LE POSTMODERNISME COMME MODERNITÉ « FIN DE SIÈCLE »

*
(ou : Le postmodernisme aux fins de l'« in-différence »)
Hugh Silverman

P.U.F. | Revue de métaphysique et de morale

2001/4 - n° 32
pages 483 à 494

ISSN 0035-1571

Article disponible en ligne à l'adresse:
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http://www.cairn.info/revue-de-metaphysique-et-de-morale-2001-4-page-483.htm
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Silverman Hugh , « Le postmodernisme comme modernité « fin de siècle »* » (ou : Le postmodernisme aux fins de

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l'« in-différence »),
Revue de métaphysique et de morale, 2001/4 n° 32, p. 483-494. DOI : 10.3917/rmm.014.0483
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encore fault-il marcher sur nos jambes . mais toujours.201.F.info . dans la culture de masse. Si avons-nous beau monter sur des eschasses . Nous ne disons pas la fin.14/04/2011 02h15.86. © P. Modernity is in the process of achieving its postmodern ends when it manages to overcome hopelessness and looks upon a non-negative in-difference. le kitsch ou le silence mais bien le moment où la modernité trouve ses marges.86. ABSTRACT. Document téléchargé depuis www.39. — If modernity can be said to be an attempt at discovering a radical new thing in art. III. — Si la modernité consiste à trouver le nouveau radical. si ne sommes-nous assis que sur nostre cul. No 4/2003 . and identify its differences.U. can make such a doctrine convincing.F. Some examples.info . sur des eschas- ses. L’idée de science et l’idée d’écriture — donc aussi de science de l’écriture — n’ont de sens pour nous que depuis une origine et à 1. Essais. Montaigne. Un astérisque indiquera dans la suite une expression apparaissant « en français dans le texte ». particularly chosen in contemporary productions for the cinema or television. la fin de la postmodernité n’est pas la sortie de l’art. XIII.cairn. plus ou moins secrètement.U. « De l’expérience » Pour des raisons essentielles : l’unité de tout ce qui se laisse viser aujourd’hui à travers les concepts les plus divers de la science et de l’écriture est au principe.14/04/2011 02h15. car. kitsch or silence. dans l’américain. repère la lisière de ses diffé- rences. et au plus élevé throne du monde.246 . La tâche de la pensée ne consiste pas à désespérer de l’art ou de la nouveauté mais à identifier les lieux et les fins de la différence dans ce que l’on peut nommer une « en-différence » (in-difference) qui n’a rien de négatif.. déterminée par une époque historico-métaphysique dont nous ne faisons qu’entrevoir la clôture. ples artistiques tirés de la production contemporaine..246 . © P.39. Revue de Métaphysique et de Morale.. Le postmodernisme comme modernité « fin de siècle »* 1 (ou : Le postmodernisme aux fins de l’« in-différence ») RÉSUMÉ.201. but the moment when modernity can lay out its margins.cairn. y compris télévisée.. the end (the ends) of post-modernity is by no means to absorb art into mass culture. Ce que montre une série d’exem- Document téléchargé depuis www.

nous ? Document téléchargé depuis www.201. malgré sa nécessité et l’ouverture de champ qu’il a réglée durant quelques millénaires. De la philosophie Quand le dépassement critique est « déformé » en Verwindung. © P. de l’homme. De la Grammatologie Doit-on lire Nietzsche. Rapport très déterminé malgré son privilège.F. c’est cela l’in-différence.U. le postmodernisme se constitue comme activité de et à la fin de la modernité.39.cairn.14/04/2011 02h15. Marges. On peut distinguer les unes des autres les fins de la modernité. © P.] Comme la mort de Dieu dans le Gai Savoir. L’histoire révèle son essence « ironique ». l’interprétation. comme le dernier des grands métaphysiciens ? Doit-on au contraire entendre la question de la vérité de l’être comme le dernier sursaut ensommeillé de l’homme supérieur ? Doit-on entendre la veille comme la garde montée auprès de la maison ou comme l’éveil au jour qui vient.U. La fin de la modernité La modernité s’est bâti toute une variété de fins. Mais qui.. avec Heidegger.39.cairn. la déformation et la dislocation.. « Les fins de l’homme ».246 .246 . Beaucoup d’entre elles sont légitimes. 484 Hugh Silverman l’intérieur d’un monde auxquels ont déjà été assignés un certain concept du signe (nous dirons plus loin le concept de signe) et un certain concept des rapports entre parole et écriture. au point d’y pouvoir aujourd’hui produire sa dislocation et dénoncer lui-même ses limites. Gianni Vattimo.14/04/2011 02h15. à la veille duquel nous sommes ? Y a-t-il une économie de la veille ? Nous sommes peut-être entre deux veilles qui sont aussi deux fins Document téléchargé depuis www.. Jacques Derrida. la Verwindung aussi est un événement dont nous ne faisons que commencer à comprendre les conséquences. Le postmodernisme articule les lieux des diffé- rences-fins qui ont leur spécificité car opérer aux lieux de la différence.info ..86.201. surtout en Occident.info .F... . Jacques Derrida. bien d’autres manquent de justification. La modernité est en quête de fins et de commencements nouveaux. mais également la rela- tion d’une époque aux autres [. caractérisent non seulement la rela- tion de la pensée aux messages du passé. l’histoire elle-même ne peut plus apparaître sous un jour linéaire. Parmi elles.86.

de rompre la convention admise. Dans la modernité. Ce qui attire l’art contemporain est l’affirmation du présent — le Gegenwart riche. Et l’histoire continue — la prolifération des nouveautés. Gianni Vattimo note : « Cela dit. le silence.86.cairn. c’est être distinct. C’est déjà une vieille histoire que celle du modernisme et de l’avant-garde. dense et divers.39..201. À l’époque de la modernité.39. cubistes. Nous nous trouvons devant une répé- tition des différences mais ces différences sont en fait le projet de se distinguer.86.F. l’effort pour marquer un lieu qui ne ressemble à aucun lieu existant. Mais également. minimalistes. Dans les premières phases de la modernité.201. Être moderne. ne sont pas les seuls à prendre place dans une espèce de phénoménologie philosophique du mode actuel de donation de l’art.info . comme esthétisation de la culture de masse. Les anciens idéaux classiques ou romantiques sont . © P. l’art fait proliférer ses différences. élégant et. l’art recherche le nouveau. Le postmodernisme comme modernité « fin de siècle » 485 Les Unterscheidungen de la modernité Au chapitre « Mort ou déclin de l’art » de La fin de la modernité (1980). Pop Art : les uns après les autres s’assignent pour tâche d’être nouveaux. On peut difficilement confondre Monet. comme suicide et silence de l’art authentique. © P. le kitsch. en se distinguant des formes Document téléchargé depuis www. Boucher ou Watteau. apparaissant à la mode* en devenant ce que les autres ne sont pas et n’ont pas été.246 . Puis Van Gogh et Cézanne offrirent un postimpressionnisme qui n’avait plus rien de commun avec Manet ou Renoir. L’art moderne. des ruptures avec les mouvements artistiques et les styles antérieurs de peinture aboutissent à un nouveau mode d’expression.14/04/2011 02h15.. Renoir ou Pissaro avec David.. Il ne faut pas oublier d’autres faits qui constituent la survivance si souvent surprenante de l’art au sens tradi- tionnel et institutionnel » (p.. au fond.14/04/2011 02h15. Ce projet d’Unterscheidung est celui de l’art qui se fait autre. et des expressions antérieures et se démarquant des formes qui lui sont contem- poraines. Tout dans la modernité est distinction. l’art en tant qu’activité. comme impressionnisme.246 . produit culturel et mise en scène de ses exploits. de son Wesen au sens heideggerien du terme. meilleur. ce qui est sans précédent.cairn.U.F. la technique scien- tifique d’un Sisley ou d’un Seurat différait de celle des impressionnistes plus tournés vers le rêve. mais chacune d’elles représente la modernité et sa célébration de l’art menant à une fin différente. était en fait une nouvelle rupture avec le romantisme de Delacroix ou Géricault. expressionnistes allemands.info . 59). les différentes formes de la mort de l’art comme utopie de la réintégration. l’art constituait un accomplisse- ment radical. d’être l’« avant-garde »*. pointillisme et même postimpressionnisme. Ces formes se subdivisent elles-mêmes. revêt de multiples formes et dimensions. futuristes. Dans la modernité. La mort ou fin de l’art à l’époque moderne survient pour Vattimo sous trois formes : l’utopie. Fauves. l’inattendu. Document téléchargé depuis www.U.

où se juxtaposent les styles des XIXe et XXe siècles. L’art moderne est à son aise dans la différence. et leur inspiration gréco-romaine (Parlement) et gothique (Hôtel de Ville) procédaient d’un mouvement encore classique.246 .cairn. Il y a ici un jeu d’oppositions u-topie/dys-topie qui signifie déjà un déplacement par rapport au sens étymologique d’u-topie. la modernité devenue sauvage. Et l’extérieur lui-même.39. L’ancien doit être liquidé. « Où tout cela nous mène-t-il ? » demande le critique du modernisme.info . Document téléchargé depuis www. inquiet. une fois pour toutes. On a en général gardé la seconde pseudo-étymologie. quoi qu’on fasse.86. peut-être. du Bureau de poste ou de la station de tramways Karlskirche. Il se pourrait qu’il n’y ait plus d’« espoir » pour « nous ». Les temps modernes de Chaplin.201. heureux). qu’il n’y aura pas de « jour d’après ». 486 Hugh Silverman abandonnés au profit de formulations nouvelles. Dans un tel lieu d’exposition. Mais le critique est pris à son tour dans le réseau de la modernité. Allegre. Ce mot vient de ou-topia (absence de lieu) et non de eu-topia (lieu idéal. Métropolis de Lang. L’architecture des rues viennoises du Ring.. que tout va à la ruine.86. Docteur Folamour de Sellar.F. à la manière de Vienne.info . pense le sceptique de la modernité. Il demande pour pros- pérer le déplacement et la substitution. Le critique dubitatif. pour lui opposer une « dys- topie » indiquant une imagination où l’univers à venir est tout le contraire d’idéal (NdT).39. ont constitué une rupture radicale avec l’architecture du Ring viennois.. une rupture remplace une rupture.14/04/2011 02h15. de la technique. voulait se démarquer de la tradition. Mais c’est justement ce qui le hante : le modernisme va bien quelque part mais.F. de styles nouveaux.U..14/04/2011 02h15.cairn. Mais à la fin du temps. © P. plein de crainte croit que ce qui se trouve au bout de la route. fonctionnelles et décoratives. recouvert. Le bâtiment de la Sécession. qui sera la fin de tout. Modernité signifie progrès du style. le futur comme rêve futuriste devenu fou. il pourrait bien ne plus y avoir d’autre rupture. s’annonçait comme un lieu de culte pour les dévots de l’art moderne.U. Ce qui a éclipsé la modernité de l’Art Nouveau. Le style Art Nouveau était moderne. à la différence de Porto Document téléchargé depuis www. .246 . avec ses ornements dorés à la feuille. c’est la « dystopie » 2. © P. indiquent tous l’assaut de la technologie et ses effets. de la science. d’expres- sions neuves. Notons en passant que Brasilia peut s’interpréter comme l’ins- cription du moderne en tant que cité utopique totale. 2. Tout nouveau développement contribue à la marche du nouveau et du progrès. effacé. datant du milieu du XIXe siècle. Toutes ces ruptures d’avec la tradition ne peuvent continuer indéfiniment. à l’accident nucléaire.201. Une distinction suit l’autre. on pourrait voir l’art « nouveau ». « Nous » pourrions ne plus bénéficier d’une autre chance.. il aura lui aussi une fin. conçu comme lieu d’exposition pour Klimt et les autres artistes de l’Art Nouveau. ce sont des travaux tout aussi modernes mais dans un style différent. signalait la modernité en marche. comme la maison de Loos ou celle de Wittgenstein. Les immeubles Art nou- veau de la Steinhofkirche Otto Wagner.

d’après Vattimo. coll. Chacune de ces situations ultimes apportera la fin de la modernité. celui de John Cage. le silence imposé aux « voix du silence » elles-mêmes.info . « J’ai Lu ». La servante écarlate. Dans la mesure où quelque chose est nouveau. Gallimard. POSTMODERNISME ET DIFFÉRENCE Qu’est-ce que la fin de la modernité ? Si elle est le moment où la modernité — art. où la science moderne se détruit elle-même.. où elle a le pouvoir de s’accomplir elle-même et de devenir ce qu’elle est. En réalité. les traces de l’altérité dans la modernité. de l’interruption. science. Le meilleur des mondes de Huxley. de Trakl ou de Rothko.. L’utopie de l’art aura volé en éclats du fait de son achèvement ultime.cairn.39. S’il y a une tâche postmoderne.201. Le postmodernisme comme modernité « fin de siècle » 487 Une distinction chasse l’autre mais cela ne peut continuer ainsi. mais le silence d’un projet d’art qui n’a rien de plus à dire. où elle fait ressortir de ses différences son identité. 1979 . Evgueni Ivanovitch ZAMIATINE. Il y aura une fin aux inventions. d’avec toute autre entreprise. il ne peut y avoir d’après. .. Ce qui circonscrit la moder- nité est la fin de la modernité. 1990 (NdT). le silence de la technologie qui ne laisse pas « de jour d’après ». il est l’écriture des lieux de la brisure. nouveauté. aux nouveautés. Et lorsqu’il n’y aura rien à ajouter.info . il aura perdu ce qu’il cherchait dans sa nouveauté. Quand l’art moderne sera un produit de masse.14/04/2011 02h15.201. expression. de la supplémentarité. les marques. La fin de l’utopie sera une dystopie sur le mode annoncé par Nous autres de Zamiatine.86.246 . Si la fin de la modernité est le dépassement (Überwindung) de toute distinction. de la différence dans la modernité elle-même.14/04/2011 02h15. Nous autres.. ni solde. techniques modernes — a atteint ses buts. ses distinctions infinies d’avec tout le reste. il n’est que radicalement moderne et non 3. ce sera de s’abandonner au projet de l’utopie et à la crainte de ses conséquences et en réchapper. de Sylviane Rué. Nulle postmodernité qui ne soit encore une phase de la modernité. où l’art moderne ne peut plus trouver du neuf. Le post- modernisme accomplit les fins.U. Une telle fin est le moment où la modernité ne fonctionne plus.246 . rupture avec la tradition. où le progrès atteint ses ultimes conclusions. trad. Document téléchargé depuis www. ni supplément. © P. © P. Si la fin de la modernité est le lieu où la modernité peut devenir elle-même. ni traces d’autre chose. alors le post de postmoderne aura été saisi pour ce qu’il est. Paris. ce sera le silence. La fin de l’utopie n’est pas simplement le lieu qui veut atteindre le développement tech- nologique mais aussi ce qui arrive quand il tourne à l’aigre et devient dystopie. nul « jour d’après ». espoir du nouveau. non pas Document téléchargé depuis www.86.F. Margaret ATWOOD.cairn. à l’avant-garde.39.U.F. La servante écarlate d’Atwood 3. alors en vérité il n’y aura ni reste.

246 . ni comme dans Le nom de la rose d’Eco. identité. sans sortir de la modernité. La pensée postmoderne.14/04/2011 02h15. tout spécialement. La représentation du livre non comme contenu. Warhol célèbre la répétition moderniste sous la forme d’une boîte de soupe Campbell mais ce n’est pas une production culturelle de masse. Aux lieux de la différence.201. outil péda- gogique. Le postmoderne est une phase différente au sein de la modernité. il y en aura encore. Mais tout cela est circonscrit à l’intérieur de la modernité.246 .. ce n’est pas comme dans Farenheit 451 de Bradbury. avec la perte de l’aura et la célébration d’une production artistique de masse. Document téléchargé depuis www. la fin n’est pas pour demain.39. c’est prendre conscience qu’on ne peut être que moderne. on écrira plus d’ouvrages sur Kiefer que sur Rothko ou Pollock parce que le radical y est énoncé comme une idée. demande de penser la dif- férence. le rapproche du kitsch.U. les marqueurs du postmoderne peuvent s’articuler. les franges. Si le livre est brûlé.. En d’autres termes. ce qui ne serait qu’une annihilation sans rapport avec la postmo- dernité. disposition ou Ge-stell dont rien ne peut plus provenir.info . Mais avec Kiefer. de cendre. Entre les . objet sacralisé.F. non comme dystopie clôturant une utopie. d’escarbilles.. Avec Kiefer. Surmonter (verwinden) la modernité. Das Buch n’a rien d’une Document téléchargé depuis www. la marginalité. Pour paraphraser Derrida. Le ton apocalyptique de Kiefer marque la fin de l’utopie mais non encore la réalisation de la dystopie. bien que l’utilisation de paille. À la fin. © P. Il se contente de répéter la « fin du livre ». l’art n’est pas mort.39. 488 Hugh Silverman postmoderne.cairn. sans cesser d’être le moderne. marges.86. Kiefer n’est pas kitsch. Les dessins de Hundert- wasser sur les bouteilles d’eau minérale Vöslauer ou sur une usine de traitement de déchets de Vienne reproduisent l’art pour une consommation de masse. Das Buch est la fin du livre et le début de la peinture. qu’il ne peut être ni remplacé ni liquidé dans une ultime destruction. Surmonter le moderne (Verwindung) ne veut pas dire produire quelque chose d’autre que le moderne parce que cela serait de toute nécessité une autre phase du moderne. Le Livre n’est pas un livre particulier. indiquée par Kiefer. © P.201.. le postmoderne doit continuellement interroger le moderne pour identifier et situer sa différence. Il surmonte seulement l’utopie qu’il s’était montée. trace d’un monde de l’intellect qui ne peut plus fonctionner comme auparavant. comme Benjamin le redoutait.cairn. mort de l’art.14/04/2011 02h15. moyen de poursuivre son éducation mais comme marque d’une fin. plutôt sa reproduction.86. il est pure différence d’avec tous les livres particuliers. les traces de l’autre dans le moderne. c’est une contradiction dans les termes que de parler de postmoderne nouveau.U. Anselm Kiefer ne fait rien que de l’art moderne. Donc.F. phase outrepassant le moderne. Et pourtant. mais comme marge de l’écriture.info . l’indécidabilité. intervalles qui y interviennent. il n’y aurait que silence. la supplémentarité. La fin était plus proche.

En revanche. Les indices d’une intrigue cohérente sont encore présents (l’incohérence n’est que dans les perceptions). © P.F. le besoin presque pathologique des distinctions (Unterscheidungen) jusqu’alors 4. pas de personnages décrits comme de l’extérieur sinon comme percepts de l’autre. Nous avons donc choisi de noter en italiques l’expression in-différence.U. la différence est claire. on peut le reconstruire.. le patchwork d’un quilt se fait murs d’un immeuble. L’environnementalisme tourne à l’excès. Mais c’est une Sécession qui a viré en kitsch. Une telle ontologie du déclin est moment d’indécision entre se soumettre à la culture de masse (Hundertwasser) et la représenter (Warhol). c’est le rêve de Malraux sur le mode d’une question posée à soi-même. Le postmodernisme comme modernité « fin de siècle » 489 bouteilles d’eau minérale décorées d’Hundertwasser et les boîtes de soupe Camp- bell de Warhol au musée. il faudrait dire en-différence. avec ses murs. la reformu- lation sans limites de l’ordre établi.39. © P. avant-gardiste. nous traduirons being-in-diffe- rence par être-en-différence (NdT)..info . Document téléchargé depuis www.cairn.201. le représentent en déclin. on ne trouve que des traces de perceptions. se retourne comme un gant. il n’y a pas d’auteur omnis- cient. . La maison Hundertwasser à Vienne joue aujourd’hui le rôle de l’immeuble de la Sécession pour les artistes de l’Art Nouveau. Le musée sur ses murs extérieurs. repris.U. lorsqu’elle signifie dans-la-différence. ce qui ferait perdre le jeu avec « indifférence ». Surmonter la fin de la modernité veut dire déchiffrer ces lieux de la différence de telle sorte que le début du moderne dans l’Art Nouveau et sa fin dans la maison Hundertwasser. L’autre est représenté. la préposition in étant en anglais homophone de la négation.246 . des événements.201. la recherche sans frontières du choc de l’inédit.F. son début dans Balzac et sa fin dans Robbe-Grillet ne doivent pas annoncer et n’annoncent pas en fait la liquidation de l’architecture ou la mise au rencart du roman mais plutôt le repérage des lieux de la différence dans la modernité elle-même.14/04/2011 02h15. l’architecture devient un tableau. comme dans Jalousie. Mais. mais tous deux marquent la fin de l’art moderne.86.. La modernité n’est plus seulement foisonnante. 4 L’IN-DIFFÉRENCE DES FINS Si la modernité se marque par la répétition indéfinie du nouveau. tout l’intérieur à l’extérieur.. Le sujet n’est pas mis en scène. des marges de sen- Document téléchargé depuis www. sur l’autre versant où il faudra se remettre des idéaux de la modernité. Il est impossible de rendre exactement la tournure qu’emploie Silverman. le musée. Robbe-Grillet met en cause le roman balzacien mais il reste encore une intrigue.86.246 . des marques d’événements. constitués par un sujet absent.info . identifié. de l’action. Ni l’un ni l’autre ne sont la mort de l’art. En français. présentifiés. timent désespéré.14/04/2011 02h15. sans précédent — elle est différentielle c’est-à-dire postmoderne.cairn.39.

. 61.86..cairn. amér. Elle survient lorsque l’utopie se démarque elle-même et non lorsqu’elle échoue. ni des buts de la modernité per se.. de ces moments de bordure. éd. p. franges. Pour reprendre un autre terme heideggerien. » Et Vattimo poursuit : « La mort de l’art est l’une de ces expressions qui décrivent ou mieux constituent l’époque de la fin de la métaphysique prophétisée par Hegel.14/04/2011 02h15.86. La fin de la modernité n’est pas une fin d’achèvement mais une fin de rémission dont on attend convalescence et rétablissement. La tâche de la pensée (selon la formulation de Heidegger) ou celle de la « pensée faible » (selon la formulation de Vattimo) ne consiste pas à dépasser la fin de l’utopie. p.cairn. ital. la dis-position (Ge-stellen) de leur in-différence ? Qu’entend donc Vattimo par « fin de la modernité » ? Quelle est l’in-différence du postmodernisme ? Et quelle sorte de lecture ou de pensée peut articuler les lieux de l’in-différence de la postmodernité dans la modernité ? Gianni Vattimo écrit : « Nous parlons dans le cadre de la métaphysique réa- lisée. le marquage des bordures.info .F. mais un s’en remettre tout en s’en remettant à lui. car elle nous constitue destinalement (geschichtlich). à se résigner à la culture de masse ou à se replier dans le silence mais plutôt à travailler aux lieux de la clôture. on ne peut que s’en remettre à elle. non pas un dépassement (oltrepassamento) de la réalisation pervertie de l’esprit absolu — ou. de la mort de l’art —.U. 52. lorsque l’art de la culture de masse devient kitsch.. Voir Gianni VATTIMO.info . © P. Pour cette époque. que se la remettre comme quelque chose qui nous est assigné » 5.14/04/2011 02h15. Document téléchargé depuis www. la spécification des lieux de la divergence. évoluer dans ce cadre (in questa cornice) signifie que ce qui est Document téléchargé depuis www. Qu’en est-il de ces fins. La fin de la modernité. ni la crainte de la fin des répétitions indéfinies du nouveau.. à se résoudre à ces fins 5. que dire des fins elles-mêmes qui ne sont ni d’autres séries de ruptures dans le moderne. et si la marque du postmodernisme est le repérage des différences. de démarcation ? Quel est le caractère de ces fins. parvenue à sa fin. l’espace de leur être-différence.201. dans notre cas. que se remettre d’elle.246 .F. 490 Hugh Silverman inexprimées par rapport à ce qui a déjà été présenté (Dargestelt). marges. lorsque le sentiment de désespoir sur l’humaine condition aboutit au silence. à marquer les lieux de la différence.39. à identifier les fins. trad. . en jeu ici n’est pas tant une Uberwindung de la métaphysique que sa Verwin- dung . la pensée est en position de Verwindung à l’égard de la métaphysique : on n’abandonne pas la métaphysique comme un vêtement qui a fait son temps. de clôture.39. Johns Hopkins University Press. © P.246 .201. vécue par Nietzsche et enregistrée par Heidegger. le relevé des indécida- bles et des moments d’indécidabilité. de Snyder. ni l’apparence d’une autre nouveauté mais le déchiffrement des fins elles-mêmes. éd. au sens où en parle Heidegger et où elle s’annonce philosophiquement dans l’œuvre de Nietzsche.U.

veut dire que Document téléchargé depuis www.info .39. en cessant de s’appuyer sur l’unité. l’identité dans la différence elle-même. © P. tout autant que sur la pure diversité. Être-en-différence.. de la subjectivité centrée.. ni péda- . la Haashaus datant de 1990 se trouve logée en plein centre de Vienne. Dépasser la moder- nité. c’est penser. le nouveau. à les interpréter comme destin — mais non comme un destin différent des différences.. multiplicités. L’in- différence consiste à privilégier la poétique de l’avant-garde. le progrès de la culture de masse (et la perte de l’aura benjaminienne). divergences foisonnantes.F. Cependant il n’y a rien d’indifférent dans la politique et la poétique de l’être- en-différence. de la sin- gularité.201.F. l’éducation (Université). l’identité. Vivre la postmodernité. répétitions. et remplaçant les salles d’exposition de l’Art Nouveau ou la station de Karlskirche. une part de son caractère se réalise dans ce qu’il reflète.U. c’est penser la différence dans la modernité. Pourtant. La Haashaus reflète très explicitement la cathédrale Saint- Étienne ou. l’abandon au silence.14/04/2011 02h15. comme dans l’immeuble PPG de Pittsburgh. c’est penser le postmodernisme dans la modernité. le début et les fins. jux- tapose dans sa structure même le moderne et le classique du XIXe. ce qui veut assurément dire résider dans ses différences.201. marques. ce bâtiment n’est un édifice ni institutionnel. L’ontologie du déclin affirme : le moderne est indépassable. penser-en-différence. célébrant le pouvoir gouvernemental (Parlement. Mais.86.U. selon la position de l’observateur. L’in-différence signifie prendre une position politique : affirmer la différence non comme autre mais plutôt comme l’articulation de la modernité qui se pense elle-même dans ses distinctions. de la pensée forte. Saint-Étienne. Prenons un exemple en architecture.246 . c’est abandonner l’espoir d’une cité futuriste. être et faire mais de façon différen- tielle. de les penser comme lieu d’ouverture (une Offenheit heideggerienne) dans laquelle l’in- différence peut devenir sa propre esthétique. éthique. Être-en-différence. Le bâtiment.246 . agir-en-différence a pour sens d’aban- donner et de dépasser les fins de la pensée forte. dans la rue Kärntner.info . de vivre avec elles.86. être-en-différence. indécidabilités afin de travailler partout où elles se trouvent. la nécessité d’une société idéale.cairn. les immeubles d’habitation ou les commerces qui l’environnent.14/04/2011 02h15. indécidabilités mêmes. l’univocité. La préoccupation de Vattimo pour les excès du pouvoir. Une esthétique de l’être-en-différence est celle de la différence dans la tradition. indéterminations.39. Hôtel de Ville). menant à la grande place ouverte. de conception postmoderne. multiplicité ou distinction. la culture (Théâtre de la cité).. La « pensée faible » veut identifier les différences. c’est penser dans la différence. reformuler les espoirs d’une société différente de celle que l’on projette afin de vivre dans et des différences de celle-ci. métaphysique. En total contraste avec les édifices du Ring viennois. juste en face de la cathédrale gothique du XIIIe. d’une Cité du soleil utopique mais non pas abandonner tout court. politique. L’in-différence. traces. © P.cairn. Document téléchargé depuis www. Le postmodernisme comme modernité « fin de siècle » 491 et ces différences.

à la manière d’un grand nombre de films du type utopie/dystopie.86. ni culturel. tels sont les traits de la condition postmoderne.. . Se résoudre aux caractères du kitsch sans être kitsch. et. nous avions eu le feu où avait péri le père du personnage de Laura Dern. engagements. comme dans Paris Texas. le film commence par un meurtre. ç’aurait pu être Easy Rider.246 . modes d’expression. récit qui diverge au montage (comme pour un film) vers un autre lieu. une intrigue unique. L’ouvrage d’Italo Calvino. 492 Hugh Silverman gogique.14/04/2011 02h15. Si. où il s’agit de tenter d’échapper à la ville et ses flicages.. sinon que les héros utilisent l’automobile et non des motos. amér.. erratique. un film pour les jeunes. cit.. et. p. même s’il est en légitime défense.246 .201. des décors impose au film postmoderne d’éviter de se cantonner à un foisonnement directement décodable.F. grandes banques. Livre brisé. un voyageur. Et auparavant. qui est un atout maître de Vienne. Document téléchargé depuis www. par une nuit d’hiver. intense. Jalousie était encore un récit cohérent. et ainsi de suite. Le meurtre d’un assassin noir. foisonnement de la mise en scène.cairn. s’y entrelacent. poursuivant dans la direction du très prisé Blue Velvet.info . possède une dimension de délire qui souvent déjà caractérisait Blue Velvet. Wild at heart de David Lynch. Le point critique dans le projet postmoderne est la juxtaposition (Zusammenstellen als zusammengestellt) des styles. Amoureux pourchassés devant affronter des épreu- ves qualifiantes.. la traversée des villes à moitié abandonnées. Cette tour.201. 6. La Verwindung est temps de convalescence et de renversement. in-différent aux valeurs anté- rieures mais tout aussi incapable de les oublier. l’intrigue d’un thriller. est la version commer- ciale du postmoderne (le lieu de la différence).cairn. C’est un centre commercial fourni en boutiques de luxe. comme Twin Peaks. Mais il a également les traits macabres d’un film d’horreur. qui coexistent avec des situations conventionnelles. Gianni VATTIMO. des topoi. Topos du film de voyage. les aventures d’un western.. sans pourtant que cela devienne du kitsch ! Le kitsch est l’une des fins (comme buts) de la modernité. convenir de continuer à parler mais en un temps de convalescence. © P. Multiplication des topoi qui restent cependant identifiables. 173 de l’éd. interrompu. celle du Sud-Ouest des États-Unis. pre- nante. Le mélange des genres.14/04/2011 02h15. selon Vattimo 6. peut sembler kitsch : richesse des décors. sinon que les amoureux prennent la fuite ensemble. comme Logan’s run. Extravagances.39. même si l’accès à cette intrigue était loin d’être aussi immédiat que dans le roman balzacien. événements extravagants. malgré tout. restaurants. simplicité de l’intrigue. Wild at Heart aurait pu être. La fin de la modernité. Topos de la sauvagerie.info . Mais dans ce cas. op. interrompt la convention longtemps en vigueur de l’intégrité organique du texte. s’aban- Document téléchargé depuis www..F. une autre histoire. donner à la fin de l’utopie sans désespérer.86.U. ni une réalisation artistique nouvelle. © P. Le postmoderne doit surmonter son être-kitsch.. Sa musique. ce n’est pas une gare.U.39.

Dans Twin Peaks. rien n’est réel. trad. l’attente d’un meurtrier simple mortel fut totalement déçue.U. Sur les trois fins précédentes. De la philosophie. C’est une telle terminaison qui démarque la nature de la culture. une fin kantienne et non un moyen.. lorsque Montaigne écrivait. Chicago. culturels. ruptures. psychotiques. syncopes dans les scènes. . de thèmes comme s’ils faisaient partie du récit. La modernité dans ses traits technologiques.201. Twin Peaks se place nettement sur les marges de la modernité. de l’ouvrage. psychologiques est mise entre guillemets.. session des corps de citoyens respectables de cette ville d’exploitation forestière de la Côte Ouest. serveuses. La répétition de l’autre dans les deux films de Lynch requiert de même de marquer les différences de l’entre-deux. © P. d’Alan Bass. commissaires.info . Il devait d’abord se présenter comme un meurtre à élucider : « Qui a tué Laura Palmer ? » et l’illusion fut si réussie que les journaux n’avaient titré que cette question. six mois plus tard. chefs d’entreprises. Penser l’histoire de l’être demande aussi que l’on pense l’oubli de l’être. c’est s’inscrire-en-différence. que trop humain ! Le père chef d’entreprise qui croit qu’il dirige la Guerre civile.cairn.86. la 7. ils sont tous là ! Mais ce qui fait que Twin Peaks est postmoderne.201. Lorsque.info .U. 111-136.86. les moments et les aventures de la différence. Mais on ne doit pas non plus les oublier. Ainsi. © P. Être postmoderne. prostituées.39. il inscrivait son nom dans la loterie postmoderne. de l’histoire. d’éléments culturels..246 .14/04/2011 02h15. la répétition indéfinie de l’altérité mais faire surgir les entre-deux. Plutôt comme un match de baseball comptant pour les championnats du monde. à la fin de « De l’expérience » : « et au plus élevé throne du monde.14/04/2011 02h15. si ne sommes-nous assis que sur nostre cul ». University of Chicago Press. juridiques. Nains.F.246 . La permanente insertion (comme dans Star Wars) de citations de films. amér. politiques. répétées dans d’autres fins : fin du voyage (Wild at Heart). est qu’il travaille aux fins de la moder- nité.. une fin de l’homme à la Foucault. invalides.cairn. ou tout n’est que trop réel. Le postmodernisme comme modernité « fin de siècle » 493 Être-en-différence n’est pas agencer la multiplicité. Le postmoderne opère sur ces fins différentes. événements et thèmes ont plus de sens que ces derniers éléments eux-mêmes.F. Document téléchargé depuis www. une fin sartrienne (projet conçu au moment du choix originel) 7. détectives privés. qui a aimé la mère (invalide) de Donna. inscrit les marques de la différence dans toute la série. p. « Les fins de l’homme » dans Marges. il devint clair que l’assassin était un esprit du mal qui prenait pos- Document téléchargé depuis www. de l’effort humain. 1982. Interruptions.39. meurtriers. Il y a des différences qui sont des fins et des fins qui sont des différences. La question était sans doute plus passionnante que l’affaire Profumo en Angleterre ou les élections présidentielles américaines. est un exemple parmi tant d’autres de différence inscrite dans la différence. consulter Jacques DERRIDA. amoureux transis. Une telle terminaison est fin des fins. dont la sœur s’essaie à la fois à la prostitution et à un concours de beauté.

mais un moderne sur sa fin (fin du XXe. distord. ce à quoi on s’en remet — que l’on pense dans ses différences.86. Document téléchargé depuis www..F. seulement diffé- rence.cairn.info . chez Derrida. ni réplétion.39.246 ..246 .U. du livre et le commencement de l’écriture.. ni accomplissement. Être-en-différence.39. chavire (vrille).U.info . Pour la fin de la modernité au sens de Vattimo. . © P.201. agir.86.F. la postmodernité s’inscrit en bordure du moderne. c’est-à-dire ni terminaison. © P. Tant de fins : c’est quasiment sans fin ! Et chacune démarque ce qui n’est pas encore une fin et ce qui vient après la fin.14/04/2011 02h15.cairn. c’est être. ce dont on se remet. L’événement de la différence — (l’Ereignis de Heidegger). toujours lui-même puisqu’il utilise les traits et éléments de la modernité..14/04/2011 02h15.. fin de siècle*).201. Hugh SILVERMAN Traduit par Arnaud Villani Document téléchargé depuis www. 494 Hugh Silverman fin. penser au lieu de la fin.. ce n’est pas ce que l’on dépasse mais ce que l’on retourne.