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.-

,-

'I!I'"

ABSTRACT.

. AUTHOR

:

.

ADELE

FINLAYSON

TITLE

:

LE ROMANESQUE

DANS

LE

DEPARTMENT

:

DEGREE SOUGHT

DATE .:

:

THEATRE

DE .CORNEILLE

FRENCH IANGUAGE AND LITERATORE . McGILL UNIVERSITY'•

.

M.A.

~y

25,

1969.

,

~

Le romanesque est un courant psychologique

et stylistique,

qui,

prenant·ses sources dans le

Moyen-Age,

a

eu une profonde influence sur

les écri-

vains de la première moitié du XVIIe siècle.

Dans

cette thèse,

nous

tenterons d'examiner

l'étendue de

cette influence dans l'oeuvre théâtrale de Corneille.

Dans

le premier

chapitre,

nous verrons

structure de plusieurs de ses pièces,

que dans

la

Corneille a

utilisé certains procédés romanesques tels que:

les

chassés-croisés amoureux,

l'illusoire,

les déguise-

ments,

les quiproquos et les reconnaissances.

Le deuxième chapitre

sera un examen de la

psychologie des personnages chez Corneille,

qui

s'allie au romanesque par les conceptions héro!ques

ostentatoires et précieuses de ses héros et de ses

héro!nes.

Dans

La Conclusion,

après une brève ana-

lyse de l'opinion des critiques sur la présence d'é-

léments romanesques

dans

ce

théâtre,

nous

tenterons

de clarifier

l'importance et la portée de ces éléments.

LE ROMANESQUE DANS

LE

THEATRE DE

CORNEILLE

by

FINLAYSON,

Adèle,

B.A.

A thesis

submitted

to

the Faculty of Graduate Studies and Research McGill University,

in partial

fulfilment of the requirements

for

the degree of

Master

of Arts

Department of French Language

and

Literature.

August 1969

'.~'

l ® Ad~1eFinlayson 19'70

.1

TABLE DES MATIERES

INTRODUCTION

Page

l

CHAPITRE

l

-

Le

Romanesque

de

11 intrigue

10

CHAPITRE

II-

Le

Romanesque

des personnages

34

CONCLUSION

.

.

.

67

BIBLIOGRAPHIE

.•

.

.

.

74

INTRODUCTION

INTRODUCTION

Qu'est-ce que le romanesque?

La définition

la plus simple semblerait 'être "ce qui se rapporte au

roman."

Mais alors

à

quel roman?

En effet,

il

y

a

un

monde

entre

le roman de l'époque de Corneille,

et le

roman

tel

que nous

le concevons aujourd'hui.

D'ail-

leurs dans son analyse Le Roman jusqu'à la Révolution,

e

Henri Coulet suggère que

1

"le romanesque n'est pas

le

fond

du roman",

et met nettement en contraste le cou-

rant réaliste et le courant romanesque,

au XVIIe siècle.

L'un cherche à décrire

déjà présents

le naturel et

le vrai:

-

l'autre représente un transport vers le bril-

lant,

le sublime et l'imaginé.

L'un est d'inspiration

bourgeoise,

-

l'autre est profondément aristocratique.

La tendance romanesque,

"ce que les Anglais appellent

-

romance -

a

longtemps répondu au besoin de merveilleux

2

dans

chaque âme humaine."

Nous pouvons

donc

faire

un

1.

Henri Coulet,

Le Roman

jusqu'à la

Révolution,

t.l,

Paris,

1967.

p.

7

2.

Ibid.

p.

10.

2

-

rapprochement entre le romanesque et II illusoire mer-

veilleux; mais ce serait insuffisant pour expliquer la

portée du romanesque et pour montrer dans quelle mesure

li oeuvre de Corneille sly rattache.

Examinons

brièvement,

II évolution de ce courant.

donc,

Le terme

"romanesque" remonte au Moyen-Age,

à

llépoque des Cours dlamour et aux conceptions des

trou-

badours.

Durant cette époque,

une alliance

du

1 chevaleresque 1

le romanesque représente

et de Illamoureux l

Ce

sera la conception du chevalier sans faille

et sans.

peur,

pour qui

tout llunivers est une arène et toute

la vie un tournoi;

et ce sera celle de sa belle dame

impérieuse dont il

doit mériter les faveurs.

Deux

des grands cycles romanesques' du Moyen-Age seront:

le

cycle arthurien et le cycle de' Lancelot.

Ces

notions

aristocratiques se propagent dans les cours du Quattro-

cento italien pour ensuite atteindre la Erance de la

Renaissance.

Durant ce siècle les

influences étran-

gères

sur

la civilisation et la culture

françaises

sont nombreuses.

La poésie de Pétrarque,

les épopées

spectaculaires du Tasse et de IIArioste,

connaissent

une vogue considérable.

LIEspagne de LIAmadis

(1508)

de Montemayor

-

3

-

et de Cervantes

offre une veine exal-

tée qui sera souvent utilisée d'abord dans la pasto-

rale à travers L'Arcadie et L'Arninta

(1573)

ensuite

dans

les

tragédies

et les

tragi-comédies de Garnier,

Bradarnante,

par exemple,

celles de Hard~lde Rotrou

et plus tard de La Calprenède.

Et enfin,

ces

influen-

ces vont

jouer aussi dans

les romans de l'époque.

Entre 1593-1600,

il Y a trente-deux romans

français;

entre 1600 et 1610 la production s'enfle de

plus de 60 t~tes,

et tout ceci avant L'Astrée qui

sera publié de 1610 à 1625.

Ces

oeuvres

les

sen-

timents

et leur

expression sont outrés,

(parler Ner-

vèze ou des Escuteaux,

sera un synonyme de parler un

galimatias),

n'en préfigurent pas moins celles des

auteurs qui vont suivre;

tels d'Urfé~et les précieux.

Chez ceux-ci,

il y aura un raffinement de la psycholo-

gie et de l'expression.

Mais

leurs

oeuvres

seront

animées par

les mêmes sentiments

héroïques et surpre-

nants,

que les

romans du

tout

début du siècle.

sa

Ce sera

dans ce climat,

formation

intellectuelle

et

que Corneille aura

commencera sa

carrière

e"

de dramaturge.

-

4

-

Mais avant d'en venir

à

Corneille,

il

s'agit d'examiner une oeuvre qui a eu une profonde in-

fluence

sur lui et d'ailleurs

sur presque tous

les

dramaturges et romanciers de la premi~re moitié du

XVIIe si~cle: ce

sera

L'Astrée d'Honoré d'Urfé •.

Dans ce roman,

tous

les procédés stylistiques

romanesques

semblent être résumés.

Il

triangles, Astrée,

-

Céladon -

Aminthe,

y aura

les

Cléon-

Tircis -

Laonice,

et les doubles triangles,

Florice -

Hylas

-

Dorinde -

Ténombre.

A ceux-ci

s'ajoutent les

feintes

amoureuses:

Céladon feint

d'aimer Aminthe,

sur

l'ordre d'Astrée:

Tircis feint d'aimer Laonice,

à la demande de Cléon: Hylas feint d'aimer Dorinde

parce que Florice l'exige:

il faut noter ici,

la puis-

sance de la

femme

sUr

l'homme.

A ces

feintes,

s'ajou-

te un autre procédé fort courant dans l.Jordre r"omanesque:

ce sera ~e déguisement.

Céladon sera déguisé à

plusieurs

reprises:

d'abo~d en berg~re,

ensuite en nymphe,

et en-

fin

en druidesse.

Il va de soi qu'une intrigue marquée

de péripéties

enchevêtrées sera le résultat de tous ces

chassés-croisés,

de

toutes ces

feintes

et de tous

ces

déguisements.

Dans

-

L'Astrée,

5

-

il y a une assimilation de

plusieurs catégories de romanesque:

"Le roman chevaleresque, le roman d'aventures, l'histoire tragique ••• mais toutes sont détournées de leur véritable nature et subordon- nées au roman sentimental" 3

Ce sera

une

forme

où l'intrigue

est basée sur un

problème sentimental,

et où les personnages n'exis-

tent que pour tourner dans la ronde amoureuse formée

par

les péripéties qui naissent de la feinte et du

déguisement.

Mais

dans ce roman,

le

"sentimental" ne

se limite pas à

la technique de l'intrigue,

mais

s'é-

tend aussi à

la psychologie profonde des personnages.

En effet,

L'Astrée représente une véritable casuistique

de

l'amouro

Ce roman prône comme lois:

la pureté des

actes

et la soumission du coeur à

la raison.

L'amour

sensuel représenté par Hylas ne sera pas à

recommander,

et c'est Sylvandre qui lui fait cette magnifique leçon:

"Savez-vous bien ce que c'est qu'aimer? C'est mourir en soi pour revivre en

autrui,

c'est ne se point aimer qu'autant

que l'on

est agréable à

la chose aimée,

et bref c'est une volonté

3. Ibid.

p.

149.

de

se transformer ••. " 4

4. H.

d'Urfé,

cité par P.H.

Simon,

in Le Domaine hérolgye

des

Lettres

francaises.

paris,

1963.

p.

134.

 

-

6

-

Dans

cette

optique,

il est clair que dans L'Astrée~

il ne s'agit pas simplement de bergers qui poursui-

vent des bergères

à

longueur

de

tomes:

art d'aimer qui donne comme idéal:

la

mais

bien

d'un

transformation

et le surFa~sement de l'être dans l'amour.

Ce

sera

aussi une conception que

les

précieux

et Madeleine de Scudéry n'auraient pas désavouée.

Dans

son Domaine du Tendre,

Astrée

et Céladon pourraient

évoluer

tout aussi bien que Cyrus

et Mand~e.

A ce

courant sentimental

et parallèlement,

s'ajoute

le courant "héro!que":

d'ailleurs

les deux

tendances

sont entrelacées dans

les romans de Gomber-

ville,

de Desmarets,

de

La Calprenède et

de Mlle.

de

Scudéry.

Les

romans

héro!ques

"racontent des

grandes

 

5

actions

et décrivent de grands sentiments".

 

Le

roman,

tel qu'on le conçoit à cette époque,

est al-

lié à l'épopée.

Boisrobert dira

que

les

"beaux

6

romans

tiennent de la

nature du poème épique".

Mais

il s'agit de savoir en quoi.

Ces

romans

seront "épi-

ques"

par

-

la beauté et la grandeur des prouesses

5.

Henri

Coulet,

6. Boisrobert,

Le

Roman

jusgu'à

cité en Ibid.

p.

la Révolution,

162.

t.l,

p.160.

 

-

7

-

-

et courtois,

par

la

soumission du chevalier à

la

dame.

Ils le seront également par la fougue osten-

toire de l'hérolsme qu'ils présentent.

Dans

ces

oeuvres,

malgré leurs

longueurs

et leurs

défauts,

le

vrai héros est,

selon la

formule

de P.H.

Simon,·

l'instant où sa grandeur se décide,

7

un demi-dieu

eni-

vré. Il

C'est bien dans ce climat de fougue et de mer-

veilleux qu'évolue Corneille:

à cette époque où "1es

vieux th~mes moraux de l'aristocratie

ont revécu avec

8

le plus d'intensité. 1I

Il ne faut jamais oublier que

pour Corneille l'atmosphère de cette premi~re moitié

du siècle

a

été celle dans laquelle sa pensée et son

imagination ont baigné.

Il connaissait sûrement la littérature médiéva-

le et les romans des XVe, XVIe et XVIIe siècles.

Il fera

9

mention dans

Le Menteur,

des

fées

"Urgande et Mélusine",

7.

P.H.

Simon,

p.

132.

Le Domaine héro!que

8. Ibid.

p.

139.

des

Lettres

françaises,

-

8

-

personnages de L'Amadis de Gaule et des romans de Jehan

d'Arras.

Il montre l'influence de L'Astrée sur son

oeuvre quand Mélisse dans La Suite du Menteur dira:

Il

Je puis bien lire

L'Astrée

Je suis de son village et

Qu'elle et son Céladon étaient de nos parentslllO

j'ai de bons garants

La plupart des héro!nes de ses comédies auraient

pu prononcer

les mêmes paroles.

La Calprenède et la plu-

part des autres romanciers présentent plusieurs fois dans

leurs oeuvres une situation analogue à celle de Pauline,

Sévère et Polyeucte.

Il est donc évident, que tout en

les surpassant,

Corneille a participé aux mêmes tracli-

tions héro!ques et sentimentales que ses contemporains.

En

analysant le

de son théâtre;

II r omanesque ll

qui ne forme qu'un aspect

il s'agit de mesurer l'étendue de son

influence.

Le romanesque se

fera

sentir particulière-

ment dans:

la construction de l'intrigue et la psycho-

logie des personnages.

Ce sera

surüout dans

la psychologie,

dans one

conception héro!que de l'existence et une illustration

10. Corneille,

La Suite du Menteur,

IV,

1,

v1238-l240.

-

9

-

de

la

destinée glorieuse de l'homme que le romanesque

paraît dans ce théatre.

Le héros

cornélien rejoindra

Don Quichotte;

idéal,

comme

lui,

il luttera en fonction d'un Il

à

il sera l'homme "qui se donne"

à

lui-même,

l'être aimé et au monde.

C'est par cet idéal glorieux

que Corneille a

atteint et continuera d'atteindre la

sensibilité d'un public qui goûtera toujours ce mélange

enivrant de

"l'aventureux et du sentimental"

le romanesque.

12

qu'est

Mais voyons d'abord

unes odes pièces pour mesurer

les

intrigues de quelques-

jusqu'à quel point le

style de Corneille peut être"romanesque".

Il.

André Rousseaux,

Corneille ou le mensonge héro!que

in Corneille and Racine, Parallels & Contrasts,

Prentice Hall, 1966. p. 107.

 

12.

A.

Cioranescu,

L'Arioste en France,

Paris,

1963.

p.

355.

CHAPITRE

l

LE ROMANESQUE DE L'INTRIGUE

-

10

-

Parler de style

1 romanesque 1

pour décrire une

oeuvre aussi

essentiellement 'dramatique '

que celle de

Corneille,

pourrait sembler une anomalie.

Mais

ficulté se résout en définissant les termes.

Il

la dif-

va de

soi que Corneille

nIa

jamais trempé dans

IIle ll

style ro-

manesque,

puisqu'il n'a pas écrit de romans, mais il

s'agit de voir jusqu'à quel point son style personnel

peut être considéré comme IIromanesque".

,

Dans

son étude du roman,

Henri Coulet définit

le romanesque stylistique selon les critères suivants:

"Générosité des coeurs,

étrangeté des

aventures,

plexité des intrigues sont les consti-

beauté des prouesses,

com-

tuants d'un romanesque noble et poé-

tique"

1

Albérès voit dans le romanesque "La mise en

oe~vre de l'imagination libre •••

vouée à

•••

une

totale

 

2

gratuité. Il

On pourrait ajouter

que la

trame romanesque

nI existe que pour résoudre un problème sentimental ou

chevaleresque;

et si,

dans cette résolution,

il

y

a

des

travestis,

des

identités dissimulées

et des

1.

H.

Coulet,

Roman

jusqu'à la Révolution,

t.l,

p.164.

2.

R.M.

Albérès,

Histoire du roman moderne,

Paris,

1962,

pp.

17-18

,

t.

evenements ~nattendus,

,

Il -

l'oeuvre n'en sera que plus

captivante.

N'est-ce pas une description exacte de

l'intrigue des comédies cornéliennes qui s'ouvrent

sur

un double-triangle

et

se terminent souvent par un

double-mariage?

Et,

c'est dans ses comédies,

qu'il

faut chercher

le Corneille,

créateur

d'intrigues ro-

manesques,

et de personnages qui n'existent que pour

évoluer

dans

le royaume du

Il tendre Il •

Examinons

de

plus pr~s quelques-unes

de

ces

intrigues.

Mélite met en

sc~ne cinq

jeunes gens

dont les

amours vont mener

à

un bel

imbroglio.

La pièce s'ouvre

sur

une

conversation

entre

deux amis

dont le

sujet est

l'amour.

Eraste

se plaint de l'indifférence de celle

qu'il aime,

son ami

Tircis

se déclare à

l'abri de tous

les

charmes;

Eraste parie qu'il ne pourra

jamais

soute-

nir

ces

opinions

devant la beauté de Mélite.

Tircis,

tel que prévu,

se

transforme

en un

différent en amant passionné;

instant de bel

in-

"J'ai connu mon erreur aupr~s de vos appas

Il vous 1; avait bien dit"

3

3.

Corneille.

Mélite.

l,

2,

V.

200-201.

- ~2· -

et devient ainsi le rival de son ami Eraste.

Celui-

ci,

convaincu que Tircis

jouit de plus d'avantages

que

lui auprès

de Mélite,

écrira une série de fausses

lettres qui auront pour résultat de brouiller les

amours

de Tircis

et de Cloris,

la

et de Mélite,

et celles de Philandre

soeur de son rival;

Eraste a donc

une double vengeance,

Tircis,

convaincu de

la dupli-

cité de Mélite,

se retire.

Mélite se pâme de douleur,

un autre

personnage

la voyant dans cet état la croit

morte,

et en porte la nouvelle à Eraste,

qui sombre

dans

la

folie.

Le

tout

se règlera,

grace à

l'interven-

tion de la nourrice et lrintrigue sera couronnée par

un double mariage.

Nous voyons

déjà dans cette pièce,

les péripéties que peuvent susciter les

méprises qui

en résultent.

Pourtant les

feintes

et les

contemporains

ont jugé que dans Mélite,

il y avait trop peu d'effets,

et trop peu draction: Corneille y mettra bon ordre dans

sa pièce suivante Clitandre qui donne une illustration

parfaite du romanesque baroque tant vanté à lrépoque.

Dans

son Examen,

Corneille compare les

deux pièces:

-

ilLe style

13

-

en est véritablement

plus

fort que celui de l'autre:

mais

c'est

tout ce qu'on y peut

trouver

de supportable"

4

Donc,

d'après l'auteur,

cette pièce ne vaut que

par son style,

et on ne saurait mettre en doute

la virtuosité de cette intrigue.

L'aventure se

déroule en Ecosse,

pays romanesque sBil en fut

jamais.

Le rideau

se

lève sur

une scène de

forêt

et une jeune fille qui parle d'amour et de trahison.

C'est l'aurore et Caliste attend pour voir son amant

Rosidor:

elle craint une trahison dont elle a été

avertie par sa soeur Dorise qui est sa rivale.

Rosidor

est en effet dans la

forêt,

mais

c'est pour

répondre à

un cartel présumé de Clitandre.

Donc,

dans ces

premières scènes,

paisibles en elles-mêmes,

il y a double méprise de la part des amants, Caliste

et Rosidor.

La scène suivante introduit pymante,

amoureux maltraité par

Dorise,

qui,

par

jalousie,

a

envoyé ce cartel à

Rosidor pour pouvoir

le

tuer.

4.

Corneille.

Examen de Clitandre,

p.

55.

-

14

-

Suit le reste d'un premier acte qui contient à

lui

seul:

Trois

déguisements

-

Pymante

et deux serviteurs

de Clitandre,

-

deux tentatives

d'assassinat -

Pymante

et les valets contre Rosidor,

et Dorise qui tente de

tuer Caliste.

Celle-ci sera sauvée quand Rosidor

5

surgit "tout sanglant"

et arrache l'épée de la main

de Dorise pour

se défendre contre ceux qui l'attaquent.

Une

double évasion

suivra,

puisque Rosidor et Caliste

se réfugient dans une maison de paysan.

Est-il surpre-

nant que

 

"le moindre défaut ou d'attention du

 

spectateur,

ou de mémoire de

l'acteur,

laisse une obscurité perpétuelle en la

suite,

et ôte presque l'entière intelli-

gence de ces

grands mouvements ••• ?"

6

D'ailleurs

le reste de la pièce répond à

la frénésie

de

son premier moment.

Nous

aurons

par

la suite,

une

fausse

arrestation,

Clitandre sera accusé d'avoir

provoqué Rosidor

en duel

et de l'avoir assassiné.

Le seigneur

Pymante,

déguisé

en paysan,

rencontre

5. Corneille,

6. Corneille,

Clitandre,

l,

10.

Examen de Clitandre,

p.

55.

-

15·

-

dans

la

forêt,

Dorise,

déguisée

en, jeune homme,

la

prend pour un ami et veut l'embrasser;

elle résiste,

croyant qu'il veut la poignarder.

Il la reconnaîtra,

se plaindra de son indifférence et tentera d'user

de

force avec elle.

Pour

se défendre,

elle lui cr~vera

un oeil,

et elle ne sera sauvée que de justesse,

par

l'arrivée du Prince.

Grace au

témoignage de Dorise,

le roi reconnaîtra ses torts envers Clitandre,

et

Pymante

sera puni

de

ses

forfaits.

L'intrigue est

couronnée par

un double mariage,

Clitandre -

Dorise.

Rosidor

-

Caliste,

Cette pi~ce comporte tous les

éléments

ty-

piques du romanesque baroque:

déguisements,

imbroglios,

quiproquos,

poursuites dans la

forêt,

duels,

et

un dé-

nouement heureux.

Malgré son charme et sa virtuosité,

il faut admettre que ce mélodrame romanesque est quel-

que peu confus.

Corneille dit qu'il avait,

en la

com-

posant,

l'intention d'écrire une pi~ce "pleine d'inci-

dents .••

mais qui

ne vaudrait rien

du

tout:

en

quoi

7

je réussis parfaitement".

Mais

il

est intéressant de

-

~6· -

noter que c'est dans cette veine romanesque,

que

le

jeune Corneille a conçu sa première tragédie.

Dans

sa

troisième pièce,

La Veuve,

Corneille

nous

offre une intrigue beaucoup plus

subtile,

qui

fut particulièrement goûtée par

les contemporains.

Comme dans

les

autres pièces,

il s'agit d'un double

triangle;

deux amis Philiste

et Alcidon sont rivaux

pour

la main de Clarice.

Elle aime Philiste,

Alcidon

feint

d'aimer

la soeur de son rival,

et

Doris,

qui

est aimé de Célidan.

Quand celle-ci

~

accepte

la

main d'un autre,

Alcidon,

jouant le dépité,

fait

enlever Clarice,

sous prétexte de vengeance.

Ses

plans seront déjoués gr~ce à

la finesse de Célidan,

et la pièce se termine par un double-mariage.

Nous

aurons aussi

le spectacle piquant d'un couple d'amants,

Clarice -

Philiste,

qui s'adorent,

qui

le

savent,

et

qui n'osent en parler;

et d'un autre couple, Alcidon -

Doris,

qui ne s'aiment pas du tout,

qui

le

savent,

et

qui

se content néanmoins

fleurette.

Le romanesque

sentimental est imprégné de ce genre d'inconséquences.

Le même schéma reparaît

comédies.

également dans

les autres

-

17

-

Mais

il

Y

a

une pi~ce dans

l'oeuvre de Corneille

qui

représente

la quintessence du romanesque de l'in-

trigue,

de

cette

et c'est L'Illusion Comique.

Dans

son étude

pi~ce,

Léon Emery pose

la question suivante:

"Qu'est-ce?

resque •••

Un

une

conte,

fable

un roman pica- édifiante?"

8

et répond ainsi à

sa propre question:

"Mais

son

tout à

la

fois,

c'est la vie en

indiffé-

et les larmes et

indivision,

la vie

faite

remment pour le rire

qui •••

ne

prend

sa forme que par une

forme"

9

C'est le propre de l'art romanesque de

forger

une

nouvelle

réalité,

et cette pi~ce est un chef-d'oeuvre

de

cet

"art".

Les

personnages

sont illusoires au

second degré;

Clindor,

Isabelle,

Matamore

n'existent que sur

l'écran du magicien,

et

et

Lyse,

jouent

ainsi

le rôle de leur propre personnage.

Au cinqui~me

acte,

ils seront illusoires à un degré de plus,

8. Léon Emery, Corneille,

s.d.

p.

30.

le superbe et le sage,

Lyon~;

18

-

10

puisqu'ils sont alors des "spectres parlants",

devenus

comédiens,

interprétant une tragédie.

Ain-

si Corneille a renchéri sur la technique utilisée

par ses prédécesseurs,

en créant la

comédie de la

"comédie des

comédiens".

Le romanesque 'réside

dans

cette pièce,

dans

tout le

jeu de l'illusoire,

et

aussi dans le noeud sentimental de cette intrigue.

Le premier

acte

se déroule dans une campa-

gne,

près

de

la

"grotte obscure ll

du magicien Alcandre .•

Pridamant a chassé

son

fils.

Inquiet,

il consulte

le magicien pour avoir le coeur net.

Il apprend

que

son

fils,

Clindor,est vivant,

de nombreuses aventures.

après avoir connu

Les

trois

actes

suivants,

peuplés par

les

"spectres"

du magicien,

sont une représentation des

événements les

plus

importants de l'existence de

Clindor;

c'est-à-dire,

ceux qui

entourent sa conquête

de

la

ravissante Isabelle.

Donc c'est une question

timentale qui

forme

le noeud de cette intrigue.

Dès

les premiers vers,

le lecteur est plongé en plein

sen-.

10.

Corneille,

L'Illusion Comique,

I,

3,

V.2l2.

-

19

-

pays romanesque avec Matamore qui parle de ses con-

quêtes,

de ses disputes

avec le

Grand Turc,

et de

ses menaces à Jupiter:

tous des éléments imaginaires

à

l'intérieur de la pièce.

Nous verrons bientôt que.

Clindor,

même déguisé

en valet,

est maître du coeur

d'Isabelle: mais pour la posséder,

il devra affronter

la mort.

A la

fin

de chacun des

actes

de cette

comé-

die irrégulière,

Clindor

est en danger.

Il remporte

un duel,

est jeté en prison et condamné.

Il ne sera

sauvé que par

l'entremise de la

suivante Lyse,

qui

séduit son geôlier.

Cette partie de l'intrigue se

termine par

la promesse d'un double mariage.

- La troisième partie de l'intrigue concerne

aussi une affaire de coeur,

et pourrait être la

suite de tout ce qui a précédé.

Clindor,

à

cause

d'une

question

amoureuse,

sera en danger de mort •••

mais

le rideau

s'ouvre quelques secondes plus

tard,

pour montrer

les personnages,

devenus

comédiens,

en

train de compter leur recette.

Dans

ce monde de

l'illusion:

-

20

-

"L~ un

tue,

l'autre meurt, l'autre vous fait pitié,

Leurs vers

Mais

la

font leur combat,

.

suit

leur mort leur s paroles

leurs inimitiés."ll

scène préside à

Cette pièce est donc le triomphe de l'illu-

soire,

et c'est là que réside son aspect romanesque.

Mais

dans

ses autres comédies,

Corneille semble a-

voir

voulu mettre en

oeuvre

cette maxime "r éaliste."

"La comédie n'est qu'un portrait de

et

nos

la perfection des portraits consiste

en la ressemblance"

actions

et de nos discours,

12

Mais même s'ils

habitent Paris,

ses personnages

s'appellent: Mélite,

Doris,

Tircis,

Daphnis,

Ama-

rante,

Lysandre,

Hyppolite et Célidée.

Ils ont

des affinités psychologiques avec Astrée et Céladon,

plutÔt qu'avec les

jeunes aristocrates de la ville.

Comme le

suggère Octave Nadal:

Il.

Ibid.

V,

5,

V.1620-l622.

12.

Corneille.

Au Lecteur,

de La Veuve,

p.76.

-

21-

"Partout ce sont mêmes !imbroglios sen- timentaux, reconnaissances, enlèvements; partout une petite comédie d'amour, avec ses nuits d'amants à la belle étoile, ses lettres égarées ou fausses, ses filles en garçon ou ses garçons en fille ••• " 13

Le climat des

comédies de Corneille

est bien celui

des romans

et des tragi-comédies de l'époque baroque.

Mais cette atmosphère se retrouve non seulement dans

les premières comédies,

mais aussi dans des pièces

qui datent de la maturité de Corneille,

telles que:

Don Sanche d'Aragon,

Andromède,

Héraclius,

Pulché-

ri~ et Tite et Bérénice.

Deux de ces pièces

sont

particulièrement intéressantes à cet égard,

Héraclius et Don Sanche.

ce sont

Dans Héraclius,

comme dans les

comédies,

nous

aurons

dans

le

EuXode.

un chassé-croisé amoureux typique du romanesque,

double triangle Héraclius -

Pulchérie - Martian -

Mais ce

seront les

thèmes de la

feinte,

du dé-

guisement,

et les imbroglios qui seront les plus im-

portants dans cette pièce.

Les deux héros vivent sous

13.

o.

Nadal.

Le

de Pierre Corneille.

Sentiment de

l'amour dans

Paris,

l'oeuvre

1948,

p.

74.

-

22

-

de faux noms.

Héraclius est cru Martian,

mais connaît

sa véritable identité;

le vrai Martian ~st connu comme,

et se croit,

Léonce.

Léontine,

qui, les

a

Leur identité a

élevés.

été changée par

L'intrigue tournera autour de cette feinte.

L'empereur

de toute

la

Phocas,

a

acquis

l'empire par

le meurtre

famille de Maurice,

le dernier empereur;

sauf une de ses

filles,

Pulchérie.

Des rumeurs

cou-

rent que Héraclius,

un

d~s

fils

de Maurice,

n'est pas

mort et va reparaître pour reprendre son héritage

et

punir

l'homicide.

Phocas cherche donc

la vérité

de

ces rumeurs qui ont provoqué une conjuration contre

lui.

Héraclius

est prêt à

qu'il en ait la possibilité,

se révéler,- mais avant

un

des conseillers de

Phocas,

Exupère,

paraît avec un billet que Maurice

lui a laissé avant de mourir.

La lettre indique que

celui qui porte le nom de Léonce est en réalité Héra-

clius.

Ce thème du billet

livré

sur le

lit de mort

est une constante de l'affabulation romanesque,

et

- is -

son utilisation

ici est d'autant plus intéressante,

que cela mène à

un double imbroglio.

Exupère livre

le faux Héraclius à

Phocas,

et le vrai révèle son

identité;

il Y a donc deux Héraclius qui se présentent

devant Phocas.

Une

série

d'événements inattendus vont sui-

vre:

Phocas condamne le

faux Héraclius à mort.

-

Les chefs

de

la

conspiration contre lui seront livrés

à l'Empereur par ExUpère; mais ce n'est qu'une ruse

puisque Exupère est lui-nteme dans le complot.

Il

n'a livré ses co-conspirateurs que pour leur donner

accès à

la personne de Phocas pour l'assassiner.

Une

deuxième feinte

sera révélée quand Léontine donne les

renseignements exacts au sujet de li identité de Héra-

clius.

Elle dévoile un second biller. mortuaire,

celui-

ci de

l'impératrice Cornélie qui révèle que Léontine a

par deux fois

trompé Phocas.

Il Sachez qu'elle a

deux fois

trompé notre

tyran

Celui qu'on croit Léonce est le vrai Martian

 

Et le

faux Martian est vrai

fils

de Maurice"14

14.

Corneille.

Héraclius,

v,

8,

V.1892-l894.

Nous retrouvons

-

2~

-

donc dans cette pièce le romanesque

sentimental qui se traduit dans le chassé-croisé

amoureux.

Et un romanesque aventureux représenté

par l'enchevêtrement de la structure provoqué par

les

feintes et les quiproquos.

Dans Don Sanche d'Aragon se côtoient deux

formes

de romanesque.

D'abord le romanesque galant,

illustré par le chassé-croisé que représentent la

suite de trois amants qui s'attachent à Donne Isa-

belle,

reine de Castille,- et le double triangle

Isabelle -

Carlos -

Elvire- Alvar.

L'anoblissement

de Carlos par

Isabelle découle aussi de ce romanesque

galant.

Carlos est anobli parce qu'il est valeureux,

mais aussi parce que cette valeur a

su plaire;

il est

à noter que la reine remet entre les mains d'un simple

cavalier,

sa bague et son destin.

Carlos est le héros

parfait qui saura plaire à deux reines.

sa dialecti-

que amoureuse consiste à

les servir toutes les deux,

puisqu'il ne saurait prétendre ni à l'une,

ni

à

l'au-

tre.

Il accepte de combattre en duel en l'honneur de

-

2$

-

Donne Isabelle~

ordonne

Donne Elvire

le

lui reproche et lui

" •••••••••••••••

pensez à ce que

j'aime

Et ménagez son sang conune le vôtre m~e"

La demande est

volontairement ambiguê:

quel est ce

15

"sang"

si précieux,

celui de Don Alvar,

ou celui

de

Carlos?

L'entrevue avec Donne Isabelle soulève le

même problème.

Elle lui reproche "d'exposer au trépas

16

l'objet de mon amour" •

tout en se gardant de révé-

1er l'identité

de cet

"objet".

D'ailleurs ces équi-

voques amoureux sont typiques

de ce romanesque galant

et précieux si goûté à l'époque.

Mais sur

ce romanesqae sentimental se greffe

un romanesque qu'on pourrait appeler

17

celui de "l'en-

fant perdu".

Donne Elvire

entrevoit la possibilité

de

la noblesse héréditaire

de Carlos.

15.

Corneille,

Don sanche d'Aragon,

II,

4,

Vo729-730.

16.

Ibid.

II,

2,

V.560.

17.

G.

Couton,

Corneille et la Fronde,

Clermont-Ferrand,

-

2.6

-

"Mais combien a-t-on vu de princes déguisés Signaler leur vertu sous des noms supposésll18

Et Donne Léonce,

la mère d'Elvire et aussi celle de

Carlos., lui

dira qU'elle ressent dans son coeur

". •••••••••

un secret mouvement

Qui le penche vers

vous ••••••••• 11

19

Ce sera

la voix du sang.

La révélation de l'identité

de Carlos se

fera de la

façon la plus romanesque qui

soit.

Il Y aura "un petit écrin qui s'ouvre sans clef

·20

au moyen d'un ressort secret ll et qui contient: - un "

tissu de cheveux ll ,

deux portraits,

et un billet du feu Roi d'Aragon.

deux pierres rares

Cette intrigue com-

porte l'alliance de deux grands thèmes romanesques:

celui de l'amour entre la princesse et le soldat -

et celui de la reconnaissance,

où une mère retrouve

dans un brillant guerrier,

le fils qu'elle a perdu.

Nous voyons donc que Corneille n'était pas

un étranger dans ce monde romanesque où

IILes aventures

18. Corneille, Don Sanche

d'Aragon,

l,l,

V.sl-s2

19. Ibid.

IV,

3,

V.1304-l30s

20. Ibid.

V,

6.

-

sont fantastiques mais

2a

-

21

les sentiments sont vrais ll

Il a même créé un personnage qui trouve l'expression

de son existence réelle

ce sera le Menteur.

Dans

Le Menteur,

dans des aventures

Corneille utilise

imaginées,

les procédés

de l'intrigue romanesque dont nous avons déjà parlé.

Il Y aura le double triangle qui aboutit dans la pro-

messe d'un

double mariage,

Dorante ~ Lucrèce,

Clarice -

Alcippe.

Il Y aura le quiproquo engendré quand Dorante

se trompe sur l'identité de celle qui lui pla1t,

prend Clarice pour Lucrèce.

Mais

l'originalité

et

et

le brio de la pièce réside dans la personnalité de

son héros éponyme.

la

Qui est Dorante?

Un

jeune homme sortant de

faculté de Droit de Poitiers,

qui voudrait

faire

bonne

figure

dans ce Paris

22

Il

et des galanteries. 1I

pays du beau monde

21.

H.

Coulet,

22. Corneille,

Le Roman

jusqu'à la Révolution,

Le Menteur,

l,

l,

V.G.

p.

28.

-

28

-

Cette volonté n'a rien d'extraordinaire,

comme.le souligne Cliton:

puisque

liParis est un grand lieu plein de marchands mêlés,

L'effet n'y répond pas toujours à

On s'y

l'apparence

laisse duper autant qu'en lieu de France"

23

D'ailleurs,

ces paroles de son valet sont presque une

incitation pour Dorante.

Quelques

secondes plus

tard,

il s'approchera de Clarice et de Lucr~ce et sa pre-

mi~re fabulation va commencer.

Il leur dit qu'il

est soldat,

qu'il a fait les guarres d'Allemagne où

il s'est distingué: mais étant à paris, il a vu Clarice

et a quitté son régiment pour la retrouver et la servir.

Notons

les

deux

th~mes de ce premier mensonge:

la

guerre et l'amour.

Ce sont deux des

sujets clefs

dans

l'univers sentimental et romanesque.

Dorante

s'est forgé en un instant, une réputation d'aventurier

et d'amant:

de"vaillant"

il sait tr~s bien que pour plaire,

est supérieur au titre d'avocat.

le titre

à

D'une illustration de sa vaillance,

une mise en sc~ne qui montre ses

talents

il passera

imaginés

23.

Ibid.

l,

l, V.72-74.

4ï;

pour

la galanterie.

-

29

-

Il racontera avec des détails

minutieux une collation qU'il a

offerte à

sa bien-

aimée.

Il aurait loué cinq bateaux,

le dîner com-

prenant

" •••

douze plats et •••

six services"

Et le rendez-vous

s'est terminé quand

Il

mille

et mille fusées

S'élançant vers les cieux,

Firent un nouveau

ou droites

ou croisées

Il

24

jour ••••••••••••••••••

Comme dans

le premier mensonge,

terie,

est romanesque.

le thème,

la galan-

Les deux premiers mensonges

de Dorante ont eu

pour but de lui

donner

une certaine prestance devant

les

femmes

et devant ses amis.

Le troisième mensonge,

celui qu'il dit à

son père,

té de sortir d'une impasse.

sera dicté par

la nécessi-

Il

est à noter que même

ici,

Dorante ne perd pas sa virtuosité;

l'histoire

qu'il raconte à son père est des plus palpitantes.

Il a rencontré une jeune femme dont il s'est épris.

Un soir,

il

est allé chez elle et ils ont été surpris

par

le

père de la

jeune fille.

Il s'est caché, mais

24.

Ibid.

l,

5,

V.285-287.

-

30

-

une série de mésaventures s'est acharnée

contre lui:

sa montre a

sonné -

son pistolet s'est déchargé par

accident -

le père a appelé et Dorante a

se

dé-

fendre

seul contre trois.

Il s'en tirait, quand par

malheur,

son épée s'est brisée.

Il n'a donc pas

eu

le choix; pour sauver sa vie et l'honneur de sa dame,

il a dû l'épouser.

comme dans

toutes

Notons que d~ns cette

fabulation

les autres,

Dorante fait bonne fi-

gure puisqu'il se montre courageux et amoureux.

Il

a

endossé encore une

et galant.

fois

la cape du conquérant glorieux

Mais il

s'agit de mesurer

jusqu'à quel point

les aventures créées par l'imagination de Dorante

sont romanesques.

Les thèmes ~,'il traite:

amour,

galanterie et conquête,

le sont très certainement.

Il tisse ses contes pour un public de choix, Clarice,

Lucrèce,

Alcippe et son père,

qui les accepte,

parce

qu'ils correspondent à une conception courante à l'é-

poque.

Cliton,

par exemple,

apparente les

de Dorante à

celles

de L'Amadis de Gaule.

fictions

-

32

-

Il •••••••••••••••••••••••••••••••••

Urgande et Mélusine

N'ont jamais sur-le-champ mieux fourni

au-delà de leurs

Vous

Ayant si bien en main le

Vos gens

leur cuisine

Vous allez

seriez

enchantements

faire

un grand maltre à

des romans

festin et la guerre

courraient toute la

en moins de rien

terre"

En effet,

Dorante n'est pas un menteur,

mais plutôt

25

un romancier

et

un troubadour.

Il chante les exploits

d'un héros,

sa vaillance et sa galanterie;

et le héros,

c'est lui-m~me.

Dorante ment moins pour

tromper autrui

que pour

donner plus d'éclat et de splendeur

à

lui-même

et à l'univers.

En

fait,

si

Dorante avait participé

aux guerres

d'Allemagne;

il se serait sans doute illus-

tré;

il est de la trempe de ceux qui s'illustrent.

Il

faut noter qu'il n'y a pas une seule tache de mesquine-

rie dans l'éclat de Dorante.

Dans La

Suite du Menteur,

nous

le verrons mentir par générosité;

et il

n'a

ja-

mai~ perdu sa bonne réputation;

personne ne prend ses

mensonges pour

de la

fourberie ou de la bassesse d'âme.

25.

Ibid.

l,

3,

V.353-358.

On

"Dès

lors

à

-

32

-

cela près vous étiez en estime

D'avoir une 3me noble et grande et magnanime Il

26

a

dit que Dorante est la

"réplique de Rodrigue";

27

et Péguy mettra en parallèle Le Menteur et Le Cid.

"La même tendresse

secrète et

la même noblesse et

la même ardente et ferme jeunesse qui anime et

soulève et peuple Le Cid,

anime aussi

et soulève

et peuple Le Menteur.

c'est le même ~tre et la même grandeur sur deux

plans. • •• Le

neur

gédie." 28

C'est le même poète et

est

la

comédie de l'hon-

Menteur

et de

l'amour comme Le Cid en est la tra-

Ne pourrait-on pas

conquérants de Corneille,

dire que tous les héros

trempés

dans

l'orgueuil

légitime de leur gloire,

trouvent leur réponse pa-

rallèle et comique dans Dorante?

Comme

lui,

ils

se créent et s'inventent.

Le héros

cornélien

26. Corneille,

La Suite du Menteur,

I,

1.

27. André Rousseaux,

Corneille ou le mensonge héro!gue,

p.66.

Charles

28. Péguy,

Morceaux choisis,

Prose,

Paris,

1928.

p.

146.

-

33

-

agit toujours en fonction d'une conception de ce

qu'il veut être.

C~mme Dorante,

conçoit par

splendeur

d'~e.

il

agit et se

Mais

examinons

de plus

près ce

"héros"!

CHA PIT R E

II

LE ROMANESQUE DES PERSONNAGES

-

34

-

quels

Qui est

le

"héros cornélien"?

sont ses traits romanesques?

Et surtout

Le héros cornélien est

d'abord un héros

che---

valeresque,

illustrant la gloire de son nom,

et la

gloire de son "moi" dans ],a conquête.

Son attitude

sera essentiellement une ostentation,

c'est-à-dire,

un déploiement de ses qualités.

Le

"chevalier"

est

légataire d'un héritage familial et social.

Il

a

_

un

"nom":

il

1

tre famille"-.

est le

"généreux héritier

d'une illus-

Rodrigue -' dans

s"a provocation

de

Don Gormas,

justifiera ce que ce dernier

2

appelle

de la

"vanité" ,

par

la gloire de sa naissance:

"Je suis

jeune,

il est vrai, mais aux âmes bien nées

La valeur,

n'attend point le nombre des années" 3

Il est d'ailleurs à noter, combien de fois,

dans

l'oeuvre cornélienne,

la "valeur" et la "générosité"

s'allient tout naturellement à la "naissance".

1. Corneille,

2. Ibid.

II,

Le Cid,

IV,

2,

V.407.

3,

V.1209.

-

25·

-

Dans cet univers,

4

"la générosité suit la belle

naissance".

Ce qui

est vrai du chevalier,

le

sera encore plus

du prince:

"Les princes Leur âme dans Qui dessous

ont cela de leur

haute naissance:

leur rang prend des impressions

leur vertu rangent leurs passions.

Leur

générosité soumet tout à

leur gloire"

5

La grandeur

de l'âme va de pair

avec

la qualité

de ~a naissance.