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SWÉDENBORG
III


-

Lausanne. - Imprimeries Réunies S. A.

-fi
CHARLES BYSE

III

COURS SEPT A NEUF

7. Admirateurs de Swédenborg.
Prooès en hérésie.
8. Pionniers et Fondateurs de la Nouvelle
Eglise.
9. La Rédemption.
Jésus est Dieu; mais c'est lui qui.
né pour être Dieu, s'est fait Dieu.
CHARLES SECRETAN.

LAUSANNE
LÉON MARTINET ÉDITEUR
3 7 rue de Bourg
et chez l'auteur, Valentin 23
PARIS, LIBRAIRIE FISCHBACHER

Tous droits reservé$.

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1
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1

~
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Ru Vétéran èJe la nouvelle Eglise
ê. 7. BroaèJfie/èJ, êôq., LL. D.
presièJent
of tl)e International SweèJenborg Congress.

PRÉFACE

Ce troisième volume sui vra de près les précédents,


qui ont paru à cinq ou six mois d'intervalle. Il re-
produit textuellement dix leçons faites, presque
toutes, dans une salle de l'Académie de Commerce,
du 15 novembre 19'11 au 13 décembre et du 24 jan-
vier 1912 au 21 février. Elles se répartissen t en trois
cours, qui portent les No, 7, 8 et 9. En voici les su-
jets, avec quelques mots d'explication :
Les deux leçons du septième cours sont consacrées
aux Admirateurs de Swédenborg et au Procès en héré-
sie intenté à ses premiers partisans. J'ai voulu mon-
trer que la grandeur de mon héros a été reconnue,
dans le cours du XIX· siècle, par un certain nombre
d'écrivains éminents, poètes ou prosateurs, et j'ai
pris plaisir à citer leurs témoignages, qui surpren-
dront certainement mes lecteurs. C'était le meilleur
moyen de me couvrir moi-même. De divers côtés, on
m'a trouvé singulier de me prendre d'enthousiasme
pour celni que j'ai désigné comme « le Prophète du
Nord » : on verra que l'exemple m'en était donné
depuis longtemps par des intelligences d'élite. Les
citations que je ferai auront, en outre, l'avantage de
relever ce qui, dans la personnalité et les écrits de
-8-
Swédenborg, a particulièrement saisi chacun de ses
admirateurs.
Quant au procès en hérésie, j'ai cru devoir reve-
nir sur cet incident et le raconter avec quelque dé-
tail, attendu qu'il occupe une place importante dans
la carrière du Voyant suédois. Ses péripéties et son
dénouement mettent à nu d'une part la violente op-
position du clergé aux doctrines nouvelles, d'autre
part la bienveillance éclairée du roi pour le Réfor-
mateur, d'accord avec la Providence divine.
Le huitième cours, en trois leçons, a également un
caractère historique et fait suite à la biographie de
Swédenborg. Il raconte ce qu'après la disparition du
maitre ses disciples ont fait en divers pays: comment
ils ont travaillé à répandre ses livres et son esprit, à
réformer les chrétiens et la société. Intitulé Pion-
niers et Fondateurs de la Nouvelle Eglise, il traite un
sujet dont notre public ne sait rien et qui pourtant
mérite l'attention. Il s'agit en effet d'hommes coura-
geux qui, malgré leur petit nombre, ont fait de per-
sévérants efforts et des sacrifices de tout genre pour
propager leurs convictions, ouvrir un culte public
et augmenter leur influence par l'association.
On trouve là de beaux exemples de travail opiniâ-
tre et désintéressé, de générosité financière et d'hé-
roïsme modeste, comme on y voit, hélas J la supers-
tition se mêler à la vérité pour en entraver la mar-
che, et le désir de plaire au monde empêcher des
œuvres naissantes de se constituer d'une façon défi-
nitive. En somme, en dépit de l'indifférence univer-
selle et de l'hostilité de certains milieux, la petite
-9-
semence jetée en terre par quelques mains fidèles
prend racine ici et là, s'y développe lentement, et
devient un grand arbre où les oiseaux du ciel cher-
chent un refuge. Un pareil spectacle est encoura-
geant pour la foi et démontre la puissance du vrai.
Enfin le neuvième cours, en cinq séances, traite
une matière vaste et difficile, la Rédemption. Com-
pris de bien des manières, ce vieux problème reçoit
de Swédenborg une solution originale, inattendue,
qui contient sans doute des éléments mystiques, in-
contrôlables, mais qui nous paraît supérieure à
toutes les autres tant au point de vue scripturaire
qu'au point de vue de la conscience et de la raison.
Cette doctrine de la Rédemption, ou de l'œuvre
accomplie par Jésus-Christ pour le salut des hom-
mes, forme le centre de la théologie de notre auteur
et se décompose en plusieurs questions intéressantes
pour l'àme religieuse. Toutes ces questions sont élu-
cidées dans un sens digne de notre époque, c'est-à-
dire à l'honneur de la miséricorde et de la sagesse
de Dieu, à l'honneur aussi de la créature morale, qui
reste maîtresse de son sort.
A propos de ce troisième volume, je tiens à décla-
rer que ce qui m'attire le plus dans les œuvres d'Em-
manuel Swédenborg, ce ne sont pas ses visions, ses
extases, ses rapports avec les esprits et les anges,
ses Relations mémorables; ce sont bien plutôt ses
idées théologiques et philosophiques, c'est sa doc-
trine, son système. Voilà ce que je tiens surtout à
présenter aux lecteurs de langue française; car j'y
vois une grande lumière, dont ils me semblent avoir
-10 -
besoin. Quant aux éléments merveilleux qui capti-
vent les uns, mais qui choquent les autres, je les
mets à l'arrière-plan.
Si j'ai commencé l'exposé des vues du théosophe
scandinave par le Ciel, le Monde des Esprits et l'En-
fer, c'est parce que le livre où il en parle est le plus
élémentaire, le plus compréhensible et le plus cé-
lèbre de tous ceux qu'il a publiés. Mais je ne songe
point à demander à tous, notamment aux penseurs
accoutumés à la méthode scientifique, d'accepter
d'emblée comme des réalités objectives toutes les
descriptions qui nous sont faites de l'autre monde.
Il me suffit qu'ils envisagent tout d'abord ces des-
criptions comme les imaginations d'un homme de
génie, à la fois savant encyclopédique et chrétien
remarquablement spirituel. En regardant sous cet
angle les récits incriminés, ils y découvriront, je
m'assure, mainte notion qui les frappera par sa vrai-
semblance, sa profondeur et sa nouveauté. Suppo-
sons maintenant que le système dans son ensemble
finisse par leur paraître soutenable, quelles que
soient leurs objections à l'égard de certains détails:
ils pourront alors se demander si Swédenborg a réel-
lement vu et entendu ce qu'il rapporte, ou s'il a été
pendant vingt-sept ans victime de la plus surpre-
nante des hallucinations. Au surplus, ils auront
compris depuis longtemps que c'est en esprit, et non
par ses sens corporels, que notre auteur croit avoir
communiqué avec les habitants de l'Au·delà.
Quoique les spirites aient eu des précurseurs dès
l'antiquité la plus reculée, ils n'existaient pas comme
-11-
tels au dix-huitième siècle; ils se réclament néan-
moins du prince des théosophes comme de leur an-
cêtre, non sans avoir quelques arguments à produire
en faveur de cette prétention. Voilà pourquoi J'ai
tenu à jeter un coup d'œil sur le Spiritisme et à
montrer comment Swédenborg le jugerait; cela res-
sort, en effet, des conseils qu'il a donnés à ceux qu i
désiraient entrer en relation consciente avec les dé-
sincarnés. Son système permet seul, pensons-nous,
de se prononcer sur la valeur des manifestations
spirites, en restant à distance égale d'une incrédu-
lité méthodique et d'une confiance aveugle.
CHARLES BVSE.

Lausanne, Valentin 23, ce 2 avril! 912.


!
,
SEPTIÈME COURS
Admirateurs de Swédenborg.
Prooès en hérésie.
PREMIÈRE LEÇON
Admirateurs de Swédenborg.
Swédenborg admiré au dix-neuvième siècle par d'éminents
esprits. Anglet~rre : Coleridge., Carlyle, Robertson, etc.
Etats-Unis: Emerson, Beecher, William James, etc. Alle-
magne: Gœthe, Christian Baur. Suède: Frédérika Brémer,
Aug. Strindberg. France: George Sand, 1VI. l\fatter, Ho-
noré de Balzac.
Procès en hérésie.
Réveil de l'intolérance. Le Dr Beyer rencontre S'wédenborg.
Il est introduit ùans la société des anges. Le Dr Rosen et lui
répandent la nouvelle doctrine. Un procès leur est intenté.
Ses phases. Swédenborg y est impliqué. Conduite équivoque,
mais bienveillante du roi. Plaintes et apologie du Voyant.
Son avis SUI' l'autorité suprême en matière de foi. Résultat
du procès. Mort du maître et des deux disciples.

Admirateurs de Swédenborg.
Si Swédenborg était, il y a vingt ans encore, pres-
que totalement inconnu dans notre pays, - que dis-
je? dans tous les pays de langue française, - il n'en
a pas moins été, au conrs du dix-neuvième siècle,
fort admiré par beaucoup d'éminents esprits: ce qui
légitime l'enthousiasme, exagéré selon quelques-uns,
que j'ai conçu pour lui. Permettez-moi de commen-
cer ce cours en transcrivant, du moins en partie, ces
témoignages spontanés d'admiration venant de con-
trées fort différentes: l'Angleterre, l'Amérique du
- 16-
Nord, l'Allemagne, la Suède et la France. Je pren-
drai chacun de ces pays à part, et j'aurai naturelle-
ment à traduire les citations empruntées aux écri-
vains anglais et allemands.

Angleterre.
SAMUEL TAYLOR COLERIDGE. A propos de l'Eco-
nomie du Règne animal:« Je ne me rappelle rien de
supérieur chez lord Bacon; peu de passages y sont
égaux à ce livre soit en profondeur de pensée et
quant à l'importance des vérités exprimées, soit en
richesse, en dignité et en bonheur de diction. »
Coleridge disait que, s'il avait à écrire un traité de
logique, il emprunterait des exemples aux ouvrages
de Swédenborg, tant il les estimait parfaits comme
chaines de raisonnement.
Le même poète et penseur dit encore: «. J'ai sou-
vent songé à composer un livre intitulé: Défense des
gr'ands hommes injustement attaqués, et dans ces
moments-là les noms qui se présentaient les pre-
miers à mon œil spirituel étaient Giordano Bruno,
Jacob Bôhme, Bénédict Spinoza et Emmanuel Swé-
denborg. J'avoue que l'origine de la théorie swéden-
borgienne est un problème; cependant, qu'on se
prononce pour l'une ou l'autre des trois hypothèses
possibles, - j'entends possibles pour des gentlemen,
des hommes cultivés et des chrétiens, - il ne fau-
drait jamais oublier que le mérite et la valeur du
système de Swédenborg ne dépendent qu'à un degré
très secondaire d'aucune de ces trois théories ...
» Ainsi, même avec une connaissance très partielle
- 17-
des œuvres de Swédenborg, je puis sans crainte
affirmer que, comme naturaliste, psychologue et
théologien, il a des droits solides et variés à la gra-
titude et à l'admiration de ceux qui étudient ces
sciences et la philosophie. »

• • •
THOMAS CARLYLE. «J'ai fait quelque connaissance
personnelle avec cet homme, lu plusieurs de ses
livres, les biographies de lui dont j'ai pu entendre
parler; j'ai réfléchi par moi-même sur la singulière
apparition qu'il fait dans ce monde et sur le notable
message qu'il était, en ce temps-là, chargé d'appor-
ter à ses frères en humanité. C'était, sans contesta-
tion possible, un homme de vaste culture, une forte
tête de mathématicien, avec la disposition d'esprit la
plus pieuse, la plus séraphique; un homme splen-
dide, aimable et tragique à la fois, ayant dans son
cerveau beaucoup d'idées qui, lorsque je les inter-
prète à mon usage, me semblent appartenir à ce
qu'il y a de haut et d'éternel dans la pensée hu-
maloe. »
* * •
FRÉDÉRIC W. ROBERTSON, célèbre pasteur de
Brighton. « Swédenborg fut un homme de grand
génie. Dans quelques passages de ses écrits il y a
évidemment des éclairs d'intuition géniale illumi-
nant des textes bibliques. Il y a surtout une grande
vérité qu'il parait avoir saisie: le fait de la Divine
Humanité considérée comme le seul objet possible
du culte de l'homme. Il a en outre identifié Jésus-
SWÉDENBORG III i
- 18-
Christ avec cet objet. J'ai senti depuis longtemps la
vérité de la première de ces assertions, et je suis de
plus en plus certain de la vérité de la seconde. Seul
un Dieu humain, et aucun autre, doit être adoré par
les hommes.
» Voici une autre pensée de Swédenborg qui s'ac-
corde également avec mon crédo, quoique je ne sache •

pas l'avoir jamais tirée d'ailleurs que de mes propres


réflexions: Le sexe est un fait permanent dans la
nature humaine. Les hommes sont hommes et les
femmes sont femmes dans les cieux les plus élevés
comme sur notre terre. »

Etats-Unis.
HIRAM POWERS, sculpteur fameux surtout par son
Esclave grecque. « Je suis un membre de la Nouvelle
Eglise, un Swédenborgien, un Néo-Jérusalémite,
sans réserve aucune, et je désire qu'on le sache. J'ai
toujours désiré qu'on le sût. Swédenborg est mon
auteur; tous les autres écrivains me font l'effet de
se mouvoir dans les ténèbres, u ne petite bougie à la
main, tâtonnant pour trouver leur route, tandis qu'il
marche lui-même à la pleine lumière du soleil. »
.. . ..
JULIAN HAWTHORNE. « Le secret de la nature hu-
maine est tout entier dans ses livres ... Si vous allez
à Swédenborg dans l'intention de vous rendre maître
de son plan, il vous faut le faire avec la perspective
de passer le reste de votre vie à ce travail, et même
alors vous laisserez inachevées plusieurs de ses
- 19-
esquisses. Il demeure auprès de vous et change votre
nature même, pourvu que vous le lui permettiez. »
.. . ..
EDW ARD EVERETT HALE. « Le swédenborgianisme
a fait l'œuvre libératrice du siècle dernier. La vague
que Swédenborg a soulevée dure jusqu'à ce jour. Les
constatations de ses ouvrages religieux ont révolu-
tionné la théologie. "
*
. ..
Le D' JAMES FREEMAN CLARKE. « Emmanuel Swé-
denborg est devenu l'organe d'une nouvelle philoso-
phie spirituelle, dont le pouvoir est à peine compris
de nos jours, mais qui semble devoir pénétrer toute
la pensée religieuse et transformer toutes les théo-
logies arbitraires en rationalisme spirituel. Swéden-
borg n'est pas sorti du christianisme pour chercher
cette conception; comme George Fox et John Wesley,
il l'a trouvée en Christ. »

..
. *
RALPH W ALDO EMERSON, dont la femme était
swédenborgienne, a placé Swédenborg au nombre
de ses Representative Men, ou hommes-types, avec
Platon, Shakespeare et Napoléon 1er • « Le plus re-
marquable pas dans l'histoire religieuse des temps
modernes est celui qui a été fait par le génie de
Swédenborg. »
« Swédenborg avait un vaste génie et il annonça
beaucoup de choses vraies et admirables ... Ces véri-
tés, passant de son système dans la circulation gé-
-20-
nérale, se rencontrent à présent chaque jour, modi-
fiant les vues et les crédos de toutes les Eglises,
même des hommes hors de toute Eglise. Tous nous
reconnaissons, je pense, qu'il se fait une révolution
dans les esprits. "
« L'âme humaine est toujours en perplexité, de-
mandant l'intelligence, demandant la sainteté, im-
patiente également lorsqu'elle trouve l'une sans l'au-
tre ... Emmanuel SWédenborg, - qui fut un vision-
naire aux yeux de ses contemporains, - a vécu sans
aucun doute la vie la plus réelle de tous ceux qui
étaient alors dans le monde. Et maintenant que les
rois et les ducs ... de cette époque sont tombés dans
l'oubli, il commence à pénétrer dans l'esprit de mil-
liers de gens. Comme il arrive aux grands hommes,
par la variété et la puissance de ses facultés il sem-
blait être un composé de plusieurs personnes, pareil
à ces fruits géants qui mûrissent dans les jardins
par l'union de quatre ou cinq fleurs simples. "
« Le génie qui devait faire entrer dans la science
de son siècle une science beaucoup plus subtile, dé-
passer les limites de l'espace et du temps, s'aventu-
rer dans le mystérieux royaume des esprits, tenter
d'établir dans le monde une religion nouvelle, com-
mença ses études dans les carrières et les forges, au
milieu des creusets et du métal fondu, dans les chan-
tiers de navires et les salles de dissection. Il n'est
peut-être pas un seul individu qui soit capable de
juger les mérites de ses œuvres sur tant de sujets
divers ... Il paraît avoir anticipé dans une grande
mesure la science du dix-neuvième siècle. »
- 21-
" Sa magnifique spéculation su r la nature et les
arts, comme du haut d'une tour, sans jamais perdre
de vue la contexture et la suite des choses, réalise
presque la description qu'il a faite, dans ses Princi-
pia, de l'intégrité originelle de l'homme ... Un des
mastodontes et des mammouths de la littérature, il
ne saurait être mesuré par des collèges entiers
d'érudits ordinaires. Sa prestance majestueuse ferait
sauter les robes d'une université. Nos livres sont
faux en étant fragmentaires. »
« Mais Swédenborg est systématique, et chacune
de ses phrases concerne le monde entiel'; ses facul-
tés agissent avec une ponctualité astronomique, et
son admirable style est pur de toute impertinence et
de tout égoïsme.
» Ses vues favorites furent nommées par 1ui la
doctrine des Formes, la doctrine des Séries et des
Degrés, la doctrine de l'Influx, la doctrine de la
Correspondance. Son exposé de ces doctrines mérite
d'être étudié dans ses livres, que tout homme ne
peut pas lire, mais qui récompenseront celui qui le
peut ... Ses écrits seraient une bibliothèque suffi-
sante pour un lecteur solitaire et athlétique, et
J'Economie du Règne animal est un de ces livres
qui, par la dignité soutenue de la pensée, sont un
honnelll' pour la race humaine." Le Règne aninUtI
est une œuvre d'un merveilleux mérite. Il fut com-
posé dans le but le plus élevé: réconcilier la science
et l'âme, longtemps séparées l'une de l'autre. »
« C'était une conviction de Platon, de van Hel-
mont, de Pascal, de SWédenborg, que la piété est une
-22 -
condition essentielle de la science, que les grandes
pensées viennent du cœur. Le génie de Swédenborg
fut de percevoir la doctrine que le Seigneur influe
dans l'esprit des anges et des hommes. »
« Esprit colossal, il devance de loin son siècle. Ses
contemporains ne le comprennent pas; pour le me-
surer, il faut être placé à une distance considérable
de lui. Comme Aristote, Bacon, Selden, Humboldt, il
démontre la possibilité d'un savoir immense, d'une
quasi toute· présence de l'âme humaine dans la na-
ture. »
Enfin Emerson met Swédenborg au même rang
qu'Homère, Dante, Shakespeare et Gœthe; il en fait
un des « inflétrissables pétales. qui composent la
fleur parfaite de l'humanité.

* * *
HENRV WARD BEECHER, le grand prédicateur de
Brooklyn, dont Mrs. Beecher Stowe, l'auteur de la
Case de l'oncle Tom, était la sœur.
a Nul ne peut connaître la théologie du dix·neu·
vième siècle, s'il n'a pas lu Swédenborg. »

* * *
PHILLIPS BROOKS. « J'éprouve le plus profond res·
pect pour le caractère et l'œuvre d'Emmanuel Swé-
denborg. J'ai de temps en temps tÜ'é grand profit de
ses écrits. Il est impossible de parler brièvement
d'un aussi grand sujet ... Oui, dans un sens véritable,
nous sommes tous membres de la Nouvelle Eglise,
ayant une nouvelle lumière, de nouveaux espoirs et
une nouvelle communion avec Dieu en Christ. »
23

* * *
L'ÉVÉQUE JEAN VINCENT, chancelier de l'Univer-
sité de Chautauqua. « Dans les premiers temps de
mon ministére, j'ai consacré bien du temps à l'étude
des ouvrages de Swédenborg. Ses enseignements ont
beaucoup fait pour spiritualiser la pensée religieuse
de la chrétienté. ')
* * *
HENRY JAMES, auteur de Substance and Shadow.
« Emmanuel Swédenborg avait l'intelligence la plus
saine et la plus étendue que notre âge ait connue.•
WILLIAM JAMES, son fils, professeur à l'Université
de Harvard. Il passe pour le plus grand psychologue
de son siècle. « Je comprends qu'on fasse de Swé-
denborg son homme; mais il faudrait pouvoir lui
consaCl'er sa vie 1. »
* * *
Dr THÉODORE MUNGER. « L'enseignement swéden-
bOl'gien est le mouvement le plus indépendant qui
se rencontre dans l'histoire de la théologie. »

* * *
Le RÉv. HÉBER NEWTON. «Depuis le temps de
Jésus jusqu'à nos jours il n'y a eu que peu de déve-
loppement, s'il y en a eu, dans la foi à l'immortalité ...
La première conception réellement nouvelle du ca-
ractère de l'immortalité donnée au monde pendant
1 W. James adressa cette parole à M. Frank Abauzit, traducteur de
ron Expériene~ religieuse. à. propos des études favorites de l'auteur
de ce cours.
- 24- -
dix-huit siècles vint par le grand savant, philosophe
et théologien de Suède, Emmanuel Swédenborg, qui
mourut en 1772. Sa pensée, quelles qu'en fussent les
sources, fut révolutionnaire. Il reconstruisit toute
l'idée de l'Au-delà. Pour la première fois depuis dix-
huit cents ans, - on pourrait presque dire pour la
première fois dans l'histoire de l'h umanité, -l'autre
monde prit des formes saines et sensibles, devint
rationnel et concevable, naturel et nécessaire. La
pensée de Swédenborg a pénétré lentement les
grandes Eglises de la chrétienté dans le monde
occidental, et sous son influence la conception tra-
ditionnelle de l'immortalité a changé sans qu'on
s'en aperçût. Une floraison vraiment nouvelle s'étend
aujourd'hui devant nos yeux, floraison absolument
sans parallèle dans l'histoire du christianisme. »

* * *
LYMAN ABBoTT. « L'Eglise de la Nouvelle Jérusa-
lem, appelée populairement swédenborgienne, d'a-
près son fondateur, a réintroduit dans la théologie
chrétienne plusieurs des meilleurs éléments de
l'Orientalisme. Je veux dire qu'elle a insisté avec
une nouvelle force sur la réalité de la vie spiri-
tuelle, présenté une conception plus spirituelle du
corps et de l'âme, demandé qu'on lût la Bible
comme une révélation spirituelle, non comme un
livre de lois extérieures, enfin déclaré avec énergie
que le salut consiste dans la formation du carac-
tère, qu'il n'y a pas et ne peut y avoir d'autre salut.»
Or « l'Orientalisme, - selon Lyman Abbott, - re-
- 25-
lève la réalité des choses spirituelles et montre leurs
corollaires. »
« La nouvelle théologie, - ajoute-t-il, - obtenan t,
par un réveil de l'Orientalisme, une conception plus
spirituelle de l'enseignement du Nouveau Testa-
ment, fait usage de l'Eglise et de la Bible comme
d'instruments pour créer dans le cœur des hommes
du dix-neuvième siècle la même vie spirituelle qui
animait le cœur des patriarches et des prophètes
des temps anciens. »
Allemagne.
GŒTHE, qui vécut jusqu'en 1832, a possédé les
Arcanes célestes en latin et un autre ouvrage de
notre auteur, traduit en allemand, très probable-
ment Le Ciel et l'Enfer. Il a beaucoup profité des
livres de Swédenborg pour son drame de Faust,
surtout pour la première partie. Ce qu·il dit d'un
univers spirituel, du macrocosme et du micro-
cosme, ainsi que beaucoup de détails de cette pièce
merveilleuse, vient du théosophe suédois, qu'il
nomme « le respecté Voyant de notre époque i » et
ailleurs « le savant penseur qui était à la fois natu-
raliste et théologien 2 ». Sans doute il en agissait
très librement à l'égard de Swédenborg. Il lui em-
pruntait plutôt des conceptions poétiques et gran-
dioses, originales et frappantes, que des doctrines
religieuses; mais ce système, si complet et si nou-
veau, fit certainement sur son intelligence ouverte
! Den gewü1'diyten Seher ullserer Zeiten.
2 []nd det· gele/u·te deukende Theoloy ulld Wellkulldigtw.
-26-
et réceptive une impression profonde, et il en tira
des inspirations jusqu'à son extrême vieillesse.
Dans une lettre qu'il écrivit à Lavater nous lisons
ces mots: GO Je suis plus enclin que personne à croire
qu'il existe encore un monde en dehors du monde
visible, et je possède assez de force poétique et vitale
pour sentir mon propre Moi, si borné, s'étendre jus-
qu'à devenir un univers d'esprits comme celui de
Swédenborg. »
Les renseignements qui précèdent me sont fournis
par un article important que le lieutenant-colonel
Pochhammer m'a envoyé de Berlin avec cette dédi-
cace : « A l'avocat de Swédenborg, hommage de l'a-
vocat de Dante. » Cet article, intitulé Swédenborg
dans le Faust, et dont l'auteur est Max Morris, con-
clut par les lignes suivantes:
« Deux Allemands ont assuré au Visionnaire sué-
dois, - proprement au Voyant d'esprits', - une
espèce d'immortalité. Celui que Kant a jugé digne
d'un pamphlet humoristique et dont les pensées
sont devenues un morceau de Faust, celui-là vit
pour l'espace de temps qu'à la manière humaine
nous appelons l'éternité. »

* * *
Le Dr CHRISTIAN BAUR, chef de la fameuse Ecole
de Tubingue, qui s'est efforcée de prouver que
l'histoire évangélique était un mythe. « Swédenborg
est le plus grand mortel qui ait jamais existé. » Ce '
n'est pas moi qui le dis, c'est Baur. Après cela il
t Dem ,chwedù;chen Gei,derseh~)·.
- '27-
faut tirer l'échelle 1 Ce jugement exalté a d'autant
plus de poids qu'il provient du critique le plus
impitoyable qu'ait produit la raisonneuse Alle-
magne.
Suède.
FRÉDÉRIKA BRÉMER, dont les romans pittoresques
ont eu beaucoup de lecteurs en France et dans notre
pays, a résumé dans les termes suivants ses impres-
sions sur son compatriote Swédenborg :
« C'était un homme d'un savoir gigantesque et sa
vie a porté le cachet de la beauté morale de l'ordre
le plus élevé. Malgré son commerce avec les esprits
(malgré 1), il atteignit un âge trés avancé dans la
disposition la plus heureuse et la plus aimable.
Chrétien fort pieux, il adorait Dieu en Jésus-Christ . ."
.. . ..
AUGUSTE STRINDBERG, un des auteurs les plus re-
nommés et les plus originaux de la Suède contem-
poraine, a consacré positivement son Livre Bleu à la
gloire de Swédenborg, dont il cite beaucoup de
morceaux.
Nous trouvons dans la Semaine littél'aire du
11 novembre 1911: «On mande de Stockholm
qu'Auguste Strindberg, le grand romancier et auteur
dramatique suédois, a cédé tous ses droits d'auteur
à une maison d'édition pour le prix de 200 000 cou-
ronnes, dont 50000 lui ont été versés à la signature
du contrat. - Né à Stockholm en 1849, l'éminent
écrivain a eu, durant toute une vie, déjà longue, à
lutter contre des difficultés matérielles; récemment
- 28-
encore une souscription nationale avait été ouverte
en sa faveur pour le mettre à l'abri des soucis. Ses
lecteurs sont heureux aujourd'hui de savoir que ses
dernières années seront exemptes de difficultés
pécuniaires. »
Quelque temps après, la souscription mentionnée
ci-dessus produisit 80000 francs, qui furent remis à
Strindberg à l'occasion de son soixante-troisième
. .
annIversaIre.
France.
Le traducteur français des œuvres théologiques de
Swédenborg, M. Le Boys des Guays, eut pendant plu-
sieurs années des relations avec une femme célèbre,
dont il était assez voisin. II en reçut plusieurs lettres
aussi franches que sérieuses concernant notre auteur.
GEORGE SAND lui écrit d'abord, en 1852, pour le
remercier de lui avoir offert un livre de Swédenborg.
ft Connaissant peu ou mal cet homme extraordinaire,

j'ai toujours désiré le lire plus et mieux ... Je vous


devrai d'avoir une opinion éclairée sur ce fait méta-
physique et religieux si diversement apprécié jus-
qu'à ce jour ... Les quelques pages que j'ai lues du
volume que vous m'avez envoyé me paraissent d'une
grande clarté. Je vous confesse que mon cerveau
n'est plus exercé, - si tant est qu'i! l'ait été un peu
dans ma jeunesse, - aux études métaphysiques,
mais je ne vois rien des obscurités rebutantes que
je redoute en général. ~
L'année suivante, elle en sait déjà davantage. « J'ai
commencé à lire tout ce qui est règle de conduite.
Toute la philosophie de cette religion ne rencontre
- 29-
en moi nul obstacle intérieur. La partie métaphysi-
que demande plus de méditation ... Je ne me moque
jamais des extases; mais ce genre de révélation ne
peut être accepté légèrement, et, d'après vos Lettres
à un homme du monde, je sais que vous m'approu-
verez de suspendre mon jugement jusqu'à plus
ample informé. »
Lettre de 1855. « Il me faudra plus d'un an pour
connaître et juger sainement ce très grand esprit de
Swedenborg, qui me paraît dans le courant des
grandes vérités. »
En 1856 George Sand invite M. Le Boys des
Guays à lui faire visite dans son château de Nohant,
et lui écrit: « Vous saurez, je l'espère, que nos
contradictions ne sont que le désir de vous faire
émettre votre pensée, que nous sentons d'un ordre
très élevé. »
Enfin une lettre de 1857 contient les lignes sui-
vantes: c: J'ai lu avec intérêt votre dernier envoi, et
j'y ai trouvé de très belles choses, une morale très
élevée qui est la mienne, celle à laquelle j'ai tou-
jours aspiré dans mon esprit. La partie que j'appelle
symbolique ou fantastique, ou dantesque, ne me sa-
tisfait pas autant. .. Swédenborg n'en est pas moins,
selon moi, un très sincère et très grand esprit. Ce
que j'appelle ses extases a un caractère très particu-
lier, en ce que l'imagination ne l'emporte jamais à
des visions qui soient en désaccord avec sa philoso-
phie, sa métaphysique et sa morale. »
« Ce que vous me dites sur le bien et sur le v"ai
me paraît tres juste et excellent. Je suis tellement
-30-
de votre avis que je crois avoir dit quelque part
précisément ce que vous dites à propos de Des-
cartes ... Le Je pense, donc je suis, devrait être:
J'aime, donc je suis. »
* * *
Nous avons parlé souvent de M. Matter, Conseiller
de l'Université, Inspecteur général des Bibliothèques
publiques, auteur d'ouvrages estimés d'histoire et
de philosophie. Le premier en France il prit la peine
d'écrire une biographie impartiale et bien documen-
tée d'Emmanuel de Swédenborg; il Y montra le peu
de fondement des assertions de l'abbé Baruel'.
M. MATTER s'exprime ainsi dès sa Préface:« Dans
tout ce dernier siècle, qui eut tant d'hommes émi-
nents, il y en eut peu de plus vigoureusement cons-
titués de corps et d'âme que Swédenborg; et nul ne
fut plus laborieux, plus honnête, plus savant, plus
ingénieux, plus fécond écrivain, plus lucide docteur.
Nul, dans ce siècle où Rousseau se proclama aussi
vertueux que tout autre, ne fut meilleur que Swé-
denborg, ni plus aimé, ni plus heureux. »
Au chapitre sept nous lisons ce qui suit: « La
grandeur de Socrate reste, que son démon soit une
fiction poétique ou une hallucination. Il en de même
de Swédenborg. Sa grandeur, -je veux dire sa pen-
sée, - reste, que sa qualité de médium élu de Dieu
pour servir d'organe et d'interprète de la parole de
t On me pardonnera de citer ici les lignes suivantes, reçues en 1908
de Mme Marguerite Fallot, née Matter: « J'ai lu avec un intérêt très
grand, il y a quelques années, votre livre Le Prophète du Nord, et,
malgré toute mon affection de petite-fille, l'ai préféré au Swédenborg
de mon grand-père. »
- 3i-
Dieu auprès des hommes soit une pieuse fiction ou
l'illusion la plus sincère. Sa doctrine, si complète-
ment exposée dans ses écrits, a sa valeur en elle-
même; indépendante des visions citées à l'appui,
elle est donnée dans les textes sacrés enfin compris.
Tout homme de sens peut faire ce que fit le comte
Hœpken : prendre la doctrine et laisser là les visions.
La vraie question, pour tout le monde, est celle-ci :
Swédenborg a·t-il interprété les saintes Ecritures
mieux que les dix-huit siècles qui l'avaient précédé?"
Et plus loin: « Pour ce qui est de l'hallucination
ou de l'aliénation, tout dans sa riche et didactique
pensée est du moins à ce point éloigné de tous les
états de l'âme qui impliquent l'idée d'un dérange-
ment ou d'un bouleversement des fonctions nor-
males, que c'est insulter à l'histoire de l'humanité
que de jeter ces vilains mots sur une telle vie. »
Deux lettres de M. Matter répandent encore plus
de lumière sur la haute estime qu'il avait conçue
pour le Voyant de Stockholm. Dans la première,
adressée à M. Le Boys, il écrit: « Vos amis de Paris
vous ont entretenu de la publication que je me pro-
pose de faire sur la vie et les écrits de Swédenborg;
ils ont mis à ma disposition quelques-uns des ou-
vrages les plus considérables de l'homme extraor-
dinaire dont je tiens à présenter et à faire apprécier
le caractère, les facultés et les doctrines si excep-
tionnelles dans les annales de l'humanité. J'ai pris
dans mes entretiens avec eux des points de vue
beaucoup plus clairs et plus positifs que dans les
livres que j'avais consultés. »
-32 -
La seconde lettre, adressée à M. Harley, est plus
explicite; c'est une vraie confession de foi. « Mon
travail sur Swédenborg a été plus laborieux que ce-
lui sur Saint-Martin 1. Celui-ci n'était qu'un indi-
vidu ; Swédenborg fut l'interprète d'une révélation
et le fondateur d'une Eglise i. Pour moi, j'ai pris un
parti héroïque. Cela est vrai: donc je le dis; car
c'est mon droit et mon devoir d'être vrai. Que Dieu
soit avec moi! »
..
. *
Enfin le puissant écrivain qui forme la transition
entre le romantisme et le réalisme, HONORÉ DE
BALZAC, s'est passionné pour Swédenborg, sans le
comprendre à fond, et en a beaucoup parlé dans ses
Etudes philosophiques, malheureusement peu con-
nues. Dans la première, intitulée Louis Lambel·t,
son héros s'exprilne ainsi:
«Je suis revenu à Swédenborg, après avoir fait
d'immenses études sur les religions et m'être dé-
montré, - par la lecture de tous les ouvrages que
la patiente Allemagne, l'Angleterre et la France ont
publiés depuis soixante ans, - la profonde vérité
des aperçus de ma jeunesse sur la Bible. Evidem-
ment, Swédenborg résume toutes les religions, ou
vlutôt la seule religion de l'Humanité. Si les cultes
ont eu des formes infinies, ni leur sens, ni leur

1 Le Philosophe inconnu.
2 Ce n'est pas tout à fait exact. Semblable à Jésus-Christ en cela,
Swédenborg n'a point fondé d'Eglise; mais, après sa mort, ceux qui
acceptaient ses doctrines et croyaient à sa mission ont formé sponta-
nément des sociétés cultuelles. et se sont donné le nom de Nouvelle
Eglise ou d'Eglise de la Nouvelle Jérusalem.
-33-
construction métaphysique n'ont jamais varié. Enfin
l'homme n'a jamais eu qu'une religion ...
• Swédenborg reprend au Magisme, au Brah-
maïsme, au Bouddhisme et au Mysticisme chrétien
ce que ces quatre grandes religions ont de commun,
de réel, de divin, et rend à leur doctrine une raison
pour ainsi dire mathématique. Pour qui se jette
dans ces fleuves religieux dont tous les fondateurs
ne sont pas connus, il est prouvé que Zoroastre,
Moïse, Bouddha, Confucius, Jésus-Christ, Swéden-
borg, ont eu les mêmes principes et se sont proposé
la même fin. Mais le dernier de tous, Swédenborg,
sera peut-être le Bouddha du No>·d. Quelque obscurs
et diffus que soient ses livres, on y trouve les élé-
ments d'une conception sociale grandiose. Sa théo-
cratie est sublime, et sa religion est la seule que
puisse admettre un esprit supérieur. Lui seul fait
toucher à Dieu, il en donne soif. »
Dans une élI'ange histoire, Séraphitus-Séraphüa,
Balzac raconte la vie de Swédenborg par la bouche
de M. Becker, pasteur du village de Jarvis, sur l'un
des pittoresques fiords de la Norvége. A la suite
d'assez longues explications, souvent fautives, sur le
système de « ce grand prophète », le D' Becker re-
prend après une pause:
u Mais que signifient ces lambeaux pris dans
l'étendue d'une œuvre de laquelle on ne peut don-
ner une idée qu'en la comparant à un fleuve de
lumière, à des ondées de flammes? Quand un
homme s'y plonge, il est emporté par un courant
terrible. Le poème de Dante Alighieri fait à peine
SWÉDENBORG III 3
-34- ..
l'effet d'un point, à qui veut se plonger dans les
innombrables versets à l'aide desquels Swédenborg
a rendu palpables les mondes célestes, comme Bee-
thoven a bàti ses palais d'harmonie avec des milliers
de notes, comme les architectes ont édifié leurs ca-
thédrales avec des milliers de pierres. Vous y roulez
dans des gouffres sans fin, où votre esprit ne vous
soutient pas toujours. Certes il est nécessaire d'avoir ,
,
une puissante intelligence pour en revenir sain et J

sauf à nos idées sociales. »


M. Becker estime à sept cent mille le nombre des
fidèles de la Nouvelle Eglise, ce qui est une exagéra-
tion, puis il ajoute: « Des hommes aussi distingués ;

par leurs connaissances que par leur rang dans le


monde, soit en Allemagne, soit en Prusse ou dans le
Nord, ont publiquement adopté les croyances de
Swédenborg, plus consolantes d'ailleurs que ne le
sont celles des autres communions chrétiennes. »
Vous me direz peut·être que, si Balzac prête à
quelques-uns de ses personnages des opinions aussi
favorables à notre théologien, cela ne prouve pas
qu'il les ait partagées lui-même. A cela je répondrai
simplement ce qui suit. D'après un livre publié il
y a quelques années l, Balzac a déclaré sans am-
bages: « Je ne suis point orthodoxe et ne crois pas à
l'Eglise romaine; le swédenborgisme est ma reli-
gion. » Il a dit également: « Je ne suis pas catho-
lique, je suis swédenborgiste 1 »

* * *
i Balsac. L'homme et l'œuvre. par André Le Breton. Armand
Colin, 1905.

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dix-huitième siècle, et un novateur aussi hardi que
le Prophète du Nord ne pouvait échapper à ses
attaques. La persécution ne fut pourtant pas tout
d'abord dirigée contre lui personnellement, mais
contre deux de ses partisans, les D" Beyer et Rosen,
professeurs à Gothembourg', grande cité maritime
de la Suède méridionale.
1 Bouillet, dans son ùictionnaire d'histoire et de gëographie, dit
Gothenbourg 011 Gœtheborg.
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qu'il les ait part.agées lui-même. A cela je répondrai


simplement ce qui suit. D'après un livre publié il
y a quelques années', Balzac a déclaré sans am-
bages: « Je ne suis point orthodoxe et ne crois pas à
l'Eglise romaine; le swédenborgisme est ma reli-
gion. » Il a dit également: «Je ne suis pas catho-
lique, je suis swédenborgiste 1 »

* * *
i Balr.ac. L'homme et l'œuvre, par André Le Breton. Armand
Colin, 1905.
·
-35-
Ces citations si élogieuses vous auront certaine-
ment intéressés, mes chers auditeurs. En effet, elles
n'expriment pas seulement l'admiration que notre
héros, incompris de la foule, avait inspirée à des
écrivains éminents de diverses contrées; elles nous
font connaître encore, d'une manière plus ou moins
explicite, les causes de cette admiration, relevant ce
qui les avait le plus frappés dans le système univer-
sel et dans la personnalité de cet homme extraordi-
naire. Elles nous aident ainsi à nous en faire, à notre
tour, une idée plus équitable, plus complète et plus
vivante.
Procès en hérésie.
Remontant plus haut, je voudrais vous raconter
dans quelle mesure Swédenborg a réussi lui-même
à convaincre ses contemporains de la divinité de
son mandat et de la vérité de ses doctrines. Mais je
dois au préalable vous informer de la redoutable
opposition qu'i! rencontra, n'ayant pas eu le temps
de m'y arrêter dans sa biographie. L'esprit d'étroi-
tesse et d'intolérance était encore assez général au
dix-huitième siècle, et un novateur aussi hardi que
le Prophète du Nord ne pouvait échapper à ses
attaques. La persécution ne fut pourtant pas tout
d'abord dirigée contre lui personnellement, mais
contre deux de ses partisans, les D" Beyer et Rosen,
professeurs à Gothembourg', grande cité maritime
de la Suède méridionale.
1Bouillet, dans son Dictionnaire d'histoire et de géographie, dit
Gothenbourr ou Gœtheborg.
-36-
La facon dont ils firent connaissance mérite d'être
rapportée. Swédenborg était pour quelques jours
dans cette ville, où il devait s'embarquer pour l'An-
gletene. Le Dr Gabriel-A. Beyer, professeur de litté-
rature grecque et docteur en théologie, le rencontra
comme par hasard en société, et, pensant avoir af-
faire à un fou, à cause de ses prétendus rapports
avec le monde invisible, fut très surpris de l'en-
tendre parler avec beaucoup de sens et de ne décou-
vrir en lui aucune trace d'aliénation mentale. En
conséquence il l'invita pour le lendemain à dlner
avec un ecclésiastique éminent de la ville, le
Dr Rosen. Après le repas, il lui exprima le désir
d'être mis au fait de ses idées. Swédenborg alors,
animé par cette requête, exposa ses croyances d'une
manière si merveilleuse que les deux amis en fu-
rent tout à fait étonnés. Ils ne l'interrompirent
point; mais, quand il eut fini de parler, le Dr Beyer
le pria de le rencontrer le jour suivant chez
M. Wenngren, un des magistrats de Gothembourg,
et d'apporter un résumé de ses explications, pour
qu'il pût les examiner plus attentivement.
Swédenborg y vint en effet le lendemain, comme
il l'avait promis; et, sortant le papier de sa poche
en présence des deux théologiens, il se mit à trem-
bler et à donner tous les signes d'une émotion pro-
fonde, les larmes coulant le long de ses joues. Alors,
présentant son manuscrit au professeur Beyer, il lui
dit: « Monsieur, dès ce jour le Seigneur vous a in-
troduit dans la société des anges, et vous en êtes
maintenant entouré. »Ils en furent tous grande-
- 37-
ment affectés. Swédenborg prit immédiatement
congé d'eux, et le jour suivant il montait sur le
bateau qui devait le conduire en Angleterre. Ajou-
Ions que ces détails nous sont fournis par M. Wenn-
gren lui-même, que j'ai traduit presque textuelle-
ment.
En dépit du préjugé avec lequel il avait abordé
Swédenborg, le Dr Beyer était une âme prédestinée
à en recevoir les instructions. Il étudia méthodique-
ment la nouvelle doctrine et se mit sans retard à la
répandre. II la proclama dans ses cours, dans ses
sermons et dans deux ouvrages qu'il publia: un
Catéchisme et un Cours de philosophie. Le profes-
seur Jean Rosen agit dans le même sens, insérant
par exemple dans la Revue cléricale un résumé de
l'Apocalypse Révélée de notre théosophe.

* * *
Pendant un certain temps les deux courageux
amis ne furent pas molestés. Mais au mois de mars
1769 le Dr Ekebom, doyen du Consistoire de Gothem-
bourg, protesta par écrit contre les œuvres théolo-
giques de Swédenborg, alléguant, entre autres griefs,
qu'elles enseignaient le socinianisme. Il avouait en
même temps qu'il « ne connaissait pas le système
religieux de l'assesseur et ne prendrait aucune peine
pour le connaître. » Il concluait en demandant q~le
cette affaire litigieuse fût portée devant la diète du
royaume.
Le Dr Beyer, - qui avec le Dr Rosen était le plus
directement visé, - adressa au Consistoire une com-
-38-
munication dans laquelle il repoussait les attaques
du doyen. « Je ne puis, dit-il, accepter son jugement
quand il déclare que le Swédenb01'gianisme est à tous
égards diamétralement opposé à l'Ecriture Sainte,
etc., qu'il est hé')'étique, socinien, dès lors condam-
nable à tous les points de vue. Je ne vois non pl us
aucune raison pour le juger sans une étude préa-
lable de ce système religieux, et sans avoir cité l'af-
faire et l'accusé devant le tribunal compétent. »
Malgré les représentations des deux amis et de
Swédenborg lui-même, les dignitaires les plus bi-
gots de Gothembourg continuèrent leurs intrigues.
Ils étaient en minorité dans le Consistoire; mais ils
furent appuyés par l'évêque Filénius, qui, bien qne
neveu du grand homme, était son ennemi acharné.
En sa qualité de président de la Chambre du Clergé,
Filénius fit nommer un comité d'investigation pour
ce qu'il appelait le Swédenborgianisme. Les délibé-
rations de ce comité furent favorables à la nouvelle
théologie. Cependant l'évêque obtint qu'on soumît
au roi et au Conseil privé un mémoire demandant
que le Chancelier de Justice « s'efforçât d'apaiser les
désordres qui s'étaient élevés à Gothembourg », en
d'autres termes de réduire au silence Swédenborg,
aux doctrines duquel on attl"ibuait ces désordres.
Ce n'était pas assez pour les plus fanatiques. Re-
venant à Stockholm en septembl'e, Swédenborg ap-
prit qu'une caisse qu'il avait expédiée d'Amsterdam,
et qui contenait des exemplaires d'un de ses ou-
vrages, avait été retenue à la douane sous le prétexte
que ces livres enseignaient des hérésies. Il en ap-
DEUXIÈME LEÇON
Huskin . .:\1. et )'llllf' Bro'\vning. Lord Tennyson. Henry Dr14m-
moud. Objection spécieuse: Swédenhorg n'est pas connu
parce qu'il ne mérite pas de l'être. Réponses: i" Il n'a fondé
ni Eglise ni société. 20 Il n'a pas formé une ecrlesiula in
ecclesia. :10 Il ne voulut agir que par des livres pas du tout
populaires, renfermant: a) une interprétation allégorique
des Ecritures; b) une dogmatique audacieuse; c) un sys-
tème philosophique et théosophique. -Influence qu'il cxer~a
de son vj,-ant comme réformateur religieux. Haute considé-
ration clant il jouissait. Combien il eut de diseiples résolus.
Le professeur 13cyer et sa Déclaration. Le comte Hopken.
Le général Tuxen. Le comte Falkenberg. Œliuger, le Mage
du Suù. Jugement de Dorner. Le Hév. Thomas Hartlcy. Le
Dr Messitef'. Posilion du pasteur Férélius et de Cuno. Com-
paraison des partisans immédiats de Swédenborg- avec ceux
de Jésus-Christ. Pas de persécutions à redouter aujourd'hGi.
Facilité et responsabilité de plus.

Nous avons YU, rnercredi dernier, qu'un certain


nombre des esprits les plus distingues du dix-
neuvieme siècle ont rendu publiquement hommage
à S,védenborg; je voudrais aujourd'hui, sans avoir
l'intention d'être complet, en indiquer encore quel-
ques-uns, dont la celebrite est paryenue jusqu'à
nous.
RUSKIN - qui a vainement essayé, « au moins
cinq fois )), de lire les œuvres du fameux Suédois -
- 39-
pela, pour entrer en possession du dit ballot, à
l'évéque de Gothembourg, qui promit immédiate-
ment de faire le nécessaire, et, au moment de son
dépa,'t, l'embrassa avec une apparente affection,
Mais, loin de tenir sa promesse, l'évêque empêcha
qu'on rendît la caisse. Lorsque Swédenborg découvrit
qu'il avait été trompé, il censura Filénius, disant:
.. Celui qui ment en paroles agit aussi faussement,
et c'est une abomination aux yeux de Dieu. » Il le
compara en outre à Judas, qui trahit son maître
par un baiser, ajoutant qu'il aurait aimé beaucoup
mieux un refus positif qu'une promesse fallacieuse
inspirant confiance.
Ayant apporté d'Amsterdam plusieurs autres
exemplaires du livre en question, il en fit hommage
aux évêques, aux sénateurs et aux membres de la
famille royale, Alors le peu scrupuleux évêque,
d'accord avec quelques-uns de ses collègues, ourdit
un véritahle complot dans le but de se débarrasser
de SWédenbOl'g, On devait le faire comparaîh'e en
jugement, et, quand il aurait publiquement avoué
qu'il était visionnaire, on voulait le déclarer fou et
l'enfermer dans un asile d'aliénés.
A cette nouvelle, un des sénateurs lui écrivit pour
lui conseiller de quitter la Suède; ses amis d'Angle-
terre l'invitaient d'ailleurs avec insistance. Très ému
de cette lettre, Swédenborg, tombant à genoux, sup-
plia le Seigneur de lui montrer ce qu'il devait faire,
Après avoir prié, il reçut l'assurance qu'aucun mal
ne l'atteindrait. En effet, la diète et le Conseil privé
résolurent qu'on ne toucherait point à sa personne.
- 40-

• * *
La cabale n'en poursuivit pas moins ses menées
ténébreuses, que je ne vous raconterai pas en détail.
Les trois accusés se défendirent toujours avec autant
de sagesse que de franchise et de dignité.
On voulait que les D" Beyer et Rosen fussent dé-
posés et bannis du royaume. Swédenborg s'en in-
digne et discute, dans une lettre remarquable, le
principal objet d'accusation, à savoir la pleine divi-
nité du Christ; il s'attache à démontrer qu'elle est
en harmonie avec la Confession d'Augsbourg, avec
la Formule de Concorde, avec les prières et les can-
tiques de l'Eglise suédoise, comme avec les saintes
Ecritures.« Cette doctrine, conclut-il, ils la nomment
Swédenborgianisme; mais, pour moi, je la nomme
Christianisme véritable'. »

* * *
Le roi, - c'était Adolphe-Frédéric, époux de la
reine Louise-Ulrique, - prit d'abord le parti des
novateurs; mais il s'était mépris sur la force et
l'hostilité de leurs adversaires, et se vit obligé de
faire quelques concessions pour sauvegarder sa
1 Nous lisons, en outre, dans une lettre écrite par Swédenborr au
D~ Beyer: « Si la première proposition avait été établie, à savoir qu'on
ne devait pas parler du Swédenborgiani,me, comme ils disent, -
bien que ce mot sicoifie l'adoration du Seigneur, - quel en eOt été
le résultat, sinon qu'on aurait eu peur, dans les rangs du clergé, de
parler du Christ et de la protection qu'il accorde à l'espèce humaine?
Dans ce cas, en effet, on aurait couru le risque d'être insulté comme
partisan du swédenborgianisme, et le christianisme de la Suède aurait
fini par dég'énérer d"abord en socinianisme, ensuite en paranisme. »
-u-
propre orthodoxie. Par une Résolution royale du
26 avril 1770, le Consistoire fut autorisé à citer de-
vant 1ui les professeurs incriminés, à les informer
du déplaisir du monarque et à tâcher de les con-
vaincre de leurs erreurs. Une seconde Résolution de
la même date ordonnait de rechercher et de confis-
quer les ouvrages théologiques de l'assesseur Swé-
denborg, et de remettre en vigueur l'arrêt de 1735
interdisant la circulation de livres importés de
l'étranger, avant que la permission en eût été don-
née par l'exécutif du plus prochain Consistoire.
Ces décisions furent une surprise pour notre
auteur. Il savait d'où venait l'orage, mais tout s'était
tramé en secret. Le roi et son Conseil avaient été
circonvenus. Peu de jours après, Swédenborg s'a-
dresse au souverain dans une lettre aussi décisive
pour le fond que respectueuse pour la forme. q En
cette conjoncture, je me sens forcé, dit-il, d'implorer
la protection de Votre Majesté; car on m'a traité
comme nul ne l'a jamais été en Suède depuis l'in-
troduction du christianisme et surtout depuis l'éta-
blissement de la liberté.» Rappelant la conduite
tortueuse de l'évêque et du doyen dans cette affaire,
dont ils sont «la torche et la trompette », il se plaint
qu'on ait agi derrière son dos sans l'entendre, et
qu'on ait « stigmatisé ses révélations comme fausses
et mensongères. })
Il continue: « En réponse à cette accusation, je
demande humblement la liberté de constater ceci :
Notre Sauveur s'est révélé à moi, m'ordonnant de
faire ce que j'ai fait et ce que j'ai encore à faire, et
- 42-
là-dessus il m'a permis d'avoir des relations avec les
anges et les esprits.
» Je l'ai déclaré devant la chrétienté tout entière,
tant en Angleterre, en Hollande, en Allemagne et
en Danemark qu'en France et en Espagne; je l'ai dit
également en mainte occasion dans ce pays devant
Leurs Majestés royales, surtout lorsque j'eus l'hon-
neur de dîner à leur table, en présence de toute leur
famille, et aussi de cinq sénateurs et de quelques
autres dignitaires. La mission que j'avais reçue fit
alors l'unique suj et de la conversation.
» De même plus tard j'en ai parlé ouvertement
devant plusieurs sénateurs. De leur nombre étaient
le comte Tessin, le comte Bonde et le comte Hop-
ken,.,. pour ne pas en mentionner beaucoup d'au-
tres, en Suède et ailleurs, parmi lesquels se trou vent
des princes et des rois. »
« Si quelque doute subsiste à cet égard, je suis
prêt à témoigner avec le serment le plus solennel
qu'on voudra m'imposer que c'est toute la vérité
sans le moindre mensonge. O.' ce n'est pas pour
moi-même que le Seigneur me permet de faire ces
expériences, c'est dans un intérêt sublime qui a
trait à l'éternelle prospérité de tous les chrétiens.
Puisq ue tel est le réel état des choses, on a tort de
prétendre que tout cela est un tissu d'erreurs et de
faussetés, bien qu'on puisse soutenir' que c'est quel-
que chose d'impossible à comprendre. »
« Quant aux D" Beyer et Rosen, je ne leur ai point
donné d'autre conseil que de s'approcher de notre
Sauveur Jésus-Christ, auquel tout pouvoir a été re-
- 43-
mis dans le Ciel et sur la terre, et de travailler à leur
salut. Pour autant que j'ai pu l'apprendre, ils ont
affirmé et enseigné cette seule doctrine, qui est con-
forme à la Confession d'Augsbourg, à la Formule de
Concorde et à toute la Parole de Dieu. Néanmoins,
pour cette unique assertion, ils sont dans une cer-
taine mesure des martyrs 1, du moins pour ce qui
concerne les cruelles persécutions de l'évêque et du
doyen de Gothembourg. La même expression s'appli-
que à mes livres, que je regarde comme ma propre
personne, puisque tout ce que le doyen de cette ville
a déversé contre eux n'est que pures invectives, qui
ne contiennent pas une parcelle de vérité. »
Cette éloquente lettre fut adregsée non seulement
au roi Adolphe-Frédéric, mais au Grand Chancelier
de Justice et aux trois Universités de la Suéde. Peu
de temps après cet envoi, l'agitation de Gothembourg
se calma; le roi dit alors à Swédenborg : « Le Con-
sistoire a gardé le silence sur mes lettres et sur vos
ouvrages. » Et, posant sa main sur l'épaule du vieil-
lard, il ajouta: « Nous pouvons donc en conclure
qu'il n'y a rien trouvé de répréhensible et que vous
avez écrit selon la vérité. "
*
* *
Aux yeux des ennemis de Swédenborg, le Sénat
était l'autorité souveraine en matière de foi; Swé-
denborg soutenait au contraire que le Sénat était
simplement le vicaire de la diète du royaume, et
1 C'est nous qui soulignons ce mot, pour plus de clarté.
-14 -
que la diète à son tour n'était que le vicaire du Sei-
gneur, véritable chef de l'Eglise, vicarius vicarii
pontificis maximi.
Nous arrivons à l'année 1771, qui vit paraitre à
Amsterdam le dernier livre de notre écrivain, La
Vraie Religion chrétienne. Deux ou trois mois aupa-
ravant, Swédenborg écrit: « J'enverrai deux exem-
plaires de cet ouvrage à chacune des Chambres, et
je les prierai d'élire pour l'examiner un comité gé-
néral pris parmi leurs membres, dans le but de ter-
miner cette affaire. Je suis certain de ceci: c'est que,
après la publication du livre sus-mentionné, le Sei-
gneur notre Sauveur agira tant médiatement qu'im-
médiatement pour établir, à travers toute la chré-
tienté, une Nouvelle Eglise fondée sur cette Théolo-
gie 1. Le Ciel Nouveau dont la Jérusalem Nouvelle
doit descendre sera bientôt complet. »

* * *
Swédenborg comptait revenir dans sa patrie et en
appeler à la diète de 1772, mais il en fut empêché.
Cédant aux soIlici tations de ses amis d'outre-Manche,
il retourna en Angleterre et y passa les seize der-
niers mois de sa carrière en ce monde. II devait être
bientôt au-dessus des atteintes de la calomnie et du
fanatisme, car le Seigneur le reprit le 29 mars de
cette année-là.
Le calme étonnant dont il fit preuve en présence
1 Le soui-'titre donné à cette grande œuvre en deux 'Volumes était
Univer,Q Thtologia Novi Codi et Novae Eulesiat.
- 1.5 --'
du trouble occasionné par sa doctrine ressort des
passages suivants d'une de ses lettres: « Les cris ne
font pas de mal; ils sont comme le levain qui fait
fermenter le vin et sert à le purifier. Car, à moins
que le faux ne soit mis en état de ventilation et ainsi
rejeté, le vrai ne peut être discerné et reçu ... Je sais
que le Seigneur lui-même, notre Sauveur, défend
son Eglise, particulièrement contre ceux qui refu-
sent d'entrer par la véritable porte dans sa bergerie,
c'est-à-dire dans l'Eglise et par là dans le Ciel... En
outre j'ai été averti par un ange, de la part du Sei-
gneur, que je pouvais reposer tranquillement sur
mon bras pendant la nuit, par quoi est entendue
cette nuit où le monde est actuellement plongé par
rapport à l'Eglise. »
Vous me demanderez ce qu'il advint de ses deux
audacieux partisans, les D" Beyer et Rosen. Ils pu-
rent conserver à Gothembourg leurs fonctions res-
pectives; on leur interdit seulement d'enseigner en
matière théologique, vu « leurs opinions doctrinales
erronées ». C'était encore de l'intolérance! Ainsi
finit, assez doucement, ce procès en hérésie qui
aurait pu tourner mal.
Jean Rosen ne survécut qu'un an et demi au
célèbre Voyant. Gabriel Beyer poursuivit, jusqu'à
leur achèvement, en 1779, les Index auxquels il
travaillait depuis treize années, ceux des œuvres
religieuses de Swédenborg. Peu après avoir expédié
à son imprimeur d'Amsterdam la derniére feuille de
son manuscrit, il alla, lui aussi, rejoindre dans le
-46-
monde d'en haut « l'homme merveilleux t »en qui
les deux nobles amis avaient reconnu et salué un
envoyé du Seigneur.
1 C~est sa propre expression.

1
- 48
a écrit lui-même l : « Je crois fermement à la vérité
d'une grande partie de ce que Swédenborg a ensei-
gné, mais cela ne me parait jamais tout à fait clair
et sain ... Le fait que nous interprétons l'Ecriture de
la même manière n'est, à mon avis, point étonnant,
si les Ecritures ont un sens défini, qu'une honnête
attention puisse découvrir. )) Ruskin essaie en effet,
à plusieurs reprises, de pénétrer l'acception cachée
du texte sacré, et dans cet effort il se rapproche
parfois singulièrement de l'exégèse de Swédenborg.
Voir en particulier ce qu'i! dit de l'Egypte'. Après
quelques critiques il conclut: « Mais tant de mes
meilleurs amis sont disciples de Swédenborg que
j'ai de jour en jour plus de respect pour sa mé-
lTIoire. »
* * *
ELIZABETH BARRETT BROWNING. Deux poètes aI-
més, M. et Mme Browning, surtout cette dernière,
ont été profondément influencés par les ouvrages de
Swédenborg. Les lettres d'Elizabeth Barrett Brow-
ning, publiées récemment, montrent comment elle
a étudié cet auteur et graduellement accepté ses
doctrines. Elle est intimement liée avec Frederick
Tennyson (le frère du grand poète) et Hiram Powers,
le sculpteur américain, disciples l'un et l'autre du
Yoyant suédois. Elle passe un hiver (1852-1853) à
méditer la philosophie de Swédenborg. Un peu
plus tard elle écrit: « Je reprendrai Swédenborg à
1 Lettre à George Trobridge, auteur de S1Ved~nborg and Modern
Tlwught.
, Fors clavigera, Lettre 64.
- 49-
Rome et je poursuivrai mes lectures. Il ya chez lui
de profondes vérités, je n'en doute point, encore
que je ne puisse recevoir tout; c'est peut-être ma
faute. » Elle dit en outre: « A mon avis, la seule lu-
mière qui ait été projetée sur l'autre vie se trouve
dans la philosophie de Swédenborg. Elle explique
beaucoup de choses qui étaient incompréhensibles. »
Enfin, en 1859, Mrs. Browning professe sa foi en di-
sant: « Nous autres swédenborgiens, » sans qu'on
voie clairement si son mari, Robert Browning, doit
être compris dans cette catégorie.
*
* *
Nous rencontrons, du plus au moins, les mêmes
croyances chez un poète plus grand encore, LORD
TENNYSON, - chez son frère Frederick Tennyson,
dont plusieurs poèmes sont inspirés par les Mémo-
,-ables de notre auteur, - et chez le professeur
HENRY DRUMMOND. Ce dernier a montré que « la loi
naturelle» se continue dans le « monde spirituel, »
et il nomme souvent Swédenborg.
• * *
Mais ici, mesdames et messieurs, je m'attends à
une objection qui ne laisse pas que d'être spécieuse.
Oui, me direz-vous, Swédenborg a été fort admiré
par quelques-uns, par des penseurs exceptionnels
qui ont eu la patience de lire ses fastidieux ou-
vrages; mais il n'a pas exercé d'influence sur la so-
ciété en général, ni même sur les Eglises et les uni-
versités protestantes. Si nous ignorons cet écrivain,
c'est que tout le monde l'ignore aujourd'hui, excepté
SWÉOENBORG III 4.
-50-
les amateurs de mysticisme, de spiritisme et d'occul
tisme, c'est-à-dire les esprits biscornus, Il n'est point
entré dans le grand courant de la tradition protes-
tante; cela prouve sans doute qu'il ne mérite pas
d'être tiré de l'oubli. Swédenborg n'est probable-
ment qu'un rêveur, qui a pris ses hallucinations
pour des réalités, et qui a eu par hasard quelques
belles idées au milieu de choses incohérentes, inin-
telligibles et bizarres, comme l'a prétendu le philo-
sophe Kant. Les vrais grands hommes ne sont pas
méconnus de la sorte, surtout quand ils ont beau-
coup publié. Il ne vaut donc pas la peine de nous
occuper de votre héros.
Les cours que j'ai donnés dans cette salle ont déjà
réfuté cette objection; mais pOUl' ceux qui ne lp,s ont
pas suivis, - et ce ne sera pas superflu pour les au-
tres, - je désire y répondre encore en faisant voir
dans quelle mesure Swédenborg a exercé de l'in-
fluence de son vivant, et pourquOI cette influence
n'a pas été plus étendue.

* * *
01 0 Remarquez d'abord que Swédenborg n'a pas
été un dissident, un sectaire, un hérésiarque. Il n'a
point fondé d'Eglise d'un type spécial, ce qu'à l'ins-
tar des Anglais on appelle une dénomination. Fils,
parent et ami d'évêques, lié avec plusieurs docteurs
en théologie, il est demeuré membre de l'Eglise éta-
blie de son pays; à Londres, pour se préparer à la
mort, il a re,u la sainte cène sous la forme luthé-
rienne de la main d'un pasteur suédois. Il ne faut
-51-
donc pas le comparer à Calvin, Luther ou Zinzen-
dorf, ni même au général Booth. Différent d'eux tous
en cela, il n'a pas fait le moindre effort pour grou-
per ses adhérents en Eglise, en armée ou en société.
2 0 II n'a pas non plus formé une petite Eglise
dans la grande (ecclesiola in ecclesia), ni une simple
congrégation comme celle qui m'écoute en ce mo-
ment; car, s'il avait la plume extrêmement rapide
et féconde, il n'était pas du tout orateur. De même
que Moïse, il n'avait point la parole aisée; parfois
même il bégayait un peu. Aussi ne s'est-il pas senti
appelé à la prédication et n'a-t-il jamais essayé d'agir
directement sur les masses.
3 0 C'est l'impression de ses écrits qui a été son
grand moyen d'action. Or ses livres sur la religion,
- il le savait parfaitement, - ne sont rien moins
que populaires. Seule une élite de lecteurs très sé-
rieux est capable de les comprendre, non parce qu'ils
ont été composés en latin, - car ils sont traduits,
partiellement au moins, en dix-huit langues, - mais
en vertu même de leur contenu.
Ils renferment en effet: a) Une interprétation dé-
taillée, surprenante et profonde d'innombrables pas-
sages de la Bible, notamment de livres entiers: la
Genèse, l'Exode et l'Apocalypse de saint Jean. Or la
plupart des membres de nos Eglises ne sont pas ac-
coutumés à chercher eux-mêmes le sens des paroles
de la sainte Ecriture; tout au plus lisent-ils quelque
commentaire qui repousse l'allégorisation et n'admet
que le littéralisme.
h) Une dogmatique nouvelle reposant sur cette
- 52-
exégése, dogmatique développée surtout dans Les
Quatre doctrines principales et dans La Vraie Reli-
gion chrétienne, contenant toute la théologie de 1"
Nouvelle Eglise. Or la dogmatique n'est pas notre 1
fort. Les protestants pieux, même intelligents, n'y
pensent guère et ne lisent pas les ouvrages savants
qui traitent de ces matières, se contentant des bribes
que leur en donnent les pasteurs dans leurs caté-
chismes et leurs sermons. Les pasteurs eux-mêmes
n'ont pas de doctrines positives, le crédo des Réfor-
mateurs ou du Réveil ayant été démoli par le vent
du siècle et n'étant point remplacé par un édifice
solide et moderne. Il en résulte que la dogmatique
est négligée, dédaignée et décriée au profit de la
charité et des œuvres sociales. Nous ne sommes pas
effrayé à la vue de ce chaos doctrinal: il en surgira
t6t ou tard un monde nouveau. Mais pour l'instant,
l'homme qui, comme le Prophète du Nord, apporte
aux chrétiens désorientés un système doctrinal for-
tement conçu, et appuyé sur une exégèse spirituelle,
a peu de chances d'attirer de grands auditoires et
de gagner la faveur publique. Il devra se déclarer
'latisfait si quelques âmes bien disposées, mécon-
tentes du statu quo, l'écoutent avec une attention per-
sévérante et arrivent à des convictions personnelles.
Cependant je suis heureux d'ajouter que de sim-
ples servantes aiment à lire les ouvrages religieux
;' et moraux de Swédenborg; car, pour comprendre
,
cet enseignement et pour en profiter, ce qu'il faut,
c'est moins une culture exceptionnelle qu'une cel'-
", taine ouverture de l'esprit et du cœur, un vivant
-53-
intérêt pour les questions traitées. Cette disposition,
rare en tout temps et en tout lieu, se rencontre
pourtant ici et là dans les diverses classes de notre
société. A Paris une ancienne femme de chambre,
une cuisinière et un cordonnier étaient jadis, assure-
t-on, parmi les meilleurs swédenborgiens.
c) Un systéme philosophique très complet, en
certains endroits très abstrait, avec un vocabulaire
riche, subtil et nuancé, des termes techniques et
nouveaux dont il importe de saisir et de se rappeler
le sens exact. Ce système va même plus loin que la
philosophie ordinaire: il embrasse nne théosophie,
je veux dire une connaissance du monde invisible à
laquelle la simple raison ne saurait prétendre et qui
ne peut provenir que d'une illumination. Mais cette
théosophie est si essentiellement religieuse, si con-
crète et si conforme aux révélations de la Bible, que"
les âmes chrétiennes ou désireuses du salut la reçoi-
vent avec pl us de facilité qu'on ne l'imaginerait. Et "
la métaphysique elle-même, résolvant les problèmes
fondamentaux que les enfants nous posent déjà, in-
téresse souvent les simples, - pourvu qu'ils soient
tournés vers les choses d'en haut, - beaucoup plus
que les savants égoïstes et les littérateurs mondains.
Ainsi, à cet égard encore, l'intelligence des écrits de "
Swédenborg dépend plutôt du cœur que de la tête." "

Je reconnais sans peine que certaines parties de cette


œuvre magistrale ne sont accessibles qu'à quelques
privilégiés; mais les autres lecteurs, y compris les
moins instruits, peuvent en tirer les lumières, les
forces et les consolations dont ils ont besoin.
-~-

A ces obstacles, qui gisaient et gisent jusqu'à ce


jour dans le caractère des livres du Vo)'ant de Stock-
holm, se joignaient, de son vivant, les habitudes
d'étroitesse théologique et d'intolérance cléricale ]
!
qui entravaient en Suéde le progrès normal de la
pensée évangélique et même des sciences dites pro-
fanes.
Ces observations préalables m'ont semblé néces-
saires pour apprécier justement l'influence que
Swédenborg a exercée durant sa vie comme réforma-
teur religieux.
*
* *
Commençons par rappeler la haute considération
que Swédenborg avait acquise, iusque dans les pays
étrangers, par ses travaux scientifiques ainsi que par
sa participation au gouvernement de la Suède. Sans
doute, ainsi que je vous l'ai raconté, il fut en butte
à un essai de persécution, mais il n'en souffrit pas
personnellement. « Le roi - dit un historien très
consciencieux, Edmond Chevrier, de Bourg en
Bresse 1 - le roi étouffa l'affaire sans peine, à cause
de J'esprit libéral de la majorité des évêques ... Cette
discussion n'altéra en rien la faveur dont Swéden-
borg jouissait auprès de la famille royale. En 1770,
revenant de Londres à Stockholm, il fut très bien
accueilli par le prince héritier et sa sœur, qui le re-
çureut à leur table, parce qu'ils aimaient beaucoup
sa conversation. Il vécut alors dans les relations les

1 E1"nmalluel Swedenbo'r(J. Notice biographique et bibliographique,


par un Ami de la Nouvelle Eglise (Edmond Chevrier).
-5;)-

plus cordiales avec tous les membres de la diète et


même avec les évêq ues; il était également bien vu
de toutes les autres classes du peuple suédois.
» C'est à cette date cependant qu'il faut reporter
une tentative d'assassinat sur la personne de Swé-
denborg par un jeune homme qui ne le connaissait
pas, mais qui fut poussé à cet acte par la fureur de
quelques fanatiques.
» Swédenborg vivait en paix avec toutes les per-
sonnes qu'il rencontrait, bien qu'il eût des opinions
opposées aux leurs, parce qu'il s'était fait une loi de
ne jamais heurter leurs croyances et d'éviter toute
controverse verbale. Pour propager ses doctrines, il
se contentait d'envoyer ses écrits aux bibliothèques
publiques ainsi qu'aux hommes les plus éminents
de son temps, laissant à Dieu le soin de disposer les
cœurs et les esprits pOUl' la réception des vérités de
la Nouvelle Eglise. »
Lorsque des gens qu'il voyait dans le monde ou
qu'il recevait chez lui dèsiraient connaître ses idées,
il les exposait en toute franchise et avec plaisir, mais
sans entrer dans aucune polémique.
Je ne m'arrêterai point ici aux personnes qui ont
exprimé leur estime pour son caractére, mais seule-
ment à celles qui, de son vivant, ont accepté sa théo-
logie et doivent être considérées comme ses disciples.

* * *
Vers la fin de sa vie, il estimait lui-même à cin-
quante le nombre de ses partisans encore sur la
terre, ajoutant qu'un nombre pareil étaient déjà
-56-
entrés dans le Monde des Esprits. Cela fait une cen-
taine en tout. Quels étaient-ils? Je ne puis naturel-
lement vous en présenter que quelques-uns.

Suède et Danemark.
Le professeur Gabriel André Beyer, dont je vous
ai parlé à l'occasion du procés en hérésie, était doc-
teur en théologie, comme son ami Rosen, et membre
du Consistoire de Gothembourg. On le dépeint comme
« un homme de la vertu la plus pure et du plus
aimable caractère, pieux, simple, humble et franc,
doux et conciliant à l'égard d'autrui, strict et sévère
pour lui-même, fidèle à ses concitoyens, persévérant
dans ses entreprises, et rempli de la plus ardente
sympathie pour tout ce qui lui paraissait beau, vrai,
bon et sacré. » Il eut l'occasion de déployer ces
diverses qualités quand il fut en butte à l'hostilité
des réactionnaires. Le premier en Suède à étudier à
fond le système de Swédenborg et à s'en faire le
champion, il devint un deB disciples préférés de son
grand compatriote, qui entretint avec lui une active
correspondance' .
Sur l'ordre bien intentionné du roi, le professeur
Beyer écrivit pour le sénat une Déclaration concer-
nant les doctrines enseignées par Swédenborg, dé-
elaration précise, modérée, approfondie et remar-
quable à tous égards. « Dans l'auteur de ce travail,
dit M. Smithson, nous voyons un homme pieux et
savant qui, ayant le plus grand respect pour les ins-
t Voir dix lettres de Swédenborg au Dr Beyef dans les Documents
publiés en 1855 par le Rév. J. H. Smithson.
-57-
titutions de son pays, découvre un moyen d'entente
et de conciliation supérieur aux préjugés du vulgaire,
et propre à faire bien comprendre les vérités sacrées;
un homme qui a l'habileté nécessaire pour expliquer
et défendre ces vérités, et assez de courage pour tout
souffrir plutôt que de les renier ou de les déguiser. »
La persécution dont il fut honoré avec un autre
docteur en théologie, le professeur Jean Rosen, et
qu'il supporta avec tant de dignité sereine, le dé-
signe à la reconnaissance de la postérité. J'en dirai
autant à propos de son Index, qu'on déclare « admi-
l'able» et qui est encore employé de nos jours .

..
. *
Nommons en second lieu le sénateur comte André
Hôpken, surnommé « le Tacite suédois» par le Dic-
tionnaire biographique de sa patrie. Il fut le princi-
pal fondateur et le premier secrétaire de l'Académie
des Sciences de Stockholm, dont Linné fut le pre-
mier président. Cette institution exerça la plus grande
et la plus heureuse influence dans un temps oil la
Suède était encore fort arriérée. Animé de sentiments
patriotiques et homme d'Etat distingué, le comte
Hôpken fut un des chefs du parti des Chapeaux, qui
en vingt-cinq ou ü'ente ans métamorphosa le royaume
au point de vue des sciences, du commerce et de
l'industrie, lui donnant une prospérité qu'il n'avait
jamais connue. Il fut également premier ministre
sous le règne brillant, mais orageux, de Gustave III.
Cet homme éminent par tant de côtés mourut en
1790, à l'âge de soixante-seize ans.
-58-
Une lettre qu'il écrivit au général Tuxen en mai
1772, peu après la mort de Swédenborg, me semble
mériter votre attention. Je l'ai traduite en très grande
partie afin de vous la communiquer. La voici:
« Les fonctions officielles dont j'ai été revêtu dans
mon pays m'ont souvent obligé d'exprimer mon opi-
nion et de donner des conseils sur des matières déli-
cates et difficiles; mais je ne me rappelle pas qu'on
en ait jamais soumis à mon jugement une aussi dé-
licate que celle que vous avez trouvé bon de me pro-
poser. Les sentiments et persuasions qu'une per-
sonne entretient ne conviennent pas toujours à d'au-
tres ; et ce qui me paraît probable, manifeste, cer-
tain, incontestable, peut sembler à d'autres obscur,
incompréhensible, je dirai même absurde. La cons-
titution de l'individu, l'éducation, les études profes-
sionnelles, les préjugés, la crainte d'abandonner les
opinions reçues, d'autres causes encore, créent des
différences entre les idées des hommes. Concilier ces
idées et se prononcer à leur sujet dans les affaires
temporelles n'a rien de hasardeux; mais dans les
questions spirituelles, quand une conscience délicate
est en jeu, je n'ai pas le courage requis pour cela et
je suis obligé de confesser mon ignorance. Tout ce
que je pourrais dire là-dessus, en guise de prélimi-
naires, concerne la personne de feu l'assesseur Swé-
denborg.
)) Non seulement je l'ai connu pendant quu»ante-
deu:c ans, mais encore j'ai entretenu durant un cer-
tain temps des rapports journaliers avec lui. Lors-
que, comme c'est mon cas, on a vécu longtemps

i
1
- 59-
dans le monde, et même dans un cercle étendu de
relations, on n'est pas sans avoir eu de nombreuses
occasions de connaître les hommes au point de vue
de leurs vertus et de leurs vices, de leur fort et de
leur faible. Or je ne me souviens pas d'avoir jamais
connu un homme d'un caractère plus uniformément
vertueux que Swédenborg : toujours content, jamais
agité ni morose, quoique dans toute sa carrière SOIl
âme s'occupât de pensées et de spéculations subli-
mes. C'était un vrai philosophe et il se conduisait
comme tel; il travaillait avec assiduité, se nourris-
sait frugalement sans lésinerie; il voyageait cons-
tamment, et ses voyages ne lui revenaient pas plus
cher que de rester chez lui. Il était doué du génie le
plus heureux et d'une aptitude universelle qui le
faisait briller dans toutes les sciences qu'il embras-
sait. Il fut sans contestation l'homme le plus savant
de ma patrie, et grand poète dans sa jeunesse. J'ai
en ma possession quelques fragments de ses poèmes
latins qu'Ovide ne désavouerait pas. Dans la force de
l'âge, son style latin était facile, élégant et orné; dans
sa vieillesse il était également clair', mais moins élé-
gant depuis qu'il avait tourné ses pensées vers les
sujets spirituels. Il savait bien le grec et l'hébreu,
était un habile et profond mathématicien, et en
même temps un ingénieur inventif, ce dont il donna
la p"euve en Norvège; car, grâce à une méthode
simple et commode, il y transporta les plus larges
galères par-dessus les hautes montagnes et les ro-
chers jusqu'au golfe où la flotte danoise était à
l'ancre.
-00-
• Il était philosophe, mais suivait les principes de
Descartes. Il détestait la métaphysique, la jugeant
fondée sur des idées fallacieuses qui dépassent notre
sphère, et ensuite desquelles la théologie a perdu sa
simplicité, se pervertissant et devenant artificielle.
)) Ayant été longtemps assesseur au Collège des
Mines, il était parfaitement versé dans la minéralo-
gie; à cette science il consacra un ouvrage à la
fois théorique et pratique, qu'il publia à Leipzig en
J 734 et qui est devenu classique à cause de sa valeur.
S'il avait conservé sa position, ses mérites et ses ta-
lents lui auraient donné droit à la plus haute dignité;
mais il préféra le repos d'esprit et chercha son bon-
heur dans l'étude.
D En Hollande, il commença de s'appliquer à

l'anatomie; il Y fit des découvertes singulières qui


sont conservées quelque part dans les Acta Lite,·a,·ia.
J'imagine que cette science, - avec ses méditations
concernant les effets de l'âme sur notre corps si cu-
rieusement construit, - le conduisit par degrés des
choses de la matière à celles de l'esprit.
» JI avait en toute occasion un jugement sain,
voyait clair dans chaque domaine et s'exprimait bien
sur tous les sujets. A la diète de 1761, c'est lui qui
présenta les Mémoires les plus solides et les mieux
écrits en matière de finances. Dans un de ces rap-
ports il réfutait un long ouvrage in-quarto sur la
même question et en citait les passages caractéristi-
ques, tout cela en moins d'une feuille d'impression.
» Quant à sa méthode d'enseignement, nous la
connaissons par tous ses ouvrages qui s'appuient sur
- 61-
les AI'canes célestes ou qui s'y rapportent. On pour-
rait l'accuser à tort ou à raison, - ce que je ne
m'aventure certes point à décider, - d'avoir donné,
dans ses révélations, trop libre jeu à une imagination
surchauffée; mais je n'ai rien, pour ma part, sur
quoi fonder cette critique. Si, à l'époque actuelle, le
Seigneur accorde ou non à certaines personnes des
révélations particulières, de quelle nature sont de
telles révélations et quelle est la pierre de touche
pour y distinguer le vrai du faux, sur tout cela je ne
me sens pas en état de prononcer.
» Le rédacteur de la Revue mensuelle parle admi-
rablement de tous les sujets à l'exception de la théo-
logie; sur ce chapitre son témoignage n'a pas la
moindre autorité pour moi.
» Je représentai une fois, d'une manière plutôt
sérieuse, au vénérable assesseur qu'il ferait mieux, à
mon avis, de ne pas intercaler dans ses beaux livres
tant de Relations mémorables ou de choses entendues
et vues dans le Monde spirituel snr les états de
l'homme après la mort, récits que les ignorants tour-
nent en ridicule. Mais il me répondit que cela ne
dépendait pas de lui, qu'il était trop vieux pour jouer
avec les choses spirituelles, et qu'il tenait trop à son
honheur éternel pour se lancer dans de semblables
folies. Il m'assura, sur ses espérances de salut, que
l'imagination n'avait rien à faire avec tout cela, que
ses révélations étaient vraies, provenant de ce qu'il
avait vu et entendu.
» Cela peut être: l'Eglise n'est pas en état de ju-
ger des mystéres, ni moi non plus. La généralité des
- 62-
hommes, quand ils parlent de la théologie de Swéden-
borg, s'arrêtent toujours à ses Mémorables, comme
s'il n'avait pas écrit autre chose. De tout ce qu'il
rapporte su r le Monde spirituel et sur les progres-
sions dans le Ciel angélique il ressort, à ce que je
pense, une analogie et une ressemblance avec les
gradations que Dieu a établies dans ce monde-ci, et
dans lesquelles on ne remarque ni variations ni
exceptions. D'autant plus que Swédenborg a pris la
même route par laquelle nous avançons du visible à
J'invisible, des choses connues aux choses inconnues,
de divers faits recueillis à une vérité fondamentale
que nous ne connaissions pas jusque-là. C'est ainsi
qu'en arithmétique nous sommes amenés des nom-
bres déjà connus à ceux que nous cherchons. Nous
n'avons pas d'autre chemin pOUl' arriver à la con-
naissance.
» Peu de personnes ont lu attentivement ses œu-
vres, où le génie étincelle de toutes parts. Si j'y ren-
contre quelque chose d'extraordinaire ou d'inusité,
qui pourrait indiquer une intelligence mal équili-
brée, je m'abstiens de juger. Nous lisons Platon avec
admiration; que de choses pourtant nous trouvons
dans ses livres qui, dites par un autre écrivain, se-
raient tenues pour extravagantes, inconcevables et
absurdes 1 »
Permettez-moi, mes chers auditeurs, de vous com-
muniquer encore quelques fragments de la corres-
pondance suivie que le comte André Hôpken entre-
tint avec le général danois Tuxen.
« Le défunt Swédenborg fut assurément un modèle

1
-63-
de sincérité, de vertu et de piété, et en même temps,
à mon avis, l'homme le plus instruit de ce royaume ...
Je suis d'accord avec vous sur ce point, monsieur:
c'est que le système swédenborgien est plus compré-
hensible pour notre raison et moins compliqué que
les autres systèmes; et, tandis qu'il forme des hom-
mes et des citoyens vertueux, il prévient en même
temps l'enthousiasme et la superstition, qui l'un et
l'autre occasionnent dans le monde de si nombreuses
et si cruelles vexations ou de ridicules singularités ...
Je suis parfaitement convaincu que les interpola-
tions contradictoires dont la religion a été la victime
l'ont totalement corrompue ou révolutionnée. Quand
on s'apercevra de ce fait, le système swédenborgien
sera plus généralement accepté, mieux vu et plus
intelligible qu'à présent. »
« Je trouve dans ce système une simplicité et une
gradation, en un mot un esprit tel que l'œuvre de
Dieu en montre et démontre partout dans la nature;
car tout ce que l'homme crée est compliqué, labo-
rieux et sujet aux vicissitudes. »
Dans une lettre à un autre de ses amis, le comte
Hôpken est plus explicite encore:
Quant aux « points de doctrine b de Swédenborg,
dit-il,« je suis capable d'en juger. Ils sont excellents,
irréfutables, les meilleurs qu'oll ait jamais enseignés,
et ils ont pour effet la vie sociale la plus heureuse ...
» J'ai plusieurs fois dit au roi que, s'il s'agissait
jamais de fonder une nouvelle colonie, aucune reli-
gion ne vaudrait mieux, comme Eglise établie et
prédominante, que la religion tirée par Swédenborg
- 6q-
des saintes Ecritures, et cela pour les deux motifs
suivants:
]) 1° Cette religion a l'avantage sur toute autre de
préparer les sujets les plus honnêtes et les plus
industrieux, car elle place proprement le culte de
Dieu dans les usages.
» 2 0 Elle est unie à la moindre peur de la mOl't,
car elle regarde la mort comme la simple transition
d'un état à un autre, d'une situation pire à une meil-
leure. Vraiment, appuyé sur ces principes, je ne con-
sidère pas la mort comme beaucoup plus terrible que
le fait de boire un verre d'eau.
» Ce qui m'a convaincu de la vérité de la théologie
de Swédenborg, ce sont en particulier ces argu-
ments-ci : Un seul Etre est l'auteur de toutes choses;
il n'y a donc pas une personne séparée qui soit le
Créateur et une autre personne qui soit l'auteur de
la religion. II y a en toute chose des degrés, qui sub-
sistent éternellement. L'histoire de la création est
inacceptable, à moins qu'on ne l'explique dans le
sens spirituel.
]) Nous pouvons dire, avec Gamaliel, de la religion
que Swédenborg a développée d'après les saintes
Ecritures: Si elle est de Dieu, elle ne peut être ren-
versée; mais si elle est de l'homme, elle se détruira
d'elle· même. »
De pareils témoignages, provenant d'un des hom-
mes les plus influents de la Suède et les plus distin-
gués de l'Europe entière, sont de nature à impres-
sionner tout lecteur, même le moins impartial.
Quant à Swédenborg, il savait qu'il pouvait compter

1
- 6;; -
André Hopken au nombre de ses vrais disciples. En
effet, il écrivit au roi, en 1770, qu'il avait révélé sa
mission sacrée à plusieurs sénateurs, ajoutant, comme
nous l'avons vu : «Au nombre de ceux-ci se trouvent
les comtes Tessin, Bonde et Hopken; et le comte
Hopken, un gentleman à l'intelligence éclairée, con-
tinue jusqu'à présent à y croire, sans mentionner
beaucoup d'autres personnages, tant chez nous qu'à
l'étranger, parmi lesquels sont des rois et des

prmces. »
* * *
Du sénateur Hopken passons à son fidèle corres-
pondant, le général Christian Tuxen. Il représentait
le Danemark en qualité de Commissaire de la guerre
à Elseneur dans l'lle de Seeland ; c'est dans ce port
que les bateaux franchissant le Sund s'arrêtaient
pour payer un droit de passage et pour s'approvi-
sionner. Il eut ainsi l'occasion d'y rencontrer plu-
sieurs fois Swédenborg et de se rendre compte de sa
valeur. Aussi l'appelle-t-i! : {( Notl'e bienfaiteur, et
non seulement le nôtre, mais celui de tous les hom-
mes, pourvu qu'ils se préoccupent sérieusement de
leur destinée après la mort.
» Pour moi, dit-il encore, je remel'cie notre Sei-
gneur, le Dieu du Ciel, d'avoir fait la connaissance
de ce grand homme et de ses écrits. J'estime que
c'est la plus grande bénédiction qui m'ait été accor-
dée en cette vie, et j'espère que j'en profiterai pour
travailler à mon salu t. ))

SWÉDENBOflG III
* * *
-66-
M. Chevrier affirme que, du vivant même de Swé-
denborg, « un certain nombre de Suédois d'un rang
élevé» acceptèrent ses doctrines. Ce fut le cas du
comte Falkenberg, un des juges dans le procès des
D" Beyer et Rosen; il embrassa leurs croyances et
traduisit en suédois La Vraie Religion chréNenne, ce
qui contribua fortement à les répandre. A la même
époque, le chanoine Knoss voulut réfuter Swéden-
borg, mais après un examen approfondi il changea
d'opinion et devint l'un de ses plus zélés partisans.
D'une manière générale, notre théosophe jouit de
beaucoup de sympathie dans les diverses cours du
Nord, sans que nous puissions dire qu'il ait entière-
ment conquis à son point de vue aucune des têtes

couronnees.
Allemagne.
Le savant théologien de Stockholm ne resta pas
sans influence sur l'Allemagne; les hautes classes
de la société y furent particulièrement soumises.
Tout à la fin de sa vie, il correspondait activement
avec le landgrave de Hesse-Darmstadt, et lui envoya
deux exemplaires de son dernier ouvrage. Le con-
tenu de ses lettres montre que, si le prince n'avait
pas embrassé toutes les vues de Swédenborg, - ce
que j'ignore, - il était du moins très favorablement
disposé à leur égard; et M. Vénator, son ministre,
encore plus, car notre théosophe lui écrit: cr Je dé-
sire avoir votre jugement sur le sujet traité dans ce
livre; car je sais que, étant éclairé par le Seigneur,
vous y verrez mieux que d'autres, dans sa lumière,
- 67-
les vérités qui s'y trouvent manifestees en harmonie
avec la Parole. D
*
* *
Mais je veux surtout YOUS faire connaître - au
moins en résumé - le rôle important joué par
Œtinger dans la question qui nous occupe. Le
Dr Œtinger, théologien fort pieux et remarquable-
ment versé dans les saintes Ecritures, avait été
porté par le duc de Wurtemberg à la plus haute
dignité de l'Eglise, à celle de prélat de Murrhard.
On le surnomma le Mage du Sud, - comme nous
avons surnomme Swédenborg le Prophète du Nord,
- et l'historien Kurtz 1 parle de lui en ces termes:
« Il est le premier représentant d'une théologie de
l'avenir, qui pourrait fournir une base à la réconci-
liation définitive de l'idéalisme et du réalisme. })
Un des premiers en Allemagne, cet esprit ouvert
et méditatif fut intéressé par les écrits de Swéden-
borg et s'efforça de les répandre. Il traduisit Le Ciel
et l'Enfer, Les Te"res dans l'univers et quelques ex-
traits des A"canes célestes; il publia également une
analyse de la Philosophie natw'elle de notre auteur,
comparant celle-ci à sa propre Philosophie céleste.
Il correspondit durant plusieurs années avec Swé-
denhorg et avec le Dr Beyer, dont il suivit de loin le
procès avec une extrême vivacité d'impressions.
Qu'Œtinger reconnût à Swedenborg une grande
mission, c'est ce qui ressort des lignes suivantes:
"II est étonnant qu'un philosophe accoutumé à
i Lehrbuch der Kirchengeschichte, von Dr Job. IL Kurh t p. 617.
-68-
penser suivant les règles de la mécanique soit de-
venu un Prophète. » Observons, en passant, que
Swédenborg ne se donne jamais ce dernier titre,
qui lui est appliqué couramment aujonrd'hui, ainsi
du reste qu'à d'autres hommes qui n'ont ni sa l
science, ni son intelligence géniale, ni sa spiri- ,
tualité.
Les livres dans lesquels il citait et approuvait
Swédenborg furent condamnés et confisqués par les
autorités ecclésiastiques, et ses énergiques protesta-
tions restèrent sans effet. Il reconnaissait avec une
entière franchise la divine mission de notre illustre
écrivain, mais ne pouvait accepter ni la science des
Correspondances, ni l'interprétation spirituelle de
la Bible, ancré qu'il était dans l'attente tradition-
nelle de l'accomplissement littéral des prophéties.
Dans une longue et admirable lettre, - qui est
tout un traité de dogmatiqne, - le D' Beyer réfute
les objections d'Œtinger, au nombre de dix. Nous
ne savons pas exactement sur combien de points le
prélat wurtembergeois fut convaincu; il ressort
néanmoins de ses ouvrages subséquents, en parti-
culier de la Souvm'aine sacrificatw'8 du Christ, que
les réponses qu'il avait reçues le satisfirent sinon
complètement, du moins dans une grande mesure.
Voici en tout cas quelques témoignages non équi-
voques de sa position vis-à-vis de Swédenborg :
« Les faits démontrant que Swédenborg est en
communication avec le Monde des Esprits ne sont
niés par personne à Stockholm. »
«Comme Swédenborg est l'instrument choisi pour

1
- 69-
rétablir la communion perdue avec le monde invi-
sible, la vie pure et immaculée qu'il a menée depuis
son enfance sous l'influence de son éducation était
nécessaire. La première promesse faite par Jésus à
ses disciples fut qu'ils verraient le Ciel ouvert; aussi
pouvions-nous raisonnablement attendre que ce se-
rait la première chose annoncée lors de sa seconde
venue. J)
« Jacob Behmen (c'est-à-dire Bœhme) est apparu
il y a quelque temps; mais, comme il le constate
lui-même, il n'était pas au courant de la science.
Voilà pourquoi Dieu a suscité Swédenborg, qui est
puissamment versé dans les sciences; de plus, dès
sa jeunesse sa vie a été innocente et pieuse, et dans
ses travaux d'amour il n'a regardé ni à l'honneur,
ni au rang, ni à la richesse. Dieu a élu et préparé cet
homme comme Daniel pour faire briller, par son
moyen, une lumière extraordinaire devant ce monde
incrédule et sceptique ...
» Maintenant, comme Swédenborg avait une grande
expérience dans l'algèbre et les hautes mathémati-
ques, spécialement dans la cosmologie, et que dans
tous ces domaines on doit le considérer comme égal
à Leibniz., il a été choisi comme un instrument
convenable pour faire connaître ces choses à l'hu-
manité. »
« Swédenborg est, à mon jugement, le précurseur
d'une ère nouvelle. »
1.Cette assertion est de la plus grande importance. car Œtinger a
publié une analyse du système de Leibniz dans son ouvra,e intitulé
Philosophie terrestre et céleste.
-70 -
CEtinger chercha toujours ce que Swédenborg
avait trouvé, savoir' une théologie spéculative ou
une philosophie de la religion qui embrassât l'his-
toire sainte et la nature; mais le littéralisme du 1
premier dans l'explication de l'Ecriture Sainte, son
judaïsme même, qui lui fit espérer le rétablisse-
ment de la prêtrise lévitique et des sacrifices san-
glants, est singulierement dépassé de nos jours. Au
surplus, les deux théologiens étaient d'accord pour
s'opposer à l'idéalisme mécanique et fataliste de
Wolff, et pour combattre ceux qui voulaient qu'on
interprétât la Parole de Dien d'après certains prin-
cipes philosophiques, au lieu de l'interpréter par
elle-même, ou pat' les vérités intérieures qui en res-
sortent avec évidence '.
Dans son Histoire de la Théologie p"otestante,
Dorner, généralement impartial, Ile me parait pas
tout à fait juste à l'égard de ces deux illustres théo-
sophes, qui étaient certainement des âmes sœurs.
Plus sympathique à son compatriote, le prélat de
Murrhard, il le grandit au détriment du Prophète
du Nord, que naturellement il connaissait moins et
qu'il n'a pas très bien compris. Il me serait facile de
faire voir l'inanité des reproches qu'il lui adresse.
D'ailleurs l'expérience a démontré lequel des deux
écrivains, l'allemand ou le suédois, a tracé le plus
profond sillon et exerce encore, au vingtième siècle,
le plus notable ascendant sur la chrétienté protes-
tante.
1 Ce qu'Œtinget' appell~ la Gnmdweislteit de l'Ecdture.
-71-
Pour terminer, empruntons encore quelques mots
au savant et vénérable prélat de Murrhard.
« Dieu peut avoir apparu à Swédenborg d'une
manière que nous ne comprenons pas pleinement;
mais cet homme est certainement un phénomène
tel que le monde n'en a jamais vu jusque-là. »
« On ne peut trouver aucun exemple des influences
divines aussi brillant que chez Swédenborg. »
«Dès ses jeunes années, Swédenborg fut inno-
cent, pieux, exemplaire, et nullement enclin à
poursuivre des buts imaginaires. La géométrie, l'al-
gèbre et la mécanique l'avaient préservé de tout ce
qui ressemblait à des études fantastiques. Diotrèphe
aboyait violemment contre Jean, le disciple bien-
aimé de Jésus: pourquoi nous étonnerions-nous de
ce que Swédenborg est si faussement repr'ésenté et
si calomnié? Satan n'a pas de plus grand plaisir et
de plus délicieuse fête que lorsqu'il peut saisir les
théologiens par les oreilles et semer parmi eux la
zizanie et l'animosité. Mais le Seigneur fera venir à
la lumière ce qui a été caché dans les ténèbres. »

Angleterre.
Je ne vous arrêterai pas longtemps à l'Angleterre,
qui ne devint importante au point de vue de la nou-
velle dispensation qu'après le décès de Swédenborg.
II eut néanmoins de son vivant plusieurs partisans
dans ce pays.
D'abord un clergyman de l'Eglise anglicane, Tho-
mas HartIey, recteur de 'Vinwick (Northampton-
shire), qui, craignant pour Swédenborg la persécu-
-72 -
tion en Suède, lui offrit, avec le D' Messiter, la plus
généreuse hospitalité. Voici quelques lignes d'une
lettre qu'il lui adressa: .. Croyez-moi, ô le meilleur
des hommes, je considère que par mes relations
avec vous j'ai été couronné de faveurs plus que
royales; car lequel des rois, s'il est d'un esprit
sensé, ne serait heureux de converser avec un habi-
tant du Ciel en vivant encore sur la terre? Mais les
choses cachées ici-bas aux grands hommes sont re-
vélées aux humbles ... Me permettrez-vous de vous
dire que je me considère corn me trois fois béni de
ce que, par la divine Providence, vos écrits sont
tombés entre mes mains? J'en ai tiré, comme d'une
fontaine vivante, tant de choses pour mon instruc-
tion, mon édification et ma grande joie, et ils m'on t
délivré de tant de craintes, de doutes et d'erreurs,
de tant d'opinions qui tenaient mon âme dans la
perplexité et la servitude, qu'il me semble parfois
que je suis transporté parmi les anges. ))
Plus tard, après avoir rappelé les occasions qu'il a
eues de connaltre de près Swédenborg et ses livres,
le Rév. Thomas Hartley continue: «J'ai toujours
trouvé en lui le théologien bien pensant, l'homme
pieux, le profond philosophe, le savant universel et
le gentleman poli. Je crois en outre qu'il avait reçu
du Saint-Esprit un haut degré d'illumination, que
Dieu l'avait chargé d'un message extraordinaire à
l'égard du monde, et qu'il était en relations avec les
anges et les esprits plus qu'on ne l'avait jamais été
depuis le temps des apôtres. »
L'admirateur de Swédenborg qui se joignit au
pasteur Hartley pour lui offrir une demeure en An-
gleterre, lorsqu'on pensait qu'il pourrait avoir peur
de retourner dans sa patrie, le Dr H. Messiter, était
un « éminent médecin» du comté de Middlesex.
M. Hartley l'appelle « un gentleman de profession
savante, ayant de vastes facultés intellectuelles, » et
s'associe à lui dans cette phrase: « Nous mettons
tous deux la connaissance que nous avons faite de
l'auteur et de ses ouvrages au nombre des plus
grandes bénédictions de notre vie. »
Swédenborg l'ayant prié de remettre quelques vo-
lumes aux professeurs en théologie des Universités
d'Ecosse, le Dr Messiter écrit à l'un d'eux 1: « Ayant
eu fréquemment l'honneur d'être admis dans la
compagnie de l'écrivain lorsqu'il était à Londres et
de m'entretenir avec lui sur divers points d'érudi-
tion, je ne crains pas d'affirmer qu'il n'existe au-
cune branche des sciences mathématiques, philoso-
phiques ou médicales, - je cl'ois même que je pour-
rais dire des lettres humaines, - à laquelle il soit
le moins du monde étranger, Pourtant il est si tota-
lement insensible à son propre mérite que, sans
doute, il ne s'imagine pas en avoir aucun; et,
comme il le dit quelque part des anges, il détourne
toujours la tête au moindre éloge, Ce qu'il sait de la
plus intéressante et de la plus noble de toutes les
sciences, je le soumets très humblement, monsieur,
à votre meilleur jugement; néanmoins je dois dire
que, bien que j'aie beaucoup lu sur les preuves his-
toriques et m}stiques de la vérité de l'Ecriture, je
1 Robert Hamilton, professeur à Edimbourg.
-74 -
n'ai jamais rencontré des assertions qui affectent si
merveilleusement l'esprit de l'homme. ))
Le Dr Messiter visita Swédenborg lors de sa der-
nière maladie. Quant à sa propre mort, voici la cu-
rieuse anecdote qui en est rapportée '. M. Messiter
exprima une fois le désir de savoir pour quelle épo-
que Swédenborg attendait l'acceptation des doctrines
de la Nouvelle Jérusalem, vu que le clergé de l'Eglise
anglicane les repoussait alOl's presque unanimement;
à cette question « le baron' répondit que les temps
et les saisons étaient entre les mains de Dieu, que
par conséquent il ne pouvait pas indiquer cette
époque. Tontefois, ajoutait-il, il était autorisé à dire
que lui (D' Messiter), il vivrait probablement tl'Bize
ans encore, juste assez pour voir cette œuvre en
bouton. Maintenant, disait le docteur, j'ai vécu exac-
tement treize ans, selon ce qui m'a été prédit, et je
la vois en bouton, puisque votre petite Société en-
courage la publication de ses œuvres. Le docteur
confirma aussi ce que M. Shearsmith et sa femme,
dans la maison desquels Swédenborg était mort,
avaient déclaré avec serment, à savoir que celui-ci
avait su et annoncé d'avance le dimanche où il de-
vait les quitter, et affirmé jusqu'à la fin que sa doc-
trine serait reçue au moment voulu de Dieu, puisque
le Seigneur l'avait promis dans sa Parole. »
Peu de semaines après cette conversation, le
D' Messiter expira subitement.
1 Essays in Divinity and Physic, par le Dr William Spence.
li Plusieurs personnes appelaient Swédenborg « baron 'Z quoique
J

proprement il u'eùt pas ce titre.


73

* * *
Je ne mentionnerai pas au nombre des disciples
de Swédenborg le pasteur suédois de Londres, Arvid
Férélius, qui eut avec lui de sérieux entretiens, lui
donna la sain te cène et officia à ses funérailles; car
il ne professa jamais ouvertement les nouvelles
croyances, quoique nous ayons tout lieu de croire
qu'il en fût impressionné favorablement. J'en dirai
autant de Jean-Christian Cuno, le marchand-poète
d'Amsterdam, qui a tant parlé de Swédenborg dans
son autobiographie. Il était trop bon luthérien pour
ne pas défendt'e contre lui le dogme de la justifica-
tion par la foi seule. Mais, s'il n'admettait pas toute
sa théologie, il ne semble pas avoir douté de ses
rapports avec les esprits, et son témoignage SUt'
notre Voyant n'en a que plus de valeur.
Il notait encore en 1770 dans ses mémoires: 0: Je
n'en ai pas fini avec mon cher vieux Swédenborg,
et aussi longtemps que mes yeux resteront ouverts,
je ne les détournerai pas si facilement de cet homme
singulier l • Il m'arrive encore de Suède des nouvelles
de lui; il ya peu de temps, il désirait être rappelé à
mon souvenir et me faisait dire qu'il espérait m'em-
brasser cet été. Le clergé l'a attaqué de tout son
pouvoir, mais n'a pu lui faire aucun mal; car les
plus hautes autorités, même, dit-on, le roi et la
reine, l'aiment. »
Cuno lui-même aimait tendrement Swédenborg,
qui le payait assurément de retour, et il a laissé les
1 Il l'appelle une fois « le plus singulier saint qui ait jamais existé. »)
- 76-
détails les plus circonstanciés et les plus précieux
sur le noble vieillard.

* * *
Vous le voyez, mesdames et messieurs, si Swé-
denborg a gagné de son vivant peu d'adhésions
complètes, il a eu cependant plus de disciples que l'
Jésus-Christ. Remarquons en outre que ces disci-
ples, fort différents (les anciens pêcheurs du lac de
Tibériade et du péager Matthieu, appartenaient aux
couches les plus élevées de la société, étaient doc-
teurs en théologie ou en médecine, professeurs,
écrivains, grands fonctionnaires, pouvaient pal'
conséquent répandre les doctrines de la Nouvelle
Eglise d'une façon rationnelle et scientifique, en
harmonie avec les besoins d'un siècle de lumières.
Aussi leurs écrits ont-ils eu de leur temps et con-
servent-ils jusqu'à ce jour une réelle importance.
De tant de témoignages personnels et contempo-
rains ressort un portrait unique, vivant et harmo-
nieux, le portrait d'un prophète moderne à la fois
savant et lettré, idéaliste et pratique, courtois et
hardi; la figure d'un laïque chrétien qui, - si nous
le comparons avec impartialité aux plus grands
hommes de notre âge, - nous fait l'effet de les dé-
passer de beaucoup, autant que la Jllngf1'au dépasse •
les collines des Alpes bernoises. Il vaut la peine,
mes chers auditeurs, de nous mettre sérieusement à
son école, d'écouter avec toujours plus de sympathie
persévérante l'infatigable écrivain qui n'a pas eu
d'autre ambition que d'opposer à la désolante incré-
- 77-
du lité de Voltaire et d'Helvétius uue intelligence
approfondie et spirituelle de l'Evangile.
La réforme radicale dont il fut le promoteur est
loin d'être achevée. Elle n'a pas fait couler de sang,
et si ses premiers instruments ont été en butte à des
persécutions d'ailleurs bénignes, nous n'avons heu-
reusement plus à redouter un procès en hérésie,
grâce aux progrès décisifs faits par les peuples et
par les Eglises dans le respect des opinions. C'est
une facilité - mais aussi une responsabilité - de
plus pour ceux qui croient ou du moins pressentent
que cette nouvelle conception du christianisme est
la vérité.
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HUITIÈME COURS
Pionniers
et Fondateurs de la Nouvelle Eglise.
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PREMIÈRE LEÇON
Jung-Stilling et Lavater. - Après la mort de Swédenborg.
- France. Transition. Oberlin, le Père du Ban-de la
Roche. Etonnante omission. - Snède. Eloge par l'acadé-
micien Sandel. Société exégétique et philanthropique. Société
pro jide et charitale. Sévérité des lois et hostilité du pou-
voir royal. La Nouvelle Eglise créée il Stockholm, puis à
Copenhague. Liberté religieuse et réformes. Honneurs ren-
dus à Swédenborg. - Angleterre. Deux pasteurs angli-
cans. Robert Hindmarsh ouvre des réunions. Société de
publication. Fondation de la Nouvelle Eglise à Londres.
Succès à Birmingham et à Manchester. Influx des martyrs.
Brève profession de foi. Une Eglise fondée à Glasgow. La
Nouvelle Eglise en Grande-Bretagne: statistique et finances.
- Amérique. Philadelphie, Baltimore et Boston. Thomas
Worcester. Cincinnati et le Far- "l'est. La Convention à
Chicago. Arrêt de développement. L'Académie. Statistique
des pays anglo-saxons. Héroïsme des pionniers.

Nous avons, je pense, le droit de placer au nombre


des premiers partisans de Swédenborg, à côté du
D' Œtinger, deux brillants écrivains qui le tinrent
en très haute estime et tirèrent le plus grand profit
de son enseignement. Je veux parler de Jung-Stilling
et de Lavater, qui, l'un et l'autre, défendirent vail-
lamment la foi vivante contre les assauts du ratio-
nalisme.
* * *

SW~DENBOI\G III 6
-82-
Professeur d'économie politique à Marbourg, puis
à Heidelberg, et oculiste fameux, opérant admirable-
ment la cataracte, le Dr HENRI JUNG-STILLING publia
des Scènes du règne des Esp"its, une Théorie de la
connaissance des Esprits, etc. Mystique lui-même, il
admettait pleinement le commerce habituel de Swé-
denborg avec les trépassés et prétendait le démon-
trer. C'est lui qui, sur le témoignage d'un ami qu'il
ne nomma pas, raconta ce fait étrange: Swédenborg,
se trouvant dans la ville d'Amsterdam, vit des yeux
de l'âme la mort du tsar Pierre III, étranglé dans sa
prison par ordre de l'impératrice, et la décrivit à
l'instant même. Ce fait, qui n'est pas suffisamment
attesté, aurait pour parallèle un phénomène bien
connu de la vie d'Apollonius de Tyane.

* * *
Quant à GASPARD LAVATER, auteur fécond en prose
et en vers et prédicateur impressif, il exerça, vous
le savez, le ministère pastoral à Zurich, mais il est
surtout resté célèbre comme le créateur d'une
science qu'il nomma la Physiognonomie. C'est l'art
de connaltre les gens par les traits du visage. Il
écrivit, en particulier, sur l'Etat de l'âme après la
mort.
Beaucoup plus jeune que Swédenborg, alors dans
toute sa gloire, - c'était en 1768, - il lui adressa
deux lettres, lui demandant un certain nombre
d'explications assurément fort difficiles à fournir.
« Car, dit·il, je ne connais personne au monde qui
soit capable de répondre à mes questions, si ce

,
1
-83-
n'est vous qui avez donné des preuves d'une con-
naissance extraordinaire et presque divine. » II lui
parle, vous le voyez, avec une extrême vénération;
il va même jusqu'à l'appeler: 0 toi, homme divine-
ment inspiré!
Swédenborg ne parait pas avoir répondu à ces
questions abstruses, soit qu'il n'en eût pas le loisir,
soit qu'il espérât aller faire visite à son jeune cor-
respondant, projet que sa propre mort, assez pro-
chaine, l'aurait empêché de réaliser. Quoi qu'il en
soit, Lavater poursuivit l'étude des ouvrages du
théologien suédois, preuve en soient ses traités sur
Le Seigneur, Le Rédempteur et L'Expiation, traités
où nous retrouvons exactement les doctrines de la
Nouvelle Eglise.
* * *
Je vous ai parlé, mesdames et messieurs, des
hommes vraiment distingués, ou même illustres,
qui se rattachèrent à Swédenborg pendant sa vie;
nous avons à voir aujourd'hui dans quelle mesure
il fut reçu, en divers pays, depuis sa mort jusqu'à
nos jours. Je m'arrêterai quelque peu aux débuts de
cette longue période, mais je devrai passer rapide-
ment sur la fondation et les progrès de la Nouvelle
Eglise.
France.
La France, dont je ne vous ai point encore occu-
pés, fournit une transition naturelle entre ces deux
périodes dans la personne d'un ecclésiastique com-
parable au prélat Œtinger sinon par la science et la
-84-
position, du moins par la célébrité. Ce disciple
français n'est autre que JEAN-FRÉDÉRIC OBERLIN,
qui fut pasteur à Walderbach, au Ban-de la Roche,
de 1767 à 1826. Comprenant son ministère dans un
sens beaucoup plus large que ses collègues, il vécut
de la vie de ses paroissiens, se consacra à leur bien
avec un dévouement inlassable et réussit à civiliser
cette sauvage et rude contrée. Lorsqu'il mourut, la
population était sept fois plus considérable qu'au
moment de son arrivée, sa richesse avait décuplé, et
la transformation intellectuelle et morale n'était pas
moins remarquable que la prospérité matérielle.
Un de ses visiteurs, le Rév. J. H. Smith son, lui
ayant demandé s'il n'avait rien lu de Swédenborg,
Oberlin prit un volume et, frappant dessus avec
une évidente satisfaction, répondit qu'i! avait de-
puis des années ce « trésor» dans sa bibliothèque et
qu'il savait par expérience la parfaite vérité de son
contenu. « Ce trésor, - explique M. Smithson,-
était l'ouvrage de Swédenborg sur Le Ciel et l'En-
fer. » Comment ce livre était-il entré chez lui?
Oberlin, en arrivant au Ban-de la Roche, en avait
trouvé les habitants adonnés à la clairvoyance
comme les montagnards écossais, persuadés qu'ils
avaient des relations avec les esprits, que des morts
leur apparaissaient, etc. Il avait combattu du haut
de la chaire ce qu'il appelait une superstition, mais
ces phénomènes, devenus plus nombreux et plus
frappants, ainsi que la calme certitude de ces bons
paysans, triomphèrent de son scepticisme.
«A cette époque, étant en visite à Strasbourg,
-80-
überlin rencontra Le Ciel et l'Enfer, qu'un ami' lui
recommanda de lire. Cet ouvrage, à ce qu'il me ra-
conta, - c'est le narrateur anglais qui parle, - lui
donna une explication pleinement satisfaisante des
,phénomènes extraordinaires dont cette vallée était
le théâtre, et des preuves incontestables l'obligèrent
il en admettre la réalité. La solution de ce difficile
problème lui fit un sensible plaisir; désormais il lut
attentivement et avec une joie croissante le livre
qu'il appelait son !1·ésor.
» Il ne douta plus de la proximité du monde spi-
rituel. Il crut même que l'homme, quant à sa partie
la plus noble, - l'esprit immortel, - habite déjà le
monde invisible, où, aprés la mort de son organisme
terrestre, il est destiné à vivre éternellement. En
vertu de la correspondance qui existe entre les deux
univers, il comprenait que nous pouvions aisément,
quand cela plaisait au Seigneur, être mis, par l'ou-
verture de nos sens spirituels, en relation avec le
monde des esprits.
» Ce cas, remarquait-il, était fréquent chez les
voyants Je l'Ancien Testament. Et pourquoi ne se
produirait-il pas maintenant encore, si la Provi-
dence divine le jugeait convenable pour instruire
plus complètement les hommes sur un état supé-
rieur de l'existence, et pour leur communiquer des
notions plus claires et plus exactes sur le Ciel,
patrie finale des justes, et sur l'Enfer, séjour final
des méchants? »

1 Probablement ·Jung-Stilling.
- 86-
« Ayant compris, à l'école de Swédenborg, que le
royaume du Seigneur est un )'oyaume d'usages,
überlin ramena tous les efforts et toutes les actions
de cette vie à un seul élément: L'USAGE. Aussi en-
seigna-t-il à ses paroissiens que rendre des services,
ou étre utile, en évitant le mal parce qu'on le consi-
dère comme un péché contre le Seigneur, c'est la
véritable vie du Cie\.
» En conséquence, lorsque ses ouailles s'assem-
blaient à l'église un jour de semaine pour entendre
de la bouche de leur pasteur bien-aimé quelque dis-
cours instructif et édifiant, les femmes apportaient
leur tricot, leur ouvrage de couture ou de vannerie,
et travaillaient ainsi de leurs mains tandis que leurs
esprits s'enrichissaient de toute sorte de connais-
sances utiles. Le soir d'un jour ouvrable, sa médita-
tion n'était pas exclusivement théologique et reli-
gieuse, mais leur donnait souvent des idées prati-
ques concernant les différents arts de la vie ordi-
naire. Ces idées pratiques étaient toujours mises en
rapport avec les choses spirituelles et attribuées à
la bonté de notre Père qui est aux Cieux; de cette
manière überlin rattachait les affaires d'ici-bas aux
réalités d'en haut, et faisait descendre une influence
céleste dans les devoirs les plus humbles de l'exis-
tence. »
Dans sa prédication, « il appelait Jésus presque
invariablement son Père. Cette particularité, qui le 1
distinguait de la plupart des chrétiens, frappa beau-
coup de gens; mais pour moi, je savais bien com-
ment il avait contracté l'habitude de s'adresser ainsi
-87 -
au suprême objet de son amour et de son culte.
L'ouvrage sur Le Ciel et l'Enfer lui avait appris que
nul n'est reconnu dans tous les Cieux pour le Père
des hommes que le Seigneur Jésus-Christ, puisque
celui qui l'a vu a vu le Père. »
• Il me tardait de profiter de l'occasion pour
m'entretenir avec Oberlin sur la signification spiri-
tuelle de la Parole de Dieu; mais à cet égard je fus
désappointé. Il était convaincu que les Ecritures
ont un sens spirituel, mais sa connaissance à ce su-
jet me parut obscure et maigre. Il regrettait, disait-
il, de n'avoir jamais pu obtenir les livres où Swé-
denborg interprète la Bible dans son acception spi-
rituelle, ces livres n'ayant été traduits ni en français
ni en allemand, et les exemplaires latins étant si
rares qu'il n'avait pas réussi à se les procurer. »
Permettez-moi, mesdames et messieurs, de relever
ici une omission trop étonnante et trop générale
pour n'être pas volontaire. Les biographies et les
conférences qui nous font admirer le philanthrope
chrétien du Ban-de la Roche se gardent soigneuse-
ment de nous dire ce qu'il devait à Swédenborg, et
même de prononcer le nom du grand novateur de
Stockholm. Elles se bornent à constater, en passant,
qu'il avait des idées particulières sur l'âme et le
monde suprasensible '. Mécontent comme je le suis
de cette inj uste omission, un historien anglais,
t Je suis étonné de trouver la même lacune dans l'Encyclopédie
des Sciences religieuses, par F. Lichtenberger, doyen de la Faculté de
théologie protestante de Paris. L'article Oberlin est du doyen lui~même.
que rai connu pourtant comme un esprit remarquablement Jarre, et
qui de plus était A.lsacien.
-88-
M. Morel, confirme positivement ce que Je VIens
d'avancer.
« Oberlin, dit-il, avait beaucoup d'originalité dans
ses conceptions, et ses idées les pl us singulières
portaient l'empreinte d'une belle âme. Il attachait ,
un sens emblématique aux couleurs. Son a r d e n t e '
imagination, nourrie des œuvres mystiques de Swé-
denborg, aimait à franchir le seuil de la tombe et à
faire des excursions dans le domaine qui attend
l'âme affranchie des liens du corps. »
En effet, il avait à peine perdu sa femme depuis
un ou deux jours qu'elle se manifesta sensiblement
à lui pour la première fois, se jetant à son cou et lui
promettant de l'environner de sa présence. Dès lors
elle lui apparut fréquemment la nuit pendant neuf
années. Transférée alors dans une sphère plus haute.
- à ce que lui dit son fils, mort également, - elle
n'eut plus la permission de se révéler à son ancien
époux.
* * *
Un livre intitulé Obe"lin a présentement un très
grand succès dans les pays de langue allemande. Un
écrivain connu, Frédéric Lienhard, a choisi cette
forte et sereine personnalité, qu'il compare à un
cèdre, comme figure cen traie de son roman '. Il la
fait parler, prêcher, vivre sous nos yeux de la taçoD
1 Oberlin. Roman au. der Revolutionueit im Elsass~ von Friedrich
Lienhard. Dritte Auflage, 1910. Ajoutons que la maison Ber&,cr-Levrault 1
annonce en ce moment une Vie d'OberUri par Camîlle Leenhard. Cel
ouvrage a l'intention d'être complet. Nous ne savons s'il reconnaîtra
tout ce qui chez l'apôtre du Ban-de la Roche provenait directement de
Swédenborr·
- 89-
la plus naturelle. Les croyances particulières, si
fermes et si consolantes, du pieux pasteur de Wal-
dersbach, semblent exposées fort exactement, et
donnent à cette œuvre d'imagination un ton remar-
quablement élevé. Elle repose en effet sur des re-
cherches historiques faites sur les lieux mêmes par
l'auteur, Alsacien de naissance. Il en ressort que
({ papa Oberlin » se nourrissait des écrits du « grand
Swédenborg »; il en possédait une douzaine de vo-
lumes, qu'il avait, selon sa coutume, surchargé de
marques et d'annotations. Ce qu'il avait de meilleur
semble s'être développé sous l'influence du penseur
suédois, auquel l'unissait évidemment une affinité
de nature 1. Ce livre, d'un spiritualisme si moral et
si ennoblissant, rendra plus populaire encore le
bienfaiteur du Ban-de la Roche; mais il fera plus.
I! attirera l'attention de milliers de lecteurs cultivés
sur l'inspirateur d'Oberlin, sur ce prophète des
temps modernes que les universités protestantes
ignorent généralement, mais qui grandit à l'horizon
à mesure qu'on s'en éloigne, comme les pyramides
d'Egypte ou l'Arc-de· triomphe de Paris.

Suède.
Revenons à la Suède. De l'Eloge public de Swé-
denborg prononcé dans le Palais de la Noblesse, à
Stockholm, par Samuel Saudel, au nom de l'Acadé-
1 L'Evangile me surfit~ disait-il; mais, au lieu de l'interpréter
«
avec les viei1les formules théologiques, pour comprendre le véritable
sens des paroles saintes~ il lisait et relisait Swédenborg. ce dont il
n'aimait pas d'ailleurs à parler. '.0 Histoire sommaire, p. t!O.
- 20-
mie royale des Sciences, je ne citerai que ces mots:
«Ce vaste et sublime génie ne connut jamais le
repos ni la fatigue ... Il parvint aux plus grandes
hauteurs que puisse atteindre l'intelligence hu-

maine. »
Permettez-moi ici une anticipation. Quatre-vingt-
cinq ans plus tard, en 1857, l'Académie suédoise lui
rendit un nouvel hommage, dont je suis vraiment
étonné. Le secrétaire célébra la mémoire de Swéden-
borg dans un discours où il le désigna comme « le
premier théologien de son temps et le chrétien le
plus éminent de la Suède, » ajoutant que nulle cou-
ronne académique n'était d'un prix suffisant pour
un homme pareil. La même année, l'Académie fit
frapper une médaille en son honneur.
Après la mort du célèbre Voyant, le nombre des
adhérents à sa doctrine augmenta sensiblement
dans sa patrie. En 1786 ils formèrent, dans la capi-
tale du royaume, la Société exégétique et philanthro-
pique, qui compta deux cents membres et rendit de
grands services pour la propagation des écrits de
notre auteur. Firent partie de cette Société: le géné-
ral Tuxen, le chevalier Sandel, surintendant des
Mines, l'évêque Hallénius, Ch. Robsahm, commis-
saire du gouvernement à la Banque de Suède, qui a
beaucoup parlé de Swédenborg dans ses Mémoires,
et les deux frères Nordenskiôld. L'ainé, Augustin,
fit publier à Londres un précieux manuscrit de
Swédenborg (Coronis ou Appendice à La Vraie Reli-
gion chrétienne), et relier à ses frais, à Stockholm,
tous ceux qui se trouvaient à la bibliothèque de
- 91-
l'Académie des Sciences. Le cadet, Frédéric, chargé
d'affaires à Rostock, y fit paraître des Considérations
toucha"t le christianisme actuel et la lumière que
M. Swédenborg répand su.· la .·eligion. Ce livre fut
confisqué et il n'en existe qu'un seul exemplaire.
Un ami de Frédéric Nordenskiôld, Waldstrom, se
rendant en Angleterre, y porta plusieurs des dits
manuscrits, entre autres le fameux Journal spiri-
tuel, qui a été plus tard traduit en anglais et im-
primé en cinq gros volumes. Waldstrom fut le prin-
cipal rédacteur du New Jerusalem lflagazine et ter-
mina sa carrière à Paris. L'Académie de Stockholm
lui décerna une médaille en récompense du zèle
qu'il avait déployé pour l'abolition de l'esclavage.
Parmi les membres étrangers de la Société exégé-
tique, je citerai le prince Charles de Hesse, le mar-
quis de Thomé et Moët, bibliothécaire à Versailles,
qui traduisit en français les œuvres théologiques de
Swédenborg.
Par malheur, la Nouvelle Eglise fut compromise
assez gravement par plusieurs de ses membres, qui
mêlèrent à ses doctrines les pratiques du mesmé-
risme et les rêveries de la philosophie hermétique.
L'un d'eux (Augustin Nordenskiôld) crut avoir dé-
couvert le secret de faire de l'or, se ruina en expè-
riences et mourut misérablement en Afrique. Ces
faits regrettables amenèrent la dissolution de cette
première association (1789), qui fut cependant rem-
placée, quelques années plus tard, par la Socièté
pro (ide et cha.-itate (1796-1820).
L'opposition ne manqua point. Les excès de la
- 92-
Révolution française ayant détruit ce goût pour les
idées nouvelles qui distinguait, en tout pays, les
classes élevées à la fin du dix-huitième siècle, le
gouvernement suédois fit confisquer les œuvres de
Swédenborg et de ses disciples, et condamner soit à
une forte amende, soit à la destitution tous ceux
qui en seraient trouvés possesseurs. Le vieux pas-
teur Tybeck souffrit beaucoup à ce propos.
Le fils de Frédéric-Adolphe, Gustave III, rétablit
en 1772 la monarchie absolue, que Swédenborg
avait combattue avec tant de force dans les séances
de la Diète. Ce roi, qui avait reçu une éducation
toute française, eut le tort d'encourager deux poètes
voltairiens, ses secrétaires, à poursuivre de leurs
railleries et de leurs insultes les partisans du Pro-
phète du Nord. Le nom de « swédenborgien » devint
alors une injure.
. . .
Cette hostilité du pouvoir royal et la sévérité des
lois contre la dissidence empêchèrent longtemps la
constitution de la Nouvelle Eglise ou Nouvelle Jéru-
salem, que Swédenborg avait pourtant annoncée.
Elle vit le jour enfin, presque un siècle après la
mort de Swédenborg, premièrement à Stockholm
(1867), ensuite à Copenhague. Ces deux Eglises
locales, d'un type inédit, ne réunirent que cin-
quante à soixante-dix membres chacune, mais atti-
raient à leurs conférences de cinq à six cents audi-
teurs.
Depuis une cinquantaine d'années, la liberté reli-
gieuse s'est tellement implantée en Suède qu'on peut
- 93-
s'y nommer « swédenborgien b sans s'exposer à la
persécution, ni même au ridicule. Les croyances
nouvelles trouvent surtout accès chez les ouvriers,
les petits propriétaires et les marchands. Une asso-
ciation fondée en 1858 s'occupe à traduire en suédois,
à imprimer et à répandre les livres religieux de Swé-
denborg. Un de ses membres les plus dévoués fut le
D' Kahl, doyen de la cathédrale de Sund; d'autres
ecclésiastiques estimés professent les mêmes doc-
trines. En effet, certains évêques (luthériens) tolèrent
dans leur diocèse des prêtres qui sont et s'appellent
swédenborgiens, sans désirer sortir de l'Eglise na-
tionale.
Il s'est même passé quelques faits pl us caractéris-
tiques et plus encourageants encore. Le Catéchisme
officiel a été modifié dans le sens des vues de Swé-
denborg. Il en est de même de la Liturgie. On en a
retranché le Symbole d'Athanase ainsi que celui de
Nicée, et dans le Symbole des Apôtres, au lieu de :
« Je crois à la résurrection de la chair, » on a mis:
« Je crois à la résurrection des morts. »

* * *
Il n'entre pas dans mon plan de vous décrire au-
jourd'hui l'état actuel de la Nouvelle Eglise; je me
borne à vous rappeler que des faits récents lui ont
ouvert de belles perspectives. De ces faits, que je
vous ai contés l'année dernière, je ne relèverai que
ceux-ci: la découverte de plusieurs manuscrits de
Swédenborg sur le Cerveau; la formation d'une So-
ciété académique pour la publication de toutes ses
- 9~-

œuvres soit en latin, soit en suédois; Gustave V pa-


tron du " Congrès Swédenborg D, qui eut un si re-
marquable succès; le transport des restes mortels du
savant théosophe de Londres à Stockholm sur un
navire de guerre; leur déposition dans la cathédrale
d'Upsal; plus tard enfin, le mausolèe élevé aux frais
du parlement pour leur servir de demeure définitive,
et les cérémonies de son inauguration, auxquelles
prirent part le roi et la famille royale, avec les plus
hautes autorités de l'Eglise et de l'Etat. Ces hon-
neurs vraiment exceptionnels, - peut-être même
uniques dans l'histoire des diverses nations, - ont
mis Swédenborg plus en vue que jamais, proclamant
au loin qu'il était un des pl us grands citoyens de la
Suède et sa gloire la pl us pure.

Angleterre.
L'Angleterre, où Swédenborg avait laissé quelques
partisans convaincus, en gagna bientôt quelques au-
tres. Un riche gentleman de Liverpool, Richard
Hougton, lié avec Hartley, fit connaitre le nouveau
point de vue au Rév. John Clowes, recteur de l'Eglise
de Saint-Jean à Manchester. De bonne famille, Clowes
avait étudié à l'Université de Cambridge et obtenu le
prix qu'on y décernait au meilleur élève. II pouvait
aspirer aux plus hautes dignités, mais une maladie
grave renversa ses projets et des circonstances pro-
videntielles le dirigèrent d'un autre côté. Feuilletant,
en 1773, la Vraie Religion chrétienne, il fut vivement
frappé par les mots Divinum Humanum, qu'il revit,


- 95-
avec une joie inexprimable, entourés d'une lumière
éblouissante. II fut bientôt persuadé que ce livre lui
apportait la vérité de Dieu, et n'adressa dès lors ses
adorations qu'à Jésus-Christ dans sa divine huma-
nité, comme le faisaient les chrétiens primitifs.
Désireux de faire participer ses semblables aux
dons qu'il avait reçus, John Clowes traduisit plu-
sieurs ouvrages de Swédenborg, - entre autres deux
des plus longs, - et répandit largement, par des
sermons et des conférences, ses croyances particu-
lières. Ille fit librement grâce à la protection de son
évêque' : exemple trop rare d'évangélique largeur!
En 1780, - donc un peu plus tôt qu'en Suéde, -
des Sociétés swédenborgiennes commencèrent à sur-
gir dans les villes et villages des environs. Invité à
leurs réunions, Clowes y assista aussi régulièrement
qu'il le put durant trente ans, sans d'ailleurs encou-
rager personne à sortir de l'Eglise établie. Le doux
recteur s'efforçait surtout de gagner à ses croyances
les pasteurs anglicans; il en gagna, dit-on, soixante
à soixante et dix.
Un autre clergyman de l'Eglise d'Angleterre, Aug.
Clissold, contribua au mouvement par ses prédica-
tions, ses écrits et ses grandes libéralités. Il y eut
bientôt des cultes swédenborgiens dans plusieurs
autres centres: Londres, Bristol, Birmingham, Li-
verpool.

t Le D1' Porteus, évêque de Chester, qui fut plus tard évêque de


Londres.
.
. .
- 96-
Il vaut la peine de rappeler les origines de l'Eglise
Nouvelle dans la capitale de la Grande-Bretagne.
« Essayons, dit M. Chevrier, de tracer le portrait
d'un swédenborgien d'un type bien différent. Rober!
Hindmarsh n'était pas comme Clowes un homme de
la haute société et de la Haute Eglise. La divergence
de ces deux hommes quant à la séparation d'avec le
culte extérieur de la vieille Eglise tenait en partie à
la différence de leur position sociale. En quittant
l'Eglise anglicane, Clowes eùt été comme dépaysé et
aurait perdu la plus grande partie de son influence;
Hindmarsh, au contraire, en organisant un culte
spécial pour une Société de la Nouvelle Eglise, trou-
vait dans cette organisation même des moyens d'ac-
tion qui lui eussent autrement fait défaut.
» Hindmarsh était imprimeur et fils d'un prédica-
teur wesleyen ; il lisait le latin et le grec et savait un
peu d'hébreu. Né en 1759, il rencontra, à vingt-trois
ans, l'ouvrage de Swédenborg sur Le Giel et l'Enfer
et perçut instantanément que ces doctrines étaient
d'origine divine. Il trouva dans la lecture de notre
auteur la solution de ses doutes sur la Trinité. Le
même jour où il rencontra le livre ci-dessus, il fit la
connaissance de la femme avec laqnelle il vécut heu-
reux pendant cinquante-deux ans.
» A cet humble imprimeur échut la mission glo-
rieuse d'inaugurer sur la terre l'Eglise caractérisée
par le culte du Seigneur Jésus-Christ comme Dieu
unique, Eglise prédite dans l'Apocalypse sous le nom
de Nouvelle Jérusalem. En choisissant Londres pour
le lieu de sa fondation, la Providence mon Irait que
- 97-
cette Eglise devait se répandre jusqu'aux extrémités
du monde, aucune nation n'étant plus apte à cette
tâche que la race anglo-saxonne'. »
Les commencements furent très modestes. Convo-
qués par un avis dans les journaux, les admirateurs
de Swédenborg se réunirent avec Hindmarsh, dans
un endroit désigné par lui, le 5 septembre 1783. On
eut dès lors des réunions hebdomadaires, où vinrent
peu après Flaxman, le célèbre sculpteur, Peckitt et
d'autres.
Ce petit groupe devint assez nombreux et assez
riche pour fonder une association qui est devenue la
puissante Swedenborg Society. Cette Société, destinée
à imprimer et publier les œuvres de Swédenborg,
contribua de la manière la plus efficace à l'extension
de la Nouvelle Eglise. Un don de 75000 francs reçu
du Rév. Aug. Clissold lui permit d'avoir dans la ca-
pitale, Bloomsbury Street, une maison qui rend en-
core les plus grands services. Elle renferme un ma-
gasin de librairie, une bibliothèque et diverses sal1es
de comités, d'expositions, etc.
Enfin, non sans de franches discussions, la Nou-
velle Eglise fut constituée sous une forme visible et
distincte, un Petit traité se chargeant d'expliquer
pourquoi Hindmarsh et ses amis avaient cru devoir
se séparer de l'Eglise ancienne. L'inauguration de ce
culte eut lieu le 27 janvier 1788. Sur la porte de la
chapelle étaient inscrits ces mots latins, qui se trou-
vent en tête de La Vraie Religion chrétienne: NUNC

t Histoire sommaire, p. 15.


SWÉDENBORG lU 7
-98-
LICET. - J}laintenant il est pel·mis. Sous-entendu:
de pénétrer par l'intelligence dans les mystères de la
foi, c'est-à-dire de comprendre le sens spirituel et
caché des Ecritures.
Une fois organisée à part, l'Eglise swédenborgienne
se donna des ministres; les premiers furent nommés
par le sort, car on ne croyait pas à la succession
apostolique, et d'autre part on ne voulait dépendre
d'aucune Eglise existante.

* * *
Les fondateurs de la Nouvelle Jérusalem comp-
taient malheureusement dans leurs rangs des hom-
mes d'une moralité équivoque, qui firent grand tort
au cuIte nouveau. Mais, pour soutenir l'édifice chan-
celant, Dieu suscita un homme nouveau, Proud, qui
avait été pendant longtemps un des prédicateurs
baptistes les plus goûtés. Orateur éloquent, Proud
fut ordonné en 1791 ministre de la Nouvelle Eglise,
composa trois cents cantiques, prêcha sept mille
sermons dans l'espace de trente-cinq ans, fut pasteur
à Birmingham, à Manchester et à Londres, où il
inaugura le temple de Cross Street, fut éditeur de
L'A urol'e et mourut très âgé en 1826.
A Birmingham, la vaste église où Proud se faisait
entendre regorgeait tellement d'auditeurs qu'il était
question de l'agrandir quand, le gentleman qui l'avait
érigée ayant fait faillite, l'édifice du~~tre vendu.
Proud y perdit toutes ses économies, qu'il avait mises
dans cette construction; mais il avait inspiré à tous
une telle sympathie qu'on ouvrit en sa faveur une
-00-
souscription, à laquelle prirent part des anglicans et
des unitaires.
A Manchester, Proud officia dans un beau temple
élevé par un clergyman de l'Eglise établie, qui s'était
séparé d'elle pour se joindre à la Nouvelle Eglise.
c Ce fut certainement l'un des fruits de l'apostolat
de Clowes. Les non-séparatistes préparent la voie
aux séparatistes. En religion comme en politique, il"'
;
faut des hommes de transition, de transaction, qui •
servent pour ainsi dire de pont entre la vieille Eglise i
et la nouvelle i. » ...J
Depuis sa retraite, Proud vécut avec sa famille
dans une grande pauvreté. Parmi les hardis pion-
niers de la vérité religieuse, combien n'ont récolté
que le mépris du monde et la misère; supplice sou-
vent plus cruel que la mort par le fer ou le feu 1 Il
est vrai qu'ils avaient dans l'approbation de Dieu et
dans leurs espérances la meilleure des compensa-
tions. Chaque Eglise a progressé par ses martyrs.
La Nouvelle Eglise doit avoir aussi les siens; c'est
grâce à eux surtout qu'elle durera. Pour s'affermir
et s'étendre, elle a besoin de l'influx invisible de
ceux qui, ayant souffert ici-bas pour le véritable
christianisme, sont préparés par ces épreuves passa-
gères à devenir des membres actifs des Sociétés cé-
lestes.
* * *
Nous ne suivrons pas la Nouvelle Eglise d'Angle-
terre dans ses développements jusqu'à notre époque.
1 Hldoire $ommaire, p. !4.
- 100-
Il me suffira d'indiquer quelques points. La première
Conférence générale des lecteurs de Swédenborg eut
lieu à Londres en 1789; une seconde, réunie en 1790,
organisa l'Eglise Nouvelle dans le détail et vota une
très courte Profession de foi, qu'il est intéressant de
noter ici. Elle n'avait que trois articles:
« 1 0 Dieu est un. En une personne divine, savoir
en Jésus-Christ glorifié, il y a la trinité du Père, du
Fils et du Saint-Esprit, en d'autres termes le divin
Amour, la divine Sagesse et la divine Opération.
}) 20 La Parole de Dieu est sainte et divinement
. "
mspiree.
» 3 0 Pour être sauvé, il faut mener une vie con-
forme aux préceptes de l'Ecriture. Il
Impossible d'être plus positif quant à l'essentiel,
et en même temps moins sectaire, plus libéral dans
les choses de second ordre, plus « catholique» dans
la vraie acception de ce mot!

* * *
L'Ecosse ne s'ouvrit que plus tard à l'influence ,
swédenborgienne; une Eglise put enfin se fonder à
Glasgow. Dès lors le mouvement a continué sans in-
terruption dans la Grande-Bretagne. L'œuvre s'y dé-
veloppe lentement, mais sûrement. On a calculé que
le chiffre des membres inscrits augmente de soixante-
dix à quatre-vingts par année, en dépit des pertes
causées par l'émigration, qui est d'ailleurs fort utile
pour répandre les nouvel!ea croyances dans les colo-
nies anglaises. « Ces swédenborgiens sont des gens
singuliers! s'écriait un pasteur méthodiste. Leur
- 101-
nombre croît avec une lenteur qui découragerait les
autres chrétiens; ils demeurent néanmoins convain-
cus de la vérité de leur doctrine et persuadés que
leur Eglise a un grand avenir!. 'b

* * *
Vous n'attendez pas que je vous dépeigne l'état
actuel de l'œuvre swédenborgienne en Angleterre;
quelques chiffres pourtant me semblent utiles pour
vous en donner une idée. D'après le recensement de
1911, il Y a 76 Sociétés affiliées à la Conférence; elles
réunissent 6725 membres!!. Leurs écoles du dimanche
instruisent 7344 enfants. On compte en outre 1128
Junim· Members, expression qu'on pourrait traduire
par « Membres cadets» ou « Candidats », et 1037
lsolated Receivers, c'est-à-dire « Croyants isolés D. La
plus considérable de ces Sociétés, celle d'Accrington,
a plus de 500 membres inscrits. Le Lancashire se
distingue en possédant 27 Sociétés; Londres en a 9.
Je ne m'arrête pas à quelques Sociétés, en général
très petites et de formation récente, qui ne se ratta-
chent pas à la Conférence.
1 « Si la Nouvelle Eglise s'accroIt lentement, _ dit un adepte, _
c'est que ses doctrines sont radicalement opposées aux vieilles théolo-
gies. - Cette Eglise ne concorde ni avec lcs anciennes théologies qui
reposent sur l'idée de trois Dieux personnels, ni avec les systèmes
scientifiques qui nient tout surnaturel, c·cst-à·dire l'existence de Dieu
ct la vic après la mort. Il faut donc, pour devenir swédenborgicn, . ,
rompre entièrement avec les jd~es reçues. Rien ne coûte davantage;
aux hommes. »
2 Le nombre des Ministres consacrés est de 43, dont 2 sont Mission-
naires. JI y ft aussi 9 Directeurs reconnus (Recogniz.ed Leader,) ou
Présidents de Sociétés.
- 102-
Une moyenne de 4390 personnes assistent, le di-
manche, à chacun des deux cultes publics. C'est donc
à peu près la moitié du total des vrais disciples de
Swédenborg, les enfants non compris.
Bien que la Conférence se rassemble tantôt dans
une ville, tantôt dans une autre, la métropole est de-
venue l'ardent foyer du mouvement. La grande Swe- r
denborg Society, - qui a célébré l'an passé son pre-
mier centenaire et qui, à ce propos, a convoqué le
Congrès international, - tient séance dans la Mai-
son Swédenborg, dont je vous ai parlé. C'est là que,
chaque jour, on trouve M. James Speirs, l'actif et
,
1

intelligent libraire-éditeur qui, avec une amabilité


parfaite, vous mettrait au courant de l'immense lit-
térature de la Nouvelle Eglise et vous procurerait
tous les ouvrages désirés. Vous savez, en effet, que
ceUe dénomination imprime beaucoup plus qu'au-
cune autre. J'ajoute que ses revues et journaux me
paraissent remarquables tant pour la forme que pour
le fond.
En somme, l'Eglise qui s'appuie sur le système
doctrinal de SWédenborg, sans être numériquement
forte, est déjà une puissance d'un côté par la convic-
tion personnelle de ses membres, de l'autre par l'in-
contestable supériorité de son crédo. Cependant on
serait très injuste en la jugeant par les chiffres extrê-
mement modestes de sa statistique. Ce qui fait sa
valeur exceptionnelle, ce qui lui assigne une place à
part au milieu des autres confessions, c'est l'infati- 1
gable, généreuse et sage propagande à laquelle elle 1
j
se livre au moyen de la presse; c'est la colossale et
1
,

-
1
-103 -
profonde influence qu'elle exerce par ses écrits sur
les savants et les ignorants, les chrétiens, les scepti-
ques et les négateurs. Il y a là un levain pénétrant
qui pourrait, tôt ou tard, faire lever toute la pâte.
Les swédenborgiens anglais croient d'avance à ce ré-
sultat, ils en sont sûrs!
Et, quoiqu'il n 'y ait eu aucun grand seigneur dans
la Nouvelle Eglise, Dieu pourvoit toujours à ses be-
soins par la libéralité de ses membres et amis. Outre
le don de 75000 francs fait par le pasteur anglican
Clissold, un fabricant de papier du Lancashire,
M. Crompton, légua 300000 pour créer la faculté de
théologie d'Islington, et un autre swédenborgien
donna 575000 francs pendant sa vie. Les fonds ad-
ministrés par la Conférence pour ses institutions
diverses, qui sont au nombre de 22, montent à
2686500 francs.
Amérique.
Douze ans après la mort de Swédenborg, ses
ouvrages furent portés et répandus en Amérique
par un Ecossais d'une vaste érudition et d'une bril-
lante intelligence, M. Glen; il donna même à Phila-
delphie (en 1784) des conférences qui ne firent pas
bonne impression. Quelques auditeurs quittèrent la
salle, le prenant pour fou. Cependant M. Glen con-
sacrait à la défense de ses convictions beaucoup de
temps et d'argent, et ce ne fut pas en vain. Huit ans
après son arrivée aux Etat-Unis (en 1792) se formait
à Baltimore la première Société de la Nouvelle Eglise;
elle comptait 22 membres. Un temple)" fut ouvert
en 1800.
- 10i -
Un des fondateurs de l'œuvre américaine fut un
descendant de huguenots français, le Rév. Duché,
qui avait officié comme chapelain dans les congrès
des Etats-Unis en 1776. Ayant appris à connaitre en
Angleterre les nouvelles doctrines, ce prédicateur
distingué les répandit avec ardeur à son retour;; il
fut grandement aidé dans cette tâche par sa fille,
dont le mari, quoique ministre anglican, traduisit
l'Apocalypse Expliquée.
Philadelphie est restée importante pour la propa-
gande swédenborgienne. C'est là que se forma, en
1816, une association ayant ce but, et qu'en 1818 la
Convention générale se réunit pour la première fois.
Elle a encore lieu chaque année. Cette« Conven-
tion JJ est aux Etats-Unis ce qu'est la « Conférence»
en Grande-Bretagne.

* * *
A partir de 1817, il Y eut un culte régulier à Bos-
ton, dont la Société a été longtemps la plus nom-
breuse de toutes celles de la Nouvelle Eglise dans le
monde entier. Thomas Worcester, premier pasteur
de l'Eglise de Boston, remplit ces fonctions pendant
un demi-siècle; il était l'une des douze personnes
qui fondèrent cette Eglise en 1818. Ce fut un grand
acte de courage, vu l'intolérance qui régnait alors
et dont on ne se fait aucune idée aujourd'hui. « On
nous regardait comme des fous, - dit un contempo-
rain, - et on rompait toute relation avec nous. Nous
avions à lutter contre nos amis et nos parents, qui
nous prédisaient la perte de notre honorabilité et la
- 105-
ruine de nos intérêts matériels; mais nous étions
soutenus par notre amour pour la vérité et par la
sympathie mutuelle qui unissait les membres de
nos petites Sociétés. »
Dix ans plus tard il y avait 63 membres, en 1848
quatre cents, et d'après la plus récente statistique
il y en a 500.
Descendant d'une famille anglaise qui avait émi-
gré sous Charles 1er, Th. Worcester avait fait ses
études avec un remarquable succès au Collège de
Harvard, dont il devint administrateur dans son âge
mûr. Son ascendant gagna pour la Nouvelle Eglise
plusieurs de ses condisciples: Goddard, Parsons,
Read, etc.
f: C'était un homme d'une fermeté rare, qui n'é-

tait ébranlé par aucune opposition et ne s'émouvait


d'aucune raillerie. On lui reprochait un peu de ru-
desse; mais s'il avait été d'un caractère plus flexible,
il n'aurait pas accompli la grande œuvre qu'il a me-
née à bien. Il mourut à quatre-vingt-trois ans '. »
Etant encore élève du Collège de Harvard, Wor-
cester découvrit, dans le catalogue de la bibliothè-
que, un exemplaire latin d'une œuvre de Swéden-
borg, déposé là dix-huit ans auparavant par un An-
glais. On ne trouva qu'à grand'peine ce livre, que
nul n'avait jamais ouvert. C'est la lecture de cet
ouvrage qui fit de cet ami de la vérité un des fonda-
teurs de la Nouvelle Eglise en Amérique et le pre-
mier président de sa Convention générale.
t Rist. som.~ p. 50.

* * *
- 106-
Peu à peu l'opinion publique se modifia vis-à-vis
des swédenborgiens, et parfois ce changement pro-
vint des causes mêmes qui semblaient devoir entre-
tenir les préventions.
En Angleterre le célèbre Wesley, après avoir été
favorable à Swédenborg, s'était tourné contre lui el
s'efforçait de faire croire qu'il avait perdu la raison.
Ayant lu dans l'Armenian Magazine un article dans
,
ce sens, un pasteur très considéré de l'Eglise métho-
diste, le Rév. Hardier, voulut juger par lui-même
d'écrits dont jusque-là il n'avait point entendu par-
1er; il les lut et fut convaincu. Aussi se démit-il de
ses fonctions. Il se rendit à Cincinnati, commença
par des assemblées dans sa maison et devint mi-
nistre de la première Société swédenborgienne fon·
dée au delà des Monts Alléghanis. De cette Société
forte et influente sont partis de nombreux émi-
grants, qui portèrent la réforme théologique dans
toutes les parties du Far- West.
.. ..
A cette époque des « petits commencements », les
adeptes du Prophète du Nord n'étaient, pour la plu-
part, ni riches ni savants; mais presque tous lisaient
assidûment les ouvrages de Swédenborg et mettaient
leurs délices à apprendre comment chacun des nou-
veaux adhérents avait été amené à leur foi. C'étaient
en général des ouvriers et des commerçants; il yeut
cependant des exceptions. Outre les hommes distin-
gués que nous avons déjà nommés, citons-en deux
encore. A Washington, Fairfax, le premier swéden-
-107 -
borgien, descendait du général de l'armée du Parle-
ment d'Angleterre en révolte contre Charles 1er , et
le premier pasteur de la Nouvelle Eglise, Fox, était
petit-fils du fameux auteur de La vie des Marty'·s.
Il serait intéressant, - si nous en avions le loisir,
- de suivre ce qui se passa dans le Maine et dans
l'Illinois, où se dessina un mouvement analogue. De
1820 à 1870, donc en cinquante ans, le nombre des
membres de la Nouvelle Eglise a décuplé, tandis que
la population n'a fait que quadl'upler.

* * ,.
Terminons par un bref résumé de ce que l'œuvre
américaine est actuellement. La Convention géné-
rale s'est réunie dans l'immense ville de Chicago, à
l'Hôtel La Salle, du 6 au 13 juin de cette année
(1911). C'était sa quatre-vingt-onzième session. D'a-
près les procès-verbaux de cette assemblée, - ils
forment un véritable volume (de 263 pages), - la
dénomination compte 101 ministres consacrés, 99
Sociétés et 6396 membres. Il y a quatre Eglises dis-
tinctes à Chicago même.

* * ,.
On se plaint d'un arrêt dans le développement ex-
térieur de la Nouvelle Jérusalem. Si nous compa-
rons en effet le Journal de la dernière Convention
avec celui de 1900, nous constatons que le chiffre
des membres a baissé, en onze années, de 540 uni-
tés. Ce n'est pas énorme, mais cela contraste avec
l'accroissement qu'on escomptait. On recherche na-
- LOS-
turellement les causes de cette attristante diminu-
tion. Sans approfondir aujourd'hui ce sujet, sur
lequel nous aurions d'importantes observations à
faire, nous indiquerons un fait nouveau qui est cer-
tainement une de ces causes. Il s'est constitué, aux
Etats-Unis, sous le nom de l'Académie, une Eglise
swédenborgienne qui ne se rattache point à la Con-
vention générale. Cette Eglise séparée renferme déjà
un millier de membres et paraît en voie de progrès.
Elle vient de construire et d'inaugurer une magnifi-
que bibliothèque, qui a coûté 500000 francs; cet édi-
fice modèle fait partie d'un ensemble de bâtiments
destinés à des écoles élémentaires, à un collège, à sa
chapelle et à leurs dépendances.
La naissance de l'Académie n'a pas eu lieu sans
des luttes pénibles, qui ont dû produire sur le pu-
blic un très mauvais effet. Quoi qu'il en soit, il me
semble légitime d'ajouter les mille membres de
cette dissidence aux membres recensés par la Con-
vention. Nous dirons donc qu'il y a présentement
aux Etats-Unis, y compris le Canada, 7396 swéden-
borgiens déclarés, ce qui est un total supérieur à
tous les chiffres précédents.

* *
Comme la Nouvelle Eglise d'Angleterre, la Nou-
velle Jérusalem des Etats-Unis et du Canada pos-
sède une faculté de théologie pour préparer ses pliS-
teurs, des œuvres nombreuses et prospères, enfin
des publications périodiques d'un grand intérêt.
Quoique constituées à part, ces deux Eglises sont
-109 -
unies par la plus vive sympathie, comme j'en ai eu
la preuve à Londres, au Congrès Swédenborg de
1910. Des deux côtés de l'Atlantique les difficultés
que rencontrent les swédenborgiens sont à peu près
les mêmes, et ils ont les mêmes croyances, le même
esprit, la même assurance du triomphe final. Ajou-
tons que, des deux côtés, ils ont des pasteurs et des
laïques remarquables comme journalistes, écrivains,
penseurs, administrateurs et prédicateurs.

* * *
Réunissons à présent, - en nous appuyant sur les
dernières statistiques, - les forces de la Nouvelle
Eglise dans les deux pays anglo-saxons. Nous arri-
vons aux chiffres suivants:
Angleterre: 7762 membres '.
Amérique : 7396 »
Total: 15158 membres.

* * *
Je remets à mercredi prochain la philosophie de
cet exposé historique, je veux dire les observations
qui me paraissent en découler naturellement. Pour
terminer ce soir, permettez-moi de relever un seul
fait:
Loin d'avoir pour elles un mouvement national de
Réformation et d'être ouvertes à la multitude, les
Eglises dont il s'agit ont été fondées par des nova-
t 6725 rattachés à la Conférence et 1037 Croyants isolés; ensemble
776~.
- 110-
teurs convaincus, désintéressés et persévérants;
elles se sont maintenues et développées, en dépit
d'un ostracisme général, par l'étude individuelle,
les courageux sacrifices et la spiritualité de ses
membres. Ces circonstances peu ordinaires, - si ce
n'est uniques dans leur ensemble, - donnent aux
chiffres que j'ai cités une éloquence toute spéciale,
et sont de nature à frapper les esprits qui cherchent
encore la vérité.
DEUXIÈME LEÇON
Philosophie de l'histoire précédente : j 0 Esprits ouverts.
2 0 Apôtres. ;lo Opportunistes et intransigeants. ~o Société
ou Eglise. 50 Création spontanée. - Allemagne. Isolement
forcé. Le Dr Emmanuel Taret. Rôle des pasteurs luthériens.
M. l\Iullensiefen. - France. Lettre du marquis de Thomé.
Le bénédictin Pernetty. Les Illuminés d'Avignon. Rouen
et Strasbourg. Moët, bibliothécaire à Versailles. Barrois,
libraire à Paris. Le capitaine Bernard. L'abbé .tEgger, pre-
mier vicaire de Notre-Dame. Edouard Richer, de Nantes.
La Religion du bon sens et Invocations religieuses. La
,Vouvelle Jérusalem. M. de Tollenare. Sa ferveur et ses
capitulations. Abjuration forcée. Découverte providentielle
de ses véritables sentiments. Danger des compromis de

conscience.

Quelle est donc la « philosophie)) de l'histoire que


nous avons esquissée? Ou quelles son t les observa-
tions qui découlent naturellement de ce que je vous
ai raconté jusqu'ici? C'est ce que je désire vous
montrer ce soir, avant de passer à l'Allemagne et à
la France.
1° Tout d'abord les pionniers de la Nouvelle
Eglise en Suède, en Angleterre et en Amérique ont
été des esprits ouverts, aimant la vérité pour elle-
même et l'estimant plus que les perles. Au sein
même du protestantisme, la plupart des croyants -
ou de ceux qui passent pour tels - se contentent
- 112-
du crédo de leur Eglise, des idées de leur milieu,
moins par persuasion que par indifférence et par
apathie; rares sont ceux qui réfléchissent, qui exa-
minent, qui cherchent à se faire d'après l'Ecriture
Sainte des croyances vraiment personnelles. A cette
classe trop restreinte appartenaient les hommes
qui, les premiers, se sont intéressés aux ouvrages
de Swédenborg, les ont lus, ont accepté leur doc-
trine et sont devenus les défenseurs de cette théolo-
gie nouvelle. Les uns, dès le premier volume, ont
reconnu, par une vive intuition, qu'ils étaient en
présence de la vérité divine, c'est-à-dire d 'une con-
ception de l'ancien Evangile supérieure à tout ce
qu'on leur avait enseigné, et ils ont admis pour
ainsi dire le système en bloc, sans en avoir pu com-
prendre toutes les parties. Les autres, plus pru-
dents, ont été frappés également du premier coup
par certaines idées justes qui s'imposaient à leur
raison et à leur conscience, mais ils avaient encore
contre d'autres doctrines des objections provenant
de leur éducation religieuse et de la théologie cou-
rante; aussi leur fallut-il de sérieuses recherches,
ainsi que l'énergique volonté de s'affranchir de tout
préjugé, pour être persuadés de la mission sacrée
du Voyant de Stockholm et pour accepter l'en-
semble de son enseignement. En tout cas, les uns
et les autres étaient convaincus, et cette conviction
était pour eux un trésor précieux, une vie, le res-
sort d'une activité désintéressée et féconde.

* * *
- 113-
20 En effet, - et c'est mon second point, - cette
foi spéciale les a transformés en apôtres. Incapables
de garder pour eux seuls le trésor spirituel qu'ils
avaient découvert, ils ont voulu le faire partager à
leurs parents, à leurs amis, à leurs connaissances,
à toutes les personnes qu'ils pouvaient atteindre.
Ils ont traduit, publié, expliqué les œuvres de
Swédenborg; par des sermons, des conférences, des
réunions autant que par la correspondance et par la
presse, ils se sont efforcés de répandre et de légiti-
mer la sublime doctrine qui les avait rendus si heu-
reux. Ils n'étaient pas tous des savants, des doc-
teurs, des hommes influents et hauts placés; mais
tous, jusqu'aux plus modestes, ont senti le devoir et
le privilège d'une propagande que l'hostilité géné-
rale rendait difficile et dangereuse.
Loin de reculer devant ces difficultés et ces dan-
gers, ils nous ont laissé de nombreux exemples de
courage moral et de véritable héroïsme. Ils nous
ont aussi donné l'exemple d'une libéralité surpre-
nante, sans laquelle cette large diffusion de livres
difficiles, traduits du latin en diverses langues,
n'aurait jamais été possible. Remarquons, à ce pro-
pos, quelles sommes immenses peuvent provenir
d'un petit nombre de donateurs, quand ceux-ci
croient avoir trouvé la vérité qui sauve et n'ont pas
de plus ardent désir que de la transmettre à leurs
frères, qu'ils voient encore se débattre dans les ténè-
bres du péché.

* * *
SWÉDENBOnG In 8
- 114-
3 0 J'attire maintenant votre attention sur un troi-
sième point. Si les premiers swédenborgiens ont
tous cherché à en gagner d'autres, ils ont poursuivi
ce seul et même but par deux méthodes différentes.
Les uns, - je les appellerai les opportunistes, -
quand ils appartenaient à l'une ou l'autre des
anciennes Eglises, se sont gardés de rompre avec
elle, pensant qu'ils y exerceraient plus d'ascendant
que partout ailleurs, espérant peut-être même qu'un
peu du levain qu'ils apportaient ferait lever toute la
pâte. Les autres, - je les appellerai les intl'ansi-
gean/s, - se sentant forcés de combattre les dogmes
traditionnels, se sont séparés ouvertement de leur
Eglise; désireux de professer leurs doctrines et de
célébrer leur culte avec la plus complète liberté, ils
ont posé les bases d'une « Nouvelle Eglise» ou d'une
" Eglise de la Nouvelle Jérusalem. »
Je n'oserais certes condamner aucune de ces deux
méthodes; elles ont du bon l'une et l'autre, et vous
avez probablement, comme moi, senti la sagesse de
toutes deux. Swédenborg lui-même est resté dans
l'Eglise suédoise et, sur son lit de mort, a recu la
sainte cène de la maLl d'un pasteur luthérien.
Clowes et Clissold paraissent avoir eu raison de
conserver leurs fonctions de cle,'gymen dans l'Eglise
d'Angleterre. Cet opportunisme ne devient coupable
que lorsqu'il implique un compromis désavoué par
une conscience droite, lorsqu'il entraîne après soi
. une dissimulation déshonorante. Un swédenborgien
cachant ses opinions pour garder sa place, ou pour
- 115-
plaire à ses alentours, nuit à son âme et se condamne
à l'impuissance.
Souvent il est indispensable de faire bande à part,
de sortir des cadres existants et de se constituer,
fOt-on très peu nombreux, en organisme spécial,
afin de pouvoir, sans entrave aucune et loin de
toute influence fâcheuse, développer la vie spiri-
tuelle des individus et du petit troupeau, et travail-
ler avec l'espoir fondé du succès à la grande œuvre
à laquelle on se sent appelé. Là où manquent la
décision et l'entente nécessaires pour créer une
Nouvelle Eglise en face des Eglises vieillies et
caduques, - mais encore puissantes à certains
égards, - les plus belles semailles, qui faisaient
présager une riche moisson, peuvent ne donner
pendant de longues années que les plus maigres
résultats.
Sans doute il ne faut pas devancer les temps. La
dissidence n'est pas possible quand les lecteurs de
Swédenborg sont encore indécis au sujet de son
enseignement, ou quand il ne s'est pas opéré dans
leur âme une transformation qui les rende ca-
pables de se dévouer à l'œuvre nouvelle. Dans ce
cas, ils doivent attendre jusqu'à ce qu'ils soient
mûris et fortifiés. Mais alors le devoir s'impose à
eux de s'organiser aussi bien que possible, afin de
progresser plus rapidement et d'agir en commun
d'une manière plus efficace. Je sais que les circons-
tances varient infiniment selon l'époque et le lieu;
aussi serait-il imprudent de dire ce qui vaut le
1

- 116-
mieux dans les commencements de l'œuvre ou de
donner un conseil convenant à tous.
Voici cependant quelle est normalement la voie à
suivre par les pionniers swédenborgiens. Première-
ment s'instruire autant qu'ils le peuvent, se mettre
au clair quant aux doctrines principales (il n'yen a
que quatre), arriver ainsi à de vraies convictions et
y soumettre leur propre conduite. Secondement
s'unir pour l'étude et l'action, soit en formant une
simple Société, soit en créant une Eglise proprement
dite.

* * *
4 0 On distingue en effet entre « Eglise D et .. So-
ciété D. Vous le comprenez, une Société peut compter
dans son sein des indécis, des inconvertis, des gens
manquant de hardiesse et de persévérance; elle doit
néanmoins reposer' sur une base évangélique et avoir
des assemblées régulières, nourries et fréqueutes.
Une Eglise est plus que cela. Elle se pose en
face des Eglises précédentes, - de toutes, - comme
l'Eglise Nouvelle, celle qui s'appuie sur une révéla-
tion complémentaire, celle qui s'harmonise parfaite-
ment avec la science et la philosophie modernes,
celle qui dès lors satisfait aux exigences les plus
rigoureuses du présent et de l'avenir. L'Eglise
locale, - qui, fût-ce dans une chambre ou un salon,
célèbre un culte ouvert à tous, - doit toujours se
considérer comme une fraction de la Nouvelle
Eglise, qui est destinée à toutes les nations et dont
l'unité est fortement constituée par l'adhésion vo-
- 117-
Ion taire de ses membres à la théologie et à la morale
de Swédenborg.
II est essentiel qu'elle ne se compose que de swé-
denborgiens résolus, de croyants convertis et plus
ou moins avancés dans la voie de la régénération, et
qu'on y voie régner un esprit de fraternité. A ces
conditions seules elle pourra impressionner favora-
blement ceux qui l'entourent et attirer à elle, c'est-
à-dire au Seigneur, les âmes tourmentées par le
sentiment de n'avoir pu trouver jusqu'alors ni un
crédo rationnel et lumineux, ni une famille spiri-
tuelle où se reflète le Dieu d'amour.

* * *
50 Une cinquième et dernière observation n'est
que le corollaire des précédentes. Comme vous
venez de le voir, dans quelque endroit que la Nou-
velle Eglise vienne à surgir, elle est une e"éation
spontanée. Elle n'est point une importation étran-
gère, un produit envoyé du dehors par un comité
de missions, le résultat des efforts d'un agent salarié
désireux de la rattacher à telle Société chrétienne ou
à telle dénomination connue.
Pour qu'elle voie le jour, il faut que la semence
répandue à profusion par Swédenborg soit tombée
dans un ou deux esprits comme dans une terre bien
préparée, il faut que ces premiers partisans en aient
gagné quelques autres, il faut enfin que ce noyau de
fidèles soit assez vivant et assez courageux pour for-
mer une « association cultuelle », comme on dit de
nos Jours.
""
f

- 118-
Cet admirable processus ne s'accomplit point sans
le divin Esprit qui planait sur le chaos pour en tirer
le monde. Ce souffle d'en haut est indispensable
pour engager des personnes isolées à étudier à fond
un système réputé étrange, périlleux ou même dia-
bolique par leur entourage et par leurs conducteurs
religieux; pour les décider, le moment venu, à lut-
ter intrépidement contre l'opinion publique, l'étroi-
tesse cléricale, la raillerie et la persécution, et pour
les mettre à la hauteur de toute sorte de sacrifices.
Cependant partout où le Seigneur a suscité, en dépit
de tant de puissances contraires, un mouvement pa-
reil, partout où il a fait naître une pareille Eglise,
vous pouvez être sùrs, mes chers auditeurs, que
c'est une Eglise véritable, une Eglise selon son
cœur, et qu'il entre dans ses intentions providen-
tielles de la doter de tout ce qu'il lui faudra pour
prospérer.
Allemagne.
Comment, après la mort de Swédenborg, ses doc-
trines ont-elles été reçues par la protestante et phi-
losophique Allemagne? Vous savez déjà qu'elles y
ont produit moins d'effet qu'en Angleterre et en
Amérique; nous allons cependant nous convaincre
qu'elles n'y furent pas importées en vain.
Œtinger, nous l'avons vu, acceptait en partie,
mais en partie seulement, la théologie de Swéden-
borg, dont il traduisit plusieurs ouvrages. Le con-
sistoire de Stuttgart voulut le poursuivre à cause
d'une de ces publications, mais le duc de 'Vurtem-
- 11.9·-
berg le protégea. Le prélat de Murrhard était trop
plongé dans les idées protestantes pour ne pas faire
d'importantes réserves; il rejetait en particulier le
sens spirituel des Ecritures. Cependant les traduc-
tions allemandes se multiplièrent bientôt, et on
acheta en Allemagne beaucoup d'exemplaires des
versions françaises de Pernetty et de Moët. Ainsi dès
la fin du dix-huitième siècle et au commencement
du dix-neuvième les croyances nouvelles y étaient
accueillies avec faveur. On sait même que la plu-
part des adhérents appartenaient aux classes élevées
de la société. On cite un M. de Bulow, qui publia
un résumé des doctrines de notre auteur.
Malheureusement les restrictions apportées à la
liberté de la presse et à la liberté de conscience em-
pêchèrent les swédenborgiens de former des sociétés
pour la dissémination de leurs écrits, ainsi que des
Eglises ou congrégations distinctes. Ils restèrent
donc isolés les uns des autres, ce qui est une
grande cause de faiblesse. Ils exercèrent toutefois
une certaine influence, surtout dans le nord du
pays, en élargissant les esprits en matière de reli-
gion, par exemple en rapprochant les calvinistes et
les luthériens.
* * *
Le grand pionnier de la Nouvelle Eglise en terre
allemande fut Emmanuel Tafel, professeur de phi-
losophie à Tubingue. Ayant rencontré, quand il
n'avait que seize et dix-sept ans (1811 et 1812), deux
ouvrages de Swédenborg, il les lut et embrassa
joyeusement la doctrine du Dieu triun, mais non
- 120-
celle de la rédemption, qui lui paraissait contraire à
la Bible. Je fais ici quelques emprunts à une remar-
quable lettre qu'il adressa plus tard à un pasteur
•• •
amerlcalfi.
« J'étais sur le point de me détourner de Swéden-
borg; mais la célèbre Histoi,'e des Hérésies, par
Arnold, me montra que l'Eglise dominante n'a pas
toujours été la meilleure, et que j'étais trop prévenu
en faveur de l'Eglise où j'étais né. Je ne savais plus
quelle voie suivre; alors je me tournai vers le Sei-
gneur dans mon angoisse, le suppliant à genoux de
m'éclairer.
l) Je voulus relire Swédenborg. L'ayant examiné

en me reportant aux textes de J'Ecriture Sainte,


j'adoptai ses vues sur la rédemption, tout en restant
indécis quant aux anges et au jugement dernier.
Cette lecture de SwédenbOI g m'inspira un tel inté-
rêt pour J'étude du christianisme que je refusai un
emploi séculier, et entrai à J'Université de Tubingue
pour étudier la théologie. C'était en 1817.
l) Dans la bibliothèque de l'Université je trouvai

le premier volume des A,'canes. Plusieurs fois en


lisant le Nouveau Testament et en J'expliquant à
des enfants, je perçus pleinement le sens spirituel
et sa gloire, et j'éprouvai en mon cœur une jouis-
sance qui me combla de félicité.
l) Pendant sept ans je gardai en moi ma croyance

comme un seéret; je résolus pourtant de la professer


dès que j'aurais l'occasion de défendre la vérité. Un
de mes compagnons d'étude, Moser, avait cordiale-
ment accepté les mêmes doctrines et les prêchait
- 121-
comme suppléant de son père, qui était pasteur. 1)
Trois fermiers du Wurtemberg, puis dix ou douze,
se déclarent en faveur de ces doctrines; un libraire,
un conseiller des finances, un procureur et quelques
autres font de même.
Ne reconnaissant, en sa qualité de protestant, au-
cune autorité humaine en matière de foi. et répu-
gnant à toute restriction mentale, le Dr Tafel ne
voulut pas souscrire aux obligations exigées de lui
pour entrer au service de l'Eglise d'Etat. Il com-
mença au contraire une série de publications qui
indisposèrent le roi contre lui. Alors parut un ordre
royal portant que l'auteur, s'i! continuait son œuvre,
perdrait tous ses droits aux fonctions ecclésiastiques.
«Je répondis, écrit Tafel, que quant aux conviotions
personnelles, je n'admettais pas qu'on pût y renon-
cer pour aucune considération d'intérêt. »
En 1824 il sollicita l'emploi, vacant alors, de
bibliothécaire de l'Université, poste qui devait assu-
rer sa subsistance en lui laissant le loisir néces-
saire pour ses publications. « Le roi refusa d'abord,
dit Tafel, parce que, à ce qu'i! disait, j'avais publié
malgré lui les écrits fanatiques de Swédenborg. Je
présentai ma défense en l'appuyant sur les faits
semblables qui s'étaient passés en d'autres pays. On
me confia la place, et je pris l'engagement provi-
soire de ne rien publier sur Swédenborg. En 1829
l'emploi me fut accordé sans condition. Il y avait
trois cents ans que les princes allemands avaient
protesté contre toute autorité religieuse en matière
de foi. l>
- U2- !
;
Il était temps de mettre cette théorie en pratique 1 \
Il ne se trouva que cent dix souscripteurs pour
les publications du Dr Tafel; mais le Seigneur, dans
lequel il mettait toute sa confiance, pourvut à ce
qu'il eùt les fonds suffisants pour son entreprise.
M. Frank, pharmacien de la cour à Potsdam, en prit
presque tous les frais à sa charge.
Comme je viens de vous le montrer, le professeur
Emmanuel Tafel a laissé le plus bel exemple de re-
cherche sérieuse et persévérante dans le domaine
religieux, de fidélité aux convictions acquises, de
sage prudence et d'indomptable courage. Peu d'hom-
mes ont rendu de pareils services à la Nouvelle
Eglise. II a imprimé les ouvrages manuscrits de
Swédenborg, les préservant ainsi de toute chance
de destruction; il a réédité ses œuvres latines deve-
nues introuvables, par exemple les Arcanes Célestes;
il les a presque toutes traduites en allemand. II re-
cueillit en outre à grand'peine beaucoup de docu-
ments biographiques sur notre écrivain, et les pnblia
dans la Revue allemande qu'il avait fondée.
« L'activité de Tafel fut réellement merveilleuse,
dit M. Chevrier; et il n'aurait pu trouver la force
d'accomplir ses immenses travaux, comme de résis-
ter aux tracasseries et aux persécutions auquelles il
fut en butte, s'i! n'avait pas eu une foi mystique
dans sa mission. Il disait que la date de sa naissance
et des principaux événements de sa vie avaient des
correspondances spirituelles. »

* * *
- 123-
Malgré les efforts extraordinaires d'un homme de
cette trempe, la Nouvelle Eglise n'a pas réussi à
prendre pied d'une manière bien ostensible dans
l'empire d'outre-Rhin. Les swédenborgiens y sont
restés en petit nombre. Notons en particulier qu'au-
cun ecclésiastique n'est venu grossir leurs rangs.
En général les pasteut·s luthériens ont cherché à
faire disparaître les écrits de Swédenborg répandus
dans beaucoup de familles, recommandant de ne
pas s'occuper de ces choses-là. Ils se sont montrés
moins tolérants pour ce noble spiritualisme que
pour les théories directement opposées à la divinité
de Jésus-Christ et à l'inspiration des Ecritures.

* * *
En mourant, le D' Tafellaissa 30000 volumes im-
primés, dont les uns (lés latins) furent achetés pa,r
la Swedenb01·g Society, les autres (les allemands) par
M. Mullensiefen, son beau-frère et son successeur
dans la direction du mouvement 1. Après avoir été
Conseiller royal des Provinces rhénanes, créateur
d'une fabrique de verres en \Vestphalie et député
au parlement prussien, M. Mullensiefen se retira en
Suisse, à Rheinfelden, où il se consacra tout entier à
la cause qu'il avait embrassée. L'emploi généreux
qu'il fit de sa grande fortune permit notamment de
réimprimer plusieurs ouvrages du prophète suédois
et de continuer la traduction des A,·canes.
1 Ajoutons que plusieurs neveux de Tarel. portant son nom, ont
continué son œuvre, et que grâce à ses écrits la nouvelle théologie a
pu se propager parmi les Allemands fixés en Amérique. oÎl elle a formé
plusieurl'l Sociétés.
- 124-

France.
Nous n'avons pas encore mentionné un document
de la plus grande importance pour nous aider à for-
muler sur Swédenborg un jugement équitable; je
veux parler de la lettre détaillée et précise adressée
par un savant français au JOUl'nal encyclopédique de
1785. Dans cette lettre, le marquis de Thomé réfute
Ulle assertion avancée par des commissaires que le
roi de France avait chargés d'examiner le magné-
tisme animal. Ils avaient prétendu qu'il n'existait
encore aucune théorie SUl' l'aimant: M. de Thomé
réclame en faveur de Swédenborg et vante ses Œu-
m'es philosophiques et minél'alogiques, disant que
dans cet ouvrage Cl il Y a une telle abondance de vé-
rités nouvelles, - et de connaissances en physique,
mathématiques, astronomie, mécanique, chimie et
minéralogie, - que ce serait plus que suffisant pour
établir la réputation de plusieurs auteurs différents.
Aussi Swédenborg acquit-il par cette publication
une telle renommée que l'Académie de Stockholm
se hâta de l'inviter à devenir un de ses membres.
» Cette production du philosophe suédois a con-
servé le même degré d'estime dans toute l'Europe,
et les hommes les plus célèbres n'ont pas dédaigné
d'en tirer des matériaux pour les aider dans leur
propre travail; quelques-uns même ont eu la faiblesse
de se parer des plumes du paon, sans reconnaître
où ils les avaient obtenues. En lisant telle et telle
page [elles sont indiquées], on verra quelle erreur
le comte de Buffon a commise en disant, dans son
- 125-
discours sur la formation des planètes, qu'on n'avait
encore rien écrit sur ce sujet; et l'on regrettera sans
doute que le Pline français n'ait pas profité des dé-
couvertes de l'académicien de Stockholm, qui, son
égal au point de vue du style, lui est infiniment su-
périeur en toute autre chose. »
Après un très exact exposé de la méthode suivie
par Swédenborg dans ses recherches, le marquis de
Thomé en arrive à la partie religieuse de sa car-
rière. « Mais que dirons-nous de ses traités théoso-
phiques où les plus grands secrets sont révélés sans
emblème ni allégorie; où la science des Correspon-
dances, - qui a été perdue pendant près de quatre
mille ans et dont les hiéroglyphes d'Egypte n'étaient
que des monuments et des restes sans utilité, - est
vraiment restaurée? Il faut absolument les parcourir
pour s'en faire une idée. Plus on réfléchira aux prin-
cipes, aussi nouveaux que fertiles, qui sont accu-
mulés dans ces livres, pl us nous les appliquerons
à la nature, à nous-mêmes, à chaque chose qui peut
devenir l'objet de nos pensées et de nos affections,
- plus clairement aussi la vérité brillera, plus nous
serons obligés de rendre bommage à la supériorité
de lumières qui leur a donné naissance et d'y recon-
naître les preuves d'une sagesse plus qu'humaine.
» Comme à une science si profonde et si univer-
selle Swédenborg ajoutait la plus pure vertu et les
manières les plus courtoises, il pouvait s'attendre à
rencontrer des détracteurs; il en eut, en effet, et il
en
.
a encore. Il m'est arrivé souvent de l'entendre
décrier en public, mais toujours pour l'un des trois
-126 -
motifs suivants et dans l'intention d'empêcher de ,,,
lire ses ouvrages.
JI Les uns, attribuant toutes choses au hasard et

ne croyant à rien qu'à la nature, ont peur que les


œuvres lumineuses du plus grand naturaliste et du
plus sublime théosophe qui ait jamais existé portent
le dernier coup à leur système chancelant. D'autres,
lui ayant fait des emprunts sans les avouer, crai-
gnent que, si ses ouvrages sont plus connus, on ne
découvre leurs plagiats. Les gens de la troisième
classe, jouissant d'une renommée qui repose sur
une fausse opinion de leur science, mais ne pou-
vant se cacher à eux-mêmes leur incapacité, redou-
tent l'apparition de cette étoile polaire, parce qu'elle
les éclipserait infailliblement et les réduirait bientôt
à leur juste valeur.
» Je ne sais lequel de ces motifs poussa un écri-
vain anonyme à insérer, il y a deux ans environ,
dans le Cow'rier de l'Europe, une prétendue notice
sur Swédenborg et ses ouvrages, laquelle n'était
qu'un tissu de fausses dates, de titres inexacts, de
calomnies et de contradictions palpables; c'est ainsi
que l'amour de soi, défigurant, falsifiant et obscur- •
cissant toutes choses, est la source de tout mal et le
fléau de l'espèce humaine. Aussi le premier travail
à entreprendre pour parvenir à la vérité est-il de
combattre, de vaincre et d'enchainer pour toujours
ce principe. Alors l'âme de l'homme, recouvrant sa
liberté et ramenée à la lumière pour laquelle elle a
été faite, pourra errer selon son bon plaisir à tra-
vers la nature entière, et, poursuivant son vol, s'éle-
- 127-
ver à ce monde que d'ignorants mortels regardent
comme imaginaire, mais qui sera toujours, quoi
qu'on puisse dire, la sphère vivifiante et la véritable
patrie de l'esprit humain.
1> Voilà, messieurs, ce que j'ai cru de mon devoir
de publier pour le bien de la société, par respect
pour la vérité et par gratitude envers celui à qui je
dois la plus grande partie du peu que je sais, quoi-
que, avant de rencontrer ses écrits, j'eusse cherché
la connaissance chez presque tous les auteurs, an-
ciens et modernes, qui sont plus ou moins censés la
posséder. »
On ne peut pas rêver un plus magnifique témoi-
gnage, ni plus autorisé, rendu aux découvertes de
Swédenborg, à son génie, à son caractère et même à
sa sainte mission. Venant d'un disciple si enthou-
siaste et si haut placé, cet hommage dut faire im-
pression; nous ne savons d'ailleurs s'il eut des
résultats positifs.

* * *
Le premier livre ùe Swédenbourg qui ait été tra-
duit en langue française est le traité sur Le Ciel et
l'Enfm'. L'auteur de cette traduction très peu fidèle,
le bénédictin Pernetty, devint abbé de Saint-Ger-
main, puis bibliothécaire du roi de Prusse Frédéric
le Grand; ce fut à Berlin qu'il connut quelques
swédenborgiens. Revenu à Paris en 1783, il se retira
ensuite à Avignon; il Y vécut durant la Révolution
française et mourut en 1801. Il avait établi une asso-
ciation secrète qui faisait usage des rites et em-
- 128-
blèmes maçonniques. On l'appelait l'Académie ou la
Société des Illuminés d'A vignon.
Une société semblable ne tarda pas à s'établir à
Paris; elle était présidée par la duchesse de Bour-
bon, princesse aussi distinguée par ses vertus, en
un temps de relâchement moral, que par la supé-
riorité de son esprit.
D'après Thiébault, membre de l'Académie de Ber-
lin, Pernetty était très savant et d'un commerce
agréable; mais il comprenait mal les nouvelles doc-
trines, aussi les mélangea-t-il d'un côté avec les su-
perstitions catholiques, de l'autre avec les rêveries
de l'hermétisme. Dans sa préface du Ciel et de l'En-
(e,', il a présenté Swédenborg sous un faux jour du
commencement à la fin.
Lorsque l'abbé Baruel voulut arrêter les progrès
de la théologie qui venait de Suède, il profita habi-
lement des erreurs de Pernetty et présenta la Société
des Illuminés d'Avignon, fondée vers 1789, comme
une expression plus exacte des vues de Swédenborg
que la Société formée à Londres à la même époque.
Rouen et Strasbourg virent surgir et disparaître
des réunions semblables à celles d'Avignon; mais
beaucoup de gens persistent à confondre avec ces
prétendus « Illuminés» les membres de la Nouvelle
Eglise.
* * *
Par bonheur, il existait en France des disciples
plus sérieux de Swédenborg. Celui de tous qui se
rendit le plus utile fut Moët, bibliothécaire à Ver-
sailles. Membre de la Société exégétique de Stock-
- 129-
hohn, dont il sut éviter les aberrations, il entreprit
en 1786 une version complète des œuvres théologi-
ques de notre écrivain, version qui ne devait être
imprimée que sous la Restauration. Un membre du
parlement anglais. M. Tulk, - qui vint à Paris à
l'âge de quatre-vingt-quatre ans, - consacra vingt-
cinq à trente mille francs à l'impression des tradnc-
tions de Moët'; quelques-unes cependant, par exem-
ple celle des Arcanes, furent conservées en manus-
crit.
Moët atteignit lui-même le bel âge de quatre-
vingt-six ans et mourut à Versailles en 1807. Ses
traductions sont loin d'être aussi fidèles que celles
de Le Boys des Guays, mais on les a trop dépré-
eiées; elles plaisent davantage à certains lecteurs,
attendu que, sans s'attacher à la lettre du texte
latin, elles rendent d'une façon plus simple et plus
claire nombre de passages difficiles. Aussi se vendi-
rent-elles passablement, et c'est par elles que, jus-
qu'en 1850, les partisans français du Prophète du
Nord ont eu connaissance de son système.

* * *
La propagande semblait toutefois avoir peu d'ef-
fet. Profitant de la paix de 1802, Robert Hindmarsh
vint de Londres à Paris pour visiter la petite So-
ciété swédenborgienne qui s'y réunissait de temps
en temps, d'une façon irrégulière. Il prit part, à
Passy, à une réunion che? un Anglais où on lut
t M. Tulk a exposé ses convictions dans un livre anglais, intitulé Le
(;hri,tianisme spirituel.
SWEDli:NBOI\G III 9
- 130-
quelques pages de Swédenborg traduites en fran-
çais. Parmi les douze personnes présentes, plusieurs
manifestaient un vif attachement à la nouvelle révé-
lation. Dans le récit qu'i! a laissé, Hindmarsh décrit
avec un grand bonheur d'expression les charmes
d'une belle journée d'automne dans le plaisant pays
de France.
Apprenant en 1816 qu'un libraire parisien, Bar-
rois, reçoit beaucoup de demandes des ouvrages
latins de notre théosophe, Hindmarsh indique plu-
sieurs swédenborgiens, entre autres Parraud, qui a
déjà traduit L'Amour conjugal. En 1820, un groupe
de huit disciples tenait séance chez Gobert, célèbre
avocat de Paris, qui s'était donné de cœur et d'âme
à la cause. En 1821 une autre Société, de quatorze li
seize membres celle-là, est signalée à Coutances en
Normandie.

* * *
Mais le grand propagateur des vues nouvelles au
temps de la Restauration fut un Breton, le capitaine
Bernard. Ayant reç.u, comme beaucoup d'autres,
une éducation antireligieuse, il s'occupait avec ar-
deur de sciences naturelles, quand, à Bordeaux, il
rencontra en 1820 un volume de Swédenborg. Tout
de suite persuadé que cette théologie était vraie, il
mit un zèle extrême à la propager. Il y convertit
d'abord plusieurs officiers de son régiment, le 23e
de ligne: des capitaines, un major et un comman-
dant. Ils firent ensemble la guerre d'Espagne, en
1823. Des missionnaires de la Société continentale

- 131
de Londres, ayant rencontré ces officiers français à
Bayonne, exprimèrent dans une lettre au New
Evangelical Magazine l'admiration qu'ils éprou-
vaient pour leur charité, leurs vertus, leur ferveur
à répandre leurs convictions; « mais, hélas 1 ajoute
la lettre, ils sont disciples de Swédenborg 1 »
En Espagne, le capitaine Bernard eut la joie de
voir nos doctrines goùtées par le savant évêque de
Barcelone, par le général Palafox, par d'autres
encore. De retour en France, il n'eut pas moins de
succès. Il conquit à ses croyances son père, hono-
rable magistrat, Richer, littérateur distingué de
Nantes, le colonel Dupont et des personnes notables
de différentes villes.

* • *
Seulement, - comme dans plusieurs autres cas,
- il se fit un fâcheux amalgame de la doctrine si
purement spirituelle de Swédenborg avec des prati-
ques fort discutables. Le capitaine Bernard se préoc-
cupa trop de songes, de magnétisme et de rapports
avec les esprits, méconnaissant les recommandations
expresses du prophète suédois. On fit beaucoup de
bruit des guérisons que Mme de Saint-Amour, égarée
par Bernard, obtenait au moyen de la prière. Cette
femme de mérite, veuve d'un officier supérieur, ex-
cita la curiosité du public par ses guérisons souvent
réelles, mais peu durables; en revanche elle détourna
des véritables swédenborgiens beaucoup d'hommes
sensés, qui auraient goùté leurs doctrines dégagées
de cet alliage.
-134 -
La Religion du bon sens, qui eut relativement un
fort grand succès; enfin les Invocations religieuses,
un des plus beaux ouvrages religieux qu'ait produits
le dix-neuvième siècle.
Edouard Richer avait toutes les qualités de style
qu'on apprécie le plus en France: la clarté, la net-
teté et l'élégance; son érudition était fort étendue et
de bon aloi. Il s'applique à montrer, par de nom-
breuses citations, la concordance dé la foi de la
Nouvelle Eglise avec l'enseignement religieux le
plus ancien et le plus respectable. Il reste toujours
calme et n'entreprend aucune polémique; il évite
même de prononcer le nom de Swédenborg, et de
relever l'antagonisme qui existe entre ses doctrines
et la vieille orthodoxie. On se demande s'il n'est pas
allé trop loin dans ce sens, s'il n'a pas désiré la paix
là oÏl la paix n'était pas possible. Il ne fait pourtant
aucune concession doctrinale, et d'autre part on ne
peut lui reprocher aucune exaltation. La lecture de
ses livres repose l'esprit et produit la même impres-
sion que l'entretien avec un homme très instruit et
très raisonnable.
La Nouvelle Jérusalem est comparable aux meil-
leurs ouvrages publiés par les Anglais pour la vul-
garisation du système; la forme en est ingénieuse et
les vues originales y abondent.

. . .
Un auteur parisien noble et charmant, jadis fort
aimé dans notre pays, Emile Souvestre, parle de
Swédenborg et de ses doctrines dans une Notice
-135 -
consacrée à Edouard Richer '. Il le fait avec un
grand sérieux et voit dans la propagation de ce
point de vue « un événement social digne d'étude,
sinon de sympathie ». Après avoir pris la peine de
résumer en quelque pages la conception générale
du philosophe scandinave, il conclut en ces termes:
« Une chose a pu frapper dans le rapide exposé qui
précède: c'est la liaison rigoureuse des diverses
parties du système et la présence d'esprit ingé-
nieuse avec laquelle tout est prévu. Aussi, de quel-
que manière qu'on juge le swédenborgisme, on est
forcé d'y reconnaître cette harmonie et cette pré-
voyance logique qui prouvent au moins le génie,
quand elles n'attestent pas la vérité. »
Quant à Richer, voici comment il est apprécié
par Souvestre : « Nous ne croyons pas que, depuis
Erasme, on ait traité les matières religieuses avec
une logique à la fois si vive et si grave, si concluante
et si fleurie. »

* * *
Edouard Richer mourut au moment où son in-
fluence devenait considérable. Une douzaine de per-
sonnes, groupées autour de lui, goûtaient fort ses
enseignements. Le plus fervent et le plus notable de
ses disciples fut M. de Tollenare, riche armateur re-
tiré des affaires, qui resta trésorier des hospices de
Nantes jusqu'à 1848. Il fut l'âme de cette adminis-
tration et rendit .de grands services à la ville en
1 Parmi les meilleurs écrits de Souvestre nous rappellerons Lu
Brelons et Un Philosophe sous les toits.
t
-136 -
dirigeant les travaux de construction de l'Hôpital
1
général. C'était donc un homme pratique, entendu
au point de vue du monde, en même temps qu'un
vrai chrétien. Il consacrait à la lecture de Swéden-
borg le loisir que lui laissaient ses fonctions, mais
ce n'était pas assez.
Par malheur, tant pour lui-même que pour la
cause qu'il avait épousée, M. de Tollenare ne com-
prit pas qu'il se rendrait beaucoup plus utile en se
donnant tout entier à la propagande des vérités
nouvelles qu'en s'occupant surtout d'œuvres de
bienfaisance, pour lesquelles il eût été facilement
remplacé.
Une remarque faite à ce propos par M. Chevrier
me parait singulièrement fondée. Il s'est déjà trouvé
en France bien des hommes capables, par leur mé-
rite personnel et par leur position sociale, de prendre
la tête du mouvement 1 : tous ont refusé de remplir
cette tâche et presque tous par les mêmes motifs.
M. de Tollenare aimait le culte pompeux de la
majorité des Francais, sa femme était catholique
ardente, ses enfants étaient mondains et lui-même
restait attaché de cœur au parti légitimiste; aussi
n'osa-t-il jamais faire ouvertement du prosélytisme.
« Les lois, disait-il, s'y opposent l " Il craignait d'af-
faiblir par la controverse le sentiment religieux de
ses anciens coreligionnaires; il tenait aussi, avouons-
le, à conserver de bonnes relations avec la haute so-
t Ainsi AI. Boniface Laroque, président du Consistoire réformé de
('..astres, et M. Blanchet, avocat à Tarbes.
- 137-
ciété. Il se /lattait enfin de « démontrer que la Nou-
velle Jérusalem est le rappel à l'unité, à un véritable
catholicisme de toutes les communions. »
En le forçant d'abjurer, sur son lit de mort, les
croyances qu'il regardait comme la vérité, le clergé
romain lui fit bien voir qu'il n'y aura pas d'Eglise
universelle, ni d'unité religieuse, avant l'heure où
chacun sera libre de conserver ses opinions sans
devoir en rendre compte à d'autres qu'à Dieu seul.
Mais j'ai anticipé.
M. de Tollenare continuait donc d'aller à la messe,
tout en « se communiant lui-même,» en son particu-
lier, « sous les deux espèces. )) Quant au culte de la
Sainte Vierge, auquel , il participait également, il le
justifiait en l'interprétant comme un hommage rendu
à l'Eglise chrétienne, dont Marie serait le symbole,
la personnification.
Ainsi M. de Tollenare trompait sa femme et se
trompait lui-même. Son fils, élève à l'Ecole pol y-
technique, riait quand il lui parlait de religion.
Ayeuglé sur l'état réel de l'Eglise papale, il en
trouvait le crédo plus pur que celui des protes-
tants, « toujours prêts à tomber dans le fatalisme
ou le socinianisme. »
On comprend qu'avec de pareilles idées il ait
trouvé le prudent Richer trop vif et trop entrepre-
nant, qu'il ait moralement forcé un ami de quatre-
vingts ans (M. Thomine) de recourir au ministère
d'un prêtre romain, enfin qu'il ait fait tout son pos-
sible, inutilement il est vrai, pour empêcher 'un
- 138- 1
,

autre ami (M. Le Boys des Guays) d'ouvrir un culte


public dans sa maison.

. . . 1
De si flagrantes contradictions nous surprennent 1
et nous attristent chez un homme aussi sincèrement
pieux que l'était M. de Tollenare. Il s'en trouva puni
dès ce monde par l'abjuration qui lui fut arrachée.
Il nous est parvenu sur ce fait navrant quelques dé-
tails précis et curieux. Je les emprunte encore à
M. Chevrier.
oc La veille de sa mort, le 29 août 1832, Tollenare
écrivit à Mme de Saint-Amour une lettre que celle-ci
s'empressa de transmettre à M. Le Boys des Guays
avec ces mots: « Je reçois à l'instant une lettre de
" notre ami; je ne sais si je rêve. Il y a deux signes
» au crayon qui me rassurent un peu. Sa famille et
» son confesseur auront exigé qu'il m'écrive cette
» lettre. »
» Tollenare s'exprimait ainsi: oc J'ai à vous dire
:0 que, me préparant à quitter la terre, je suis revenu
» à la religion de mes pères, à l'Eglise catholique
» apostolique et romaine, sans suggestion étrangère,
» assuré qu'il n'y a rien en elle qui ne puisse se
» concilier avec les doctrines que nous avons tant
» chéries. - P. S. Faites part de ma nouvelle réso-
» lution à M. Le Boys, à nos amis de Londres, de
» Philadelphie, de Tubingue. Je demande à Dieu,
» dans le sens de l'Eglise catholique, de renoncer à

1

-139 -
.. tout ce qu'elle n'approuve pas dans celle dont je
» me sépare de fait. »
1> Dans une visite que je fis à M. Le Boys, - c'est
de nouveau M. Chevrier qui parle, - il me montra
la lettre de M. de Tollenare, que j'emportai dans une
promenade en juillet. En la relisant par un ardent
soleil, j'aperçus tout à coup, entre les lignes, des
caractères écrits avec de l'encre sympathique qui
apparaît quand le papier est fortement chauffé.
Dans cette autre lettre, le pauvre mourant disait
qu'il avait été contraint d'écrire une lettre d'abj ura-
tion, mais en espérant, ajoutait-il, que ses amis dé-
couvriraient d'autres caractères, dont il se servait
pour protester qu'il mourait en réalité dans les
croyances de la Nouvelle Eglise. »
Quelle déplorable palinodie 1 Un récit pareil, -
strictement exact puisqu'il provient d'un témoin
oculaire et consciencieux, de l'homme qui a provi-
dentiellement découvert et déchiffré l'écriture sym-
pathique, - un récit pareil nous montre à quelle
coupable duplicité on peut être entraîné, quand
une fois on a mis le pied dans la voie des compro-
mis et de la dissimulation.
Si la sincérité scrupuleuse, la loyauté parfaite doit
exister quelque part, c'est assurément dans la vie
religieuse. Aussi rester définitivement dans le giron
d'une Eglise intolérante et rétrograde entre toutes,
en recourant aux subterfuges qui rassuraient Tolle-
nare, c'est fausser de gaîté de cœur sa conscience et
renoncer à toute droiture.
-140 -
Ce funeste exemple n'a été que trop suivi par les
pionniers de la Nouvelle Eglise en France. Je me
sens obligé de réprouver cette politique d'accommo-
dements; cependant, pour être juste, il me reste à
vous indiquer, - c'est ce que je ferai mercredi pro-
chain, - les circonstances atténuantes qu'elle peut
avancer en sa faveur.
TROISIÈME LEÇON
Circonstances atténuantes d'une défection. L~opportunisme
n'est plus de saison vis-à-vis des catholiques. L'abbé Lcdru,
curé patriote. Le pasteur Boniface Laroque. Le Boys des
Guays. Culte à S<lint-Amand. Traductions et publications.
Auguste Harlé. Les Restes. Le baron Frédéric de Portal.-
L'Ile MaUl'ice. Edmond de Chazal. Existence légale de la
Nouvelle Egli~e. Affaiblissement et relèvement. Le Dr Fer-
cken. Apostolat laïque. - Paris. Temple et bibliothèque de
la rue Thouin. Déchéance, mais travaux accomplig. L'Eglise
de l'Académie. Défrichement et spmailles.
QUI! pem·;pr du 5'-'pirili.<;mf'?

Mercredi dernier, nous sommes demeurés sous


l'impression d'un fait moralement tragique: un
homme de bien, uu philanthrope, un disciple de
Swédenborg, reniant solennellement sur son lit de
mort, par une lettre destinée à des intimes, ses con-
victions les plus chères, et démentant cette abjura-
tion forcée par quelques lignes écrites, dans cette
même lettre, avec une encre invisible que le grand
soleil de juillet se chargera de faire apparaître.
Cette faiblesse, cette dissimulation, cette duplicité
vous ont indignés comme moi. Cependant, pour
être impartial, j'ai promis de vous montrer àujour-
d'hui que cette flagrante inconséquence avait non
- 1.42
certes une véritable excuse, mais au moins des cir-
constances atténuantes.
Notons d'abord que M. de Tollenare était animé
du désir bien légitime de rester en bonne harmonie
avec sa femme, ses enfants et ses anciens amis. « Je
remercie le Seigneur, écrivait-il, du bonheur que je
trouve dans mon ménage. Pourvu que je n'effa-
rouche pas, par de trop fortes allusions à nos doc-
trines, la pieuse crédulité de ma femme, nous
vivons et nous nous aimons en repos; car elle me
. croit sur la bonne voie de son orthodoxie. » JI avait
donc manqué de franchise à son égard et oublié
. cette parole de notre Maître: « Celui qui aime père
ou mère - par conséquent mari ou femme - plus
que moi n'est pas digne de moi. » D'accord sur le
fond avec Mme de Tollenare, mais plus éclairé qu'elle,
ne devait-il pas essayer de l'élever jusqu'à lui?
Quant à son fils, qui étudiait à l'Ecole polytech-
nique, nous avons vu qu'il s'était rendu incapable
d'exercer sur lui aucune influence religieuse. Ce
bonheur domestique était donc sujet à caution.
( Une femme bigote, dirigée par les prêtres, est une
grande tentation pour un catholique de naissance
qui en vient à croire aux doctrines nouvelles. Aussi
est-il de toute importance qu'un swédenborgien
s'allie à une swédenborgienne; s'il épouse une ca-
tholique pratiquante, il y a toute chance pour qu'il
soit malheureux, harcelé, peut-être même poussé
à l'apostasie. S'il épouse une protestante étrangère
à ses opinions, il n'est point sùr de l'y amener;
- 143-
s'il n'y réussit pas, il ne peut pas avoir avec elle
une véritable intimité d'esprit et il risque fort de
se refroidir au contact de son indifférence, tandis
que deux conjoints ayant la même manière de con-
cevoir l'Evangile peuvent s'encourager l'un l'autre,
travailler de concert et jouir du plus rare bonheur.
Si l'on mettait plus souvent en première ligne cette
harmonie de pensée et de sentiment en matière de
foi, il y aurait moins de mariages qui tournent mal
et où l'éducation religieuse des enfants est frappée
de stérilité.
Pour comprendre l'illusion de M. de Tollenare et
de ses amis, il faut nous reporter à leur époque.
Rappelons-nous les généreux efforts de Lamennais,
secondé par Lacordaire et par le comte de Monta-
lembert, pour faire entrer la liberté politique dans
le programme du catholicisme. Ces efforts vinrent
se briser contre les traditions séculaires et la logi-
que immobiliste de la papauté. L'Avenir fut con-
damné et Lacordaire se soumit. C'était déjà clair;
mais, si les libéraux conservaient quelque vague
espérance d'être respectés par l'Eglise, le Syllabus
la leur fit perdre en déchirant tous les voiles. Le
Concile de 1870 a déclaré la guerre à tous les prin-
cipes dont s'inspire depuis la grande Révolution la
société moderne, il s'est mis en travers de tout pro-
grès réel en politique et en philosophie aussi bien
qu'en religion.
Depuis ce moment-là, les swédenborgiens oppor-
tunistes ne pourraient plus essayer d'être en France
- 14i-
ce qu'ont été en Angleterre les pasteurs Clowes et
Clissold, restés dans l'Eglise établie. Dès qu'un
homme aura franchement accepté les doctrines de
la Nouvelle Eglise, s'il veut les professer et les pro-
pager, il aura pour premier devoir de rompre avec
le culte romain et de prendre une position tout à
fait indépendante, quoi qu'il puisse lui en coliter.
Or il lui en cOÎltera; cal' le clergé papiste, d'une
tolérance extrême envers les indifférents et les
incrédules, se montre impitoyable à l'égard de ceux
qui abandonnent la messe et le confessionnal pour
suivre un autre culte chrétien. Ceux qui ont cette
audace doivent s'attendre à être pris, avec les leurs,
dans d'invisibles filets et à vivre dans une sphère
d'intentions malveillantes. Cet abandon, cette hosti-
lité, ces tracasseries se feront plus ou moins sentir
suivant le domicile (Paris ou province, ville ou cam-
pagne), le milieu immédiat, la position sociale. Les
gens haut placés, les riches, les membres de la no-
blesse semblent avoir plus de facilité à se libérer de
cette servitude; souvent il n'en est rien. Si le cercle
agréable et brillant qui les entoure est dévoué à
l'Eglise, dirigé par les prêtres on par les jésuites,
inféodé à des institutions puissantes et rétrogrades,
il leur est très pénible d'en sortir, - d'autant plus
pénible qu'ils sont naturellement blàmés par leur
famille et qu'ils font souffrir leurs enfants dans
leurs intérêts matériels. Il faut une conviction bien
solide et une rare énergie pour prendre une pareille
résolution. Ne nous étonnons pas trop que Tollenare
et plusieurs autres aient reculé devant cette rup-
-145 -
ture. Il n'y a pas tant de héros parmi nous, du
moins de héros de ce genre; l'héroïsme militaire est
plus fréquent.

* * *
Au nombre des zélés propagateurs des nouvelles
doctrines il faut placer un prêtre français, un curé
« patriote )), comme on disait alors. L'abbé Ledru
desservait en 1833 le village de Lèves, commune de
1200 âmes à la porte de Chartres (Eure-et-Loir), sur
la route de Paris. C'est à Lèves que les druides
avaient jadis leur principal sanctuaire, d'où ils
montaient à la forêt de Dreux.
Dans une Adresse à ses paroissiens, l'abbé Ledru
raconte les phases de sa vie intérieure. La même
disposition qui l'avait décidé au ministère ecclésias-
tique l'a conduit à examiner soigneusement la foi
qu'il devait prêcher, et il a reconnu qu'elle était
absurde. Il se mit alors à étudier les dogmes de
l'Eglise réformée, et il en trouva plusieurs qui le
choquèrent également: c'étaient un seul Dieu en
trois personnes, le péché d'Adam vouant tous les
hommes aux peines éternelles, le salut par la foi
seule sans la bonne vie. En conséquence il ne crut
pas devoir se joindre à la communion protestante.
Toutefois les protestants lui avaient fait une bonne
impression: il les regardait comme étant plus rap-
prochés de la vérité que les catholiques, et il recon-
naissait que dans ses relations avec leurs ministres
il avait rencontré une charité qui ne se trouvait
guère ailleurs.
SWÉDENBORG Hr iU
-146 -
L'abbé Ledru en était là quand la Providence
divine plaça sur son chemin les écrits de Swéden-
borg. S'en étant approprié le contenu essentiel, il
voulut tout de suite proclamer du haut de la chaire
les doctrines dont il sentait l'excellence, mais les
swédenborgiens l'en détournèrent; il se contenta
donc de donner sur quelques points particuliers
des instructions conformes à la nouvelle théologie,
sans faire mention de Swédenborg. Cela ne pouvait
pas mener ses auditeurs bien loin, comme l'expé-
rience l'a prouvé à maintes reprises.
Toute prudente qu'était cette innovation, elle
suffit, - comme d'ailleurs il avait souscrit en fa-
veur des blessés de Juillet, - pour que l'évêque de
Chartres, le fougueux de MontaIs, le révoquât de ses
fonctions. Vainement quatre cents habitants de la
paroisse de Lèves allèrent demander à l'évêque le
maintien du curé qu'ils aimaient: il refusa net et
l'église fut fermée.
Dans un désir de conciliation, l'abbé Ledru se
procura en ce moment-là une profession de foi qui
ne définissait point les dogmes, - celle de l'Eglise
catholique française de Clichy, - et s'y rattacha.
« Nous n'eûmes d'autre ressource, dit-il, que de
nous jeter dans le désert de l'Eglise catholique
française ... Un riche fermier lui ayant offert un ap-
partement, il transforma en temple une magnifique
grange et se mit en devoir de prêcher ouvertement ,
les doctrines de Swédenborg, tous les habitants de
la commune prenant part à son culte et continuant
il le regarder comme leur guide spirituel.

r
H7 -
L'année suivante (en mars 1834), le préfet vint,
avec deux escadrons de cavalerie, pour rouvrir
l'église romaine et installer un nouveau desservant.
Indignés, les habitants de Lèves construisirent des
barricades. Il y eut un engagement très vif à la
suite duquel la troupe battit en retraite. L'ordre se
rétablit de lui-même le lendemain, et les paysans,
ayant rétléchi, n'opposèrent plus aucune résistance;
de son côté l'autorité, bien inspirée, laissa l'abbé
dissident célébrer son culte en paix jusqu'à sa mort,
qui arriva cinq ans après. Tous ses paroissiens re-
tournèrent alors à leur ancienne Eglise.
Alexandre Dumas, dans ses Mémo;"es, a raconté
ces faits d'une manière très plaisante, mais naturel-
lement peu fidèle.
L'œuvre de l'abbé Ledru lui survécut cependant
en partie. Ainsi il avait publié à Chartres, en 1836,
la Liturgie de la Nouvelle Eglise', formulaire qui a
été fort utile aux swédenborgiens français. Il écrivait
bien, comme on le voit par les A ,-/icles de foi qui
sont en tête de son Catéchisme '. Ce prêtre était évi-
demment un homme droit, sans mysticité; il avait
parfaitement compris les doctrines de la Nouvelle
Eglise et jamais ne les mélangea avec aucune doc-
trine étrangère. Mais il crut devoir les professer
sans dire qu'elles provenaient de Swédenborg, dont

1 C'est, pour la plus grande part~ une traduction de la Liturgie


anglaise en usage depuis t834 environ.
'2 Il a édité aussi diverses brochures qu'il serait intére~sant de re-
trouver, par exemple des Petits traités~ l'un sur Le règne et la des-
truction de la PapauU, un autre sur La Présence rùlle.
- 148-
il évitait de prononcer le nom. Cette méthode ne lui
a pas mieux réussi qu'au pasteur réformé de Castres,
Boniface Laroque; car après le décès de ces deux
pionniers, d'ailleurs courageux, aucun membre de
leur Eglise respective n'est devenu swédenborgien.

* * *
Nous arrIvons à une phase nouvelle du mouve-
ment qui nous occupe. Elle fut inaugurée par
Etienne Le Boys des Guays, dont le grand-père,
appartenant à une ancienne famille de robe, avait
été député du Tiers Etat à la Constituante, puis
procureur général sous l'Empire. Au sortir du col-
lège de Montargis, Etienne s'engagea dans la cavale-
rie; s'étant trouvé aux deux batailles de Leipzig et
de Waterloo, il les racontait d'une manière émou-
vante. Très intelligent, il fut successivement juge au
Tribunal civil et sous-préfet de Saint-Amand (Cher);
mais son libéralisme lui fit perdre cette dernière
place, quand le gouvernement devint réactionnaire.
Comme il travaillait à un ouvrage de droit, le som-
nambulisme naturel d'un jeune pâtre le conduisit à
l'étude du somnambulisme artificiel. Il se rendit
même à Paris pour soumettre son somnambule à
l'examen des corps savants. Là, dans une cérémonie
publique où sa femme et lui étaient entrés par
curiosité, il se mit à causer avec un de ses voisins
du but de son voyage. Ce voisin lui parla de livres
où il trouverait l'explication des faits magnétiques
et lui remit le traité de Swédenborg : Le Ciel et
l'Enfer. M. Le Boys des Guays dévora ce volume, et
- 14,0-
emporta avec lui à Saint-Amand tous les ouvrages
du même auteur qu'il put se procurer. Il fut bientôt
convaincu de la vérité de leur enseignement et prit
une double résol u tion : propager ces doctrines, qu'il
trouvait admirables, et instituer un culte pour ceux
qui les acceptaient.

* * *
Il ouvrit en effet un culte public dans sa maison
le 18 novembre 1837 ; puis, en mars 1838, il lança
La Nouvelle Jérusalem, Revue religieuse et scientifi-
que; il entreprit enfin de traduire en français et
d'imprimer tous les écrits théologiques de Swéden-
borg, à commencer par le plus considérable, Les
A"canes célestes, en dix-huit volumes, grand in-80 '.
Dès 1843, M. Etienne Le Boys avait calculé qu'en
traduisant chaque jour dix pages du texte latin il
accomplirait cette tâche dans l'espace de sept ans;
en 1850 elle était terminée. On rencontre peu
d'hommes qui aient pour le travail littéraire la
capacité dont il fit preuve. Il prenait la plume à
sept heures du matin et ne la quittait qu'à neuf
heures et demie du soir, n'interrompant son œuvre
que pour un repas très sobre et de courtes prome-
nades dans son jardin. Son écriture nette, fine et
régulière ne témoignait jamais d'aucune fatigue. La
même plume lui servit pour la plupart de ses ma-
nuscrits : une plume d'or que lui avaient donnée
t Y compris l'index lIlethodique des Arcane", en deux tomes. Cet
ouvrage et plus encore son Index général de!! écrits de Swédenborf
sont fort estimés des Anglais; ils rendent de réels ~ervices à ceux
qui ont des recherches à faire.
- 150-
trois amis de Manchester; l'un de ces donateurs
était M. Edward John Broadfield, docteur en droit,
qui a présidé en 1810 le Congrès Swédenborg et
dont le quatre-vingtième anniversaire vient d'être
célébré grandiosement.
Imaginez-vous, mes chers auditeurs, la force de
constitution et de volonté et l'indomptable persévé-
rance qu'il fallut à M. Le Boys pour mener à bien
une si étonnante résolution. Et quelle haute idée
cela ne donne-t-il pas de Swédenborg lui-même r

N'oublions pas la reconnaissance due à Mm' Le Boys
des Guays, qui, loin de décourager son mari, ac-
cepta son austère genre de vie et continua son
œuvre lorsqu'il eut disparu '.
Les traductions de M. Le Boys sont très exactes,
mais demandent aujourd'hui à être revues. Les frais
d'impression, qui montèrent à plus'de 120000 francs,
furent en grande partie couverts par des souscrip- ,,,
teurs. Le fils de l'auteur du Mémol'ial de Sainte- ,,
Hélène, le comte Emmanuel de Lascazes, sénateur
du second Empire, donna de son vivant de fortes
sommes et légua 40000 francs. M. de Chazal, de l'Ile
1
Maurice, contribua pour une somme égale, sinon ,

supérieure, à toutes les autres souscriptions ,'éunies. 1

M. Le Boys sortait un moment le soir et aimait


alors à s'entretenir avec des membres de la Nouvelle
t
Eglise, mais il rentrait bientôt pour se coucher à
,,
t.Mlle Rollet, que M. Le Boys avait épousée quanti il était juge au
Tdbunal civil de Saint-Amand, appartenait ù rune des meilleures
familles du Berry.
-151 -
dix heures. Il allait de temps en temps à Paris et se
rendit trois fois en Angleterre.
Le dimanche 18 décembre 1864, un léger malaise
l'empêcha de diriger le culte et l'obligea de se
mettre au lit à cinq heures. A sept heures, il s'étei-
gnit sans autre souffrance qu'un certain embarras
du cœur. Il avait soixante-dix ans. M. de Tollenare
était mort, trente-deux ans auparavant, sans la
moindre douleur physique.
Les Lettres à un homme du monde qui voudrait
c)'oi"e, par M. Le Boys des Guays, ont eu plusieurs
éditions; on les a traduites en anglais, et le Dr Frank
Sewall, pasteur général à \Vashington, déclare que
peu d'ouvrages ont fait autant pour dissiper les
préventions contre la Nouvelle Eglise.
Les articles publiés par M. Le Boys dans sa revue,
La JI.'ouvelle Jérusalem, - de 1838 à 1849, - ont été
recueillis en deux volumes sous le nom de Mélanges.
Disons, à ce propos, que l'un des premiers journaux
qui aient soutenu cette cause fut Le Novi-Jé;ousalé-
mite, publié à Londres, en français, par Bénédict
Chastanier,
Bon latiniste, écrivain vigoUl'eux et inlassable,
M. Le Boys n'était pas du tout prédicateur; il par-
lait aux simples comme à des théologiens, et ne
comprenait pas l'importance qu'ont dans le culte
les formes, la musique et le chant. Aussi, après
avoir attiré à ses réunions un assez grand nombre
de personnes, n'en conserva-t-il que vingt-cinq à
trente. C'est déjà beaucoup, penserez-vous. Après
- f52-
sa mort, Mme Le Boys continua d'ouvrir son salon à
la réunion du dimanche, présidée par le plus ancien
adhérent. Cette réunion a cessé depuis de longues
années, mais non sans avoir fait quelque bien. Elle
gagna, par exemple, à la Nouvelle Eglise M. Edmond j
Chevrier, qui a été jusque vers la fin du dix-neuvième
siècle un de ses représentants les plus instruits, les
plus vénérables et les plus dévoués. Il ne reste au-
jourd'hui pas un seul swédenhorgien dans la petite
ville de Saint-Amand (Cher), qui durant tant d'an-
nées a eu l'honneur d'être le foyer du mouvement
en France; mais les écrits de l'intrépide fondateur
de la Nouvelle Eglise poursuivent et poursuivront
longtemps encore leur œuvre bénie dans l'intelli-
gence et la conscience des chercheurs.

* * * •

Un zélé collaborateur de Le Boys des Guays fut


un habitant de Paris, M. Auguste Harlé, qui vécut
de 1809 à 1876. Il était issu d'une de ces familles
protestantes qui, restées en France après la Révoca-
tion de l'Edit de Nantes, refusèrent héroïquement
de suivre le culte catholique malgré l'injuste sévé-
rité des lois. Il n'y avait en effet pas d'état-civil pour
les réformés: ils ne pouvaient faire enregistrer leurs
naissances, mariages ou décès; les transmissions,
les partages d'héritage n'avaient aucune valeur lé-
gale, les enfants étaient déclarés bâtards. M. Harlè
contait par quels prodiges de probité, d'économie et
de travail ces familles parvinrent, dans le Nord de la .
France, à maintenir leur position sociale et leur for-
- 153-
tune. Sachons gré à la Révolution française d'avoir
aboli les monstrueuses iniquités de la monarchie des
Bourbons.
Dans sa jeunesse M. Harlé passa plusieurs années
~n Italie, s'occupant avec succès de peinture. Une
fois convaincu de la vérité des doctrines de Swéden-
borg, il les étudia de manière à se les assimiler par-
faitement. Jamais il ne sortait de sa bouche une pro-
position ni un mot qui ne concordât avec elles. II
avait le très rare avantage de connaître les langues
orientales; il savait à fond l'hébreu, ayant suivi
pendant plusieurs années le cours du Collège de
France. Aussi put-il confronter, dans les traduc-
tions de M. Le Boys, tous les passages de la sainte
Ecriture avec le texte original. Il a laissé des tra-
vaux d'érudition sur Esaïe et les Psaumes, et publié
des articles remarqués dans la revue intitulée La
Nourelle Jérusalem. Dans sa version du (;;el et de
rEnte)' il a modifié celle de M. Le Boys.
A Paris, M. Aug. Harlé était en rapports avec la
haute société protestante, à laquelle il appartenait
par des liens de parenté. On loue l'élévation de son
caractère, sa droiture, sa bienveillance et l'aménité
de ses manières.
Croyant qu'il était nécessaire d'inaugurer sur
terre française un culte distinct pour l'Eglise nou-
velle, il dirigea pendant un assez grand nombre
d'années les réunions de la petite Société de Paris.
Cette Société s'était réunie successivement chez
M. Broussais, fils du célèbre médecin, chez M. Har-
tel, mécanicien de la maison Erard, chez le peintre
- 154-
Minot, enfin chez le D' Poirson. Elle comptait de
vingt à trente personnes. M. Harlé n'avait pas la
parole facile, mais c'était un homme de bon conseil,
ferme et conciliant; aussi exerçait-il une grande
infiuence autour de lui. Sa douceur inaltérable con-
servait la bonne harmonie entre des gens de tempé- ,
ments opposés.
En général, M. llarlé ne relevait pas chez les
autres le mal qu'on y remarquait, n'ayant pas ce
mal en lui-même. Lui parlait·on des méfaits ou des
défectuosités de certains swédenborgiens, loin d'en
être scandalisé, il avait coutume de dire: « La Nou-
velle Eglise doit être formée, en grande partie, de
. ceux que Swédenborg appelle les Restes.» L'Evangile
désigne ces « Restes» par les pauvres, les miséra-
bles, les sourds, les boiteux, que le père de famille
appelle au festin de noces lorsque ses parents et
amis n'ont pas répondu à son invitation. Ces Restes,
ce sont nos contemporains, pleins d'infirmités mo-
rales et en ayant conscience; la vérité nouvelle, le
Verbe incarné les appelle à lui précisément pour les
guérir de leurs maux intérieurs et leur communi-
quer la vie spirituelle,

* * *
La propagande intelligente faite par des hommes
aussi distingués que Richer, Le Boys des Guays et
llarlé n'a pas eu tous les résultats qu'on pouvait en 1
attendre. C'est qu'après eux il n'a pas surgi, pour
continuer leur œuvre, des swédenborgiens à la fois
aussi capables et aussi résol us.
- 155-
Rappelons ici les judicieuses réflexions d'un vieil-
lard de la génération qui nous a précédés, M. Edmond
Chevrier, de Bourg: « Dans un pays comme la France,
- où la tolérance est encore si peu entrée dans les
mœurs, - il est difficile d'apprécier au juste l'in-
fluence des publications de la Nouvelle Eglise; ce
qui est certain, c'est qu'il s'est vendu un nombre
considérable de ces publications, et peut-être ont-
elles exercé une influence beaucoup plus grande
qu'on ne le croit. Elles n'ont pas été étrangères à ce
travail de désagrégation des vieux dogmes que l'on
observe dans les Eglises réformées, par exemple.
Nous pourrions citer tel auteur, non sans influence,
qui a puisé à pleines mains dans les écrits de Swé-
denborg, sans indiquer la source d'où provenaient
les pensées de son ouvrage qui ont eu le plus de
~
succès.
» Les semences répandues jusqu'à ce jour par les
livres et par le culte de la Nouvelle Eglise en France
ont été étouffées en partie par la superstition et
l'incrédulité qui dominent tour à tour notre pays;
cependant une portion de cette bonne graine est
tombée dans un terrain favorable et portera des
fruits au temps voulu de Dieu. Nous pensons que,
pour qu'il en soit ainsi, le culte public de la Nou-
velle Eglise doit revêtir des formes appropriées au
génie spécial des peuples méridionaux '. "

* * *
1 Histoire de la NOltl'elle Eglise chrétienne {ondee sur
sOfl/marre

.
les doctrines cie Swédenborg, par un Atm" de la Nouvelle Eglise, p.116
"
' • 1 .'
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. .",. ,.

:' /"" . '


-156 -
Nous devons dire ici quelques mots d'un swéden-
borgien opportuniste, qui contraste avec l'auda-
cieuse franchise des écrivains sus-nommés. C'était
un membre du Conseil d'Etat, le baron Frédéric de
Portal, fils du ministre de la Marine sous Louis
XVIII. Un jour, dans un grand dîner, il eut pour
voisin M. Harlé, qui était un de ses parents. La
conversation s'étant portée sur la religion, il en-
gagea M. Harlé à prendre connaissance des œuvres
de Swédenborg. Ce conseil fut suivi et procura à la
Nouvelle Eglise un de ses défenseurs les plus éclai-
rés et les plus fervents.
Le baron Porlal appartenait à l'une des plus an-
ciennes familles du Languedoc. Ses ancêtres, - qui,
au treizième siècle, ont revêtu dix fois la charge de
Capitoul de Toulouse, - se montrèrent toujours les
plus fermes champions de la liberté dans les terri-
bles guerres contre les Vaudois et les Albigeois.
A u seizième siècle, pour éviter la persécution, les
Portal émigrèrent en Provence, puis revinrent à
Toulouse, où ils furent de nouveau Capitouls. Pour
eux, la Réforme ne fut qu'une reprise du grand
mouvement d'émancipation religieuse du treizième
siècle. Ils se firent tout naturellement oalvinistes.
Jehan de Portal fut décapité comme tel à Toulouse
en 1562; une femme de leur maison fut gouvernante
d'Henri IV enfant. Louis de Portal et son épouse fu-
rent massacrés à Saint-Hippolyte en 1683.
La famille Portal a donc une admirable filiation,
qui va"de l'Eglise primitive à la Nouvelle Eglise en
passant par les Vaudois et par les Réformés. Elle a
,

1
- 157-
eu des martyrs. Nul ne connaissait mieux son his-
toire que Frédéric de Portal, qui lui a consacré un
volumineux ouvrage 1.
Il n'a pas lui-même contristé ses proches et bravé
l'opinion publique en se donnant ouvertement pour
un partisan de Swédenborg; il s'est contenté de pu-
blier deux livres entièrement conformes aux doc-
trines de la N ou velle Eglise, et de recevoir à son
domicile des personnes qui s'y intéressaient. Ces
livres, savants et suggestifs, traitent l'un Des Cou-
lew's symboliques, l'autre des Symboles des Egyp-
tiens corn parés à ceux des H éb l'eux.

* * *
Quelques mots à présent sur l'ancienne Ile de
France, qui a passé en 1810 sous la domination de
l'AngletelTe et porte dès lors le nom d'[]e Maurice,
mais dont la population cultivée a conservé en
grande partie l'usage de la langue française. Plu-
sieurs Sociétés de la Xouvelle Eglise étant déjà for-
mées en A ustralie et jusque dans la N ouvelle-
Zélande, un maître de langue très instruit et de
manières distinguées, M. Poole, passa de Melbourne
à l'Ile Maurice et y propagea la réforme de Swéden-
borg. Il n'y demeura que trois ans, de 1847 à 1850,
laissant un M. Michel à la tête du mouvement; mais
un des grands propriétaires de l'île, M. Edmond de
Chazal, ayant accepté de coeur la nouvelle révéla-
tion, en devint bientôt le plus dévoué champion.

1 Mémoires de la (amille Porlal.


- 158-
Dès 1858 il fut en correspondance avec M. Le Boys
des Guays et se dirigea d'après ses couseils.
« Père de douze enfants, M. de Chazal vivait
comme un patriarche dans sa propriété de Saint-
Antoine et il avait conservé la tradition des anciens
habitants, qui, par leur large hospitalité, représen-
taient dignement le pays auprès des étrangers.
Agronome distingué, il avait sur ses vastes pro-
priétés un millier de travailleurs indiens, dont il
avait su gagner l'affection par le soin avec lequel il
s'occupait de leurs intérêts moraux et matériels '. »
Un journal de l'Ile Maurice, le Cernéen, relève avec
admiration « cette union entre maître et serviteurs. »
Non seulement M. de Chazal prit des arran~e­
ments pour que des réunions swédenborgiennes
eussent lieu dans sa maison, mais, ne réussissant
pas à trouver un pasteur, il présida lui-même ce
nouveau culte. Il fonda en outre et rédigea long-
temps une revue: L'Echo de la Nout'elle Jérusalem.
Très riche, très considéré et très influent, ayant
d'ailleurs une nombreuse famille, M. de Chazal vit
une soixantaine de personnes assister à ce culte, qui
n'était célébré que tous les mois à cause de la dis-
persion des habitants.
Grâce à la persévérante énergie de M. de Chazal,
la Nouvelle Eglise a depuis 1878 une existence
légale, ayant été reconnue, non sans protestations,
par un vote du Conseil législatif, décision ratifiée
par la reine Victoria. En France, à la même époque,

t
1
- 159-
la Société swédenborgienne obtenait du gouverne-
ment de la République une autorisation semblable
pour ses réunions cultuelles, qui avaient lieu 80,
rue de la Faisanderie, à Paris.

* * *
Après la mort de M. de Chazal. en 1879, la petite
Eglise, entourée de catholiques, d'anglicans et d'In-
diens, a presque succombé. Par bonheur, elle s'est
assuré depuis peu d'années les services du D' Fer-
cken, pasteur français malgré son nom hollandais
et ses publications anglaises; il a recommencé des
cultes réguliers et son ministère a ranimé les des-
cendants mondanisés des pionniers de la première
génération. M. de Chazal n'a pas été remplacé;
cependant, grâce à lui et à ses collaborateurs,
beaucoup de gens ont compris qu'il y avait là une
conception pure et rationnelle de l'Evangile, plus
pratique et plus haute que celle des vieilles Eglises.
Sa générosité pour la cause qu'il avait embrassée
étant aussi grande que sa fortune, il a été long-
temps, avec le comte Emmanuel de Lascazes, le
principal bienfaiteur de l'œuvre swédenborgienne
en France.

* * *
Nous avous rencontré sur notre route plusieurs
laïques résolus, oublieux d'eux-mêmes et consacrés
avec ardeur à la vérité telle qu'ils l'avaient com-
prise: de tels exemples sont fortifiants. Ils ont été
suivis et le seront encore. Oui, c'est par de pareils
-160 -
,, apôtres, - non par deSflasteurs sortant des Facultés
, de théologie et dûment « ordinés>" - que les supers-
titions sont détruites et remplacées par des croyances
dignes de l'homme, que les Eglises comme les indi-
vidus se spiritualisent et que le règne de Dieu prend
possession d'un certain nombre de cœurs, pour de
là exercer son action régénératrice sur la société.
1 Puisse cet apostolat laïque et spécial, que nous
saluons dans différentes contrées, ne pas rester
inconnu dans la nôtre!
. . .
Ne pouvant ni ne voulant écrire l'histoire com-
plète, même très abrégée, de la Nouvelle Eglise
dans les divers pays où elle s'est établie, je vous
dirai quelques mots seulement de son état actuel en
France. II est fort triste. II y a dans la capitale une
centaine de swédenborgiens, outre quelques-uns en
province. Un petit temple, construit ad hoc par
Mme Humann dans un quartier paisible, - rue
Thouin, près du Panthéon, - devait servir de
centre au mouvement; le culte qui s'y célébrait Je .
dimanche était, hélas 1 très peu fréquenté, car la
pl upart des swédenborgiens de Paris croyaient
avoir des raisons pour ne pas y prendre part. Ce
culte a pris fin, le temple est transformé en cinéma-
tographe, la bibliothèque attenante a été saisie par
la justice; les familles attachées naguère aux nou-
velles doctrines sont dispersées, attiédies, sans foyer
commun de lumière et de chaleur. II est dès lors fort
à craindre que les enfants et petits-enfants de swé-
- 101 -
denLorgiens résolus passent à d'autres croyances, si
ce n'est au scepticisme et à l'incrédulité. Je ne cher-
cherai point les causes de cette déplorable division
et d'une telle déchéance; je dirai simplement que lai
faute n'en est pas, selon moi, à Swédenborg ni à son
svstème

.

* * *
Malgré tout, bien des travaux non sans impor-
tance ont été accomplis. Je relèverai, à titre d'exem-
ples, les ouvrages historiques de M. Edmond Che-
vrier, qui habitait alternativement Bourg et Paris;
la revision et la publication du Ciel et de l'Enfe1', en
français, par les soins du baron Alphonse Mallet et
de Mme Chevrier, cachés tous deux sous le voile de
l'anonyme.
Enfin quelques swédenborgiens ont fondé à Paris,
il y a quelques années, une petite Eglise française,
qui célèbre tous les quinze jours un culte public
rue Saint - Lazare, no 100. Elle a pour pasteur
M. Hussenet, homme convaincu et dévoué dont j'ai
fait la connaissance il y a deux ans, alors qu'il était
prédicateur au temple de la rue Thouin, actuelle-
ment désaffecté. Cette Eglise, reconnue par l'Etat
comme association cultuelle. se rattache à l'Acadé-
mie, dont j'ai parlé à propos des Etats-Unis; en con-
séquence elle n'est en relations ni avec la Conven-
tion américaine, ni avec la Conférence de la
Grande-Bretagne. Les anciens membres parisiens
de la Nouvelle Eglise n'en font point partie et l'igno-
rent absolument. Ils continuent à ne pas se réunir,
SWÉDENBORG III Il

-
- i62-
mais ils ont sauvé la librairie, en sorte qu'on pourra
Î
toujours se procurer les ouvrages de Swédenborg.
Ainsi, sous une forme ou sous une autre, la révé-
lation moderne poursuit sur terre franç.aise son
œuvre de défrichement et de semailles. L'heure de
la moisson paraît encore éloignée, mais elle vien-
dra 1 Les avant-coureurs en sont déjà notés par les
observateurs attentifs, capables de discerner les
signes des temps.

* * *
Que penser du Spiritisllle P
Dès son origine, la Nouvelle Eglise eut beaucoup
à souffrir du mélange de ses doctrines avec celles
du mesmérisme et de l'hermétisme, en un mot de ce
que nous appelons aujourd'hui le Spiritisme. Nous
l'avons constaté dans les leçons précédentes. En
Suède, cet amalgame contre nature eut pour consé-
quence la dissolution de la première Société swé-
denborgienne, en 1789. En France, la cause fut gra-
vement compromise de la même manière par Per-
netty et les Illuminés d'Avignon, puis par le capi-
taine Bernard et d'autres hommes d'ailleurs distin-
gués: le général de Bissy, le D' Brunet, le comte de
Pi rague, l'abbé .LEgger, « le pire de tous, » qui ter-
mina sa vie dans un asile d'aliénés. Ces faits regret-
tables, qui risquent toujours de se renouveler, nous
font un devoir d'examiner ce qu'est le spiritisme au
point de vue de la nouvelle révélation.

* * *

i
- 163-
Vous le savez, mesdames et messieurs, le Spiri-
tisme proprement dit est né dans les Etats-Unis
d'Amérique au milieu du siècle dernier; mais il
reproduit sous une forme particulière un ensemble
d'idées et de pratiques très ancien et très général,
- je serais tenté de dire: aussi vieux que le monde.
Il s'agit de se mettre en relation avec les trépassés,
d'évoquer les esprits pour en obtenir des communi-
cations ou des conseils. A u premier abord, cela res-
semble à la position prise par Swédenborg, qui
entretenait des rapports fréquents, presque journa-
liers, avec les habitants de l'univers suprasensible.
Grâce à cette ressemblance, les spirites, - qui du
reste connaissent peu et mal notre théosophe, -
s'imaginent qu'ils sont ses continuateurs et en ap-
pellent à son nom fameux pour justifier leurs théo-
ries. Nous allons voir pourtant qu'ils se font illu-
sion. Cela ressortira tout naturellement de quelques
assertions fort claires et incontestables, par les-
quelles Swédenborg s'est prononcé d'avance contre
le système spirite et les évocations qui s'y ratta-
chent. Je m'en tiendrai, cela va sans dire, aux traits
essen tiels.

* * *
Comprenez d'emblée, mes chers auditeurs, que je
n'accuse pas tous les spirites en bloc d'être des
charlatans. J'admets parfaitement qu'ils ont des
communications avec les trépassés. Sans doute,
dans les séances payantes, on peut céder à la tenta-
tion de recourir â des trqcs pour que les expé-
- 161" -
rlences réussissent et que l'attente des spectateurs
ne soit pas déçue. Mais ces tromperies sont désa-
vouées par les spirites sérieux, ceux que je connais
et que j'estime.
Pris ainsi pour ce qu'il se donne, le spiritisme
n'en est pas moins contraire à l'Evangile, comme je
vais le montrer tont à l'heure. Qu'on me permette
auparavant deux simples observations, dont l'im-
portance extrême ne vous échappera pas.
, La première, c'est qu'il est impossible de constater
. l'identité des esprits qui se manifestent. S'ils se don-
nent pour Marie-Antoinette ou pour Cagliostro, pour
Luther ou pour Platon, pour les apôtres ou pour
Jésus-Christ, il n'est nullement prouvé qu'ils le
soient. Ce sont souvent des esprits menteurs et fri-
voles, qui se moquent de leurs évocateurs et se
plaisent à les embrouiller. Ne croyons pas que les
. grands esprits, les esprits extraordinairement évo-
lués et parvenus aux sphères les plus élevées, - à
l'un ou l'autre des trois Cieux de Swédenborg, -
reviennent de si haut pour s'entretenir avec des êtres
encore emprisonnés dans les liens de la chair et do-
minés par leurs passions égoïstes. Qni se ressemble
s'assemble. Il est donc probable que les médiums
ont affaire aux désincarnés pareils à enx, anx esprits
inquiets, malbeureux, non purifiés, qui habitent
encore les régions inférieures du monde invisible.
Aussi la plus simple prudence exige-t-elle de ne point
les croire sur parole, mais au contraire de se défier
de leurs assertions et de leurs conseils.
Une seconde .observation, c'est que les esprits

,..
1
,
-165 -
consultés, loin de nous apporter des lumières, nous
confirment dans nos opinions. Cela découle du fait
qu'ils nous ressemblent. D'après Swédenborg, ils
nous environnaient et nous influençaient aupara-
vant sans que nous en eussions conscience; seule-
ment ils ont désormais sur nous une action plus
ouverte, plus puissante. Voilà pourquoi, quel que
soit notre point de vue religieux ou philosophique,
nous SOlnn1es encouragés à y persévérer, et non à
en changer. Les hommes désincarnés ne sont ni des
apôtres ni des anges appelés à nous révéler des
vérités plus hautes; ils nous laissent dans nos ténè-
bres et dans nos erreurs, qu'ils partagent et approu-
vent, nourrissant par là dans nos âmes une fausse
sécurité. Ces deux observations, que vous avez tous
pu faire, sont déjà de nature à nous détourner de
l'évocation des esprits, telle qu'elle se pratique
actuellement.
Revenons maintenant à notle théosophe.
*
* *
Quand Emmanuel Swédenborg eut à Londres sa
première vision, quand ses yeux spirituels furent
ouverts, il ne l'avait point demandé et n'avait rien
fait pour cela. Il n'était nullement mystique et ne
l'avait jamais été. 11 savait fort peu de chose sur la
vie d'outre·tombe et ne s'en préoccupait à aucun
degré. Ingénieur' des mines, mathématicien, auleur
de grands ouvrages sur les divers règnes de la
nature, philosophe et anatomiste, il avait été plongé
jusqu'alors dans les études scientifiques, - qui dé-
- 166-
truisent non seulement la crédulité, mais trop sou-
vent la foi, - et il s'était efforcé d'en tirer des appli-
cations utiles à sa patrie et à l'humanité. Ainsi nous
ne voyons pas qu'il désirât la faculté de s'entretenir
a~ec les hommes désincarnés et de voir le monde
d'en haut, faculté qu'avaient eue sans doute les pro-
phètes et les apôtres, mais qui semblait ne plus
exister chez ses contemporains et même avoir dis-
paru de la chrétienté depuis le premier siècle.
Si cette faculté lui fut accordée, ce n'était pas
dans son intérêt personnel, c'était dans l'intérêt de
sa mission, c'est-à-dire de l'Eglise, de la race hu-
maine et du Seigneur. Par une dispensation de la j
Providence divine, il avait été durant toute sa vie
préparé spécialement à l'œuvre sainte qui lui était
destinée: la révélation du sens interne des Ecritures,
l'intelligence des doctrines évangéliques et leur sys-
tématisation rationnelle. Mais pour qu'il pût accom-
plir cette œuvre gigantesque, et par là-même poser
les bases de la Nouvelle Eglise, Dieu avait trouvé
bon de lui octroyer un privilège unique, - dont
sans doute il était seul digne, - celui de vivre habi-
tuellement dans les deux mondes à la fois, d'être,
comme aucun autre mortel ne le peut, citoyen de la 1

terre et citoyen du Ciel. i


Ce singulier privilège, - qui rencontre encore,
même chez les chrétiens, une incrédulité générale,
- était d'autant plus opportun, pour ne pas dire
1
nécessaire, au milieu du dix-huitième siècle, que
c'était un temps d'extraordinaire décadence au point
de vue de la foi. D'après tous les historiens, jamais
- 167-
l'horizon n'avait été aussi noir pour l'Eglise chré-
tienne. Savants et philosophes, Voltaire et Frédé-
ric 11, attaquaient de tous côtés, avec toutes les
armes possibles, non seulement les superstitions et
l'intolérance, mais le christianisme et toute religion
vivante. La mondanité était extrême, l'égoïsme cyni-
que et cruel, la démoralisation universelle.
La raison, telle que la défiuissaient les Encyclopé-
distes, devait être désormais la seule autorité. Dans
son orgueil, l'homme voulait détrôner Dieu. L'im-
moralité était si grande, l'irréligion si haineuse, les
progrès du déisme et du sensualisme étaient si mar-
qués, les crimes si fréquents, que les gens pieux
attendaient l'explosion des jugements divins sur
cette société corrompue. On approchait effective-
ment du cataclysme de la grande Révolution.
Dans ces circonstances, dont je ne puis assez dé-
crire la nature exceptionnelle, il importait qu'un
homme plit parler de l'Au-delà en témoin oculaire
et auriculaire, et que cet homme inspirât confiance
tant par son érudition encyclopédique et sa puis-
sante intelligence que par son élévation morale et
ses vertus. Tel fut précisément le rôle assigné à
Swédenborg. Plus les témoignages rendus par le
Prophète du Nord aux réalités suprasensibles con-
trastaient avec les efforts des ennemis du Christ et
provoquaient les railleries du monde, plus ils étaient
capables de réveiller les indifférents et de produire
une impression décisive sur les âmes bien disposées.
Swédenborg a parfaitement conscience que sa
faculté de converser avec les anges et les esprits
- 168-
est en rapport étroit avec la mission spéciale dont il
,est chargé. Il n'a point de sympathie pour les mys-
tiques, les extatiques, les hallucinés, ceux que nous
appellerions les « médiums»; il se sent d'une autre
espèce qu'eux, ne les recherche pas, les évite plutôt.
Il n'a jamais voulu lire les brillantes élucubrations
de Jacob Bohme, le savetier de Gorlitz, dont on fait
aujourd'hui un grand théologien: ce Titan qui aimait
à s'élever aussi haut que possible et qui prenait le
vertige à l'idée de descendre, il le regarde comme
un CI bonhomme •. Swédenborg CI n'a rien de com-,
mun avec les sciences occultes, dit son biographe.
Malter. Il les connait, les pratique ou les aime
'moins que personne: il a très mauvaise opll1lOn
des visionnaires et des enthousiastes, et il s'en sé-
. pare bien nettement •.

* * *
Il ne prétendait pas être en état de transmettre le
i,
don extraordinaire qu'il avait reçu au début de sa ,

phase religieuse et dans une intention précise. Dans 1


la lettre de protestation qu'il écrivit au roi de Suède,
il se plaint que ses adversaires l'accusent, sans au-
cune preuve, de manquer de sincérité quand il affirme
ses rapports avec le monde invisible, puis il ajoute:
, « S'ils répondent que la chose est inconcevable pour
eux, je n'ai rien à répliquer; car je ne peux pas
. mettre dans leurs têtes l'état de ma vue et de ma
, parole de manière à les convaincre. Je ne suis pas
'. non plus capable d'obliger des esprits et des anges
à s'entretenir avec eux. 'Enfin il ne se fait plus de
-1G9 -
miracles. Mais leur raison elle-même leur fera voir'
cela, lorsqu'ils liront mes œuvres avec réflexion; ils
y trouveront en effet bien des choses qui n'ont ja-
mais été découvertes jusqu'à présent. Elles ne peu-
vent même être découvertes que par de véritables
visions et par un commerce avec les habitants du. .
Monde spirituel. D
Swédenborg déconseille expressément de recher-·
cher ce commerce mystérieux, et d'essayer de péné-
trer par l'intelligence humaine les choses spiri-
tuelles et célestes, qui nous dépassent. « Prenez
bien garde 1 s'écrie-t-il ; c'est le chemin direct de la .
folie. »
Je trouve une citation du même genre, mais plus
développée, dans le llfèmoire consacré à notre héros
par son ami Charles Robsahm, trésorier de la Banque
de Suède: « Dans un entretien que j'eus avec lui, je
lui demandai s'il serait possible à un autre homme
de parvenir au degré de lumière spéciale dont lui-
même jouissait. - Faites attention à ce point, me
répondit-il: on s'expose à de périlleuses erreurs,
quand on s'efforce de sonder les mystères de la foi
avec les facultés purement naturelles. C'est pour
nous garantir contre de pareils dangers que le Sei-
gneur nous enseigne à dire: Ne nous induis pas en'
tentation! Cela signifie qu'il ne nous est pas permis,
dans la confiance propre et l'orgueil de notre intel-
ligence naturelle, de mettre en doute les divines:
vérités de la Révélation. Vous savez que mainte fois
des hommes d'étude, notamment des théologiens,
qui avaient fait de profondes recherches pour amas-
- 170-
ser des connaissances inutiles, ont perdu la raison.
» Je n'ai jamais songé à être élevé à l'état spiri-
tuel où je me trouve; mais le Seigneur m'a mis à
part pour dévoiler le sens spirituel des prophéties \
et des révélations accordées à saint Jean. Jusqu'à ce
moment-là mon attention était concentrée sur les
sciences physiques, telles que la chimie, la minéra-
logie et l'anatomie. D

* * *
Une narration non moins significative nous vient
du Rév. Nicolas Collin, qui était en 1820 recteur de
l'Eglise suédoise de Philadelphie. Il avait passé dans
sa jeunesse trois années à Stockholm. A cette époque,
- en 1766, - Swédenborg «était un des principaux
objets de l'attention publique, et son caractère ex-
traordinaire défrayait beaucoup de conversations. »
S'étant présenté chez lui sans aucune introduction,
le jeune homme fut néanmoins accueilli avec une
grande affabilité et fit plus tard le récit suivant:
« Nous causâmes près de trois heures, principale- t
ment sur la nature des âmes humaines et sur leurs 1
états dans le monde invisible, discutant diverses
théories psychologiques, entre autres celle du
célèbre Dr Walléri us, naguère professeur de théo-
logie naturelle à U psal. Swédenborg assu ra expres- '.
sément, comme il le fait souvent dans ses livres,
qu'il était en relation avec l'esprit des trépassés. Je
m'enhardis jusqu'à lui demander, comme une insi-
gne faveur, de me procurer une entrevue avec mon
frère, mort peu de temps auparavant; c'était un
-171 -
jeune ecclésiastique exerçant son ministère à Stock-
holm, où il était estimé pour sa piété, son érudition
et sa vertu.
» Swédenborg répondit que, - Dieu ayant dans
des vues de sagesse et de bonté séparé le monde où
nous sommes du Monde des Esprits,- une commu-
nication n'est jamais accordée sans des raisons très
importantes, et il me demanda quels étaient mes
motifs. Je confessai que je n'en avais pas d'autres
que de satisfaire mon affection fraternelle et l'ardent
désir d'assister à des scènes sublimes, si intéres-
santes pour une âme religieuse. Swédenborg répli-
qua que mes motifs étaient bons, mais insuffisants,
et que, s'il s'était agi de me rendre un service capi-
tal, soit spirituel, soit matériel, il en aurait sollicité
la permission de la part des anges qui règlent de
semblables matières 1. »

* * *
Les spirites me paraissent donc céder à une curio-
sité malsaine, quand, sans motif d'intérêt général ou
d'ordre vraiment religieux, ils interrogent, par l'in-
termédiaire des tables ou des somnambules, les
morts désincarnés. Ces tentatives superstitieuses et
contre nature sont condamnées à diverses reprises
dans l'Ancien et dans le Nouvean Testament. Le
prophétisme hébreu les interdisait sévèrement, et
c'est en transgressant l'ordre de Jéhova que Saül

1 Cette dernière phrase a été contestée; elle peut cependant s'ac-


corder avec l'habitude qu'avait Swédenborg de prier directement le
Seigneur, dont les anges ne sont que les instruments.
- 172-
alla de nuit chez la pythonisse d'Endor pour con-
sulter l'ombre de Samuel. Les évocateurs et les sor-
cières devaient être supprimés. Nous lisons en effet
dans le Lévitique: « Lorsqu'il se trouvera un homme
ou une femme évoquant les esprits ou se livrant à la
divination, ils seront punis de mort; on les lapidera:
6
leur sang sera sur eux. » Et « Si quelqu'un se tourne
. vers ceux qui évoquent les esprits et vers les devins
pour se prostituer après eux, je tournerai ma face
vers cette personne-là et je la retrancherai du milieu
de son peuple.» '/c>\r a.U'~-I.· 11011. YYII/. Il} -If·
Cette imitation des pratiques païennes était con-
traire à l'esprit de la religion révélée; de là l'ordre
admirable qui suit immédiatement la menace ci-
XI • dessus: « Vous vous sanctifierez et vous serez
saints; car je suis l'Eternel, votre Dieu. » Le péché
ici condamné est mis au même rang que la plus
révoltante des abominations, le crime de sacrifier
un de ses enfants à Moloc. Les Israélites doivent
éviter de semblables profanations pour que le pays
ne les vomisse pas.
D'après ES3.ïe, les habitants de Juda sont aban-
,•
donnés par leur Dieu parce qu'ils ont été « envahis
par l'idolâtrie de l'Orient, s'adonnent à la divination
comme les Philistins et s'allient aux étrangers. »
Plus loin dans le même livre: « C'est moi, Jéhova,
qui déjoue les présages des diseurs de mensonge et
rends insensés les devins. »
Même Garde à vous! dans Jérémie: « N'écoutez
'f , .'~
pas vos prophètes, ni vos devins, ni vos augures, ni
vos astrologues, ni vos magiciens. )) - «Car, dit
.~,i. ,(-\IX Y. ".
- 1.73 -

.<" Zacharie, vos idoles ont rendu de faux oracles; les


devins ont eu des visions mensongères. Ils débitent
de vains songes et ne donnent que des consolations
,.., XO(/'I"
de néant. » - « Ne vous laissez pas séduire par les
prophètes qui sont parmi vous ni par vos devins, et
ne croyez pas aux songes que vous entendez racon-
ter. Car ces hommes-là vous trompent, quand ils
prétendent prophétiser en mon nom. Je ne les ai pas
envoyés, dit Jéhova. »
L'inanité et le danger de cette conduite sont encore
relevés dans ce beau passage d'Esaïe : « Si l'on vous
..., dit: Consultez ceux qui évoquent les morts et les
" devins. ceux qui chuchotent et qui murmurent, -
répondez: Un peuple ne doit·il pas consulter son
Dieu? S'adressera-t-il aux morts en faveur des vi-
vants? A la loi et au témoignage! Si le peuple ne
parle pas ainsi, il n'y aura pas d'aurore pour lui. »

* * *
Les premiers chrétiens étaient trop d'accord avec
les prophètes pour ne pas réprouver l'occultisme
sous ses formes diverses. A Ephèse, d'après les
Actes des Apôtres, les exorcistes juifs sont empê-
chés d'unir à leurs pratiques le nom sacré de Jésus.
,g • .', Le récit continue: « Plusieurs de ceux qui s'étaient
livrés à la magie apportèrent leurs livres et les brû-
lèrent devant tout le monde; quand on en eut estimé
la valeur, elle se trouva être de cinquante mille pièces
d'argent,» ce qui fait probablement 45000 à 50000 fr.
r, A Paphos, dans l'île de Chypre, Bar-Jésus, « magicien
et faux prophète », qui résiste à Paul et à Barnabas,
1
- 174-
est frappé d'une cécité temporaire. Enfin, selon deux
, ,
.
textes fort solennels de l'Apocalypse, la part des
magiciens est d'être jetés, avec les impudiques, les
meurtriers et tous les menteurs, dans l'étang ardent
de feu et de soufre qu i est la seconde mort.

* * *
En voilà assez, je suppose, pour nous montrer
comment la nécromancie moderne doit être jugée
par les disciples de Jésus-Christ. Il me reste à vous
indiquer les traits fondamentaux par lesquels elle
me paraît être en contradiction avec l'Evangile.
Le premier, c'est qu'elle enseigne la pluralité des
'. existences sur la terre, ainsi la réincarnation des
âmes après un certain temps passé dans le monde
suprasensible. Or ce point de vue, - qui est égale-
ment celui des théosophes et des bouddhistes, - me
semble fort décourageant et surtout opposé à la ré-
vélation chrétienne. Celle·ci, en effet, d'un côté ne
nous parle jamais que d'une existence terrestre, de
: l'autre nous annonce une vie future qui permettra
tous les changements possibles, et où l'âme pourra
se perfectionner à l'infini sans avoir à redescendre
pour entrer dans un organisme charnel.
Le second trait du spiritisme, c'est qu'au moyen
de ces réincarnations successives l'esprit humain se
, corrige, se purifie, se sanctifie, en un mot se sauve
• lui-même. Il n'y a plus un réel Sauveur; le Christ
n'a pas accompli pour le genre humain tout entier
une éternelle rédemption, qui n'a plus qu'à être
reçue et assimilée par chaque individu. Le péché,

1
- 175-
l'expiation, le pardon, le salut des justes, la destinée:
des méchants, tout est tranformé, rendu méconnais- .
sable. Je ne dirai pas qu'il n'y ait plus rien de reli-:·
gieux ni de moral dans ce système, mais la religion
et la morale qui restent ne sont plus celles du chris- .
tianisme.
En troisième lieu, _ .. et cela ressort de ce que
nous venons de dire, - Jésus n'est pas reconnu par
les spirites pour ce qu'il se donne et pour ce que
ses disciples immédiats croyaient de lui. Il n'est pas '.
pour eux le Fils unique du Père céleste, conçu du
Saint-Esprit et né de la Vierge Marie, tenté comme
nous tous, mais absolument juste et saint, mort Sur ,
la croix, ressuscité et glorifié, c'est-à-dire divinisé. ;
Ce point, à lui seul, serait décisif.

* * *
Ainsi le spiritisme n'est pas un développement,
un aspect plus ou moins opportun du christianisme
historique; c'est autre chose, c'est un système qui
en diffère par des principes essentiels. J'avoue qu'il
a du charme pour les esprits inquiets et généreux.
Il a réagi fortement et heureusement contre le ma-
térialisme si contagieux au dix-neuvième siècle.
Beaucoup d'indifférents, d'incrédules même, ont été
ramenés par lui à certaines croyances fondamen-
tales: l'existence de Dieu, l'immortalité ou du moins
la survivance de l'âme, le devoir d'une transforma-
tion intérieure, l'ordre moral du monde, c'est-à-dire
la rétribution future du bien et du mal que nous
aurons fait ici-bas. L'idée que toutes les religions
- 176-
sont bonnes, sans être exacte, a pourtant l'avantage
d'élargir l'esprit et le cœur. Je ne conteste donc pas
que, dans les milieux sceptiques et mondains, le
spiritisme ait réveillé la conscience, favorisé la vie
religieuse et produit des résultats plutôt satisfai-
sants.
Mais ce que je ne comprends pas, c'est qu'on le
préfère au pur Evangile, si supérieur sur les points
où ils sont en conflit. Vous m'objecterez peut-être
que l'Evangile a été défiguré par les Eglises, qu'elles
le compromettent souvent par leur doctrine et par
leur conduite, au lieu de le faire admirer, respecter
et aimer. Je ne le sais que trop. Mais qu'on revienne
-aux documents primitifs du christianisme et qu'on
cherche à le comprendre directement, sanS recourir
aux commentaires plus ou moins sujets à caution
qu'en donnent les professions de foi. Et si cette
tâche est trop difficile, qu'on jette les yeux sur les
doctrines formulées par Swédenborg, sur le système
de la Nouvelle Eglise. Qu'on se donne alors la peine
de comparer les deux conceptions, - d'une part
celle d'Allan Kardec, de Léon Denis, d'AksakotT ou
d'un spirite quelconque, de l'autre celle du christia-
nisme positif, philosophique et stimulant qu'ensei-
gnent les ouvrages swédenborgiens, - et l'on sen-
tira la ditTérence! Plus une âme aura des besoins
profonds de réconciliation, de paix, de force et de
sainteté, plus elle se prononcera facilement pour la
vérité incarnée dans le Fils de l'Homme, et contre
la magie antique, l'ajeunie par la science contem-
poraine.
- 177-
Quant à mélanger ces deux points de vue, quant-
à gretTer sur le cep évangélique des rameaux prove-
nant d'un cep étranger, cette entreprise ne saurait
avoir d'heureux résultats. Elle n'est possible que
dans le cas où des chrétiens n'ont ni recu ni com-
pris quelques-unes des doctrines fondamentales de
l'Evangile; en d'autres termes elle a pour condition
l'ignorance de la vérité révélée. Qu'on étudie plus
soigneusement les Ecritures pour savoir ce qu'elles
disent sur les problèmes principaux du présent et
de l'avenir: on y trouvera, je l'affirme, des en sei- '
gnements beaucoup plus clairs, plus cohérents et
plus rationnels qu'on ne le pense, des solutions plus
stimulantes pour la conscience et plus apaisantes
pour le cœur que dans l'évocation des esprits du
Hadès. Cette étude, poursuivie avec la méthode exé-
gétique du Prophète du Nord, aura par-dessus tout
l'avantage de nous rendre plus « spirituels )), c'est-
à-dire de nous mettre en communication plus in-
time avec le Seigneur, qui EST L'ESPRIT i .

. . .
Cependant, pour être tout à fait équitable à l'égard
de nos amis spirites, je terminerai par cette obser-
vation. Nous trouvons la note suivante dans le Jour-
nal Spirituel: a: L'homme a été créé de telle sorte
qu'il pùt avoir des rapports avec les esprits et les
anges, et qu'ainsi le Ciel fût uni à la terre. Tel fut le
cas dans la Très ancienne Eglise, dans l'Ancienne
1 Le Seigneur est l'Esprit. ! Cor. 3 : 17.
s,,"vÉnENBORG III
- 178-
pareillement, et dans la Primitive 1 il Y eut aussi
une perception de l'Esprit saint. Il en est ainsi pour
les habitants d'autres terres, dont j'ai parlé précé-
demment. Car l'homme est homme parce qu'il est un
esprit, avec cette unique différence que sur la terre
l'esprit de l'homme est environné d'un corps à cause
de ses fonctions dans le monde. Si le Ciel et la terre
sont maintenant séparés en ce qui concerne notre
planète, cela provient du fait que, dans la suite des
temps, la race humaine a passé des internes aux ex-
ternes 2. »
C'est évidemment la déchéance progressive des
hommes qui a mis fin à leurs rapports conscients
avec le monde invisible. Ce commerce, jadis fré-
quent, est devenu rare, difficile, et leur a été stric-
tement interdit parce que, au lieu de faire du bien,
il aurait fait du mal.
Swédenborg affirme encore que Cl les érudits du
monde n'ont pas la permission de parler avec les
esprits, sinon au péril de leur vie. » Il ajoute: « Je
me suis entretenu avec des esprits, et il me fut ac-
cordé de percevoir - en idée spirituelle - qu'il est
extrêmement dangereux pour les savants, qui sont
imbus de fantaisies, d'avoir la faculté de causer
avec les esprits ou de recevoir une révélation quel-
conque, et cela pour pl usieurs raisons. »
Ces « fantaisies» ou ces illusions qui déçoivent
dans l'autre vie la plupart des savants venus de
celle-ci, sont la conséquence de l'orgueil, de l'amour

2
1 C'est-à-dire dans celle des premiers chrétiens.
Spiritual Diary, § 1587. A la date du 20 mars 1748.
1
,
- 179-
de soi, c'est-à-dire du plus grave des péchés. Que 1
l'homme devienne vraiment humble, qu'il aime.
par-dessus tout le Seigneur, se laisse régénérer par.
lui, soit en un mot semblable à ce qu'il était jadis, ,
dans les premiers âges: tout alors change d'aspect..
Etant associé intérieurement aux anges, il est auto-!
risé de rechef à s'entretenir ouvertement avec eux.'
On peut du moins espérer qu'i! en sera ainsi, dans
un avenir plus ou moins lointain, en vertu du
développement de la foi et de la charité. C'est,
paraît-il, ce que Swédenborg attendait; car il a
écrit li. Que le privilège de converser avec les es-
prits et les anges pourrait être approprié aux hom-
mes et devenir commun '. ))
Il est fort à craindre que ce privilège, dont le
Voyant scandinave jouissait à titre exceptionnel, ne
puisse être rendu de sitôt ni à l'Eglise chrétienne
dans son ensemble, ni à aucune de ses fractions. Un
swédenborgien de Cincinnati' demande pourtant:
«Ne pourra-t-il pas surgir quelque jour dans la
Nouvelle Eglise un Spiritisme qui ne soit pas con-
traire à l'Ordre? ))
Oui sans doute, répondrons-nous. Mais jusqu'à 1

l'apparition de ce phénomène, gardons-nous de con-


sulter les trépassés. Ne jouons pas avec le feu 1
1 Spiritual Diary. Titre du § 1587.
~ M. H. Il. Grant, dans le New Church Afesunge1".
·';

"


NEUVIÈME COURS
La Rédemption.
i -
PREMIÈRE LEÇON
Le do~mc de la Rédemption d'après Vinet. Il est intelligible.
Tendance pragmatiste. Démolition par les théologieu8 et
reconstruction par Swédenborg. Desiderata. Etymologie.
L'humanité a-t-elle besoin d'être sauvée? Recours à la révé-
lation. Un peu d'exégèse. La Rédemption dans l'Ancien
Testament. Prédécesseurs directs de Jésus. Il réunit, spiri-
tualise et accomplit les trois offices. On réagit contre cette
tripartition. Prêtrise et royauté. La Rédemption définie.
Sabjllgation des Enfers. Le Christ tenté et victorieux.
L'individu et la race. Le libre arbitre dans la vic à venir.
Un jug-cment dernier. Quelques figures. Ordination des
Cieux. Le Ciel divisé en trois. Formation du Ciel chrétien.
Instauration d'une fl{ouvelle Eglise par la découverte du
sens spirituel de l'Ecriture. Spiritualité de cette économie.

Le sujet qui va nous occuper est d'une telle im-


portance qu'Alexandre Vinet a pu dire: « Le dogme
de la rédemption est le christianisme même; il est,
par conséquent, la cause efficiente de tous les chan-
gements individuels et généraux qu'on rapporte au
christianisme. »
On a coutume. mesdames et messieurs, de regar-
der cette doctrine comme dépassant notre intelli-
gence et désespérément mystérieuse. Qu'en résulte-
t-il? Les uns l'acceptent les yeux fermés, telle que
l'Eglise et la tradition la leur ont transmise; les au ..
tres la rejettent purement et simplement, parce
- 184-
qu'ils ne sauraient croiI'e à ce qu'ils ne comprennent
pas. Ces deux conséquences sont déplorables.
J'estime pour ma part qu'il est possible de la com-
prendre quant à l'essentiel. Elle est. je l'avoue,
insondable dans ses dernières profondeurs; mais ce
caractère ne lui est point particulier, elle l'a en com-
mun avec toutes les doctrines religieuses ou même
philosophiques. Nous sommes en rapport avec l'in-
fini et toutes nos études aboutissent à cet infini, qui
est l'inconnaissable, dont nous pouvons sentir et
affirmer l'existence, mais que notre entendement ne
peut pas saisir. Par bonheUl' les philosophes sont
arrivés à l'idée qu'ils ne doivent parler que de ce
qu'ils comprennent; sans nier qu'il y ait quelqu'un
ou quelque chose au delà, ils ne veulent plus ensei-
. 1

gner que ce dont ils ont fait l'expérience. Ainsi


Charles Renouvier et les phénoménistes; Peirce, Wil-
liam James, Dewey, Schiller (d'Oxford), Boutroux,
Bergson et les pragmatistes. En philosophie même
on veut à tout prix la clarté. Les théologiens sont
emportés par ce courant. Eux aussi ont assez des
grands mots, des théories creuses, d'une métaphy-
sique subtile et sans base éprouvée, de dogmes
abstrus n'ayant pour eux que l'autorité des âges
d'ignorance. Ils se refusent désormais à enseigner
ce dont ils n'ont pas une conscience claire, ce qu'ils
n'ont pas expérimenté.
Cette tendance au pragmatisme, qui peut être exa-
gérée et conduire à de fâcheuses négations, a certai-
nement beaucoup de bon et nous ne devons pas
nous y soustraire. Nous chercherons donc, à propos
- 185-
de la Rédemption, ce qu'on peut en dire de clair, ce
que l'homme peut en comprendre, convaincus que
la révélation nous révèle quelque chose, nous éclaire
précisément sur les questions vitales, nous donne
sur l'œuvre du Sauveur toutes les lumières que
nous pouvons raisonnablement souhaiter. En re-
montant directement à l'Evangile, nous nous effor-
cerons de nous rendre mieux compte qu'on ne l'a
fait jusqu'ici de la manière dont Jésus lui-même a
conçu sa haute mission, et nous pourrons ainsi dé-
gager le dogme de la Rédemption de plusieurs
erreurs qui l'ont trop longtemps défiguré .

.. . ..
Cette tâche, assurément très difficile et très déli-
cate, nous est d'ailleurs facilitée par les abondantes
ressources que nous offrent nos prédécesseurs. D'un
côté, les théologiens protestants ont déblayé le ter-
rain de la dogmatique en démolissant avec ardeur
les anciens systèmes devenus insuffisants, et en sa-
pant impitoyablement avec le pic de la « critique
sacrée» toutes les doctrines traditionnelles. Voilà
l'œuvre négative, qui sans doute était indispensable.
D'un autre côté, Emmanuel SWédenborg, trop né-
gligé par les Facultés protestantes, a laissé dans ses
nombreux ouvrages toute une théologie vraiment
nouvelle, une conception profonde et systématique
de l'Evangile. Or Swédenborg est tenu par des mil-
liers de disciples dévoués pour un révélateur, et par
beaucoup d'hommes éminents pour un des plus
puissants génies qui aient jamais paru sur notre
- 186-
globe. Voilà l'œuvre positive, grâce à laquelle nous
sommes en état de reconstruire la doctrine centrale
de nos livres saints, et même l'édifice entier de la
foi chrétienne.
Je vais donc, mesdames et messieurs, vous expli-
quer ce qu'est la Rédemption aux yeux du Prophète
du Nord, en m'efforçant, comme toujours, d'éviter
toute apparence inutile et fatigante d'érudition, tout
ce qui pourrait vous sembler pédantesque ou nua-
geux. Mon ambition consiste à vous donner une idée
juste, à la fois générale et précise, de ce qu'a fait
pour l'humanité celui que nous appelons « Notre
Sauveur ». Je profiterai, cela va sans dire, de tous
les docteurs à moi connus, comme de toutes les ex-
périences que j'ai pu faire, pour élucider notre
sujet et mettre le penseur suédois en contact avec
notre époque.
Quelles que soient mes intentions de clarté et de
simplicité, le problème que nous allons examiner
ensemble est grave entre tous; il exige par consé-
quent une attention suivie et concentrée, que je
vous prie de m'accorder avec votre bienveillance 1
habituelle. J'ose même espérer que, dans l'intervalle
des séances, vous réfléchirez chacun pour soi et
i
discuterez l'un avec l'autre les points traités ici. Ce
travail de pensée n'est guère dans nos mœurs; il
n'en sera que plus profitable pour ceux qui s'y
astreindront. Si vous voulez bien faire droit à ces
deux deside,oata, ce cours de leçons pourra marquer
dans votre vie; car Dieu donne ou augmente la foi à
ceux qui prennent la peine d'étudier sa révélation.
187 -

* * *
On est d'accord dans les différentes Eglises pour'
appeler Rédemption l'œuvre accomplie par Jésus-
Christ. Pour préciser les idées, je rappellerai que le
mot Rédemption - du verbe latin redimere, rache-
ter, en vieux français rédimer - signifie rachat,
mais qu'il est toujours employé dans une acception
figurée. En religion, il ne s'applique jamais à un
rachat à prix d'argent; il s'agit d'une délivrance
spirituelle coûtant des efforts, des sacrifices à celui
qui l'opére. II a pour synonymes les termes de
Salut, d'Expiation, de Réconeiliation et de Gué-
rison, que nous examinerons plus tard en passant.
II est du reste naturel que la Rédemption soit en-
tendue diversement, selon la représentation qu'on
s'est faite de la personne du Seigneur. De la christo-
logie si originale et si philosophique de Swédenborg
découlera donc une théorie très particulière de la
Rédemption. Cette christologie, je l'ai développée
ici-même, le printemps dernier, dans un cours de
quatre leçons, dont la dernière fut consacrée à l'exa-
men des objections qu'elle soulève. La série avait
pour titre: La Divine Triade, ou le Monothéisme et
Jésus-Ch,';st. Elle va paraître dans mon second'vo- , .
lume sur Swédenborg, sous presse en ce moment.
Vous n'attendez pas de moi, mes chers auditeurs,
que je vous arrête encore sur ce chapitre; je me
bornerai à vous rappeler occasionnellement les
points principaux de cette doctrine, à la fois plus
1
- 188-
rationnelle et plus religieuse que toutes les autres
conceptions de la nature du Sauveur.

* * *
Mais, avant d'aborder mon grand sujet, je suppose
une question préalable que tel de vous pourrait
m'adresser. Une Rédemption est-elle vraiment né-
cessaire? L'humanité est-elle à ce point perdue
qu'elle ait besoin d'être sauvée? Elle est sans doute
bien au-dessous de ce qu'elle devrait être et soulTre
de toute espèce de maux; mais ne peut-elle pas
s'améliorer, se guérir elle-même, réaliser ainsi peu
,
à peu, au moins dans une certaine mesure, son i
idéal de justice, de fraternité et de bonheur? Cette f
question, - car sous diverses formes c'est toujours
1
la même, - on y répond de toutes parts, quand, sans
1
esprit de système, chacun exprime ses propres sen-
1
timents.
Lisez les journaux: que d'accidents, d'épidémies,
de catastrophes, de révolutions sanglantes, de guer-
res meurtrières 1 En même temps que d'injustices,
que de spoliations, que de cruautés imputables à
l'amour des richesses 1 Que de vices et de crimes dus
aux convoitises charnelles 1 Que de luxe et de frivo-
lité chez les grands, que d'insouciance et de bestia-
lité chez les humbles 1 Assurément le monde va mal,
et, tandis que la civilisation progre8se à pas de géant,
on se demande si la moralité ne décroît pas.
Interrogez ceux qui observent la société et scru-
tent leur propre cœur, les romanciers modernes tels
que Flaubert et Zola, Pierre Loti et Paul Bourget:

1
- 189-
comme ils sont loin de l'optimisme 1 Que de plaies
ils découvrent et dépeignent sans pitié 1 Quels som-
bres tableaux ils nous présentent 1 QueUe triste idée
ils nous donnent, d'après nature, de toutes les classes
et de la plupart des individus 1 Partout la corrup-
tion, le mensonge, la douleur physique ou morale,
la peur de la mort; souvent même la détresse et le
désespoir. Certes, à leurs yeux, le monde va mal,
peut-être même de mal en pis 1
Oui, la plainte incessante et révoltée qui s'élève de
notre planète, même dans les pays les plus favorisés
et du sein des « heureux du siècle », cette plainte
incontestable et générale prouve que l'humanité se
sent perdue et qu'eUe a besoin d'un Rédempteur.
Dieu y a pourvu dans sa sagesse et sa miséricorde 1
Il est descendu jusqu'à nous pour nous élever jus-
qu'à lui. Le Christ historique a commencé l'œuvre
de guérison que son Esprit continue sans cesse, et
qui doit inaugurer sur la terre le royaume des
Cieux.
'" '" '"
Etant la pensée même de Dieu à l'égard de sa
créature, le but qu'il s'est proposé dès l'origine dans
notre intérêt coUectif et personnel, la Rédemption
ne peut être comprise par la science humaine, qui
ne connaît les choses que du dehors par l'intermé-
diaire des sens. Pour la comprendre dans ce qu'elle
a d'intelligible et par conséquent de profitable, nous
devons recourir à la révélation divine, dont aujour-
d'hui les chrétiens eux-mêmes, influencés par la
philosophie incrédule, ne reconnaissent plus assez
- 190-
la souveraine importance, pour ne pas dire la néces-
sité. Tournons-nous donc vers l'Ecriture Sainte, et
demandons-lui premièrement ce qu'elle entend par
Rédemption.
* * *
Ce terme, en latin Redemptio, est la traduction
française des deux mots grecs Lutrôsis et Apolut,·ôsi•.
Lutr6sis apparaît trois fois dans le Nouveau Testa-
ment. 1 0 A la naissance de Jean-Baptiste, son père,
le sacrificateur Zacharie, « fut rempli d'Esprit saint
et prophétisa en ces termes: Béni soit le Seigneur,
le Dieu d'Israël! Car il a visité son peuple et opé"é
sa rédemption; il nous a suscité une corne de salut 1,
de la maison de David, son serviteur. » 2 0 Quand,
après sa circoncision, le petit Jésus fut présenté dans
.II. 3.1f
le temple unique, la prophétesse Anne ([ rendit gloire
à Dieu et parla de l'enfant à tous ceux qui attendaient
la "édemption de Jérusalem. » 3 0 Nous lisons dans
l'Epître aux Hébreux: " Christ est entré une seule
J?
- fois dans le sanctuaire, non avec le sang des boucs
et des veaux, mais avec son propre sang, accomplis-
sant une étm'nelle rédemption. » •

Le verbe dont on a tiré le substantif Lutr6sis est


également employé trois fois. « Nous espérions, -
disent deux disciples du prophète galiléen en parlant
de lui, peu après sa mort, sur le chemin d'Emmaüs,
r.l'IY. N - nous espérions qu'il était celui qui doit racheter
Israël. » Saint Paul écrit: « Il s'est donné lui-même
pour nous afin de nous racheter de toute iniquité. »
Et la première des deux lettres attribuées à l'apôtre
Pierre est plus explicite encore: « Ce n'est point par
- 191-
des choses périssables, par de l'argent ou de l'or,
que vous avez été rachetés de la vaine manière de
vivre que vos pères vous avaient transmise, mais par
un sang précieux, semblable à celui d'un agneau
sans défaut et sans tache, le sang de Christ. »
Le substantif Lutron, prix du rachat, rançon, ne
se trouve qu'une fois dans le recueil sacré de la nou-
velle alliance, mais c'est dans une déclaration solen-
,..ttJ, nelle du Maitre: Il Le Fils de l'homme est venu non
()(,2$
'NON pour être servi, mais pour servir et pour donne>' sa
.
,Ac~
vie (proprement son âme) en rançon pour un grand
nombre. » Le mot Lutrôtès, rédempteur, se rencontre
également une fois, mais ce n'est pas à propos de Jé-
sus. L'évangéliste Etienne raconte, dans les Actes
des Apôtres, que « Dieu envoya Moïse comme chef et
rédemptew' avec l'aide de l'ange qui lui avait apparu

dans le buisson. »
Apolutrôsis n'est autre chose que Lutrôsis renforcé
par la préposition Apo, qui indique la séparation,
l'éloignement. Apolutrôsis signifie donc, d'après les
meilleures autorités, une rédemption pleine et en-
'{ t::"
tière, éternelle, irrévocable. « Lorsque ces choses
XI ,NI commenceront à se produire, - dit le Seigneur aux
siens, - regardez en haut et levez la tête, car votre
rédemption approche. »
Paul, qui fait sept fois usage du mot Apolutrôsis,
,~" dit entre autres: « C'est nous aussi qui gémissons,
~," 3 attendant l'adoption, la "édemption de noiJ'e COl'pS.
"'. f, 3~ - Jésus est devenu notre justice, notre sanctification
1..J,/ et notre rédemption. - Nous avons en Jésus-Christ
la rédemption par son sang. - Les hommes sont

- 19« -
" 'v ton FormateUl' dès la conception ... Ton Rédempteur,
, S' le Saint d'Israël. »
Ce terme de Rédempteur s'applique également il.
:X,16' des délivrances futures: « Tu suceras le lait des na-
tions, le sein des rois te nourrira; tu sauras que je
suis Jéhova ton Sauveur, et que le Puissant de Jacob
est ton Rédempteur. » On peut voir ici l'annonce des
temps messianiques, comme dans cette autre pro-
IX, <0 phétie: « Mais pour Sion, pour tous ceux des enfants
de Jacob qui se repentiront de leur révolte, il paraî-
tra comme un Rédempteur. »
Dans ces derniers versets, ni dans leur contexte,
nous ne trouvons l'idée de Rédemption rattachée il.
celle d'un prix quelconque dont le peuple hébreu
aurait il. payer son affranchissement. J'en dirai autant
de la sortie d'Egypte opérée par l'Eternel à main
forte et il. bras étendu. Cette délivrance nationale n'a
pas été méritée, achetée; elle est une pure grâce. Le
Rédempteur d'Israël ne vend pas son secours; c'est
par amour, par miséricorde qu'il pardonne, sauve et
bénit.
Il y a plus: le rachat d'une âme est impossible il.
la créature pécheresse. C'est ce qu'un de nos Psau-
mes affirme positivement : fi. L'homme ne sa.tre';t
rachetm' son frère, ni paye>' à Dieu sa rançon. Le ,'a-
chat de leur âme est t,·op cher et il ne se fera jamais, »
Ainsi, en dépit du système légal de l'économie
préparatoire, la révélation bihlique a toujours ensei-
gné la complète gratuité du salut.

* * *
- 195-
J'ai cru bien faire de poser quelques bases exégé-
tiques, sur lesquelles nous pouvons tous être d'ac-
cord, avant d'aborder la question spéciale que je dois
traiter dans ce cours, savoir la Rédemption telle que
Swédenborg l'a comprise.
Rappelons maintenant, - en guise de transition,
- qu'au sein de la nation dont il faisait partie par
sa naissance Jésus a compté des prédécesseu,'s di-
,'ects, qui se sont associés à la pensée de l'Eternel,
qui ont été dans un sens très particulier ses « servi-
teurs » et que « le zèle de sa. maison» a parfois 'Ps.b9 ..... I'
,t--\l(t,v.l)
« consumés ». Avec des titres différents, ces minis-
:r",", Ji,..,";
,
tres de Jéhova ont préparé leur peuple à la venue du
Sauveur. Trois offices, institués par la Providence et
conservés en Israël pendant une série de siècles, ont
été les instruments de cette préparation: le prophé-
tisme, le sacerdoce (ou la prêtrise) et la royauté.
Cependant, il faut l'avouer, rois, prêt1'es et pro-
phètes se sont rarement montrés à la hauteur de leur
vocation respective; un grand nombre lui ont été
scandaleusement infidèles. Et chez ceux qui l'ont
prise au sérieux, que de lacunes encore, que d'incon-
séquences et de chutes 1 Rappelez-vous les fautes,
parfois très graves, attribuées dans les livres saints,
avec une étonnante franchise, à des croyants tels
que Noé, Abraham, Lot, Jacob, Moïse et Aaron, Mi-
riam leur sœur, Héli et Elie, David, Salomon, Ezé-
chias. Au reste, quelle que fût leur indignité per-
sonnelle, les prophètes, les rois et les sacrificateurs
n'en représentaient pas moing, sous différentes faces,
- 196-
le Messie promis et attendu; car dans l'alliance hé-
(, < braïque tout était fi. représentatif».

'" '" '"


Les anciennes dogmatiques s'attachaient à démon- ,

trer que Jésus-Christ, en succédant à ces divers ser-


viteurs de Dieu, les a dépassés à tous égards. En ef-
1
,

fet : 1° Il a réuni en sa personne les trois offices jus-


que-là séparés. 2° Il les a spiritualisés. 3° Il s'en est
acquitté parfaitement.
Il serait intéressant de nous arrêter sur ces idées,
qui prêtent à beaucoup d'observations édifiantes.
Mais, s'il est vrai que Jésus de Nazareth a été le pro- 1
1
phète, le sacrificateur et le roi par excellence, s'il
s'est, à lui seul, acquitté des trois ministères de la
législation mosaïque, il n'est pas moins vrai qu'on
se trouve gêné par cette tripartition, quand on veut
exposer l'œuvre du Seigneur dans son ensemble.
Cette division en « trois offices» peut sar,s doute
se justifier; elle présente toutefois des inconvénients
réels. D'abord elle ne correspond pas clairement à
trois époques de la vie du Sauveur. Elle soulève
d'autres difficultés encore. On ne sait trop, par
exemple, si les miracles doivent être considérés
comme une prérogative de l'esprit prophétique ou
comme des actes de puissance royale.
*
'" '"
Sensible à ces désavantages, la théologie contem-

poraine paraît abandonner cette division tripartite.
C'est ce que font en particulier deux savants d'intel-
- 197-
ligence très déliée et très pénétrante, MM. Bovon et
Lobstein. M. Jean Bovon, mort il y a quelques an-
nées, enseignait la théologie systématique dans notre
Faculté libre, où il est remplacé par M. Paul Laufer.
Il a été le premier à recevoir de l'Université de Lau-
sanne le grade de docteur en théologie honoris causâ.
M. Lobstein, bien connu par ses écrits, est encore
professeur à l'Université de Strasbourg.

* * *
Longtemps avant ces deux honorables dogmati-
ciens, Swédenborg avait rompu avec la coutume de
rattacher l'œuvre du Christ aux trois offices de la
dispensation juive. C'est ainsi, vous le savez, qu'il a
devancé fréquemment les progrès successifs faits par
la science religieuse comme par les sciences de la
nature.
* * *
Dans son exposé de la Rédemption, Swédenborg
ne relève, pour les attribuer à Jésus-Christ, que les
deux fonctions officielles et régularisées en Israël :
la p"êtrise et la royauté. II laisse de côté le prophé-
tisme, qui me parait rentrer naturellement dans la
royauté de l'esprit. Vous vous en souvenez peut-être,
tout est produit dans l'univers par le divin Bien et
le divin Vrai, qui forment l'essence de Dieu, et qu'on
peut appeler aussi l'Amour et la Sagesse. En vertn
de cette constitution des choses, le Ciel est divisé en
deux Royaumes: le Royaume céleste et le Royàume
spirituel. Les anges célestes, en qui prédomine le
cœur, sont nommés Prêtres; les anges spirituels, en
qui prédomine l'intelligence, sont nommés Rois.
-198 -
Le Sauveur lui-même est considéré tantôt comme
Prêtre ou Sacrificateur, tantôt comme Roi; c'est en
cette double capacité qu'i! accomplit la Rédemption.
La suite montrera ce qui appartient à l'un et à l'au- ,
tre de ces offices. Comme prêtre, il est appelé Jésus,
Jéhova ou le Seigneur; comme roi, on l'appelle l

Christ, Dieu et le Saint d' Is,·aël. Ainsi nous avons
a) d'un côté: b) de l'autre:
L'Amour. La Sagesse.
Le Bien. Le V,·ai.
Jéhova. Dieu. 1
Le Seigneur. Le Saint d'Israël.
Jésus. Christ.
Le Prètre. Le Roi.
Cette nomenclature est déjà remarquable, On
n'est pas habitué dans nos milieux à donner à ces
divers noms la signification spéciale que leur donne
le Prophète du Nord, ainsi à placer Jéhova au-
dessus de Dieu et Jésus au-dessus de Christ. Swé-
denborg nous surprend de même en attribuant un 1
sens plus élevé à l'expression Fils de l'Homme qu'à
celle de Fils de Dieu. Ces innovations font réfléchir
et ne sont pas sans avoir des raisons plausibles .
. . .
Voyons à présent, d'après notre écrivain, com-
ment il explique la grande œuvre de la Rédemption J
dans le tome premier de La Vraie Religion chré-
tienne t. Nous ne pouvons mieux faire que de le
, Page. 111 à !Ol.
,,
- 199-
suivre pas à pas, tant sa logique est profonde. Pour
être clair, il divise sa doctrine en sept articles ou
sections. Ce sont des thèses dont il énonce tout
d'abord le texte intégral, et qu'il reprend ensuite
pour les développer et les soutenir.

* * *
Le premier de ces sept articles est la définition
proprement dite. « La Rédemption, dit-il, a été la
subjugation des Enfers et l'ordination des Cieux, et
par l'une et l'autre la préparation à une nouvelle
Eglise spirituelle. » Cette définition vous étonne
peut-ètre. En tout cas elle diffère singulièrement de
ce qu'on nous a enseigné jusqu'ici. Nous voilà,
m'objectera-t·on, bien loin de la théologie ordinaire
et lancés en pleine théosophie 1
En effet, il s'agit de choses qui se passent dans le
monde invisible, et un voyant peut seul nous les
dévoiler. Mais la révélation scripturaire n'est-elle
pas là pour nous éclairer sur le domaine suprasen-
sible, pour nous faire connaître ce qu'ignorent la
science et la sagesse humaines?
Et, après Moïse et les prophètes hébreux, J ésus-
Christ ne nous a-t-il pas parlé du Ciel, de l'autre vie
et des choses qui nous dépassent? L'Evangile n'est
pas un simple rationalisme; on le rapetisse en le
réduisant à cela. Il renferme des éléments surnatu-
rels, choquants pour les intelligences trop exclusi-
vement formées par la science matérialiste, mais
essentiels, indispensables, et que le christianisme
moderne doit conserver avec soin sous peine d'af-
- 200-
faiblissement et de déchéance. Nous avons, du reste,
à voir de plus près quels sont les éléments surnatu-
rels de la Rédemption d'après cette première thèse,
si riche et si surprenante.

* * * ,

Ceux d'entre vous, mes chers auditeurs, qui ont
assisté à mes trois cours sur le Monde spirituel, -
c'est-à-dire sur le Ciel, l'Enfer et le Monde des Es-
prits, - sont prêts à comprendre la leçon d'aujour-
d'hui et à se l'approprier., Encore serait-il bon pour
1
eux de relire cet enseignement, qui a dû leur pa-
raître bien extraordinaire. Quant aux autres, les
idées que je vais avancer leur paraîtront, je le
crains, fort difficiles sinon à saisir, du moins à
accepter.
Un point d'ailleurs doit être, une fois pour toutes,
parfaitement entendu: je ne demande point qu'on
admette de prime abord toutes les choses qu'affirme
notre écrivain. Quelque grand qu'il soit, il ne sou-
haite nullement lui-même d'être cru sur parole; il
traite ses lecteurs comme des gens qui pensent et il
en appelle à leur jugement individuel. Ne vous in-
quiétez donc pas de savoir tout de suite si vous
croyez, ou non, ses narrations et ses doctrines. Cher-
chez premiêrement à vous rendre un compte exact
de ce qu'il a voulu dire; après cela vous verrez si
c'est vraisemblable, si cela cadre avec vos connais-
sances les plus solides et vos principes les plus éle-
vés. Je ne crains rien, si vous appliquez ces critères
aux ouvrages de Swédenborg; car je sais par une
- 201-
longue expérience qu'il n'y a pas de penseur plus
systématique et plus rationnel que lui, pas de dog-
maticien dont la doctrine s'harmonise aussi complè-
tement avec les résultats vraiment avérés de la

SCIence.
* * *
Cela dit, revenons à notre définition. En voici le
commencement: « La Rédemption même a été la
subjugation des Enfers et l'ordination des Cieux. »
En premier lieu la subjugation des Enfers.
Quand le Seigneur était sur la terre, il a combattu
les Enfers et les a soumis à son obéissance. Cela
ressort d'un grand nombre de versets de la Parole
écrite, dont Swédenborg cite in extenso quelques-
uns. D'abord le fameux et obscur passage d'Esaïe
63 : 1-9 : «Qui est celui qui vient d'Edom? » Son
vêtement est rouge comme celui de l'homme qui
foule au pressoir. « J'ai foulé seul au pressoir, dit-il,
et nul d'entre le peuple n'était avec moi. Je les ai
foulés dans ma colére, écrasés dans mon emporte-
ment. Le jour de la vengeance est dans mon cœur
et l'année de mes Rachetés est venue. Mon bras m'a
procuré le salut; j'ai fait descendre en terre la vic-
toire. Il est devenu pour eux un Sauveur; à cause·
de son amour et de sa clémence il les a rachetés. »
Tout cela ne peut s'entendre qu'allégoriquement ;.
c'est une prophétie du triomphe remporté par Jésus-
Christ sur les puissances des ténèbres. Il en est ainsi
d'un autre morceau du second Esaïe (59: 16, 17,20) ,
« Il vit qu'il n'y avait personne et fut étonné qu'il
n'y eût point d'intercesseur. C'est pourquoi son bras
,..
-' '

- 202-
lui procura le salut et sa justice le soutint. Il s'est
revêtu de la justice comme d'une cuirasse et a mis
sur sa tête le casque du salut. Il s'est enveloppé d'un
zèle ardent comme d'un manteau. Il rétribuera cha-
cun selon ses oeuvres: sa colère est pour ses adver-
saires et sa vengeance pour ses ennemis. Mais pour
Sion, pour tous ceux des enfants de Jacob qui se
repentiront de leur révolte, il paraîtra comme un
Rédempteur. »
Après d'autres versets tirés de l'Ancien Testament,
Swédenborg fait cette observation: « Comme le Sei-
gneur a seul vaincu les Enfers sans le secours d'au-
eun ange, c'est pour cela qu'il est appelé Héros et
Homme de gue"re, Roi de gloÏl'e, Jéhova le Fort, le
Héros de guerre, Jéhova Sébaoth, c'est-à-dire Dieu
des armées. Son avènement est nommé le Jour de
Jéhot'a, jOU1' terrible et cruel, jouI' d'indignation,
d'emp01·tement, de colère, de vengeance, de guerre,
.de destruction, de tumulte, de clairon, de bruit écla-
tant, etc. »
On lit pareillement dans nos Evangiles des paroles
eomme celles-ci: « C'est maintenant qu'a lieu le j u-
gement de ce monde; le prince de ce monde va être
chassé. Le prince de ce monde est jugé. Ayez con-
fiance: j'ai vaincu le monde. J'ai vu Satan comme
un éclair tombant du Ciel. » Swédenborg explique:
« Par le monde, le prince de ce monde, le Diable et
Satan il est entendu l'Enfer. 'JI

* * *
- ~!03 -
Vous vous rappelez, mesdames et messieurs, que,
selon notre théologien, tout ce qui se passe sur la
terre provient de l'influence des esprits; en d'autres
termes le monde invisible est le domaine des causes,
tandis que le monde sensible est le domaine des
effets. En vertu de cette idée fondamentale, la Ré-
demption de l'espèce humaine a dû s'opérer dans
l'empire spirituel pour pouvoir se réaliser ici-bas.
C'est assurément ce que la Bible enseigne. Le Dieu
Homme a dû être attaqué avec acharnement par les
puissances infernales et finir par les vaincre, au mo-
ment où il semblait lui-même vaincu. C'est en esprit,
par conséquent dans l'univers inaccessible à nos sens
actuels, que s'est livré ce combat mémorable et déci-
sif qui devait nous affranchir à jamais. C'est ce ca-
ractère intérieur, moral, surnaturel et spirituel de
la Rédemption que les explications de Swédenborg
font admirablement ressortir.

* * *
Permettez-moi d'insister encore un moment sur
l'œuvre de Christ considérée comme une victoire
sur l'Enfer. Si ce point de vue n'est pas celui des
théologiens protestants de nos jours, il se rapproche
beaucoup, pour ne pas dire plus, de celui des pre-
miers chrétiens et des Pères de l'Eglise. Rappelez-
vous que pour le Prophète du Nord, - comme pour
les écrivains bibliques, - si l'homme est un coupa-
ble, il est en même temps une victime. Sans que
nous en ayons conscience, le Monde spirituel exerce
sur les habitants de notre globe une incessante ac-
• • 1

- 204-
1
tion. Nous sommes influencés d'un côté par les !
anges, de l'autre par les démons.
Or du temps de Jésus la pression de l'Enfer était
prépondérante et menaçait l'humanité dans son
existence. La religion des Hébreux, plus pure en
apparence qu'elle ne l'avait jamais été, débarrassée
définitivement du polythéisme et de l'idolâtrie, avait
\
1
cependant dégénéré en formalisme fanatique et en
froide incrédulité; son culte était exclusivement ex- •

terne, sans vie et sans saveur, et l'on pouvait lui ap-


pliquer cet adage: COl'ruptio optimi pessima. La
meilleure chose devient la pire quand elle est cor-
rompue. Dénués de l'esprit profondément religieux
qui avait animé leurs prophètes, les Juifs allaient
s'allier avec les Romains, leurs oppresseurs, pour
rejeter et crucifier le Roi débonnaire qui leur avait
été promis.
Au dire du Voyant suédois, l'Enfer débordait alors
et commençait à mettre le Ciel même en péril. Sur
la terre, les hommes, incapables de recevoir les vé-
rités et les vertus d'en haut, se laissaient de plus en
plus asservir par les esprits de l'abîme, qui allaient
jusqu'à prendre souvent possession de leur corps.
Les historiens profanes, par exemple Flavius Josè-
phe, confirment les lugubres tableaux que nous pré-
sente le Nouveau Testament.
La nation juive, gangrenée par le sensualisme et
l'hypocrisie, déchirée par des passions violentes et
cruelles, allait être mùre pour le châtiment. Lorsque
la soi-disant « sainte cité. fut détruite, elle offrait,
au point de vue moral et spirituel, le plus terrible et
- 205-
le plus désolant spectacle. Rome, la maitresse du
monde, exploitant à son profit les divers Etats qu'elle
avait soumis par le glaive, était de son côté pourrie
jusqu'à la moelle. Sa noblesse pervertie par un luxe
inouï, sa plèbe endormie par la désuétude du travail
et par les jeux du cirque, toute sa population des-
cendait les derniers degrés du matérialisme et de
l'abjection. Sans une intervention puissante et pro-
videntielle, le corps humanitaire, affaibli et tour-
menté par la terrible épidémie, semblait voué à la
dissolution, à la mort finale; car, d'après notre théo-
sophe comme d'après la paléontologie et la raison,
une race tout entière peut périr.

'" '" '"


L'heure était donc souverainement critique. Com-
prenant la nature du mal, la gravité et l'imminence
du danger, le premier·né de Marie s'est avancé pour
soutenir notre cause et nous délivrer tous. I! a ren-
contré Satan, qu'il nomma lui-même l'Ennemi, c'est-
à-dire le grand, l'irréconciliable adversaire de la fa-
mille humaine; mais, vous l'avez compris, « Satan»
n'est autre chose que l'ensemble des habitants de
l'Enfer, une personnification de l'empire de l'erreur
et du péché. Cette explication rationnelle n'enlève
rien à la tragique réalité de la lutte qui s'est livrée
dans les profondeurs de l'âme du Christ.
I! dut être tenté comme nous le sommes; car il
portait dans sa chair tous les appétits, toutes les fai-
blesses, tous les germes mauvais qu'il tenait de sa
mère et qui sont inséparables de l'homme naturel.
- 206-
De fait, il fut tenté beaucoup plus sérieusement
qu'aucun de nous ne peut l'être. Il était le cham-
pion de l'humanité entière, dont le sort éternel était
en jeu; aussi les puissances du mal mirent-elles
tout en œuvre pour le faire tomber. Concentrant
sur lui seul leurs efforts et leurs ruses, elles l'assail-
lirent de tous les côtés tant directement que par
l'intermédiaire des hommes, remplissant son âme
d'amertume et y provoquant les plus effrayants
orages, les crises les plus douloureuses.
Non seulement, en effet, l'inspirateur de tout mal
excita l'opposition jalouse et haineuse à laquelle Jé-
sus fut en butte, la trahison de Judas, le reniement
de Pierre, la lâcheté de Pilate, le supplice affreux
de la croix; mais, pour l'âme délicate et pure du
Christ, la tentation elle-même, le contact brutal
avec le père du mensonge, le duel corps à corps
avec le grand meurtrier, surtout l'obscurcissement
momentané de son œil intérieur, voilà sans doute
ce qui fut la pire des souffrances. C'est là, je pense,
qu'il faut chercher le secret de son indicible an-
goisse, de sa sueur sanglante, de ce cri déchirant
qui risque de scandaliser les lecteurs de l'Evangile:
« Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi m'as-tu aban-
donné? » C'est par là seulement qu'il mérita le nom
sinistre d'homme de douleurs.

Cette guerre entreprise contre Jésus-Christ par
les forces coalisées du royaume des ténèbres, cette
infestation - pour recourir au vocabulaire de la
Nouvelle Eglise - fut si habilement conduite et si
énergiquement poussée que nul autre des fils
- 207-
d'Adam n'eût été capable d'y résister. Mais lui,
vigilant et résolu, il ne se laissa entamer par aucun
coup de ses ennemis invisibles. Repoussant toutes
les tentations, il ne permit jamais au mal hérédi-
taire, qui était attaché à son externe, de pénétrer
dans son interne et de se transformer en péché.
Triomphant du « prince de ce monde» par le plus
fidèle et le plus viril usage de sa liberté, il le ren-
versa de son trône et affranchit tous les humains de
son joug despotique. Aussi put-il s'écrier avec un
tressaillement de joie: Je voyais Satan comme -un
éclai>' tombant du Ciel!

* * *
La victoire intérieure et personnelle que Jésus
remporta sur le tentateur était nécessaire pour qu'il
communiquât à d'autres la force dont il avait le
premier fait preuve. Cette force ne pouvait leur

venir directement de Dieu, il fallait qu'elle filt
d'abord la propriété d'un membre de l'espèce hu-
maine; mais, d'autre part, ce qui appartient à l'un
quelconque des individus ayant le même sang dans
les veines peut être transmis à la collectivité tout
entière. Le travail d'un seul est au bénéfice de l'en-
semble: c'est une loi qui me paraît être sans excep-
tion dans notre humanité, et même chez toutes les
créatures morales.
Nous la voyons se réaliser autour de nous sur une
grande échelle; car les découvertes scientifiques et
leurs applications à l'industrie passent aujourd'hui,
avec une rapidité merveilleuse, de l'inventeur et du
- 208-
pays qu'il habite jusqu'aux confins de la civilisation,
si ce n'est au delà. Il en est de même, à un moindre
degré, des progrès faits dans la littérature et les
beaux-arts, dans l'instruction publique et la péda-
gogie, la philosophie et la morale. Cela se remarqué
surtout dans le perfectionnement des armes à feu.
Fusils, canons, torpilleurs du genre le plus moderne
et le plus meurtrier, sont imités de peuple à peuple,
de continent à continent, des Etats-Unis en Chine et
au Japon. Oui, dans tous les autres domaines les ef-
forts de l'un profitent à tous; il doit certainement en
être ainsi en religion. Un homme sauvé lui-même
doit pouvoir sauvêr ses frères.

* * *
La victoire intérieure et personnelle de Jésus était
en second lieu nécessaire pour qu'il remportât la
/'~ - victoire extérieure et générale que Swédenborg ap-
pelle la subjugation des Enfers, et à laquelle il joint
leur ordination.
«Comment, demanderez-vous peut - être, cette
mise en ordre était-elle désirable, puisque, comme
nous l'avons vu, l'Enfer a été organisé à l'image du
Ciel, que -chacun y est placé selon son mérite, ses
capacités et ses goûts, qu'il y a des plages et des So-
ciétés, des rangs sociaux et des gouvernements, des
récompenses et des punitions, et qu'en outre le Sei-
gneur le pénètre de son influx pour en tempérer les
tourments et y faire sentir sa miséricorde? Cet
ordre-là, l'ordre primitif et venant de Dieu, ne pou-
vait-il pas suffi re? »

,
- 209-
Je répondrai à cette question en rappelant le libre
arbitre qui fait partie intégrante de notre nature, et
dont il reste quelque chose même chez les damnés.
Le désordre peut s'introduire dans les Cieux; à
combien plus forte raison peut-il régner dans les
Enfers 1 Il se fait d'ailleurs des changements de
toute espèce dans les uns comme dans les autres, et
dans certaines circonstances une nouvelle organisa-
tion peut s'imposer.
Sans s'arrêter longuement sur ce sujet mysté-
rieux, Swédenborg donne à entendre qu'après avoir
rendu le dernier soupir sur le Calvaire le Sauveur
est entré dans le Monde des Esprits, pour y exercer
un jugement derniel d , à la suite duquel les habi-
tants de ce domaine intermédiaire ont été les uns
élevés au Ciel, les autres précipités dans l'Enfer.
Alors, comme un conquérant exerçant son autorité
sur la nation soumise à ses armes, il a subordonné,
reconsti tué, abaissé et dispersé les Enfers, il les a
en un mot subjugués dans l'intention de diminuer
leur funeste influence, de délivrer l'homme de leur
oppression, de lui rendre l'usage de sa liberté mo-
rale et de lui permettre de rentrer dans le chemin
qui conduit à la vie éternelle.

* *
Notre auteur illustre par diverses figures cette
lutte victorieuse contre les démons acharnés à nous
perdre .
•. D'après Swédenborg, un jugement dernier termine chaque Eglise,
c'est-à-dire chaque grande époque de l'histoire religieuse de l'huma-
nité.
SWÉOENBOR.G H(
- 210-
Une armée de rebelles ou de brigands s'empare
d'une ville ou d'un royaume, incendie les maisons,
dépouille de leurs biens les habitants, se partage le
butin, puis se réjouit et se glorifie de ses exploits.
Mais un roi juste et puissant attaque ces malfaiteurs
avec des forces supérieures, passe les uns au fil de
l'épée, emprisonne les autres, leur enlève le butin
pour le restituer à ceux qui en ont été dépouillés,
rétablit l'ordre dans le royaume et le met à l'abri
d'une invasion nouvelle.
Autre comparaison. Une troupe d'animaux sau-
vages, sortis des forêts, se jettent sur le gros et le
menu bétail paissant dans les prairies, n'épargnant
pas même les hommes, qui bientôt n'osent plus cul-
tiver la terre ni franchir les murailles de leur cité.
Les campagnes deviennent désertes et les citadins
sont condamnés à mourir de faim. Mais un héros
survient qui subjugue ou détruit ces fauves. Telle
est l'œuvre du Rédempteur. Les démons sont en
effet symbolisés dans l'Ecriture par les bêtes fé-
roces, ainsi quand il est raconté que Jésus passa
quarante jours au milieu d'elles dans le désert.
La Rédemption est encore semblable à l'extermi-
nation des sauterelles ou d'autres insectes perm-
cieux qui dévastaient une contrée.
Elle est comparable enfin à la résistance qu'on
oppose à l'Océan, lorsque, ayant rompu ses digues,
il fait irruption dans les plaines, menaçant d'en-
gloutir moissons, villages et cités. Aussi le Seigneur
lui-même a-t-il typifié la soumission des Enfers,
quand il a calmé le lac de Génésareth en lui disant:
-211-
Tais-toi, sois tranquille! Au reste, les écrivains sa-
crés désignent couramment la puissance du mal
par la mer ou les grandes eaux.

* * *
Le second acte de la Rédemption consiste dans
l'ordination des Cieux. Sans doute les Cieux ont été
dès l'origine admirablement organisés; car Dieu est
l'Ordre même, et ce qui lui tient de plus près doit
porter très spécialement le cachet de l'ordre. Je
vous ai fait connaître d'une manière assez détaillée
cette organisation céleste, qui met chacun à sa place
selon son bien et son vrai, et qui a pour résultat la
forme humaine, de toutes les formes la plus par-
faite. Mais, étant le domaine de la vie, le Ciel lui-
même est le théâtre d'incessantes évolutions, chaque
ange étant appelé à progresser et pouvant changer
de Société. D'autre part la terre lui envoie chaque
jour de nouvelles recrues, qui au bout d'un certain
temps augmentent considérablement son étendue et
sa force, et qui doivent nécessiter des changements
dans sa constitution.
Ces changements, du moins ceux d'importance
majeure, sont en rapport de cause à effet avec la
naissance des principales Eglises qui se succèdent
ici-bas. On sait par notre théosophe qu'i! y en avait
eu déjà trois jusqu'à notre ère: l'Eglise très ancienne
ou adamique; l'Eglise ancienne ou noachite et l'Eglise
israélite ou juive. La quatrième, l'Eglise chrétienne,
a été fondée par le Seigneur et forme le troisième
acte de son œuvre rédemptrice.
- 212

* * *
Quant au second, l'ordination des Cieux tells
qu'elle eut lieu à cette époque, Swédenborg ne l'ex-
plique pas dans le chapitre qui nous occupe. Il
nous en dit un peu plus dans les Arcanes célestes,
où nous lisons: «Avant la venue du Seigneur le Ciel
n'était pas distingué en trois Cieux, - l'intime, le
moyen et le dernier, - comme il l'a été depuis,
mais il était un. Le Ciel spirituel n'était pas 9ncore.
La région où devait être ce Ciel (le second) avait été
envahie par ceux qui étaient dans le faux et dans le
mal, mais qui pouvaient être tenus dans quelque
vrai et dans quelque bien par des moyens externes,
surtout par les idées de prééminence et de dignité ...
Si cette région du Ciel avait été alors envahie par de
tels esprits, c'est parce que les bons manquaient,
ceux de l'Eglise spirituelle n'étant pas encore pré-
parés. Cependant il fallait que le Ciel fût partout
rempli d'esprits pour qu'il y eût continuité depuis
le Seigneur jusqu'à l'homme; car, s'il y avait eu dis- . .
continuité, l'homme aurait péri. »
Cette ordination des Cieux était indispensable
p our le salut des hommes, comme pour le rempla-
cement de l'Eglise israélite par l'Eglise chrétienne.
Les membres de l'Eglise spirituelle eux - mêmes
avaient été jusqu'alors retenus dans la Terre infé-
rieure; il fallut l'avènement du Christ en chair
pour qu'ils pussent entrer dans les demeures cé-
lestes, encore eurent-ils besoin de passer par un
état de tentations et de purification. C'est alors qUe
- 213-
le Seigneur forma un nouveau Ciel, celui des chré-
tiens.
* * *
Mais la Rédemption, selon notre auteur, ne s'ar- ,r....}~_"J.;
rête point au premier siècle: elle se poursuit et· r_~<.
comprend ce qu'il regarde comme (, le second avè- 11·. [ .
nement du Seigneur)), savoir l'instaw'ation d'une
Nouvelle Eglise. Je rappelle l'ensemble de sa défini-
tion : Cl La Rédemption même a été la subjugation
des Enfers et l'ordination des Cieux, et par l'une et
l'autre la préparation à une Nouvelle Eglise spiri-
tuelle. D
Ecoutez son commentaire: « Que ces trois opéra-
tions constituent la Rédemption, je puis le dire en
toute certitude; car le Seigneur opère encore au-
jourd'hui la Rédemption, qui a commencé en 1757,
lorsqu'eut lieu le Jugement dernier. Depuis cette
époque cette Rédemption a continué jusqu'à pré-
sent; et cela parce qu'aujourd'hui c'est le Second
Avènement du Seigneur et qu'il doit être institué
une Nouvelle Eglise. Or cette Nouvelle Eglise ne
peut être instituée à moins d'être précédée par la
subjugation des Enfers et l'ordination des Cieux; et,
comme il m'a été donné de voir toutes ces choses, je
peux décrire comment un Nouveau Ciel a été fondé
et mis en ordre; seulement ce serait le sujet d'un
ouvrage entier. Toutefois, dans un opuscule imprimé
à Londres en 1758 l, j'ai dévoilé comment le Juge-
ment dernier s'est accompli.
t Du Jugement de7'nie,' et de la Babylonie détruite; Qu'ainsi tout
ce qui a été prédit daos l'Apocalypse est aujourd'hui accompli. D'après
- 21'< -
» Si la sub]ugation des Enfers, l'ordination des
Cieux et l'instauration d'une Nouvelle Eglise ont
constitué la Rédemption, c'est parce que sans ces
trois opérations aucun homme n'eût pu être sauvé;
elles se suivent même en série, car il faut d'abord
que les Enfers soient subjugués avant qu'un nou-
veau Ciel angélique puisse être formé, et il faut que ,,,
'.,
ce Ciel soit formé avant qu'une Nouvelle Eglise '.
puisse être instituée dans les terres. En effet, les
hommes dans le monde ont été tellement conjoints
aux anges du Ciel et aux esprits de l'Enfer qu'ils
font un, de part et d'autre, dans l'intérieur de leur •

mental. ,.
* * *
Je rappellerai en quelques mots que ce second
avènement a eu lieu, selon Swédenborg, par la révé-
lation du sens interne de la sainte Ecriture. Par ce
sens jusqu'alors caché, - qui est le sens réel et per-
manent, la « Parole de Dieu JJ, -le Seigneur revient
sur la terre, ainsi qu'il l'a promis à ses disciples,
non sans doute en personne, mais en esprit et en
vérité. Alors commence à se former une Nouvelle
Eglise, très différente de celle qui depuis le temps
des apôtres a représenté le Sauveur d'une façon si
imparfaite et si grossière, une Eglise spirituelle,
dont tous les membres ont compris la spiritualité
de l'Evangile et s'efforcent de vivre non en catholi-
ques ou en protestants, en wesleyens ou en bap-
tistes, mais en chrétiens spirituels. Les Sociétés
ce qui a été entendu et vu par Emm. Swéd~nborg. SeconlÎ~ édition,
1861.
- 215-
swédenborgiennes ne prétendent pas réaliser cet
idéal, mais elles y tendent. J'ose ajouter qu'elles
font entrer la chrétienté dans une ère supérieure en
acceptant les doctrines du grand penseur scandi-
nave, surtout en croyant beaucoup plus que les
autres Eglises à l'inspiration de la Bible et à la divi-
nité de Jésus-Christ.
DEUXIÈME LEÇON
La Rédemption nécessaire aux anges comme aux hommes.
Le nlonde naturel dépend du Monde spirituel. Le Ciel et
l'Eglise représentent un seul homme, qui était en danger
de mort. Quelques comparaisons. Les âmes sous l'autel.
Contagion du péché. L'unique refuge. Débordement du
Monde des Esprits. Corruption de l'humanité. Premier et
second avènement du Seigneur. Deux falsifications de l
l'~vangile. Les anges ne sont pas bons par nature. Pour- 1
quoi Dieu a -E<. pris l'humain ». La Rédemption, œuvre pu-
rement divine. Le jugement dernier de j 757. La Babylo-
nie. Amour de la domination spirituelle. Athées. Tolérance
divine. Le premier Ciel qui a passé. Rétablissement des
rapports entre Dieu ct l'homme. Ere meilleure. Le sens in-
terne des prophéties nous affranchit de la peur des catastro-
phes linales.

Contrairement à la tendance rationaliste qui pré-


vaut de nos jours, mais en accord avec l'Ecriture
Sainte, l'œuvre du salut s'est accomplie dans le
monde spirituel autant que dans le nôtre. Sans
doute le Sauveur a dû lutter en lui-même contre le
péché, mais l'ennemi dont il a triomphé était l'En-
fer personnifié par Satan; après avoir soumis cet
Enfer, il l'a organisé à nouveau ainsi que le Ciel,
afin de rendre possible l'instauration de la Nouvelle
Eglise. C'est ce que je vous ai montré mardi dernier
à propos du premier article de Swédenborg sur la
Rédemption.
- 217

* * *
Nous allons examiner le second article ainsi
conçu i : CI Sans cette Rédemption aucun homme ne
serait sauvé, et les anges n'auraient pu subsister
dans leur état d'intégrité. »
Voici comment notre écrivain soutient sa thèse. Il
rappelle d'abord ce qu'il a établi: « Racheter, dit-il,
c'est délivrer de la damnation, exempter de la mort
éternelle, arracher de l'Enfer, ou de la main du
Diable, les captifs et les enchainés. C'est ce qu'a fait
le Seigneur en subjuguant les Enfers et en fondant
un nouveau Ciel. L'homme n'aurait pas pu être
sauvé autrement, car le Monde spirituel et le monde
naturel sont inséparables, surtout quant aux inté-
rieurs, qui sont également appelés âmes. Les âmes
des bons sont liées à celles des anges; les âmes des
méchants sont liées à celles des démons. Cette union
est si intime que, si les anges et les esprits se reti-
raient d'un homme, celui-ci tomberait mort comme
une souche; pareillement les anges et les esprits ne
pourraient subsister, si les hommes leur étaient
soustraits. Cela fait comprendre pourquoi le Ciel et
l'Enfer ont dû être mis en ordre avant que l'Eglise
pût être instaurée dans les terres, et pourquoi la
Rédemption a eu lieu dans le Monde spirituel. On le
voit clairement dans l'Apocalypse, où la Nouvelle
Jérusalem, symbole de la Nouvelle Eglise, descend
d'auprès de Dieu lorsque le nouveau Ciel a été
formé. ~
1 Vraie Religion chr;tienne, § 118~1~O.
- 218-

* * *
Il s'agit maintenant de prouver que sans l'œuvre
du Rédempteur les anges n'eussent pas subsisté
dans leur état normal. En voici la raison: « Aux
yeux du Seigneur, le Ciel angélique tout entier et
l'Eglise dans les terres représentent un seul homme,
dont le Ciel constitue l'interne et l'Eglise l'externe.
On peut dire plus spécialement que le Ciel suprême
en est la tête, que le second et le dernier Ciel en
forment la poitrine avec la région moyenne du corps,
et que l'Eglise sur les terres en constitue les lombes
et les pieds, le Seigneur lui-même étant l'âme ou la
vie de ce grand homme.
» Si donc le Seigneur n'eût pas opéré la Rédemp-
tion, cet homme eût péri. Il est détruit quant aux
pieds et aux lombes lorsque l'Eglise dans les terres
se retire, quant à la région gastrique lorsque le der-
nier Ciel se retire, quant à la poitrine lorsque le se-
cond Ciel se retire; alors la tête, n'ayant plus de
correspondance avec le corps, tombe en défail-
lance. »
* * *
J'ai déjà dit que Swédenborg est extraordinaire-
ment riche en comparaisons; elles lui sont fournies
par sa remarquable connaissances des divers règnes
de la nature, voire même par la psychologie. Elles
sont, en outre, si exactes, si bien choisies, qu'elles
appuient vraiment la démonstration. Ici il n'en em-
ploie pas moins de cinq pour faire voit· comment,
sans la Rédemption, le Ciel eût été envahi et perdu
- 219-
par le mal. Voici ces cinq comparaisons, très sobre-
ment esquissées par l'auteur:
« Quand la gangrène s'empare des pieds, elle
monte peu à peu: elle corrompt premièrement les
lombes, ensuite les viscères de l'abdomen, enfin les
parties voisines du cœur; alors l'homme, ainsi qu'il
est notoire, succombe et meurt. »
Passons aux maladies des viscères placés au-
dessous du diaphragme. « Quand ces viscères dépé-
rissent, le cœur commence à palpiter et le poumon
à haleter fortement; enfin tout mouvement cesse. »
Voici la comparaison psychologique: il s'agit de la
distinction entre l'homme interne et l'homme ex-
terne, et de leurs relations. « L'homme interne se
porte bien tant que l'homme externe remplit ses
fonctions avec obéissance. Si au contraire l'homme
externe n'obéit point, mais résiste; bien .plus, s'il
attaque l'homme interne, alors cel ui-ci est ébranlé
et finalement privé des plaisirs de l'externe, jusqu'à
ce que l'externe devienne favorable à l'interne et
soit de son avis. »
Enfi n deux observations que plusieurs on t pu
faire. « Un homme, placé sur une montagne, voit
au-dessous de lui les terres inondées et les eaux
monter toujours. Quand elles arrivent à la hauteur
où il se tient, il est lui-même inondé, s'il ne peut
pourvoir à son salut au moyen d'une barque qui
vienne à lui sur les eaux. »
« Pareillement si quelqu'un, du haut d'une mon-
tagne, voit un brouillard épais s'élever de plus en
plus de la terre et couvrir les campagnes, les vil-
- 220-
lages, les villes. Quand ensuite ce brouillard par-
vient jusqu'à lui, il ne voit rien; il ne voit pas même
où il est. Semblable chose arrive aux anges quand
l'Eglise dans les terres périt; alors aussi les Cieux
inférieurs s'en vont. Il en est ainsi parce que les
Cieux sont composés d'hommes venus de la terre.
Aussi, quand il ne reste plus aucun bien du cœur
ni aucun vrai de la Parole, les Cieux sont inondés
par les maux qui s'élèvent; ils en sont suffoqués
comme par les 110ts du Styx. Toutefois ceux qui les
habitent sont cachés en quelque endroit par le Sei-
gneur et réservés pour le jour du jugement dernier;
ils sont alors élevés dans un Ciel nouveau. ~

* * *
Swédenborg trouve ici l'accomplissement de cette
vision de l'Apocalypse: <l Je vis sous l'autel les âmes
de ceux qui avaient été immolés pour la parole de
Dieu et pour le témoignage qu'ils avaient rendu. Ils
crièrent d'une voix forte, disant: Jusques à quand,
ô Maître saint et véritable, différeras-tu de juger et
de venger notre sang sur ceux qui habitent la terre?
Alors on leur donna à chacun une robe blanche, et
on leur dit de demeurer en repos encore un peu de
temps, jusqu'à ce que fût au complet le nombre de
leurs compagnons de service et de leurs frères, qui
devaient être mis à mort comme eux. »
Par « les âmes de ceux qui avaient été tués» notre
grand exégète entend non les martyrs proprement
dits, - qui n'ont pas toujours été plus héroïques
dans leur mort que d'autres dans leur vie, - mais
- 221-
ceux qui, dans le Monde des Esprits, sont haïs, re-
jetés et couverts d'opprobre par les méchants, et qui
peuvent y être séduits par différentes hérésies. Jésus
a dit à ses disciples: ([ Ils vous livreront à l'afflic-
tion, ils vous tueront et vous serez haïs de tous à
cause de mon nom. :0 Dans ce verset également, il
s'agit de ceux qui reconnaissent la pleine divinité
du Sauveur et qui mettent en pratique les vérités de
l'Evangile.
«Dans le Monde des Esprits, les méchants veulent
continuellement les tuer; mais comme ils ne le peu-
vent pas quant au corps, ils essaient de le faire quant
à l'âme, et, lorsqu'ils se sont convaincus que c'est
impossible, ils sont enflammés d'une telle haine
qu'ils ne trouvent rien de plus agréable que de leur
faire du mal. Voilà pourquoi les bons sont gardés
par le Seigneur, et, quand les méchants ont été jetés
dans l'Enfer, ce qui a lieu après le jugement der-
nier, sont retirés des lieux où on les gardait :0 et
élevés au Ciel.
* * *
Le péché exerce partout une véritable contagion.
Swédenborg est si pénétré de cette idée qu'il y in-
siste fortement. Il Sans la Rédemption, déclare-t-il,
l'iniquité et la méchanceté se répandraient au sein
de la chrétienté dans l'un et l'autre monde, le natu-
rel et le spirituel. » Et, parmi les raisons qu'il pour-
rait en donner, il choisit la suivante:
«Tout homme, après sa mort, passe dans le
Monde des Esprits, où il est d'abord absolument
semblable à ce qu'il était auparavant. En y entrant,
- 222-
nul ne peut être empêché de converser avec ses pa-
rents, ses frères, ses alliés et ses amis, morts avant
lui. Alors chaque mari cherche en premier lieu son
épouse et chaque épouse son mari, et on est intro-
duit par les uns ou les autres dans diverses réunions
d'esprits. Ces esprits apparaissent au dehors comme
des brebis, mais ils sont au dedans comme des loups
et ils pervertissent ceux-là même qui se sont adon-
nés à la piété. En conséquence, et par d'abominables
artifices inconnus dans le monde naturel, ce monde-
là a été rempli d'esprits malins comme un étang
verdâtre est rempli d'œufs de grenouilles.
D Que la fréquentation des méchants y produise

cet effet, c'est ce qui peut être rendu évident par


plusieurs exemples: Si quelqu'un reste avec des vo-
leurs ou des pirates, il devient à la longue pareil à
eux; si quelqu'un habite avec des adultères et des
prostituées, il finit par regarder l'adultère comme
rien; si quelqu'un se mêle avec ceux qui sont en ré-
volte contre les lois, il finit par considérer comme
rien de se livrer à des violences contre le premier
venu.
» En effet, tous les maux sont contagieux. Ils peu-
vent se comparer à la peste, qui se communique par
la seule aspiration ou exhalaison; de même à un
cancer ou à une gangrène, qui se glisse et putréfie
d'abord les parties voisines, puis successivement
celles qui sont plus éloignées, jusqu'à ce que le
corps entier périsse. Les plaisirs du mal, daos les-
quels chacun naît, en sont la cause.
l> D'après ce qui vient d'être dit, il est clair que,
·)9~~
- --"-' -
sans la Rédemption par le Seigneur, aucun homme
ne peut être sauvé, et que les anges ne peuvent sub-
sister dans leur état d'intégrité. L'unique refuge
pour ne pas périr, c'est de s'adresser au Seigneur,
qui a dit: « Demeurez en moi, et moi, jedemeurerai
en vous. Comme le sarment ne saurait de lui-même
porter du fruit, s'il ne demeure attaché au cep, de
même vous n'en pouvez porter si vous ne demeurez
en moi. Je suis le cep, vous êtes les sarments. Celui
qui demeure en moi, et en qui je demeure, porte
beaucoup de fruit; car sans moi vous ne pouvez
rien faire. Si quelqu'un ne demeure pas en moi, il
est jeté dehors comme le sarment; il sèche et on le
ramasse, on le jette au feu et il brûle. })

* * *
Le troisième article, simple conséquence du pré-
cédent, est formulé par Swédenborg en ces termes:
« Ainsi le Seigneur a racheté non seulement les
hommes, mais aussi les anges. »
Cette thèse est naturellement étrangère aux dog-
matiques anciennes; car toutes elles considèrent les
anges comme une race à part, qui n'est jamais tom-
bée et qui dès lors n'a pas besoin de relèvement.
Pour nous, sachant que les anges sont des hommes
convertis, ressuscités et glorifiés, nous ne sommes
pas surpris d'entendre dire que la Rédemption les
concerne aussi bien que nous, qu'il existe une soli-
darité
, dans le salut des hommes sur la terre et des
anges dans les Cieux. Aux causes de cette situation
ci-dessus présentées notre écrivain en ajoute deux.
!

* * *
1° oc Lors du premier avènement du Seigneur, les
Enfers s'étaient accrus par le haut au point de rem-
plir tout le Monde des Esprits, qui tient le milieu
,
entre le Ciel et l'Enfer; par ce fait, non seulement
Î,
ils portaient la confusion dans le Ciel le plus bas,
mais ils attaquaient aussi le Ciel moyen en l'infes-
tant de mille manières. Si alors le Seigneur ne l'eût
soutenu, il marchait à sa destruction. Une telle
attaque des Enfers est en tendue par la tour élevée
dans la terre de Shinéar; sa tête devait aller jus-
qu'au ciel. Mais les efforts de ceux qui la construi-
saient furent arrêtés pal' la confusion des langues; ,
ils se virent eux-mêmes dispersés, et la ville fut
nommée Babel. »
* * *
« Si les Enfers se sont accrus jusqu'à une pareille
hauteur, c'est parce que, au temps où le Seigneur
vint dans le monde, tout le globe s'était extrême-
ment éloigné de Dieu pal' l'idolâtrie et la magie. En
conséquence l'Eglise qui avait existé chez les fils
d'Israël, et en dernier lieu chez les Juifs, avait été
tout à fait détruite par la falsification et l'adultéra-
tion de la Parole. Tous alors, tant les uns que les
autres, se rendaient à leur mort dans le Monde des
Esprits, où leur nombre finit par être tellement
augmenté et multiplié qu'ils ne pouvaient en être
chassés que par la descente de Dieu lui-même, ma-
nifestant la force de son bras.
225 -

* * *
L'expulsion de ces mauvais esprits a été décrite
dans le petit livre traitant du Jugement dernier, et
imprimé à Londres en 1758. Le Seigneur a remporté
cette victoire lorsqu'il était dans le monde.
« La même œuvre est encore accomplie aujour-
d'hui par le Seigneur, puisque de nos jours a lieu
son Second Avènement, prédit dans l'Apocalypse,
dans Matthieu, dans Marc, dans Luc, dans les Actes
des Apôtres et ailleurs.
)) La différence consiste en ce que, lors de sa pre-
mière venue, ce grand accroissement des Enfers
provenait des idolâtres, des magiciens et des falsifi·
cateurs de la Parole, tandis que, dans cette seconde
venue, il provient de soi-disant chrétiens, - tant de
ceux qui se sont imbus du naturalisme que de ceux
qui ont falsifié la Parole par les confirmations de
leur foi fabuleuse relative à trois Personnes divines
de toute éternité et à la Passion du Seigneur, qui a
été à leurs yeux la Rédemption elle-même. ))
Le Prophète du Nord relève souvent la gravité de
ces deux falsifications de l'enseignement biblique:
a) La triple personnalité de Dieu, qu'il remplace
par le Dieu triun ou réunissant en sa personne uni-
que les trois essentiels appelés Pére, Fils et Saint-
Esprit, doctrine que nous avons étudiée en quatre
leçons consécutives.
b) L'importance exagérée, selon lui, que les doc-
teurs de l'Eglise chrétienne ont généralement don-
SWÉD&NBORG III 15
- 226-
née au supplice du Sauveur et à sa mort sur la croix,
au détriment de sa vie: question grave, sur laquelle
nous aurons l'occasion de nous expliquer avant la
fin de ce cours.
* * *
2 0 Voici maintenant la seconde cause pour la-
quelle, d'après Swédenborg, la Rédemption ne con-
cerne pas l'humanité seulement, mais embrasse les
anges de tous les Cieux. C'est que nulle créature
n'est dans le bien par elle-même, mais que toutes,
- anges et hommes, - ont besoin d'être protégées,
conduites, inspirées par le Seigneur, d'où procède
tout bien comme tout vrai. Lors donc que le marche-
pied des anges, qui est dans le Monde des Esprits,
leur fut soustrait, il leur arriva comme à l'homme
qui s'assied sur un trône, sans savoir que les jambes
en ont été sciées; il risque donc de culbuter.
Que les anges ne soient jamais bons par nature,
mais que l'influx divin leur soit indispensable pour
persévérer dans la fidélité, c'est ce qui ressort de
pl usieurs textes de l'Ancien Testamen t, par exem-
ple de ce verset du livre de Job: « Dieu ne se fie
pas même à ses saints, et les Cieux ne sont pas purs
à ses yeux. » Cela ressort aussi du fait que tous les
anges, sans exception, ont été des hommes précé-
demment.
* * *
En résumé, Jéhova Dieu est descendu et a « pris
J'humain », - ou revêtu notre humanité, - afin de
remettre en ordre toutes les choses qui étaient dans
- 227-
le Ciel et dans l'Eglise; car la puissance du Diable
l'emportait alors sur la puissance du Ciel, et par
conséquent une damnation générale était imminente.
Par son humain, Dieu a enlevé cette damnation pro-
chaine, rachetant ainsi les hommes et les anges. Il
est donc évident que, sans la venue du Seigneur, au-
cune créature n'aurait pu avoir la vie éternelle. Il en
est de même aujourd'hui: si le Seigneur ne vient
de nouveau dans le monde, nul ne pourra être sauvé.

* * *
Selon sa coutume, Swédenborg recourt à quelques
images pour vivifier sa pensée. Ici il y en a quatre.
Il compare le Sauveur à un roi, à un berger, à un
passant charitable et à un époux.
C'est d'abord un roi. Les princes, ses fils, ont été
pris par l'ennemi, jetés en prison et chargés de fers;
ce roi les délivre par des victoires successives et les
ramène dans sa cour.
C'est ensuite un berger. Comme jadis Samson et
David, il arrache ses brebis de la gueule d'un lion
ou d'un ours; il chasse ces bêtes féroces quand elles
s'élancent des forêts dans les prairies, les poursuit
jusqu'aux dernières limites, et les pousse dans des
étangs ou des déserts; puis il revient à ses brebis,
les fait paître en sécurité et les abreuve à des sources
d'eau limpide.
C'est un passant charitable et courageux, qui,
voyant sur le chemin un serpent roulé en spirale et
disposé à mordre le talon du voyageur, le saisit par
la tête, le porte jusqu'à sa maison, quoique enroulé
- 228-
autour de sa main; arrivé là, il le décapite et en jette
le corps au feu.
C'est enfin un fiancé ou un mari. Cet homme,
voyant un adultère chercher à Caire violence à sa
fiancée ou à son épouse, s'élance sur lui et le blesse
à la main avec son épée, ou le frappe sur les jambes
et les reins, ou le fait jeter à la rue par ses servi-
teurs, qui le poursuivent avec des bâtons jusqu'à sa
demeure. Ayant ainsi délivré la femme qu'il aime, il
la ramène dans son appartement. « Dans l'Ecriture,
ajoute notre théologien, la fiancée et l'épouse repré-
sentent l'Eglise du Seigneur, et par les adultères
sont entendus ceux qui font violence à l'Eglise,
c'est-à-dire qui adultèrent la Parole du Seigneur.
Les Juifs, ayant agi de cette façon, ont été appelés
par Jésus-Christ nation adultère. »

* * *
Le quatrième article, auquel nous arrivons main-
tenant, n'est pas moins digne de réflexion que ceux
qui l'ont précédé. Le voici: « La Rédemption a été
une œuvre purement divine. "
Pour comprendre en quelque degré l'immensité
de cette œuvre, il faut se rappeler que le Monde
spirituel est incomparablement plus grand que le
monde naturel, étant formé de toutes les générations
humaines qui se sont succédé avant la nôtre. L'En-
fer renferme des myriades de myriades d'esprits,
puisqu'il est composé de tous ceux qui, depuis la
création de l'univers physique, se sont détournés de
Dieu par les maux de la vie et par les faux de la foi.
- 229-
Nul d'ailleurs ne peut savoir exactement quelles
étaient les dimensions de cet Enfer lorsqu'il a, du
temps du Fils de l'homme, inondé le Monde des Es-
prits; car cela n'a point été révélé par la lettre de
l'Ecriture. « Mais quelles ont été l'étendue et la hau-
teur de cette inondation au second avènement du
Seigneur, dit Swédenborg, il m'a été donné de le voir
de mes yeux, d'où j'on peut conclure à l'égard du
premier avènement. Or cela a été raconté dans l'opus-
cule Du Jugement dernier 1. »
Le fait rapporté dans ce mince volume est un des
plus extraordinaires que présente la carrière si éton-
nante du Voyant de Stockholm. Aussi les gens du
monde et les érudits en accueillent-ils la description
avec un sourire d'incrédulité, et les lecteurs bien
disposés l'acceptent-ils plus difficilement que tout
autre. Comment croire, en effet, qu'en une année
déterminée, du vivant de Jean-Jacques Rousseau et
de Voltaire, le dernier jugement ait eu lieu dans le
Monde des Esprits, et qu'un laïque suédois, long-
temps ingénieur des mines, ait été choisi pour en
être témoin? Tout cela est bien invraisemblable 1
Je le reconnais franchement. D'autre part, il y a
plusieurs choses à considérer: Swédenborg se dis-
tinguait par une sincérité rare, dont nul ne doute
plus aujourd'hui; nous retrouvons dans tous ses
écrits la méthode rigoureuse et l'exactitude géomé-

1 En voici le titre complf!t : Du Jugement dernier et de la Baby-


Ionie détruite. Qu'ainsi tout ce qui a été prédit dans l'Apocalypse est
aujourd'hui accompli. D'après ce qui a été entendu et vu par E"llm.
S",,"êdenborg. Traduit du latin par Le Boys des Gl1ays. ~e édition, 1861.
230 -
trique du vrai savant; son humilité surprenante,
mais reconnue, peut être comparée à celle des évan-
gélistes, dont la personne s'efface complètement der-
rière la cause qu'ils représentent; enfin, en affir-
mant des événements pareils, si transcendants, si
impossibles à démontrer, si invraisemblables, il ris-
quait fort de ternir sa gloire, de se perdre de répu-
tation, même de se faire enfermer pour le reste de
ses jours dans un asile d'aliénés.

* * *
Quant au choix que le Seigneur a fait de notre
écrivain pour assister à ce spectacle grandiose, à
cette effrayante et sublime crise de l'histoire hu-
maine, et plus généralement pour vivre en même
temps dans les deux univers, celui du corps et celui
de l'âme, pour converser pendant vingt-sept ans avec
les esprits et les anges, il n'est certes pas pour nous
surprendre, si nous avons eu l'occasion de connaître
d'un peu près celui que j'aime à nommer le Prophète
du Nord. Je vous ai dit, il n'y a pas longtemps, com-
bien il a été admiré par un certain nombre d'hom-
mes éminents du dix-neuvième siècle, et quels hon-
neurs publics on a rendus récemment à sa mémoire
en Angleterre et en Suède.
Vous savez, mes chers auditeurs, qu'on a proclamé
hautement sa science encyclopédique, sa puissance
de travail, la pénétration et la clarté de son intelli-
gence,. son génie original, inventif et créateur, par-
dessus tout sa conduite si pure et si noble, sa religion
si élevée et si spirituelle. Je ne m'avance pas beau-
- 231-
coup en affirmant aujourd'hui qu'Emmanuel Swé-
denborg a été, parmi tous les mortels qui ont passé
sur notre terre, un des plus considérables, des plus
merveilleux et des plus saints.

* * *
Il explique d'ailleurs, d'une manière qui me pa-
raît satisfaisante, que, lorsque la Bible annonce le
jugement dernier, elle n'entend point la destruction
de notre globe, ainsi qu'on l'a imaginé jusqu'à pré-
sent, mais la clôture de ce qu'il appelle une Eglise,
c'est-à-dire d'une dispensation religieuse, comme le
judaïsme ou le christianisme sous sa première forme.
Notre théosophe s'arrête en effet à deux jugements
derniers, dont l'un clôt l'Eglise israélite et inaugure
l'Eglise chrétienne, dont l'autre termine l'Eglise
chrétienne et ouvre la Nouvelle Eglise ou l'Eglise de
la Nouvelle Jérusalem. Prévenons tout de suite un
malentendu. Il ne s'agit pas de remplacer le chris-
tianisme par une religion différente, qu'on jugerait
supérieure; il s'agit simplement, - c'est déjà beau-
coup 1 - de remplacer une conception littérale et
matérielle de l'Evangile par une conception symbo-
lique et spirituelle, de s'élever de la lettre qui tue à
l'esprit qui fait vivre.
Enfin Swédenborg nous persuade aisément que,
si le jugement doit porter sur une série de siècles et
en même temps être universel, il ne peut se faire ici-
bas, mais a lieu de toute nécessité dans le domaine
invisible.
Le jUl!'ement dernier eut effectivement pour objet
- 232-
non seulement les membres des Eglises chrétiennes,
mais encore ceux que nous appelons mahométans,
et même toutes les nations du globe. Voici l'ordre
dans lequel il se fit: D'abord sur les catholiques
romains, puis sur les mahométans, ensuite sur les
nations, enfin sur les réformés.

* * *
Le chapitre consacré par Swédenborg au jugement
des catholiques est intitulé De la Babylonie et de sc<
Destruction'. Dans les temps anciens, je l'ai rappelé,
les hommes voulurent élever une ville et une tour
pour se rendre indépendants du Ciel; mais Dieu les
arrêta en confondant leur langage. De là le nom de
Babel. Par la Babylonie on entend donc tous ceux
qui veulent dominer au moyen de la religiosité, ou
qui s'attribuent une autorité divine sur les âmes en
faisant servir les choses spirituelles à leurs fins
égoïstes. Cette domination cléricale fut représentée
plus tard à Babylone, lorsque Nébucadnetsar érigea
une statue que tous ses sujets devaient adorer sous
peine de mort, et lorsque Belsatsar, - on dit géné-
ralement Balthazar, - but avec ses courtisans dans
les vases d'argent et d'or que Nébucadnetsar avait
emportés du temple de Jérusalem, adorant en même
temps diverses idoles. C'est pourquoi une main mys-
térieuse traça ces mots tragiques sur une des parois
de la salle du festin: Il a compté, il a pesé, il a dis-
sipé! Et le roi lui-même fut massacré cette nuit-là.

t Du Jugement del'lIier, etc., 5 53-64.


- 233-
« Par les vases d'or et d'argent du temple hébreu
sont signifiés les biens et les vrais de l'Eglise; par
boire dans ces vases et adorer en même temps des
dieux d'or, d'argent, de bronze et de fer, il est signi-
fié la profanation; par l'écriture sur la muraille et
par la mort violente du roi il est entendu la visite et
la destruction annoncées à ceux qui ont employé les
divins biens et les divins vrais comme des moyens
pour atteindre leur but.» L'auteur cite ici plusieurs
prophéties contre Babylone. « D'après ces passages,
dit-il, on voit ce que c'est que la Babylonie. )) Il
ajoute:
Il L'Eglise devient Babylonie quand cessent la foi

et la charité, et qu'à leur place l'amour de soi com-


mence à régner. Car cet amour s'élance avec impé-
tuosité pour autant que le frein lui est lâché. Il
cherche ainsi à dominer non seulement sur tous ceux
qu'il peut subjuguer ici-bas, mais aussi sur le Ciel;
même alors il ne se repose point: il monte jusqu'au
trone de Dieu, dont il transfère en soi le pouvoir
souverain. Que cela soit arrivé avant l'avènement du
Christ, on le voit par les textes de la Parole cités
plus haut. Mais cette Babylonie-là fut détruite par
le Seigneur quand il était dans ce monde, tant par le
fait que ces profanateurs devinrent entièrement ido-
lâtres que par le jugement dernier qui fut prononcé
sur eux dans le Monde spirituel. Cela est entendu
par les prophéties disant que Lucifer, - .. savoir la
Babylonie, - a été précipité dans l'Enfer' et que

1 Plutôt dans le Shéol ou séjour des morts.


- 234, -
Babylone est tombée; de même par l'inscription sur
le mur du palais royal et par la mort de Belsatsar ;
enfin par la pierre qui se détacha du rocher et qui
détruisit la statue dans le songe de Nébucadnetsar. »

* * *
Voilà pour III- Babylonie de l'Ancien Testament;
mais l'Apocalypse nous dépeint une autre Babylonie,
celle d'aujourd'hui, qui a commencé après la venue 1
du Seigneur. « Qu'elle soit chez les catholiques-
romains, cela est notoire, - dit Swédenborg, à qui
je laisse de nouveau la parole. - Cette Babylonie est
bien plus pernicieuse et bien plus abominable que
la précédente; car elle profane les biens et les vrais
intérieurs de l'Eglise, que le Seigneur a révélés au
monde quand il s'est révélé lui-même.
" A quel degré elle est pernicieuse et intérieure-
ment abominable, c'est ce qu'on peut voir en somme
d'après les points suivants:
» Ils reconnaissent et adorent le Seigneur sans lui
laisser aucun pouvoir de sauver. Ils séparent com-
piétement son divin et son humain, transférant à
eux-mêmes la toute-puissance qui appartenait à son
humanité'; car ils remettent les péchés, envoient au
l Swédenborg dit dans une note: « L'Eglise attribue au Seigneur
deux natures, et ainsi sépare son divin de son humain. Que cela ait
été fait dans un concile à cause du pape, afin qu'on le reconnùl pour
Vicaire du Seigneur, c'est ce qui m'a été découvert du Ciel. » Ce pape
était Léon le Grand. Il présida le quatrième concile œcuménique,
réuni à Chalcédoine en 451. La doctrine des deux natures y remporta
une éclatante victoire et fit désormais partie intégrante de l'ortho-
doxie. On déelara que « l'unité de la personne du Christ consistait EN
deux natures non mélangées. non changées, non divisées et n0n sépa-
- 235-
Ciel, précipitent dans l'Enfer, sauvent qui ils veulent
et vendent le salut, s'arrogeant ainsi des choses qui
appartiennent au divin pouvoir seul. Et comme ils
exercent ce pouvoir, il en résulte qu'ils se font dieux,
chacun en son rang par transmission depuis leur
chef suprême, qu'ils nomment Vicaire du Christ,
jusqu'aux derniers d'entre eux; ils se regardent
donc comme le Seigneur, et ils l'adorent non à cause
de lui, mais à cause d'eux-mêmes .
• Non seulement ils adultèrent et falsifient la Pa-
role, mais ils l'ôtent au peuple afin qu'il n'entre
dans aucune lumière du vrai; et cela ne suffit pas:
ils l'anéantissent même, en reconnaissant dans les
décrets venant de Rome un divin au-dessus du divin
qui est dans la Parole. De cette manière, ils ferment
à tous le chemin du Ciel; car le chemin du Ciel,
c'est la reconnaissance du Seigneur, la foi et l'amour
pour lui. Or c'est la Parole qui enseigne ce che-
min ... »
« En outre, ils poussent à des idolâtries de plu-
sieurs genres. Ils font et multiplient des saints, dont
ils voient et tolèrent l'adoration ; ... ils en exposent
de tous côtés les idoles, vantent leurs nombreux mi-
racles, les donnent pour patrons aux villes, aux

rées. » Si l'on avait reconnu que le Seigneur était un avec son Père
et que son humain même avait été divinisé, nul n'aurait osé se pré-
senter comme son vicaire et prétendre exercer son pouvoir dans les
Cieux et sur la terre; car ç'eùt été s'égaler à Dieu. Il faUait dane
triompher du monophysitisme pour établir la domination tyrannique
du clergé romain et de son chef, le souverain pontife. - Du Jugement
dernier, § 55. Arcanes célestes, N° 47..38. Kurtz. Kirchengesch ich te.
p. 143.
- 236-
temples et aux monastères; ils prèsentent comme
sacrés les os tirés de leurs tombeaux, os qui sont
cependant ce qu'il ya de plus vil, détournant ainsi
le mental de tous du culte de Dieu pour le porter au
culte des hommes. Ils veillent même ayec beaucoup
de soin à ce que nul ne passe de cette obscurité à la
lumière, du culte idolâtrique au culte divin. En effet,
ils multiplient les couvents, d'où ils tirent des sur- ,••
veillants et des espions qu'ils placent partout. Les
confessions du cœur, qui sont aussi celles des pen-
sées et des intentions, ils les arrachent, et ceux qui
ne les font pas, ils les effraient en les menaçant du
feu infernal et de tourments dans un Purgatoire. Ils
vont jusqu'à enfermer dans les prisons horribles de
l'Inquisition ceux qui osent élever la voix contre le
trône papal et contre leur tyrannie.
» Tout cela dans l'unique but de posséder le
monde et ses trésors, de vivre à leur aise, d'être les
pl us grands et d'asservir les autres. Mais un tel règne
n'est pas la domination du Ciel sur l'Enfer, c'est celle
de l'Enfer sur le Ciel; car autant l'amour de dominer
prend de force chez l'homme, surtout chez l'homme
de l'Eglise, autant règne l'Enfer. »

* * *
Swédenborg rapporte ICI une expérience qu'il a
faite en causant, dans l'autre vie, avec un grand
nombre de prêtres romains. Cette observation peut
étonner les simples, mais les intelligents la trouve-
ront, j'en suis sûr, très vraisemblable et profondé-
ment psychologique. Vous vous rappelez que les se-
- 237-
crets du cœur sont dévoilés dans le monde à ven il' ,
chacun étant forcé de se montrer à l'extérieur tel
qu'il est au dedans. Appliquant cette loi aux catho-
liques, Swédenborg affirme ce qui suit: Plus de la
moitié de ceux qui avaient usurpé le pouvoir d'ou-
vrir et de fermer le Ciel étaient absolument athées,
tout en joignant à leur athéisme, péndant un certain
temps du moins, la confession orale du Seigneur,
dont ils prétendaient tirer leur autorité par l'inter-
médiaire de l'apôtre Pierre. Quant aux autres, s'ils
ne vont pas jusqu'à la négation de Dieu, ils sont si
vides qu'ils ne savent rien des moyens de salut, de
la vie spirituelle, de la foi et de l'amour célestes, se
figurant que le Ciel peut être accordé à tout homme,
quel que soit son état mental, par la pure grâce du
pape.
* *
Sur le sort des catholiques dans l'autre monde, il
y aurait bien d'autres points à relever qui certes
n'ont pas uniquemllnt un intérêt de curiosité, mais
je dois m'en abstenir. Il est cependant un fait sur
lequel je veux attirer votre attention, parce qu'il est
un exemple frappant de la miséricorde et de la
longue patience de Dieu. A en croire le Voyant de
Stockholm, le grand jugement de 1757 n'a concerné,
en fait de catholiques romains, que ceux qui étaient
à cette époque reten us dans le Monde des Esprits;
mais les meilleurs et les plus mauvais en étaient
déjà sortis, les bons pour aller au Ciel, les méchants
pour être jetés dans l'Enfer. Il n'y restait donc que
les esprits partagés encore entre le mal et le bien,
- 238-
ceux qui n'étaient pas prêts à devenir des anges et
dont pourtant J'état ne semblait pas désespéré.

* * *
Swédenborg consacre plusieurs pages à cette
question. Il se demande pourquoi ces esprits, dont
un grand nombre se trouvaient dans le Monde in-
termédiaire depuis tant de siècles, y ont été tolérés
jusqu'au dernier jugement; et voici en résumé com-
ment il répond:
«Il est de l'Ordre divin que tous ceux qui peuvent
être conservés le soient, et cela jusqu'à ce qu'ils ne
puissent plus vivre parmi les bons. Tous ceux donc
qui peuvent imiter la vie spirituelle dans les ex-
ternes, et la montrer dans la vie morale comme si
elle y était, sont conservés, quels qu'ils soient dans
les internes quant à la foi et à l'amour. Sont égale-
ment conservés ceux qui affectent une sainteté ex-
terne, à laquelle aucune sainteté interne ne corres-
pond. Tels ont été beaucoup de membres de la gent
catholique'. Ils ont pu devant le vulgaire parler
pieusement, adorer saintement le Seigneur, implan-
ter la religiosité chez les autres, les amener à réflé-
chir sur le Ciel et l'Enfer, et par la prédication des
œuvres les maintenir dans l'exercice du bien. Ainsi
ils ont pu en conduire plusieurs dans la voie du sa-
lut. C'est pourquoi beaucoup de ceux de cette reli-
gion ont été sauvés, quoique peu de leurs conduc-
teurs J'aient été. »
l 8wédenborr dit lui-même « celte Gent».
- 239-
Ces derniers doivent être entendus par « les faux
prophètes qui viennent en habits de brebis, mais
qui au dedans sont des loups ravissants ». Ils res-
semblent aux scribes et aux pharisiens, qui « disent
et ne font point» et que le Seigneur appelle « hypo-
crites », ajoutant: « Vous êtes pareils à des sépul-
cres blanchis qui au dehors paraissent beaux, mais
au dedans sont pleins d'ossements de morts; de
même en dehOl's vous paraissez justes aux hommes,
mais en dedans vous êtes pleins d'hypocrisie et
d'iniquité. »
En somme, « d'un jugement à l'autre sont conser-
vés tous ceux qui mènent dans les externes une vie
semblable à la vie spirituelle, imitant la piété et la
sainteté internes, et qui par conséquent sont en état
d'instruire et de diriger les simples. En effet, les
simples de cœur et de foi ne regardent point au delà
de l'externe et de ce qui se montre aux yeux. C'est
pour cela qu'ont été tolérés tous ceux qui avaient
été tels depuis le commencement de l'ère chrétienne
jusqu'au jour du jugement. »
Toutefois qu'on ne s'y trompe pas: « Il n'y a eu
de conservés (dans le séjour intermédiaire) que ceux
qui s'étaient laissé régler par les lois civiles et spiri-
tuelles, puisqu'ils avaient pu vivre en société; mais
ceux qui n'avaient pu être retenus dans les liens par
les lois n'ont point été conservés; ils furent préci-
pités dans l'Enfer longtemps avant le jour du juge-
ment dernier. Car les Sociétés ont été continuelle-
ment purifiées et délivrées de pareils esprits. Ainsi
on a rejeté des Sociétés, et cela successivement, ceux
- 240-
dont la conduite a été criminelle, qui ont excité le
vulgaire à commettre des maux et recouru à des
artifices abominables, tels qu'il y en a dans les En-
fers .•
* * *
« On a également retiré des Sociétés ceux qui sont
intérieurement bons, pour qu'ils ne fussent pas cor-
rompus par ceux qui sont intérieurement mauvais.
Car les bons esprits perçoivent les intérieurs, et par
suite ne regardent aux extérieurs que dans la me-
sure où ils concordent avec les intérieurs. Ceux-ci
sont successivement envoyés dans les « lieux d'ins-
truction » dont il a été parlé à propos du Monde
intermédiaire. De là ils sont enlevés au Ciel; car ce
sont eux dont est formé le nouveau Ciel, et ils ont
part à la « première résurrection b mentionnée dans
l'Apocalypse ».
Notons au passage cette information, qui vient
augmenter notablement le peu que nous savons déjà
sur l'ordination des Cieux à cette époque. Les esprits
réellement bien disposés, après une purification et
une éducation plus ou moins prolongées dans la
sphère invisible, sont introduits dans le Ciel dès
qu'ils peuvent y occuper une place quelconque, y
rendre des services importants ou subordonnés.

* * *
A ce renseignement capital nous devons en ratta-
cher un autre, non moins intéressant pour l'intelli-
gence de la Rédemption, mais beaucoup plus cu-
rieux. Les esprits provenant de l'Eglise catholique
- 2H-
conservent, comine tous les autres, leur religiosité,
leurs façons de penser, leurs coutumes. Après avoir
décrit leurs habitations, leur culte et leurs procédés
dans le Monde spirituel, Swédenborg nous apprend
qu'ils y avaient créé, avec la permission du Sei-
gneur, une sorte de Ciel, sans doute un Ciel factice,
temporaire et trompeur, mais enfin un monde rela-
tivement convenable et brillant que l'apôtre Jean
désigne comme le « premier Ciel ».
Nous lisons en effet dans l'Apocalypse: « Alors je
vis un gmnd trône blanc et celui qui y siégeait; de-
vant sa face la Lerre et le ciel s'enfuirent, et il ne se
trouva plus de place pour eux. » Ici vient le juge-
ment des morts petits et grands. « Puis je vis UIl
Ciel nouveau et une terre nouvelle; car le premier
Ciel et la première terre avaient disparu, et la mer
n'était plus. J)
Ce Ciel apparent nous semble de prime abord bien
difficile à admettre; mais vous voyez dans un livre
inspiré quelque chose de pl us extraordinaire: la
disparition d'un Cie\. Or les explications de Swé-
denborg, au lieu d'ajouter aux difficultés de la pro-
phétie, les diminuent ou même les enlèvent. Selon
lui, «le premier Ciel et la première terre» existaien t
dans le monde invisible et non dans l'univers maté-
riel, ne provenaient pas directement de Dieu, mais
de l'arbitraire des esprits dont nous venons de lil'e
la description, et n'avaient qu'une existence pré-
caire. De là leur destruction au dernier jugement.
Swédenborg nous révèle comme des w'canes ce
qu'était ce « premier Ciel », destiné à être détruit
S\VÉDENBOnG lU tG
- 242-
en 1757. « Le jugement dernier, dit-il, n'a point été
fait sur d'autres que ceux qui dans la forme externe
se sont donnés pour chrétiens, et de bouche ont
professé les doctrines de l'Eglise, mais qui dans la
forme interne ou de cœur ont été opposés à ces
choses '. Etant tels, ils ont été conjoints quant aux
extérieurs avec le dernier Ciel, et quant aux inté-
rieurs avec l'Enfer.
D Tant qu'ils ont été conjoints au dernier Ciel

(véritable), les internes de leur volonté et de leur


amour étaient fermés, et par suite ils ne semblaient
pas méchants; mais un,cois séparés du dernier Ciel,
leurs intérieurs ont été ouverts. Alors on se rendit
compte qu'ils avaient feint d'être des anges célestes
et d'avoir des Cieux pour habitation. Ce sont ces
Cieux-là qui ont passé au jour du jugement der-

DIer. ))
Permettez-moi quelques citations encore:
«II fut permis à un certain nombre de Babylo-
niens de rester plus longtemps que d'autres dans le
Monde des Esprits. J]s y construisirent des demeures
fixes. Il leur fut en outre permis, par l'abus des cor-
respondances et par des fantaisies, de se faire pour
ainsi dire des Cieux; ils s'en formèrent effective-
ment en grande abondance. Mais, quand ils eurent
été multipliés à tel point qu'ils interceptaient la
lumière spirituelle et la chaleur spirituelle entre les
Cieux supérieurs et les hommes sur les terres, le
1 Les Babyloniens, dont nous ayons parlé, et aussi les Draconiens,
dont nous parlerons plus tard.
- i?l.3-
Seigneur fit alors le jugement dernier et dissipa ces
Cieux imaginaires. lJ
« Le jugement n'a été fait que sur ceux qui
s'étaient fabriqué une sorte de Ciel. La plupart
demeuraient sur des montagnes et sur des rochers_
Ils sont entendus par des boucs que le Seigneur
place à sa gauche. »
Ainsi « le premier Ciel était composé non seule-
ment de chrétiens, mais de mahométans et de gen-
tils. Les uns et les autres s'étaient fabriqué de tels
Cieux dans les lieux où ils étaient. lJ
Swédenborg distingue avec le plus grand soin
entre le vrai Ciel et le Ciel imaginaire qui nous oc-
cupe en ce moment. « Il faut qu'on sache, dit-il, que
par le premier Ciel il n'est pas entendu le Ciel com-
posé des hommes qui sont devenus anges depuis la
création du monde jusqu'à ce temps-ci; car ce Ciel
est constant et subsiste éternellement. En effet, tous
ceux qui entrent dans le Ciel sont sous la tutelle du
Seigneur, et quiconque a été une fois reçu par le
Seigneur ne peut en être séparé. Mais par le premier
Ciel il est entendu un Ciel formé par d'autres que
ceux qui sont devenus anges, et, pour la plus grande
partie, par ceux qui n'avaient pas pu devenir anges.
C'est de ce Ciel qu'il est dit qu'il avait passé.
» Il est appelé Ciel parce que ceux qui y étaient
se tenaient consociés dans le haut sur des rochers
et des montagnes, et vivaient dans des plaisirs sem-
blables aux plaisirs naturels, mais sans prendre
aucun plaisir aux choses spirituelles. Car la plupart
-2U-
de ceux qui viennent de la terre dans le Monde spi-
rituel croient être au Ciel quand ils sont dans le
haut, et être dans la joie céleste quand ils jouissent
de plaisirs pareils à ceux qu'ils avaient dans le
monde. Voilà pourquoi il a été nommé Ciel, mais
Ciel premier qui devait passer. »
Et encore: « Par le premier Ciel et la première
terre, qui ont passé, il n'est pas entendu le ciel qui
apparaît devant nos yeux dans ce monde, ni la terre
où nous demeurons; il n'est pas entendu non plus
le premier Ciel où sont tous ceux qui depuis la créa-
tion ont bien vécu; mais il est entendu des congré-
gations d'esprits qui s'étaient arrangé des espèces de
Cieux entre le Ciel et l'Enfer. Or, comme tous les
esprits et tous les anges habitent sur des terres,
ainsi que les hommes, voilà pourquoi ces congréga-
tions sont entendues par le premier Ciel et la pre-
mière terre. »
* * *
L'existence de ce faux Ciel n'étai t pas sans grave
inconvénient, comme vous allez le voir. «. Toute illus-
tration chez l'homme vient du Seigneur et entre par
la voie interne. Tant qu'il y eut entre le Ciel et le
monde, ou entre le Seigneur et l'Eglise, des congré-
gations de tels esprits, l'homme ne put être illustré.
II en était comme lorsque l'éclat du soleil disparaît
par l'interposition d'un nuage noirâtre, ou que le
soleil souffre une éclipse par l'interposition de la
lune, sa lumière étant interceptée. Si ,donc le Sei-
gneur eût fait alors quelque révélation, ou bien on
- 2"5 -
ne l'aurait pas comprise, ou bien en la comprenant
on ne l'aurait pas reçue, ou bien après l'avoir reçue
on l'aurait plus tard étouffée. Maintenant, comme le
jugement dernier a dissipé toutes ces congrégations
interposées, il est évident que la communication
entre le Ciel et le monde, ou entre le Seigneur et
l'Eglise, a été rétablie. »
C'est grâce à ce rétablissement des rapports directs
entre Dieu et l'humanité que Swédenborg a pu nOus
découvrir le sens interne des Ecritures et poser les
fondements de l'Eglise nouvelle, destinée à surpas-
ser de beaucoup l'ancienne au point de vue de
l'amour et de la puissance d'action, comme à celui
de l'intelligence et de la sagesse. Nous pouvons donc
remercier le Seigneur d'avoir exécuté ce grand juge-
ment. Ce fait, généralement inconnu, semblait ne
nous toucher en rien, s'étant passé tout entier dans
le monde invisible, il y a pl us d'un siècle et demi.
Vous comprenez à présent qu'il inaugure une ère
meilleure, et que les chrétiens peuvent escompter
avec certitude les immenses progrès que va faire le
règne de Dieu.
* * *
Soyons reconnaissants d'autre part que ce fait
transcendant nous ait été révélé. Les Eglises, s'en
tenant toujours à la signification matérielle des
livres saints, attendent un jugement dernier accom-
pagné de signes épouvantables, de tremblements de
terre et d'autres phénomènes cosmiques amenant la
destruction de notre terre par le feu. Pour nous, -
- 248-
ancienne, dont la destruction est figurée par le dé-
luge; le second l'Eglise israélite ou juive, qui n'a
fait que « représenter» les choses de la foi et de
l'amour; le troisième l'Eglise chrétienne, qui a duré
depuis le ministère de Jésus jusqu'en 1757'.
Chaque Eglise commence pal' être nouvelle par
rapport aux anciennes; mais ce que nous appelons
la « Nouvelle Eglise », c'est l'Eglise naissante dont
Swédenborg a simplement posé les fondements en
révélant le sens interne des Ecritures et en donnant
ainsi une interprétation rationnelle de l'Evangile,
très supérieure aux diverses théologies qui avaient
eu cours précédemment. Cette Eglise est symbolisée,
dans les visions de Patmos, d'un côté par« la fiancée,
l'épouse de l'Agneau )), de l'autre par« la cité sainte,
la Jérusalem nouvelle, qui descendait du Ciel, d'au-
près de Dieu, prête comme une épouse qui s'est pa-
rée pour son époux ». Elle est formée de ceux qui
acceptent cette révélation supplémentaire, cette in-
telligence plus profonde des enseignements bibli-
ques, notamment la complète divinité du Sauveur,
et qui règlent leur vie sur ces convictions encore
;
peu répandues dans la chrétienté.
'-- Les swédenborgiens ne se figurent nullement que
leurs organisations embrassent tous les croyants
qui, aux yeux du Seigneur, appartiennent à la
« Nouvelle Eglise », ni que tous leurs membres ins-
crits et communiants en fassent partie. Ils sont trop
t Chacune de ces Eglises sc suhdivise à son tour. Ailleurs Swéden·
borg en indique un plus {;rand nombre pour l'époque antérieure au
Chri!~t.
- 249-
larges pour cela, sachant parfaitement que Dieu re-
garde au cœur, non au crédo ni à l'étiquette ecclé-
siastique, et que, pour être un chrétien du type
nouveau, c'est avant tout la spiritualité qui est né-
cessalre.
* * *
D'après ce que nous venons de dire, les événe-
ments prédits dans l'Apocalypse sont maintenant
accomplis. Cette assertion surprendrait la plupart
des protestants, aussi bien que les catholiques. On
s'est creusé la tête pour expliquer ces prophéties,
sans jamais avoir l'idée de recourir à l'interprétation
purement spirituelle. Aussi a-t-on construit à ce
propos je ne sais combien de systèmes, qui se com-
battent réciproquement et dont aucun n'a recueilli
l'assentiment général. Découragé par cet éternel
conflit d'opinions soutenues à grand renfort d'érudi-
tion et par l'évident insuccès de tous les exégètes,
j'avais renoncé moi-même à comprendre l'Apoca-
1ypse, quand le Prophète scandinave m'a fourni 1a
clef qui seule peut ouvrir la porte si longtemps ver-
rouillée.
Cette Clef s!Jmbolique nous permet, en effet, de
pénétrer les mystères ou « arcanes» renfermés non
seulement dans l'Apocalypse de saint Jean, mais
dans toutes les pages des livres divinement inspirés.

* * *
Nous savons que la révélation n'a rien à fairE! avec
les rois et les peuples de ce monde, qu'elle ne nous
annonce pas la succession et la chute des empires,
- 2ùO -
la ruine des grandes villes et les victoires des con-
quérants, bref qu'elle ne s'inquiète pas de l'histoire
politique, comme on l'a cru jusqu'à présent, mais
que, dans leur sens interne, toutes ses prédictions
ont en vue des choses spirituelles et célestes, l'ave- !
nir de l'Eglise et du règne de Dieu. Ainsi nous som-
mes débarrassés, une fois pour toutes, des explica-
,•
1
tions saugrenues que les prédicateurs populaires
donnent, de nos jours encore, sur les prophéties bi-
bliques, sur celles de Daniel et de l'Apocalypse en
particulier. Ces explications soi-disant historiques,
qui se détruisent l'une l'autre et que les événements
ont si souvent démenties, compromettent gravement
la foi au lieu de la développer.
Du reste, le littéralisme inintelligent des partisans
de la Bible est la source de toutes les hérésies qui
on t dénaturé le message évangélique, et la cause de
la guerre incessante que les di verses Eglises on t
faite jusqu'à ce jour aux découvertes de la science.
Swédenborg ne méprise certes point la lettre des
écrits sacrés, - nul au contraire ne la prend plus
au sérieux et ne l'étudie plus exactement dans les
langues originales; - mais de la lettre qui tue il
remonte à l'esprit qui vivifie.
Il nous apprend à voir dans la signification interne
eL cachée des Ecritures leur signification essentielle,
celle qui désaltère et nourrit les âmes, la Parole
même de Dieu. C'est en vertu de cette interprétation
spirituelle qu'il trouve dans la Bible certaines véri-
tés jusqu'alors négligées, des aspects nouveaux du
vieil Evangile, des idées dont nous avons le plus
- 251-
pressant besoin pour représenter dignement la reli-
gion dans un âge de civilisation avancée et de cul-
ture scientifique. Nos théologiens et nos pasteurs ne
comprennent malheureusement pas que, sans ce
principe spiritualiste, ils ne sont plus capables de
défendre victorieusement le christianisme contre les
attaques de l'incrédulité.
,. * ,.
Nous avons vu, en outre, que le jugement dernier
se fait non sur la terre, où ne se trouve jamais
qu'une seule génération, mais dans le Monde des
Esprits, appelé également Hadès, où plusieurs géné-
rations peuvent se rassembler. C'est là notamment
qu'eut lieu le jugement universel dont Emmanuel
Swédenborg assure avoir été le témoin en 1757 ; car
c'est là qu'étaient réunis un certain nombre des
morts qui avaient vécu sur notre planète depuis
l'époque de Jésus-Christ.
Ajoutons que dès lors on ne reste pl us aussi long-
temps dans ce séjour intermédiaire, d'où l'on passe
bientôt soit dans le Ciel, soit dans l'Enfer. Les hom-
mes, en effet, seuls habitants de ces deux empires
opposés, sont tous destinés par création à s'élever
au Ciel, c'est-à-dire à être des anges plus ou moins
heureux et parfaits; mais ceux qui, abusant de leur
libre arbitre, s'opposent avec persistance au plan de
Dieu sont punis justement en étant jetés dans l'En-
fer, c'est-à-dire en devenant des démons misérables
et malfaisants, esclaves des passions qui les tour-
mentent. Je rappelle, au surplu8, qu'il y a d'autres
- "~,,
MN -

humanités que celle de notre globe, toutes les pla-


nètes étant faites pour être habitées par des hommes
plus ou moins semblables à nous. Le Ciel est heu-
reusement assez vaste, - et l'Enfer l'est, hélas 1aussi,
- pour recevoir et héberger cette innombrable mul- .
titude d'êtres humains.

* * *
<ILe jugement, dit Swédenborg, a été fait non seu-
lement sur tous les chrétiens, mais encore sur tous
ceux qu'on appelle mahométans, et même sur toutes
les nations du globe. Et voici dans quel ordre il fut
exécuté: d'abord sur ceux qui étaient de la religion
catholique romaine, puis sur les mahométans, en-
suite sur les nations et enfin sur les réformés. »
Fidèle à cet ordre chronologique, après avoir parlé
des catholiques romains, nous allons dire quelques
mots des mahométans et des nations. Vous aurez
ainsi l'occasion de vous rendre compte de la manière
dont Swédenborg envisage ces deux grandes portions
de l'humanité.
* * *
Ceux qui devaient être soumis à ce jugement der-
nier furent vus rangés providentiellement de la façon
suivante. Au centre même apparurent les réformés
de toute confession, distingués selon leurs patries:
les Allemands au nord, les Suédois vers l'ouest, les •
Danois à l'ouest, les Hollandais à l'est et au midi, les
Anglais au milieu. Autour de tout ce Milieu rempli
par les réformés apparurent rassemblés ceux qui
appartenaient à l'Eglise romaine, ia plupart dans la
- ~53-

plage occidentale, quelques-uns dans la plage orien-


tale '. Au delà des catholiques se tenaient les maho-
métans, placés également d'après leurs patries; tous
apparurent alors à l'occident, près du midi. Au delà
des mahométans étaient les nations ou les gentils
(gentes), assemblés en nombre immense; ils consti-
tuaient ainsi l'enceinte même. Plus loin encore, on
apercevait comme une mer, qui formait la limite.
« Cette ordination suivant les plages était conforme
à la commune faculté que possède chaque esprit de
recevoir les divins vrais [la vérité divine]. C'est
pourquoi, dans le Monde spirituel, chacun est connu
par la plage et par l'endroit de la plage qu'il habite ...
11 en arrive de même quand on va d'un lieu dans un
autre: toute marche vers les plages se fait selon les
états successifs des pensées d'après les affections qui
appartiennent à la vie propre. C'est d'après ces af-
fections que ceux dont il va être parlé furent con-
duits vers leurs places respectives. En un mot, dans
le Monde spirituel, les chemins que chacun suit sont
les déterminations actuelles des pensées du mental.
Voilà pourquoi, dans la Parole, les chemins, les mar-
ches et autres choses semblables signifient, dans le
sens interne, les déterminations et les progressions
de la vie. »
Si cette dernière observation vous semble trop dif-
ficile à comprendre, je la traduirai en langage plus
simple, et je vous dirai: Si nous étions dans l'autre
monde, chaque esprit, suivant les sentiments de son
t Il Y a~ on s'en souvient, dans tout Je Monde spirituel, quatre
Plages qui correspondent à nos points cardinaux.
1
- 25t-
cœur et les pensées de son intelligence, nous paraî-
trait être dans telle ou telle plage, au levant ou au
couchant, au nord ou au midi; car les points cardi-
naux, ou les plages, représentent l'état mental des
esprits, ce qu'ils sont actuellement au point de vue
du bien et du mal, du vrai et du faux, de la foi et de
la charité. En conséquence, le lieu de leur habita-
tion, la direction de leur marche, les routes et les
sentiers où nous les verrions s'avancer, leurs pro-
grès et leurs reculs, suffiraient pour nous les faire
connaître.

* * *
Après le jugement des catholiques, qui nous a oc-
cupés à la fin de la précédente leçon, voyons celui
des mahométans. De l'endroit où ils avaient été ras-
semblés, les mahométans furent conduits de l'ouest
au sud-est par un chemin autour des chrétiens. En
route, les méchants furent séparés des bons et jetés
dans des marais et des étangs, ou dispersés dans un
désert. Quant aux bons, ils furent dirigés par l'orient
près du midi, vers une contrée d'une grande étendue
où il leur fut donné des habitations.
ct Les mahométans qui y furent conduits étaient
ceux qui, dans le monde, avaient reconnu le Sei-
gneur pour très grand p"ophèle et pour Fils de Dieu,
et l'avaient cru envoyè par le Père pour instruire le
genre humain, et qui en même temps avaient mené
une vie morale et spirituelle suivant leur religiosité.
La plupart de ceux-ci, quand ils ont été instruits,
reçoivent la foi au Seigneur et reconnaissent qu'il
- 255-
est un avec le Père; il leur est même donné commu-
nication avec le Ciel chrétien par un inll ux procé-
dant du Seigneur, mais ils ne sont pas mêlés, parce
que la diversité des religions sépare.
» Tous ceux de cette religion, dès qu'ils entrent
dans l'autre vie parmi les leurs, cherchent tout de
suite Mahomet, mais lui ne se montre pas; toutefois,
à sa place, il se présente deux autres esprits qui pré-
tendent être Mahomet. Ils ont obtenu une demeure
dans le milieu, sous le Ciel chrétien vers la gauche.
La raison pour laquelle ces deux remplacent Maho-
met, c'est que tous, à quelque religion qu'ils appar-
tiennent, sont conduits, après leur mort, première-
ment vers ceux auxquels ils ont rendu un culte dans
le monde, car à chacun reste attachée sa croyance;
mais, quand ils se rendent compte que ceux-là ne
peuvent leur être d'aucun secours, ils s'en éloignen t.
En effet, nul ne peut être détourné de sa religiosité
sans y avoir été remis au préalable. ))
Swédenborg ajoute ceci: « Où se trouve Mahomet
lui-même, quel il est, puis aussi d'où sont les deux
esprits qui tiennent sa place, c'est ce qui sera dit
dans le livre où j'expliquerai l'Apocalypse. » Mais je
ne vous arrête point à ces détails .

. . *
Deux observations cependant avant d'aller plus
loin.
En premier lieu, Swédenborg manifeste, à propos
de ce jugement, la largeur de son point de vue.
Quelque strict qu'il soit à maintenir la perversité
- 256-
naturelle de l'homme, la nécessité de la Rédemption
par Christ et de la régénération individuelle, enfin
la parfaite divinité du Sauveur, il n'en conclut nul-
lement, comme on le faisait à son époque, à la con-
damnation finale des hommes qui n'ont pas, dès
cette vie, accepté Jésus-Christ par la foi. 11 affirme,
au contraire, que les sectateurs de l'islam, - trop
longtemps, hélas 1 ennemis acharnés des chl'étiens,
- peuvent aussi bien que ceux-ci avoir part au sa-
lut, pourvu qu'ils aient suivi consciencieusement
les principes de leur religion. Ils ont besoin sans
doute de recevoir de nouvelles lumières; mais les
instructions indispensables leur sont données dans
le Hadès, et ils se les approprient avec joie, tandis
que beaucoup de cbrétiens de nom, ayant eu toutes
les occasions de connaître l'Evangile, ne l'ont jamais
compris par le cœur et ne se sont point souciés de
le faire passer dans leur vie. Ils sont donc comme
nous au bénéfice du salut par Christ, et s'ils habi-
tent un Ciel à part, c'est parce que chaque groupe
d'esprits reste éternellement distinct des autres
groupes; mais cette immense variété n'empêche
aucunement l'harmonie de toutes les Sociétés et
l'unité du tout. Chaque Ciel particulier a sa place
et son rôle dans le Ciel général. Ainsi le Prophète
du Nord se montre remarquablement large en pro- ,
,

clamant que les mahométans peuvent être absous


au tribunal du Christ et heureux pour l'éternité,
aussi bien que s'ils s'étaient appelés ici-bas catholi-
ques romains, réformés ou protestants, calvinistes
ou luthériens.
- 257

* * *
Une seconde observation qui s'impose à moi, c'est
que, par cette appréciation bienveillante d'une reli-
gion étrangère et même hostile à la sienne, Swéden-
borg a dépassé son temps, comme il ra fait d'ailleurs
sur un grand nombre de points, tant dans les sciences
qu'en exégèse et en dogmatique. Nous venons d'en
voir un exemple dans le fait que, dans un siède où
la théologie était intolérante et fermait pour tou-
jours le Ciel aux non chrétiens, il n'a pas craint d'en
ou vrir les portes aux populations sou mises aux lois
du Coran. Nous en trouvons un second exemple dans
le fait qu'il a relevé dans cette Bible de l'islam non
ce qui s'éloigne de l'Evangile, mais ce qui s'en rap-
proche, spécialement les textes indiquant la haute
dignité, le caractère unique et divin que Mahomet
attribuait à Jésus-Christ.
Au dix-huitième siècle on faisait précisément le
contraire. On considérait Mahomet comme un fana-
tique, un faux prophète, un imposteur, qui n'aurait
soumis à son crédo de vastes contrées que par le fer
et le feu, les massacres et la dévastation. Voltaire,
contemporain de Swédenborg, représentait en France
cette opinion sévère, étroite, historiquement et psy-
chologiquement fausse. Sa fameuse tragédie intitulée
Mahomet ou le Fanatisme en est la preuve. Au sur-
plus, si Voltaire a été injuste envers Mahomet, ce
n'est pas qu'il lui reprochât d'avoir combattu le
christianisme; car il aurait voulu, comme il le di-
sait, Cl écraser l'infâme» et détruire toutes les reli-
SWÉDENBORG lU t7
-2M-
gions, les tenant toutes sans exception pour le pro-
duit de la supercherie, de l'avarice et de l'ambition
des prêtres. On est d'accord pour trouver aujour-
d'hui ce point de vue bien superficiel et bien peu
fondé; mais il était alors en honneur, et Voltaire
pouvait le professer hautement sans nuire à sa gloire
universelle.
Il a fallu la rénovation de l'histoire et une révolu-
tion dans la philosophie pour qu'on envisageât Ma-
homet sous un autre aspect. Des écrivains tels
qu'Ernest Renan et Barthélemy Saint-Hilaire,-
pour ne mentionner que des Français, - ont re-
connu sa sincérité, la pureté relative de son ensei-
gnement, le mérite qu'il eut de rétablir le mono-
théisme; ils ont proclamé son génie, et l'ont mis au
rang des plus grands hommes à côté de quelques
autres initiateurs religieux. Cette réhabilitation tar-
dive, due à l'impartialité des sciences contempo-
raines, est un progrès dont nous avons à nous ré-
jouir; mais je tenais à constater que Swédenborg l'a
entreprise le premier, avec une franchise et un cou-
rage imperturbables, un siècle ou plus avant les
doctes écrivains que je viens de nommer.

* * *
Passons maintenant aux nations, en latin gentes,
mot que notre Bible rend encore par les « gentils ».
II s'agit des peuples polythéistes de toute espèce,
depuis l'idolâtrie la plus grossière jusqu'au culte
des Orientaux les plus civilisés; c'est ce que nous
appelons en général les païens. Tous ces peuples
- 259-
ont cela de commun qu'ils ne reconnaissent pas
l'unité de Dieu, admise au contraire par les Hé-
breux, les chrétiens et les musulmans.
Le jugement des gentils fut presque semblable à
celui des mahométans. Les méchants, bientôt sépa-
rés des bons, furent précipités dans deux gouffres
obliques et profonds qui se trouvaient à l'occident;
les bons de leur côté furent conduits au-dessus du
milieu où sont les chrétiens, vers une contrée de la
plage orientale où étaient les mahométans. Ils y ob-
tinrent des habitations derrière ceux-ci et au delà,
vers une région de la plage méridionale.
" Mais, - remarque notre auteur, - les gentils
qui dans le monde ont adoré un Dieu sous une
forme humaine, et pratiqué dans leur vie la charité
selon leur religion, sont conjoints aux chrétiens
dans le Ciel; car mieux que les autres ils reconnais-
sent et adorent le Seigneur. Les plus intelligents
d'entre eux viennent d'Afrique.
» Il fut vu une si grande multitude de nations et
de mahométans qu'on ne pouvait la compter autre-
ment que par myriades [dizaines de mille]. Le juge-
ment sur cette foule immense eut lieu en quelques
jours; car chacun, dès qu'il est mis dans son amour
et dans sa foi, est aussitôt reconnu pour ce qu'il est
en réalité, et il se trouve porté vers ses pareils. »

* * *
Swédenborg, pas plus que le Seigneur, ne prétend
nous dire, même approximativement, quelle est la
proportion entre les sauvés et les damnés. Il nous
- 200-
affirme seulement que les bons vont au Ciel et les
méchants en Enfer. Il ne parle pas ici de foi justi-
fiante, mais de vie, de conduite, de moralité. La foi
de ces païens n'a pu être éclairée, complète; elle a
manqué d'éléments importants par la force des
choses: par le fait de leur naissance, de leur milieu,
de leur éducation_ Ils n'en sont pas moins au béné-
fice de l'œuvre du Rédempteur, laquelle est desti-
née à tous les hommes et par conséquent se pour-
suit au delà du tombeau, dans le Hadès que nous
avons appelé le Monde des Esprits.
S'ils ont rendu leur culte à la Divinité telle qu'ils
la connaissaient, s'ils ont obéi par motif de con-
science aux prescriptions de leur loi religieuse, s'ils
ont aimé les autres, suivant en cela l'impulsion la
plus sacrée de tout cœur humain, alors, loin d'être
réprouvés par le Juge suprême à cause des lacunes
et des défectuosités de leur intelligence, ils sont ins-
truits dans le Hadès, y reçoivent l'Evangile avec plus
de joie et d'ardeur que la plupart des soi-disant chré-
tiens ne l'ont reçu ici-bas, et deviennent, eux aussi,
des enfants de Dieu. Le Ciel leur est donc ouvert
comme à nous.

* * *
Relevons ici, - comme nous l'avons fait tout à
l'heure à propos des mahométans, - la largeur
d'esprit et de cœur dont fait preuve Swédenborg.
Elle éclate encore davantage quand il s'agit des
païens, qui n'ont pas su s'affranchir des formes
inférieures de la religiosité pour s'élever à l'idée
- 261-
d'un Dieu unique, créateur des cieux et de la terre.
Cette largeur ne surprendrait pas chez un homme
d'aujourd'hui; car elle est devenue fréquente, favo-
risée qu'elle a été non seulement par le développe-
ment des sciences et de la philosophie, mais encore
var l'indifférence et l'incrédulité. On croit si peu
qu'i! existe un Ciel et un Enfer, on s'inquiète si peu
d'être sauvé, les vérités religieuses ont si peu de
prise sur nos contemporains, qu'ils tombent dans
un latitudinarisme inconnu de nos pères, dans une
tolérance exagérée qui, hélas 1 n'a rien à faire avec
l'amour du prochain. Encore existe-t-il une intolé-
rance moderne, celle des matérialistes et des athées,
qui ne peuvent souffrir les croyants, qui leur ferme-
raient la bouche et leur couperaient la tête, s'ils le
pouvaient. Mais, je l'ai dit, une pareille largeur de
pensée et de sentimen t est rare au dix-huitième
siècle chez les théologiens positifs, et quand on l'y
rencontre, elle est extrêmement bienfaisante. On se
sent en présence d'un chrétien supérieur à l'Eglise
de son époque, d'un véritable sage, d'un grand dis-
ciple de Jésus-Christ.
* * ,.
Suivant l'exemple de notre guide, nous avons
parlé brièvement des mahométans et des nations,
après nous être étendu davantage sur les catholi-
ques, qui nous touchent de plus près. Nous arrivons
enfin aux réformés, qui nous intéressent encore plus
vivement, puisque c'est à ce groupe de chrétiens
que nous appartenons. De toutes les dénominations,
- 262-
c'est la plus instruite et dès lors la plus responsable;
aussi a-t-elle été jugée la dernière, et sa place était-
elle au centre, les autres religiosités formant autour
d'elle des cercles concentriques, comme nous l'avons
vu : d'abord les catholiques romains, ensuite les ma-
hométans, enfin à l'extérieur les nations et les peu-
ples polythéistes.
Pourquoi les réformés, - par où nous devons en-
tendre les protestants de toute catégorie, - consti-
tuaient-ils le Milieu, en latin Meditullium, ce qui est
visiblement un privilège? A cette question bien na-
turelle, au moins de la part des non protestants,
Swédenborg répond en ces termes:
« Si les réformés constituaient le Milieu ou Medi-
tu Ilium, c'est parce qu'ils lisent la Parole de Dieu et
adorent le Seigneur, et que par suite ils sont les
plus éclairés. Or la lumière spirituelle, procédant
du Seigneur comme Soleil, s'étend de tous côtés,
illustre ceux-là mêmes qui:sont dans les périphéries
et ouvre, dans la mesure du possible, la faculté de
comprendre les vrais. En effet, la lumière spirituelle
est, au fond, la divine Sagesse. Elle entre dans l'en-
tendement pour autant que les connaissances reçues
rendent capables de la percevoir, et va non par les
espaces comme la lumière de notre monde, mais par
les affections et les perceptions du vrai, ainsi en un
instant, jusqu'aux extrémités des Cieux. »
En d'autres termes, les protestants, plus rappro-
chés du divin Soleil, - qui est à la fois chaleur et
lumière, amour et sagesse, - transmettent aux
autres religions, dans la mesure décroissante où
- 263-
elles peuvent les recevoir, cette chaleur et cette
lumière d'en haut.
* * *
Quant au jugement dernier prononcé sur les ré-
formés, nous avons quatre points à considérer suc-
cessivement. Les voici dans le style même de notre
auteur:
1 0 Sur lesquels d'entre les réformés le jugement
dernier a été fait. - 2 0 Des signes et des visites
avant le jugement dernier. - 3 0 Comment le juge-
ment universel a été fait. - 4 0 De la salvation des
Brebis.
* * *
1 0 Il s'agit d'abord de savoir quels réformés furent
alors jugés. Swédenborg est explicite à cet égard:
c'étaient uniquement des protestants pratiquant leur
religion, mais coupables d'inconséquence grave et
habituelle; des protestants «qui dans le monde
avaient professé Dieu, lu la Parole, entendu les pré-
dications, participé au sacrement de la cène, et
n'avaient pas négligé les choses solennelles du culte
de l'Eglise, mais qui avaient regardé comme licites
les adultères, les vols de divers genre, les men-
songes, les vengeances, les haines et autres maux
semblables.
» Ceux-là, tout en professant Dieu, ne se faisaient
aucun scrupule de pécher contre lui. Ils lisaient la
Parole, et néanmoins ils tenaient pour rien les pré-
ceptes de vie qu'elle renferme; ils entendaient les
sermons, et néanmoins ils ne renonçaient pas aux
maux de leur conduite précédente; ils ne négli-
- 264-
geaient pas les choses solennelles du culte, et néan-
moins ils n'amendaient en rien leur vie. Ainsi au
point de vue externe ils vivaient comme d'après la
religion, mais au point de vue interne ils n'avaient
aucune religion.
1> Ce sont eux que l'Apocalypse représente par le
Dragon du chapitre XII. Ce Dragon apparut dans le
,'
Ciel, y combattit contre Michaël et arracha du Ciel
le tiers des étoiles ...
D Ils sont également symbolisés par les Boucs du

chapitre XXV de Matthieu, auxquels il est dit non


pas qu'ils ont fait les maux, mais qu'ils ont négligé
de faire les biens. Or tous ceux-là négligent de faire
les biens, - les biens réels, qui seuls comptent de-
vant Dieu, - parce qu'ils ne fuient pas les maux
comme péchés, et parce que, tout en ne les com-
mettant pas, ils les regardent comme licites et ainsi
les commettent en esprit, et même de corps quand
ils le peuvent. »
Quant à ceux qui dans ce monde, tout en portant
le nom de réformés, avaient été ouvertement incré-
dules, méprisant la Bible et rejetant de cœur les
choses saintes de l'Eglise, ils furent jetés dans l'En-
fer dès leur arrivée dans le Monde spiri tuel; par
conséquent ils n'étaient plus dans le Hadès lors du
jugement dernier dont nous parlons.

* * *
Swédenborg explique derechef comment il se fait
que toute une classe de protestants aient été gardés
jusqu'au jugement de 1757 dans le Monde des Es-
- 265-
prits. Le sujet est assez intéressant au point de vue
psychologique pour que nous y revenions un ins-
tant. Voici l'explication donnée par notre écrivain:
GO Tous ceux qui dans les externes avaient vécu

comme chrétiens, sans faire aucun cas de la vie


chrétienne, faisaient un extérieurement avec les
Cieux, mais intérieurement avec les Enfers. Or,
comme on ne pouvait pas en ce moment les déta-
cher de leur conjonction avec le Ciel, ils furent
retenus dans le Monde des Esprits, qui tient le mi-
lieu entre le Ciel et l'Enfer, et il leur fut permis de
former des Sociétés et de vivre ensemble comme
dans le monde. Là, par des artifices inconnus ici-
bas, ils purent établir des choses splendides, par
conséquent se persuader et persuader aux autres
qu'ils étaient dans le Ciel. C'est pourquoi, d'après
cette apparence externe, ils décoraient du nom de
Cieux leurs Sociétés. Ce sont ces Cieux-là, avec les
terres qui en dépendaient et où ils faisaient leur de-
meure, qui sont entendus dans l'Apocalypse par le
premier Ciel et la première terre qui ont passé. »
Swédenborg entre ici dans quelques détails qui
vont plus profond. « Pendant le temps qu'ils y restè-
rent, dit-il, les intérieurs de leur mental étaient fer-
més et les extérieurs seuls ouverts. En conséquence
leurs maux, qui les unissaient aux Enfers, ne se
montraient point; mais quand le jugement dernier
fut proche, leurs intérieurs furent ouverts; alors ils
apparurent devant tous tels qu'ils étaient. Comme
ils faisaient un avec les Enfers, ils ne purent pas
feindre plus longtemps la vie chrétienne; mais ils
- 266-
se précipitèrent d'après leurs plaisirs dans les maux
et les abominations de tout genre; aussi furent-ils
changés en diables de diverses couleurs. Ceux qui
étaient dans le faste de la propre intelligence parais-
saient noirs; ceux qui avaient eu l'extravagante en-
vie de dominer sur tous étaient couleur de feu; ceux
qui avaient négligé et méprisé le vrai étaient livides
comme des cadavres. Ainsi furent transformées les
scènes de ces théâtres. ))
Comprenez bien, mesdames et messieurs, que les
protestants jugés alors n'étaient pas ceux du centre
même ou de l'intime du Monde des Esprits, c'est-à-
dire les chrétiens intérieurs et réels, mais ceux que
l'on voyait rangés autour du centre proprement dit,
les chrétiens de nom et d'apparence, sans aucune
vie intérieure. Dans ce Jlfeditullium, ou centre in-
time, se trouvent ceux qui ont non seulement ac-
cepté de tête, mais mis en pratique l'Evangile, ceux
qui ont vécu la vie de la foi et de la charité. Ils y
sont disposés en ordre selon leur patrie respective.
Ainsi les Anglais sont au milieu, les Hollandais au
midi et à l'orient, les Allemands au nord, les Sué-
dois à l'occident et au nord, les Danois à l'occident.
Leurs Sociétés y sont nombreuses.
D'après cette nomenclature, Swédenborg a la plus
haute idée des Anglais en matière de religion, puis-
qu'il leur assigne la première place, et il n'attend
pas beaucoup de ses compatriotes, auxquels il donne
le quatrième rang. Quant aux Suisses et aux Fran-
çais, il les passe entièrement sous silence. On peut
en dire autant des Américains; mais, si cette omis-
- 267
sion étonne quelques-uns, je rappellerai que les
Etats-Unis n'étaient pas encore devenus une nation
indépendante et puissante. C'est ce grand peuple de
l'Amérique du Nord qui, vous le savez, devait, ainsi
que l'Angleterre, s'assimiler et répandre avec le plus
d'ardeur les doctrines spéciales de la Nouvelle Dis-
pensation t.

* * *
2 0 Le second point concerne les Signes et les Visites
qui précédèrent le jugement. Ces Signes eurent lieu
dans le Ciel et sur la. terre au point de vue des esprits
du Hadès. Il apparut d'abord une sorte de nuage
dans les Cieux angéliques qui étaient au-dessus d'eux,
surtout dans le dernier Ciel, afin qu'aucun ange ne
fût entraîné à cause de la conjonction, et ne pérît en
même temps que les coupables dont nous avons
parlé. Puis les Cieux supérieurs furent abaissés,
d'où résultèrent l'ouverture des intérieurs et la
transformation des hypocrites.
« Alors s'évanouirent les choses splendides qu'ils
s'étaient faites par des artifices inconnus dans le
monde. Leurs palais furent changés en de viles
cabanes, leurs jardins en étangs, leurs temples en
monceaux de ruines, les collines sur lesquels ils ha-
bitaient en terrains rocailleux et choses semblables,
qui correspondaient à leurs intentions criminelles et

1 Voir Appendice, note 2. Je renvoie à la fin du volume un déve-


loppement que j'omets ici, attendu qu'il allongerait trop cette partie
de ma conférence et paraîtrait un peu ardu à certains de mes audi-
teurs. Il intéres~era, au contraire, ceux de mes lecteurs qui aiment à
pénétrer dans la pensée philosophique de Swédenborg.
- 268-
à leurs cupidités. En effet, toutes les choses visibles
du Monde spirituel correspondent aux affections des
esprits et des anges .
.. A mesure que l'ouverture des intérieurs aug-
menta, l'ordre parmi les habitants fut changé et
renversé. Ceux qui l'emportaient le plus sur les
autres par des raisonnements contre les choses
saintes de l'Eglise s'élancèrent dans le milieu et
s'emparèrent du pouvoir; les autres, qui avaient
moins de force dans leur argumentation, se retirè- .•
rent sur les côtés à l'entour, et reconnurent pour
leurs anges tutélaires ceux qui se tenaient au mi-
lieu. Ainsi ils se lièrent ensemble en une forme de
l'Enfer. l)
Il Y eut divers ébranlements suivis de tremble-
ments de terre, dont la violence était en rapport
avec leurs aversions; il se forma également des
gouffres communiquant avec les Enfers; on vit
alors des exhalaisons s'élever comme une fumée
mêlée à des étincelles de feu.
Ces Signes précurseurs avaient été prédits dans
nos Evangiles; on les comprenait et on les comprend
encore dans le sens matériel, tandis qu'ils doivent
être entendus dans le sens spirituel. En effet, ces
prophéties ne nous annoncent pas un terrible ave-
nir : le bouleversement de l'univers ou du moins la
destruction de notre système solaire, et un dernier
jugement prononcé sur toute l'humanité rassemblée
dans la vallée de Josaphat; elles se sont accomplies
dans le Monde invisible, du temps de notre Voyant
et de la manière qu'il nous a décrite.
- 269-
Nous ne pouvions pas deviner .ces événements
surnaturels, par le fait même que ce domaine nous
dépasse tant que nous sommes dans ce corps mor-
tel; nous avons d'ailleurs la tendance de tout rame-
ner à la vie terrestre, par conséquent d'attacher un
sens littéral et naturel aux prédictions qui ne doi-
vent se réaliser pleinement que dans leur sens allé-
gorique et spirituel.
Les premiers chrétiens eux-mêmes ne furent pas
exempts de ce défaut; ils avaient il est vrai pour ex-
cuse leur ignorance et leur simplicité, tandis que,
venus deux mille ans plus tard dans une société
avancée au double point de vue de la science et de
la critique, nous devrions être des sages et des
intelligents. On aurait en particulier le droit de
s'attendre à ce que les protestants, pour lesquels la
Bible est l'autorité souveraine, eussent un principe
clair et positif pour l'interprétation de leur recueil
sacré; à ce qu'ils fussent bien d'accord sur ce prin-
cipe; enfin à ce que ce principe lui-même, tout en
respectant la lettre de l'Ecriture, évitât le littéra-
lisme qui a fait tant de mal et consacrât l'absolue
spiritualité de l'Evangile. Mais nous sommes encore
singulièrement éloignés de cet idéal 1

* * *
Quant aux Visites qui accompagnèrent les Signes
avant-coureurs du jugement de 1757, elles furent
faites par les anges; « car, dit Swédenborg, lors-
qu'une Société mal constituée va périr, la Visite
précède toujours. D
- 270-
Et quel était le but de ces Visites? Ce ne pouvait
être qu'un but de miséricorde. Les anges exhortaient
les esprits demeurés jusque-là dans le Monde inter-
médiaire à se désister de leur mauvaise voie, leur
affirmant que sans cela ils iraient en Enfer. « Alors
aussi ils examinaient s'il n'y avait pas mêlés parmi
eux quelques bons, et ils les séparaient; mais la
tourbe, excitée par ses chefs, les accablait d'ou-
trages, s'élançant sur eux pour les entrainer sur la
place publique et les traiter d'une abominable façon.
Il en fut là comme à Sodome!. La plupart d'entre
ces esprits avaient été de la foi séparée d'avec la
charité; il y en avait aussi quelques-uns qui avaient
professé la charité et vécu néanmoins d'une manière
honteuse. ))
A la consommation de chaque ([ siècle,. ou « âge »,
c'est-à-dire à la fin de chaque Eglise, il se fait un
pareil examen, qui sert à délivrer les justes jus-
qu'alors mélangés avec les coupables, de sorte que
les uns sont élevés au Ciel et les autres condamnés à
la géhenne du feu. Nous trouvons le type historique
de ces visites dans un récit de la Genèse. Deux anges
viennent prendre Lot, sa femme et ses deux filles,
les font sortird'une ville désespérément corrom pue,
et les mettent à l'abri du cataclysme qui va fondre
sur la superbe plaine du Jourdain. Ainsi déjà Noé,
divinement averti, avait construit l'arche qui le
sauva, avec toute sa famille, tandis que le Déluge
anéantissait le genre humain.
t Du temps de Lot. Voir Genèse XIX.
- 271-
Dans le cas qui nous occupe, -l'intervention des
anges ne semble pas avoir produit grand effet sur
les esprits dont le sort n'était pas encore décidé. Car
Swédenborg ajoute: Cl Les Visites et les Signes pré-
curseurs du jugement qui allait arriver n'ayant pu
détourner leur mental de leurs actes criminels, ni
de leurs machinations séditieuses contre ceux qui
reconnaissaient le Seigneur pour Dieu du Ciel et
de la terre, regardaient la Parole comme sainte et
menaient la vie de la charité, le jugement dernier
survint. D
*
. ..
Insistons, en passant, sur le fait que Dieu ne pré-
destine aucune de ses créatures à la damnation, que
même il ne damne et ne juge personne. Ce sont les
révoltés eux-mêmes qui se jugent et se condamnent;
en choisissant le mal et le faux au lieu du bien et du
vrai, ils ont implicitement choisi l'Enfer plutôt que
le Ciel, en vertu de l'Ordre divin auquel l'univers
est assujetti. Le méchant, quel qu'il puisse être, n'a
donc à s'en prendre qu'à soi s'il est privé éternelle-
ment du bonheur et de la gloire des anges. En dépit
de son amour et de sa toute-puissance, le Seigneur
tient en si haute estime notre liberté morale qu'il
s'efface complètement devant elle, laisse à chacun
de nous le soin de diriger sa conduite ici-bas, et par
conséquent remet à chacun la détermination de son
sort pour l'éternité.
Ajoutons pourtant que, dans ce monde et dan!>
l'autre, il fait tout son possible pour qué nous ayons
part au salut. Ceux qui s'en privent sont des rebelles
-27Z-
en même temps que des insensés; ils contreviennent
à la volonté fondamentale du Père de nos esprits, à
son admirable plan de Rédemption qui s'étend à
tous, même aux plus bas tombés. Ils repoussent la
main qui leur est tend ue pour les retirer de l'abîme
où ils s'enfoncent; ils dédaignent la seule puissance
capable de régénérer leur âme et de transformer
leur vie. S'il ne tenait qu'à Dieu, les Enfers n'existe-
raient pas 1
* * *
3 0 Après tout ce que vous venez d'entendre, vous
ne vous étonnerez pas que le Voyant scandinave
nous donne une description du jugement dernier de
1757. Ce qui recommande à mes yeux ce morceau,
c'est d'un côté sa psychologie si juste et si profonde,
de l'autre la manière inattendue et satisfaisante dont
il explique des prophéties mystérieuses.
Voici donc comment se fit le jugement dernier au-
quel Swédenborg eut seul le privilège d'assister:
« On vit le Seigneur, accompagné des anges, dans
un nuage blanc, et on entendit de là comme un son
de trompettes. C'était le Signe représentatif de la
protection des anges du Ciel par le Seigneur, et du
rassemblement des bons de tous les côtés; car le
Seigneur ne cause la perte de personne, mais il dé-
fend les siens et les retire du milieu des méchants.
Les bons une fois retirés, les méchants succombent
à leurs convoitises, et d'après ces convoitises se pré-
cipitent dans les crimes de toute espèce.
» Ceux qui allaient périr apparurent alors ensem-
ble comme un grand Dragon, qui avait une queue

,,
- 273-
recourbée et élevée vers le Ciel, se développant en
haut de diverses manières, comme s'i! voulait dé-
truire le Ciel et le tirer en bas. Mais ce fut un vain
effort; car la queue fut renversée et le Dragon, qui
d'abord semblait aussi élevé, tomba.
» Il m'a été accordé de voir cette représentation
pour que je sache et fasse connaître qui, dans l'Apo-
calypse, est désigné par le Dragon. Or par le Dragon
sont entendus tous ceux qui lisent la Parole, enten-
dent des prédications et participent aux choses saintes
de l'Eglise; mais qui regardent comme rien les con-
voitises du mal, et pensent intérieurement vols et
fraudes, adultères et obscénités, haines et vengean-
ces, mensonges et blasphèmes. Ils vivent donc par
l'esprit comme des diables et par le corps comme
des anges. Voilà ceux qui constituaient le Dragon
lui-même. Quant à la queue, elle était formée pa,'
ceux qui, dans le monde, avaient professé la foi sé-
parée de la charité, tout en étant semblables aux
premiers quant aux pensées et aux intentions,
» Après cela, voici ce qu'i! me fut donné de voir:
quelques-uns des rochers sur lesquels ils se tenaient
s'affaissèrent jusqu'au fond des abîmes; d'autres fu-
rent transportés au loin; d'autres fendus par le mi-
lieu, et ceux qui étaient dessus précipités dans l'ou-
verture; d'autres enfin inondés comme par un dé-
luge. De plus, un grand nombre d'esprits furent
assemblés comme en faisceaux, suivant les genres
et les espèces du mal, et jetés çà et là dans des
gouffres, des marais, des étangs et des déserts, tou t
autant d'Enfers spéciaux.
SWÉDJl:NBORG ru lB
,
- 274-
" Quant aux autres, qui ne se tenaient point sur
les rochers, mais qui étaient dispersés de divers
cOtés et vivaient néanmoins dans de semblables ,
maux, ils s'enfuirent épouvantés vers les catholi-
ques romains, les mahométans et les gentils, et se
déclarèrent pour leur religion. N'ayant eu aucune
religion, ils purent le faire sans scrupule. Cepen-
dant, comme ils auraient pu les séduire, ils furent
chassés et précipités dans les Enfers, vers leurs
compagnons.
l> Telle fut leur destruction décrite d'une manière
universelle; les particularités dont j'ai été témoin
sont en trop grand nombre pour que je puisse les
raconter ici. »
* * *
4 0 Le quatrième et dernier tableau du jugement
est intitulé: De la salvation des Brebis. Il nous pré-
sente l'accomplissement final des intentions de Dieu
à l'égard de ceux qui ne se sont pas soustraits au
bénéfice de la Rédemption par le mauvais usage de
leur libre arbitre.
Dès que le jugement dernier fut achevé, une vive
joie se manifesta dans le Ciel et dans le Monde des
Esprits.
La joie céleste est annoncée dans l'Apocalypse
après la victoire qui doit être remportée par Michaël
sur « le grand Dragon, le Serpent ancien, appelé le
Diable et Satan. » Le prophète de Patmos entendit
dans le Ciel une grande voix qui disait: « Mainte-
nant le salut et la puissance et la royauté sont à
notre Dieu, et le pouvoir à son Christ; car il a été
- 275-
précipité de haut en bas, l'accusateur de nos frères,
qui ne cessait jour et nuit de les accuser devant notre
Dieu. Ils l'ont vaincu par le sang de l'Agneau et par
la parole de leur témoignage; ils n'ont point aimé
leur vie; ils n'ont point reculé devant la mort. Ré-
jouissez-vous donc, Cieux, et vous leurs habitants 1»
Quant à la joie qui éclata dans le Monde intermé-
diaire, Swédenborg l'explique en deux mots. Il y
brilla, dit-il, «une lumière telle qu'il n'yen avait
pas eu auparavant. » D'où provenait cette augmenta-
tion de lumière? De ce que le Seigneur avait dissipé
les Sociétés infernales, qui jusqu'alors, pareilles à de
sombres nuages interceptant les rayons du soleil,
répandaient les ténèbres sur la terre. Le narrateur
ajoute: « Il s'est aussi levé pour les hommes, dans
notre monde, une semblable lumière, d'après la-
quelle ils ont une nouvelle illustration. 11

* * *
Voici maintenant le sujet de cette sainte joie: «Je
vis retirer des lieux inférieurs et élever au Ciel un
grand nombre d'esprits angéliques, qui étaient les
Brebis du bon Berger. Ils avaient été conservés dans
ces lieux et gardés par le Seigneur depuis des siè-
cles, afin qu'ils ne pussent pas entrer dans la sphère
maligne qui effluait des draconiens i, et que leur
charité ne fût pas étouffée. Ils sont entendus dans
la Parole par ceux qui sortent des sépulcres, puis
aussi par les âmes de ceux qui avaient été mis à
l Elprit. qui, danala vision de saint Jean, formaient Je Dragon.
- 276-
mort pour le témoignage de Jésus, enfin par ceux
qui appartiennent

à la première résurrection. »
Et l'apôtre théologien s'écrie: CI Heureux et saint
celui qui a part à la première résurrection 1 La se-
conde mort n'a point de pouvoir sur ceux qui sont
tels; mais ils seront prêtres de Dieu et du Christ, et
régneront avec lui pendant les mille ans ...
L'homme transformé en ange, le pécheur parvenu
au bonheur età la sainteté, le croyant participant
au sacerdoce et à la royauté du Seigneur, c'est la
Rédemption réalisée. Gloire soit à Dieu pour son
don ineffable 1
QUATRIÈME LEÇON
Jugement et Rédemption. Le Rédempteur a dll être divin, mais
revêtir l'humanité. Combat DOD oral, mais spirituel. Com-
paraisons qui sont des raisons. Loi de ]'accommodation au
milieu. Nul ne peut voir Dieu et vivre. La solidarité. L'in-
carnation est le moyen pour atteindre le but du Père céleste.
Supériorité de la christologie de Swédenborg. La Passion
de la Croix est la dernière tentation du Seigneur. Sa glori-
fication. Dans quel sens l'iniquité a été « portée ". Particu-
larités symboliques de la Passion. Le sacrifice de soi unit à
l'objet aimé. L'erreur fondamentale de l'Eglise. Toute la
théologie devenue matérielle. Le « Trinmpersonnat ». Un
Mémorable. Conclusion.

Le jugement dernier, - sujet sur lequel je vous


ai retenus assez longtemps à cause de son intérêt
plus qu'ordinaire, - fait partie intégrante de la
Rédemption. « Toutefois, remarque Swédenborg,
l'ordination appartient proprement à la Rédemp-
tion, tandis que l'abaissement et la dispersion de
l'Enfer appartiennent proprement au jugement der-
nier. Ceux qui considèrent distinctement ces deux
points peuvent voir beaucoup de choses qui, dans
les prophétiques de la Parole, ont été cachées sous
des figures, et cependant ont été décrites, pourvu que
par l'explication des correspondances elles soient mi-
ses dans la lumière de l'entendement. » Les compa-
- 278-
raisons, ajoute-t-il, ne peuvent illustrer que dans
une très faible mesure ces deux œuvres divines.
Après avoir raconté CI l'inondation de l'Enfer sur
tout le Monde des Esprits au temps de l'avènement
du Seigneur, » Swédenborg aurait pu expliquer
CI comment le Seigneur a ensuite remis toutes choses

dans l'ordre tant dans le Ciel que dans l'Enfer; »


,"
mais il s'arrête en disant: « Ceci n'a pas encore été l,
1"•
décrit par moi, parce que l'ordination des Cieux et •
des Enfers a duré depuis le jour du jugement der-
nier jusqu'au temps présent, et dure encore; mais
après la publication de ce livre f, si on le désire, elle
sera donnée au public. Pour ce qui me concerne,
quant à ce sujet, j'ai vu et je vois chaque jour comme
en face la divine toute-puissance du Seigneur. »

* * *
Pour ne rien exagérer, je reconnais franchement
que sur certains points importants Swédenborg est
en désaccord avec la tendance actuelle de la théo-
logie protestante, par exemple sur la Bible et son
inspiration. J'en dirai autant de l'article quatre,
dont nous avons déjà parlé: « La Rédemption a été
une œuvre purement divine. » Cela signifie certai-
nement que ni homme, ni esprit, ni ange n'eût été
capable de l'accomplir.
Nous comprenons cette assertion et pouvons l'ad-
mettre, maintenant que nous savons de quels actes
transcendants, de quelles victoires surnaturelles se
1 La Vraie Religion chrétienne. Elle parut quelques mois avant la
mort de l'auteur.
- 279-
compose l'œuvre rédemptrice aux yeux du Voyant
de Stockholm. Mais c'est précisément ce point de
vue qui ne cadre pas avec la mentalité générale des
pasteurs protestants, et surtout des professeurs de
nos Facultés. La Rédemption a pour eux beaucoup
moins d'envergure, elle se réduit à de bien moin-
dres proportions; aussi peut-elle être opérée par un
homme, différent de nous sans doute par son inno-
cence et sa sainteté, mais pareil à nous par sa nature.
Pour être le Rédempteur dans l'acception que Swé-
denborg donne à ce mot, il faut au contraire possé-
der l'essence divine, être personnellement un avec
le Créateur de l'univers, exercer l'autorité souve-
raine non seulement sur notre petit globe, mais dans
les Cieux et dans les Enfers.
Cette notion biblique et surnaturelle du Rédemp-
teur le rapproche singulièrement de nous et nous le
rend nécessaire 1, tout en augmentant et portant au
pl us haut point notre confiance en lui. En effet,
Swédenborg compare les esprits infernaux à toutes
les armées du monde, commandées par des chefs
habiles et astucieux, aux bêtes féroces de toute la

1 Un Christ tout humain semble au premier abord plus rapproché de


nous qu'un Christ à la fois Dieu et homme: pourtant il n~eD est rien.
Un homme 9 si grand qu'il soit. mort il y a deux mille ans, n'a pas
l'ubiquité, ne saurait être personnellement en rapport avec chacun de
nous, encore moins avec les païens qui ne le connaissent pas. Il ne
peut agir sur noui que comme l'esprit de Socrate ou de saint Paul. Il
n'est donc pas le Rédempteur et l"inspirateur de tous les mortels. Au
contraire si Christ est Dieu, il n'y a pas de difficulté à croire qu'il a
racheté tous les hommes, - ceux de toutes les terres, - et qu'il alit
de l'intérieur à l'extérieur sur tous sans exception pour les amener au
salut.
J.
-280- i
terre et à l'Océan faisant irruption dans les plaines
et les cités; il fait comprendre ainsi de quels enne-
mis Jésus a triomphé dans le Monde spirituel, puis 1
il conclut:
« Par une semblable puissance divine, le Seigneur
combat aujourd'hui chez ceux qui sont régénérés;
car l'Enfer les attaque tous avec une fureur dia-
bolique, et, si le Seigneur ne 1ui résiste et ne le
dompte, il est impossible que les hommes ne suc-
combent pas. L'Enfer est en effet pareil à un seul
homme monstrueux ou à un lion féroce, auquel
même les Ecritures le comparent. Si donc le Sei-
gneur ne tenait ce lion ou ce monstre solide-
ment enchaîné, il serait de toute impossibilité que
l'homme, une fois arraché à un mal, ne tombât pas
de lui-même dans un autre mal, et ensuite dans plu-
SIeurs maux. »
* * *
Si, comme nous venons de le voir, Dieu lui-même
a seul été capable d'opérer la Rédemption des hom-
mes, d'autre part le Créateur n'aurait pu devenir
Rédempteur sans revêtir l'humanité. C'est ce qu'ex-
prime l'article cinq, ainsi conçu: « Cette Rédemption
n'a pu être faite que par Dieu incarné :o. Swéden-
borg affil·me donc la nécessité de l'incarnation.
Et voici, d'après lui, la cause de cette nécessité:
« Jéhova Dieu, tel qu'il est dans son essence infinie,
ne saurait approcher de l'Enfer, ni à plus forte rai-
son y entrer; car il est dans les premiers [en d'autres
termes, il vit dans la sphère la pl us élevée et la pl us
pure]. C'est pourquoi, si seulement il soufflait sur
- 281-
les habitants de l'Enfer, il les tuerait à l'instant. Il
a dit à Moïse qui désirait le contempler: Tu ne pour-
ras pas voir ma face, car l'homme ne peut me voir et
vivre. Or, puisque Moïse ne l'a pas pu, à bien plus
forte raison cela est-il impossible dans l'Enfer, où
tous sont dans les derniers, ou dans ce qu'il y a de
plus grossier et de plus éloigné du Divin; car ils sont
naturels-infimes. Si donc Jéhova Dieu n'eût pas
pris l'humain, se revêtant du corps naturel qui
appartient aux derniers, c'est en vain qu'il e11t entre-
pris une œuvre rédemptrice.
" En effet, qui peut attaquer un ennemi sans en
approcher et sans être muni d'armes pour le combat?
Ou qui peut chasser et détruire des dragons, des
hydres et des basilics, dans un désert, sans avoir une
cuirasse sur le corps, un casque sur la tête et une
lance à la main? Ou encore qui peut harponner et
tuer une baleine dans la mer sans un navire, et sans
tout ce qu'on a coutume d'employer pour une telie
capture?
D Ces exemples et d'autres semblables n'offrent

pas une exacte comparaison, mais ils nous aident à


comprendre que le Dieu tout-puissant n'aurait pu
entreprendre le combat contre les Enfers, s'il n'avait
auparavant revêtu l'humanité.
II Il faut toutefois se rappeler que le combat du
Seigneur contre les Enfers n'a point été un combat
oral, comme entre ceux qui raisonnent et discutent,
- un tel combat n'y eût produit absolument aucun
effet; - ce fut un combat spirituel, le combat du
divin Vrai d'après le divin Bien. A l'influx de ce

,
- 282-
Divin, par l'intermédiaire de la vue, nul dans les
Enfers ne peut résister. Il y a en lui une telle puis-
sance qu'à sa perception seule les génies infernaux
s'enfuient, se précipitent dans l'ablme et s'enfoncent
dans les cavernes pour se cacher. »
C'est ce qu'Esaïe décrit en ces termes: Il Ils se
réfugieront dans les cavernes des rochers et dans
les crevasses du sol, à cause de la frayeur de Jéhova
et de l'éclat de sa majesté, quand il se lèvera pour
épouvanter la terre. » L'Apocalypse dit également:
« Ils se cachèrent tous dans les cavernes et dans les
rochers des montagnes, disant aux montagnes et aux
rochers: Tombez sur nous, et dérobez-nous à la vue
de celui qui est assis sur le trône et à la colère de
l'Agneau 1 »
fi. L'opuscule sur le jugement dernier fait voir

quelle a été la puissance que le Seigneur tenait du


divin Bien, quand il fit ce jugement en 1757. Par
exemple, il arrachait de leur place des collines et
des montagnes dont les infernaux s'étaient emparés
dans le Monde des Esprits, et il les transportait au
loin; il en faisait affaisser quelques-unes; il inondait
d'un déluge leurs villes, leurs villages et leurs
plaines; il renversait de fond en comble leurs terres,
et les jetait avec les habitants dans des gouffres, des
étangs et des marais, etc. Le Seigneur seul faisait
tout cela par la puissance du divin Vrai d'après le
di vin Bien. D
Swédenborg recourt de nouveau à diverses images
pour montrer que Jéhova n'eût pu effectuer de telles
choses sans avoir préalablement « pris l'humain »,
- 283-
descendant ainsi au mveau de ceux qu'il voulait
sauver.
« Un être invisible, dit-il, ne peut en venir aux
mains, ni entrer en conversation avec nous, sinon
par quelque chose de visible; un ange ou un esprit
ne saurait le faire avec l'homme, quand même il se
tiendrait près de son corps et devant sa face. L'âme
de quelqu'un ne peut non plus ni parler ni agir avec
un autre, sinon par son corps. Le soleil avec sa
lumière et sa chaleur ne peut entrer dans un homme,
dans un animal ou dans un arbre à moins d'entrer
auparavant dans l'air et d'agir au moyen de l'air. Il
ne peut pas 110n plus entrer dans les poissons à
moins d'y pénétrer à travers les eaux; car il doit
agir par l'élément dans lequel se trouve le sujet. Nul
non plus ne saurait écailler un poisson sans couteau,
ni plumer un corbeau sans se servir de ses doigts, ni
descendre au fond d'un lac sans une cloche à plon-
geur. En un mot, chaque chose doit être accom-
modée à une autre pour qu'il y ait communication,
et pour qu'elle agisse avec ou contre elle. "
Ce n'est pas ici le cas de répéter le vieil adage :
« Comparaison n'est pas raison D. Les figures ci-des-
sus font plus qu'illustrer la thèse de notre théolo-
gien : elles en prouvent la vérité par des exemples
concrets; car, nous le savons, il y a correspondance
entre ce monde et l'autre, celui de la matière et celui
de l'esprit.
* * *
Permettez-moi donc, mesdames et messieurs, de
revenir sur ces images afin de vous faire mieux
,
- 284-
suivre l'argumentation, à mon avis très originale,
très scientifique et très convaincante, de Swéden-
borg.
Les âmes humaines ne peuvent se transmettre
leurs sentiments et leurs pensées sans employe ..
comme instrument le corps qu'elles animent. De
même un être appartenant au monde invisible -
esprit, ange ou démon - ne saurait nous faire
entendre sa voix, ou être perçu de nous d'une
façon quelconque, sans recou ..ir à un intermédiaire
sensible ou matériel. Le soleil à son tour - qui pour-
tant fait partie de la nature - le soleil, que trente-
huit millions de lieues environ séparent de notre
planète, ne pourrait lui faire parvenir ses rayons
lumineux et vivifiants, si l'éther et l'air, qui rem-
plissent l'espace, ne se chargeaient de les lui appor-
ter. 11 faut qu'il rencontre une atmosphère pour
exercer sur les végétaux, les bêtes et les hommes
son action bienfaisante; il faut qu'il traverse les
eaux pour conserver la vie aux poissons. En d'autres
termes, il doit s'accommoder aux différent. êtres qui
dépendent de lui, il doit toujours agir à travers l'élé-
ment que le sujet habite.
Nous avons là une loi générale, qui s'applique au
Soleil des esprits autant qu'au soleil de notre sys-
tème planétaire. Dieu n'a pu communiquer aux
hommes la lumière et la chaleur célestes dont il est
la source qu'en descendant à leur niveau, qu'en se
dépouillant de sa transcendance, qu'en devenant en
toute réalité un membre de notre grande famille. Il
s'est vu forcé par l'Ordre universel- dont il est sans
- 285-
doute l'auteur, mais qui n'en est pas moins immua-
ble - de revêtir notre nature terrestre comme un
intermédiaire entre sa sainteté et notre corruption.
De fait, à en croire les Ecritures, il a voilé sa gloire
éblouissante en mêlant sa sublime essence à une
individualité telle que la nôtre, à un organisme
infirme et charnel. De toute nécessité il a dû s'in-
carner, devenir par cet abaissement volontaire le
« Fils de Dieu» et le ([ Fils de l'Homme », le « Fils
unique », le 0: Divin Humain », afin de pouvoir exé-
cuter l'immense sauvetage dont son incomparable
amour avait conçu le projet '.

* * *
Swédenborg en appelle à une autre loi, qui con-
cerne d'une façon toute spéciale la génération dont
Jésus de Nazareth fit partie. L'Ecriture Sainte énonce
le principe que nul mortel ne peut voir Dieu et vivre.
Que veut dire cette formidable parole? Non pas sans
doute que Jéhova est un tyran farouche se plaisan t
dans la solitude, ou ne voulant être entouré que par
1 De tous côtés on repousse aujourd'hui l'infinité de Dieu.. son
caractère absolu. Renouvier et les criticistes. y compris des protes-
tants tels que Wilfred Monod et Henri Bois; les empiristes radicaux
tels que William James; les pragmatistes tels que Schiller. etc., -
tous ces penseurs essentiellement modernes, en réaction contre une
métaphysique abstruse, dénient à la Divinité ses attributs transcen-
dants, la font rentrer dans les limites du phénoménisme. Sans dis-
culer cette ~rosse question, je remarquerai que Swédenborr concilie
admirablement les deux points de vue opposés. Il conserve l"absoluité
de Dieu; mais il enseigne en même temps qu'au moyen de l'incarna-
tion Dieu descend dans le domaine du relatif, du temporel, du phéno·
ménaI. Le Divin prend l'Humain; en conséquence. dans un membre
de notre race, l'homme est vraiment divinisé.
- 286-
les anges, et faisant impitoyablement mettre à mort
les hommes qui oseraient s'approcher de lui.
Cela signifie bien plutôt que des créatures comme
nous, des créatures souillées et pécheresses seraient
infailliblement consumées par un contact direct
avec le Saint des saints, que le moindre souffle de
sa bouche les ferait rentrer dans la poussière. Notre
Dieu n'est-il pas désigné comme un «feu dévorant»?
Nous ne saurions regarder fixement le soleil sans y
perdre la vue; et si, par impossible, notre terre était
projetée dans cet astre central, elle y serait rapide-
ment enflammée, détruite, volatilisée par l'épouvan-
table fournaise, sans qu'il restât aucun vestige de
son existence passée. Ainsi en adviendrait-il de
l'homme, être infime et perverti, s'il entrait en con-
tact immédiat avec l'Eternel, le Soleil suprême, dont
notre soleil n'est qu'un misérable reflet.
Or, si la Rédemption a dû avoir lieu dans l'accom-
plissement des temps, c'est-à-dire quand le men-
songe et le péché avaient atteint leur apogée, on
comprend - n'est-il pas vrai? - que, pour l'exécu-
ter, Dieu ait eu tout particulièrement besoin de voi-
ler sa face glorieuse, de se dissimuler, pour ainsi
dire, sous une personnalité terrestre ayant un corps
de chair et d'os, avec toutes les limitations et les
infirmités de notre nature.

.. * *
A ces raisonnements, dont vous sentez assurément
là valeur, nous pouvons ajouter une considération
qui les confirme. Notre époque est arrivée à com-
- 2i57 -
prendre le fait de la Solida,'ité, si même elle n'a pas
créé ce terme i. Grâce aux communications rendues
si promptes, si faciles et si fréquentes entre les na-
tions, les races, les continents, nous sentons, comme
on ne l'a jamais fait, que les hommes forment un
tout ou sont solidaires. Les inventions ou les décou-
vertes de l'un appartiennent bientôt aux autres; les
progrès scientifiques, industriels ou commerciaux
réalisés sur un point du globe sont au bénéfice de
toutes les contrées; une réforme politique, sociale ou
religieuse, une vérité quelconque surgissant, par
exemple, chez nous passera certainement en Alle-
magne, en Amérique et, tôt ou tard, aux antipodes.
D'autre part, aucune idée ne peut se répandre
dans les sociétés humaines sans qu'un homme l'ait
conçue dans son cerveau et s'en fasse d'abord le par-
rain; sans qu'elle trouve ensuite parmi les hommes
des apôtres pour la faire connaître, la défendre et la
propager par la parole ou par la presse.
De cette double expérienc·e - que nul ne songe
à contester - nous pourrions déjà conclure, me
semble-t-il, que, si Dieu se proposait de communi-
quer à la famille humaine une vie supérieure, s'il
voulait, en d'autres termes, la régénérer et la sauver,
il se trouvait obligé d'en devenir membre ou de s'y
incarner, afin d'agir sur elle comme nous agissons
tous, du dedans et non du dehors, en vertu de la
1 Elle s'est du moin. accoutumée à remployer dans un sens non
juridique, mais moral, économique, social et humanitaire, sens fondé
sur la biologie, je veux dire sur l'incontestable unité des hommes de
toute classe et de toute couleur.
- 288-
solidarité fraternelle qui lie entre eux tous les en-
fants d'Adam.
Tout ceci tend à démontrer - pour autant que la
chose est démontrable - que le salut de notre espèce
n'était pas possible sans une incarnation du Divin.
Du reste, cette incarnation n'était pas seulement
annoncée par les prophètes d'Israël: elle était pres-
sentie, préfigurée par la mythologie grecque et
latine. L'élite croyante et fidèle d'un côté, de l'autre
la multitude païenne découragée et inquiète, sen-
taient plus ou moins vaguement que l'abime sépa-
rant le Ciel et la terre devait être comblé; on atten-
dait le « Désiré des nations]).
Cette aspiration universelle vers la grande inter-
vention de Dieu, ce soupir de l'humanité déchue
était sans doute bien peu conscient encore, bieu peu
moral et bien peu religieux; mais l'homme, livré à
lui-même, ne pouvait pas aller au delà. Il fallut l'ap-
parition du Divin Humain, il fallut l'œuvre du Christ
et celle de son Eglise pour que l'on comprit - du
moins au sein de la chrétienté - combien l'incarna-
tion était nécessaire et conforme aux lois du cosmos.
Oui, à la lumière nouvelle que Jésus a projetée sur
tout ce qui concerne l'âme, nous arrivons à voir
clairement que le but du Père céleste devait être
l'élévation de ses créatures libres jusqu'à lui, ou
notre participation à la nature divine, et que le
moyen pour atteindre ce but ne pouvait être que
l'incarnation.

* * *
- 289-
Je tiens à rappeler ici - sans la répéter - l'expli-
cation profonde et lumineuse que Swédenborg nous
a donnée de la personne de Jésus-Christ. Jamais
l'union du divin et de l'humain dans cette person-
nalité hors ligne n'avait été présentée d'une manière
aussi compréhensible et aussi satisfaisante; jamais
théorie christologique n'avait tenu plus sérieuse-
ment compte d'une part des textes scripturaires,
d'autre part des exigences de la psychologie; jamais
en particulier les passages relatifs à la Trinité
n'avaient été si brillamment conciliés avec le mono-
théisme pur, et la pleine divinité du Sauveur n'avait
été si solidement établie, ni si hautement procla-
mée. Ainsi, sur ce point capital, la doctrine du Pro-
phète du Nord est plus orthodoxe que l'orthodoxie
traditionnelle, tout en se soumettant scrupuleuse-
ment aux lois de la logique et de la raison, trans-
gressées d'une façon scandaleuse par les docteurs de
l'Eglise, par les conciles et par les professions de foi.

* * *
L'article que nous allons étudier n'entre pas
moins en conflit avec la théologie reçue au milieu
de nous, mais au premier abord il semble enlever
quelque chose au mérite du Rédempteur, par consé-

quent affaiblir et diminuer le christianisme. Nous
verrons d'ailleurs que c'est là une simple apparence.
Voici quel est cet article six:
« La Passion de la Croix est la dernière tentation
subie par le Seigneur comme très grand Prophète;
elle est le moyen de la glorification de son humain,
SWiOENBORG III t9
- 290 -
c'est-à-dire de l'union avec le Divin de son Père,
mais elle n'est pas la Rédemption _ »
Je vous ai déjà dit, en passânt, que Jésus n'a pas
accompli seulement une œuvre extérieure, mais
qu'il s'y est joint une œuvre intérieure, non moins
nécessaire, et même préalable, étant la condition de
l'autre_ C'est cette œuvre intérieure que Swédenborg
appelle la Glorification_
" Il Y a, dit-il, deux cboses pour lesquelles le Sei-
gneur est venu dans le monde, et par lesquelles il a
sauvé les bommes et les anges, savoir la Rédemption
et la Glorification de son humain. Ces deux choses
sont distinctes, mais elles font un pour le salut. Les
articles précédents ont montré que la Rédemption a
été le combat contre les Enfers, leur subjugation et
ensuite l'ordination des Cieux. Quant à la Glorifica-
tion, c'est l'union de l'humain du Seigneur avec le
Divin de son Père; elle s'est faite successivement et
a été complétée par la Passion de la Croix.
» Car tout homme doit s'approcher de Dieu, et
autant il s'approche, autant Dieu entre en lui. Il en
est de cela comme d'un temple: il doit d'abord être
bâti, ce qui a lieu par la main des hommes; il doit
être ensuite inauguré; enfin il faut prier Dieu d'y
être présent et de s'y unir avec l'Eglise. Si l'union
du Divin et de l'humain s'est consommée par la Pas-
sion de la Croix, c'est parce que cette Passion a été
la dernière des tentations subies par le Seigneur
dans ce monde, et que la conjonction s'effectue par
les tentations.
]) En effet, dans les tentations, l'homme est en ap-
- 291-
parence abandonné à lui seul, quoiqu'il ne soit point
abandonné, Dieu alors étant au contraire très présent
dans les intimes de l'homme et le soutenant. Lors
donc que l'un de nous est vainqueur dans la tenta-
tion, il se conjoint intimement à Dieu; c'est comme
cela que le Seigneur s'est intimement uni à Dieu son
Père. Que dans la Passion de la Croix le Seigneur ai t
été [c'est-à·dire se soit cru] abandonné à lui-même,
on le voit par son exclamation: Mon Dieu! pourquoi
m'as-tu abandonné? et par les paroles suivantes:
Nul ne me ravit mon âme, mais je la dépose de moi-
même. J'ai le pouvoir de la déposer et le pouvoir de
la reprend're; j'ai reçu ce commandement de mon
Père.
]) D'après ces explications, on peut voir que le
Seigneur a souffert non quant au Divin, mais quant
à l'humain, et qu'ainsi l'union est devenue intime,
même plénière. »
« Ces deux choses - la Rédemption et la Passion
- doivent être perçues distinctement; autrement le
mental humain succombe, comme lorsqu'un navire
se jette sur un banc de sable ou contre les rochers,
et périt avec le capitaine, le pilote et les matelots.
Cela signifie que le mental tombe dans l'erreur sur
tout ce qui concerne la salvation. Car, sans une idée
distincte de ces deux actions, l'homme est comme
dans un songe et voit des choses vaines; il en tire
des conjectures qu'il prend pour des réalités, tandis
que ce sont des illusions. Il est encore semblable à
celui qui marche pendant la nuit, et qui, saisissant
le feuillage d'un arbre, s'imagine que ce sont les
- 292-
cheveux d'un homme, s'en approche de plus près et
y entrelace ses propres cheveux. Mais, bien que la
Rédemption et la Passion soient deux actions dis-
tinctes, toujours est-il qu'elles font un pour le salut,
puisque le Seigneur, pal' l'union avec son Père, -
union que les souffrances ùe la Croix ont achevée,
- est devenu Rédempteur pour l'éternité. »
Ayant ainsi soigneusement défini la Glorification,
Swédenborg l'apporte plusieurs passages des Evan-
giles où le Seigneur en parle lui-même. « Quand
Judas fut sorti, Jésus dit: Maintenant le Fils de
l' Homme est glorifié, et Dieu est glorifié en lui. Dieu
aussi le glorifiera en lui-même, et il le glorifiera. bien-
tôt. - Père, l'heure est venue: glorifie ton Fils, afin
qu'aussi ton Fils te gIOl·ifie ... Je t'ai glorifié su,' la
terre, j'ai achevé l'œuvre que tu m'avais donnée à
faire; et maintenant glorifie-moi, Père, auprès de
toi-même, de la gloire que j'avais auprès de toi
avant que le monde fût. - Père, glo"ifie ton nom'
Alors il vint une voix du Ciel, qui dit: Et je l'ai glo-
rifié et je le glorifierai encore. - Ne fallait-il pas que
le Christ souffrit ces choses, et qu'il entrât ainsi dans
sa gloire? » - Notre auteur remarque ici: « Dans la
Parole la gloire, quand il s'agit du Seigneur, signifie
le divin Vrai uni au divin Bien. D'après ces pas-
sages, il est évident que l'humain du Seigneur est
divin. " En effet, comme nous l'avons vu, sa glorifi-
cation est une divinisation.

,. * *
- 293-
Parvenu à la Passion du Calvaire, notre auteur la
rattache à l'office prophétique de Jésus-Christ, et se
livre à une argumentation fort digne d'être méditée,
mais particulièrement difficile à suivre. Je valS
pourtant la résumer aussi clairement qu'il me sera
possible.
Jésus était appelé« prophète D et même « grand
prophète D. Il dit lui-même: « Un prophète n'est
sans honneur que dans sa patrie et dans sa mai-
son. » Or les prophètes hébreux représentaient
l'Eglise, telle qu'elle était de leur temps quant à la
doctrine et quant à la vie; aussi accomplissaient-ils
des actes iniques, cruels, parfois atroces, qui leur
étaient ordonnés. Ainsi Ezéchiel est appelé à « por-
ter l'iniquité de la maison d'Israël », puis à « porter
l'iniquité de la maison de Juda ». Le prophète n'a
pas réellement porté les péchés de son peuple, il ne
les a pas enlevés, ni par conséquent expiés; cela
ressort de la suite du chapitre. Il les a simplement
représentés, ou portés symboliquement.
La prophétie assurément messianique d'Esaïe LIlI
doi t être en tend ue de la même façon : « Il a pris nos
maladies et il a porté nos douleurs. Jéhova a fait
tomber sur lui l'iniquité de nous tous. Par sa science
le Juste, mon serviteur, justifiera un grand nombre
d'hommes, parce qu'il aura lui-même porté leurs
iniquités. )
Etant prophète, le Seigneur a « représenté» dans
ses souffrances l'état de l'Eglise juive quant à la Pa-
role, comme le font voir toutes les particularités de
- 2\)4 -
sa Passion. Swédenborg explique ces particularités
de là manière suivante:
« Sa trahison par Judas signifiait qu'il était trahi
par la nation juive, chez laquelle était alors la
Parole; car Judas représentait cette nation. Son
arrestation et sa condamnation par les princes des
prêtres et par les anciens signifiait que toute l'Eglise
juive agissait ainsi. Lui donner des soufflets, lui
cracher au visage, le fouetter et lui frapper la tête
avec un roseau, cela signifiait qu'on en avait agi de
même envers la Parole quant à ses divins vrais. La
couronne d'épines qu'on lui mit sur la tête signifiait
qu'on avait falsifié et adultéré ces vrais. Le partage
de ses vêtements et le sort jeté sur sa robe signi-
fiaient qu'on avait dispersé tous les vrais de la
Parole, mais non pas son sens spirituel, symbolisé
par la robe du Seigneur. Son crucifiement signifiait
qu'on avait détruit et profané toute la Parole. Le
vinaigre qu'on lui offrit à boire signifiait que tout
était falsifié; aussi ne le prit-il pas. La blessure
qu'on lui fit au côté signifiait qu'on avait complète-
ment éteint tout vrai et tout bien de la Parole. Sa
sépulture signifiait l'action de rejeter le reste de
l'humain qu'il tenait d'une mère. Enfin sa résurrec-
tion le troisième jour signifiait sa glorification, ou
l'union de son humain avec le Divin du Père.
» D'après ces explications, il est évident que par
porter les iniquités il est entendu non les ôter, mais
représenter la profanation des vérités de la Parole. »

* * *
- 290-
Swédenborg recourt de nouveau à quelques images
pour être plus aisément compris; car, il ne l'ignore
pas, les personnes simples voient mieux par des
comparaisons concrètes que par des déductions
analytiques fondées sur l'Ecriture et sur la raison.
({ Tout citoyen ou sujet est uni à son roi par le
fait qu'il se soumet à sa législation et exécute ses
ordres; il l'est davantage s'il court des dangers
pour l'amour de lui, et plus encore s'il meurt pour
lui dans un combat. Pareillement un homme est
uni à son ami, un fils à son père, un serviteur à son
maître, en se conformant à leur volon té ; ils le sont
davantage s'ils les défendent contre des ennemis, et
plus encore s'ils luttent pour leur honneur. Celui
qui désire épouser une jeune fille ne s'unit-il pas à
elle en prenant son parti contre ceux qui la diffa-
ment, et en s'exposant à être blessé par un rival?
S'il y a union au moyen d'actes pareils, cela pro-
vient d'une loi naturelle gravée dans les coeurs.
Aussi le Seigneur dit-il: Je suis le bon Berger. Le
bon Berger donne son âme pour ses brebis. Voilà
pourquoi mon Pè're m'aime. »
C'est bien simple et en même temps bien profond 1
Rien ne prouve et ne développe l'amour autant que
le dévouement, l'abnégation, le complet oubli de
soi, le sacrifice même de sa vie. Rien par consé-
quent ne lie davantage à l'objet aimé. Ainsi les dou-
leurs, librement acceptées, de Gethsémané et de
Golgotha ont consommé d'un côté l'union du Fils et
du Père, de l'autre l'union du chef de l'humanité
avec ceux qu'il a voulu nommer ses frères. Or cette
- 296- i
!

double union était indispensable, nous le sentons


tous, pour que la Rédemption s'accomplit.

* * *
Nous arrivons à l'article sept, dans lequel Swé-
denborg achève d'énoncer sa conception de l'œuvre
rédemptrice, et condamne avec une indignation non
déguisée la théorie irrationnelle et antiscripturaire
imposée par les conciles, et soutenue avec une éton-
nante unanimité par les grandes Eglises qui consti-
tuent le monde chrétien.
Cet article septiéme et dernier était aussi clair et
aussi courageux que possible, dans un siécle où
l'intolérance n'avait pas abdiqué. En voici le texte:
Cl La croyance que la Passion de la Croix a été la
Rédemption même est l'erreur fondamentale de
l'Eglise. Cette erreur, - jointe à l'erreur sur les
trois personnes divines de toute éternité, - a telle-
ment perverti l'Eglise entière qu'il n'y reste plus
rien de spirituel. »
* * *
Pour soutenir sa thèse, Swédenborg dresse un acte
d'accusation contre la dôctrine courante. «Qu'est-ce
qui de nos jours remplit et farcit les livres ortho-
doxes; qu'est-ce qui est enseigné et inspiré avec le
plus d'ardeur dans les lieux d'instruction; qu'est-ce
qu'on prêche et déclame le plus fréquemment dans
les chaires, sinon ce qui suit? Dieu le Père, irrité
contre le genre humain, l'a non seulement éloigné
de lui, mais encore enfermé dans une damnation
universelle, par conséquent excommunié. Mais, par
- 297-
une grâce spéciale, il a engagé ou incité son Fils à
descendre, à prendre sur lui la damnation qui avait
été résol ue, et à apaiser ainsi la colère de son Père,
ce moyen seul pouvant amener celui-ci à regarder
l'homme avec quelque faveur. Le Fils a exécuté cette
mission. Prenant sur lui la damnation de l'espèce
humaine, il s'est laissé flageller par les Juifs, cra-
cher au visage et ensuite crucifier comme malédic-
tion de Dieu. Cette œuvre une fois accomplie, le
Père est devenu propice, et par amour pour son Fils
a retiré la condamnation, mais seulement de dessus
ceux pour lesquels intercéderait le Fils, qui par là
s'est fait Médiateur à perpétuité devant son Père.
» Ces raisonnements et d'autres semblables reten-
tissent aujourd'hui dans les temples, et, répercutés
par les murs comme l'écho par les forêts, ils rem-
plissent les oreilles de tous les assistants.
» Mais quel est l'homme qui, s'étant fait d'après la
Parole une raison éclairée et saine, ne voit qu'il n'en
peut pas être ainsi? Dieu étant la Miséricorde ou la
Clémence même, - puisqu'il est l'Amour même et
le Bien même, - il Y a contradiction à soutenir que
la Miséricorde même peut regarder l'homme avec
colère et décréter sa damnation, tout en restant l'es-
sence de Dieu. De tels raisonnements frappent à
peine l'homme probe, mais ils sont accueillis par
l'homme vicieux; ils n'atteignent point l'ange du
Ciel, mais ils sont acceptés par l'esprit de l'Enfer. Il
est donc abominable de les appliquer à Dieu.
» Toutefois, si nous en recherchons la cause, nous
la trouvons dans la confusion qu'on a faite entre la
- 298-
Passion de la Croix et la Rédemption. De là provien-
nent ces erreurs, comme d'un baril de vinaigre il ne
sort que du vinaigre ou d'un mental insensé que des
folies. Car d'un seul faux découlent des faux en série
continue, ou d'une seule conclusion résultent des
théorèmes de la même souche. De cette conclusion
que Passion et Rédemption sont synonymes on peut
encore extraire plusieurs propositions scandaleuses,
qui portent atteinte à l'honneur de Dieu. »

* * *
Swédenborg fait ici quelques réflexions dont vous
sentirez la justesse et l'importance. « Par cette idée
de Dieu et de la Rédemption, dit-il, toute la théolo-
gie, de spirituelle qu'elle était, est devenue basse-
ment naturelle, et cela par le fait qu'on attribue à
Dieu des propriétés purement naturelles. Cependant
le tout de l'Eglise dépend de l'idée de Dieu, et aussi
de l'idée de la Rédemption qui fait un avec le salut;
car cette idée est comme la tête d'où procèdent toutes
les autres parties du corps. Lors donc qu'elle est spi-
rituelle, toutes les choses de l'Eglise deviennent spi-
rituelles, et lorsqu'elle est naturelle, toutes les choses
de l'Eglise deviennent naturelles. Or, l'idée de Dieu
et de la Rédemption étant devenue purement natu-
relle, c'est-à-dire sensuelle et corporelle, il en est de
même de toutes les choses que chefs et membres de
l'Eglise ont enseignées et enseignent dans leurs dog-
matiques. Si de là on ne peut tirer que des faux,
c'est parce que l'homme naturel agit continuellement
contre l'homme spirituel, et qu'en conséquence il
- 299-
regarde les spirituels comme des chimères et de
vains fantômes.
]) Ainsi, en raison de cette idèe sensuelle sur la
Rédemption et par suite sur Dieu, les chemins pour
aller au Ciel, - chemins conduisant au Seigneur
Dieu Sauveur, - ont été investis par des voleurs et
des larrons. Dans les temples, les battants des portes
ont été renversés; dès lors les dragons, les hiboux,
les Tsiims et les Iims i y sont entrés, et y font des
concerts discordants.
]) Que cette notion de Dieu et de la Rédemption
ait été introduite dans la foi d'aujourd'hui, cela est
notoire. Cette foi consiste à s'adresser à Dieu le Père
pour qu'il remette les péchés en considération de la
croix et du sang de son Fils; à Dieu le Fils pour
qu'i! prie et intercède; enfin à Dieu l'Esprit saint
pour qu'il justifie et sanctifie. Qu'est-ce autre chose
que de supplier trois dieux, chacun dans son ordre?
Que pense-t-on alors du gouvernement divin? Dif-
fère-t-i! d'un gouvernement aristocratique ou hié-
rarchique, ou du triumvirat tel qu'i! fut une fois à
Rome?
» Mais, au lieu de triumvirat, on peut l'appeler
Triumpersonnat. Et quoi de plus facile pour le
Diable que d'y appliquer la maxime: Divise et com-
mande? Il s'agit seulement pour 1ui de partager les
esprits; d'exciter des mouvements de rébellion tan-
tôt contre un dieu, tantôt contre un autre, -comme
1 Swédenborg conserve ici deux mots hébreux, à cause de l'incerti-
tude de leur signification. La Version Synodale les rend par animaux
du désert et chacals.
- 300-
cela est arrivé depuis l'époque d'Arius jusqu'à pré-
sent, - et de renverser de son trône le Seigneur
Dieu Sauveur, à qui tout pouvoir appartient dans le
Ciel et sur la terre, pour y placer un de ses clients
[les clients du Diable] et le faire adorer à la place du
Seigneur lui-même. »

* * *
J'en ai fini, mesdames et messieurs, avec la Ré-
demption telle que Swédenborg l'explique didacti-
quement dans son grand ouvrage, La Vraie Religion
chrétienne, ou Toute la Théologie de la Nouvelle
Eglise. Quoique j'aie cité notre réformateur plus
longuement qu'à l'ordinaire, je ne trouve rien de
mieux, pour compléter cet exposé, que de repro-
duire un des quatre Memorabilia par lesquels il ter-
mine cet important chapitre'. Comme d'habitude, je
citerai exactement, en ne me permettant que de lé-
gers changements de forme dans \"intérêt de la clarté
et de l'élégance.

Mém.orable.
J'entrai un jour dans un temple du Monde inter-
médiaire; plusieurs esprits y étaient assemblés et,
en attendant la prédication, discouraient entre eux
sur la Rédemption. Le temple était carré et sans au-
cune fenêtre aux murailles; mais dans le haut, au
milieu du toit, il y avait une grande ouverture par
laquelle la lumière du Ciel entrait, donnant plus de
l Chapitre Il. Du Seigneur Rédempteur. - De 14 Rédemption.
§ tU-t31.
- 301-
clarté que s'il y avait eu des fenêtres sur les côtés'.
Or tout à coup une nuée noire venant du nord cou-
vrit l'ouverture, produisant une telle obscurité que
les assistants ne se voyaient pas l'un l'autre, et que
chacun discernait à peine sa propre main. Comme
ces ténèbres subites les tenaient dans l'étonnement,
la nuée noire se fendit par le milieu, et par la fente
on vit des anges envoyés du Ciel. Ces anges écartè-
rent la nuée des deux côtés, de sorte qu'il y eut de
nouveau de la clarté dans le temple.
Ils envoyèrent ensuite l'un d'entre eux demander
aux esprits assemblés sur quel sujet ils discutaient,
pour qu'une nuée si épaisse fût venue leur enlever
la lumière et les couvrir de ténèbres.
Ils répondirent: Sur la Rédemption. Nous disions
que le Fils de Dieu l'a opérée par la Passion de la
Croix, et que par cette Passion il a fait expiation,
délivrant le genre humain de la damnation et de la
mort éternelle. A ces mots, le messager céleste leur
demanda: Qu'entendez-vous par la Passion de la
Croix? Expliquez-nous comment elle a racheté les
hommes.
Alors un prêtre s'avança et dit: Je vais exposer en
série ce que nous savons et croyons. Le voici:
Irrité contre la race humaine, Dieu le Père l'avait
damnée et exclue de sa clémence; il avait déclaré
tous les hommes maudits, voués à l'exécration et
destinés à l'Enfer. Cependant il voulut que son Fils
1 Cette disposition est reproduite dans la charmante Chapelle de
l' Espoir~ élevée à rEvole, Neuchâtel, par Mlle M. Robert, et centre
d'uDe œuvre admirable d'abstinence au profit des enfants du peuple.
- 302-

prit sur lui cette damnation. Le Fils y consentit: il
descendit, prit l'humain, souffrit le supplice de la
croix, transférant ainsi en lui la condamnation du
genre humain; car il est écrit: Maudit est quiconque
est pendu au bois d'une croix. Donc le Fils a rendu
le Père propice en se faisant intercesseur et média-
teur. Le Père alors, par amour pour le Fils, et tou-
ché des douleurs inouïes qu'il le vit endurer, décida
qu'il pardonnerait, mais seulement, - lui dit-il, -
à ceux auxquels j'imputerai ta justice. D'enfants de
colère et de malédiction j'en ferai des enfants de
grâce et de bénédiction; je les justifierai et les sau-
Yerai. Quant à tous les autres, qu'ils restent enfants
de colère, comme il a été précédemment résolu 1
A l'ouïe de ces paroles, l'ange resta longtemps
sans parler, car l'étonnement le rendait muet. Il
rompit enfin le silence et s'exprima en ces termes:
Le monde chrétien peut-il être tellement fou,
s'écarter de la saine raison pour de semblables rêve-
ries, et tirer de ces paradoxes le dogme fondamental
du salut? Qui ne voit que ces paradoxes sont diamé-
tralement opposés A l'essence de Dieu, c'est-A-dire à
son amour et A sa sagesse, en même temps qu'à sa
toute-puissance et A sa toute-présence? Aucun maî-
tre probe n'agirait ainsi envers ses serviteurs et ses
servantes; même une bête sauvage ne le ferait pas
envers ses petits. C'est abominable 1
N'est-il pas contraire Ala divine essence d'annuler
la vocation adressée A tous les hommes en général et
à chacun en particulier? N'est-il pas contraire à la
divine essence de changer' l'Ordre établi de tQute
- 303-
éternité, à savoir que chacun soit jugé selon sa vie?
N'est-il pas contraire à la divine essence de retirer
l'amour et la miséricorde à un seul homme, à plus
forte raison à tout le genre humain? Comment Dieu
serait-il ramené à la miséricorde à la vue des souf-
frances endurées par son Fils, la miséricorde étant
son essence, c'est-à-dire lui-même .l'éternité en éter-
nité? N'est-il pas horrible de penser qu'il en soit ja-
mais sorti?
D'autre part n'est-il pas impossible de transporter
à une sorte d'entité', telle qu'est votre foi, la justice
rédemptrice, qui en soi appartient à la divine omni-
potence; de l'imputer ou de l'appliquer à l'homme,
le déclarant, par cela même, juste, pur et saint?
N'est-il pas impossible de remettre à qui que ce soit
ses péchés, de transformer, régénérer et sauver qui
que ce soit par l'imputation seule, changeant ainsi
l'injustice en justice et la malédiction en bénédic-
tion? Dieu pourrait tout aussi bien changer l'Enfer
en Ciel et le Ciel en Enfer, ou le grand Dragon en
Michaël et Michaël en Dragon, renouvelant leur
combat en sens inverse. Pour cela il n'aurait besoin
que d'enlever à l'un l'imputation que vous professez
et de la donner à l'autre. S'il en était ainsi, nous
qui sommes au Ciel, nous aurions éternellement à
trembler 1
En outre, est-il conforme à la justice et au juge-
ment que l'un prenne sur lui le crime de l'autre,
que le criminel devienne innocent et que son crime

l Ou d'être; en latin en&.


- 30i-
soit effacé? Cela ne contredit-il pas et la justice di-
vine et la justice humaine?
Le monde chrétien ignore encore qu'il existe un
ORDRE, et surtout il ignore en quoi consiste l'Ordre
que Dieu a introduit dans le monde en même temps
qu'il l'a créé. Or Dieu ne peut violer cet Ordre,
puisqu'il agirait contre soi, étant lui-même l'Ordre.
Le prêtre comprit les paroles de l'envoyé du Ciel,
car les anges qui étaient au-dessus avaient répandu
dans le temple une lumière céleste. Il gémit alors et
dit: Que faut-il faire? Tous aujourd'hui prêchent,
prient et croient ainsi. Tout le monde a dans la
bouche cette prière: 0 bon Père, aie pitié de nous
et pardonne-nous nos péchés à cause du sang de ton
Fils, répandu pour nous sur la croix. On dit au
Christ: Seigneur, intercède pour nous. Et nous prê-
tres, nous ajoutons: Envoie-nous l'Esprit saint.
L'ange répliqua: J'ai fait une observation. De la
Parole, non comprise intérieurement, les prêtres
tirent des collyres qu'ils appliquent sur les yeux
aveuglés par leur foi, ou qu'ils mettent comme un
emplâtre sur les blessures produites par leurs dog-
mes. Néanmoins ils ne guérissent pas ces blessures,
qui sont invétérées. Va donc vers celui qui se tient
là, - et il me montra du doigt [dit Swédenborg] : -
il t'enseignera d'après le Seigneur que la Passion de
la Croix n'a pas été la Rédemption, mais l'union de
l'humain du Seigneur avec le Divin du Père; que la
Rédemption a été la subjugation des Enfers et l'or-
dination des Cieux, et que sans ces deux actes,
accomplis par le Seigneur pendant qu'il était dans
- 30" -
le monde, il n'y aurait eu de salut pour personne ni
sur la terre ni dans les Cieux. Il t'enseignera de
plus l'Ordre introduit par la création, Ordre auquel
il faut conformer sa vie pour être sauvé; il te dira
que ceux qui vivent selon cet Ordre sont nommés
Elus et mis au nombre des Rachetés.
Lorsque l'ange eut prononcé ces paroles, il se
forma sur les côtés du temple plusieurs fenêtres,
par lesquelles une lumière brillante influa des
quatre plages de l'horizon. En ce moment, il appa-
rut des chérubins qui volaient dans la splendeur de
la lumière. L'ange fut enlevé vers les siens au-
dessus de l'ouverture, et nous nous retirâmes tout
Joyeux.

Conclusion.
Si toute cette conception de l'œuvre rédemptrice
parait aujourd'hui nouvelle, même étrange, si nous
avons grand'peine à l'accepter, c'est que, vivant dans
un milieu médiocre et saturé de critique, entourés
d'Eglises mondanisées, sans croyances précises et
sans travail sérieux de réforme, nous avons perdu
de vue l'Evangile primitif. Sans doute nous le con-
naissons, nous en faisons un fréquent usage liturgi-
que et homilétique, mais nous négligeons de nous
demander si nous l'avons compris. Nous n'avons pas
même l'idée qu'il puisse renfermer sous sa lettre un
sens supérieur, spirituel et céleste, applicable à tous
les lieux et à tous les temps. C'est ce sens interne
que Swédenborg est chargé de nous révéler, et qui
swtDENBORG III 20
- 306-
1ui permet de construire tout à nouveau l'édifice de
la théologie chrétienne: doctrine et morale.
Nous venons de voir en dernier lieu comment il
explique la Rédemption, quelle réalité grandiose,
surnaturelle, vivante, actuelle et universelle il a dé-
couverte sous ce terme en général mal entendu.
Cette Rédemption n'a pas de quoi nous effrayer et
nous décourager; elle n'est pas un problème inso-
luble, qui défie notre pensée et paralyse notre rai-
son. Il est incontestable qu'elle nous impose la plus
grave des responsabilités, en nous laissant libres
d'employer notre existence à faire du bien ou à
faire du mal, et en remettant à chacun de nous la
décision de son sort éternel. Mais avant tout elle est
une œuvre de grâce, de réconciliation et de relève-
ment. Sa révélation est l'Evangile, la Bonne Nou-
velle par excellence 1
Dieu, dans son insondable amour, est descendu
jusqu'à sa créature déchue et rebelle pour l'élever
jusqu'à lui; il a fait tout ce qui était possible, - et
ce qu'aucun de nous n'aurait imaginé, - pour que
nous soyons affranchis du péché, de la misère et de
la mort. Nous avons peine à y croire fermement,
pratiquement, pleinement, tant cela surpasse notre
point de vue terre à terre, et la philosophie tout
humaine, et la religion naturelle, et même les
autres religions positives. Cependant nos besoins
les plus intimes, les plus purs et les plus doulou-
reux, nos aspirations les plus élevées rendent té-
moignage à ce plan d'amour. Croyons donc, sans
scrupule du cœur ni de l'intelligence, qu'il s'est
- 307-
accompli extérieurement pour l'humanité dans son
ensemble, qu'il s'accomplit intérieurement en nous
dans la mesure où nous consentons à y collaborer,
qu'il s'accomplira toujours plus glorieusement dans
le Monde spirituel d'éternité en éternité, Oui, mon
vœu sincère en terminant, c'est que tous nous
soyons transformés à l'image du Seigneur Jésus-
Christ par notre foi à la Rédemption,
CINQ UIÈME LEÇON
La Mort du Christ.
Les objections sérieuses. La principale seulement: La valeur
unique du sang de la Croix est méconnue. Réponse. Crédo
nouveau pour une Eglise nouvelle. Soumission à la Parole
de Dieu, mais interprétation symbolique. La Passion a pour
enjeu la destinée de l'humanité. Sa nécessité reconnue par
Jésus. Le pardon acheté. Deux justices. Equivalence inac-
ceptable. Pourquoi le Sauveur a-t-il dû mourir ainsi? Parce
qu'il était homme. Parce que sa sainteté le rendait dange-
reux. Trois degrés du bien. L'humanité verse le sang des
prophètes. Le Christ a compris cette loi. Sévérité inouïe de
sa parole. Vérité objective et subjective. Rareté de cette
indépendance de langage. Jésus unique de deux manières.
Essence du christianisme. Dieu cachant sa face. Couronne-
ment de l'obéissance filiale. Moyen ou condition sine qua
non. Rançon payée à la nature des choses. Deux notions
écartées : a) Rançon payée au Diable. b) Rançon payée à
Dieu. Il faut une explication non juridique, mais morale.
Scandale et folie de la Croix. Point culminant de l'œuvre
rédemptrice. Le Bon Berger. Rôle de la mort dans les actes
d'héroïsme. Notre régénération rendue possible, mais non
superflue. Tout est accompli hors de nous et doit s'accom-
plir en nous. Alors seulement Dieu est SA TISFAIT. Ré-
demption digne de l'homme. Non doctrine, mais réalité,
d'abord extérieure, puis intérieure. Paix, avant-goût du Ciel.

Pour éclaircir encore l'exposé, d'ailleurs complet,


que j'ai fait de la Rédemption, j'aurais voulu exami-
ner avec vous les principales objections qu'on adresse
- 309-
à la théorie de Swédenborg. Je ne parle que des ob-
jections sérieuses, qui ne proviennent pas d'un ma-
lentendu et dont je sens moi-même la force. Les
objections superficielles dénotant l'inintelligence de
la pensée de notre écrivain sont beaucoup plus fa-
ciles à réfuter; mais j'ai mieux à faire que d'y fixer
votre attention. Quant aux objections réelles, je crois
aussi pouvoir y répondre d'une façon satisfaisante.
Je dois l'avouer pourtant, dans un domaine si élevé
et si mystérieux, dans ces questions qui touchent à
ce que la foi chrétienne a de pl us transcendant et de
plus sacré, ce qui est preuve pour l'un ne l'est pas
pour l'autre, et chacun se décide moins par des rai-
sonnements que par ses intuitions. Ce n'est pas à
dire que les raisonnements soient inutiles. Les es-
prits altérés de vérité, - or je pense que vous êtes
du nombre, - peuvent toujours se laisser instruire;
ils peuvent passer d'une croyance étroite et vieillie
à une croyance large et spirituelle, digne d'un siècle
beaucoup plus instruit que les précédents et sachant
mieux réfléchir.
Les objections sérieuses sont ici au nombre de
trois. La première a trait à la mort du Christ, la se-
conde à l'expiation, la troisième à la Nouvelle Eglise.
Mais, pour ne pas prolonger induement ce cours, je
renonce à développer ce que j'ai déjà dit sur les
deux derniers sujets. Je préfère me limiter au pre-
mier, qui me parait le plus important, et lui consa-
crer toute notre leçon d'aujourd'hui.

* * *
- 310-
La première objection - qui s'élève non du camp
des libres penseurs, mais du cœur des chrétiens -
est celle-ci: « Vous annulez la mort du Christ, cette
mort sanglante par laquelle il a tout accompli. Vous
n'en faites pas même un des éléments de la Rédemp-
tion ; vous ne la considérez que comme la dernière
des tentations dont le Seigneur a triomphé. Pour-
tant la Croix, qui en a été l'instrument et qui la
symbolise, a toujours passé pour l'autel expiatoire
où la victime pure s'est offerte librement pour le sa-
lut du monde; elle rappelle donc l'heure décisive où
la victoire a été remportée sur les ennemis de l'hu-
manité par son divin représentant. Cette potence
d'ignominie est devenue non seulement pour l'Eglise,
mais pour les peuples les plus différents, le signe
glorieux de la Rédemption. Or nous ne trouvons pas
dans votre doctrine cette affirmation du salut par le
sang de la Croix. Vous ne donnez pas aux souffrances
et à la mort de Jésus la place centrale, la valeur
souveraine qu'elles ont dans l'Ecriture Sainte et
dans la dogmatique des Eglises chrétiennes; vous
les reléguez à l'arrière-plan. Voilà pourquoi votre
théorie nous parait contraire à l'Evangile, par con-
séquent fausse, hérétique et dangereuse. »

• * *
A cette objection, aussi grave qu'elle est naturelle,
j'ai bien des choses à répondre. En premier lieu, je
ne vous ai point dissimulé le caractère original, hé-
térodoxe, inattendu de la théorie de Swédenborg sur
la Rédemption. Sur ce point essentiel comme sur
- 311-
beaucoup d'autres, le penseur suédois se distingue
des protestants aussi bien que des catholiques. Les
théologiens cherchent presque toujours à justifier
les dogmes de leur Eglise respective; Swédenborg
s'applique, au contraire, à corriger le crédo de la
sienne, ou plutôt, - à l'instar de Luther et de Cal-
vin, - il formule un crédo nouveau pour une Eglise
nouvelle. Hardi novateur, il attaque calmement,
mais sans ménagement aucun, les dogmes irration-
nels et surannés que l'on professe autour de lui. Ne
nous étonnons pas que les défenseurs attitrés de la
tradition cléricale, et même que les gens pieux ac-
coutumés à ne pas penser librement, soient attristés,
choqués, révoltés de pareilles innovations.
Mais, s'il rompt en visière avec les doctrines
régnantes, notre auteur ne rejette pas pour cela
l'autorité de la Parole de Dieu. C'est précisément
pour être fidèle à cette Parole qu'il combat les ex-
plications fournies par les docteurs, et qu'il avance
des théories qui s'en écartent. Loin de s'insurger
contre la révélation, il l'accepte avec le plus profond
respect. Il veut rester et certainement il reste bibli-
que, aussi biblique, je dirai même aussi théopneuste
que les orthodoxes de la plus belle eau.
Seulement il comprend la Bible à sa manière. Il
apporte un nouveau critère pour déterminer ce qui
est « Parole de Dieu ». Il interprète les textes sacrés
avec une méthode qu'on a pressentie dès l'origine et
fréquemment appliquée, mais à laquelle il est le
premier à donner une rigueur scientifique. Je veux
parler du symbolisme ou du sens spirituel fondé Sur
- 312-
la correspondance du visible et de l'invisible. On
peut sans doute défendre le système swédenborgien
tant par des arguments rationnels que par des pas-
sages bibliques pris dans leur acception littérale;
cependant, pour le légitimer pleinement, il faut
s'appuyer aussi sur la signification spirituelle des
textes en question, j'entends des textes sur lesquels
repose la dogmatique reçue. Je n'ai pas renoncé à
cette dernière argumentation; mais elle ne porte
pas comme je le voudrais, par le fait que le point de
vue de Swédenborg sur la sainte Ecriture ne vous a
pas encore été exposé à fond.

* * *
Cela dit, voyons quelle valeur le dogmaticien de
Stockholm attribue à la Passion du Sauveur. Rappe-
lons d'abord, en deux mots, que cette Passion est le
drame le plus poignant et le plus tragique dont
l'histoire ait conservé le souvenir, la lutte la plus
terrible et la plus grandiose qui se soit jamais livrée
dans une âme humaine. Car ce qui était en jeu, ce
n'était pas une existence individuelle, c'était la des-
tinée de l'humanité, et Jésus en avait pleinement
conSCIence.
* * *
Sans m'arrêter à cette observation, ce que je tiens
à relever ici, c'est que la Passion était nécm;saire. Le
Seigneur l'a considérée comme telle, et c'est ainsi
que l'avaient présentée les prophètes de l'Ancien
Testament. Il s'y est soumis comme à la volonté de
son Père, opposée à sa volonté propre, comme à une
- 313-
loi sage et bonne, mais inexorable et douloureuse:
dura lex, sed lex.
A partir d'un certain moment, « Jésus commença
à montrer à ses disciples qu'il fallait qu'il allât à
Jérusalem, qu'il y souffrît beaucoup de la part des
anciens, des principaux prêtres et des scribes, qu'il
tût mis à mort et qu'il ressuscitât le troisième jour.
- Il faut que le Fils de l'Homme souffre beaucoup,
qu'il soit rejeté, etc. - Voici, nous montons à Jéru-
salem, et toutes les choses qui ont été écl"Ïtes par les
prophètes au sujet du Fils de l'Homme s'accompli-
ront. Car il sera livré aux gentils, on se moquera de
lui, on l'outragera, on crachera sur lui, et, après
ravoir battu de verges, on le fera mourir. li
Devant le tombeau vide, les deux anges en vê·
tements brillants comme l'éclair rappelérent aux
saintes femmes ce que le Seigneur leur disait en
Galilée: « Il faut que le Fils de l'Homme soit livré
entre les mains des pécheurs, qu'il soit crucifié et
qu'il ressuscite le troisiéme jour. » Le ressuscité ne
fut pas moins explicite. Sur le chemin d'Emmaüs, il
reprit ses deux compagnons de route en leur disant:
« Hommes dépourvus de sens, lents à croire tout ce
qu'ont dit les prophètes 1 Ne fallait-il pas que le
Christ passât pal' ces souffrances pour ent1'er dans sa
gloire? l> Et dans le dernier entretien qu'il eut avec
les Onze d'après l'Evangile de Luc: «Il est écrit, leur
dit-il, que le Christ devait souffrir et qu'il ressuscite-
rait le troisième jour. ])
Ainsi nous sommes d'accord avec l'Eglise univer-
selle pour reconnaître que la Passion de Jésus-Christ
- 314-
était inévitable, qu'elle formait partie intégrante du
plan de Dieu, que le Rédempteur l'envisageait lui-
même comme le couronnement de son ministère,
la consommation de son œuvre d'amour.

* * *
En résulte-t-il logiquement que ce supplice épou-
vantable ait constitué la Rédemption, qu'en s'y sou-
mettant Jésus ait payé notre dette, fait satisfaction
pour les péchés de l'humanité, rendu Dieu propice
à ses enfants rebelles et rouvert à ceux-ci le chemin
du Ciel? En un mot, la Passion est-elle vraiment,
comme on l'a cru jusqu'ici, l'acte rédempteur par
excellence?
Je ne le pense pas. S'il en était ainsi, Jésus aurait
souffert pour apaiser le Père céleste à l'égard des
coupables, pour détourner d'eux sa juste vengeance,
pour 1ui donner le plaisir de frapper une victime
quelconque, fût-ce la plus parfaite, à la place des
révoltés.
Dans ce cas, d'un côté le Dieu de l'Evangile serait
moralement inférieur au Dieu du Sinaï; car il ne se
montrerait pas «clément, miséricordieux, lent à la
colère et abondant en grâce., sa justice primerait
de beaucoup sa bonté. Il aurait soif du sang humain.
Il exigerait une compensation rigoureuse, un sacri-
fice expiatoire d'un prix infini avant de pardonner
les péchés. Son pardon serait alors acheté, et non
gracieusement octroyé, ce qui forme une contradic-
tion dans les termes.
D'un autre côté, la justice divine serait totalement
- 315-
différente de la nôtre, j'entends de celle que nous
imposent à la fois notre conscience et notre raison.
En effet, quel tribunal terrestre, quel autocrate
régnant sur un peuple civilisé, ou même sur des
sauvages, tiendrait pour légitime l'échange d'un
malfaiteur condamné à la peine capitale contre un
citoyen honorable et sans tache, contre le bien-
faiteur de son pays? Quelle âme honnête serait à
l'aise en présence d'une telle substitution? Commen t
oserait-on prétendre que les lois ont été appliquées,
la justice satisfaite, le mal expié, la vertu récom-
pensée? A u reste, la sécurité de la nation ne serait-
elle pas compromise par l'impunité accordée au pire
des scélérats, par la liberté qu'on lui aurait rendue
sans qu'il manifestât le moindre repentir de ses
crimes?
* * *
Pour examiner la question sous une autre face,
quel rapport direct y aurait-il entre les souffrances
du Christ et la Rédemption? On me dira peut-être:
«Les hommes ont mérité les tourments sans fin.
Nous devrions les subir, si Jésus n'avait attiré sur
1ui une punition équivalente, et, par cette héroïque
substitution, obtenu du divin Juge la rémission de
tous nos péchés. J)
Je réponds: L'Equivalence établie par Anselme, à
la fin du onzième siècle, entre les supplices que tous
les pécheurs auraient dû supporter, aux siècles des
siècles, dans les flammes de l'Enfer et les douleurs
endurées par le Messie, pendant quelques jours ou
plutôt quelques heures à la fin de sa carrière ter-
- 316-
restre, - cette équivalence exacte et juridique nous
apparalt aujourd'hui comme une conception arbi-
traire, malheureuse et tout à fait inacceptable. C'est
là une de ces théories scolastiques dont le bon
sens moderne ne peut tolérer la logique fausse et
cruelle.
Non, Dieu n'est pas ce monarque irrité, ce juge
implacable réclamant jusqu'au dernier quadrain
une certaine somme de souffrances, somme énorme,
incalculable, effrayante, qui formerait en quelque
sorte la dette de la famille humaine. Souverainement
bon et miséricordieux par nature, il ne saurait être
altéré de vengeance; il n'aspire point à faire couler
le sang et les larmes soit des transgresseurs eux-
mêmes, soit de leur courageux et parfait Médiateur.
Pour être à la hau teur des idées morales de notre
époque, supérieures assurément à celles du moyen
âge, il faut que la Rédemption ait pour but non
d'infliger à l'Agneau de Dieu les douleurs et la mort
que notre race perverse avait méritées, mais de con-
vertir et régénérer les coupables, de les rendre
propres au royaume des Cieux. Le caractère de Dieu,
tel que nous le comprenons aujourd'hui, exige que
son pardon soit un pardon véritable, c'est-à-dire un
don, une pure grâce, non le résultat d'un marché.
Il exige d'autre part que ce pardon soit absolument
moral, qu'il ne déploie pas ses effets indépendam-
ment de la repentance, qu'il n'encourage point à
persister dans le mal, qu'il éveille et fortifie au con-
traire la volonté du bien. Aucune théorie de la
Rédemption ne me paraît répondre aussi complète-
- 31.7 -
ment que celle de Swédenborg à ces postulats de la
pensée contemporaine.

* * *
Mais, si Jésus n'a pas souffert dans le but de satis-
faire à notre place la justice de son Père, pourquoi
donc a-t-il souffert? Pourquoi ces quelques jours de
souffrance exceptionnelle se terminant par le supplice •

le plus déshonorant et le plus angoissant? Dirons-


nous que ce supplice a dû s'accomplir parce qu'i!
était annoncé par les prophètes hébreux et par les
rites symboliques de l'ancienne alliance, et parce
que Jésus lui-même en avait prévenu les siens? Il
serait plus juste de dire qu'il fuI annoncé parce
qu'il devait avoir lieu. Mais quelle était la cause de
cette nécessité? Pourquoi le Sauveur a-t-il dû souf-
frir et mourir ainsi?

* * *
Il a souffert tout d'abord parce qu'i! était homme.
La souffrance est l'inévitable loi de notre race déchue.
Job a dit: «L'homme est né pour souffrir comme
l'étincelle pour voler. D S'incarner dans un fils
d'Adam, c'était donc, pour le Verbe divin, accepter
sa part des souffrances de l'humanité.
Mais il y a plus. La société ne supporte pas les
êtres exceptionnels soit en mal, soit en bien. Ceux
que le vice ou le crime rend dangereux pour les
autres, elle leur ôte la possibilité de nuire, elle les
retranche par la prison, les galères, le bannissement,
la mort. Elle pourvoit ainsi à sa propre sécurité. La
mort par la corde, les clous, les pierres, le fer et
- 318-
le feu, la mort prompte ou lente, précédée de tor-
tures plus ou moins raffinées, la mort est la peine
suprême, le grand moyen de préservation. Voilà
pour les méchants qui dépassent la mesure.
Quant aux bons, la société ne les aime pas davan-
tage, lorsqu'ils se distinguent non seulement par
leur activité charitable, mais par leur courage à
dénoncer l'hypocrisie des dévots, les tricheries en
affaires, les lâchetés politiques, l'égoïsme et la fierté
des riches, l'incurie et l'alcoolisme des prolétaires,
et par leur persévérance à réclamer des réformes
dans l'Eglise et dans l'Etat, dans les rapports entre
patrons et ouvriers, etc. Ces bons-là sont aussi re-
gardés comme dangereux, presque à l'égal des voleurs
et des assassins. Ils sont effectivement dangereux
pour beaucoup d'individus qui profitent des abus et
des injustices, qui réussissent en foulant aux pieds
les principes de la morale et dont la fortune serait
compromise par les réformes.

* * *
Swédenborg nous apprend à discerner trois es-
pèces de bien, qui sont comme trois étages super-
posés: le bien naturel, le bien spirituel et le bien
céleste. Nous avons vu en quoi ces trois degrés con-
,
sistent; je n'y reviens pas pour le moment. Je me
borne à constater que plus un homme s'élève sur
l'échelle du bien ou de la vertu, moins il est compris,
apprécié par la masse. On se rend populaire avec
une honnêteté moyenne. Les dons matériels, les
générosités financières font bon effet. Quelle que soit
- 319-
la manière dont ils se sont enrichis, les millionnaires'
peuvent, s'ils le veulent, passer pour philanthropes.
Mais qu'un homme apporte à ses frères une vérité
spirituelle, une révélation sur le caractère de Dieu
ou sur la vie future, ou simplement une plus haute
conception du christianisme, qu'avec cela et par-
dessus tout sa conduite soit inspirée par des mobiles
plus purs, plus religieux: il provoque infailliblement
des méfiances, une opposition sourde ou violente,
une haine opiniâtre. La multitude, esclave de ses
passions grossières, le regarde comme son ennemI.

* * *
Instruit par les annales de son peuple et par sa
propre expérience, Jésus ne se fait à cet égard aucune
illusion. Il rappelle que «depuis la création du
monde» l'humanité a« versé le sang des prophètes D,
et il cite cette parole qu'il attribue à «la sagesse
de Dieu»: «Je leur enverrai des prophètes et des
apôtres; ils tueront les uns et chasseront les autres. 1>
Il annonce à ses disciples que, comme les hommes
de Dieu des temps anciens, ils seront « persécutés
pour la justice D.
Cette idée se retrouve dans l'Apocalypse, où l'ange
des eaux s'écrie: « Ils ont répandu le sang des saints
et des prophètes, et tu leur as donné du sang à boire.
Ils en sont dignes! D Et l'EpUre aux Hébreux résume
l'histoire antérieure au Sauveur, en nous montrant
les héros de la foi « exposés aux moqueries et aUJ:
verges, jetés dans les fers et dans les cachots, lapi-
dés, sciés, torturés, mourant par le tranchant de
- S'JO-
l'épée ou pal' les supplices, errant dans les mon-
tagnes et dans les déserts, couverts de peaux de
mouton ou de chèvre, dénués de tout, persécutés,
maltraités, eux dont le monde n'était pas digne 1 D
Voilà quelle est l'inimitié du monde, même en Israël,
contre les envoyés du Dieu saint.

* * *
Ainsi, à côté des souffrances ordinaires, don t
chacun de nous a fatalement ou plutôt providen-
tiellement sa part, petite ou grande, l'histoire nous
fait voir que des épreuves exceptionnelles sont ré-
servées aux bienfaiteurs publies: initiateurs, réfor-
mateurs, prophètes et apôtres. Les audacieux cham-
pions de la vérité, de la liberté et du progrès ont
toujours rencontré la persécution, et c'est de leur
sang qu'ils ont fécondé la terre.
Jésus a compris cette austère condition du succès
pour toute grande œuvre spirituelle, et il l'a résolu-
ment acceptée pour lui-même. Plus saint et plus
intrépide que les Nâbis t qui l'avaient précédé, il a 'j
su qu'il encourrait plus qu'aucun d'eux le ressenti-
ment des fanatiques, des fourbes et des ambitieux
qui dominaient la nation juive. Il a souffert comme
prophète, et même comme «très grand prophète»,
avons-nous vu. Oui, s'il s'est fait des ennemis, c'est
par sa parole. Il s'est exposé par sa franchise, par
l'étonnante hardiesse avec laquelle il rendait té-
moignage à la vérité.

t Nâbis, Dom hébreu. des prophètes.


- 321-

Il avait une vue plus claire qu'aucun autre des
droitsde Dieu et des devoirs de l'homme, de la voca-
tion des Israélites et de l'idéal qui leur était proposé;
il avait en conséquence un sentiment plus doulou-
reux du péché de l'humanité, du caractère formaliste
et matériel de la religion juive, de l'orgueil domina-
teur des chefs de la théocratie, bref de la profonde
décadence de sa nation au point de vue de la foi et
de la vie.
* * *
Très grand prophète, il l'était certainement; car,
comme le sacerdoce et la royauté, le prophétisme
trouvait en lui sa réalisation parfaite. N'était-il pas
la Parole même de Jéhova ? Mais il ne se contentait
pas d'enseigner des vérités plus hautes, d'enflammer
les cœurs de ceux qui comprenaient la spiritualité
de ses révélations et la touchante largeur de son
amour: il attaquait le mal sous toutes ses formes;
il démasquait sans ménagements le mensonge et
l'erreur.
Il s'indignait de ce qui paraissait tout simple.
Ainsi nous le voyons chasser du temple, par sa seule
autorité prophétique, des trafiquants tenus pour de
très braves gens. Sa sévérité est inouïe, même après
les accusations si véhémentes de Jean-Baptiste. Vous
vous rappelez quelles apostrophes sanglantes il
adresse aux sommités religieuses de son pays, aux
bigots les plus admirés et les plus puissants. Il ne
craint même pas d'appeler Hérode « ce renard ».
Vraiment « jamais homme ne parla comme cet
homme", non seulement quant au divin message
SWEDENBORG III !i
- 322-
dont il était porteur, quant à l'éloquence et l'autorité,
au pouvoir de convertir etde régénérer, mais encore
quant à la rude sincérité, à l'intrépide audace. II n'a
pas peur d'exaspérer ceux qui, humainement parlant,
peuvent tout contre lui. II est la vérité subjective, la
véracité, autant que la vérité objective, ou la révé-
lation de ce que l'homme doit être. II fait son office
de prophète, il dit tout ce qu'i! est tenu de dire,
sans s'inquiéter des conséquences. II voit s'amasser
l'orage d'où va sortir la foudre: n'importe 1 II sait
qu'i! va être saisi, condamné, crucifié: tout cela ne

l'arrête pas. II fait d'avance le sacrifice de sa vie; il
aime les siens, les hommes, la cause de Dieu, jusqu'à
la mort, à la mort même de la Croix 1

* * *
C'est en cela, je pense, qu'il eut le moins d'imi-
tateurs. Ce n'est pas que les martyrs aient fait défaut
parmi les disciples du Crucifié; ils ont été, au con-
traire, beaucoup plus nombreux au sein du christia-
nisme que dans toute autre religion. Les annales
des missions en particulier suffiraient à proclamer
leur héroïsme. Mais dans la chrétienté même il en
est allé tout autrement. Dans quelle Eglise les pas-
teurs se sont-ils compromis par leur intrépidité
morale? Où sont les prêtres accoutumés à blesser
volontairement les grands et le peuple, les savants
et les ignorants, les ecclésiastiques et les théologiens,
dans la mesure où ceux-ci se montrent intéressés et
sensuels, vaniteux et rusés, ambitieux et despotiques?
Où trouver parmi nous la généreuse imprudence
- 323-
des prophètes et de Jésus-Christ, leur indépendance
de langage vis-à-vis de toutes les autorités humaines,
leur religieuse intransigeance? C'est cette vertu
positive qui nous manque le plus, et cette lacune
est la cause principale du discrédit actuel de l'Eglise
chrétienne,
* * *
Dans le Seigneur - dont les meilleurs d'entre
nous restent si éloignés à ce point de vue - la vie
était à la hauteur des croyances, le caractère égalait
le génie ou plutôt l'inspiration. Sa sublime doctrine
était devenue sa chair et son sang. Pour rendre un
témoignage fidèle à la Vérité, dont il se savait la
personnification, il acceptait d'être l'Homme de dou-
leur, il regardait comme rien d'être écrasé par la
puissance des ténèbres, sachant que par cette défaite
apparente il remportait la victoire, qu'au prix de
cette immolation il établissait sur la terre le royaume
des Cieux.
* * *
Ainsi, à le considérer au point de vue moral seule-
ment, Jésus fut unique de deux manières:
1 0 II concut et réalisa un idéal insurpassable, la
parfaite sainteté, dont aucun de ses prédécesseurs
n'avait donné l'idée.
2 0 II jugea selon cette norme ses contemporains,
petits et grands, sans aucun des ménagements que
lui eftt conseillés la sagesse mondaine. II fit luire sa
lumière dans la lugubre obscurité de la société la
plus corrompue, blâmant le mal en termes éner-
- 324-
giques et réclamant l'absolue obéissance à la loi de
Dieu, afin de réveiller la conscience humaine et
d'inaugurer une ère meilleure. Il voulut en un mot
racheter notre race, ce que jamais philosophe nI
réformateur n'avait osé tenter ou même espérer.

* * *
Pour le dire en passant, dans un temps où
l'on s'occupe beaucoup de «l'essence du christia-
nisme », nous ne serons chrétiens que dans la mesure
où nous imiterons le Seigneur à ce double égard.
D'abord par une moralité dépassant celle de notre
milieu, moralité plus exigeante, plus religieuse,
moralité vraiment spirituelle et méritant le nom de
sainteté. Ensuite par la lutte ouverte contre le mal
dans toutes les sphères, et par la proclamation d'un
idéal nouveau pour l'individu, la famille et l'huma-
nité. Le christianisme de simple profession ne fait
aucun bien; le christianisme vécu, celui qui s'affirme
par la guerre au péché, - guerre de parole et d'action,
- exercera toujours de l'influence. Il gagnera l'ad-
miration des esprits sincères et pourra seul régénérer
le monde.
* * *
Ainsi la Passion eut pour cause le contraste, plus
violent alors que jamais, entre le péché de l'homme
et la justice de Dieu. Pourtant l'hostilité naturelle
du mal contre le bien ne l'explique pas tout entière.
Cette indicihle détresse trahie par la sueur sanglante
du jardin des Oliviers et par le cri d'angoisse de
Golgotha, le Père céleste l'a certainement voulue; il
- 325-
l'a provoquée en cachant pour un instant sa face à
son Fils bien-aimé. Pourquoi cela? Non sans doute
pour que Jésus souffrît davantage, mais pour que, la
tentationayantatteint son apogée, la victoire fût aussi
complète, aussi éclatante que possible. C'est sur la
Croix, comme sur l'autel du sacrifice, que le Christ
s'est donné tout entier. Par ce dernier triomphe, le
plus chèrement payé, il a royalement prouvé son
entière soumission à son Père, son inébranlable ré-
solution d'exécuter jusqu'au bout la mission gran-
diose, mais périlleuse, qu'il en avait reçue.
Tout cela revient à dire que la Passion est le
simple couronnement de l'obéissance filiale du Christ,
le dernier acte de la longue lutte par laquelle il a
subordonné en lui-même l'externe à l'interne, ou la
chair à l'esprit, et parlà divinisé sa nature humaine.
A la fin de ce processus à la fois invisible et visible,
intérieur et extérieur, le Ciel est définitivement relié
à la terre, la vie divine est réintroduite dans l'huma-
nité, et le chef de l'Eglise, le « second Adam », va la
communiquer à tous ceux qui, par la foi et la cha-
t·ité, deviendront les «membres de son corps :o.

* * *
En résumé, les souffrances du Christ n'ont pas, à
proprement parler, constitué la Rédemption, mais
elles en ont été le « moyen» ou la condition sine qua
non. Elles ont consommé, au point de vue terrestre,
l'œuvre rédemptrice qu'il avait à exécuter. Elles
étaient donc indispensables, et nous pouvons les
- 326-
regarder comme une Rançon payée à la nature des
choses.
.. . ..
Ceci écarte deux notions fausses, qui ont joué un
rôle considérable dans l'histoire de l'Eglise: la Ran-
çon payée à Satan et la Rançon payée à Dieu. Laissez-
moi vous en dire quelques mots .
.. . ..
a) La Rançon payée au Diable a été soutenue par
Irénée, Origène, Grégoire de Naziance '. Cette étrange
transaction supposerait que Satan est notre créancier
légitime, qu'i! a des droits royaux sur l'humanité.
Elle manquerait ensuite de loyauté en trompant le
Menteur par excellence, qui croyait faire échouer la
Rédemption. Enfin elle ne serait pas un sacrifice;
car sacrifier son fils ou sa fille à Moloch, et encore
plus s'immoler soi-même à Satan, sont des actes
abominables.
Cependant cette doctrine bizarre avait un élément
de vérité. C'est bien au Diable que l'humanité est
arrachée par la Rédemption; il est l'instigateur de
toute fausseté et de tout péché, le pére des méchants, le
.. maltre de la mort », l'Ennemi sur lequel Jésus
remporte la victoire.
*
. ..
t Irénee. évêque de Lyon, subit le martyre en 202 sous Septime
Sévère. Origène, catéchiste d'Alexandrie, le plus éminent docteur
de l'Eglise d'Orient, mourut en i:54 à la suite d'horribles supplices-
Grégoire, évêque de Naziance en Cappadoce et patriarche de Cons-
tantinople, est un des Pères de l'Eglise grecque; il fut surnommé le
Théologien et mourut en 390.
- 327-
b) La Rançon payée à Dieu. Cette théorie a rem-
placé la précédente, dont les défauts étaient trop
sensibles. Elle a été formulée par Anselme, arche-
vêque de Cantorbéry de 1093 à 1109, qui joua un
grand rôle dans la politique de son temps comme
dans la théologie, et fut canonisé.
D'après le Cu>· Deus homo de saint Anselme!,
l'honneur de Dieu compromis par le péché ne peut
être rétabli que par la punition des coupables, ou
par une satisfaction qu'en réalité Dieu seul est ca-
pable de fournir. De là découle la nécessité de l'in-
carnation et de la Passion. Mais la mort sanglante
que le Seigneur a subie était plus que l'obéissance
due à son Père; nous devons la considérer comme
un libre sacrifice en retour duquel Dieu lui accorde
le salut des pécheurs. En mourant sur la croix, le
Sauveur acquiert un mérite reversible sur les
croyants. Il y a donc une double substitution: Christ
est substitué aux pécheurs, et la satisfaction dont il
est l'auteur est substituée au chàtiment que les
hommes avaient attiré sur eux.
J'ai déjà mentionné tout à l'heure cette conception
du salut. Elle a plusieurs torts graves, généralement
reconnus par les théologiens d'aujourd'hui. Première-
ment elle donne à 1'« honneur» une place exagérée.
Dieu n'est pas un monarque jaloux de sa majesté
souveraine, et recherchant pour les punir sévèrement
tous ceux qui y ont porté quelque atteinte. S'il est le

1 Voir la substance de ce fameux ouvrare dans la Dogmatique


chrélienn. de Jules Bovon, tome Il, p. 32-34. Le titre signifie:
Pourquoi Dieu est-il devenu homme?
- 328-
roi des rois, il est avant tout un Père compatissant
et miséricordieux; c'est l'amour, non la justice
rigoureuse, qui préside à tous ses rapports avec la
créature.
En second lieu, la « satisfaction» imaginée par
Anselme suppose une exacte Equivalence entre la
Passion de la Croix et les tourments éternels des
damnés; or cette équivalence n'existe pas, et si elle
existait, elle supprimerait la grâce.
En troisième lieu, le « mérite », en tant qu'i! pro-
vient d'actes dépassant l'obéissance, est une notion
catholique, sans fondement dans l'Evangile et par
conséquent dangereuse.
Enfin la conception d'Anselme, - comme du reste
celle qui a régné dans l'Eglise avant lui, - a en vue
la suppression du châtiment du péché et non la
suppression du péché lui-même; elle a donc un
caractère superficiel qui la condamne à nos yeux.
Il nous faut aujourd'hui une théorie psychologique,
faisant voir comment la Rédemption détruit le mal
dans l'âme humaine et l'y remplace par le bien.
Telle nous paraît être par excellence la doctrine de
Swédenborg.
• * *
A la suite des grands docteurs catholiques Cels
que Thomas d'Aquin et Duns Scott, les Réformateurs
du seizième siècle ont conservé, en la modifiant
quelque peu, la théorie juridique d'Anselme. Sans
doute, depuis un certain temps, les théologiens ré-
formés, plus profonds que leurs prédécesseurs,
s'efforcent de remplacer celle-ci par une explication
- 329
morale; mais aucune des explications proposées
ne s'impose par sa supériorité, aucune n'est claire,
conséquente, biblique et rationnelle comme celle de
notre auteur. Aussi l'ancienne, celle de la «satis-
faction vicaire », est-elle encore considérée comme
orthodoxe. La vraie théorie morale, absolument
morale, est celle que nous avons exposée. Elle
montre que le salut vient de Dieu, que Dieu seul
l'accomplit, que le Ciel est ouvert à tous, et que
chacun peut réellement y entrer, n'ayant qu'à céder
volontairement à l'influx divin.

* * *
Nous ne croyons pas diminuer l'importance de la
mort du Christ. La Croix reste pour nous le centre
de la religion et l'objet de la foi; nous en acceptons
résolument le « scandale» et la « folie ». Il est vrai
'que nous ne la regardons pas comme étant, à elle
seule, l'acte rédempteur. Elle n'est pas un moment
isolé de l'œuvre rédemptrice; elle en forme le point
culminant, elle est le symbole du dépouillement du
Seigneur, de la longue lutte qui a duré toute sa vie.
C'est bien un sacrifice, et un sacrifice d'expiation,
que, sur le bois maudit, il a offert pour ses frères
en humanité, - seul sacrifice parfait, réalisant enfin
ce que ceux de l'ancienne alliance avaient annoncé
typiquement. Jésus est à la fois le grand prêtre,
selon l'ordre de Melchisédec, et la victime sainte,
l'Agneau sans défaut et sans tache.
Cette Passion si douloureuse et si cruelle, contre
laquelle sa volonté humaine protestait avec horreur,

,
- 330-
il l'a pourtant acceptée parce qu'il y voyait l'unique
« moyen]) - c'est le mot deSwédenborg - d'arriver
à son but. Il a bu jusqu'à la dernière goutte la coupe
d'amertume qui lui était présentée, sachant que cet
affreux abaissement était le prélude inévitable de sa
glorification définitive, par conséquent la condition ,
du succès de sa mission de Médiateur.
Jésus me paraît avoir indiqué lui-même la valeur
exacte qu'il attribuait à sa Passion sanglante, en
disant: «Je suis le Bon Berger. Le Bon Berger
donne sa vie pour ses brebis ]). A proprement parler,
ce n'est pas par sa mort que le berger sauve ses
moutons attaqués par le loup; c'est par ses soins
intelligents, par sa vigilance, son courage et son
dévouement. Il doit faire la guerre au loup, et s'il
réussit à le tuer, sa victoire est complète. Mais pour
être fidèle à son office, pour protéger efficacement
le troupeau qui lui appartient, il faut qu'il se fatigue,
qu'il s'expose, qu'au besoin il se sacrifie. Au fond,
ce n'est pas en mourant qu'il est utile à ses brebis
en danger, c'est en vivant pour les défendre et pour-
voir à tous leurs besoins. Seulement il y a telles
circonstances qui rendent -nécessaire le sacrifice de
sa vie. On peut dire alors, en langage populaire,
qu'il les a délivrées par sa mort.
Il en est de même d'un roi, tombant dans la bataille
par laquelle il affranchit son peuple d'un ennemi
puissant. Cette mort librement encourue n'est pas
la délivrance même; elle en est simplement le prix.
L'essentiel était de vaincre; mais la victoire a exigé
ce précieux sacrifice.
- ::s31 -
La postérité glorifie les héros qui donnèrent leur
vie pour l'indépendance de leur nation. Léonidas
aux Thermopyles et Winkelried à Morgarten ont
aimé leur patrie jusqu'à mourir pour elle. D'autres
héros, qui restent obscurs, un pilote, de simples
matelots, des soldats, des pompiers, meurent souvent
en faisant leur devoir. Ce n'est pas proprement leur
mort qui assure la liberté ou le salut des autres;
mais cette mort est la preuve indiscutable de leur
fidèle et courageuse abnégation, le oouronnement
de leur lutte contre l'ennemi commun, l'inéluctable
condition de la victoire '.
Ainsi l'immolation du Christ n'est pas notre Ré-
demption même, mais plutôt le pivot autour duquel
tourne la grande œuvre de notre salut. Son « sang
répandu" par amour pour nous peut bien être
appelé notre fI rançon»; car il a rendu notre ré-
génération possible.
* * *
Possible, mais non superflue 1 Nous ne sommes
pas sauvés magiquement. Dieu lui-même ne peut
pas nous changer radicalement par une parole de
sa toute·puissance; il ne le peut qu'en agissant sur
1 Chose remarquable: le Guillaume Tell de la légende n'est pas
mort, comme le Winkelried de l'histoire, pour affranchir les Wald-
staetten du joug de l'Autriche; son patriotisme n'a pas eu besoin de
ce sceau sanglant, et de cette apparente défaite, pour conquérir la
plus glorieuse popularité. C'est Guillaume Tell. et Don Winkelried,
que le sentiment national a choisi comme le fondateur des libertés
helvétiques, comme le héros suisse par excellence. Nous n'en con~
clllons pas que Jésus eût pu tout aussi bien mourir dans son lit. Le
drame de la Passion nous apparaît comme nécessaire. et nous croyons
saisir7 en partie du moins, ses causes providentielles.
- 332-
nous par des moyens moraux, qu'en faisant appel à
notre liberté, qui doit décider en dernier ressort. Si
nous refusons d'entrer dans l'Ordre qu'il a établi,
de faire de sa volonté la nôtre, d'aimer ce qu'il aime,
de vivre pour servir, il nous est impossible d'aller
au Ciel; car le Ciel, c'est le royaume de l'amour et
des usages, et la régénération en est la carte
d'entrée.
* * *
Comprise de cette manière,
la Rédemption n'est
point un oreiller de sécurité, une œuvre toute faite
à laquelle nous n'ayons qu'à croire. Il est vrai que
« tout est accompli» hors de nous, mais il reste tout
à accomplir en nous. De naturels nous avons à de-
venir spirituels. A l'œuvre prévenante et universelle
de Jésus-Christ doivent se joindre nos œuvres in-
dividuelles, œuvres de foi et de charité; car d'après
la Bible tout entière, - au fond Jacques et Paul sont
d'accord, - les bonnes œuvres sont indispensables
au salut, il faut avoir bien vécu pour être mis à la
droite du Juge et entendre cet arrêt suprême:
«Venez, les bénis de mon Père 1 Possédez l'héritage
qui vous a été acquis dès la fondation du monde. »
Ainsi notre libre arbitre et l'absolue moralité de
l'Evangile sont sauvegardés contre les Réformateurs
du seizième siècle et les déterministes d'aujourd'hui.
Aussi le Nouveau Testament nous exhorte-t-il de
mille manières à « nous charger de notre croix », à
« suivre» Christ, à <I être crucifiés avec lui », à
« mourir avec lui» pour «ressusciter et régner avec
lui », enfin à te porter beaucoup de fruit ~; c'est-à-
- 333
dire à 1[ dépouiller le vieil homme» et à « revêtir
l'homme nouveau, créé selon Dieu dans une justice
et une sainteté véritables".
Quand les hommes répondent à ces appels de la
grâce, alors seulement Dieu est SATISFAIT. Il ne
saurait l'être par une fiction juridique, par la pu-
nition des coupables tombant sur la tête d'un in-
nocent, par la « prédestination D - qui nous paraîtra
toujours arbitraire - des uns au salut et des autres
à la damnation, indépendamment de leur conduite.
Il l'est par la repentance, la conversion, la vie
nouvelle des croyants, leur accomplissement de la
loi. Voilà le résultat de la Passion de la Croix.
L'âme contemporaine - que le dogme traditionnel
déconcerte, rebute, scandalise et pousse à l'incrédu-
lité - a soif d'une pareille Rédemption, digne de
Dieu et digne de l'homme. De l'homme qui est mer-
veilleusement secouru', fortifié, affranchi, régénéré
et glorifié, mais qui n'est pas sauvé sans lui par un
décret incompréhensible.

* * *
Rappelons-nous, en terminant, que cette Rédemp-
tion n'est pas avant tout une doctJ'ine, mais une
réalité. Réalité d'abord extérieure, que nous avons
à rendre intérieure en entrant et en avançant dans
la voie que le Sauveur nous a frayée, en nous lais-
sant guider par son Esprit, en luttant contre les
influences infernales, en travaillant au triomphe du
vrai et du bien. Si nous le faisons, - cela dépend
de chacun de nous, - la «paix», avant-goût du
-~-
Ciel, sera notre partage. Nous aurons la vive espé-
rance de l'immortalité et du progrès sans limites,
qui nous attendent dans le séjour de l'harmonie et
du vrai bonheur.

1
APPENDICE

Note 1.
M. E. J. Broadfield, à qui ce volume est dédié.
Un des citoyens les plus connus et les plus estimés
de Manchester est M. Edward John Broadfield. Di-
recteur à vie du Collège Owen, membre du Conseil
de l'Université Victoria et son trésorier honoraire, il
s'occupa jadis d'une école primaire que son père
avait dirigée pendant près de cinquante ans, et qui
passait pour la meilleure de la ville. Il joua le rôle
d'un initiateur courageux et persévérant à l'égard
de plusieurs établissements d'instruction, et fut le
premier à préconiser des Cours commerciaux du
soir pour femmes et jeunes filles. Il préside encore
le Comité des Gouverneurs de la Grammar School,
qui est une des gloires de la populeuse et riche cité.
Ajoutons que, dans sa jeunesse, il exerça pendant
quelques années le ministère pastoral parmi les
swédenborgiens d'Accrington, bien qu'il fftt et res-
tât laïque.
M. Broadfield a beaucoup voyagé. Il connait la
France, la Suisse, l'Allemagne, l'Italie, la Grèce,
Constantinople et l'Asie-Mineure, les Etats-Unis et
- 33ô-
le Canada. A Paris il assista, sur la place de la Con-
corde, à la proclamation de la seconde République.
Il connut personnellement, en France, un certain
nombre des hardis pionniers dont je vous ai entre-
tenus.
«J'ai eu, m'écrit-il, l'heureuse fortune d'être en
relations intimes avec plusieurs des grands et excel-
lents membres français de la Nouvelle Eglise dans
un temps déjà bien éloigné. En 1848 et 1849 j'ai
passé quelques mois à Saint-Amand, voyant presque
chaque jour mon cher vieil ami M. Le Boys des
Guays. Mon amitié avec lui fut ininterrompue jus-
qu'au moment de sa mort. J'ai eu également d'affec-
tueux rapports avec M. Aug. Harlé. ~
« Je suis âgé de plus de quatre-vingts ans, et ce
n'est pas la moindre des joies qui me sont encore
accordées que de regarder en arrière à tant de sou-
venirs du passé. »
Comme je l'ai rapporté, M. Broadfield et deux
autres swédenborgiens de Manchester donnèrent à
M. Etienne Le Boys la plume d'or dont cet infati-
gable travailleur fit usage pour la plupart de ses
manuscrits.
En Amérique il vit Emerson, qu'il avait connu en
Angleterre, fut à mainte reprise l'hôte du poète
Longfellow, visita Whittier et Oliver Wendell
Holmes. Il étudia le système américain des écoles
populaires, ainsi que l'Université de Harvard.
Critique musical et théâtral, M. Broadfield a été
un membre fort actif de la Society of Gentlemen's
Concerts, et il a pris une grande part aux change-
- 337-
ments qui ont assuré la prospérité de cette associa-
tion artistique. Il est le président des fameux Con-
certs Hailé. Il a fréquemment fourni des articles à
deux grands journaux, et l'un d'eux l'a compté pen-
dant quelques années au nombre de ses administra-
teurs. Il est en outre juge de paix de Manchester,
sans parler de beaucoup d'autres offices dont on l'a
revêtu. Libéral conséquent et résolu, quoique mo-
déré, il a toujours voté pour de sages réformes, tant
sociales que politiques, sans se laisser entrainer par
l'esprit de parti.
On le voit, M. E. J. Broadfield a l'intelligence
remarquablement ouverte et sympathique, un cœur
brûlant pour tout ce qui est vrai, juste, bon et
beau. Vétéran de la Nouvelle Eglise, il a mis en
pratique dans sa longue et fructueuse carrière cette
parole de Swédenborg : " Le religion se rapporte à
la vie, et la vie de la religion, c'est de faire le bien. »
En 1910, il a présidé à Londres, avec une distinc-
tion ferme et gracieuse, le Congrès Swédenborg,
cette grande assemblée unique en son genre. Il mé-
ritait à tous égards cet honneur, et prononça à cette
occasion des discours impressifs. Pendant cinquante
années il a été membre du Conference Council de la
New Church anglaise, et pendant trente années pré-
sident de ce Conseil exécutif.
Tout récemment, le 25 avril 1912, il a été le héros
d'une cérémonie touchante: l'inauguration du Broad-
field Memorial Room, qu'on lui avait consacré quel-
ques mois auparavant, lors de son quatre-vingtième
anniversaire. C'est la plus vaste salle d'un édifice
awJÏDIMBOI\G lU
- 338-
qu'on vient d'ajouter à l'église et à l'école swéden-
borgiennes du nord de Manchester; elle doit servir
principalement de bibliothèque et de reading room.
Dans cette dernière fête on a dévoilé, sur l'un des
murs de la salle, un médaillon de bronze reprodui-
sant exactement les traits et l'expression de M. Broad-
field, qui a rendu tant de services non seulement à
la Nouvelle Eglise, mais à la grande ville industrielle
qu'il habite et à la société dans son ensemble. Repré-
sentant d'une famille révérée qui, durant trois géné-
rations, a travaillé constamment « dans le meilleur
esprit et avec les meilleurs résultats », l'éminent et
spirituel vieillard typifie en effet le christianisme
positif et large, rationnel et philanthropique, inté-
rieur et sociable, qui est la religion de l'avenir.
Puisse la dernière étape de son pèlerinage en ce
monde être le soir lumineux d'un beau jour!

Note 2.
Ordination des Sociétés dans l'autre monde.
Voir page 267.

«Dans le Monde spirituel, toute ordination des


Sociétés a lieu selon les différences de l'amour. Il
en est ainsi parce que l'amour est la vie de l'homme
et que le Seigneur, qui est le Divin Amour même,
les dispose en ordre suivant les réceptions de
l'amour. Or les différences de l'amour sont innom-
- 339-
brables; nul ne les connaît que Dieu seul. Il con-
joint les Sociétés de manière à ce que toutes fassent
comme une seule vie d'homme: les Sociétés des
Cieux comme une seule vie de l'amour céleste et
spirituel, les Sociétés des Enfers comme une seule
vie de l'amour diabolique et infernal. Quant aux
Cieux et aux Enfers, il les conjoint par les opposi-
tions.
)) Telle étant l'ordination, chaque homme après la
mort va dans la Société de son amour; il ne peut
pas aller ailleurs, car son amour s'y oppose. Il en
résulte que les habitants du Ciel sont ceux qui
vivent dans l'amour spirituel, et les habitants de
l'Enfer ceux qui vivent dans l'amour naturel.
L'amour spirituel est introduit uniquement par la
vie de la charité; l'amour naturel reste naturel si la
vie de la charité fait défaut; et si l'amour naturel
n'a pas été soumis à l'amour spirituel, il lui est op-
posé. »
Continuation sur le Jugement dernier et sur le
Monde spirituel, par Emmanuel Swédenborg. Se-
conde édition, 1860. § 21, p. 11.

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~.

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Swédenborg.
III

TABLE DES MATIÈRES


Pages
DÉDICACE • • • • 5
PRÉFACE • • • • • • • 7

SEPTIÈME COURS
Admirateurs de Swédenborg. Procès en hérésie .

PREMIERE LEÇON
Admirateurs de Sw-édenborg. Swédenborg ad-
miré au dix-neuvième siècle par d'éminents esprits.
Angleterre: Coleridge, Carlyle, Robertson, etc.
Etais-Unis: Emerson, Beecher, William James, etc.
Allemagne: Gœthe, Christian Baur. Suède: Frédérika
Brérner, Aug. Strindberg. France: George Sand,
M.)\latter, Honoré de Balzac.
Procès en hérésie. Réveil de l'intolérance. Le Dr
Beyer rencontre Swédenborg. Il est introduit dans la
société des anges. Le Dr Rosen et lui répandent la
nouvelle doctrine. Un procès leur est intenté. Ses
phases. Swédenborg y est impliqué. Conduite équi-
voque, mais bienveillante du roi. Plaintes et apologie
du Voyant. Son avis sur l'autorité suprême en matière
de foÏ. Résultat du procès. Mort du maitre et des deux
disciples . . . • .. ...... Hi
DEUXIÈME LEÇON
Ruskin. M. et Mme Browning. Lord Tennyson. Henry
Drummond. Objection spécieuse: Swédenborg n'est
Pages
pas connu parce qu'il ne mérite pas de l'être. Réponses:
{ 0 Il n'a fondé ni Eglise ni société. 20 Il n'a pas formé
une 8cclesiola in ecclesia. 30 Il ne voulut agir que par
des livres pas du tout populaires, renfermant: a} une
interprétation allégorique des Ecritures; b} une dog-
matique audacieuse; c) un système philosophique et
théosophique. - Influence qu'il exerça de son vivant
comme réformateur religieux. Haute considération
dont il jouissait. Combien il eut de disciples résolus.
Le professeur Beyer et sa Déclaration. Le comte
Hôpken. Le général Tuxen. Le comte Falkenberg.
Œtinger, le Mage du Sud. Jugement de Dorner. Le
Rév. Thomas Hartley. Le Dr Messiter. Position du
pasteur Férélius et de Cuno. Comparaison des partisans
immédiats de Swédenborg avec ceux de Jésus-Christ.
Pas de persécutions à redouter aujourd'hui. Facilité et
responsabilité de plus. " .. ll8

HUITIÈME COURS
Pionniers et Fondateurs de la Nouvelle Eglise.
PREMIÈRE LEÇON
"Jung-Stilling et Lavater. - Après la mort de Swéden-
borg. - France. Transition. Oberlin, le Père du Ban-
de la Roche. Etonnante omission. - Suède. Eloge
par l'académicien Sandel. Société exégétique et philan-
thropique. Société pro fide et charitale. Sévérité des
lois et hostilité du pouvoir royal. La Nouvelle Eglise
créée à Stockholm, puis" à Copenhague. Liberté reli-
gieuse et réformes. Honneurs rendus à Swédenborg.
- Angleterre. Deux pasteurs anglicans. Robert
Hindmarsh ouvre des réunions. Société de publication.
Fondation de la Nouvelle Eglise à Londres. Succès
à Birmingham et à Manchester. Influx des martyrs.
Brève profession de foi. Une Eglise fondée à Glasgow.
La Nouvelle Eglise cn Grande~Bretagne: statistique et
finances. - Amérique. Philadelphie, Baltimore et
Boston. Thomas Worcester. Cincinnati et le Far-
- 343-
Pages
West. La Convention à Chicago. Arr~t
de développe-
ment. L'Académie. Statistique des pays anglo-saxons.
Héroïsme des pionniers. ... ... Bt
DEUXIÈME LEÇON
Philosophie de l'histoire précédente: :lo Esprits ouverts.
20 Apôtres. 30 Opportunistes et intransigeants. 4,0 So-
ciété ou Eglise. 50 Création spontanée. - Allemagne.
Isolement forcé. Le Dr Emmanuel Tafel. Rôle des
pasteurs luthériens. M. Mullensiefen. - France. Lettre
du marquis de Thomé. Le bénédictin Pernetty. Les
Illuminés d'Avignon. Rouen et Strasbourg. Moët, bi-
bliothécaire à Versailles. Barrois, libraire à Paris.
Le capitaine Bernard. L'abbé .1Egger, premier vicaire
de Notre-Dame. Edouard Richer, de Nantes. La Reli-
gion du bon sens et Invocations religieuses. La Nou-
velle Jérusalem. M. de Tollenare. Sa ferveur et ses
capitulations. Abjuration forcée. Découverte providen-
tielle de ses véritables sentiments. Danger des com-
promis de conscience . • • • • • HI

TROISIÈME LEÇON
Circonstances atténuantes d'une défection. L'opportu-
nisme n'est plus de saison vis-à-vis des catholiques.
L'abbé Ledru, curé patriote. Le pasteur Boniface
Laroque. Le Boys des Guays. Culte à Saint-Amand.
Traductions et publications. Auguste Harlé. Les Restes.
Le baron Frédéric de Portal. - L'Ile Maurice.
Edmond de Chazal. Existence légale de la Nouvelle
Eglise. Affaiblissement ct relèvement. Le Dr Fercken.
Apostolat laïque. - Paris. Temple et bibliothèque de
la rue Thouin. Déchéance, mais travaux accomplis.
L'Eglise de l'Académie. Défrichement et semailles.
Que penser du Spiritismel. ~ '. i.\t
- 311:4
Pages
NEÙVIÈME COURS
La Rédemption.
PRE:'tIIÈRE LEÇO:"l
Le dogme de la Rédemption d'après Vinet. Il est intelli-
gible. Tendance pragmatiste. Démolition par les théo-
logiens et reconstruction par Swédenborg. Deside-
rata. Etymologie. L'humanité a-t-elle besoin d'être
sauvée? Recours à la révélation. Un peu d'exégèse.
La Rédemption dans l'Auden Testament. Prédéces-
seurs directs de Jésus. Il réunit, spiritualise et accom-
plit les trois offices. On réagit contre cette tripartition.
Prêtrise et royauté. La Rédemption définie. Subjn-
gation des Enfers. Le Christ tente et victorieux.
L'individu et la race. Le libre arbitre dans la vie à
venir. Un jugement dernier. Quelques figures. Ordi-
nation des Cieux. Le Ciel divisé en trois. Formation
du Ciel chrétien. Instauration d'IUle Nouvelle Eglise
par la découverte du sens spirituel de l'Ecriture.
Spiritualité de cette économie ..... {S3
DEUXIEME LEÇON
La Rédemption nécessaire aux an.qes comme aux
hommes. Le monde naturel dépend du 1\Ionde spirituel.
Le Ciel et l'Eglise représentent un seul homme, qui
était en danger de mort. Quelques comparaisons. Les
âmes sous l'autel. Contagion du péché. L'unique re-
fuge. Débordement du Monde des Esprits. Corruption
de l'humanité. Premier et second avènement du
Seigneur. Deux falsifications de l'Evangile. Les anges
ne sont pas bons par nature. Pourquoi Dieu a « pris
l'humain ». La Rédemption, œuvre purement divine.
Le jugement dernier de t 757. La Babyh.nie. Amour
de la domination spirituelle. Athées. Tolérance divine.
Le premier Ciel qui a passé. Rétablissement des
rapports entre Dieu et l'homme. El'e meilleure. Le
sens interne des prophéties nous affranchit de la peur
des catastrophes finales ... .. 2f6
- 3~v-
Pages
THOISliDIE LEÇON
Les prédictions de r Apocalypse sont accomplies. Clef
symbolique des Ecritures. Le jugement dernier a eu
lieu dans le Monde des Esprits. Ordre dans lequel il
s'est fait. Les mahométans. Largeur d'esprit du Voyant.
Il dépasse son temps. Les gentils. Le Ciel leur est ou-
vert comme à nous. Les réformés et le JJleditullium.
Le Dragon et les Boucs. Signes précurseurs P-t Visites
d'anges. Liberté individuelle et plan universel de Ré-
demption. Description du jugement dernier de t ni7.
Le salut des Brebis. La Hédemption réalisée 247

QUATHIEME LEÇON
Jugement et Rédemption. Le Hédempteur a dû être divin,
mais revêtir l'humanité. Combat non oral, mais spiri-
tuel. Comparaisons qui sont des raisons. Loi de l'ac-
commodation au milieu. Nul ne peut voir Dieu et
vivre. La solidarité. L'incarnation est le moyen pour
atteindre le but du Père céleste. Supériorité de la
christologie de Swédenhorg. La. Passion de la Croix
est la dernière tentation du Seigneur. Sa glorification.
Dans quel sens l'ini1luité a été « portée ». Particula-
rités symboliques de la Passion. Le sacrifice de soi
unit à l'objet aimé. L'erreur fondamentale de l'Eglise.
Toute la théologie devenue matérielle. Le « Triam-
personnat »). Un Mémorable. Conclusion . " 270

CINQUIE~IE LEÇOl'<
Les oLjections sérieuses. La principale seulem.ent : La
valeur unique du sang de la Croix est méconnue.
Réponse. Crédo nouveau pour une Eglise nouvelle.
Soumission il la Parole de Dieu, mais interprétation
symbolique. La Passion a pour enjeu la destinée Je
l'humanité. Sa nécessité reconnue par Jésus. Le par-
don acheté. Deux justices. Equivalence inacceptable.
Pourquoi le Sauveur n-t-il dû mourir ainsi? Parce
qu'il était homme. Parce que sa sainteté le rendait
dangereux. Trois deg'rés du bien. L'humanité verse le

- 346-
Pages
sang des prophètes. Le Christ a compris cette loi.
Sévérité inouïe de sa parole. Vérité objective et sub-
jective. Rareté de cette indépendance de langage.
Jésus unique de deux manières. Essence du christia-
nisme. Dieu cachant sa face. Couronnement de l'obéis-
sance filiale. Moyen ou condition sine qua non.
Rançon payée à la nature des choses. Deux notions
écartées: a) Rançon payée au Diable. b) Rançon
payée à Dieu. Il faut une explication non juridique,
mais morale. Scandale et folie de la Croix. Point
culminant de l'œuvre rédemptrice. Le Bon Berger.
Rôle de la mort dans les actes d'héroïsme. Notre régé-
nération rendue possible, mais non superflue. Tout
est accompli hors de nous et doit s'accomplir en nous.
Alors seulement Dieu est SATISFAIT. Rédemption
digne de l'homme. Non doctrine, mais réalité, d'abord
extérieure, puis intérieure. Paix, avant-goût du Ciel. 30!

APPENDICE

NOTE 1

M. E. J. Broadfield, à qui ce volume est dédié • 33S

NOTE 2

Ordination des Sociétés dans l'autre monde . • • • 33S

TABLE DES MATIÈRES • • 3U-3~6

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