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Le canapé

Pièce en un acte
et huit scènes
Personnages : Jacques (la cinquantaine), Antoine (trois ans
de moins) ami de longue date de Jacques, Agnès (la cinquantaine)
épouse de Jacques, Sylvie (trente ans au plus) nouvelle compagne
d’Antoine.

Création le 19 mai 2009

THEATRE DE LENCHE

MARSEILLE
Compagnie Zumaï (Marseille)

Texte
Ronald Bonan

Mise en scène
Jean-Michel Bayard

Lumière
Jean-Louis Floro

Décor, costumes
Anna Pauchet

Avec
Christine Gaya (Agnès), Gilles Guerin (Antoine), Albert Lerda
(Jacques), Atsama Lafosse (Sylvie)

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Scène I

JACQUES, AGNES

Agnès en robe de chambre moirée, pieds nus, téléphone sans fil, en


plein milieu d’une conversation.

AGNES

…oui, oui, mais je te l’ai déjà dit, je n’irai pas… pas sans
lui…je ne veux plus rien faire sans lui…mais vas-y, toi…je
te laisse ma place si tu veux, Antoine sera content, je le
connais…peut-être pas mieux que toi mais je le connais…
mais j’en suis sûre, tu peux me croire, depuis qu’il est avec
toi il a retrouvé la joie de vivre… …même Jacques le
trouve en pleine forme…plus jeune…comment te dire ?
Plus heureux ! Voilà il est plus heureux…et ça se voit. Bon
alors c’est d’accord ? Vous prendrez les billets tout à
l’heure…Je t’embrasse… (pose le téléphone)

JACQUES, baissant son journal

C’était qui ?

AGNES

Sylvie…je lui ai donné nos places pour Strindberg.

JACQUES, Remontant son journal comme un rempart pour ne pas


rencontrer le regard d’Agnès.

… tu ne veux plus y aller ?

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AGNES

Tu es gonflé ! C’est toi qui ne veux plus, pardon, qui n’a


jamais voulu y aller ! J’en ai marre de sortir seule.

JACQUES

Mais tu ne va jamais au théâtre seule !

AGNES

Tu m’as très bien comprise, je veux dire sans toi.

JACQUES

Je ne t’ai jamais dit que je ne voulais plus y aller, tu prends


mon silence pour un refus comme d’habitude !

AGNES, se levant et faisant mine de quitter la pièce.

Tu n’as qu’à t’exprimer plutôt que de ne rien dire. Et tu


vois ? Tu avoues ! Tu dis bien « comme d’habitude… »…
et moi justement j’en ai marre des habitudes en général et
des tiennes en particulier.

JACQUES

On ne peut plus parler. Qu’est-ce qu’elles ont mes


habitudes ?

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AGNES

Ce sont des habitudes, donc des choses que tu fais sans y


penser, des choses qui te paraissent normales mais qui ne le
sont devenues que parce que tu as pris l’habitude de les
faire.

JACQUES

Par exemple ?

AGNES

Par exemple de me parler en lisant le journal !

JACQUES, repliant le journal.

Si ce n’est que cela ! Voilà !

AGNES

Ce n’était qu’un exemple !

JACQUES

Tu as décidé de faire mon procès aujourd’hui ?

AGNES

Non, pas ton procès, si tu méritais un procès ce serait


plutôt pour non assistance à personne en danger…

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JACQUES

…et je suppose que la personne en danger c’est toi… ?

AGNES

…oui ! Moi… nous

JACQUES

Tu es folle.

AGNES

Ça t’arrange de le croire.

JACQUES, faisant mine de reprendre son journal et se ravisant.

Je sens que je vais encore passer un de ces petits moments


délicieux dont tu as le secret…

AGNES

Encore une de tes habitudes !

JACQUES

Quoi ?

AGNES

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Renverser les rôles…devenir la victime.

JACQUES

Je vois que tu as observé le moindre de mes gestes,


décortiqué la moindre de mes attitudes…

AGNES

Tu sais on ne passe pas vingt ans avec un homme sans


commencer à le connaître un petit peu…en revanche
(perfide) on dirait qu’un homme peut passer vingt ans avec
une femme sans chercher à la connaître !

JACQUES

Je te connais bien, va !

AGNES

Veux-tu que nous mesurions notre connaissance l’un de


l’autre ? Veux-tu que je te pose deux ou trois questions sur
moi… et tu en fera autant… on verra qui en sait le plus !

JACQUES

Tu sais que j’ai horreur de ces petits jeux de bonne


femme… les tests des magazines…les horoscopes…les
machins que vous lisez sur la plage ou chez le coiffeur…
que vous vous racontez entre vous…c’est ridicule…

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AGNES

Tu détournes la conversation…

JACQUES

Encore une de mes habitudes !

AGNES

…maintenant tu noies le poisson !

JACQUES

Je fais tout de travers donc ?

AGNES

Et si c’était vrai ? Si tout était de travers ? Si au lieu de


laisser les habitudes s’installer nous faisions quelque chose
pour les combattre ? Tu sais comme quand tu disais à
Antoine de ne pas croire à la fatalité et d’aller de
l’avant…que la vie était courte et qu’il fallait en profiter tant
qu’il était temps…

JACQUES

Je te rappelle qu’Antoine a quitté sa femme après douze ans


de vie commune…

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AGNES

Ce sont des menaces ?

JACQUES, se levant et se dirigeant vers Agnès.

Mais qu’est-ce que tu as aujourd’hui ?

AGNES, reculant.

Non ! N’approche pas ! Tu vas encore jouer de ton charme


le temps que je ravale ma colère et redevenir exactement le
même quelques instants après. Ce jeu là je le connais aussi.
Et je ne veux plus y jouer.

Long silence. Jacques songeur lit de nouveau le journal mais


visiblement agacé.

JACQUES, à voix assez haute pour se faire entendre d’Agnès


sortie du salon.

…tu y vas donc ? (pas de réponse) …c’était bien la peine de


faire tout ce cinéma… (reprenant son journal mais n’arrivant pas
à le lire comme si l’absence de réponse le troublait). Je vais en
profiter pour lire, Antoine m’a conseillé un bon roman, tu
sais un de ces livres dont on ne peut pas se détacher… ? Tu
m’écoutes ?

AGNES, habillée, maquillée, tenant les billets dans sa main et les


tendant à Jacques.

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… Sylvie va passer les prendre vers sept heures…

JACQUES

Mais où vas-tu ?

AGNES

Ça t’intéresse ?

JACQUES, d’un ton conventionnel

J’ai le droit de savoir…

AGNES

Mais qu’est-ce que cela peut bien te faire ? …Et puis ça


t’est bien égal ! L’essentiel est que je te laisse tranquille
non ? … Donc je te laisse à ton livre… et à tes pantoufles

JACQUES

…trop facile ! D’abord tu te défoules sur moi, comme une


furie… alors que je ne sais même pas ce que tu me
reproches… puis tu sors indignée et tu laisses toute ta bile
ici… et moi, je dois avaler tout ça… et avec le sourire…

AGNES, sarcastique.

Ah parce que tu appelles çà un sourire ? Les sourires tu les


réserves aux autres… là oui, Monsieur sourit ! Il suffit que

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quelqu’un soit là pour que tu te deviennes le plus aimable
des hommes… « Jacques par ci, Jacques par là… », tout le
monde te trouve charmant, serviable…quel gentleman !

JACQUES

Ah non ! Pas le couplet sur « Jacques et les autres » s’il te


plaît ! C’est de la pure jalousie…et tu sais que je ne la
supporte pas

AGNES

Tu es ignoble !

JACQUES

Je te remercie ! Tu es pas mal aussi dans le genre !

AGNES, toujours en colère.

Alors laisse-moi sortir…

JACQUES

Comme si j’avais l’intention de t’en empêcher… tu es libre


comme l’air… je ne t’ai jamais…

AGNES, l’interrompant.

…empêché de rien faire…oui, je sais… tu es grand


seigneur !

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JACQUES

Alors que veux-tu ? J’aimerais savoir ce qui me vaut une


telle humeur… ai-je oublié quelque chose ? Un rendez-
vous ? Une promesse ? Ai-je dit quelque chose qui ne t’a
pas plu ? Un mot de travers ?

AGNES, singeant la compassion.

Pauvre Jacques… comme il doit être malheureux… un


simple mot de travers et il devient le souffre-douleur de sa
méchante femme…

JACQUES, autoritaire.

Arrête ! Il y a des jours où on ne sait plus comment te


prendre… moi qui voulais que tu partes tranquille…

AGNES, excédée.

Ah c’est le bouquet ! C’est toi qui veux être tranquille ! Tu


n’en a rien a faire de ma tranquillité… tout ce que tu veux
c’est avoir la certitude que je suis occupée… tu ne veux pas
te sentir responsable… et encore moins coupable…

JACQUES, fait un geste brusque…retenu.

Mais coupable de quoi ? Bon Dieu !

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AGNES

Ah ! Tu aimerais bien le savoir ! Tu n’as qu’à sonder ta


pauvre conscience…pauvre minable… !

(Sort rapidement)
JACQUES, reprenant le journal, assis sur le canapé… songeur, se
donnant une contenance, se lève pour se servir un verre au bar, tremble
un peu visiblement.

Le téléphone sonne

JACQUES

Allo ! Oui Antoine… comment vas-tu…oui les billets sont


là… tu peux passer… ah bon ? Tu es juste là ? Mais
pourquoi tu ne sonnes pas ? …bon, bon, je t’ouvre…

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Scène II

ANTOINE, JACQUES

ANTOINE, jovial, parlant fort avec de grands gestes.

Alors mon vieux… ça va ? Tu sais que ta sonnette ne


marche pas… !

JACQUES

Je t’ai déjà dit mille fois de ne pas m’appeler mon vieux !

ANTOINE

Mais tu ne peux pas nier que tu es plus vieux que moi !

JACQUES

Tu ne peux pas t’empêcher de le rappeler chaque fois que


tu viens ici.

ANTOINE

Mais puisque ça m’amuse de te voir te fâcher !

JACQUES

Tu es bête parfois… tu es bête !

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ANTOINE, se tournant vers le canapé flambant neuf.

Mais dis donc, il y a du changement ici… alors où est-ce


qu’ils sont ces billets ? A propos je tiens à te les acheter !

JACQUES, ne comprenant pas tout de suite de quoi il est question,


puis comprenant qu’il s’agit du canapé.

Quoi ? Oui, je l’ai acheté la semaine dernière pour Agnès…

ANTOINE, toujours d’humeur plaisante.

Pourquoi tu n’as pas le droit de t’y asseoir ?

JACQUES, pas vraiment amusé.

Tu es bête… mais tu es bête !

ANTOINE, faussement doctoral.

Mais c’est toi, mon vieux ! Tu me dis « je l’ai acheté pour


Agnès… »…j’en déduis que ce n’est pas pour toi !

JACQUES

Je voulais dire…pour son anniversaire…

ANTOINE

Comment ? Tu as acheté un canapé pour l’anniversaire de


ta femme ? Tu plaisantes… !

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JACQUES
Pas du tout !

ANTOINE, prudent et un peu moqueur.

Et… Agnès…ça lui a plu ?

JACQUES

Je le saurai quand elle se sera calmée… depuis une semaine


elle ne décolère pas…

ANTOINE

Mais dis-moi, cher ami, de quand date ce magnifique


cadeau ?

JACQUES

Mais qu’est-ce que tu as avec ce canapé ? Je te parle


d’Agnès et moi, et toi tu me parles de cette chose !

ANTOINE, on ne sait pas s’il plaisante.

Justement ! Justement (Moins fort). Je me demande si elle ne


te fait pas la tête depuis le jour où tu lui as offert ce
canapé !

JACQUES

Tu es bête, mais tu es bête ! Tu n’es jamais sérieux. On ne


peut pas parler avec toi !

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ANTOINE, changeant de ton.

Non, je t’assure, je suis sérieux… tu ne trouves pas bizarre


cette coïncidence ?

JACQUES

Quelle coïncidence ? De quoi tu parles ?

ANTOINE

Et après tu dis que je suis bête ! C’est à se demander qui est


le plus bête ! Une semaine, tu m’as dit que tu as eu droit à
une semaine de mauvaise humeur…

JACQUES

…tu peux même dire que j’en suis à me faire traiter de


minable… et d’ignoble…

ANTOINE

Et tu ne vois vraiment pas ce qui aurait pu justifier ces


sobriquets ?

JACQUES

Non, tout est pour ainsi dire comme d’habitude…


pourquoi tu sais quelque chose ? …Sylvie ne t’a rien dit…
elles se parlent toutes les deux…

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ANTOINE

Non, elle ne m’a rien dit… mais tu as raison, elles


s’entendent bien, malgré leur différence d’âge… complicité
féminine sans doute… tu les as vues samedi dernier ? Elles
ne se quittaient plus … j’ai du arracher Sylvie à Agnès pour
danser…

JACQUES

J’ai horreur de ce genre de réception… toi en revanche tu


semblais presque t’amuser… c’est nouveau !

ANTOINE

On dirait presque (reprenant l’adverbe ostentatoirement) que ça


t’ennuie !

JACQUES

Mais qu’est-ce que tu vas chercher. Je suis content que tu


puisses à nouveau t’amuser… depuis que tu as trouvé
Sylvie…

ANTOINE

Trouvé… ! Tu as de ces expressions ! A t’entendre on


croirait que je l’ai ramassée on ne sait où… sur un trottoir
peut être… !

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JACQUES

Tu ne vas pas t’y mettre aussi ! Je voulais dire


« rencontré »… ça te va ?

ANTOINE

Ce serait mieux… bien qu’on ne puisse pas parler de


rencontre… mais plutôt de…

JACQUES, visiblement intéressé.

…de quoi ?

ANTOINE, hésitant et un peu agacé.

… de… de…je ne sais pas, moi ! Pourquoi faut-il tout


nommer ? Il y a des choses qui ne se disent pas… qui ne
trouvent pas de mot… (fuyant la conversation vers le bar en
faisant mine de chercher quelque chose derrière le comptoir)

JACQUES, l’apercevant.

Sers-toi…

ANTOINE

Alors, tu ne m’as pas répondu… est-ce que tu ne trouves


pas étrange que ta femme se soit mise à te traiter de
minable et de …

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JACQUES

…d’ignoble…

ANTOINE

…et d’ignoble… juste au moment où tu lui as offert ce


canapé ?

JACQUES

Je ne vois pas le rapport !

ANTOINE

Il y en a au moins un ! La concomitance !

JACQUES

La concomitance… mais quel vilain mot ! Et que désigne


ce monstre verbal ? …enfin Antoine… si tu as quelque
chose à me dire… dis-le moi !

ANTOINE, de nouveau jovial et faussement doctoral.

La concomitance désigne le rapport de simultanéité entre


deux faits…

JACQUES

Où tu es allé chercher ça ?

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ANTOINE

Mais que crois-tu ? J’ai du vocabulaire…

JACQUES

Je te parle du cadeau… je te demande où tu es allé


chercher l’idée qu’Agnès soit de mauvaise humeur depuis
que j’ai acheté ce canapé…

ANTOINE

Avoue que c’est surprenant…

JACQUES

Quoi ?

ANTOINE

Un canapé ! C’est un cadeau … (cherche un autre mot mais n’en


trouve pas) …surprenant !

JACQUES

Quoi ? Il n’est pas assez beau ? Tu sais combien je l’ai


payé ?

ANTOINE

Non… ce n’est pas la question…

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JACQUES

Dis un prix pour voir ?

ANTOINE, regarde Jacques d’une façon étrange, le dévisageant.

Ce n’est pas une question de prix je te dis !

JACQUES

Quoi alors ?

On sonne.

JACQUES, bondissant.

Tu vois qu’elle marche ma sonnette… ! C’est peut-être


Agnès…

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Scène III

SYLVIE, JACQUES, ANTOINE

SYLVIE, souriante et enjouée, s’approchant d’Antoine dès qu’elle


rentre et l’embrassant.

Bonjour Jacques… (flaire qu’elle a interrompu une conversation)


… mais je vous dérange peut-être… continuez, continuez,
faites comme si je n’étais pas là… de toute manière je suis
épuisée, les magasins étaient bondés et j’ai marché des
kilomètres en ville (s’approche du canapé, s’y assoit, enlève ses
chaussures et commence à masser ses pieds) …

JACQUES

Tu ne nous déranges pas ! Je ne savais pas que vous aviez


rendez-vous ici…

ANTOINE

…Agnès ne t’a pas dit ?

JACQUES

Elle ne m’a parlé que des billets… et de Sylvie… vers sept


heures je crois (fait un geste vers le cadran de la montre
suspendue)… mais elle était en furie… elle a pu oublier…

ANTOINE

Bref on t’emmerde quoi !

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JACQUES

Tu es bête…

ANTOINE

Attention, ça fait trois fois que tu me le dis aujourd’hui, je


vais finir par croire que tu le penses… Jacques est de
mauvaise humeur (s’adressant à Sylvie) …

JACQUES

Je t’en prie, ce n’est pas la peine d’en informer le monde


entier… et puis c’est faux… de toute façon vous ne me
dérangez pas… je n’avais aucun autre projet pour l’après
midi que de lire ce journal, mais il semble que cela constitue
une faute grave…

ANTOINE, s’est approché de Sylvie dont il caresse le cou en se


tenant debout derrière le canapé.

…encore une dispute (informant Sylvie)…

JACQUES, agacé.

…mais tu vas te taire ? Il n’arrête pas de m’énerver… on


dirait qu’il le fait exprès (cherche la complicité de Sylvie)…

SYLVIE

Vous savez Jacques, je peux vous dire qu’Antoine vous


aime beaucoup… je dirai même qu’il vous admire… il me

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parle souvent de vous deux… du temps où vous étiez
étudiants…

ANTOINE

…depuis le temps, tu pourrais lui dire « tu »…

SYLVIE

Tu sais bien que je n’y arrive pas… il y a des personnes


avec lesquelles ça m’est impossible…

JACQUES, l’air un peu accablé.

Je sais, je sais, il m’a toujours pris un peu pour son grand


frère… mais maintenant ça devient ridicule…

ANTOINE, faussement méchant donc plaisantant.

…tu as raison, maintenant tu es un peu mon grand père… !

SYLVIE

Antoine !
Jacques fait un geste apaisant en direction de Sylvie… il garde un
silence éloquent.

ANTOINE

Nous étions en train de parler du canapé… tiens, tu vas


nous dire ce que tu en penses ?

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SYLVIE, se levant à moitié pour se rendre compte sur quoi elle est
assise.

Ce que je pense du canapé ?

ANTOINE

Ce que tu penserais d’un homme qui offrirait un canapé en


cadeau d’anniversaire à sa femme… ou mieux ! … ce que tu
penserais d’un homme qui t’offrirait ce canapé en cadeau
d’anniversaire…

JACQUES, gêné et se sentant en obligation d’expliquer.

…oui, Antoine s’est mis en tête que la mauvaise humeur


d’Agnès était due à ce canapé… enfin, au fait que je lui ai
offert ce foutu canapé il y a une semaine…

SYLVIE

Et c’est pour ça que vous vous disputez ?

JACQUES, franchement agacé.

Mais pas du tout ! C’est l’idée d’Antoine ! Je n’arrive pas à


lui expliquer qu’il dit n’importe quoi… dis-lui toi (tentant de
l’influencer craignant la réponse) tu sais certainement mieux lui
parler que moi… je n’y arrive plus… tu sais quand il a
quelque chose en tête et qu’il n’en démord pas ! Enfin tu
dois savoir…

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SYLVIE, regardant Antoine mais s’adressant à Jacques.

C’est un beau canapé mais je m’imagine mal un cadeau


pareil…

ANTOINE

Ah, tu vois ? Je ne suis pas le seul à trouver ça bizarre !

SYLVIE, prise de pitié pour Jacques.

Je n’ai pas voulu dire que c’était bizarre… enfin… je crois


que…

ANTOINE

Que crois-tu ? Vas-y n’aies pas peur, dis-le…

JACQUES, se lève pour aller chercher les billets sur la table,


cherchant à faire diversion.

Sers donc quelque chose à boire à Sylvie plutôt… (prend les


billets sur la table et les tend à Sylvie) … tiens voici les places,
j’allais oublier que vous étiez venus pour elles… ça va être
bien, c’est la dernière, les acteurs sont …

ANTOINE , ramenant un verre à demi plein, il interrompt Jacques


ne tenant aucun compte de ce qu’il est en train de dire.

Tu ne t’en sortiras pas comme ça ma belle… je voudrais


que tu me répondes vraiment… qu’en aurais-tu pensé ?

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JACQUES

Arrête de la torturer… tu nous énerves avec ton canapé…

ANTOINE, soudain plus grave.

Je ne parle pas du canapé… je parle de l’homme qui aurait


eu l’idée de l’offrir en guise de cadeau d’anniversaire… que
penserais-tu d’un tel homme ? Hein ?

SYLVIE, un peu étonnée par ce sérieux soudain et le ton un peu


pressant presque agressif.

… mais je ne sais pas mon chéri… il faudrait que ça


m’arrive pour que je puisse répondre à ta question … et
puis qu’est-ce que ça peut faire ? Hein ? Tu as décidé de
gâcher la soirée de Jacques…

ANTOINE, rejoint Sylvie sur le canapé.

Je vais répondre à ta place… puisque tu n’oses pas…


(s’adressant à Sylvie avec tellement d’ostentation qu’il est évident qu’il
s’adresse à Jacques) … tu trouverais qu’un tel homme a perdu
le sens des choses, qu’il vit dans un monde décalé, qu’il….
(hésitant de plus en plus nerveux) …qu’il … n’a rien compris à
l’amour…voilà… tu penserais qu’il n’a rien compris à
l’amour…et qu’il se moque de la femme qui l’aime… qu’il
se moque de toi !

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SYLVIE

N’exagère pas ! Après tout Jacques sait ce qui plaît à


Agnès… ils étaient peut être d’accord, comme quand nous
nous sommes offert notre petit séjour à Venise.

ANTOINE

Mais alors pourquoi serait-elle en colère ? Tu peux me


l’expliquer ? Pour quelle raison traite-t-elle Jacques, mon
ami Jacques (insistant), de minable ?

SYLVIE, de plus en plus gênée voyant Jacques fuir son regard.

Mais personne ne s’est encore assuré que le canapé soit


bien à l’origine de cette colère n’est-ce pas ?

JACQUES

Voilà une personne sensée ! Bravo Sylvie… je savais que tu


pourrais répondre à ce fou d’Antoine mieux que je ne sais
le faire…

ANTOINE

Si vous vous liguez contre moi ! Mais il suffit de demander


à Agnès…

JACQUES

Autant jeter de l’huile sur le feu…

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ANTOINE

Il faut crever les abcès

JACQUES

Ceux des autres surtout !

ANTOINE

Qu’est-ce que tu insinues ?

JACQUES

Je trouve louche cette insistance à vouloir à tout prix


élucider les causes de la mauvaise humeur d’Agnès… après
tout je ne t’ai rien demandé… et puisque je te dis que je
n’en sais rien moi-même. Ce n’est pas la première fois, tu le
sais bien, que nous nous disputons, et souviens-toi de ta
propre femme l’année dernière encore… après tout ce n’est
pas si loin…

SYLVIE, cherchant à détendre l’atmosphère.

Oui, dites-moi tout, Antoine ne veut jamais me raconter…

ANTOINE

Mon ex femme ! Mais enfin, les amis ça sert à ça non ? Et


puisque je me considère comme ton meilleur ami, cela me
donne le droit d’insister ! Mais je me trompe peut-être … et
puis je te rappelle que pas plus tard qu’il y a dix minutes tu
me demandais de te parler franchement si j’avais à le

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faire… alors voilà, je te parle franchement et voilà que tu te
fâches… or il n’y a que la vérité qui fâche !

SYLVIE

Antoine… tu vas trop loin maintenant… excusez-le, il ne


sait pas s’arrêter… quand il est lancé…

JACQUES

Non, laisse-le parler… après tout toi aussi (s’adressant à


Antoine) tu sembles fâché… alors il y a peut être une vérité
qui te concerne aussi dans cette histoire … voyons…
pourquoi voudrais-tu soudain comprendre la cause de mes
malheurs conjugaux ? Ils ne datent pas d’aujourd’hui
pourtant ! En quoi ça peut t’intéresser à ce point hein ?
Voyons… tu ne serais pas en train de chercher à
comprendre ta propre histoire ?

ANTOINE

Tu as l’art de retourner les situations… voilà que


d’inquisiteur je me retrouve sur le banc des accusés !

JACQUES

J’ai déjà entendu ça aujourd’hui… mais au moins tu avoues


que tu joues à l’inquisiteur…

Le téléphone sonne

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ANTOINE

Allo ? Ah c’est toi, mais où es-tu ?... ah bon, oui, bon je te


la passe…. (tendant le téléphone à Sylvie)… elle veut te parler…

SYLVIE

Allo ! … à vrai dire : non… ils sont lancés dans une de


leurs discussions… oui d’accord… j’arrive (raccroche en
appuyant sur la touche rouge et ce faisant elle fige le geste de Jacques
qui cherchait à récupérer le combiné pour parler à Agnès… rend le
téléphone)… Agnès veut me montrer ce qu’elle va acheter…
elle ne sait pas si ça lui va bien… je la rejoins… (s’élance
visiblement contente vers la porte en prenant ses chaussures, son sac et
son manteau à la main)

ANTOINE

… n’oublie pas le théâtre….

SYLVIE, déjà sortie.

Promis… nous avons le temps.

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Scène IV

ANTOINE, JACQUES

ANTOINE, se levant du canapé en direction de la porte aussi


comme pour suivre l’image évanescente de Sylvie.

Tu ne trouves pas qu’elle est merveilleuse ? J’adore la voir


bondir comme une gazelle…

JACQUES, rechignant un peu à revenir sans délai à la camaraderie


complice.

Tu aurais quand même pu m’épargner cet interrogatoire…

ANTOINE

Pourquoi mon vieux ? Toute vérité est bonne à dire… et


puis ça te fait du bien de te confier à moi… avec qui parles-
tu sinon ?

JACQUES, toujours nerveux.

C’est énervant cette façon de décréter à ma place ce qui me


ferait du bien ou pas… devant Sylvie surtout…

ANTOINE

Ah c’est ça qui te gêne ? Que je te parle devant la petite ?

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JACQUES

Mais tu les fais toutes aujourd’hui ! Arrête de l’appeler « la


petite » ! C’est d’un commun ! Tu n’étais pas comme ça
avant…

ANTOINE

Avant quoi ?

JACQUES

C’est une expression… avant, quand je t’ai connu, quand tu


étais plus jeune…

ANTOINE

Avant mon divorce tu veux dire !

JACQUES

Aussi, oui.

ANTOINE

Alors pourquoi tu ne le dis pas ?

JACQUES

Parce que je ne pensais pas spécialement à ça… ton


divorce…

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ANTOINE

Tu devrais pourtant.

JACQUES

Ah bon ! Et pourquoi donc ?

ANTOINE

Parce que tu en prends le chemin et que tu devrais profiter


de mon expérience pour bien réfléchir… (soudain chaleureux
et plus qu’amical)…je t’assure Jacques regarde-moi… ne fais
pas comme moi… j’ai l’air peut-être comme ça mais tu sais
toi dans quel état je suis véritablement.

JACQUES, vient s’asseoir sur le canapé.

Mais qu’est-ce qui te fait penser que je m’apprête à quitter


Agnès ?

ANTOINE

Je n’ai pas dis ça. C’est difficile à expliquer… d’un côté


vous donnez l’impression d’un couple …. Comment dire…
installé, pour tout le monde vous êtes Agnès et Jacques et
l’un ne va pas sans l’autre…

JACQUES, pressé de savoir la suite.

…et d’un autre côté… ?

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ANTOINE

… d’un autre côté il ne faut pas être très observateur pour


comprendre que quelque chose ne va pas entre vous…

JACQUES

Quoi ?

ANTOINE

C’est difficile à dire comme ça en général… mais tiens, par


exemple l’autre soir, tu sais samedi dernier… à la soirée…

JACQUES

Oui et bien…

ANTOINE

Je vous ai observés un long moment Agnès et toi, vous


étiez tous deux près du buffet et vous parliez tous deux
avec quelqu’un, pas loin l’un de l’autre, et soudain j’ai eu
l’envie étrange de me mettre à la place des gens qui ne vous
connaissaient pas, et je me demandais s’ils pouvaient
deviner que vous étiez mari et femme depuis bientôt vingt
ans ; je me suis mis à guetter les signes qui auraient pu le
faire comprendre à des inconnus, tu sais, ces signes qui
sont de nature à nous faire comprendre ce que deux
personnes sont l’une pour l’autre, des gestes, des regards,
une certaine proximité qui révèle une intimité, des choses
comme ça quoi, et je n’ai rien pu voir qui ressemblerait à
ça… votre comportement, enfin je devrais dire le tien

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Jacques, ton comportement à l’égard d’Agnès est celui d’un
étranger.

JACQUES

Tu sais à quel point j’ai horreur de me donner en spectacle.

ANTOINE

Non, il ne s’agit pas de ça ! C’était au-delà de la réserve ou


de la timidité… c’était de la froideur… une façon d’être de
ton corps pour laquelle je n’ai pas trouvé d’autre mot : de la
froideur. Et maintenant que je t’en parle je dirai même
pire…

JACQUES

Comment « pire » ?

ANTOINE

… oui, je dirai qu’il ne s’agissait pas d’une simple


indifférence, non, il y avait un sens évident à ta froideur,
comme si elle était une colère rentrée, une sorte de
reproche muet…

JACQUES

Je ne comprends pas.

37
ANTOINE

Je suis sûr que oui ! Dis-moi que tu ne te vois pas faire… je


te croirais, mais ne me dis pas que tu ne vois pas de quoi je
parle, pas à moi s’il te plaît, je te connais trop bien pour
savoir que tu sais… tu es trop intelligent pour ignorer une
chose pareille

JACQUES

Mais pas plus tard qu’il y a dix minutes tu disais qu’Agnès


et moi on formait un couple évident… inséparable.

ANTOINE

Ne fais pas l’idiot, je faisais allusion à ceux qui ont


l’habitude de vous voir… vous avez créé une sorte de
réflexe conditionné chez vos amis… voir surgir Agnès,
c’est s’attendre à voir arriver Jacques, et l’inverse ! Mais ce
fameux samedi soir, je me suis mis dans la peau de ceux qui
ne vous connaissaient pas… et j’ai vu les choses avec leurs
yeux, et c’est là que j’ai compris que ta froideur n’était pas
une absence de sentiment mais plutôt un sentiment négatif,
une façon d’éviter de répondre aux appels, aux regards et
aux gestes d’Agnès qui ne cessaient pas de te solliciter et de
demander confirmation, et tu ne devineras jamais à quoi j’ai
pensé à ce moment là !

JACQUES

A quoi ?

38
ANTOINE

A un match de boxe, je ne sais pas pourquoi mais à y


réfléchir je crois que tu esquivais les caresses et tu évitais les
regards comme le boxeur esquive les coups par de petits
mouvements maîtrisés, et cela produisait exactement le
même effet sur…

JACQUES

Agnès

ANTOINE

…oui, j’allais dire ton adversaire…

JACQUES

Quel effet ?

ANTOINE

L’épuisement, la fatigue, celle qui s’installe par la répétition


de gestes inefficaces, qui n’atteignent jamais leur but, et
puis aussi la vulnérabilité, tu sais, en cherchant à frapper
l’adversaire se découvre et c’est là qu’il offre l’occasion
d’être frappé à son tour…

JACQUES

Tu vas me dire maintenant que tu me soupçonnes de battre


Agnès…

39
ANTOINE

Pas physiquement, non, pas physiquement, mais chacune


de ces esquives est comme une petite vexation, une
minuscule désillusion, une attente déjouée…

JACQUES, toujours l’air un peu accablé, vient s’asseoir à son tour à


l’autre bout du canapé.

Je sais (sur le ton de l’aveu puis se ravisant)… mais tu ne m’aides


pas beaucoup de ton côté…

ANTOINE

T’aider ?

JACQUES

Oui, je veux dire que le spectacle que vous donnez Sylvie et


toi, contraste tellement avec celui que tu viens de décrire !
Mais tu as beau jeu… c’est facile de continuer à jouer les
amoureux quand on a trouvé une nouvelle jeunesse…

ANTOINE, amer mais toujours amical.

Mais tu te trompes, tu te trompes sur tous les plans, tu te


trompes pour Sylvie et moi, tu te trompes pour ma
femme… pour mon ex-femme et moi, tu te trompes toi-
même.

JACQUES, ironiquement.

J’ai encore tout faux !

40
ANTOINE

Qu’est-ce que tu imagines ? Que je nage dans le bonheur et


l’insouciance comme un adolescent ? Tu crois réellement
que l’on peut se satisfaire d’une relation comme la mienne ?

JACQUES

Sylvie est charmante, gaie…. (cherchant un adjectif qui la


définirait d’un seul coup)… jeune !

ANTOINE

Il ne s’agit pas d’elle ! C’est vraiment une chic fille… je


l’adore…

JACQUES

Et alors, où est le problème ?

ANTOINE

Tu vois, c’est de ce genre de nuance dont tu as perdu


l’usage ! Si je l’adore cela peut vouloir dire que je ne l’aime
pas ! Tu es devenu incapable de comprendre ce genre de
choses… Sylvie a tout pour elle, c’est sûr ! L’enthousiasme,
la grâce et même ce petit je ne sais quoi d’innocence qui fait
qu’elle est encore une enfant…

JACQUES

Oui ça ajoute beaucoup à son charme.

41
ANTOINE

Mais ce n’est pas parce qu’elle a tout pour elle, qu’elle a tout
pour moi. Tu me comprends Jacques ? (Les deux amis se
regardent un peu interloqués) Je crois que je ne l’aime pas…

JACQUES, un peu agacé.

Mais enfin Antoine, Sylvie est ce qui t’est arrivé de mieux


depuis bien longtemps, et tout le monde autour de toi le
pense, on en parlait justement avec Agnès ces jours-ci et je
l’ai encore entendue ce matin le répéter à Sylvie au
téléphone…

ANTOINE, soudain plus motivé mais étonné.

Tu dis qu’Agnès me trouve bien assorti à Sylvie ?

JACQUES

Oui, parfaitement.
ANTOINE

Tu l’as entendue dire quelque chose de précis ou tu


interprètes les choses à ta manière ?

JACQUES

Je vois que la confiance règne ! Que signifie « interpréter à


ma manière » ?

42
ANTOINE

Peux-tu me répéter exactement ce qu’Agnès a dit à Sylvie ?

JACQUES

Mais qu’est-ce que ça peut faire ?

ANTOINE

C’est très important pour moi en ce moment… fais-le pour


moi, au nom de notre amitié… essaye de te souvenir des
mots exacts… essaye.

JACQUES

Elle a du dire quelque chose comme : « il a meilleure mine »


ou quelque chose comme : « il semble plus jeune ».

ANTOINE

Non, je te demande de te souvenir des mots précis, et tu


me rapportes des phrases approximatives.

JACQUES

Tu m’ennuies avec ça ! Je ne me souviens pas… la dernière


fois c’était tout à l’heure au téléphone… elle lui disait…
voilà, elle lui disait que tu avais retrouvé la joie de vivre et
que tu semblais plus heureux… voila ! Tu es satisfait ?

43
ANTOINE, l’air un peu rêveur.

Plus heureux…. Ce sont ses mots ?

JACQUES

Oui

ANTOINE

Ses propres mots ?

JACQUES

Oui, ses propres mots, pourquoi ?

ANTOINE, retrouvant ses esprits comme s’il se réveillait.

Cela m’étonne d’elle. Je croyais les femmes en général et


Agnès plus que toute autre, capables de repérer ce genre de
choses bien mieux que nous…

JACQUES

Mais de quoi tu parles ?

ANTOINE

Du fait que nous soyons heureux ou malheureux en amour,


du fait que nous éprouvions des sentiments sincères ou que
nous fassions un peu semblant

44
JACQUES, se levant du canapé

Comme si l’on pouvait vraiment le savoir ! Tu parles de ces


choses comme si nous avions toujours les idées claires…
alors que tu sais bien qu’il n’y a rien de plus incertain que
les sentiments… des milliers d’écrivains et de poètes
s’échinent depuis des siècles à les décrire et ils n’y arrivent
pas et toi tu veux trancher la question et savoir si ce que tu
éprouves est de l’amour ou pas, si tu fais semblant de le
croire… pire encore, tu voudrais que d’autres que toi,
reconnaissent la chose, rien qu’en t’observant….

ANTOINE

C’est souvent plus facile pour les autres.

JACQUES

Si tu veux tout savoir alors, je crois bien que les paroles


d’Agnès que je t’ai rapportées, étaient un peu les miennes !

ANTOINE

Comment les tiennes ?

JACQUES

Oui, elle disait à Sylvie, que je te trouvais plus heureux en


ce moment… mais je ne sais pas si elle le pensait… elle me
citait si tu préfères…

45
ANTOINE, se lève pour rejoindre Jacques au bar où un autre verre
l’attend.

J’en étais sûr ! J’étais sûr qu’elle n’avait pas porté ce


diagnostic par elle-même, pas elle, elle est trop femme pour
se tromper à ce point sur de pareilles choses…

JACQUES

Mais dis-moi, je ne te connaissais pas cet amour des


femmes… cette confiance dans leur jugement. C’est
nouveau ! Je te remercie aussi (sur un ton plus plaisant) de
préférer la psychologie d’Agnès à la mienne !

ANTOINE

Avoue qu’elle se trompe rarement sur ce genre de choses.


Alors que toi…

JACQUES

Alors que moi ?

ANTOINE, tout à fait plaisant.

Alors que toi tu es devenu capable d’offrir un canapé en


guise de cadeau d’anniversaire à ta femme !

JACQUES

Nous y revoilà. Encore ce canapé ! Mais c’est une véritable


obsession chez toi. Tu as bien vu que même Sylvie par
exemple ne trouvait pas ça aussi bizarre que toi. Au moins

46
elle a exprimé un doute sur le fait qu’Agnès et moi on
pouvait s’être mis d’accord après tout pour l’acheter ce
canapé, et l’anniversaire en était la première occasion…
mais cela n’effleure pas ton esprit borné.

ANTOINE

Sincèrement, est-ce ainsi que les choses se sont passées ?


Dis-moi ?

JACQUES, esquivant la question.

Donc, si je comprends bien tu fais plus confiance à Agnès


qu’à Sylvie…

ANTOINE

Et toi à Sylvie !
JACQUES

…tu penses que ma femme possède la vérité sur tes


sentiments…
ANTOINE

…et toi que la mienne, celle sur tes intentions…

JACQUES, sur un ton à la fois sarcastique et plein de sous-entendus


inexprimables, en levant son verre en direction d’Antoine.

Et si on échangeait ?

47
ANTOINE, levant son verre aussi.

Quelle idée mon vieux ! Quelle idée ! (Très espiègle) Tu crois


qu’elles seraient d’accord ?

On sonne. C’est Antoine qui va ouvrir, plus près de la porte qui mène
à l’entrée.

48
Scène V

SYLVIE, JACQUES

JACQUES, voyant rentrer Sylvie mais ne voyant plus Antoine.

Tiens te voilà… et Agnès ?

SYLVIE

Elle est restée en ville, elle rentrera plus tard.

JACQUES

Elle t’a demandé de me le dire ?

SYLVIE

A vrai dire… non.

JACQUES

Je vois… toujours fâchée ! Elle t’a dit pourquoi peut-être ?

SYLVIE

Non, nous avons essayé des robes, la sienne lui va très


bien… mais elle ne le croit pas… elle ne l’a pas achetée
finalement, le vendeur était comme fou… nous avons mis
le magasin sens dessus dessous…

49
JACQUES

Mais tu l’as trouvée… normale ?

SYLVIE

Oui, comme d’habitude… un peu nerveuse peut-être… elle


n’arrivait pas à se décider, alors quand le vendeur est venu
voir si tout allait bien il s’est fait recevoir… si vous aviez vu
sa tête quand Agnès lui a dit qu’il pouvait tout remballer,
qu’elle n’achèterait rien, après une heure d’essayages…

JACQUES, cherchant du regard Antoine.

Mais où est passé Antoine ?

SYLVIE

Il est descendu au tabac du coin pour acheter des


cigarettes… il ne peut pas s’en passer trop longtemps
encore (contente d’avoir trouvé un sujet de conversation, un peu gênée
par Jacques)… il n’arrive pas à arrêter, mais je lui fais la
guerre… chaque cigarette qu’il fume lui coûte plusieurs
minutes de discussion… (prenant le ton qu’elle prend avec
Antoine dans leurs discussions) …« et pourquoi tu la
fumes… explique-moi pourquoi tu ne peux pas attendre
encore dix minutes… » vous voyez ? Il finira bien par se
lasser…

50
JACQUES

En insistant un peu, il y arrivera, c’est un garçon qui a de la


volonté.
SYLVIE

Vous croyez ?

JACQUES

Vraiment, tu ne veux pas me dire « tu » s’il te plaît ? Ce


vouvoiement me gêne, je t’assure… c’est ridicule.

SYLVIE

Oui, merci, je vais essayer.

JACQUES

Tous les amis d’Antoine me disent « tu », alors ce n’est pas


la femme qu’il aime qui va se mettre à me vouvoyer !

SYLVIE, fait un large sourire.

C’est drôle

JACQUES

Qu’est-ce qui est drôle ?

SYLVIE

Il ne me l’a jamais dit lui-même…

51
JACQUES

Quoi donc ?

SYLVIE
Qu’il m’aimait, et vous…

JACQUES

…toi…

SYLVIE

…et toi tu le dis, comme ça, au détour d’une phrase, sans y


penser, comme si ça allait de soi… tu viens d’employer
l’expression « la femme qu’il aime »… ça fait drôle…

JACQUES, le plus neutre possible, comme pour étudier le terrain.

Il ne te l’a jamais dit ?

SYLVIE, l’air romantique.

Non, vous les hommes, avez une réticence particulière à


prononcer ces mots je crois… et Antoine ne fait pas
exception à cette règle…

JACQUES, faisant mine de faire l’éloge d’Antoine.

C’est qu’il est devenu sérieux…quand nous étions étudiants


il devait déclarer son amour plusieurs fois par jours aux
jeunes filles du campus. A ta place je préférerais quand

52
même cette forme nouvelle de pudeur masculine ! Et puis
je suis sûr que faute de le dire clairement il te le fait
comprendre…

SYLVIE

Antoine est l’homme le plus gentil que je connaisse… il ne


faut pas se fier à ses airs ironiques… enfin vous le
connaissez mieux que moi.

JACQUES

Pourquoi tu regrettes de ne pas l’avoir connu plus jeune ?

SYLVIE, va s’asseoir sur le canapé, remonte ses jambes de telle sorte


qu’elle est à demi allongée.

On regrette toujours de ne pas avoir connu plus tôt les


personnes avec lesquelles on est bien non ?

JACQUES

Ce n’est pas ce que je voulais dire… en fait je voulais


savoir…

SYLVIE
Quoi ?

JACQUES, testant le degré de complicité de Sylvie

C’est peut-être indiscret…

53
SYLVIE

Non, non.
JACQUES

…savoir si votre différence d’âge n’est pas un obstacle à


votre relation.

SYLVIE

Non, j’ai toujours aimé les hommes plus âgés, je me


souviens que je détestais les gamineries de ceux de mon
âge… au lycée par exemple je rêvais de faire partie de la
bande d’amis des classes supérieures…

JACQUES

Tu les trouvais plus intelligents ?

SYLVIE

Oui, plus … plus…je ne sais pas en fait, j’ai l’impression


qu’ils étaient plus dans la vraie vie…

JACQUES

C’est quoi la vraie vie ?

SYLVIE

La vie quoi… avec de vrais sentiments, de vrais problèmes


aussi… les choses qui m’arrivaient avant me semblaient
fausses, superficielles…

54
JACQUES

Ça ne répond qu’à moitié à ma question

SYLVIE

Quelle question ?

JACQUES

Sur la différence d’âge.

SYLVIE

Ah… je n’y pense même pas… sauf quand on me le fait


remarquer bien sûr… mais au contraire, avec Antoine, avec
vous (un peu gênée) …je veux dire vous tous… je me sens
enfin dans la réalité… tout est solide quoi…

JACQUES, percevant la gêne

Mais ce que tu appelles la vraie vie, cette soi-disant réalité


plus solide, est tout aussi fausse… sûrement plus
d’ailleurs…

SYLVIE

Pourquoi vous dites ça ?

JACQUES

Décidément tu n’arrives pas à me dire « tu » !

55
SYLVIE, indifférente à cette remarque mais pressée d’avoir la
réponse à sa question

Pourquoi tu dis ça ?

JACQUES

Je ne vois pas ce que ce monde que tu appelles plus vrai


aurait de plus vrai justement… c’est plutôt le tien, celui que
tu es pressée de quitter qui est vrai, c’est vous qui avez
raison, raison de vivre dans le rêve, dans la légèreté et
l’insouciance… (sur un ton plus triste ou rêveur) et puis tout est
possible, vous avez la vie devant vous… vous avez la vie
pour vous… et avec elle une certaine façon de la vivre, de
la croquer… c’est ça la vraie vie !

SYLVIE

Je ne crois pas…

JACQUES

Mais si, je t’assure… là où tu as raison en revanche c’est


quand tu dis qu’ensuite la réalité devient plus solide ; c’est
vrai, elle se sclérose, elle perd sa souplesse et on cogne
dessus…

SYLVIE

Ce n’est pas ce que je voulais dire.

56
JACQUES

C’est pourtant la réalité.

SYLVIE, un peu agacée par l’assurance de Jacques

C’est votre vision des choses.

JACQUES

Ça te déçoit ?

SYLVIE, toujours un peu irritée, boudant légèrement.

Non, je crois que ce n’est pas pareil pour tout le monde,


c’est tout… chacun pense ce qu’il veut… Antoine par
exemple est bien d’accord avec moi…

JACQUES

Ce n’est pas étonnant.

SYLVIE

Et pourquoi s’il vous plaît ?

JACQUES

Parce qu’il a le beau rôle dans l’histoire et qu’il ne va pas


risquer de te décevoir !

57
SYLVIE

On dirait que vous êtes jaloux.

JACQUES

Un peu.

SYLVIE

Si vous saviez pourtant combien il vous estime... il ne jure


que par vous… je sais tout de vous tellement il m’en a
parlé, vos brillantes études, votre réussite…

JACQUES, s’asseyant à l’autre bout du canapé

Mais il a souvent eu ce que je n’avais pas.

SYLVIE, se lève comme pour se soustraire à la conversation, passe


derrière le canapé

Quoi ?
JACQUES, parlant désormais sans voir Sylvie

Quelqu’un comme toi.

SYLVIE, un peu interloquée

Mais…

58
JACQUES

On a beau avoir réussi, avoir de l’argent et tout ce que l’on


peut désirer même… tout cela n’est rien si on ne retrouve
pas chaque jour la personne qui est faite pour vivre avec
vous…

SYLVIE

Mais pourquoi quelqu’un comme moi ? Qu’en savez-vous ?

JACQUES

Ce sont des choses que l’on sent.

SYLVIE

Mais vous ne me connaissez pas !

JACQUES

Oui, ta jeunesse, ta gaîté…rien que ta présence est une


source de joie : qu’il doit être doux de te voir vivre au
quotidien, de te regarder dormir, te lever, faire ton premier
sourire du matin, entendre le timbre de ta voix… attendre
ton retour après une journée d’absence.

SYLVIE

Mais Jacques…

On sonne.

59
Scène VI

AGNES, ANTOINE, JACQUES, SYLVIE

Jacques se lève, Sylvie est un peu pétrifiée : elle regarde Jacques d’un
regard interrogateur.

Agnès et Antoine rentrent en riant, très essoufflés. Agnès traverse le


salon sans dire un mot de plus et sort par la porte qui donne sur les
autres chambres de l’appartement.

ANTOINE, flairant quelque chose de lourd dans l’atmosphère

J’espère que vous avez été sages tous les deux ! (S’adressant à
Jacques, tout en déboutonnant son imperméable) De quoi avez-
vous causé ?

JACQUES, médusé

Quoi ? Tu me parles ?

ANTOINE, s’adressant à Sylvie

Mais qu’est-ce qu’il a ?

SYLVIE, pas plus prompte à répondre

Je… je ne sais pas…je vais aider Agnès…(sort rapidement avec


grâce).

60
ANTOINE

Bon, vous m’avez l’air bien sonné tous les deux… je vous
réveille peut-être !

JACQUES, se rapprochant d’Antoine et changeant de ton.

Alors tu as parlé à Agnès ? Tu sais ce qu’elle a ? Elle n’a pas


dit un mot en rentrant, tu as vu ?
ANTOINE

Ah bon ? Non, je l’ai rencontrée juste au coin de la rue,


nous n’avons pas eu le temps de parler mais elle m’a semblé
tout à fait comme d’habitude... nous avons même plaisanté
en montant l’escalier… On a fait la course…

JACQUES, montrant d’un geste la chambre d’à côté

Mais enfin, tu ne vas pas me dire qu’elle est normale !

ANTOINE

Ecoute : je te mentirais si je te disais que j’avais remarqué


quelque chose d’anormal… tant qu’elle était dehors et
jusqu’au moment où elle est entrée, tout m’a semblé
parfaitement normal… c’est plutôt vous deux ici qui
m’avez semblé bizarres !

JACQUES

Mais tu as vu comme moi qu’elle a changé d’expression dès


qu’elle est rentrée tout de même… je ne rêve pas !

61
ANTOINE

Oui, elle s’est tue, c’est vrai. Ce n’est pas un crime après
tout.

JACQUES

Je te trouve bien indulgent avec elle.

ANTOINE

Ah ne me prend pas à témoin s’il te plaît ! Je veux bien te


faire part de mes impressions, mais ne me demande pas de
prendre position…

AGNES, de l’extérieur en se dirigeant vers le salon et franchissant le


seuil suivie de Sylvie

C’est un peu tôt pour l’apéritif mais tu prendras bien un


verre…

SYLVIE

Tu as du gin ?

ANTOINE

Du gin à cette heure ? Tu vas t’endormir au théâtre ma


chérie comme pour Shakespeare…

62
SYLVIE

Mais c’était long !

AGNES, versant le gin, l’air absorbé, évitant de croiser le regard de


Jacques, puis donnant un verre à Sylvie, à Antoine, prenant le sien et
emportant la bouteille avec elle, mais laissant celui de Jacques sur le
comptoir.

Qui en veut ?

ANTOINE

Une goutte alors !

JACQUES, timidement

Oui une goutte.

SYLVIE, sirotant son verre

Hum, c’est bon, j’adore ça !

JACQUES, se déplaçant pour aller chercher le verre

Merci quand même !

A ce moment précis les quatre personnages occupent quatre points


aussi distants que possibles les uns des autres et du canapé qui doit
apparaître ostensiblement comme central (jeu de lumière si nécessaire).
Jacques et Agnès sont à l’avant de la scène.

63
SYLVIE, voulant détendre l’atmosphère et retrouver un thème de
conversation commune.

C’est gentil de nous offrir vos places pour Strindberg, c’est


si difficile d’en avoir… surtout au dernier moment… et
bien sûr je m’y prends toujours au dernier moment.

ANTOINE, cherchant à venir en aide à Sylvie

J’ai proposé à Jacques de le rembourser…

AGNES, d’un ton amer

C’est moi qui ai payé ces billets, c’est à moi que tu les
rembourserais si j’acceptais que tu le fasses !

JACQUES, s’adressant aussi à Antoine qui sert ainsi


d’intermédiaire silencieux

Oui parce qu’ici il y a notre argent et le sien !

AGNES

Je dirai plutôt chacun le sien… j’ai d’ailleurs intérêt à


m’occuper de ce genre de dépenses si je veux avoir une
chance de voir un spectacle quelconque…

JACQUES

Mais enfin il faut bien se répartir les rôles… regardez


autour de vous par exemple, tout ce que vous voyez, c’est
moi qui l’ai acheté…

64
AGNES

…sans me consulter bien sûr…

JACQUES, s’adressant directement à Agnès

Mais c’est tout comme ! Je sais ce que tu aimes et ce que tu


détestes ! Je sais que le rouge est ta couleur préférée ! Je sais
que tu aimes le style moderne…

AGNES

C’est toujours la même chose… tu vas finir par nous faire


croire que tu es victime de mes caprices et que je suis
aveugle à tes attentions…

JACQUES

On pourrait le croire parfois en effet.

AGNES

Mais quand cesseras-tu de mentir… de te mentir ?

JACQUES

Je n’ai rien à cacher, donc aucune raison de mentir…

ANTOINE, faisant mine de prendre Sylvie par le bras

Viens, il est temps de les laisser tranquilles…

65
AGNES

Non ! Restez, je veux que vous soyez témoins… c’est aussi


parce que tout se passe toujours dans la solitude et le secret
que rien de vrai ne se dit jamais… restez je vous le
demande comme une faveur…

ANTOINE, discipliné, va s’asseoir au bar, laissant Sylvie s’asseoir


sur un pouf

Si tu le désires vraiment…

AGNES

Oui, comme je désire la vérité, toute la vérité, j’en ai marre


du mensonge, des non-dits, des renoncements et des faux
oublis…

JACQUES

Tu devrais plutôt aller te reposer, tu es bien trop énervée


pour…

AGNES, l’interrompant

…non ! Tu ne te déroberas une fois de plus… pas cette


fois-ci !

JACQUES

Tu ne vois pas que tu les ennuies avec tes histoires ?

66
AGNES

Ils seront patients !

JACQUES

Mais enfin, peut-on savoir ce qui me vaut cette scène


interminable ? Qu’est-ce qui a pu te blesser au point de
m’en vouloir ainsi ?

AGNES

Tu vas le savoir, s’il te reste un minimum de courage.

JACQUES, s’asseyant sur le canapé pris de lassitude

Tu as donc des révélations à me faire ?

AGNES

Pas des révélations, des confessions, oui, voilà j’aimerai


confesser ma lassitude, déposer ma peine, mon immense
fatigue…

JACQUES

Je te disais bien que…

AGNES, versant compulsivement une forte dose de gin qu’elle boit à


moitié aussitôt.

Non, ce n’est pas cette fatigue dont on se remet en se


reposant ou en dormant !

67
JACQUES

Si tu buvais moins aussi !

AGNES, levant la voix, très en colère

Assez ! Je ne veux pas me reposer, je ne veux pas cesser de


boire, je veux que la vérité éclate.

JACQUES, énervé

Mais quelle vérité ? La vérité sur quoi ?

AGNES

Tu as raison, c’est trop difficile… tout dire d’un coup…


après toutes ces années de silence…

JACQUES

Mais de quoi tu parles ?

AGNES, presque muette de découragement

…tu le sais très bien…

JACQUES, dans l’espoir de contenir la réaction d’Agnès

Ce n’est pas cette histoire de canapé au moins !

68
AGNES, Saisissant au contraire la perche.

Si justement !

JACQUES

Tu ne vas pas me dire que tu fais la gueule depuis une


semaine pour ce canapé ! Je ne peux pas y croire ! Tu avais
donc raison… et moi qui ne voulais pas te croire !
(s’adressant à Agnès)… tu sais Antoine…

AGNES, l’interrompant

…laisse Antoine…

JACQUES

Oui… mais tu sais, il est encore temps de le rendre s’il ne te


plaît pas…Quoi alors ? Est-ce que tu te décideras enfin à
me dire ce que tu as sur le cœur ?

AGNES

Ce qui m’attriste le plus est que tu ne puisses pas le


deviner…ou que tu fasses semblant une fois de plus de tout
ignorer…

JACQUES

Ce sont des procès d’intentions !

69
AGNES

…et qu’y a-t-il d’autre en amour ? Est-ce que l’amour tout


entier n’est pas une intention ?

JACQUES, comme aguerri de nouveau

Ça y est ! Le mot est lancé ! L’amour… comme si par ces


cinq lettres tout était dit… tout était dû ! Mais que sais-tu
de l’amour ? De quel droit peux-tu t’en réclamer ? Est-ce
que tu crois en avoir le monopole… l’usage réservé ? Toi
qui as toujours confondu amour et propriété…

AGNES, virulente

Et toi ? Crois-tu en savoir davantage ? Tu en ignores les


gestes mêmes, tu en méprises le quotidien, tu en vomis la
moindre manifestation sous prétexte d’une pudeur qui ne
trompe personne…

JACQUES

Et tu appelles ça de l’amour ? Je n’y vois que de la haine…


(se tournant vers Antoine… Antoine (qui ne fait que le regarder
silencieusement ne voulant pas prendre parti)… Sylvie (se tournant
vers elle qui reste assise sur le pouf visiblement acquise à la cause
d’Agnès).

AGNES, prévenant toute réponse possible d’un geste

Je t’ai demandé de les laisser tranquilles ! Qu’ils observent


ce spectacle lamentable… qu’ils t’empêchent par leur
simple regard de fuir dans tes recoins habituels... Tu ne vas

70
pas les emporter dans ta chute ! Pas eux… (se levant pour aller
caresser les cheveux de Sylvie comme en prise à un instinct de
protection)… pas elle surtout !

JACQUES

C’est toi qui les prends en otage, c’est toi qui leur offre ce
spectacle incroyable… ce caprice incompréhensible…

AGNES, au-delà de l’incompréhension, outrée

…un caprice ?!
JACQUES

Oui, un caprice ! Quand je pense à ce canapé ! A quel point


tu es devenue comme une petite fille gâtée qui pleure quand
on lui offre des cadeaux et que ce ne sont pas ceux qu’elle
attendait ! Mais dans quel monde vis-tu ! Tu n’as pas eu la
poupée que tu rêvais d’avoir… ? Et tu me le fais payer !

AGNES, se retournant brusquement et levant la main en direction


du visage de Jacques

Salaud !

JACQUES

Voilà que tu en viens aux mains… vous êtes témoins !

71
AGNES, enchaînant les mots

Manipulateur, hypocrite, faux-cul, persécuteur, bourreau,


tortionnaire… vieux con ! Tu ne vaux pas cinq minutes de
peine !

JACQUES, comme fier de lui

…j’ai donc touché juste…

AGNES, acculée et réduite à la violence, criant pour trouver une


expression à la hauteur de l’offense reçue

Ah !!!!!

JACQUES, comme las, s’asseyant sur le canapé

Tout y passe… les coups, les cris… on va bientôt se rouler


par terre… s’arracher les cheveux…

AGNES, accablée, prenant sa tête entre les mains

Il n’y a pas d’espoir… pas d’espoir de te voir sortir de ton


personnage entêté… il n’y a rien à faire.

JACQUES

Ce ne serait pas plutôt toi qui nous jouerais la tragédienne ?

72
AGNES, fixant Jacques comme un insecte se débattant

Tu auras tout essayé ! L’indifférence, l’apitoiement, les


accusations, les insultes… (adopte le ton de l’espoir improbable)
si seulement tu pouvais être vrai un instant… un seul
instant… tu saurais…

JACQUES

…quoi…

AGNES

… tu verrais au fond de toi-même comme en moi, toute la


souffrance que tu as provoquée… toute cette souffrance
inutile…

JACQUES, comme s’il se parlait

…j’aimerais… mais je ne peux pas…

AGNES

Alors écoute ! Ecoute au moins… écoute.

JACQUES

…j’écoute !

AGNES, avec un ton amer qu’elle ne quittera presque plus

Au début j’ai cru à une sorte de plaisanterie, une façon de


tester mes réactions, comme si l’idée de m’offrir ce canapé

73
en guise de cadeau d’anniversaire t’avait réellement tenté et
que, te rendant compte de ce que tu faisais, tu t’étais ravisé,
tu avais acheté autre chose, un vrai cadeau… un qui
convienne à l’occasion, mais que tu aies voulu quand même
acheter ce canapé parce qu’il te plaisait… et tu t’es dit « on
va voir la tête qu’elle fait si je lui dis que c’est son
cadeau…. »… parce que tu as toujours été ainsi, tu as
toujours voulu provoquer mes réactions, celles qui te
déplaisent le plus…

JACQUES

… ce qui ne manque jamais de se produire…

AGNES, comme si elle n’entait pas les mots de Jacques

… et puis j’ai compris que cette fois tu ne jouais pas à ce


jeu pervers, que tu avais vraiment eu cette idée… l’idée de
m’offrir ce canapé pour cadeau d’anniversaire ! Cette
incroyable idée !

JACQUES

Je finirai bien par savoir ce qu’elle a d’incroyable…

AGNES, toujours sourde à toute interruption

…alors j’ai réalisé en quelque sorte qu’une limite avait été


franchie, qu’une barrière que tu n’avais jamais dépassé était
tombée et que les choses seraient encore plus absurdes et
plus fausses qu’avant… alors ma petite voix s’est mise à
vociférer…

74
SYLVIE, sortant soudain du silence comme pour aider un
accouchement difficile

Et qu’es-ce qu’elle disait ?

AGNES, se retournant vers elle

Elle disait « regarde… regarde-toi face à cet homme qui est


capable de ce geste, regarde ce qu’il t’oblige à dire, à être, à
faire… regarde ta vie, mesure l’écart entre tes espoirs et sa
réalité, regarde la réalité de tes jours et de tes nuits,
souviens-toi de tes rêves de jeune fille, de tes élans, de ce
que tu écrivais dans tes journaux intimes, et compare-le à ce
que tu n’oses même plus raconter à tes amis, à toi-même
parfois… »… elle disait « tu ne peux plus te taire, accepter
cette vie sans broncher, ravaler tes mots, tes sentiments, ta
spontanéité, tes élans… retenir tes gestes, mesurer tes
émotions, jouer la comédie du quotidien, celle du bonheur
et continuer à espérer, à remettre à demain la vie
d’aujourd’hui… »…elle disait « une autre femme est née
qui existe à tes côtés et qui te ressemble, porte tes habits,
fait les mêmes gestes que toi, parle avec ta voix mais qui
n’est pas toi et qui est en train de te vider de ta substance,
de sucer ton âme, et toi, Agnès, tu n’existes plus et tu es
obligée de vivre dans cette nouvelle enveloppe, comme
dans une prison dont il sera impossible de sortir parce qu’il
n’y a ni murs ni barreau, juste un corps qui ressemble
tellement au tien que personne ne voudra jamais croire que
tu es sa prisonnière… que personne ne viendra à ton
secours pour te délivrer »…

75
SYLVIE, sidérée, l’air interrogatif et presque incrédule

… ce corps ?

AGNES

… oui, ce corps n’est plus le mien… quand je me souviens


de la dernière fois où je me suis sentie en accord avec lui…
tu sais ? Heureuse de plaire, portée par le désir d’un
homme… de l’homme avec qui tu partages ta vie… quand
je réalise qu’il est si lointain ce moment, que ce corps a eu
le temps de devenir si différent… alors je ne le reconnais
plus…
SYLVIE

Mais tu es encore très belle !

AGNES

Dans ton regard peut-être, mais plus dans le sien et dans le


mien ! Et que signifie d’autre ce cadeau sinon précisément
tout ça ? Ce n’est pas un objet pour moi, un objet que je
pourrais porter sur moi peut-être, non ! Pas pour le
montrer ! Mais pour le sentir sur moi… comme un petit
témoignage d’amour, d’affection, d’estime… ce n’est pas un
objet de ce genre, mais un objet neutre, froid, collectif…
qui joint l’utile à l’agréable… qui en fait tue l’agréable par
l’utile… une insulte à l’amour, un symbole de sa disparition
et de le voir là… trôner au milieu de ce salon me le rappelle
à chaque instant… comme si l’on exposait la dépouille de
ce couple enfin officiellement disparu, tué par le confort et
la convention ! Même un simple baiser aurait mieux fait
l’affaire ! Il ne s’agit pas du cadeau tu le sais ! Oui j’ai

76
toujours voulu en avoir ! Et tu t’es moqué de cet
enfantillage qui n’en est pas un… tu m’as obligée à
réclamer ce qui devait être le résultat d’un élan spontané…
tu as fait de moi une femme capricieuse…. Et de notre
amour quelque chose qui ne survit que sous mon assistance
respiratoire… et maintenant par acharnement
thérapeutique ! Tu ne comprends pas que je m’accrochais à
ces anniversaires comme une religion s’accroche à ses rites
pour résister à sa disparition programmée ? Mais tu as
profané ce dernier symbole, tu as rendu à l’anonymat la
dernière forme de parole intime, le dernier geste privé qui
maintenait en vie ce petit accord secret qui fait que deux
personnes se chérissent au-delà de ce que tout le monde
peut voir ou savoir d’elles…. par ce cadeau absurde, tu as
rendu publique notre relation privée… notre absence de
relation privée, et c’est pour cela qu’il est déplacé, indécent,
impudique, obscène… pornographique ! Tu nous à mis à
poil devant tout le monde… voilà ce que tu as fait…

JACQUES

… c’est donc ça !

AGNES

… non ne crois pas que ce soit par simple souci de


paraître ! J’avoue que j’ai longtemps voulu me marier pour
pouvoir être une femme mariée aux yeux des autres, mais tu ne
me feras pas avouer que je n’avais que cette motivation ! Je
ne me serais pas mariée avec le premier venu, pas avec
n’importe qui ! Il me fallait quelqu’un qui donne un sens à
ma vie… à toute ma vie… quelqu’un qui ait le courage de
cet engagement, un vrai compagnon de route pour

77
construire cette chose fragile que le temps a toujours beau
jeu de défaire… mais qui puisse lui résister un peu, le temps
d’une vie partagée… et toi tu as lentement défait ce rêve…
comme on dépose une mosaïque, pièce par pièce,
méthodiquement…

JACQUES

Tu m’accuses de préméditation ? Je te voudrais du mal…


depuis vingt ans…

AGNES

Pire que ça ! D’un désintérêt constant… et aussi cruel que


ces tortures qui n’ont pas l’apparence de leur cruauté,
comme la goutte d’eau qui semble si inoffensive mais
tombe toujours au même endroit sur le crâne et qui finit
par le percer… tu as avancé obstinément dans la même
direction, tiré sur la même fibre et tu as fini par la casser…

JACQUES, ironique et désabusé

Je ne me savais pas une telle constance…

AGNES

Je suis idiote ! J’aurais du m’en apercevoir plus tôt… être


moins naïve, moins confiante…

JACQUES, un sursaut de combativité

…moins généreuse… n’hésite pas à te donner le beau


rôle…

78
AGNES, trouvant l’adjectif idoine

… oui je devrais le dire en effet… j’aurais du m’apercevoir


que l’enthousiasme des débuts tombait bien vite, que la
routine s’installait encore plus vite, que nous ne rêvions pas
à l’unisson… que je songeais à nous pendant que tu ne
pensais qu’à toi, qu’à ta réussite professionnelle… à ton
succès… à tes affaires…

JACQUES

Tu en as vécu, tu en vis encore… toi qui aimes tant le


confort…

AGNES

Dans ton jeu pervers tu m’as laissé m’enfoncer dans mes


choix, tu ne les a pas contestés… au contraire tu as fait de
mes goûts des sortes de manies, des obsessions dont tu t’es
servi pour faire ensuite ma caricature, pour me dire à ta
façon, c’est-à-dire sans mots, que j’étais responsable de tes
propres renoncements… tu as dissimulé tes volontés derrière
mes soi-disant caprices…

JACQUES, sur un ton qui semble redouter une réponse précise

… mais de quoi veux-tu parler ?

79
AGNES, saisissant l’occasion pour l’asséner

De mille choses que tu es incapable de faire et dont tu me


fais porter la responsabilité mais parmi elles de celle dont tu
seras pour toujours l’image du refus… l’enfant, l’enfant que
je désirais et que nous n’avons pas eu, cet enfant dont tu
m’a persuadée que je ne voulais pas vraiment, me faisant
croire qu’il allait détruire ce confort auquel tu m’avais
assignée, qu’il allait briser ma tranquillité… ta tranquillité…
qu’il allait rendre impossible les voyages que nous n’avons
jamais fait, s’interposer dans l’intimité que nous n’avons
presque jamais eue…

JACQUES

Nous y voilà… ça faisait longtemps… je croyais que c’était


une question réglée… une vieille histoire…

AGNES, posant ses mains sur son ventre

… oui une vieille histoire qui est prisonnière de ce ventre


inutile et qui le dévore…

JACQUES

Tu n’aurais pas supporté…

AGNES

(Suppliante) Arrête, s’il te plaît… (De nouveau en colère) Aussi


longtemps que tu as su me persuader je ne t’en ai même pas
voulu… croyant que ce sacrifice allait te donner la preuve
suprême de mon amour… te réserver une exclusivité

80
totale… alors qu’il n’a été qu’une preuve de faiblesse, qu’un
signe de renoncement, une folie ! Tu l’as bien compris de
ton côté, tu as compris que rien ne pouvait me coûter plus
cher et que tu pourrais me faire accepter n’importe quoi !

JACQUES

Mais comment peux-tu faire de moi un tel monstre ?

AGNES

Je me le demande parfois ! Comment tout ça a pu se


produire presque insensiblement ? Comment on peut en
arriver là en vivant chaque jour presque comme le
précédent…

SYLVIE, inquiète

…presque ?

AGNES

Oui, presque… Ca commence imperceptiblement par une


forme de distraction… les regards ne s’hypnotisent plus
(s’adresse de nouveau à Jacques) … te souviens-tu, tu me disais
que tu n’arrivais pas à te détacher du mien, que mes yeux te
dévoraient… mais quand as-tu commencé à fuir ce regard
comme tu le fais maintenant ? J’aurais tant voulu saisir cette
première fois qui annonçait cette lente érosion… il était
encore temps peut-être… puis ça été les mots, nous qui
parlions tant, qui parlions de tout et sur tout, qui refaisions
le monde… soudain quelque chose s’est brisé, tu as pris un
chemin à toi, silencieusement, tu m’as laissée sur la route…

81
oubliée… tu répondais de moins en moins à mes questions,
ou bien par des sons inarticulés… toi qui sais si bien manier
les mots… c’est en parlant que tu m’as séduite d’ailleurs te
souviens-tu ?

JACQUES, impatient

Tu l’as déjà raconté mille fois…

AGNES

Tu vois ? Ça aussi ? Cette intolérance à te pencher sur notre


passé, ces réactions à fleur de peau dès qu’il s’agit de ces
évènements qui ont construit notre histoire… c’est comme
si tu voulais l’effacer… qu’elle n’ait jamais eu lieu…

JACQUES

…et toi qui y reviens sans arrêt, comme on aime gratter


une plaie…

AGNES

… une plaie ! Mais tu as raison, l’amour est entier ou


n’existe pas ! Je me demande encore une fois comment j’ai
pu en supporter une si longue agonie… (se ravisant)
comment j’ai pu supporter de le voir mourir dans ton
regard, de l’entendre s’éteindre dans tes mots… et puis ça
été le tour des gestes… ton corps s’est figé, un à un les
gestes amoureux devenaient affectueux puis affectés…
enfin à peine esquissés, de moins en moins spontanés, puis
tu as fini par ne plus bouger, par passer des heures à lire
ton journal, assis-là dans ce vieux fauteuil que tu as

82
remplacé depuis une semaine par ce canapé… par mon
cadeau d’anniversaire… où tu es assis, où tu liras encore
plus longtemps et encore plus silencieusement ton
journal…

JACQUES, sardonique

Je n’ai jamais supporté ta haine du journal !

AGNES, l’interrompant à nouveau avec agressivité

… et c’est pour ça que tu me le fous à la figure ? Que tu te


caches derrière lui pour éviter de prendre la peine d’afficher
un minimum d’humanité sur ton visage ? Au lieu de devenir
tous les jours, plus clair, plus familier, tu es devenu
lentement un étranger, me laissant vivoter dans cette part
de ton existence que tu refuses de plus en plus, comme tu
refuses de vieillir…

JACQUES, se tournant vers Antoine en cherchant une complicité

Mais je ne vois pas ce qu’il y a de mal à vouloir rester


jeune…

AGNES

Je t’ai choisi pour progresser avec toi dans la vie, pas pour
faire une course contre la montre ! Tu n’as que ce mot à la
bouche… jeune… jeune… la jeunesse… mais qu’est-ce
que ça veut dire ? Jeunes, nous l’avons été… comme tout le
monde, et nous le serions encore si tu ne posais pas sur
moi ce regard éteint… sans désir, si tu n’avais pris le
moindre soin de ce qui rend un couple imperméable au

83
temps… à ce qui le met à l’abri de l’usure… (découragée)…
mais le pire dans toute cette histoire est l’absence
d’explication… j’accepterais tout, j’assumerais cette
dégringolade, la destruction de mes rêves, la banalité du
quotidien, l’usure et la routine, si je pouvais comprendre
pourquoi… pourquoi tu fais ça ? … Qu’est-ce qui a pu te
retenir ? (Ne sachant plus comment poser la question, donc élevant
la voix en direction de Jacques)… Pourquoi ? (Se tournant
successivement vers Antoine et Sylvie) Qu’est-ce que j’ai pu faire
pour mériter ça ? Est-ce que j’en demande trop ? Est-ce
c’est moi qui deviens folle ?

ANTOINE, esquissant un pas vers Agnès

Calme-toi maintenant, tu devrais t’asseoir un peu…

JACQUES, visiblement surpris par ce qu’il croyait être une fausse


question et répondant contre toute attente, ce qui paralyse Antoine

… je sais… oui, je sais… tu n’es pas folle, je sais tout ça…


(monologuant) mais j’ai toujours fait comme si… c’était plus
facile… plus facile que de parler, de dire, d’expliquer … et
puis (s’adressant à Agnès) tu n’a pas cherché à comprendre…
c’est impossible…

Agnès fait mine de vouloir répliquer mais Antoine lui fait signe de
laisser parler Jacques comme s’il avait peur que la moindre
interruption tarisse son discours

… impossible de dire ce qui ne trouvera pas de mots parce


que ces mots résonnent comme des choses magnifiques
alors qu’ils sont devenus vides de sens pour moi… qu’ils
l’ont toujours été peut-être… (cherchant une façon de poursuivre

84
par un geste d’impuissance)… des mots que tu prononces sans
cesse, que tu martèles, obstinément, avec constance…
AGNES

… quels mots ?

JACQUES, un peu sourd aux répliques, balbutiant un peu

... des mots dont je sais le sens mais dont je n’éprouve pas
la réalité… enfin pas celle que tout le monde semble leur
associer… et il me fallait du temps…il me fallait du temps
pour les apprendre, pour apprendre à les utiliser, pour les
faire miens… et tu ne m’as pas laissé ce temps… je n’ai pas
pu… su… et je me suis perdu, oui en effet…

AGNES, ironique

… quel être frêle et délicat…. Moi qui n’ai fait que


t’aimer…

JACQUES, à son tour en colère

… arrête ! Toi aussi tu va écouter… écouter et essayer de


comprendre … de me comprendre… au lieu de poursuivre
ton chemin tracé d’avance, de tout écraser sur ton passage,
même par amour… oui on peut écraser l’autre par
amour… Ce que tu appelles l’amour n’est pas une excuse
universelle, ce n’est pas parce qu’on aime que tout est
permis… Est-ce que tu t’es assurée que j’étais capable de
recevoir ce que tu m’offrais… que j’étais capable d’en
donner autant… que je donnais le même sens à ce que tu as
toujours déclaré être l’unique sens possible de l’union de
deux personnes ? Il n’a jamais été question d’en discuter

85
justement… ce n’est pas de l’ordre du négociable, du
discutable…. Cela devait être comme tu te le représentais…
pas autrement ! Incontestable ! Alors il ne restait plus qu’à
tenter de résister… pour tenter de dire que l’on pouvait
vivre autrement, aimer autrement… mais tu restais sourde à
cette réclamation, aveugle à toute autre manière d’être,
persuadée obstinément d’avoir la raison pour toi, justifiée
par l’amour lui-même… et de ce fait te résister n’était pas
résister à une personne, non ! Te résister c’était résister à
l’amour lui-même, celui que tu offrais sans compter, qu’il
fallait prendre ou laisser ! Alors j’ai protesté, souviens-toi ?
J’ai protesté, résisté, dénoncé… oui j’ai dénoncé cette vie à
deux mais à sens unique, à prendre ou à laisser, j’ai essayé
de dire que je ne la supporterai pas, que ses conventions
m’étoufferaient, qu’elle m’effrayait aussi… et tu as toujours
eu la même réaction, la même réponse, la même réplique,
tu n’a pas avancé d’un pouce en ma direction, persuadée
que tu avais déjà fait d’un coup, d’un seul, tout le chemin
en me déclarant ton amour, qu’il n’y avait plus rien à dire
donc, que tout était entendu, joué, dévoilé. Mais là où tu
avais la certitude d’être en face de l’homme de ta vie, moi
j’avais encore besoin de comprendre ce qu’aimer voulait
dire… (prévenant toute objection) oui ! à mon âge, oui… il n’y a
pas de limite d’âge pour cela que je sache ! Mais toi tu
savais ! Mais comment peut-on être aussi sûr ?

SYLVIE

Mais nous avons notre instinct pour nous guider...

86
JACQUES, comme ignorant d’où lui vient la suggestion

Quel instinct ? Cette voix trompeuse qui nous suggère de


choisir ce que nous avons déjà choisi secrètement ?... ou ce
que l’on a choisi pour vous ? C’est ça que tu appelles
l’instinct ? Je préfère encore m’en remettre au hasard, lui au
moins ne trimballe pas ces relents d’hypocrisie…

AGNES, péremptoire

Le hasard ? C’est la fatalité des lâches !

JACQUES, poursuivant

Voilà ! (sardonique) C’était donc par manque de courage que


j’hésitais, je tergiversais… c’est ainsi que les rôles se
distribuaient : toi la femme courageuse animée par le plus
beau des sentiments, moi l’homme lâche traînant ma
nostalgie de vieux célibataire dans mon nouvel habit de
jeune marié… et plus je me débattais pour refuser cette
image détestable et vulgaire, plus elle me collait à la peau…
plus elle s’imposait avec sa force d’inertie…comme une
évidence sans discussion possible… et j’ai eu peur, peur
comme doit avoir peur celui qui ne parvient pas à se faire
entendre, comme l’étranger, mais étranger à sa propre
vie…

ANTOINE

… mais ça ne date pas d’Agnès, tu as toujours donné


l’impression d’être un étranger… mais tu en faisais une
vertu, un style… tu nous intriguais tous…

87
JACQUES, toujours indifférent à l’origine des répliques

… alors j’ai gesticulé, ironisé, renâclé, j’ai singé les gestes


que je ne voulais pas faire, pour les tourner en ridicule,
refusant de jouer ce jeu dont je n’arrivais pas à contester les
règles mais qu’il me fallait jouer tout de même… mais
c’était comme dans les sables mouvants… on a beau se
débattre, s’agiter…on s’enfonce… plus on gesticule, plus
on aggrave son cas… alors il ne reste plus qu’à bouger le
moins possible… qu’à s’immobiliser…. J’ai donc fini par
adopter cette posture, comme on se met en position fœtale,
pour retrouver quelque chose de moi qui risquait de se
perdre à jamais… pour n’être rien, plutôt que d’être
quelque chose qui m’obligerait à dire, à faire, à penser
même, ce que je ne voulais pas dire faire ou penser… j’ai
cru pouvoir m’enfoncer dans ce doux néant jusqu’à ce qu’il
parvienne à exprimer de lui-même ce désaccord pour lequel
je n’avais pas trouvé de mots suffisamment clairs… (levant
la tête vers Agnès) cette différence que tu ne voulais pas
voir… que tu jugeais, et tu juges encore par le mépris, que
tu mets sur le compte de ma fuite, de ma paresse, ou de
mon égoïsme mais dont tu as enfin fini par comprendre
qu’elle ne pouvait pas se réduire à ça !

AGNES, interrogative

Mais tout ce temps…

JACQUES, comme s’il avait anticipé l’objection

… oui tout ce temps… tout ce temps où tu as presque su


me persuader que si je ne savais pas t’aimer comme tu le
voulais, c’est que je ne savais pas aimer tout court… qu’il y

88
avait comme une infirmité dans mon âme, une fêlure, une
blessure si ancienne qu’elle m’empêcherait d’être tout à toi,
de ne faire qu’un avec toi, qui me retiendrait dans mon
passé et rendrait toujours incomplète la fusion de nos deux
êtres… Alors j’ai fait confiance à tes certitudes et j’ai essayé
encore de marcher à ton rythme, d’être dans le coup, de
sourire quand il le fallait, de faire ce que l’on attendait de
moi quand il fallait, et je te voyais t’épanouir dans ce demi
mensonge sans oser briser cet élan qui était le tien… que je
ne me sentais pas le droit de décourager…

ANTOINE

Mais pourquoi tu ne m’as rien dit ? A moi, tu pouvais te


confier, tu le sais.

JACQUES

Te dire quoi ? Que j’étais en train de me dédoubler ? Que je


sentais pousser en moi un fantôme ? Que j’étais mal aimé ?
Tu m’aurais pris pour un fou ! J’avais toutes les apparences
contre moi… et tous les jours cela devenait plus difficile,
plus improbable… et en même temps plus insupportable…
il me fallait trouver la force de tenir…

ANTOINE

(interloqué)…pourquoi tenir…(révolté) il fallait crier plutôt…

JACQUES

Je l’ai fait ! J’ai pris mon courage à deux mains, tout en


passant pour le pire des lâches… (s’adressant ostensiblement à

89
Agnès) j’ai essayé de te pousser dans les bras d’un autre, de
nous libérer l’un et l’autre de cette illusion qui te faisait voir
en moi celui que je n’étais pas, j’ai brisé le pacte, transgressé
les règles, profané l’alcôve. Mais ce que tu as mis sur le
compte d’une vulgaire escapade, était en vérité ma façon de
te dire : « pars, pars alors qu’il est encore temps, ne te
contente pas d’aimer une image, cherche un être de chair
qui te corresponde, qui soit un peu ce que tu vois en
lui… ne prenons pas ce risque mortel de nous réveiller un
jour en nous apercevant que chacun à vécu toute une vie à
côté d’un étranger… ouvre les yeux ! »… et qu’as-tu fait ?
Tu m’as traité de lâche et de menteur, tu n’as pas cru un
instant que je pouvais penser à toi, que je pouvais être dans
le vrai pour une fois contre ton idéal mais pour qu’un avenir
plus vrai soit possible, pour nous donner à tous deux la
possibilité d’être ce que nous étions réellement… non, tu as
tout balayé d’un revers de la main, de ta colère noire, puis
de ton amour sans l’ombre d’un doute… tu m’as rappelé à
l’ordre de ton exigence, persuadé que je me mentais, que je
nous mentais, que je m’égarais dans des tentations, que je
n’avais pas le courage de mes engagements… que je
conspirais contre ce que tu avais construit avec sincérité et
dévouement…

AGNES, comme replongée dans ses sentiments de l’époque

… oui, je t’en voulais… je t’en voudrais toujours !

JACQUES

… mais moi aussi ! J’ai commencé à croire que ce que tu


prenais pour de l’amour inconditionnel n’était qu’un
égoïsme sans bornes : tout, tu supporterais tout, sauf

90
d’affronter la blessure de ma défaillance… sauf que de
devoir admettre que tu avais forcé les choses à être
conformes à tes désirs

AGNES

… ingrat ! C’est moi qui t’ai sauvé de l’illusion…

JACQUES, grave et solennel

Non, c’est toi qui es ingrate ! Pendant que tu me montrais


par tous les moyens que je me comportais comme un
salaud, que j’avais perdu la raison, le hasard m’a fait un
cadeau sublime… j’ai rencontré l’amour… contre toute
attente… moi ! Moi qui pensais que cela n’existait que dans
tes rêves ! J’ai su ce qu’aimer voulait dire, enfin !

AGNES, entre colère et désir dévorant de savoir

Mais qui…

JACQUES, l’interrompant violemment

… jamais, tu ne sauras jamais rien d’elle… de nous… de ce


miracle… c’est à moi… pour toujours…. Bas les pattes !
Ce qu’il faut que tu saches en revanche, absolument, c’est
que j’ai eu pitié de toi… j’ai compris ce que l’on pouvait
éprouver dans le renoncement à l’amour, l’atroce
souffrance que cela provoque, l’insupportable sentiment
d’être arraché à l’autre… c’est… c’est intolérable… alors
une part de moi a voulu te faire encore confiance… je me
suis efforcé de croire que tu avais encore raison pour
deux… mais au fond mon cœur n’y croyait pas… et je

91
m’enfonçais jour après jour dans une sorte de nuit des
sentiments, incapable de discerner le vrai du faux, vaincu et
docile… et alors j’ai fini par m’asseoir ici, à me perdre dans
la lecture du journal… à chercher mes jouissances dans
l’absence de sentiment… à faire des affaires, bref à avoir
pour chercher à n’être personne… faute d’être celui que tu
croyais aimer, et pour oublier… oui, m’oublier…

AGNES

Je n’en peux plus !

(Agnès sort la tête dans les mains voulant cacher un accès de pleurs)

JACQUES, volant à son secours visiblement affecté

Agnès !

(emboîte le pas d’Agnès)

92
Scène VII

ANTOINE, SYLVIE

SYLVIE, comme après avoir été témoin d’un terrible accident, sous le
choc

C’est horrible… je n’aurais jamais imaginé !

ANTOINE, comme pour la protéger

On n’imagine que ce dont on est soi-même capable…

SYLVIE

Mais toi qui connais Jacques depuis si longtemps, tu


pouvais… tu savais que…

ANTOINE

Quoi ? On croit connaître quelqu’un… jusqu’au jour où


l’on apprend quelque chose d’incroyable…

SYLVIE

Non, je ne peux pas y croire… toi par exemple tu n’es pas


ainsi… et moi… moi… tu sais tout de moi, ou presque…

ANTOINE, rappelant visiblement la réplique identique de Sylvie

…presque ?

93
SYLVIE, s’en rendant compte et voulant éviter tout rapprochement

…oui, non, je voulais dire que tu ne découvriras jamais rien


de totalement contraire à ce que tu connais déjà de moi…

ANTOINE

Tu crois donc être transparente…

SYLVIE

Sincère tout au moins

ANTOINE

Mais je n’en doute pas un instant ma chérie… je pense


simplement que tu ne sais pas toi-même, en ce moment
précis, ce que l’on peut découvrir à ton propos…

SYLVIE

Qui mieux que moi le saurait ?

ANTOINE

Quelqu’un d’autre

SYLVIE, surprise et un peu inquiète

Qui ? Qui sait des choses sur moi que j’ignorerais moi-
même ?

94
ANTOINE, rassurant, un peu paternaliste

Personne mon ange, personne… je voulais dire que nous


croyons nous connaître mieux que les autres alors que
finalement on s’aperçoit souvent que c’est l’inverse…

SYLVIE, contrariée encore

Ça dépend des gens

ANTOINE, faussement conciliant

Si tu veux

SYLVIE

C’est sûr ! Quelqu’un comme Jacques peut avoir des


aspects cachés de sa personnalité… c’est quelqu’un de
complexe… tu sais que je n’arrive pas à lui dire « tu » ?
C’est un signe… ça veut dire qu’il m’intimide… (l’air plus
réfléchi)… qu’il me fait peur.

ANTOINE, faussement étonné

Tu as peur de Jacques ! Je t’accorde qu’après ce qu’il vient


de dire…

SYLVIE

Tu vois bien qu’il est spécial !

95
ANTOINE

Ce n’est pas ce que tu me disais jusqu’à matin… ce matin,


souviens-toi, tu le trouvais super… tu lui trouvais du
charme (lève la main comme pour prévenir une objection)… tu l’as
dit ? Non ? Avoue !

SYLVIE

… je n’avais pas réalisé jusque là !

ANTOINE, insistant

Réalisé quoi ?

SYLVIE

A quel point il pouvait être compliqué… ce qu’il a dit… ce


qu’il a fait… c’est incroyable…

ANTOINE, une idée derrière la tête

Pourtant si on résume les choses on peut dire que Jacques


a eu une très mauvaise idée en achetant ce canapé…

SYLVIE

Ne fais pas l’idiot, tu sais bien de quoi je parle, toutes ces


années de silence, de faux-semblants ! Je suis… je suis…
déçue, voilà, je croyais qu’ils étaient complices dans la vie,
qu’ils se comprenaient (s’approche d’Antoine traversée par un
frisson, cherchant à se faire réchauffer).

96
ANTOINE, l’accueillant dans ses bras mais avec une certaine
distance

Tu prenais leurs silences pour des ententes secrètes…

SYLVIE

Oui, je croyais qu’ils s’aimaient au-delà de ce qu’ils


montraient d’eux en public, qu’ils n’avaient plus besoin de
le montrer… par pudeur… ou bienséance…

ANTOINE

Tu crois que c’est impudique de montrer que l’on aime ?

SYLVIE, se blottissant un peu plus

Non, non… mais après un certain temps… je veux dire à


leur âge… je pensais qu’à partir d’un certain moment les
bêtises des ados s’arrêtaient et qu’on devenait vraiment une
grande personne… une vraie femme je veux dire…

ANTOINE

…comme Agnès par exemple ?

SYLVIE

Oui comme Agnès… et alors toutes les choses que l’on fait
parce qu’on n’avait pas compris comment il faut faire
deviennent inutiles… et…

97
ANTOINE

… et Jacques alors ? Est-ce que tu penses que Jacques fait


qu’il fait ce qu’il faut faire ?

SYLVIE

Je ne sais pas… (perplexe) tout à l’heure il m’a presque fait


des avances… ou bien je n’ai pas compris… je n’ai pas
envie d’en parler. Peu importe… nous, nous ne sommes
pas comme eux… (se retournant) hein ?

ANTOINE, volontairement sibyllin

Personne ne ressemble à personne ! Si les gens pouvaient


avoir des doubles ça se saurait… on peut peut-être cloner
les corps mais on ne clone pas les cœurs… chacun reste
unique, irremplaçable (de plus en plus rêveur) à jamais perdu…

SYLVIE, essayant de briser la rêverie d’Antoine

…je suis là… pourquoi tu me perdrais ? Toi et moi ce n’est


pas pareil ! Nous nous sommes tout dit dès le début, nous
n’avons pas pris le risque de nous cacher derrière nos
masques… il faut toujours tout dire, non ?

ANTOINE, hors d’atteinte

C’est impossible… on ne peut pas tout dire…

SYLVIE

Mais si ! Il suffit de le vouloir… moi par exemple…

98
ANTOINE, poursuivant comme si Sylvie n’avait pas parlé

… il y a bien des choses qui sont trop difficiles à dire, qui


feraient trop souffrir, qu’il vaut mieux laisser tomber… ou
mourir d’elles-mêmes... et avec le temps on y arrive peut-
être (comme s’il voulait se persuader lui-même)… on guérit de
tout… (visiblement las, il s’assoit sur le canapé)

SYLVIE, plus fort pour se faire entendre, militante

Non ! Tu veux devenir comme Jacques ? Tu ne vois pas


qu’il est comme ces petits vieux qui ont cessé de vivre au
présent et qui n’existent que par leurs souvenirs ?

ANTOINE

S’il t’entendait ! Lui qui a horreur qu’on lui rappelle son


âge… qu’on le traite de vieux… même pour rire !

SYLVIE

Mais il a tout fait pour ça ! Il n’avait qu’à mieux profiter de


sa jeunesse… tout le monde a eu son temps…

ANTOINE, ironique mais sans malignité

Ah ! Je croyais que tu détestais la jeunesse, que tu voulais de


toutes tes forces vivre la vraie vie des adultes…

99
SYLVIE, spontanée

… pas celle des vieux…

ANTOINE

C’est charmant ! Je t’interdis de traiter mon copain de


vieux !

SYLVIE, croyant à une complicité retrouvée

Je dis ce que je veux !

ANTOINE

… il est juste fou… inconscient… incapable d’apprécier


son bonheur… sa chance… Il avait tout pour être
heureux…

SYLVIE

Visiblement il n’est pas de ton avis !

ANTOINE

Visiblement… quel con !

SYLVIE, surprise par la violence relative de l’exclamation

Mais chéri ! De quel droit tu le juges ?

100
ANTOINE, excédé

Du droit que donne l’amour…

SYLVIE, figeant ses caresses, puis enroulant la tête entière…

Oui… mon cœur…

ANTOINE, se levant un peu brusquement et cherchant à expliquer


ce geste d’impatience avec un prétexte

Alors comme ça Jacques t’a fait des avances ?... Quel salaud
(sur un ton plaisant comme si cela était habituel)… on ne peut pas
le laisser cinq minutes….

SYLVIE

Petit jaloux va !
ANTOINE

Tu ne crois pas si bien dire !

SYLVIE, flattée

C’est vrai que tu étais jaloux ?! Mais pourquoi tu serais


jaloux de Jacques… tu sais bien que mon préféré c’est toi…
m’imaginer avec lui… quelle horreur…

ANTOINE

Tu exagères ! Il est bel homme…

101
SYLVIE

Tu sais bien que ce n’est pas important pour moi

ANTOINE

Je te remercie !
SYLVIE

Mais non ! Je ne dis pas ça pour toi ! Et puis malgré tout


Agnès et lui font un très beau couple… c’est même une des
raisons qui m’ont le plus surprise… ils vont si bien
ensemble…

ANTOINE, banalement

Comme quoi, les apparences sont bien trompeuses !

SYLVIE

Pas tant que ça ! C’est peut-être une simple crise…


comment tu expliques autrement qu’ils aient pu tenir vingt
ans ensemble ?

ANTOINE, d’un ton glacial

Tu as entendu Jacques comme moi… de la même façon


que l’on explique qu’ils se soient supportés une heure, puis
un jour… une année… presque une vie désormais…

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SYLVIE

Non et non ! Je continue à ne pas pouvoir le croire ! Rien


ne les empêchait de se séparer s’ils souffraient autant que tu
le dis… s’ils étaient si décalés… ça se verrait… ça se
saurait… leurs amis s’en apercevraient….

ANTOINE

Nous sommes leurs amis… et nous ne leur disons rien…


enfin, j’ai bien essayé de dire à Jacques pour le cadeau,
mais…

SYLVIE

Mais il ne t’a pas écouté… il ne te comprend pas parce que


tu te trompes

ANTOINE, plus qu’étonné

Comment tu peux dire ça après tout ce que nous avons


entendu ? Non seulement je ne me trompais pas, mais je ne
savais pas à quel point je tombais juste, à quel point toute
cette histoire est allée trop loin, est devenue absurde,
grotesque…

SYLVIE, encore affectueusement

Pas du tout monsieur je-sais-tout ! La vérité est tout


autre… et il n’y a que nous, les femmes, pour la
comprendre…

103
ANTOINE

Ah bon !?

SYLVIE, plus tendue

Oui ! C’est toi qui as fourni ce prétexte à Agnès, c’est toi


qui lui as suggéré de monter cette affaire en épingle… si tu
n’en avais pas fait le thème de la conversation depuis que tu
es arrivé ici, rien de tout cela ne se serait passé… Parce
qu’Agnès est visiblement amoureuse de Jacques et Jacques
ne peut pas se passer de cet amour ( professorale) et ça
change tout ! Ça change le vrai sens de ses reproches…. Ça
change le sens de ses mots…Ça change le vrai but de ses
cris et de ses pleurs… et ceux de Jacques aussi…

ANTOINE, de l’air le plus sceptique dont il soit capable

Tu es en train de me dire que nous avons assisté à une


parade amoureuse !

SYLVIE

Oui, les hommes ne savent pas aimer… il n’y a que nous


pour leur apprendre… parfois ils ne savent même pas qu’ils
aiment, ils se méprennent sur leur propre lassitude, il faut
les rappeler à leurs sentiments…

ANTOINE, agacé

Je n’ai rien entendu de plus stupide depuis ce matin…

104
SYLVIE, fière de sa démonstration

De plus vrai tu veux dire !

ANTOINE, un peu violent

Non je dis bien de stupide, d’idiot, d’inepte !

SYLVIE, interloquée

Mais…

ANTOINE, sans retenue

D’où tiens-tu ces sottises ? Qui a pu mettre de telles idées


dans ta petite tête ? Qu’est-ce que tu sais des hommes du
haut de tes vingt ans ? C’est quoi cette histoire d’amour
malgré soi ? … de rappel à l’ordre des sentiments ?

SYLVIE, sidérée

Je… Je pense que Jacques a besoin d’Agnès pour savoir ce


qu’il veut vraiment… Son amour force le respect ! Elle est
prête à mourir pour lui… c’est… (hésitant) c’est grand, c’est
beau ! Elle l’aime par-dessus tout… au-delà des crises et des
jours qui passent… elle a tout sacrifié… elle l’aime malgré
lui… et il ferait bien d’en faire autant !

ANTOINE, criant un peu pour rappeler une évidence

Mais on ne prescrit pas l’amour… tu as bien vu…

105
SYLVIE

Ne te fâche pas mon amour, nous n’avons pas besoin de


ça, toi et moi !

ANTOINE

Tu veux dire que nous nos passions sont plus mitigées ?

SYLVIE

Tu ne peux pas t’empêcher de dire des méchancetés…mais


dis-moi (revenant au contact d’Antoine), dis-moi pourquoi toi et
moi, nous n’en avons pas besoin… s’il te plaît (soudain plus
gamine) … dis-moi que tu aimerais que je t’aime même
malgré toi… dis-moi que tu m’aimes !

ANTOINE

Quelle drôle d’idée… et puis tu sais que je n’aime pas le


dire…

SYLVIE

… mais est-ce que tu le penses au moins ?

ANTOINE

Si je te dis que je le pense, c’est comme si je le disais…

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SYLVIE

Mais c’est pas pareil ! Je ferai semblant de ne pas avoir


entendu…

ANTOINE

C’est absurde

SYLVIE

S’il te plaît… (un peu provocante)

ANTOINE, l’embrasse sur le front

Tu es terrible !
SYLVIE

Terriblement amoureuse…

ANTOINE, regardant le cadran de la montre et allant se servir à


boire à nouveau

Tu m’épates parfois…

SYLVIE

Pourquoi mon cœur ?

ANTOINE

Parce que tu as l’air de débarquer dans ma vie, comme ça,


sans préjugés, sans calcul, comme on se lance dans une

107
aventure à corps perdu et en réalité tu as déjà toute une
philosophie de l’amour, des rapports des hommes et des
femmes, des rôles de chacun…

SYLVIE, ne sachant pas si c’est un compliment ou un reproche

Tu sais, j’ai eu le temps d’y réfléchir… tu n’es pas de mon


avis ? Toi aussi tu penses que…

ANTOINE, interrompant Sylvie

Non.
SYLVIE

… mais pourquoi ? C’est si normal…

ANTOINE

... c’est le normal qui me gêne, Jacques a raison !

SYLVIE

Qu’est-ce que ça veut dire ?

ANTOINE

Je ne crois pas qu’en amour il y ait quelque chose de


normal ou d’anormal

SYLVIE

Je ne comprend pas !

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ANTOINE

Je croyais que tu étais spécialiste es relations amoureuses !

SYLVIE

Je n’ai jamais dit ça…

ANTOINE, ne la laissant pas poursuivre

… qu’en tant que femme, tu étais douée d’une intuition


particulière de ces choses…

SYLVIE

Ne te moque pas je t’en prie… explique-moi plutôt

ANTOINE, animé d’une passion

Jacques a raison, il n’y a pas deux façons d’aimer identiques


et gare à ceux qui imposent la leur, qui ne font pas attention
à l’autre comme à un être précieux… c’est ainsi que nous
existons dans les relations amoureuses, comme des
individus uniques pour d’autres individus uniques… Alors
tu vois ? Il n’y a rien de normal dans tout ça… bien au
contraire, être normal, c’est être comme tout le monde,
penser comme tout le monde, épouser des généralités…

SYLVIE, atteinte et un peu affolée

Mais alors, on ne sait jamais si l’on est aimé… si notre


façon d’être unique est bien celle qui correspond au désir

109
de l’autre… et si l’autre nous correspond… on ne sait
jamais si un autre peut nous rendre heureux et si on peut le
rendre heureux…

ANTOINE, rêveur

Oh si ! On le sait très bien !

SYLVIE

Mais….

Antoine fait un geste pour imposer le silence car on entend


distinctement les voix de Jacques et d’Agnès approchant du salon.

110
Scène VIII

ANTOINE, SYLVIE, JACQUES, AGNES.

AGNES, sur un ton plus apaisé mais non encore serein

… je n’ai jamais pu vraiment parler avec toi…

JACQUES

C’est faux, j’ai passé beaucoup de temps à t’écouter…

AGNES, franchissant le seuil

Tu donnes toujours l’impression d’être pressé !

JACQUES, lui emboîtant le pas

Vous êtes encore là ?

ANTOINE

Comme tu vois !

SYLVIE

Fidèles au poste !
JACQUES

Excusez-nous pour ce spectacle lamentable… on ne voulait


pas vous gâcher la soirée….

111
ANTOINE

C’est loupé mon vieux !

SYLVIE

Antoine !

Malgré les plaisanteries l’ambiance est lourde et le mutisme des deux


femmes, éloquent. Un silence pesant.

ANTOINE, pour briser le silence insupportable

J’espère que la pièce sera plus gaie…

AGNES, assise sur le canapé, allumant une cigarette.

Il y a peu de chance… tu sais, Strindberg !

SYLVIE, sur le ton de la trouvaille

Et si nous restions ici plutôt ? Tous les quatre ? On ira au


théâtre une autre fois…

JACQUES, tristement mondain

… mais oui, on peut trouver de quoi dîner je crois…

ANTOINE, moins enthousiaste encore, en direction de Sylvie

Il n’y aura pas d’autre fois ! Les places sont rares et chères !
Et c’est la dernière…

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SYLVIE

Ça doit rester un plaisir… si on y va par obligation !

JACQUES

C’est sûr… Alors que voulez-vous manger ?

ANTOINE, cassant

On n’a pas dit qu’on restait !

SYLVIE

Mais Antoine…

ANTOINE
(Regardant le cadran qui indique 19h)

C’est l’heure d’aller au théâtre.

AGNES
(Se levant brusquement)

Allons-y.

Agnès emboîte le pas d’Antoine en prenant en quelque sorte de vitesse


Sylvie décidée à rester et qui se met à regarder à ce moment Jacques.
Celui-ci demeure immobile : dans son regard on lit la résignation.

Rideau.

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