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PHILOSOPHICAL INQUIRY, VOL. XXVII, No 1-2, WINTER-SPRING 2005

MAX WEBER ET L'ACADEMISME POLITIQUE DE PLATON

Georges Arabatzis Centre de recherches sur la philosophie grecque de TAcademie d'Athenes

I

Dans la Republique de Platon, le droit naturel remplit deux fonctions: en premier lieu, c' est la reminiscence nostalgique des premieres societes qui vivaient sans avoir besoin de droit positif; et, en deuxieme lieu, i l est 1'ideal de justice auquel doit aspirer toute legislation qui transcende par la sa fonction purement historique et comparative. Par ailleurs, le droit positif ne peut etre mis de cote n i dans la cite ideale, n i en ce qui conceme les arrets des tribunaux des gardiens de la cite, n i meme quand ces demiers sont inspires du droit naturel.^ En ce qui conceme les hommes en charge de la cite ideale, on connait 1'ideal celebre qu'en propose Platon: «a moins que les philosophes ne deviennent rois dans les Etats, ou que ceux qu'on appelle ä present rois et souverains ne deviennent de vrais et serieux philosophes, et qu'on ne voie reunies dans le meme sujet la puissance politique et la philosophie, ä moins que d'autre part une loi rigoureuse n'ecarte des affaires la foule de ceux que leurs talents portent vers I'une ou 1'autre exclusivement, i l n' y aura pas de reläche aux maux qui desolent les Etats, ni meme je crois, ä ceux du genre humain; jamais, avant cela, la constitution que nous venons de tracer en idee ne naitra, dans la mesure elle est realisable, et ne verra la lumiere du jour. Voilä ce que depuis longtemps j'hesitais ä declarer, parce que je prevoyais combien j'allais choquer ropinion re9ue; on aura peine en effet ä concevoir que le bonheur public et prive n'est pas possible ailleurs que dans notre Etat» {La Republique, 473 c-e).^ C'est ainsi qu'on voit chez Platon 1'expression de ce qu'on pourrait appeler «l'academisme politique», la fa^on dont science et politique se convergent dans le modele du «philosophe-roi». C'est contre cet «academisme politique» que s'elevent des voix critiques: la politique, disent-ils, c'est I'art du possible; les hommes avec des principes sont dangereux dans la politique car ils sont

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irrealistes. Aristote se demandait quel avantage un tisserand ou un charpentier pourrait tirer de la connaissance de I'idee du Bien {Ethique ä Nicomaque, I , 1097 a 8).^ Parmi les critiques realistes modernes de l'academisme politique on voit souvent mentionne le nom de Ma x Weber. L e premier des deux textes majeurs de Weber portant sur la Vocation du savant et la Vocation du politique, parle des conditions objectives du travail des hommes de science et de son impact sur la vie sociale."^ Weber nie, en principe, toute relation directe entre l'activite

scientifique et Taction politique. Bien plus, i l se montre hostile ä tout effort de faire conjuguer ces deux champs dans la vie modeme; Weber semble dire que la science sans transcendance et la politique sans illusions ne sont pas

Or, i l dit, egalement, que la science

modeme peut exercer une action morale au sein de la societe. Ceci semble contradictoire vis-a-vis de sa position que la science ne doit jamais se meler aux affaires de Vagora. L e penseur allemand ecrit, plus precisement, que le professeur accomplissant une certaine tache se met au service des «puissances morales»^ et realise par la meme une «oeuvre morale».^ Pour comprendre de quelle tache parle Weber, resumons ses theses sur la vocation du savant. Weber analyse d'abord le cote exterieur du travail scientifique: comment quelqu'un devient homme de science, comment il trouve une place au sein des institutions scientifiques, quelles sont les differences entre le vieux et le nouveau monde sur ce sujet, etc. Ensuite, i l aborde la question du sens ultime de la science, de son utilite sociale et de la place des scientifiques au sein de la societe. L a science, plus particulierement, n'a pas de sens ultime, concentree comme elle est sur le monde des faits et uniquement sur lui ; encore plus, par son paradigme, elle montre qu'aucune autre vision du monde n'a de sens ultime; on

compatibles dans la meme personne.

vit dans une epoque ou les diverses visions du monde se luttent entre elles. I I s'agit du fameux «polytheisme des valeurs».'' L a vocation du savant consiste ä montrer ou ä prouver meme aux autres hommes quelles sont les consequences de leur vision du monde et les moyens propres ä agir selon leurs convictions. L e savant apporte de l a clarte dans l a vi e sociale, no n en professant ses convictions, mais ä travers le paradigme. Le professeur etant un fonctionnaire, se tient devant un public assure par l'Universite; or, i l lu i est interdit de se comporter devant ce public comme prophete ou demagogue. Ainsi, le paradigme qu'il veut offrir aux autres n'est pas de sa personne, mais de sa methodologie.

Pouitant, Weber lui-meme etait caracterise par son profil militant dans le domaine de la politique; i l s'est, ä plusieurs reprises, Interesse ä la politique et, en plus, i l etait un orateur doue, aux talents demagogiques, faisant penser aux prophetes de l'Ancien Testament.^ S'il refusait toujours le pas decisif de son engagement, ceci etait dü au fait qu'il savait qu'il n'etait pas l'elu et, en tant que professeur, i l etait conscient, et i l l'a ecrit, que la salle des cours universitaires peut induire le scientifique ä la grave erreur de se passer pour leader politique. Weber declarait que la determination des fonctions respectives de la science et de la politique est Tissue dominante du present^ et proposait une nette distinction entre professeurs et leaders.*^ Or, celle-ci n'est pas la seule

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distinction qui nous interesse ici : dans son texte portant sur «Le metier et la

politique»,^^ i l propose une autre distinction entre «ethique

de la conviction» et «ethique de la responsabilite». La premiere conceme rhomm e de fo i ou de bonne volonte et la seconde l'homme politique proprement dit; le type modele qui incame 1'ethique de la conviction est le saint; 1'ethique de la responsabilite se trouve liee ä des notions comme honneur, dignite, patriotisme (viril) et, encore, souci pour I'avenir en dehors des interets au sens etroit; on a, done, soit la purete absolue qui ignore les consequences de ses intentions soit I'impuret e realiste qu i mesure tout particulierement les consequences de ses actes. O n ne pourrait ignorer ici la tentation qu i nous incite ä penser que la conviction tient le role de la science et la responsabilite celui de la politique ou, dans la terminologie platonicienne, la premiere concerne le philosophe et la deuxieme, le roi.

vocation d'homme

II

Plusieurs voix se sont elevees contre la distinction weberienne entre science

et politique et la dissemination de 1'ethique en ethique de la conviction et ethique de la responsabilite pour denoncer un certain manicheisme dans ces operations intellectuelles.^^ On lu i a reproche le formalisme de ces approches qui nivele les diverses intentionnalites en les categorisant suivant leurs

caracteristiques exterieures; car i l y a des

altematives qui ne sont des valeurs

que nommement. «De fait, i l existe une sociologie de la connaissance pour laquelle tout ce qui se flatte d'etre connaissance - serait-ce une eclatante absurdite - doit etre tenu pour tel par le sociologue».^^ Or, ce type de discours n'est-il pas devalorisant en soi, du moment qu'il nous appelle ä envisager le meme compoitement soit comme irrationnel ou non-rationnel soit comme rationnel au niveau de raison instrumentale? «Comment ne remarquerait-il [Weber] pas la difference entre ceux qui essayent de se concilier leurs dieux par des flatteries ou des pots-de-vin et ceux qui s'y efforcent par un changement de coeur? Et ne saisit-il pas du meme coup la difference de quaUte entre une attitude mercenaire et une attitude desinteressee? N'est-il pas force de comprendre qu'acheter les dieux c'est les "utiHser" et qu'il y a une incompatibilite fonciere entre ces manigances et ce que pressentent les hommes lorsqu'ils parlent des dieux? De fait, toute la sociologie religieuse de Weber joue son existence sur des distinctions comme celles-ci: "morale de la conviction" contre "formalisme ecclesiastique" (ou "commandements petrifies"), "pensee religieuse sublime" contre "pur charlatanisme", "la source pure d'une intuition profonde reellement, et non pas seulement en apparence" contre "le labyrinthe d'images depourvues d'intuition et purement symboliques", "1'imagination plastique" contre "la pensee Uvresque"»^"^. Or, chez Weber, les dichotomies ne sont pas insurmontables que par le fait accompli et on y observe soit une logique du tout ou rien soit une logique du moindre mal. Meme si l'o n accepte que la distinction entre faits et valeurs est normative et pragmatique et non pas logique et categorielle^^, 1'essence de la critique reste intacte. En plus, la distinction ethique porte des dilemmes de premier et de deuxieme ordre car on y distingue une certaine confusion entre

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politique

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choix ethiques substantiels et theories ethiques ou, autrement, entre choix ethiques et choix entre ethiques. La differenciation posee par certains commentateurs entre ethique de la conviction en tant qu'action sociale ä valeur rationnelle (Wertrationalität) et ethique de la responsabilite comme action sociale ä valeur rationnelle instrumentale (Zweckrationalität) est egalement sujette ä des malentendus. Ainsi, W . G. Runciman resume les apories de la pensee weberienne en trois points: — la difference entre presuppositions theoriques et jugements de valeur implicites; — la fagon dont les explications idiographiques se subsument sous des lois causales; — la relation entre explication et description dans les sciences sociales. Pour remedier aux antinomies, apories ou confusions des positions de

Weber, i l y a eu des tentatives pour

un des points de sa pensee des plus ambigus. Dans cette perspective, 1'ethique de la conviction et 1'ethique de la responsabilite sont complementaires. Weber lui-meme autorise de pareilles theories quand i l ecrit ä la fi n de son texte sur l'homme politique: «1'ethique de la conviction et 1'ethique de la responsabilite ne sont pas contradictoires, mais elles se completent I'une 1'autre et constituent ensemble l'homme authentique, c'est ä dire un homme qui peut pretendre ä la

"vocation politique"»^^. L a raison qu'on donne ä cette complementarite est surtout d'ordre pratique: meme avec le polytheisme des valeurs, i l n'y a pas d'homme politique qui pourrait agir seulement sous les auspices de 1'ethique de la responsabilite.^^ Or, la raison pratique n'est pas aussi si süffisante qu'elle puisse paraitre en premiere vue; on a propose des terminologies distinctes pour designer expressement la complementarite des deux ethiques. Bruun a parle d'«ethique responsable de la conviction»;^^ pour Brubaker, le choix entre les deux ethiques est un choix entre une pure Wertrationalität et une synthese de Wert- et de Zweckrationalität^^ les deux ethiques participant egalement ä la rationalite, cela conduirait ä 1'elaboration de ces theses intermediaires. L a differenciation meme entre ethique de la conviction en tant qu'acte de Wertrationalität et ethique de la responsabilite comme acte de

Zweckrationalität, a aussi permis de parier d'une form e intermediaire d'«action rationnelle-intuitive de valeurs»;^^ ceci faciliterait la complementarite des deux ethiques. La distinction de trois degres de I'ethique de la conviction: (1) r ethique de la conviction absolue (le Sermon sur la Montagne) du «tout ou

des hommes de bonne

volonte, et (3) 1'attitude

toute faute au monde et pas ä

rien» sans souci de consequences, (2) I'optimism e

adoucir le dualisme de son ethique qui est

de l'homm e qui attribue

soi,^"^ permet de nuancer davantage entre les deux ethiques.

Ces formes intermediaires ne peuvent pas nous faire negliger d'autres

expressions de Weber qui vont dans le sens de I'irreductibilite entre les deux ethiques: «II y a une opposition abyssale», ecrit-il «entre 1'attitude de celui

, celui qui agit selon I'ethique de responsabihte».^"^ Ainsi, pour d'autres commentateurs de son oeuvre, malgre les arguments cites au-dessus, les deux ethiques sont diametralement opposees car, finalement, I'ethique de la conviction reste aveugle face ä la realite^^.

et I'attitude de

aussi qui agit selon les maximes de I'ethique de conviction

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Notre these est que les deux ethiques sont bien distinctes et, encore plus, la comprehension de cette difference nous permettrait de saisir oü Weber se tient veritablement ä propos de sa differenciation entre science et politique:

proposait-il une division de travail radicale entre science et politique ou une differenciation structurelle entre les deux?^^ Une troisieme solution serait-elle possible? Dans la demiere hypothese, Weber reintroduirait l'academisme politique dans sa fa9on meme de le nier.

III

Ce qui fait la difficulte de I'ethique de la conviction et qui empeche son adoption par tout homme de bonne volonte est le fait que la rationalite de la macro-situation sociale ne peut pas etre prouvee; c'est peut-etre la meme constatation qui pousse Weber ä son individualisme methodologique. En cela, egalement, Weber est I'eleve de Nietzsche car pour ce dernier, «il n'y a pas d'harmonie preetablie entre le progres de la verite et le bien de l'humanite».^^ L'ethique de la conviction presuppose la realite d'un cosmos moralement rationnel oü les devoirs ne sont pas en etat de conflit et oü les valeurs sont ordonnees hierarchiquement^^. La science de sa part fait avancer doublement

I'esprit critique soit par le progres de la connaissance rationnelle objective soit par rinvention des techniques semiotiques qui elargissent les Umites naturelles de la capacite cognitive de 1'intellect humain.L e plus haut niveau de Taction morale est Taction morale responsable^^. Si Ton nous permet une premiere transposition, on pourrait dire que I'ethique de la responsabilite dans le champ de la science, c'est la neutralite axiologique {Wertfreiheit) du scientifique. Pour Weber, «toute science est comme telle independante d'une Weltanschauung», d'une vision du monde.^^ Weber insiste sur la necessite d'observer la consequence entre faits et noms et en cela i l peut etre caracterise de

En meme temps, i l proclame que «la raison humaine est

impuissante ä resoudre le conflit entre les valeurs essentielles

ethique et politique est insoluble».^^ L'imperatif categorique chez Weber proclame qu'on doit suivre nos demons avec honnetete et, surtout, avec passion. «Nous nous trouverions alors devant la situation paradoxale d'un individu qui est en paix avec lui-meme, tandis que le monde entier est regi par la guerre».^^ En meme temps, Weber reclamait de fa9on formelle que Tinterpretation soit subordonnee ä Texplication causale^"^. «L'excellence de la science ou de la philosophie ne fu t jamais discutee tant qu'on put y voir "la voie vers Tetre vrai", le chemin de la "vraie nature" ou du "vrai bonheur". Mais cette attente a ete de9ue. Desormais, leur seul but est de determiner la part tres restreinte de verite qui est accessible ä l'homme. Pourtant, en depit de cette extraordinaire transformation de la science ou de la philosophie, la recherche de la verite continue ä etre valorisee pour elle-meme».^^ La science de nos jours est-elle devenue une force nihiliste? On a propose - Raymond Boudon en premier lieu^^ - de ne pas repondre affirmativement ä cette question car le point de vue qu'on devrait adopter sur Weber est plutot celui du sens commun ou, d'autres disent, de la «rational choice approach»^^. Si la science ne peut pas apporter de solutions au probleme des fins ultimes, pourquoi alors ne pas faire

Le conflit entre

nominaliste.

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appel aux valeurs du sens commun ou, meme, ä celles de la tradition? Pour

Weber, ce chemin aussi est bloque, car les accomplissements techniques de la

science

comme desenchantement du monde. D'une part, «l'intellectualisation et la rationalisation croissantes ne signifient nullement une connaissance generale croissante des conditions dans lesquelles nous vivons»^^; d'autre part, tous les hommes partagent I'idee du progres infini propre ä la science. Mais le progres infini de la science porte en lu i le sentiment du caractere ephemere des valeurs. Ni le sens commun n i la tradition ne peuvent des lors compter de fagon considerable au niveau de Taction morale. On peut meme dire que pour cette meme raison, la science ressent T obligation de se prouver moralement.^^

Dans Tesprit de sa theorie, Weber n'offre pas une interpretation du monde ä

son public; et, pourtant, i l lance un appel rempli de passion qui, d'ailleurs, n'est pas possible ä satisfaire car le monde ne peut pas se prouver rationnellement. Ce qu'il peut nous offrir, finalement, n'est qu'un heroisme de Tobjectivite manifeste dans la neutralite du WertfreiheitContre les diverses religions du salut, la lucidite critique n'oppose que le principe que tout peut etre regi par le

et

deuxiemement desirable; c'est seulement en raison du fait que la science est une «vocation objectivement valable» qu'elle peut devenir une vocation pour quelqu'un et dans certaines circonstances. On observe dans la science le meme

ecart entre metier et vocation qu'on voit dans la politique. La science est fondee

la science; celui qui ne le comprend pas peut vivre de la

science mais pas pour la science. Weber applique cette formule surtout ä l'homme politique, en distinguant entre ceux qui vivent de la politique et ceux qui vivent pour la politique.^^ L a difference entre la conviction et la science n'est pas la croyance ä quelque chose mais le fait que le contenu de la croyance conduit ou non ä une fo i positive; la personne positivement religieuse ne peut pas etre un «contemporain»^^. Pour Weber, au contraire, ce qui nous incombe est d'assumer la non-rationalite du monde. L'adherant ä I'ethique de la responsabilite croit ä sa valeur instmmentale {Erfolgswert). L'ethique de la responsabilite, done, n'est pas de la Realpolitik mais constitue une valeur propre. Aurait-on le droit de dire que Weber devalorise I'ethique de la conviction et qu'il a une vision metaphysique du croyant? Weber a-t-il une perception correcte du croyant?^ Selon lui, le croyant sanctifie soit Tinteriorite soit le renouveau charismatique; ici, une nouvelle distinction apparait: en ce qui

sur la passion de

calcul.^^ L a Wertfreiheit s'efforce ä rendre la science premierement possible

ont provoque un abime au sein de la societe modeme, deciit par lu i

conceme les partisans de I'ethique de la conviction, i l y a le partisan religieux et le partisan non-religieux, celui qui repond ä une demande de rigorisme.^^ En ce qui conceme le premier, Weber a conscience que celui-ci, tout en etant

rationaliste, sous-estimera

ne peut pas decouvrir les fondements de Tetre. Pour ce qui est du deuxieme, I'ethique de la responsabilite, comme on va voir, pourrait clarifier le probleme de la morale kantienne. Weber s'est efforce ä tout prix de preserver la causalite; sa logique est la logique causale, non pas formelle. Le probleme de la definition de la valeur chez Weber est de caractere subjectif et "criterique". La rationalite chez Weber est deductive et les fonctions de la raison dans les procedes de mise

peut-etre Toeuvre scientifique en considerant qu'elle

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en valeur sont les suivantes: — la formulation des «axiomes de valeur», autrement dit, des choix de fins coherentes interieurement; — la deduction des implications de nos choix finals d'action dans des circonstances specifiques; — la determination des moyens. En tout cas, la raison ne peut pas nous prouver le contenu de nos choix (meme quand nos choix ne peuvent pas etre realises). L'etude de la pensee de Weber doit toujours presupposer l'objectivisme, le sociologisme, le scientisme, le positivisme.

le politique ideal selon Weber, i l y a pourtant un

espace de recouvrement entre les deux: celui de la prise de parole publique. Ce qui fait tout particulierement obstacle aux ambitions scientifiques du politique c'est que desormais 1'education (le Bildung traditionnel) s'adapte aux conditions de la recherche scientifique. L a science ne se transcende pas mais elle se maintient comme force critique en se limitant ä 1'Interieur des disciplines. Or, le vrai opposant de l'homme politique n'est pas tant le scientifique mais le fonctionnaire et les limites du fonctionnaire sont poses par l'homme politique. Le fonctionnaire travaille sur des objectifs reconnaissables publiquement, le politiqu e travaille pour fair e de ses objectifs une cause sociale"^^. Le professeur de l'Universite en tant que fonctionnaire serait egalement un opposant du politique si l'Universite n'etait pas un lieu privilegie du Wertfreiheit et si les declarations weberiennes contre la prophetic scientifique n'etaient pas des declarations pour 1'autonomic scientifique. Car, les sciences, comme forces critiques, participent ä la diffusion de I'ethique de la responsabilite."^^ Encore plus, I'ethique de la responsabilite depend de la science moderne. Dans ce sens, la science moderne doit etre Wertfreiheitlich et critique^^. I I ne faudrait pourtant pas voir chez Weber un chantre, meme deguise, de la modernisation car, pour lui, ce sont «la religion protestante, I'education academique, I'etablissement bureaucratique, et meme la noblesse qui coiitribuent au processus de modernisation».^^ Ici, on devrait invoquer le role important tenu, dans la perspective weberienne, par les sectes dans I'etabUssement des forces poUtiques modernes. L'egUse etabUe a ete envisagee par Weber comme hypocrite de fagon innee et en plus, elle est identifiee au Bildung allemand et ä la bureaucratic de I'etat. Weber fu t sur ce point attire par la dichotomic ä laquelle se livraient ses collegues: les issues ethiques font I'objet d'activite des individus heroiques, conformement ä la distinction entre communaute et societe, Gemeinschaft et Gesellschaft. L'individu heroique est precisement celui qui va assumer la posture de I'ethique de responsabilite. Or, le scientifique, comme on I'a vu, en tant que partisan de la Wertfreiheit est aussi un individu heroique. Les sectes presentent une issue possible ä la modernisation immorale. Les sectes sont volontairement anti-politiques. Weber souligne 1'individualisme rationnel des sectes americaines; la secte en soi n'est pas une institution qu i form e u n tout plus grand que ses parties. Elle est pluto t un ensemble d'individus qui s'engagent dans des actes reciproques de «probation» en faveur aussi bien des ideaux que des fins materiels. Dans ce sens, i l s'agit de «Gesellschaft classique». Le comportement des membres de la secte est rationnel mais lie egalement ä des valeurs. Selon Weber, rorganisation d'une secte produit ce type de responsabilite individuelle et de

Si le scientifique n'est pas

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rationalite complexe qui, transpose dans la sphere politique, devient la piece fondatrice de la democratic car la soUicitation de la part des sectes d'une garantie constitutionnelle de leur liberte est une de leurs contributions majeures ä la modemite. La qualite de secte conduit ä la fameuse ethique de responsabilite. Jusqu' au texte sur la vocation du politique on ne trouve pas de meilleure description de Taction rationnelle que celle contenue dans son article de 1904 sur les eglises et les sectes en Amerique - une question qui fu t oubliee dans roeuvre tardive de Weber. I I semble evident qu'une lignee de I'ethique de responsabilite trouve son origine dans 1'importance que Weber a accordee au role des sectes^'. Or, ce n'est pas que la croyance qui est en jeu dans les rapports sociaux. L a relation sociale en soi existe exclusivement et pleinement dans le hasard^^. Toute socialisation (Vergesellschaftung) est toujours un compromis qui est effectue sur trois niveaux: 1'interet particulier (Zweckverein), les croyances communes (Gesinnungsverein) et I'attitude rationnelle pour le bien de I'agora^^.

Ici, encore, les similitudes entre scientifique et politique sont frappantes. «Seul l'etre», ecrit Weber, «qui se met purement et simplement au service de sa cause

possede une "personnalite" dans le monde de la science

pas

autrement dans le domaine de la poHtique, mais nous n'aborderons pas ce theme aujourd'hui»^"^ conclut-il. Weber se refere ici ä cette unite que represente

vocation (Berufmensch) dans la sociologie comparative des

religions, la personnalite (Persönlichkeit) dans I'epistemologie, 1'individu charismatique dans VEconomie et societe.^^ Tous les deux, scientifiques et politiques, incombent, pour ce qui est de leur comportement social, ä la categoric du «quand meme». «Celui qui est convaincu qu'il ne s'effondrera pas

si le monde, juge de son point de vue, est trop stupide ou trop mesquin pour meriter ce qu'il pretend lui offrir, et qui reste neanmoins capable de dire "quand meme!", celui-lä seul a la "vocation" de la politique».Pou r le scientifique,

d'apprendre

ä reconnaitre qu'i l y a des faits inconfoitables, j'entend s par lä des

Weber ecrit que «la täche primordiale d'un professeur capable est

I I n'en

va

l'homm e de

ä ses eleves

faits qui sont desagreables ä 1'opinion personnelle d'un individu»;^^ et egalement: «quel est l'homme qui aurait la pretention de refuter

"scientifiquement" I'ethique du Sermon sur la Montagne

que du point de vue strictement humain, ces preceptes evangehques font l'apologie d'une ethique qui va contre la dignite»^^. C'est par la categoric du "quand-meme" que Weber propose une issue au desinteressement et ä

I I est pourtant clair

l'imperatif categorique kantiens tout en restant captif du tragique de la division

de la

complementarite stricte des deux ethiques de Weber qui permettrait de le ranger

ä cöte des penseurs du sens commun ou des choix rationnels oublient tres tot

que Weber est aussi un penseur du tragique. D'ailleurs, n'a-t-il pas ecrit: «Mais comment se pose alors le probleme des relations veritables entre ethique et

politique?

rester indifferentes au fait que toute politique utiHse comme moyen specifique la force, derriere laquelle se profile la violence^^l» [c'est mo i qui souligne].

Peut-on vraiment croire que les exigences de I'ethique puissent

entre la politique et I'ethique chez Kant. Car, les partisans

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La difference entre les deux ethiques est-elle celle entre deux visions du monde (Weltanschauungen)! Ceci ne peut pas etre le cas, car I'ethique de responsabilite est directement liee ä la science qui est etrangere ä toute idee de Weltanschauung. Pour nous, la reponse aux apories de I'epistemologie de la raison morale chez Weber est foumie precisement par I'ethique de responsabilite. La complementarite entre les deux ethiques doit etre recherchee du cöte d'une rationalite vraiment elargie. Des commentateurs ont souHgne, dejä, que Weber cherchait un autre type de Gesellschaft sur la base de comportements rationnels complexes - ä la fin de sa vie, cette recherche a pris une form e nouvelle, poHtique^^; d'o ü ses reflexion s sur les vocations du savant et du politique.I I faudrait, alors, reflechir sur ce que le bien representait pour Weber.

IV

Tout se ramene ä l'idee du Bien. Weber semble avoir adopte les positions de la critique d'un anti-platoniste tel Nietzsche envers l'idee du bonheur. «"La paix et le bonheur universel" lui semblaient-ils un but illegitime et indecent. Meme s'il etait possible de l'atteindre, pensait-il, ce ne serait pas souhaitable, car ce serait l'avenement "des derniers humains qui ont invente le bonheur", ceux-lä memes contre lesquels Nietszche exerga sa "critique destructrice^^"». Leo Strauss nuance cette position en ecrivant aussi: «1'oeuvre de Weber aurait ete non seulement ennuyeuse mais absurde s'il n'eüt parle ä tout bout de champ des vertus et des vices intellectuels et moraux dans le registre approprie, celui de la louange ou du bläme»^^. Weber, malgre tous ses developpements sur la specialisation en science, n'hesita pas ä incamer un type de culture generale qui

est le propre du platonisme. Selon les termes d'un specialiste, i l est

de I'etudier car i l faut avoir «the linguistic skills, the philosophical training, the breadth of historical knowledge, the engagement with contemporary political issues, the theological understanding, the depth o f appreciation of religious and ethical traditions, the familiarity with German History and culture, a grasp of hermeneutics and methods of interpretation, an understanding of law and economy - the list is almost endless - that the study of the life and work of Max Weber demanded»^^. Weber «n'hesitait pas ä decrire Platon comme un "intellectuel" sans reflechir un seul instant que toute 1'oeuvre de Platon peut etre analysee comme une critique de la notion d'"intellectuel^^"». Par ailleurs, Heinrich Rickert a suggere que la manic platonicienne caracterisait Weber^^. Nous trouvons legitime d'etudier ensemble tous ces indices contradictoires.

tres difficile

Un premier point d'appui serait la notion de premisse finale qui occupait une place primordiale chez Weber. L'influence des Neokantiens est ic i evidente. L e probleme de la justification des premisses finales est un probleme central dans I'epistemologie neokantienne. Pour les Neokantiens, notre connaissance des faits moraux est fondee sur des presuppositions; on trouve des presuppositions altematives meme au niveau le plus eleve. Nietzsche, ä qui se rallie dans une certaine mesure Weber, croyait que ces premisses sont irrationnelles. Les Neokantiens, desquels Weber se sentait egalement proche, s'efforgaient de preserver les categories morales comme categories rationnelles.

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Quand le temps est venu pour reflechir sur Platon, toutes ces legons

neokantiennes ont joue leur role. Avant Natorp, Herman Cohen s'eleve contre la substantialisation aristotelicienne des idees platoniciennes et avance plutot la theorie que le mode d'etre de I'idee est celui de la relation synthetique (=subjectivo-objective)^^. On trouve en germe ici le refus posterieur de Natorp d'accepter le /cüpzfj/zog et son insistance sur la xoivcovia rcov yevcbv comme egalement le deplacement des idees, de la chose (Ding) vers la lo i (Gesetz). E n effet, le kantisme de Natorp est heritie de Herman Cohen.^^ L e bien qui chez

Platon

ultime (Endziel) et la separation entre idees et choses devient la distinction entre sensation et concept. Aristote persistait sur la relation causale qui lie la sensation au concept tandis que Platon insistait sur le cote intuitif du concept.

Le concept, precisement, est ce qui differencie la science modeme. ' A la

question: «quelle est la vocation de la science dans 1'ensemble de la vie humaine et quelle est sa valeur?», Weber repond: «sur ce point, enorme est le contraste entre le passe et le present». I I prend I'exemple de la Republique de Platon, et plus particulierement de 1'allegoric de la caveme, pour montrer la distance que la sensibilite modeme prend par rapport ä 1'ideal platonicien de science. L'«enthousiasme passionne de Platon» s'explique, selon Weber, par la decouverte «d'un des plus grands instmments de toute connaissance scientifique: le concept». La verite ä laquelle le concept permettait I'acces etait immediatement transposable dans le domaine du bien publique, car, «chez les Grecs qui ne pensaient qu'a travers la categoric de la politique, tout se ramenait

du

ä cette

savant est une chose sur laquelle i l

insistait mais I'objet de cet enthousiasme est aujourd'hui depasse par le progres de la science. L a critique du concept platonicien n'est pas etrangere ä un certain

aristotelisme de la part de Weber qui, par ailleurs, ne cessa jamais de croire, malgre ses doutes sur les fins ultimes de la science, que «l e resultat auquel

aboutit

le travail scientifique est important en soi, c'est-a-dire qu'i l vaut la

est superieur meme ä I'etre et ä 1'essence devient chez Natorp la fi n

question».^^

L'enthousiasme

peine d'etre connu (wissenswert)»^^. L'importance accordee par lu i ä la causalite et sa perception de Platon comme intellectualiste, fondee probablement sur 1'importance de 1'intuition chez ce demier, contribuent ä classer Weber parmi les realistes de type aristotelicien comme on a remarque

plus haut par rapport ä la relation entre sensation et concept. Weber se montrait hostile envers la notion du vecu (Erlebnis) et notait que «la langue allemande

appelait jadis rexperience vecue (Erlebnis) sensation (Sensation)», et

qu'elle est la "personnalite" et ce qu'elle signifie

une idee plus exacte»^\ La substitution d'un terme par un autre a produit, done,

selon Weber, de la confusion.

L'aristotelisme etait bien ancre dans la tradition universitaire allemande. Qu'o n se rapporte ic i ä 1'oeuvre de Friedrich Adolf Trendelburg (1802-1872) de l'epoque post-kantienne, pour qui la philosophie en tant que sagesse est un Weltanschauung mais en tant que science, elle est 1'etude de 1'aristotelisme^^. Weber procede-t-il sur ce point ä une mpture epistemologique? Nous le croyons et cela non seulement en raison de son neokantisme portant sur les fins ultimes et l'incapacite de les prouver. Nous pensons que sa fagon de voir etait

de «c e epoque

l'o n en avait ä cette

George s

Arabatzi s

105

souvent plus proche de la maniere totalisante de Platon que de la fagon detaillee

d'Aristote. D'autre part, i l a clairement essaye de se detacher de la tradition universitaire allemande, ä laquelle i l appartenait de plein droit, sur deux points:

contre la tentative des politologues comme Wilhelm Roscher d'identifier les notions universelles avec les faits historiques particuliers, ä laquelle s'opposait le nominalisme de Weber dont on a dejä parle; et contre I'optimisme d'un Gustav Schmoller, par exemple, ä propos des capacites illimitees de l'homme ä faire du progres.Su r ce point, Weber constatait le desenchantement du Bildung traditionnel, morcele desormais en specialisations differentes.^'^ Quand Weber ecrit que les deux ethiques ensemble font l'homme authentique, c'est-ä-

dire un homme qui peut

operation classificatoire

essaie de comprendre une donnee de philosophie politique classique ä travers une rationalite complexe qui a beaucoup ä voir avec la dialectique

platonicienne dans ses ambitions les plus intuitives . L e passage qu i suit est tres eclairant sur ce point: ««II est vrai», ecrit-il, «la politique se fait avec la tete.

Mais i l est tout aussi vrai qu'on ne la fait pas uniquement avec

point les partisans de I'ethique de conviction ont parfaitement raison. On ne peut prescrire ä personne d'agir selon I'ethique de conviction ou selon I'ethique de responsabilite, pas plus qu'on ne peut lu i indiquer ä quel moment i l doit suivre l'une et ä quel moment 1'autre».^^ II est egalement evident que 1'amour joue un role dans la description du politique chez Weber. I I ecrit: «L'ethique peut parfois jouer un role extremement facheux. Quelques exemples. I I n'est pas rare qu'un homme qui abandonne sa femme pour une autre, eprouve le besoin de se justifier devant sa conscience en invoquant comme pretexte qu'elle n'etait pas digne de son amour, qu'elle 1'avait degu, ou d'autres raisons de ce genre qui ne manquent pas. I I s'agit lä de la part de l'homme d'un manque de courtoisie qui, en plus de

ce

pretendre ä la "vocation politique", i l fait plus qu'une (ä laquelle on a souvent reduit son epistemologie); i l

la tete. Sur

la simple constatation qu'il n'aime plus sa femme - alors qu'elle est en roccurrence la victime -, cherche encore ä se fabriquer un alibi pour "justifier" son attitude profondement discourtoise: i l s'arroge ainsi un droit qui laisse en fin de compte tous les torts ä sa femme, en plus de I'infidelite dont i l I'accable. Le vainqueur de cette rivalite sexuelle [erotisch] procede exactement de la meme fagon: i l estime que son adversaire malheureux doit etre le moins digne, puisqu'il est evince. II n'y a lä evidemment aucune difference avec le vainqueur qui, apres sa victoire sur le champ de bataille, proclame avec la vile manic de celui qui a toujours raison (Rechtaberei): "J'ai vaincu parce que j'avals

raison"

On peut dire les memes choses de celui qui est vaincu; au lieu de se

complaire dans I'attitude de vieilles femmes et chercher ä decouvrir le "coupable" apres la defaite - puisque c'est toujours la structure meme de la societe qui engendre les conflits - i l ferait mieux d'adopter une attitude virile et digne en disant ä I'ennemi: "Nous avons perdu la guerre et vous I'avez gagnee.

Oublions le passe et discutons maintenant des consequences qu'i l faut tirer de la situation nouvelle en considerant la responsabilite devant I'avenir qui pese en premier lieu sur le vainqueur". Tout le reste denote simplement une absence de dignite et se paiera un jour ou l'autre».^^

M a x

Webe r et V academism e

politique

de

Plato n

106

Weber montrait comment en 1'absence des fondements rationnels on avance

la convenance et I'expedient/^ Par ailleurs, tout en insistant sur la passion du

scientifique ou du politique, Weber se montre hostile ä r«excitation sterile»; i l

s'agit lä d'un paradigme proprement platonicien. «Aujourd'hui», ecrit-il, «en un temps d'excitations qui, selon votre opinion, ne sont pas steriles - sachez cependant que 1'excitation n'est pas toujours ni meme foncierement une passion authentique».^^ Ailleurs, dans un curieux detour par I'esthetique pour montrer le Wertfreiheit de la science i l se montre iconoclaste ä la fagon platonicienne: «L'esthetique presuppose I'ceuvre d'art. Elle se propose done simplement de rechercher ce qui conditionne la genese de 1'oeuvre d'art. Mais elle ne se demande point si le royaume de I'art n'est peut-etre pas un royaume de la splendeur diabolique, un royaume de ce monde est done dresse contre Dieu, mais egalement dresse contre la fraternite humaine en vertu de son esprit foncierement aristocratique. Elle ne se pose done pas la question: devrait-il y avoir des oeuvres d'art?». Encore, on trouve chez Weber un certain dualisme cosmique mais qui ne se rapporte pas, selon le precepte neokantien, ä des realites mais ä la distinction des concepts et des sensations. La science, d'abord, est de ce monde et,

pourtant, elle garde une distance critique par rapport ä lui. Le Cosmos chretien en tant que valeur unifiee est dissous dans un nouveau polytheisme.^^ On trouve des passages relatifs dans le texte sur la vocation du politique: «le partisan de I'ethique de conviction ne peut supporter I'irrationalite ethique du monde. I I est un "rationaliste" cosmo-ethique»; ou, «les grands virtuoses de 1'amour et de la

bonte a-cosmiques de l'homme

n'ont pas travaille avec le moyen politique de

la violence. Leur royaume n'etait pas "de ce monde" et pourtant ils ont eu et ils

continuent ä y exercer une influence».^^ Weber pense que les hommes de conviction ne comprennent pas le monde dans sa routine quotidienne^^. Le monde est, done, selon Weber, soit le monde routinier et reel soit les Cosmoi engendres ä la suite de la dissolution de 1'unite dans le multiple.

Finalement, on decouvre chez Weber une grande nostalgic pour le temps de

celebre de la fi n du texte sur le

r unite comme on voit

savant: «Le destin de notre epoque caracterisee par la rationalisation, par l'intellectualisation et surtout par le desenchantement du monde, a conduit les humains ä bannir les valeurs supremes les plus sublimes de la vie publique.

Elles ont trouve refuge soit dans le royaume transcendant de la vie mystique soit dans la fraternite des relations directes et reciproques entre individus isoles.

II n'y a rien de fortuit dans le fait que I'art le plus eminent de notre temps est

intime et non monumental, ni non plus dans le fait que de nos jours on retrouve uniquement dans les petits cercles communautaires, dans le contact d'hommes

ä hommes, en pianissimo, quelque chose qui pourrait correspondre au pneuma

prophetique qui embrasait autrefois les grandes communautes et les soudait ensemble».^^

du differe que

dans la lamentation

On

n'a

ainsi qu'une

«gallerie»

cumulant plusieurs modes

Platon aurait pu imaginer avant I'instauration de sa cite ideale.

George s

Arabatzi s

V

107

Si on trouve de l'academisme politique chez Weber, ce n'est pas l'academisme de l'epoque classique. I I s'agit plutot d'un academisme de sectes philosophiques de l'epoque hellenistique. Une secte - celle des scientifiques - affronte le hasard; une autre - celle des politiques - travaille sur l'instrumentalisation des croyances. Les deux sont teintees de nostalgic.

Notes

'Cf.

C . Despotopoulos, La philosophie

de Platon

(en

grec),

Athenes,

Centre de

137 et

recherches sur la philosophie suiv.

grecque de 1'Academic d'Athenes,

1997, pp.

^Trad. Em. Chambry, Platon, (Euvres completes, vol. VII/1, Paris, Les Beiles Lettres, 1956, p. 88. ^John Ferguson, Utopias of the Classical World, London, Thames and Hudson, 1975, p.

the poHtician must have some kind of

66. L e meme auteur conclut:

«

non

e the less

end in view».

"^Max Weber, Le metier et la vocation du savant [1919], in Le savant et le politique.

Preface de Raymond Aron, Paris, Plön, coll. 10/18, vocation du savant. ^Ibid., p. 90.

1991, pp. 53-98; desormais: L a

^Ibid., p. 83. ^Ibid., pp. 83 et suiv. ^Wolfgang Schluchter, Value-neutrality and the Ethic of Responsibility, Max Weber's Vision of History. Ethics and Methods, Berkeley, Los Angeles, London, University of California Press, 1979, p. 67. ^Ibid., p. 71. '^Philip A. Woods, Values-intuitive Rational Action: the Dynamic Relationship of Instrumental Rationality and Values Insights as a Form of Social Action, British Journal of Sociology, 52/4, 2001, p. 693.

M. Weber, op. cit., pp. 99-185; desormais: L a vocation du politique.

'^Nous avons nous-memes formule quelques reserves in Georges Arabatzis, Ethique du

bonheur et Orthodoxie ä Byzance (IV^ - XII^ siecles), ch. Ethique, religion et societe:

La sociologie de M. Weber, Paris, Editions de 1'Association «Pierre Belon», 1998, pp. 27-36, oü nous avons ecrit suivant Robert Misrahi, Ethique, politique et bonheur. Traite du bonheur II, Paris, ed. du Seuil, 1983; et in Georges Arabatzis, Coherence ou fondation de la raison morale selon Max Weber, Avenir de la raison, devenir des rationalites. Actes du XXIXe Congres de I'Association des Societes de Philosophie de Langue Frangaise, 27 aoüt - ler septembre 2002, ed. A. Benmakhlouf et J.-Fr. Lavigne, Paris, Vrin, pp. 573-577.

^^Leo Strauss, Le droit naturel et la distinction entre faits et valeurs. Droit naturel et histoire, trad, de 1'anglais par M. Nathan et Eric de Dampierre, Paris, Plön, 1954, p.

72.

^Ubid, p. 67. '^Ph. A. Woods, op. cit., p. 691. '^Cf. Stephen P. Turner et Regis A. Factor, Max Weber and the Dispute over Reason and Value. A Study in Philosophy, Ethics and Politics, London, Boston, Melbourne and Henley, Routledge and Kegan Paul, 1984, p. 32.

'^W.G. Runciman, A Critique of Max Weber's Philosophy of Social Science, Cambridge, Cambridge University Press, 1972.

M a x

Webe r et 1' academism e

politique

de

Plato n

108

^^M. Weber, La vocation du politique, op. cit., p. 183. Cf., aussi, L . Strauss, op. cit., p.

85.

^^Cf. W. Schluchter, op. cit., p. 85. ^°H. H. Bruun, Science, Values and Politics in Max Weber's Methodology, Copenhagen, Munksgaard, 1972, p. 284; cf. Ph. A. Woods, op. cit., p. 693.

^^R. Brubaker, The Limits of Rationality: An Essay on the Social and Moral Thought of

Max Weber, London, Allen & Unwin, 1984, p. 109; cf. Bradley E . Starr, The Structure of Max Weber's Ethic of Responsibility, The Journal of Religious Ethics, 27/3, 1999, pp. 429-430, n. 18. ^^Cf. Ph. Woods, op. cit., p. 694. ^^Cf. Br. Starr, op. cit., pp. 416-417. ^"^M. Weber, La vocation du politique, op. cit., p. 172. W. Schluchter, op. cit., p. 88. ^^Ibid., p. 75. Humain, trop Humain, I, 698 cite in Karl Schlechta, Le cas Nietzsche, trad. fr. par A. Coeuroy, Paris, GalUmard, 1960, ch. L'oeuvre et son intention, p. 32; Schlechta insiste tout particulierement sur la rupture qui a provoque chez Nietzsche la conscience de I'avancement des sciences dites dures, chose qui retentit jusqu'ä Weber. ^^Br. Starr, 0/7. dr., p. 415.

^^Cf. Zenomas Norkus, Max Weber's Interpretative Sociology and Rational Choice Approach, Rationality and Society, 12/3, 2000, pp. 270 et suiv. ^^Ibid., p. 274. ^^Strauss, op. cit., p. 53. ^^Ibid., p. 80. ^^Ibid.,p.%\. ^^Ibid.,^. 93. ^^Ibid., p. 87. ^^Raymond Boudon, Max Weber: La «rationaUte axiologique» et la rationalisation de la vie morale, Etudes sur les sociologues classiques II, Paris, P.U.F./Quadrige, 2000, pp.

201-246.

^^Cf. r article de Zenomas Norkus, op. cit.

^^Max Weber, La vocation du savant, op. cit., p. 70. ^^L. Strauss ecrit: «dans I'esprit d'une tradition qui date de trois siecles, Weber aurait rejete la proposition selon laquelle les sciences sociales doivent etre fondees sur une analyse de la realite sociale vecue, telle que le "sens commun" le connait»; op. cit., p.

94.

^°Cf. W. Schluchter, op. cit., p. 70. ^'Ibid.,p.l\. ^'^Ibid., pp. 79-80. "^^Ibid., p. 81. Cf., sur ce point, Hegel, La positivite de la religion chretienne, Paris, P.U.F., 1983.

"^Pour Strauss la reponse ä cette question est de toute evidence negative: «Weber affirmait sans vergogne que toute croyance ä la revelation est en demiere analyse croyance ä 1'absurde. Que cette opinion de Weber, qui apres tout n'etait pas un theologien, soit ou non compatible avec une croyance intelligente ä la revelation, c'est une question que nous n'avons pas ä examiner ici»; op. cit. p. 87. Sa position parait discutable. 4^ W. Schluchter, op. cit., p. 89. "^^Cf. St. Turner et R. A. Factor, op. cit., pp. 34 et suiv. "^^Cf. W. Schuchter, pp. 97 et suiv. 11 suffit de dire que pour Weber, I'Allemagne est soumise ä la domination des bureaucrates et que la bureaucratisation est selon lui fatale, ibid.

George s

Arabatzi s

109

""^Ibid., p. 107. ""^Ibid., p.91. Colin Loader et Jeffrey C . Alexander, Max Weber on Churches and Sects in North

America: An Alternative Path toward RationaUzation, Sociological Theory, 3/1, 1985, p.l. Ibid., pp. 3,4.

^^M. Weber, Soziologische

Kentavros, 1997, p. 83. ^^Ibid.,p.nA. ""^M. Weber, La vocation du savant, op. cit., p. 66. ^^Kim, Sung Ho, "In Affirming Them, He Affirms Himself. Max Weber's Politics of

Civil Society, Political Theory, im, 2000, p. 212. ^^M. Weber, La vocation du politique, op. cit., p. 185. ^^M. Weber, La vocation du savant, op. cit., p. 83. ^^Ibid., p. 85.

^^Max Weber, La vocation du savant, op. cit., pp. 168-169. ^°C. Loader et J. C. Alexander, op. cit., p. 2. Sur le savant et le politique des deux textes en tant qu'un continuum, cf. G . Arabatzis,

, ^^L. Strauss, op. cit., p. 81. ^^Ibid, p. 67. David J . Chalcraft, Weber Studies: Division and Interdependance, History of the

Grundbegrijfe, edition grecque, trad. M. Cypraios, Athenes,

Ethique

op. cit.

Human Studies, Uli,

2001, p. 107.

^^L. Strauss, op. cit., p. 75. ^^St. Turner et R. A. Factor, op. cit., p. 39. Francesco Fronterotta, L'interpretation neo-kantienne de la theorie platonicienne des idees et son «heritage» philosophique. Revue philosophique de Louvain, 98/2, 2000, p. 321. ^^Vasilis Politis, Anti-realist Interpretations of Plato: Paul Natorp, International Journal of Philosophical Studies, 9/1, 2001, p. 50. ^^M. Weber, La vocation du savant, op. cit., pp. 72-73. ^^Ibid., p. 77. Cf. Aristote, Metaphysique, A, 1, 980 a 21. M. Weber, La vocation du savant, op. cit., p. 66. ^^Cf. Klaus Christian Köhnke, The Rise of Neo-Kantianism, Cambridge, Cambridge University Press, 1991, pp. 16 et suiv. ^^Cf. le Postface de Th. Giouras in Die Typen der Herrschaft, edition grecque, Athenes, Kentavros, 2001, pp. 166 et suiv. '^Cf. W. Schluchter, op. cit., p. 95. ^^Max Weber, La vocation du politique, op. cit. p. 182. Ibid., pp. 166-167. ^^St. Turner et R. A. Factor, op. cit., p. 34. ''^Max Weber, La vocation du politique, op. cit., pp. 182-183. ^^Max Weber, La vocation du savant, op. cit., p. 78. ^°Cf. W. Schluchter, op. cit., pp. 78, 84. ^^Max Weber, La vocation du politique, op. cit., pp. 174, 181. ^^Br. Starr, op. cit., pp. 417 et suiv. ^^M. Weber, L a vocation du savant, op. cit., p. 96.