LETTRE OUVERTE

POUR DIFFUSION IMMÉDIATE

Ottawa, le 10 avril 2017

Lettre ouverte

Le très honorable Justin Trudeau, Premier ministre du Canada
L'honorable Philippe Couillard, Premier ministre du Québec

Objet: Le Canada libère ses assassins sans procès

Messieurs les Premiers ministres,

Nous apprenions le 6 avril dernier qu'un premier criminel accusé du meurtre au Québec, a
bénéficié de l'arrêt Jordan et a été libéré sans procès même s’il était accusé d’avoir poignardé sa
conjointe à mort1. Sivaloganathan Thanabalasingham est le troisième assassin qui est ainsi libéré
sans procès au Canada depuis le début de l'année et tout indique que près d’une dizaine d'autres
libérations aient lieu dans les prochains mois pour les mêmes motifs.

Comme vous le savez, le sénateur Jean-Guy Dagenais et moi-même, nous sommes adressés à
de trop maintes reprises à vos ministres de la Justice respectifs sur la situation des délais sans
toutefois n'avoir jamais reçu de réponses à nos questions. Pire encore, lorsque les membres du
Comité sénatorial permanent des affaires juridiques et constitutionnelles, dont les soussignés
sont membres, ont reçu la ministre de la Justice, Jody Wilson-Raybould le 9 mars dernier pour
connaitre sa stratégie afin de réduire la crise sur les délais judicaires, nous n'avons obtenu
aucune réponse concrète, ni rassurante à nos questions à cet égard.

1
Journal de Montréal, Un premier accusé de meurtre profite des retards http://www.journaldemontreal.com/2017/04/06/un-premier-
accuse-de-meurtre-au-quebec-a-ete-libere-en-raisons-des-delais-judiciaires-ce-jeudi-a-montreal
1
Il fut d'autant plus inquiétant d'avoir plutôt constaté qu'elle ne semblait aucunement préoccupée
par l'urgence du drame humain dans lequel se trouvent des centaines de familles et victimes
depuis plus d'un an. Comment une ministre de la Justice peut-elle faire fi d'une crise aussi
majeure, laquelle met clairement la sécurité de nos communautés en péril en libérant des
assassins dangereux sans qu’ils ne soient cités à procès ? Lorsqu'un barrage risque d'emporter
un village et sa population, on ne passe pas des semaines et des mois à consulter, on agit. La
ministre semble plutôt préoccupée par son processus de sélection pour ses éventuelles
nominations des juges et l'allégeance politique des candidats actuels sélectionnés par l'ancien
gouvernement, lequel a procédé à des nominations de juges compétents et d’allégeances
politiques diversifiées. Comme lui a fait remarquer le sénateur André Pratte lors de son
témoignage au Comité, la ministre agit comme si elle avait devant elle amplement de temps pour
gérer une crise sans précédent, laquelle frappe le Canada tout entier.

Monsieur le Premier ministre Trudeau, vous avez le pouvoir de déclarer la situation actuelle
comme une situation d’urgence et qui nécessite des actions exceptionnelles et immédiates. Ne
croyez-vous pas qu'en libérant des dangereux meurtriers sans procès, que nous sommes devant
une situation normale sur le plan judiciaire ou est-ce que la population canadienne est la seule à
le croire ?

Devant une telle crise, si votre ministre de la Justice est incapable d'intervenir afin de reprendre
le contrôle de la situation, il est de votre devoir et votre responsabilité de faire preuve de
leadership au nom des centaines de victimes que le système de justice du Canada laisse tomber
une fois de plus, une autre fois de trop.

Monsieur le Premier ministre Couillard, nous reconnaissons que votre gouvernement a agi
tardivement mais avec responsabilité en rétablissant un équilibre dans les budgets de
fonctionnement de votre ministère de la justice.

Par contre, compte tenu que votre ministre de la Justice, Stéphanie Vallée, assume avec une
difficulté très évidente sa responsabilité de gardienne du système judiciaire au Québec, il est
aussi de votre devoir d'agir rapidement afin d'atténuer les conséquences de cette crise. Votre
déclaration du 8 avril2, «Il faut rappeler que la clause dérogatoire est «l'équivalent de l'arme
nucléaire en matière constitutionnelle»», illustre bien monsieur le Premier ministre l'absence de

2
La Presse, Avortement de procès: Québec n'utilisera pas la clause dérogatoire,
http://www.lapresse.ca/actualites/politique/politique-quebecoise/201704/08/01-5086825-avortement-de-proces-quebec-nutilisera-
pas-la-clause-derogatoire.php
2
considération de notre système de justice envers les familles dont un proche a été assassiné.
Espérez que la nomination possible de magistrats de la part du gouvernement fédéral
solutionnera les problèmes de délais dans les Cours du Québec, est présentement comparable
à tenter d’être fonctionnel à long terme en étant sur un respirateur artificiel. Ces nominations,
mêmes si elles avaient lieu rapidement, n'empêcherons pas la remise en liberté d'assassins dont
les délais ne respectent pas l'arrêt Jordan. Vous n'avez pas d'autres choix que de demander la
suspension de l'arrêt Jordan pour le Québec, car pour les familles des victimes assassinées,
votre inaction est leur Hiroshima.

Nous vous demandons d'adresser dans les plus brefs délais une demande au gouvernement
fédéral afin que le Québec puisse bénéficier du pouvoir dérogatoire de l'article 33 de la Charte
canadienne des droits et libertés et de la Constitution du Canada3. Le gouvernement canadien a
le pouvoir de demander à sa ministre de la Justice d'adopter une mesure législative en urgence
pour permettre au Québec de se soustraire à l'application de l'arrêt Jordan. Nous souhaitons que
cette mesure vise principalement les personnes accusées de meurtres, de tentatives de meurtre,
de viols ou toutes autres personnes ayant commis des crimes graves, qui libérées sans procès,
mettent en péril la sécurité des populations qui vous ont élus.

Il est inconcevable et inadmissible qu'un pays comme le Canada soit aux prises avec une crise
aussi majeure, laquelle mène à la libération de criminels dangereux et met ainsi la sécurité de
ses communautés à risque. Cette situation est une attaque directe aux grands principes de la
démocratie canadienne. Votre héritage en tant que responsables de la justice canadienne en
seront d'autant plus entaché puisque que cette crise était prévisible et que les signes avant-
coureurs auraient nécessité des interventions musclées de votre part bien avant que le système
de justice frappe un mur. Comme le déclarait en entrevue le 30 janvier 2016 le juge en chef à la
retraite de la Cour supérieure François Rolland, au cours du prononcé d’une allocution-choc alors
qu’il a averti ses pairs : « Si on continue à pratiquer de la façon dont on le fait, on ne peut pas
faire autrement que s’acheminer vers un mur. »4

Les Canadiens et Canadiennes ont déjà une piètre opinion du système de justice et perdent
davantage confiance à chaque fois qu'une histoire d'horreur se produit et qui se traduit par le fait
que les droits des criminels passent avant ceux des victimes et des proches de victimes d'actes
criminels. L'inaction que nous pouvons observer sape directement le travail des policiers qui sont
aux premières loges dans la résolution des crimes graves. Ces derniers sont « outrés » face à

3
Charte canadienne des droits et libertés, Article 33, http://www.axl.cefan.ulaval.ca/amnord/cndconst82-art33.htm
4
Délais dans le processus judiciaire, Justice sous haute tension, http://plus.lapresse.ca/screens/a29b3308-d65b-4d9e-a0d0-
a13c724ee95d%7CHr4OO0bYtiKf.html
3
la libération sans procès du meurtrier tel Sivaloganathan Thanabalasingham comme le mentionne
le policier impliqué dans ce dossier, Hugues Olivier du SPVM5, et est une honte aux yeux de
nombreux policiers et cela pourrait, de toute évidence, être un facteur de démotivation qui pourrait
affecter leur travail dans le futur.

Messieurs les Premiers ministres, la population, les victimes d’actes criminels et leurs familles
ont la certitude que vos gouvernements font de la politique sur leurs dos. Vous les revictimisez à
nouveau en libérant des criminels sans procès. Elles se sentent abandonnées par le système de
justice canadien pour plusieurs raisons et en restant dans l’inaction, vous imagez le proverbe «
joindre l’ironie au sarcasme » et ce, sans que personne n’en soit imputable. Pire encore, pensez
seulement que ces familles qui se battent déjà pour avoir un minimum de reconnaissance,
devront se battre afin de se faire reconnaître victimes car il n'y eu aucune condamnation. Et
n'oubliez pas messieurs les Premiers ministres que toutes ces victimes seront confrontées à leurs
agresseurs sans que la justice ne puisse émettre des directives pour les protéger. Vous livrez
ces victimes à la peur et au dégoût pour toute leur vie.

Le système de justice n’a jamais fait autant mauvaise figure, tant du côté des victimes et proches
de victimes d’actes criminels qu’auprès de toute la population. Messieurs, vous occupez des
postes clés en termes de responsabilités envers la population du Québec et du Canada, donc
celles-ci doivent être honorées et ne subir les conséquences néfastes que peut causer la
partisannerie.

Messieurs les Premiers ministres, vous avez déjà mentionné lors de nombreux discours, que
vous êtes les représentants de tous les Québécois et les Canadiens, les mêmes Québécois et
Canadiens, comme vous et nous-mêmes, à qui la justice et la sécurité publique font partie des
droits fondamentaux auxquels nous avons droit au Canada. Vous avez donc, la responsabilité
d’agir en ce moment de crise sans précédent.

Bien à vous,

L’honorable Pierre-Hugues Boisvenu, sénateur
L’honorable Jean-Guy Dagenais, sénateur

CC: L’honorable Judy Wilson-Raybould, ministre de la Justice et procureur général du Canada
L’honorable Stéphanie Vallée, ministre de la Justice

5
Arrêt des procédures contre un accusé : «ça n’a pas de sens», dit un policer, http://www.lapresse.ca/actualites/justice-et-affaires-
criminelles/201704/08/01-5086753-arret-des-procedures-contre-un-accuse-ca-na-pas-de-sens-dit-un-
policier.php?utm_categorieinterne=trafficdrivers&utm_contenuinterne=cyberpresse_B13b_justice-et-faits-divers_561_section_POS3
4

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