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DIMANCH E 2 4­LUNDI 25 JU IL LET 2016

2|6 UNE JOURNÉE AVEC

E 2 4­LUNDI 25 JU IL LET 2016 2|6 UNE JOURNÉE AVEC Inè s Léraud, devant

Inè s Léraud, devant la mais on de ses parents au x environs de Saumur, dans le Maine­et­Loire, en juin.

CLAUDE PAUQUET/AGENCE VU POUR «LE MONDE »

L’opiniâtre Inès Léraud

Amiante, mercure, maladies liées à l’agrobusiness… les questions sanitaires et environnementales sont au cœur des reportages et des enquêtes de cette documentariste radio, qui afait de la Bretagne sa terre d’investigation

S es yeux ont la couleur de ses atti­ rances. Verts. Guère plus épaisse qu’un roseau, la voix douce à vous faire oublier la ténacité nécessaire à

ses investigations, Inès Léraudala radio pour passion et l’environnement pour pré­ occupation. Vous aurez peut­être suivi ses documentaires et reportages sur France In­ ter et France Culture, si vous vous intéres­ sezàl’écologie et aux lanceurs d’aler te. Vous ne pouvez avoir oublié, si vous l’avez écoutée, l’incroyable chronique de la vie sexuelle d’Aiman, jeune Egyptien musul­ man, qu’elle enregistra pour Ar te Radio. Et vous l’aurezàcoup sûr repérée si vous sui­ vez « Les Pieds sur terre», la lumineuse et irremplaçable émission que produit Sonia Kronlund, sur France Culture, grâce à sa di­ zaine de curieux enquêteurs. Parmi les témoignages sur les sujets les plus inattendus que livrent au quotidien «les petits, les obscurs, les sans­grade »–« la France invisible » que la productrice nous propose d’écouter pour prendre le pouls du pays –af iguré cette saison le « Journal bre­ ton» en huit épisodes d’Inès Léraud. Des histoires de rencontres en terre costarmo­ ricaine ; cer taines ponctuées du si lence de la peur et même de morts liées à l’agrochi­ mie; d’autres empreintes d’un profond amour des bêtes et de questions telles que le droit des animaux à vivre avec leurs pe­ tits… Lors de cette journée de f in juin où nous la rencontrons, la pluie n’épargne pas les Côtes­d’Armor. En attendant une accalmie, nous resterons dans la petite maison aux volets bleus où la jeune femme de 34 ans s’est installée depuis neuf mois, au cœur de son terrain d’enquête. Nous sommes à Coat­Maël, hameau du centre de la Breta­ gne, dans la première région agroalimen­ taire française. La décision de la jeune femme de quitter Paris pour l’univers breton prend ses raci­ nes dans les investigations qu’elle mène pour la radio depuis huit ans. Au fi l de ses documentaires sonores, sur les « mercu­

riens » (intolérants au mercure contenu da ns le urs amalgame s dentaires ) o u sur l’affaire de l’amiante, elle s’est aperçue que nombre de malades en quête de justice sont défendus par le même cabinet pari­ sien, TTLA. Des avocats qui se battent aussi contre M ons anto et po ur la création d’outi ls juridiques propres à combattre la «criminalité industrielle ». C’est eux qui, sollicités pour une émission, l’inviteront à s’intéresser d’urgence au sujet qui les in­ quiète alors par­dessus tout : les agricul­ teurs et la multiplication de maladi es émergentes liées à l’agrobusiness… C’est ainsi qu’elle se retrouve, micro en main, un jour ensolei llé de mai 2014, à l’as­ semblée générale annuelle qui réunit les membres de l’association Phyto­Victimes. La plupar t ont été des «agrobusinessmen », des agriculteurs de type industriel à hauts revenus. Tous sont aujourd’hui frappés d’invalidité. Un peu à l’écar t du groupe qu’i ls forment, deux hommes se taisent, observent. L’un, visiblement timide, 45 ans environ, a le visage rouge et gonflé; l’autre est un grand échalas à l’air ouvert, avec une paupière tombante à la Columbo. Un cou­ ple aussi étrange que discret. «Ma décision de m’installer en Bretagne vient de ma ren­ contre avec ces deux personnages atypiques, tous deux bretons : le lanceur d’alerte Lau­ rent Guillou, qu’accompagnait le syndica­ listeàla retraite Serge Le Quéau, se souvient Inès Léraud. A deux voix, ils ont commencé à me raconter leur histoire. Hallucinante.»

«Un sujet tabou »

Laurent G ui llou est u n a nc ie n o uv ri er agricole breton, licenc ié ap rè s avoir été empoisonné, dans sa coopérative, au con­ tact d’aliments pour bétai l sur traitésàun ins ec ti ci de inte rd it . D u b étai l dont l a viande s era ensuite commercialis ée… I l est affecté de deux syndromes extrême­ ment i nvalid ants, incurable sàc e j our :

une fatigue chronique ainsi qu’une hy per­ se nsibi li té à tout produi t c himique , de l’odeur d’une lessive sur les draps à la f u­

«Même les médias les plus en pointe s’intéressent aux scandales politiques ou économiques, mais très rarement aux scandales sanitaires »

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mé e d’un barb ec ue , de l’e au de to ilette d’un collègue aux émanations de l’habita­ cle d’une vo it ure n euve … U ne mal adi e (Multiple Chemical Sensitivity) de plus en plus répandue qui f ut décelée,àl’origine, chez les GI américains exposés à des défo­ liants chimiques au Vietnam. «C’est lors de cet te AG que j’ai découve rt ce suj et mé­ connu et ta bo u d ans le monde agricole, ainsi que les liens très directs et concrets en­ tre agriculture, environnement, alimenta­ tion, santé, travail, recherche… » La jeune femme parv iendraàévoquer cette affaire dans des émissions d’Inter et de Culture en 2014. «A cette époque­là, no­ te­t­elle, je suis sûre que la presse nationale va s’emparer de ce sujet et poursuivre l’in­ vestigation. Mais rien ne se passe. Même les médias les plus en pointe s’intéressent aux scandales politiques ou économiques, mais très rarement aux scandales sanitaires. D’ailleurs, les médecins eux­mêmes n’ont pas été sensibilisés à cette nouvelle donne scientifique, les intoxications chroniques, c’est­à­dire l’exposition à des agents chimi­ ques à très faible dose sur le long terme… Face à un tel désert journalistique, le conti­ nent inexploré de l’agrobusiness breton que je découvre me happe et me bouleverse trop pour que je m’arrête là. A l’automne 2015, j’ai donc décidé de poursuivre mes investiga­ tions depuis la Bretagne. Pour un livre… que je n’ai toujours pas commencé, la radio m’ayant finalement occupée toute la saison dernière. » Il est d’ai lleurs temps, en cette f in juin, de préparer la suite de son « Journal breton » pour la rentrée des «Pieds sur terre», en septembre. Inès Léraudaen tête cette femme, qu’elle voit très souvent sur la route avec ses vaches, qu’elle aimerait bien rencontrer. D’une par t parce que la docu­ mentariste n’a encore jamais fait de sujet sur la condition des femmes dans l’agricul­ ture; d’autre par t parce qu’on lui a dit que cette agricultrice a une histoire très par ti­ culière, ayant choisi de se lancer dans le bio il yadéjà plus de vingt ans, tout en menant seule son exploitation. Ce qui est rare. Un détour par le café­garage de la commune voisine permettra d’apprendre son nom et les petites routes à prendre pour trouver sa ferme. Là, rendez­vous est ainsi pris, en sep­ tembre, pour un entretien enregistré. Puis, direction Trémargat, commune agricole bien connue du centre de la Breta­ gne pour ses choix écologiques et sa vie col­ lective inventive. Un vi llage de marginaux et de hippies, disent les mauvaises langues qui n’y habitent pas. Un vi llage qui a fait sé­ cession, depuis les années 1960, pour ne

pas vivre sous la coupe et les diktats d’un productivisme immodéré. Ici, tout s’est passéàl’envers du cours des choses en campagne : la population augmente ; pres­ que tout le monde travaille en production bio; l’électricité est fournie par un produc­ teur d’énergie renouvelable; et pour ne pas avoir à se déplacer «en ville », les habitants tiennentàtour de rôle, bénévolement, une épicerie associative bio (de 17à19 heures). Y passant pour faire ses courses, Inès Lé­ raud est interpellée par une femme qui vend un beurre couleur bouton d’or. Elle veut lui soumettre une préoccupation, après avoir écouté l’un des volets du « Jour­ nal breton » sur les conditions de travai l dans les usines d’équarrissage. Cet hiver, deux de ses dix vaches sont mor tes, un coup très dur. Depuis, elle s’interroge sur le devenir des animaux après leur mort. D’autres agriculteurs lui ont­i ls fait par t d’un même type de questionnement? Elles conviennent de se revoir à la rentrée pour en parler.

«Au cœur de la mondialisation »

Cette agricultrice au beurre bouton d’or n’est pas la seuleàréfléchir à la mor t des animaux, se souvient Inès Léraud, lorsque nous reprenons la route. Un viei l éleveur laitier, un jour, lui a fait par t d’un souci, sin­ cère, profond. Pourquoi n’existerait­i l pas des abattoirs mobi les se déplaçant de ferme en ferme, se demandait­i l, af in que chaque fermier puisse accompagner ses bêtes jusque dans la mort ? C ’était pour lui le point noir de son métier : ne pas savoir comment étaient traitées ses chères va­ ches, à qui il avait donné à chacune un nom, une fois englouties dans un camion en par ­ tance pour l’abattoir. D’ai lleurs, pour se ra­ cheter, en quelque sorte, de ce qu’i l leur fait subir en les abandonnant ainsi, il en garde toujours deux ou trois chez lui au pré, même lorsqu’elles ne produisent plus, af in qu’elles finissent leurs jours à demeure, et meurent « à domici le », en paix… «C’est très étrange, la Bretagne. J’ai l’im­ pression d’être à l’autre bout du monde, dans une contrée qui m’est étrangère de par ses codes, et, en même temps, de m’être ins­ tallée au cœur de la mondialisation, puisque nous sommes dans une des régions les plus industrialisées du monde, au niveau agro­ alimentaire, conclut la jeune femme. Sans cesse un sujet m’amène à rebondir vers un autre… J’ai le sentiment que ça pourrait ne jamais finir… » p

martine delahaye

Prochain article : Pierre Arditi