l’analyse des deux corpus, a revêtu la forme que nous présentons ci- dessous. Cette typologie opérationnelle inclut, à part les genres traditionnels, des créations relativement récentes (entrée informative, compte rendu de paroles), mettant également à profit les suggestions de certains manuels (cf. Agnès 2009).

3. UNE NOUVELLE TYPOLOGIE DES GENRES JOURNALISTIQUES

Partant du fait que l’article de presse est un acte de discours, donc une forme d’action langagière qui suppose, comme toute pratique sociale, un contrat de com- munication, nous avons défini les genres journalistiques comme formes textuelles- discursives de mise en scène de l’information, analysables à deux niveaux: prag- matico-discursif et énonciatif-textuel. (i) La configuration pragmatico-discursive:

o mode discursif de traitement de l’information: événement rapporté, événe- ment commenté, événement provoqué;

o organisation macrostructurale: fonction pragmatique (informative, explica- tive, persuasive, de séduction, factitive), actes de discours, stratégies sémiologiques et discursives; (ii) La configuration textuelle et énonciative:

o

plan de texte conventionnel ou spécifique à un texte donné, séquences prototypiques et longueur du texte;

o

degré d’implication de l’instance énonciative, qui peut se manifester ou non par des marques de subjectivité;

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o procédés d’organisation microstructurale: syntaxique et stylistique. Nous allons lister nos catégories sur deux colonnes correspondant à la presse roumaine et à la presse française. L’organisation macrostructurale concerne, outre la fonction pragmatique et les actes de discours mobilisés 5 , les stratégies sémiologiques et discursives propres à chaque classe, qui, elles, seront spécifiées plus loin (voir 5.).

A. Mode discursif de l’événement rapporté

1. Fonction informative (faire savoir):

Depeşă, comunicat Ştire (scurtă) Relatare Sinteza declaraţiilor Breviar ştiinţific Deschideri

dépêche, communiqué nouvelle, brève, filet compte rendu d’actions ou de paroles synthèse de déclarations résumé de rapport entrées informatives

Actes de discours: relater, décrire (nommer, identifier, qualifier), expliquer, citer.

2. Fonction informative et explicative (faire savoir et faire comprendre)

Reportaj

reportage (faire sentir)

Portret

portrait (faire sentir)

Anchetă

enquête (faire voir ce qui est caché)

Actes de discours: relater, décrire, expliquer, citer; raconter (reportage), problé- matiser (enquête).

B. Mode discursif de l’événement commenté

1. Fonction persuasive (faire croire)

Analiză

analyse

Comentariu

commentaire

Editorial

éditorial

Actes de discours: expliquer, problématiser, interpréter, évaluer.

2. Fonction de captation-séduction (faire sentir)

Cronică

chronique

Tabletă

billet d’humeur

Critică

critique

Actes de discours: problématiser, interpréter, évaluer.

5 Pour dresser la liste des actes de discours mobilisés par la fonction pragmatique, nous avons utilisé les propositions de P. Charaudeau (1992 et 2005).

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C. Mode discursif de l’événement provoqué

Fonction de stimuler le dialogue social (faire communiquer)

Interviu Articol de opinie Poşta redacţiei

interview tribune libre courrier des lecteurs

Actes de discours: questionner, confirmer/ réfuter, problématiser, interpréter, évaluer. En appliquant les critères (i) et (ii) à l’éditorial, on obtient le profil générique suivant:

– genre du discours médiatique, presse écrite d’information générale, mode discursif de l’événement commenté;

– finalité persuasive: exprimer un point de vue sur l’actualité interne ou inter- nationale et le soutenir par des arguments; actes de problématisation, inter- prétation, évaluation; stratégies argumentatives auxquelles peuvent s’ajouter parfois des stratégies de captation (analogie, parodie, ironie) ;

– implication subjective: marques de prise en charge de l’énoncé par le locuteur (journaliste), le point de vue exprimé appartenant à une instance interne et engageant la responsabilité de l’équipe rédactionnelle;

– structure globale reposant sur une planification ad hoc qui inclut des sé- quences descriptives-expositives, pour présenter l’événement et les positions qui ont déjà été exprimées), et des séquences argumentatives, pour soutenir un point de vue en accord ou en désaccord avec les positions mentionnées;

– particularités syntaxiques et stylistiques: patterns syntaxiques récurrents, isotopies et reformulations paraphrastiques; marques de subjectivité, conditionnel médiatif et, dans la presse française, futur antérieur de bilan 6 .

4. PROBLÈMES D’ORDRE TYPOLOGIQUE ET TERMINOLOGIQUE

4.1. Certaines catégories comportent plusieurs variétés. Par exemple, la nou- velle est subdivisée par les auteurs américains en hard news, soft news, straight news, spot news et feature news. L’interview présente, chez les auteurs de l’espace francophone, une série de variétés comme l’interview-enquête, l’interview-repor- tage, l’interview-rencontre, l’interview-documentaire, l’interview-sondage. Il en est de même du commentaire, qui est subdivisé en commentaire explicatif, interprétatif et expressif. Ces espèces hybrides tendent à effacer les limites entre les trois modes discursifs archétypaux et à amalgamer les fonctions pragmatiques. D’ailleurs, dans

6 Voir à ce propos L.-S. Florea (2009), qui analyse les rapports entre perspective et modalités et s’attache à cerner l’apport des tiroirs verbaux à la construction d’une représentation discursive en s’appuyant entre autres sur des exemples tirés de la presse écrite.

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le cas de la chronique et du billet d’humeur, la fonction de séduction coexiste naturellement avec la fonction persuasive. Dans les feature news, la fonction informative se joint à la fonction de séduction et l’enquête peut avoir, outre la

fonction informative, une fonction persuasive. Le poids des trois fonctions varie selon le degré d’engagement de l’instance médiatique.

4.2. Malgré les apparences, entre les genres de la presse roumaine et ceux de

la presse française, il n’y a pas toujours des correspondances biunivoques, car des catégories communes peuvent cacher des différences d’ordre fonctionnel et com- positionnel. C’est le cas de la chronique qui, dans la presse française, connaît deux va- riantes: un papier portant sur l’actualité sociale ou politique, qui, par sa fonction de captation et le ton spirituel, parfois ironique, se rapproche du billet, et un papier sur des sujets culturels ou sportifs ayant une fonction analogue à celle de la critique. Cronica et recenzia sont considérées par les auteurs roumains comme des espèces relevant de la critique appliquée au domaine artistique et sportif. Selon l’acception accordée par la presse française, la chronique est un discours d’opinion sur des sujets politiques ou sociaux et la critique, un discours d’appréciation portant sur les productions artistiques et culturelles. Les manuels roumains recensent une catégorie presque ignorée par les manuels français, à savoir feature. C’est une catégorie empruntée à la culture journalistique anglo-saxonne, où elle est définie plutôt comme une espèce subsumée à certains genres comme la nouvelle, le reportage ou le portrait. Pour ces genres, c’est une modalité de sortir du cadre discursif de l’événement rapporté et de s’approprier des éléments appartenant aux autres cadres discursifs. Comme exemple de feature, on pourrait donner la page Recto/Verso du quotidien Le Figaro. Le texte

présente les traits du reportage mais inclut, outre des passages narratifs, des portraits et des témoignages, voire un commentaire plus ou moins personnel.

4.3. Le problème le plus ardu est celui que soulèvent les catégories relatare et

compte rendu. En roumain modul discursiv al evenimentului relatat est d’abord un hypergenre qui correspond au mode discursif archétypal A. Ensuite, relatarea est un acte de discours apparenté à povestire (narration) mais ayant des traits qui l’en distinguent nettement (cf. Revaz 1997). Entre relatare comme genre de discours et le compte rendu d’actions ou de paroles, recensé par les manuels français, il n’y a que des correspondances partielles. Un compte rendu d’actions relate un événe- ment programmé (conférence, session parlementaire, réunion ou visite officielle) et un compte rendu de paroles met en scène du «dit rapporté»: déclarations, réactions ou témoignages. Le compte rendu de paroles, genre de plus en plus usité dans la presse française et roumaine, a été décrit par Lorda (1997) sous le nom de relation de déclarations politiques. Etant donné que les déclarations peuvent avoir aussi d’autres sources que les membres de la classe politique, nous avons dénommé ce

genre monologal synthèse de déclarations. Même lorsqu’elle présente des formes

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réduites comme dimension, cette catégorie se distingue nettement de l’interview express qui comporte, elle, une structure dialogale. 4.4. La catégorie du commentaire soulève un problème analogue à celui que pose en roumain la catégorie relatare. Le commentaire est à la fois la forme prototypique de ce mode discursif et l’une des formes textuelles-discursives qu’il revêt dans la presse. Si, par les actes de discours et les stratégies qu’il mobilise, le commentaire se différencie de l’analyse – celui-là mettant l’accent sur l’interprétation et l’évaluation et celle-ci sur l’explication et la problématisation – on ne peut pas en dire autant des rapports entre commentaire, chronique et tribune libre. Si les journaux, notamment Le Monde et Libération, recourent constamment à des étiquettes telles reportage, enquête, portrait, analyse, éclairage, entretien et, comme règle générale cette fois, éditorial et billet, ils n’utilisent jamais l’étiquette commentaire. Le Monde recourt en revanche aux catégories décryptage et décodage aux- quelles il réserve une place assez importante. L’édition du 5 octobre 2010 par exemple, consacre aux articles d’opinion et de commentaire cinq pages intitulées tour à tour: Analyses Décryptages (15), Décryptages Enquête (16), Enquête Décryptages (17), Décryptages Le grand débat (18) et Débats Décryptages (19). De son côté, Libération consacre habituellement aux genres commentatifs deux pages intitulées Rebonds.

5. SUR LA PERTINENCE DES CRITÈRES ADOPTÉS

La configuration pragmatico-discursive inclut, à part les fonctions pragmatiques de base, des fonctions spécifiques à certains genres, comme la séduction pour le reportage ou l’explication pour l’analyse. Les modes discursifs de l’événement rapporté et commenté comportent chacun deux fonctions principales qui regroupent un certain nombre de catégories. En réalité, les deux fonctions sont étroitement liées: la fonction informative et explicative, d’une part, la fonction persuasive et de captation-séduction, de l’autre. Il s’ensuit que les genres listés sous A.1 comportent eux aussi en filigrane une dimension explicative, car le discours journalistique ne se limite pas à rapporter et à décrire les faits, il cherche aussi à les rendre intelligibles. Dans une mesure plus ou moins importante, tous les genres essaient de répondre aux questions: qui, quoi, quand mais aussi pourquoi et comment. Ceux qui parviennent non seulement à y répondre mais aussi à projeter un éclairage inédit, personnel sur un événement ou un personnage, ce sont le reportage et le portrait. Si nous prenons aussi en compte la composante stylistique, inhérente à ces genres, alors il nous faut admettre que, dans leur cas, les fonctions informative et explicative sont doublées de la fonction de séduction. Bien qu’elle présente une facture à part, due aux actes de discours (problématiser, élucider, évaluer, cf. Charaudeau 2005) et aux stratégies de véridiction (Lochard 1996), qui évoquent l’enquête judiciaire ou sociologique,

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l’enquête journalistique se rapproche du reportage et du portrait par l’insistance qu’elle met à imposer une certain point de vue, une interprétation personnelle des faits. Ce qui explique la position intermédiaire que nous assignons à ces trois catégories entre les genres principalement factuels (nouvelle, compte rendu, etc.) et les genres de l’analyse et du commentaire. Ces derniers se distinguent des genres informatifs tant par leur fonction que par les stratégies qu’ils mettent en œuvre. Si les genres appartenant au mode discursif de l’événement rapporté recourent surtout à des stratégies d’authentification (photographies, témoignages, documents, rapports officiels), l’analyse, le commen- taire et l’éditorial recourent à des stratégies d’argumentation (directe ou indirecte), alors que la chronique et le billet usent de stratégies de séduction (ironie, parodie, sarcasme). Enfin, les genres appartenant au mode discursif de l’événement provoqué ont pour fonction unique de stimuler le dialogue social, ce qui permet à la presse de remplir son rôle d’interface entre la société civile et la classe politique. Ces genres font appel soit à des stratégies de persuasion, dans le cas des tribunes libres, soit à des stratégies spécifiques de l’interaction verbale, dans le cas de l’interview (appelée souvent entretien) et du courrier des lecteurs. Le terme débats réfère, dans le contexte de la presse écrite, à la section qui regroupe les articles d’opinion et de commentaire, dont certains (les tribunes) proviennent de sources extérieures au journal. Ces articles présentent une structure d’intervention, à la différence des débats radiophoniques ou télévisés, qui ont, comme l’interview, une structure d’échange.

RÉFÉRENCES

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NEW LOOK AT THE GENERA OF THE PRINT MEDIA. CRITERIA FOR AN OPERATIONAL TYPOLOGY Abstract

This paper presents the theoretical background and working hypotheses of a study on the genera of French and Romanian general-interest press. Based on research conducted by the French School of Discourse Analysis and on communicative and linguistic analysis of journalistic text, we start by approaching the difficulty of defining the print media genus and of setting up a unitary typology. We subsequently put forward the idea of complementarity between the pragmatic- discoursive perspective and the textual and enunciative one, in choosing pertinent criteria for the study of print media. In the end, we suggest a draft of operational typology useful for the analysis of generic construction of media events. We also present some examples of cross-cultural variations and introduce the definitional criteria of media genus.

Keywords: journalistic genus, media discourse, print media, definitional criteria, typology, communication journalism, cross-cultural variations.

Centre de Linguistique Romane et Analyse du Discours Universitatea „Babeş-Bolyai” Cluj-Napoca, str. Horea, 31 România lsflorea@yahoo.fr