Vous êtes sur la page 1sur 12

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_est_sa -

- 200.216.152.32 - 31/10/2011 21h09. © Armand Colin

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_est_sa -

- 200.216.152.32 - 31/10/2011 21h09. © Armand Colin

- - 200.216.152.32 - 31/10/2011 21h09. © Armand Colin IL Y A DU RAPPORT SEXUEL ?

IL Y A DU RAPPORT SEXUEL ? ET APRÈS

Jean-Luc Nancy

Armand Colin | Littérature

2006/2 - n° 142 pages 30 à 40

ISSN 0047-4800

Article disponible en ligne à l'adresse:

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

http://www.cairn.info/revue-litterature-2006-2-page-30.htm

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Pour citer cet article :

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Nancy Jean-Luc , « Il y a du rapport sexuel ? et après » ,

Littérature, 2006/2 n° 142, p. 30-40. DOI : 10.3917/litt.142.0030

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Distribution électronique Cairn.info pour Armand Colin.

© Armand Colin. Tous droits réservés pour tous pays.

La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la licence souscrite par votre établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie, sous quelque forme et de quelque manière que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est précisé que son stockage dans une base de données est également interdit.

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_est_sa -

- 200.216.152.32 - 31/10/2011 21h09. © Armand Colin

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_est_sa -

- 200.216.152.32 - 31/10/2011 21h09. © Armand Colin

JEAN - LUC NANCY , UNIVERSITÉ DE STRASBOURG

Il y a du rapport sexuel — et après

1

Cet intitulé correspond tout simplement, d’abord, à l’intention de prolonger un peu, pour le séminaire 1 de Mireille Calle-Gruber, la lecture du petit travail que j’avais consacré quelques années plus tôt à l’axiome lacanien du «il n’y a pas de rapport sexuel» 2 . On trouvera donc ici une transcription approximative des propos que j’ai tenus dans ce séminaire, eux-mêmes appuyés seulement sur quelques notes, puisque l’objet de la rencontre était avant tout l’échange avec les étudiants, et avec l’exposé de Eberhard Gruber. Bien entendu, je souhaiterais aussi que «et après» ouvre également la possibilité d’un développement plus ample des perspectives esquissées. Avec la question du «rapport» en général, nous n’en avons pas fini, et ce que l’axiome lacanien semble avoir contribué à clore autant qu’à ouvrir, cela devrait être remis en jeu de toutes les manières possibles. Car le rapport, après tout, désigne sans doute ce qui, de notre pensée toujours occupée de «sujet», de «genre» ou bien de «pluralité» et de «singularité», reste encore le plus en chantier. J’ajouterai encore une autre exploitation possible de ce «et après» qui me vient ainsi dans l’après-coup du séminaire et pour présenter ces notes. On l’aura déjà entendu suivi d’un point d’interrogation: «et après?» — et sur le ton du défi querelleur qui convient à cette formule. Et alors, qu’est-ce que ça nous fait? que nous veut-on avec ça? Or telle est bien la question: que nous veut-il, ce rapport dont après tout nous pourrions nous passer, et dont de plus en plus il devient manifeste, pour le moins, que la reproduction de l’espèce n’est pas forcément tributaire et peut être assurée autrement. Autrement dit: après le rapport sexuel abouti dans un enfant, qu’y a-t-il encore? Il y a justement encore le rapport. La question de la répéti- tion du rapport sexuel pour lui-même — pour le plaisir! (savons-nous ce que ça veut dire?) telle est bien la question — appartient à son essence même. «Et après», c’est donc toujours aussi: après le rapport, un autre.

30

LITTÉRATURE

N ° 142 – JUIN 2006

1. Ce séminaire de doctorat s’est tenu à l’Université Paris 8, le 28 janvier 2005. L’intervention

de Eberhard Gruber s’intitulait «26 entrées pour Jean-Luc Nancy: sur L’“il y a” du rapport sexuel».

2. Jean-Luc Nancy, L’«il y a» du rapport sexuel, Paris, Galilée, 2001.

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_est_sa -

- 200.216.152.32 - 31/10/2011 21h09. © Armand Colin

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_est_sa -

- 200.216.152.32 - 31/10/2011 21h09. © Armand Colin

IL Y A DU RAPPORT SEXUEL ET APRÈS

Mais c’est aussi: après le rapport, et avant l’autre, quoi du rapport? Rien, comme on le sait, une forme de tristesse, dit-on, un certain abat- tement, c’est-à-dire plus précisément le battement qui sépare, pour un temps plus ou moins long, un bref épuisement, une «satiété» (un «assez!» un ne plus-pouvoir-aller-plus-loin qui se divise lui-même infi- niment en plénitude et en évidemment), et le recommencement du rap- port, c’est-à-dire du désir, de ses signes et de ses motions et émotions.

2

Je rappelle maintenant ce qu’était la très simple affirmation de mon essai: l’axiome de Lacan prend sa ressource dans la double signification possible du mot «rapport» (comme du mot «relation»); le rapport-bilan («report» en anglais) et le rapport entendu comme activité qui va de l’un à l’autre, ou mieux encore comme acte de l’entre-deux qui n’est ni l’un, ni l’autre (ni aucun des deux, ni non plus leur unité assomptive, ni leur dualité simplement disjonctive). Il n’y a pas de bilan, compte rendu, résultat, produit, accomplissement, «achievement» en anglais, du rapport sexuel — et c’est précisément dans cette mesure qu’il y a bel et bien «rapport sexuel». Que le rapport, en son sens majeur en français (sens actif, «je n’ai aucun rapport avec cette personne»), ne soit pas réductible à un état, ni à une substance, ni à un terme, ce n’est pas une découverte philosophique (ni mathématique). On pourrait écrire une longue histoire de la pensée épistémologique et ontologique du rapport. Le rapport n’est ni être, ni devenir. Sans doute faut-il du rapport, quel qu’il soit, pour qu’un être devienne — quoi que ce soit — mais le rapport lui-même n’est ni l’être, ni son devenir. Le rapport est en retrait de ces catégories, à moins que ce ne soit l’inverse et qu’il convienne plutôt de penser qu’il y a d’abord le rapport (tout simplement: d’abord le groupe, les parents, puis l’enfant…; d’abord le langage, puis le sujet; d’abord la différenciation, puis le genre ou la tendance ou valence sexuelle). «Au commencement est le rapport» devrait être la formule, si le «est», ici, ne faisait contradiction. Mais il est certain que l’être, entendu de manière ordinaire (substance, sujet, stance, terme), ne saurait être au commencement, car comment sortirait-il de lui-même? Tel est le principe de la pensée de Platon à Hegel et à nous… L’être — toujours en ce sens, celui de l’ontologie classique, si on veut et pour simplifier, distinguée de l’ontologie telle que Heidegger l’ouvre après Hegel et la confie à Deleuze et Derrida — doit au contraire apparaître comme ce qu’on obtient par soustraction du rapport. Quel- qu’un, c’est quelqu’un retiré de tous ses rapports. Que reste-t-il? autre

31

LITTÉRATURE

N ° 142 – JUIN 2006

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_est_sa -

- 200.216.152.32 - 31/10/2011 21h09. © Armand Colin

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_est_sa -

- 200.216.152.32 - 31/10/2011 21h09. © Armand Colin

LA DIFFÉRENCE SEXUELLE EN TOUS GENRES

question, que je laisse béante, ouverte sur le principe de la réponse: il reste l’«un» toujours indéfiniment se retirant plus loin.

3

Retenons que «un = rien», aucune chose consistante. «Un» consiste

à se retirer de soi-même, si tout soi-même implique d’être pris dans

quelque rapport qui le différencie tout à la fois des autres et en lui-même (pour qu’il soit «lui/même»). Le rapport désigne alors ce qui va de «un-

rien» à ou vers un autre «un-rien». Ce qui va du terme dont la position

se retire indéfiniment à l’autre terme qui se retire de même. Mais il n’y

a pas de «cela» qui «va» ainsi. Il n’y a pas un mobile-sujet de cette

mobilité. Il y a une proximité: un avec l’autre, c’est-à-dire «près de» ( apud hoc ). La proximité est ici la catégorie majeure — la proximité ou l’inti- mité, et en général un ordre du superlatif: le plus proche, le plus inté- rieur, ce qui pénètre le plus avant dans les parages, dans les aîtres, dans le secret (dans le sacré?) de l’«un» comme de l’autre. L’important est que le superlatif de la résorption de l’écart n’est qu’une intensification extrême, non une annulation. Que veut dire «extrême» en général? Une limite atteinte, non abolie. Toucher à la limite, voilà l’affaire du rapport. (C’est aussi celle du toucher en tant que tel, et le rapport sexuel est l’épiphanie du toucher: du baiser, du «baiser».) La véritable catégorie n’est pas en définitive la proximité, mais l’approche. Pas un état, mais un mouvement (mouvement local aussi bien que variation d’intensité et transformation d’état). L’approche a deux caractères essentiels: d’une part elle est interminable (puisque les termes sont en fuite, asymptotiques), d’autre part (et conséquemment) elle a lieu par zones, c’est-à-dire selon le discontinu, le fragmentaire, dans la logique d’une non-unité. Il en résulte enfin que l’approche comporte en elle- même l’avancée et le recul, la reprise répétitive de l’approche même. (Non seulement, donc, la rythmique d’un acte sexuel, une logique rythmi- que de la caresse, du frottement, de la répétition intensifiante, mais aussi celle du recommencement des actes, sans programme définissable.)

32

LITTÉRATURE

N ° 142 – JUIN 2006

4

L’approche suppose rapport à la zone, à la détermination locale (elle-même non entièrement déterminée, toute la peau peut devenir «zone», précise Freud) et engage un corps dans une démultiplication de sa propre unité. Il devient «ici» et «là». (Je laisse de côté la question des spécifications de zones malgré tout sexuellement plus marquées, et des caractères de ces marques – oralité, analité, génitalité. Je considère

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_est_sa -

- 200.216.152.32 - 31/10/2011 21h09. © Armand Colin

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_est_sa -

- 200.216.152.32 - 31/10/2011 21h09. © Armand Colin

IL Y A DU RAPPORT SEXUEL ET APRÈS

ici seulement le fait que ces zones plus déterminées ne se révèlent que dans le contexte d’un zonage d’ensemble et dans l’approche générale d’un corps discontinué, si je peux dire, distingué de son schème unitaire.) La répétition de l’approche fait aller-retour de l’«un» introuvable ou toujours plus reculé à la zone, au local, au détail. Il en va ici comme dans le mouvement du peintre, du photographe, peut-être aussi du musi- cien, de l’artiste en général: l’approche d’une unité qui est exclusivement le fait de ses parties ou de ses détails (au point qu’il est douteux si l’on est en droit de dire «ses» détails). Qu’est-ce qui fait l’art d’une image? L’aller-retour de ses détails à son tout. L’exercice de cette approche se nomme l’attention. L’attention, la tension vers et la dilection, l’élection préférentielle et la mise en valeur — le chérissement — de la zone, du détail (penser à Cézanne avec ses «petites perceptions», à Wittgenstein demandant qu’on lui reproduise «ce bleu-ci», aux musiques micro-tonales, etc.) — l’attention diffère de l’intentionnalité phénoménologique en ce qu’elle n’est pas orientation sur un objet, mais intensité se portant vers (ou sur, ou à même, au contact de) une localité avec laquelle il s’agit non pas de se confondre, mais de se faire «lieu» avec, dans sa contiguïté et dans sa contagion. Cet «avoir lieu» se nomme «plaisir» parce qu’il donne accès à l’unité dans la zone,

y perdant l’unité assomptive ou subsomptive (intégrée, perceptive, orga-

nisée) au profit d’une unité éclatée, c’est-à-dire en son éclat, éclatante. (De manière générale, on opposera toutes les valeurs du a- ou du ad- (attention, adresse, adhésion, addiction, adoration, aversion…) à celles du in- (intention, invasion, intrusion, inspection, incorporation…). Mais le «a-» n’est pas pour autant le contradictoire du «in-» : il forme l’ex- position de l’in-terne ou de l’in-time en tant que ce dernier ne subsiste pas en soi comme dans une unité.)

5

Si l’on a de cette façon posé l’incommensurabilité absolue du rap- port en général il n’est pas de rapport commensurable à l’«un», que ce soit l’un parmi deux ou plusieurs ou bien l’unité de ces deux ou plu- sieurs, et le rapport n’offre pas non plus d’unité d’auto-mesure — alors on pourra dire que le rapport sexuel représente l’incommensurabilité du rapport valant pour elle-même, isolée et mise en jeu pour elle-même. Dans le rapport sexuel, on joue le rapport kat’exochèn .

On pourra dire alors que tous les rapports peuvent être d’une cer- taine manière achevés, accomplis, saturés et/ou épuisés (il se fait du lien, de l’échange, de la rencontre, du partage, de l’association…), mais que

le rapport sexuel représente l’inaccomplissement du rapport — ou mieux

encore, on dira que le sexuel de tout rapport (langagier, social, affectif,

33

LITTÉRATURE

N ° 142 – JUIN 2006

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_est_sa -

- 200.216.152.32 - 31/10/2011 21h09. © Armand Colin

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_est_sa -

- 200.216.152.32 - 31/10/2011 21h09. © Armand Colin

LA DIFFÉRENCE SEXUELLE EN TOUS GENRES

esthétique) se trouve dans sa dimension d’inaccomplissement. Il y a sexe là où il n’y a pas production, résultat, position d’un terme quelconque. Le sexe en tant que détermination corporelle — la «sexualité» ou la «sexuation» — est la mise en rapport du corps. Le corps est lui- même, de manière générale, la mise en rapport, il est même toujours- déjà dans le rapport en tant qu’il est essentiellement ex-position («ex- peausition» ai-je proposé ailleurs), extraversion, é-vasion, Le sexe est la détermination de l’ex-position pour elle-même et sans autre fin (donc sans fin, absolument). Cela ne veut pas dire que «le sexe» est déterminé, bien au contraire: cela laisse complètement ouverte, ici, la considération des dif- férents sexes et de la façon dont il est possible de les distribuer ou non, de les imputer ou non et d’impliquer ou de désimpliquer en la matière des «identités» tant biologiques qu’ontologiques, sociologiques ou autres. Peu importe la distribution des sexes et toutes les labilités et plas- ticités dont elle est capable entre nous et en nous, seule compte ici la disposition générale de la sexion — pseudo-terme que j’emploie au pas- sage, non pas pour évoquer le sectionnement (d’autant moins que l’éty- mologie écarte ce rapprochement parfois tenté — et laisse le mot sexus sans provenance claire), mais pour indiquer plutôt quelque chose comme un s’ex-poser ou un s’ex-porter hors de soi avant même toute constitu- tion en «soi», et donc un être-ex-posé et un être-en-rapport précédant et ouvrant à l’avance tout «être» et tout «devenir» possible. Un transcen- dantal, en somme, une condition de possibilité de l’être en tant qu’être-à, ou bien un existential au sens de Heidegger (lequel ne fait pas du sexe un tel existential; on se reportera aux analyses de Derrida à ce sujet). Si l’on doit encore entendre quelque chose de la section dans le sexe (de cette section de l’être-un dont le paradigme est donné dans le Banquet par le discours d’Aristophane) il faudra que ce soit de telle façon que l’Un auquel la section survient n’a jamais lieu, et où par con- séquent la section l’aura toujours précédé. Elle n’est alors plus section, elle n’est plus division ni séparation de quoi que ce soit. Elle est rapport originaire, exposition originaire, et cela doit se comprendre aussi comme exposition de l’origine elle-même: si l’origine «est» rapport, alors l’ori- gine se dissipe dans le rapport.

34

LITTÉRATURE

N ° 142 – JUIN 2006

6

Le rapport sexuel, c’est que nous soyons sans origine ni d’aucune manière originaires de nous-mêmes. Le rapport est l’emportement archi- originaire de l’autoconstitution, de l’autoengendrement. Cela vaut de tous les rapports et des rapports de rapports qui entretissent nos existences —

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_est_sa -

- 200.216.152.32 - 31/10/2011 21h09. © Armand Colin

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_est_sa -

- 200.216.152.32 - 31/10/2011 21h09. © Armand Colin

IL Y A DU RAPPORT SEXUEL ET APRÈS

mais le sexuel est en charge de la mise en évidence et de la mise en scène de «cela» même. C’est pourquoi il se divise lui-même en possibilité d’engendrement d’un autre (lequel ne fera «résultat» ou troisième terme que de manière fugitive, entrant à son tour dans la s’exion…) et en possibilité de rap- port-sans-rapport, qui est ce dont nous parlons depuis le début. Pas de résultat, pas de compte rendu, pas de raison rendue, mais d’ailleurs pas de question posée: pas de fin, en aucun sens. Pas de ques- tion, mais une adresse, un appel — le sex-appeal. Un appel qui n’appelle à rien d’autre qu’à être entendu et non pas vraiment répondu, mais relancé par l’autre en sorte que le rapport ait lieu, son allée et venue, son approche et sa répétition. Dans le film de Clarence Brown, Épouse moi, l’homme a raconté à la femme l’histoire des lucioles qui s’allument pour éveiller l’instinct sexuel de leurs congénères, et plus tard la femme, de sa chambre isolée mais d’où, par un espace ouvert en haut d’une cloison, un rayon de lumière peut se communiquer à la chambre de l’homme, se servira de la torche électrique — confiée par l’homme, en l’absence d’éclairage dans la chambre — pour se signaler à lui, pour signaler le désir. Ce clignotement lumineux n’est pas traité seulement comme un signal: il devient ici, entre la référence des lucioles et la fin du film qui arrive alors et ne nous montre aucun rapport sexuel, le signe sans autre signification que lui- même, non seulement signe d’un s’ex-poser mais signe lui-même entiè- rement formé de sa propre exposition, de sa lumière, de sa brillance, d’un éclat qui n’éclaire rien et qui seulement jaillit, qui jaillit comme un spasme. Soi-même comme spasme lumineux dans la nuit du rapport. J’ai parlé de désir: ce dont il est question n’est pas désir d’objet. Ce n’est pas rapport à quelque chose, c’est rapport à (tension vers, at- tention à) rien qu’au rapport même.

7

C’est pourquoi on peut ajouter une considération sur le langage du ou dans le rapport sexuel. Lorsque nous parlons dans l’amour (puisque c’est ainsi, aussi, qu’on désigne cet acte, et cela bien sûr demanderait une autre attention), ce n’est pas pour dire autre chose que le rapport lui- même (son désir, son plaisir). Cette tautologie de ce que je propose de nommer l’exclamation érotique a ce caractère remarquable, d’être l’un des usages (avec l’usage poétique et peut-être aussi avec l’usage phati- que) où le langage se porte sur la limite de la signifiance. La formule- schème en est l’exclamation répétée chez Sade: «Je jouis!». Il y a là une redondance langagière du sexe, ou bien une redondance sexuelle du langage qui porte l’un vers l’autre ces deux modes majeurs du rapport:

35

LITTÉRATURE

N ° 142 – JUIN 2006

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_est_sa -

- 200.216.152.32 - 31/10/2011 21h09. © Armand Colin

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_est_sa -

- 200.216.152.32 - 31/10/2011 21h09. © Armand Colin

LA DIFFÉRENCE SEXUELLE EN TOUS GENRES

comme si l’un ne cessait d’approcher l’autre – sans jamais se confondre avec lui mais sans cesser de renvoyer à lui comme à sa condition ou bien à son issue la plus éloignée et la plus secrète. Nous parlons pour jouir et nous jouissons pour parler – c’est-à-dire aussi bien que chacun, entre sexe et langage, se substitue à l’autre, que chacun exclut l’autre, que chacun épuise l’autre et que chacun exalte l’autre; «Je jouis!» — mais aussi «Tu jouis!», mais aussi «Viens!» (Blan- chot, et Derrida, le «viens» d’une venue sans fin) — ne dit pas mais profère — porte au dehors, ex-pose — l’«il y a» du rapport sexuel, de ce rapport qu’en effet il y a chaque fois très exactement là où il n’y a rien à en dire, rien à en rapporter 3 . Et après — on se tait, on recommencera, on y reviendra.

ANNEXE: EXCLAMATIONS

Note liminaire: Cette rubrique n’a pas exactement le caractère encyclopédique d’un article de dictionnaire, en ce sens que son objet n’est pas disponible à l’avance et susceptible d’être traité comme une des données du champ général de cet ouvrage. C’est plutôt un objet en attente de construction, comme en témoigne la difficulté qui a accompa- gné le choix de l’intitulé de cette entrée, et qui subsiste dans la mesure où seul le contexte de ce dictionnaire peut suggérer le sens précis qu’on veut donner ici au terme «exclamations». Il s’agit de considérer la signi- fication ou l’usage pornographique de l’usage de la parole dans le rap- port sexuel. (On peut d’ailleurs trouver le mot employé dans certaines descriptions à caractère général, du genre «l’orgasme peut être accom- pagné d’exclamations ou de frissons». Mais il n’existe pas de terme qu’on puisse dire propre à cette signification, ni même de connotation prégnante comme c’est le cas du terme «position». Entre plusieurs rai- sons possibles, on peut mettre en avant le fait qu’il s’agit d’un registre très large où peuvent entrer des phrases entières, voire des discours, aussi bien que des interjections, des cris, des gémissements: on est dans une zone indéterminée, variable et située en limite du langage.)

*

«Oh, ciel, si Lucifer se mêlait de décharger, il écumerait moins, il adresserait aux dieux des blasphèmes et des imprécations moins épouvantables.» Cette comparaison sert à caractériser le comportement 36 de l’un des personnages de Sade (dans Les prospérités du vice , p. 171 de

LITTÉRATURE

N ° 142 – JUIN 2006

3. Lors du séminaire, j’ai lu l’article «Exclamations» que j’ai rédigé sur ce sujet pour le Dic- tionnaire de la pornographie, paru aux Presses Universitaires de France en octobre 2005. C’est ce texte qui figure ici en annexe.

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_est_sa -

- 200.216.152.32 - 31/10/2011 21h09. © Armand Colin

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_est_sa -

- 200.216.152.32 - 31/10/2011 21h09. © Armand Colin

IL Y A DU RAPPORT SEXUEL ET APRÈS

l’édition UGE, 1969). Comme on le sait, chez Sade comme souvent ailleurs dans la littérature érotique, des exclamations accompagnent l’acte sexuel, et singulièrement son moment suprême. Il en va de même dans le cinéma (porno ou non), ou encore dans quelques chansons (voir Je vais et je viens de Gainsbourg ou bien Que je t’aime de Johnny Hallyday). Le registre des paroles ainsi prononcées, aussi bien que celui de leur tonalité peut varier depuis le cri ou l’éructation jusqu’au murmure ou au grognement — comme entre deux limites où le langage s’éva- nouit. C’est ainsi qu’aux proférations obscènes et blasphématoires du héros sadien peuvent se substituer de brèves émissions d’approbations ou d’implorations, comme la série des «S’il te plaît» et des «Oui» dans une scène très délicate de Tout est illuminé de J.S. Foer. On peut alors penser à l’expression religieuse d’«oraison jaculatoire» désignant une prière très brève, monologique, répétée avec ferveur, expression dont la résonance involontairement obscène a souvent fait sourire. L’oraison jaculatoire est au cœur de la tradition de l’hésychasme, dont le nom désigne l’apaisement procuré par la répétition de l’exclamation fervente. C’est sans hasard, peut-on imaginer, qu’un titre de film — Cris et chuchotements — résume l’amplitude qui va d’une extrémité à l’autre des possibilités exclamatoires ou exclamatives. Bien que le titre du film ne soit pas exactement donné dans l’intention de ce qui doit nous occuper ici, il reste que ce titre est volontiers détourné par des lieux ou des sites pornographiques. Même si l’écart entre les deux possibilités extrêmes est absolu et oppose l’une à l’autre comme le comble de la cruauté jouisseuse au comble de la joie amoureuse, un mince fil presque imperceptible relie tous les registres de l’exclamation (que celle-ci soit en outre le fait et l’expression, pour parler grec, d’un(e) éraste dans l’ardeur de posséder ou bien d’un(e) éromène dans la ferveur d’être possédé), selon les diverses combinaisons possibles des quatre déclarations élémentaires «je te prends/ je jouis/tu me prends/tu jouis». Ce fil continu correspond à un caractère qu’on peut dire fondamentalement pornographique, même s’il ne l’est parfois que de manière virtuelle ou tendancielle: quelque chose d’une pornographie au moins possible, latente ou asymptotique semble appar- tenir au fait même de la profération dans l’acte amoureux. Telle est la raison qui a fait proposer cette entrée du dictionnaire. Si l’on définit en effet la pornographie comme une exposition de l’inexposable, et ce dernier non seulement au sens de l’indécent, mais littéralement au sens du non-montrable, par exemple et précisément l’émission de la liqueur sexuelle, féminine ou masculine, et l’émotion de jouir (tout tourne ici autour de ces deux notions: l’émission et l’émotion) — alors on comprend comment les exclamations, que leur

37

LITTÉRATURE

N ° 142 – JUIN 2006

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_est_sa -

- 200.216.152.32 - 31/10/2011 21h09. © Armand Colin

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_est_sa -

- 200.216.152.32 - 31/10/2011 21h09. © Armand Colin

LA DIFFÉRENCE SEXUELLE EN TOUS GENRES

sens soit directement sexuel ou plutôt amoureux («je t’aime» appar- tient aussi à l’un des registres évoqués: tout se joue dans l’intonation), sont par elles-mêmes, déjà dans la réalité vécue, une forme inchoative de pornographie, et pourquoi la pornographie qualifiée doit en faire usage. La parole vient ici montrer ce qui ne se montre pas, ou bien elle vient souligner qu’il y a un excès sur le montrable — comme un para- doxal excès de sens sur la sensualité même et comme un supplément d’aveu de l’inavouable. Que cet usage, par ailleurs, soit bien plus fréquent dans la littéra- ture que dans le cinéma ou dans les diverses espèces possibles de spec-

tacle porno (du moins l’auteur de l’article s’aventure-t-il à le conjecturer

à partir d’expériences limitées), cela peut sans doute tenir à des difficul- tés techniques (exigences de jeu, de prise de son, etc.), mais cela tient aussi au fait que l’exclamation sexuelle peut être considérée aussi bien comme une espèce de poésie in nuce que comme une exhibition porno- graphique de second degré, doublant la vision sur le plan du langage.

38

LITTÉRATURE

N° 142 – JUIN 2006

En effet l’exclamation — surtout sous la forme en quelque sorte paradigmatique du «Je jouis!» — ou bien «Foutre! je n’en peux plus…!», aussi bien d’ailleurs que «Oui!» (on pense à la dernière ligne de Ulysse de Joyce) — sous cette forme, donc, dont le français permet de rassembler l’essence dans l’assonance «oui, je (tu) jouis!» — ne pro- fère rien d’autre qu’une évidence: elle énonce ce qui a lieu et qui, de soi, n’a nul besoin d’être énoncé. Elle opère une tautologie de l’acte dont l’usage de la langue offre peu d’équivalents (sinon, sans hasard, la plainte «J’ai mal…»: mais celle-ci peut plus facilement comporter aussi une information). Cet usage de la parole renvoie à la fois à la tautologie (ou, mieux,

à la «tautégorie» selon le mot de Schelling pour parler du mythe) et à la

performativité: tout se passe comme si «je (tu) jouis» faisait effecti- vement jouir, ou tout au moins comme si l’énonciation appartenait au jouir, et comme si, par conséquent, jouir faisait dire, ou se dire, tout autant que dire, et «le» dire (dire «ça») faisait jouir. D’où il faudrait encore certainement s’aventurer à comprendre aussi que «le dire», lui- même et absolument, est jouissance. De même, et de proche en proche, faut-il comprendre les désigna- tions de l’obscène et du «honteux» (gestes, parties du corps, goûts…) comme des tentatives proprement désespérées de rejoindre le cœur dérobé de la jouissance, d’en exhiber l’éclipse même. Le «désespoir» ici appar- tient au savoir de l’impossible — mais en même temps il l’emporte au- delà de cette trop simple désignation d’un «impossible»: car il en désigne et il en forme en somme la possibilité même. C’est d’ailleurs aussi pour- quoi, si la pornographie consiste à demeurer rivé au fantasme de l’exhi-

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_est_sa -

- 200.216.152.32 - 31/10/2011 21h09. © Armand Colin

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_est_sa -

- 200.216.152.32 - 31/10/2011 21h09. © Armand Colin

IL Y A DU RAPPORT SEXUEL ET APRÈS

bition (et à l’exclamation comme surexhibition), l’amour en revanche (ou comme on voudra le nommer) se défait du fantasme en revenant du cri au murmure et au silence. L’exclamation touche donc au centre de l’énigme pornographique. D’une part elle ne dit rien: elle double l’acte d’une supposée nomination (comme si «foutre!» pouvait nommer ce dont il s’agit…) mais elle n’est en réalité, de cet acte, qu’une secousse de plus. Or il n’y a, de fait, rien à dire ni à montrer. C’est ce qui fait l’impasse constitutive de la pornogra- phie. Mais en même temps, l’impasse se dit, fût-ce dans ce non-dire pourtant exclamé, fût-ce dans ce mal-dire, ce «blasphème» et cette «imprécation» qui indexent l’exclamation moins sur la transgression religieuse que sur une colère de la parole déchaînée contre elle-même, au point précis où elle ne peut qu’en dire trop ou trop peu. On pourrait ainsi faire observer à Lacan que si le rapport sexuel «ne s’écrit pas» (c’est-à-dire s’il n’y en a pas de «rapport», de relation consignée et signifiante), en revanche il se dit, et il se dit jusqu’à — ou bien depuis — l’extrémité de son exclamation.

ANNEXE À L’ANNEXE

Christian Prigent, «Un gros fil rouge ciré», dans L’intenable, Paris, POL, 2004; Jean-Luc Nancy, L’«il y a» du rapport sexuel, Paris, Galilée, 2001; Jonathan Safran Foer, Tout est illuminé, trad. J. Huet et J.-P. Caraso, Paris, Le Seuil, 2003 pour la page 266 ici évoquée, et qui n’est, comme la dernière page d’Ulysse, qu’une référence entre un million d’autres possibles dans la littérature: celle-ci n’étant pas par hasard le lieu véritable où peut être donnée à l’exclamation une parole capable, pour un instant, de la porter; pour cette raison, la bibliographie littéraire est ici par principe impossible à délimiter. On préférera donc déroger à la bibliographie pour citer seulement Apollinaire dans un des Poèmes à Madeleine:

Voilà de quoi est fait le chant symphonique de l’amour qui bruit dans la conque de Vénus Il y a le chant de l’amour de jadis Le bruit des baisers éperdus des amants illustres Les cris d’amour des mortelles violées par les dieux Les virilités des héros fabuleux érigés comme des cierges vont et viennent comme une rumeur obscène Il y a aussi les cris de folie des bacchantes folles d’amour pour avoir mangé l’hippomane secrété par la vulve des juments en chaleur Les cris d’amour des félins dans les jongles La rumeur sourde des sèves montant dans les plantes tropicales Le fracas des marées

39

LITTÉRATURE

N° 142 – JUIN 2006

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_est_sa -

- 200.216.152.32 - 31/10/2011 21h09. © Armand Colin

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_est_sa -

- 200.216.152.32 - 31/10/2011 21h09. © Armand Colin

LA DIFFÉRENCE SEXUELLE EN TOUS GENRES

Le tonnerre des artilleries où la forme obscène des canons accomplit le terrible amour des peuples Les vagues de la mer où naît la vie et la beauté Et le chant victorieux que les premiers rayons de soleil faisaient chanter à Memnon l’immobile Il y a le cri des Sabines au moment de l’enlèvement Le chant nuptial de la Sulamite Je suis belle mais noire Et le hurlement de Jason Quand il trouva la toison Et le mortel chant du cygne quand son duvet se pressait entre les cuisses bleuâtres de Léda Il y a le chant de tout l’amour du monde Il y a entre tes cuisses adorées Madeleine La rumeur de tout l’amour comme le chant sacré de la mer bruit tout entier dans le coquillage

40

LITTÉRATURE

N° 142 – JUIN 2006