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Facebook : La culture ne s'hérite pas elle se conquiert

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GABRIEL AUDISIO

Professeur à l'université de Provence (Aix-Marseille I)

ISABELLE RAMBAUD

Archiviste-Paléographe Directeur des Archives et du Patrimoine de Seine-et-Marne

LIRE LE FRANÇAIS D'HIER

MANUEL DE PALÉOGRAPHIE MODERNE

XVe-XVIIIe SIÈCLE

Troisième édition revue et augmentée

(5

ARMAND COLIN

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Introduction

Notre société, dite occidentale, prise entre la nostalgie d'hier et le vertige de demain, vivrait, dit-on, une profonde crise d'identité en cette fin du second millénaire de notre ère. De là le succès de !'Histoire sous toutes ses formes: les regards interrogateurs et inquiets de nos contemporains scrutent le passé pour, à travers le« D'où venons-nous?», tenter de répondre au« Qui sommes-

nous? ».

Cette quête d'une société dans son passé se retrouve, très naturellement. à l'échelon individuel ou familial. La généalogie triomphe: les clubs, les manuels, les revues, les rencontres sur ce thème se multiplient. Ils passionnent tous ceux qui, de plus en plus nombreux, se lancent dans la recherche haletante d'ancêtres, toujours plus éloignés, toujours plus insaisissables en leur mutisme buté que seules une inlassable obstination, une incoercible motiva- tion et une insatiable interrogation peuvent espérer vaincre grâce aux rares traces laissées par ces hommes et ces femmes de jadis, décidément bien trop discrets à notre gré. Voyez ces« lecteurs», toujours plus assidus, toujours plus nombreux à se presser dans les dépôts d'archives nationales, départementales et communales. Cet afflux relativement brutal a nécessité un nouvel aménagement des locaux, de nouveaux moyens, pourtant encore insuffisants, pour répondre à la de- mande. L'administration des archives ne sait trop si elle doit se réjouir de cet engouement ou s'en plaindre. N'est-ce pas là un aspect très concret de la démocratisation culturelle? Si, théoriquement. les archives publiques n'ont jamais été réservées aux quelques universitaires et érudits qui les fréquen- taient naguère, aujourd'hui ce principe est entré dans les faits : tout citoyen a le droit et peut réellement se présenter dans ces services et y consulter les pièces qui y sont conservées. Cet accroissement du nombre des chercheurs dans les services d'arclùves n'est pas sans inquiéter parfois les responsables

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qui ont pour mission à la fois de faciliter l'accès aux documents mais aussi de les conserver pour les transmettre aux générations futures. Le lecteur néophyte, nouveau venu à cette démarche historique et nouvel arrivé dans ces temples de la mémoire, se heurte lui aussi à des difficultés qui découragent bien des ardeurs. Il lui faut savoir d'abord exactement ce qu ' il cherche, ensuite où trouver ce renseignement - dans quel dépôt, quelle série, quel document-, enfin pouvoir lire le texte qu'il a demandé et qu'il a sous les yeux. Bien souvent le chercheur - amateur ou étudiant abordant pour la première fois aux rives des xvrr' et xvf siècles - découvre avec stupeur un texte, pourtant rédigé en français, lui dit-on, qu'il n'arrive seulement pas à déchif- frer. La déconvenue est à la mesure de l'espoir. La difficulté paraît à ce point insurmontable que beaucoup renoncent à poursuivre, le personnel ne pouvant de son côté passer son temps auprès de chaque lecteur et faire le travail à sa place. L'écriture des siècles passés n 'était pas la nôtre. Faut-il donc en réserver l'accès - de fait sinon de droit - aux seuls spécialistes? Qui peut sérieusement le penser? Si personne ne saurait nier la difficulté de la lecture des documents anciens, nous pensons qu'il est possible de la vaincre. D'ailleurs, les exemples ne manquent pas de personnes tenaces qui, au long des années, de façon tout à fait empirique, au prix d'une obstination studieuse et efficace, ont fini par acquérir une réelle compétence : elles lisent ces textes aussi aisément que d'autres le journal. Nous nous proposons, avec le présent ouvrage, d'offrir à quiconque désire se lancer dans le dépouillement des documents issus des xv', xvf et xvu' siècles - le XVIIIe ne présente plus guère de difficulté - un manuel pratique pour l'initier à cette écriture, lui faire gagner ainsi du temps ou même lui épargner un découragement explicable mais évitable. Quatre sortes de problèmes se conjuguent dans ces documents. D'abord le langage administratif. Les institutions <l'Ancien Régime, grandes productri- ces d'écrit, nous sont devenues complètement étrangères. Leur organisation et leur vocabulaire technique doivent être connus si nous voulons comprendre les textes qu'elles émettaient'. La diversité linguistique constitue le second handicap. Latin, français et idiomes régionaux se partagent les textes circulant dans le royaume de France ou même s'entremêlent parfois sur une même page.

Nous avons ici écarté le latin' ainsi que les langues régionales - à trois

1.

Voir notamment M . MARION,

Di ctionna ire des institutions de la Fran ce aux XVIIe et XVI/le siècles.

Paris, 1972, utile malgré ses erreurs, la première édition datant de 1923. Et surtout, pour le XVf siècle, R. Douœr, Les Institutions de la France au xvf siècle, Paris, 1948, 2 vol . et G. ZElllR,

Les Institutions de la France au xvf siècle, Paris, 1948; rééd. 1987.

2. On se reportera, pour la paléographie latine , à l'ouvrage paru dans cette même collection :

J. STIENNON et G. HAsENOHR, Paléographie du MO)len Age, Paris, A. Colin, 197 3 ; 3' éd., 1999.

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Introduction

exceptions provençales près - pour nous limiter au français, qui offre à lui seul suffisamment d'embûches. En effet celui-ci, proche encore du latin, utilise des tournures, des formes, des inversions, des expressions, un vocabu- laire qui nous paraissent désuets voire incompréhensibles. Loin de se laisser rebuter par cette langu e. devenue presque étrangère mais qui se révèl e tellement savoureuse, on se reportera aux instruments de travail, qui se trouvent parmi les usuels des bibliothèques et services d'archives, et aux textes édi tés pour se familiariser avec elle'. Enfin, la dernière difficulté vient de l'écriture elle-même: certaines lettres ne s'écrivaient pas comme de nos jours; les scribes n'utilisaien~ le plus souvent, ni ponctuation ni accentuation et, de surcroî~ ils pratiquaient un système conventionnel d'abréviations qu'il est indispensable de connaître pour pouvoir les lire. Si, à l'occasion de tel ou tel texte, nous précisons un terme particulier du vocabulaire, expliquons un usage disparu ou une institution du temps, nous n'avons pas voulu, pour respecter la finalité propre de cet ouvrage, nous livrer à des« explications de documents ». Le but de ce manuel est d'apprendre au lecteur à lire les textes français d'autrefois. Destiné aussi bien aux personnes lancées dans la recherche généalogique qu 'aux étudiants et aux futurs spécia- listes, ce livre s'en tient aux moyens qui nous ont paru appropriés à un tel objectif. Pour ne pas égarer le lecteur en lui livrant d'emblée un ensemble de textes qu'il ne pourrait lire faute de disposer des clefs nécessaires, nous avons conçu l'approche de façon quelque peu nouvelle, semble-t-il 4 Nous l'avons voulu pédagogique, quoique par le biais exclusif de l'écri~ l'acte de pédagogie normal nécessitant la relation vivante entre l'enseignant et !'enseigné. Une première partie, divisée en cinq chapitres, se propose, d'une par~ d 'insérer le mode d'écriture dans le contexte de la société qui l'a produit et, d'autre part, de présenter et d'expliquer ce code scriptural qui répondait à des besoins du temps car, ne l'oublions pas, tout mode d'expression est fonctionnel. La seconde partie livre quarante-neuf textes classés selon un ordre progressif de difficulté de lecture. Chacun est présenté avec un numéro d'ordre, un titre de notre cru, l'indication de sa provenance, son analyse, un bref commentaire, la reproduction en fac-similé du texte, enfin sa transcrip- tion. Ce recueil ~ est-il besoin de le dire? - représente le résultat d'une

3. F. GooEFROY, Di ctionnaire de /'ancienne langue française e t de tous ses dialectes du 1Jf au

XV sù!c/e, Paris, 1880-1902, 10 vol. E. HUGUET, Diction naire de la langue française du xvt siècle, Paris, 1928-1967, 7 vol. On trouvera, à la fin du présent ouvrage, un glossaire des termes du français d'alors rencontrés dans les textes réunis ici. 4. Il existe déjà certes des « manuels ,. de paléographie. On les trouvera sans difficulté dans la bibliographie présente à la fin de l'ouvrage. Mais la plupart sont avant tout des recueils de

textes, parfois peu explicites.

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sélection à la fois sévère et subjective au sein de la masse scripturale accumu- lée pour les trois siècles de l'Ancien Régime français. Ce choix nous semble toutefois assez représentatif de ce qui fut alors écrit Nous nous sommes efforcés en effet de varier les types d'écritures, les époques - même si le xvf siècle domine ce qui est légitime car là réside la difficulté majeure-, les origines des textes : administration royale, centrale et locale; instances judi- ciaires de divers niveaux; conseils de communauté; registres paroissiaux et

études

En outre, des considérations purement matérielles ont guidé notre choix :

offrir les textes dans leur intégralité à l'exclusion de tout extrait, pour que le

lecteur, ayant sous les yeux la totalité du document, puisse en comprendre le sens; renoncer aux grands formats qui auraient, par l'inévitable réduction aux dimensions de l'ouvrage, entraîné d'inutiles et artificielles difficultés de lec- ture.

Nous espérons ainsi conduire le lecteur, au gré de ces quelques docu- ments réunis, à la pratique des textes <l ' Ancien Régime pour lui permettre d 'abord de les lire. Il n'oubliera cependant pas que la paléographie est une technique et donc surtout une pratique. Nous voulons donner ici les clefs de la lecture. L'aisance découlera de l'intense fréquentation de ces documents des xv"-xvm<siècles. Mais lire ne suffit pas. Le but est de comprendre une société dans son espace et dans son temps. Et au-delà de comprendre, nous nous surprendrons à aimer ce «monde que nous avons perdu »et d'où nous venons.

notariales ; correspondance

Gabriel AUDISIO

Isabelle RAMBAUD

Les références wi/isées au chapitre 5 sont extraites des textes reproduits en seconde

partie. Nous n ous somm es appliqu és à

relevé ligne à ligne, résolution compléte des abréviations (avec impression en italiques des lettres ou syllabes dé faillantes), tran scription stricte de /'orth og raph e an cie nn e, mise

entre crochets carrés des le11res restituées par nos soins, utilisation des parenthéses pour les lellres ou mots à supprimer e4 pour la clarté du texte restitution d 'une ponctuation '

et d 'une accentuation contemporaines. Enfin. n ous avons dû, pour la mise

certains textes (n"' 6, 8, JO. 26, 46

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suivre les rég ies de tra nscription classiqu es:

en page, réduire certains m ots

(chap. 5) ou

).

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Première Partie

UNE ÉCRITURE CODÉE

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Chapitre 1

«La parole est d'argent et le silence d'or »

Nous ne saurions porter un regard étroit sur la paléographie - cette science des écritures anciennes - SifilS risque de déformation, de malentendu et même, tout simplement, d'incompréhension. Nous ne pouvons, dans une société donnée, isoler l'écrit de l'ensemble de sa production culturelle, de ses modes d'expression divers, ne serait-ce que pour saisir le statut propre de l'écrit et de ceux qui pratiquent l'écriture. De ce point de vue, cette remise en perspective nécessite de notre part un effort particulier d'imagination. Nous vivons, en effet, dans un monde dans lequel la circulation - des biens, des hommes et des idées - est des plus aisées, et donc la communication, perma- nente. De plus écrire, de nos jours, est devenu une banalité, du moins sous nos climats et pour la quasi-totalité de la population adulte. Enfin, la production écrite est, pour l'essentiel, imprimée. A tel point que, dans le langage courant, «écrit » est devenu· synonyme de «imprimé » et que de plus en plus de personnes ne savent plus écrire en cursif mais tracent à la main, lorsqu'elles doivent écrire, des caractères d'imprimerie. De ce double point de vue - communication et oralité - l'aube des Temps Modernes, soit le xV° siècle, constitue un monde à l'opposé du nôtre tant il semble différent Il nous faut toutefois en tenter une approche pour le comprendre, si nous voulons y pénétrer.

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UN MONDE CLOISONNÉ

Voici une vingtaine d'années presque - alors que la réflexion historique se nourrissait du structuralisme triomphant de l'époque - la tendance des historiens était à insister sur les permanences des sociétés <l ' Ancien Régime. Dans les années 1970 paraissaient ainsi la stimulante leçon de E. Le Roy Ladurie sur /'Histoire immobile et le beau travail de G. Bouchard sur Sen- nely-en-Sologne intitulé Le Village immobile'. Cette vision - alors fort utile bien qu'aujourd'hui dépassée - présentait un monde évoluant peu durant ces siècles précédant l'ère industrielle. Parallèlement, en contrepoint et comme par compensation, se développa - suite à une tendance traditionnelle insistant sur les isolats qu'auraient constitués les anciennes sociétés villageoises - une nouvelle orientation, mettant l'accent sur la mobilité des gens d'alors:

militaires et marchands, pèlerins et vagabonds, moines et artisans, déserteurs et mendiants. Pourtant, il ne faut pas oublier que, pour l'essentiel, la popula- tion était stable et les communautés très repliées sur elles-mêmes, comparées à celles de notre temps. Il faut d'abord se souvenir que, dans la France du XVI' siècle par exemple, peut-être 80 % de la population résidaient à la campagne, c'est-à-dire hors des villes et que, sur un territoire à peu près équivalent à celui d'aujourd'hui, vivaient environ 18 millions d'habitants soit une densité de 35 à 40 hab/km 2 , ce qui est énorme, vu les possibilités techniques du temps, mais représente à peu près un tiers de la densité actuelle. Il en résulte quelques faits qui, pour être des évidences, doivent être rappelés à cause des conséquences qu'ils entraînent: les hommes sont moins nombreux, l'espace cultivé et même seulement maîtrisé est plus étroit, la forêt plus vaste. Dans ce contexte, chaque village vit sur son terroir, coupé des autres par un espace inhabité. Les communautés rurales entretiennent évidemment des relations entre elles et avec la ville voisine, mais ces dernières ne sont ni quotidiennes ni intenses. Si les nécessités des échanges commerciaux, et parfois la misère, pous- saient les paysans hors des limites de leur paroisse et même, quoique plus rarement, de leur province, d'une manière générale ils restaient fermement attachés à leur terre, même s'ils n'en étaient pas propriétaires. Hormis les professionnels du voyage, de la route et de l'aumône, mis à part les périodes dramatiques de pénurie durant lesquelles la famine jetait les miséreux sur les chemins et vers les villes, la paysannerie se révèle d'une remarquable stabilité. S'il est difficile de le vérifier concrètement dans la vie quotidienne, nous disposons de quelques indices particulièrement révélateurs. Et d'abord l'endo- gamie. Chacun sait combien le choix de l'époux ou de l'épouse était objet de

1. E. U. Rov LADURIE, L'histoire immobile, Annales ES.C, mai-juin 1974, p. 673-692. G. BoucHARD, Le Village immobile, Paris, Plan, 1972.

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La parole est d'argent e t le silence d 'or

soins et de calculs dans les familles, à tel point que l'on a pu parler de « stratégie matrimoniale». Par ailleurs le mariage, le plus souvent, vise à renforcer des liens déjà établis et entretenus entre deux familles. Il suppose des relations préexistantes dont l'accord matrimonial constitue comme un achè- vement. Il est ainsi légitime de déduire les relations d 'une communauté à partir de sa « géographie nuptiale». Or, que constatons-nous? Environ les trois quarts des époux et épouses sont originaires de la même paroisse et près de 15 % environ des mariages restants ont un conjoint venant d'une paroisse limitrophe. Ainsi, au XVIe siècle, la population rurale est à 90 % endogame. Ce qui suppose, plus largement, des relations habituelles limitées au clocher de sa paroW;se ou, au plus, à celui des églises immédiatement voisines. La permanence des noms patronymiques dans un même village durant quatre ou cinq siècles - du xv< au xx' siècle - confirme le fait et montre le rôle de conservatoire onomastique joué par l'ancienne communauté villageoise. La faible intensité des relations que la paroisse rurale entretenait avec l'extérieur apparaît encore dans le but que se donnèrent certaines entreprises urbaines: atteindre ce marché potentiel qui leur échappait du fait de sa trop timide ouverture. C'est pour gagner de nouveaux débouchés, pour conquérir le marché intérieur, en allant vers les consommateurs puisque ceux-ci ne venaient pas à lui, que le commerce urbain organise le système de colportage, lequel, mis en place au XVIe siècle, triomphe ensuite jusqu'au xx<. C'est bien aussi pour élargir son public, pour gagner de nouveaux spectateurs, que les troupes de théâtre sillonnent les provinces et montent leurs tréteaux. Enfin, c'est encore parce qu 'il réalise qu'une bonne partie du peuple chrétien, celui des campagnes précisément, échappe à son œuvre d'évangélisation et de Contre-Réforme que le clergé français, voulant enfin mettre en œuvre les décisions du concile de Trente, organise les «missions» au village, ce qui donne une empreinte particulière au xvne siècle religieux du royaume.

D'ailleurs, cette situation de fait se reflète, sur le mode imaginaire, dans l'idéal que nourrissent les mentalités, populaires ou non, de ce temps. Le paysan, établi dans sa paroisse native, travaillant ses terres, entouré de ·sa famille, tel est le modèle social, paisible et rassurant. Tout aspire au calme, au repos, à la stabilité. Les biens les plus prisés eux-mêmes, ceux que l'on recherche, ceux que !'on veut accumuler dans son patrimoine pour le trans- mettre à ses descendants - peut-il exister un élément de fixation plus fort? - sont les biens « immobiliers ». La fortune idéale est constituée de propriétés foncières. Être riche, c'est «avoir du bien au soleil ».

Dans cet environnement mental - pour la classe dirigeante comme pour le peuple - la paix comporte une image de stabilité et, à l'inverse, tout mouve ment, tout changement, tout déplacement représente un danger ou, pour le moins, un risque. Tout voyage, de fait, est une aventure et parvenir au terme prévu sans encombre suscite une action de grâces au ciel, si peu sûrs

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UNE ÉCRITURE CODÉE

sont les chemins. Et sur place, au village, on est vite perçu comme «étranger»,

pour peu que l'on soit d'ailleurs

suspect; le passant, inquiétant, et le vagabond, intrus. Etre «sans feu ni lieu »,

n'est-ce pas Je comble du malheur ici -bas? Ainsi, n'en doutons pas, si les campagnes n'ont jamais formé un monde totalement à l'écart des influences et des courants extérieurs, elles n'en constituaient pas moins - comparées aux villes de leur époque et, plus encore, aux ruraux d'aujourd'hui - un ensemble relativement clos et particulièrement cloisonné, pour la circulation des biens matériels comme pour ceux de l'esprit et de l'âme.

Ici, avant tout autre ~xamen, le voyageur est

UN UNIVERS DE LA PAROLE

L'environnement culturel de la campagne occidentale au sortir du Moyen Age,

habituellement

D'abord, certes, parce que ces paysans ont laissé peu de traces écrites, comme nous le verrons, mais aussi sans doute parce qu'ils ont peu parlé. L'expression orale nécessite une maîtrise des concepts, la volonté de communiquer, la possibilité de s'adapter à son interlocuteur. Elle constitue déjà une forme relativement élaborée dans l'entretien des rapports humains. Suite à l'invita- tion de L. Febvre à travailler sur une histoire de la sensibilité sensorielle 2 , à laquelle notamment R. Mandrou s'était essayé 3 , nous savons quelle était, en ces temps, la primauté du toucher, le plus fruste de nos sens. Il était plus aisé alors, pour convaincre, d'avancer des arguments frappants que d'énoncer quelque

vérité emportant l'adhésion. A vrai dire on n'en venait pas aux mains après avoir épuisé les ressources verbales; on commençait, ou presque, par là. L'acte et le geste priment. Si les rites de contact règlent les rapports entre humains, la violence est l'expression courante dans cette société rurale 4 A cet égard, la rudesse verbale constitue déjà comme une dérivation et, on peut Je dire, un progrès. Si ces hommes sont ainsi des silencieux, c'est d'abord que le monde dans lequel ils vivent l'est également. Comment imaginer un tel environnement, alors que nous sommes envahis par un univers sonore permanent, agressés par le bruit ininterrompu de la technique triomphante? Bien mieux, nous n'avons même pas besoin de sortir; le champ de bataille est à la maison:

en réalité un « monde du silence ».

qualifié d'oral est surtout

2. L FEBVRE,

1942, éd. 1962, p. 461-470. 3. R. MANDRou, Introduction à la France moderne. Essai de psychologie historique, 1500-1640, Paris, A. Michel, 1961, p. 68-8 l. 4 . R. MUCHEMBLED, La Violence au village (xv"-xw• siècld Brepols, Belgique, 1989.

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Le Problème de /'incroyance au XVI ' siècle. La religion de Rabelais, Paris, A. Michel.

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la parole est d'argent et le silence d'or

radio, disques, télévision, mais aussi instruments ménagers de toute sorte, tous

émetteurs de sons

et ses habitants l'ont intégré: eux-mêmes, y compris intérieurement, sont à son image. Ils se taisent, tout simplement parce qu'ils n 'ont rien à dire, ou si peu. Combien d'accusés, face à leur juge, en cet instant capital où se joue leur vie,

n 'émettent pas seulement un son, quand bien même ils sont innocents. Cette capacité du monde de la terre à se taire, cette sourde obstination dans le silence, même dans l'urgente nécessité ou la cruelle adversité, a pour nous quelque chose de fascinant et d'inquiétant à la fois. Cependant, pour être silencieux, ces gens n'en étaient pas muets, ni

sourds. l'.eur environnement culturel, après les contacts directs corporels par le toucher, reposait sur !'oralité. Dans ce contexte de silence général, la parole acquiert une efficacité particulière. Elle est forte cette voix qui s'élève; elle doit être sûre de l'importance de son message pour oser rompre, sinon la quiétude,

du moins le « non-parlé » établi. Ainsi d'emblée, avant même

contenu du message, l'auditeur est frappé par la rupture de la convention: un homme s'adresse à lui. Ce qui entraîne des structures mentales et sociales propres. Il est d 'abord des temps de la parole. Ainsi l'hiver, lors de ces réunions nocturnes - les veillées - au cours desquelles le conteur reconnu, dans l'as- sentiment général. parle. Temps du récit et du conte, temps du rêve et du chant. Noël du Fail. dans ses Propos rustiques publiés en 1548, décrit la scène :

de connaître le

Rien de tel alors. Cet univers est bien un monde du silence

«

beau conte du temps que les bêtes parlaient (il n'y a pas deux heures) :

comme le Renard dérobait le poisson aux poissonniers ; comme il fit battre le Loup aux Lavandières, lorsqu'il apprenait à pêcher ; comme le chien et le chat allaient plus loin ; de la Corneille, qui en chantant perdit

son fromage ; de Mélusine ; du Loup garou ; de cuir d'Anette ; des Fées, et que souventes fois parlait à elles familièrement, même la vêprée passant par le chemin creux, et qu'il les voyait danser au branle, près de la fontaine du Cormier, au son d'une belle vèze [cornemuse). couverte

de cuir rouge 5 ».

Le bon homme Robin (après avoir imposé silence) commençait un

Dans la vie quotidienne également, la force de la parole éclate. On sait la valeur de la « parole donnée » dans ces sociétés. Bien des accords et des contrats restaient oraux, scellés tout au plus par une poignée de mains

- toujours le geste ! - sans éprouver le besoin d'en laisser aucune trace écrite. La nécessité de réunir sept témoins au moment de dicter ses dernières volontés - pratique encore générale en plein xvm" siècle - témoigne d'une époq ue où le testament était seulement déclaré, et dit alors « nuncupatif ». L'intervention verbale prenait un poids que nous avons du mal à apprécier, nous qui sommes saturés de mots et de discours à \ongueur de temps. Ainsi

5. Noël ou FAn Propos rustiques de maistre Léon Ladulfi, champenois. Dans Conteurs français du

xw• siècle, Paris, Gallimard, • Bibliothèque de la Pléiade •, 1965, p. 620.

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UNE ÉCRITURE CODÉE

le« mot de trop», pire l'injure, atteignait profondément et efficacement, d'où les procédures pour insultes. Elles permettent de savoir, en négatif, les valeurs premières que se reconnaît une société. L'expression populaire traditionnelle « ne pas vouloir que ce soit le dit» exprime bien l'importance accordée à la parole qui ajoute encore au fait. Cette valeur propre au verbe se vérifie encore dans la médecine, la chimie et la magie. Chacun savait alors, dans quelque domaine que ce soit, licite ou non, public ou clandestin, que le geste était inefficace s'il n'était accompagné des paroles appropriées. Que ce soit pour guérir ou, au contraire, pour rendre malade, pour obtenir une grâce, pour attribuer un bienfait ou pour porter atteinte, dans la captation des forces mystérieuses de la nature comme dans la communication avec l'au-delà, au geste nécessaire il faut adjoindre la parole tout aussi indispensable à l'efficacité. «Pour empêcher qu'un homme ait des relations amoureuses extraconjugales, sa femme pouvait acheter en son nom un petit cadenas avec lequel elle assistait à la messe. Au moment où le prêtre prononçait le Dominus vobiscum, elle devait répondre : ' Christ, lie-moi Untel ' et refermer le cadenas. Ainsi, son homme lui était définitivement lié 6 ». Voilà un des moyens magiques, pris entre mille. Tous allient ainsi la parole et le geste; là réside le secret de!'efficacité. Comment ce monde, aux images et aux sons rares, n'aurait-il pas été sensible à la puissance et à la magie des professionnels du verbe ? Or qui, mis à part les conteurs populaires aux dons innés dont il a déjà été question, était formé à la parole ? Ceux qui sortaient de l'Université. Le premier cycle d'études supérieures - le Trivium - comprenait la rhétorique qui est l'art de bien parler. La parole publique était ainsi le monopole de la classe lettrée dans laquelle se recrutaient les responsables et les cadres de la société civile :

juristes et administrateurs, médecins et avocats. D'eux venait la parole offi- cielle de la loi et de la santé, donc pour le maintien de la paix sociale et personnelle. Dans l'Église, de même, la parole autorisée restait un monopole clérical. Le haut clergé - évêques, abbés, vicaires généraux - sortait aussi de l'Univer- sité et seul l'évêque pouvait autoriser un prédicateur. Si le curé de la paroisse rurale, souvent peu ou pas formé, ne devait guère impressionner son auditoire habituel par ses connaissances sommaires et son sermon malhabile, il en tirait néanmoins un certain prestige et une réelle influence. N'est-il pas l'homme de Dieu? Ne se tient-il pas en permanence au contact du divin? Est-elle puissante sa parole qui pardonne les péchés et transforme le pain et le vin en corps et sang du Christ! Pourtant, l'accoutumance ne pouvait manquer de gagner les

6. J.-M. SAUMANN, Chercheurs de trésors et jeteuses de sons. La quête du surnaturel à Naples au XVI' siècle, Paris, Aubier, 1986, p. 183.

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l.A parole est d 'argent et le silence d 'or

paroissiens dont la torpeur s'évanouissait lorsqu'un prédicateur extérieur, venu par exemple pour le carême, s'adressait à eux. Le plus souvent membre d'un ordre mendiant - dominicain ou franciscain -, formé à la prédication, le religieux pouvait créer l'événement dans la localité et même au-delà. Son aspect, son accent, son art et son savoir animaient les conversations des chaumières et des commères. Les fidèles étaient capables de l'écouter - est-ce pensable? - une ou deux heures d'affilée, dans une église alors dépourvue de chaises comme de bancs. Ainsi Bossuet faisait florès à Notre-Dame de Paris avec ses « oraisons » à la fin du x\/lf siècle. Le retentissement de l'éloquence pouvait être considérable, entraîner les foules. Une prédication pouvait même se transfiormer en révolte voire en révolution, comme celle du frère prêcheur Savonarole à Florence en 1495-1498. Ne prenait pas qui voulait la parole, ni impunément, au nom de Dieu ou au nom du roi.

C'est dans ce bain d'oralité qu'il convient de situer aussi la fortune que connaissait alors la chanson. Il suffit de parcourir la fameuse série « Journal

» qui couvre les règnes des trois siècles de

l'Ancien Régime pour se convaincre de la facilité avec laquelle tout événement se mettait en rimes. Que ce soit la guerre ou les amours de François !", les dévotions ou les mignons d 'Henri III, les fredaines sentimentales d'Henri IV ou de Louis XV, tout se tourne en chansons, aussitôt apprises, reprises, répétées. Et ce n'est pas là seulement une mode parisienne. Les colporteurs les répan- dent jusqu'au fond des campagnes où les paysans d'ailleurs connaissent déjà et se transmettent un large répertoire folklorique et religieux. La chanson, elle aussi, possède une efficacité propre. La justice poursuit ceux qui chantent des vers licencieux, injurieux, séditieux ou blasphématoires. Dans les années 1560, il suffit de chanter un psaume en français pour être accusé de protestantisme. Et, au x\/lf siècle, c'est notamment par le combat contre la chanson paillarde et par le cantique - cet antidote - que passe la pastorale missionnaire du clergé tridentin en lutte contre le paganisme latent et le magisme ambiant tout autant que contre le protestantisme, lequel participe d'ailleurs à cette entre- prise de conversion chrétienne.

d'un bourgeois de Paris sous

Ainsi, dans ce monde relativement silencieux, la parole tient un statut particulier. Tout le monde s'accorde à lui attribuer une grande importance. Pour être inculpé, le suspect doit être « cité » en justice; l'engagement matri- monial, comme les vœux du novice au monastère, tout se fait à haute et intelligible voix; le sacrement se donne par le geste, certes, mais aussi par la parole jointe. L'opinion savante, comme celle du peuple, procédant d'une vision hiérarchique alors générale, est que, si la superstition s'est maintenue, le protestantisme répandu, plus tard l'irreligion accrue, faute en revient aux clercs qui n'ont pas assuré leur tâche de prédication avec suffisamment de zèle et de compétence. En somme, tous les maux ou presque, comme les bienfaits, se trouvent lié& au verbe.

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Pour être d'importance, la communication orale, ainsi valorisée par le contexte culturel propre à cette ancienne société, n'en demeure pas pour autant l'unique voie d'échanges. Une autre - déjà fort ancienne - s'y ajoute, la renforçant et la concurrençant à la fois dans un rapport de type dialectique :

l'écrit.

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Chapitre 2

Les paroles volent, les écrits restent

Si le statut de l'oral se trouvait valorisé par la relative rareté de la «prise de la parole», combien plus encore celui de l'écrit dans une société massivement analphabète. En effet, l'écrit existe et le manuscrit, de façon limitée il est vrai, circule. Un pas décisif fut accompli avec la création des premières universités au xnf siècle (Paris, Montpellier, Toulouse) à la fois cause et conséquence d'un besoin de cadres lettrés. Selon Pierre Chaunu, tout aurait basculé dans l'Italie urbaine du XIv" siècle : pour la première fois, le seuil des 10 % de lisants- écrivants aurait été franchi alors dans la péninsule, avant de l'être progressi- vement dans les autres pays d'Europe'. Si les évaluations exactes restent difficiles, faute de sources, il est certain toutefois que, sous la double impulsion de la nécessité capitaliste marchande et de la visée centralisatrice des Etats, le besoin d'écriture se fait de plus en plus pressant au XIv" et au xv' siècle. Alors que va jaillir - bien modestement au début - le « nouvel art d'imprimer», soit vers 1450, qui sait lire et écrire? Ceux qui en ont besoin. En ce domaine, comme souvent, nécessité fait loi. Qui en éprouve la nécessité ? Le milieu des « clercs » : ceux de l'Église, certes, mais également ceux de la justice et de la finance, soit un milieu urbain. Le reste, l'immense majorité de la population des villes et toute la campagne, demeure analphabète. De cette situation découlent plusieurs faits. Le premier, essentiel, est la division cultu- relle de la société en deux ensembles, dont le critère de séparation est la capacité à lire et à écrire: une infime minorité de lisants-écrivants, une

1. P. CHAUNU, Le Temps des Réformes, Paris, A. Fayard, 1975, p . 80-81: • Il n'est pas déraisonnable de supposer que, au sommet du premier capitalisme commercial, dans l'Italie marchande

de la première moitié du x:rvt siècle, l'alphabétisation au niveau efficace d'une lecture et

d'une écriture courantes en vulgaire a franchi la barre fatidique du premier 10 pour 100 de

1'ensemb le de la population. •

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UNE ÉCRJTVRE CODÉE

immense majorité d'analphabètes. Cette frontière ne se présente pas comme linéaire, rigide, étanche. Elle laisse place d'abord à une frange indéterminée de personnes plus ou moins alphabètisées - certaines pouvant lire mais pas écrire - , ensuite à des degrés divers dans la facilité tant de la lecture que l'écriture, enfin à une catégorie particulière d'intermédiaires culturels'. Car, c'est le second fait, dans un tel contexte où le besoin d'actes écrits se fait sentir et où l'impossibilité à rédiger reste général, l'écriture est un savoir tout autant qu'un pouvoir. La nécessité de recourir à l'écrivain public, au notable local, au notaire - surtout dans le Midi - . marque indubitablement un état de dépen- dance. Cette prise de conscience se fit progressivement à commencer par la ville et les classes riches de la population qui préparaient soigneusement la carrière - politique, juridique, ecclésiastique, médicale ou financière - de leurs fils. En troisième lieu, la rareté confère à l'écrit une valeur précieuse

- sur le plan financier comme sur le plan moral - qui peut confiner au sacré (la Parole de Dieu est aussi I'Écriture sainte) et au magique : la vertu du verbe est relayée ou renforcée par le dessin ésotérique ou la formule efficace griffonnée sur un chiffon pouvant sentir d'amulette. Le rapport à l'écrit, pour la masse de la population, reste ainsi exceptionnel et relève du mystère, voire de la religion. Dans ces conditions, conscients du réel pouvoir que la lecture et l'écriture leur valaient, les plus éclairés parmi les détenteurs de cette culture ont vraisemblablement voulu consenter jalousement ce précieux monopole. Il en résulta, dans les milieux professionnels du manuscrit, un comportement corporatiste plutôt consentatetr, hostile à toute innovation susceptible de remettre en cause cet état de fait, ainsi qu'une conception de l'écriture perçue comme un exercice particulièrement ardu, requérant connaissances théori- ques (alphabet), aptitudes physiques (l 'acte d'écrire est un exercice corporel nécessitant un apprentissage propre), possession du matériel indispensable, le tout auréolé du pre stige dont bènéficiaient les « clercs », qui entretenaient soigneusement cette image tellement valorisante. Pourtant, malgré les résistances, les pesanteurs et les blocages, la période qui s'étend du xv" au X(X 0 siècle constitue, en France comme en Europe, le temps de l'explosion de l'écrit. Si de plus en plus de personnes subirent le fastidieux apprentissage de la lecture et de l'écriture - bien avant l'ère de l'école obligatoire - c'est que le besoin se fit de plus en plus pressant. A cet égard, la chancellerie royale semble avoir joué un rôle déterminant, sous la pression des lettrés qui la composaient. Dès le Moyen Age, en effet, apparaît l'exigence des textes rédigés - la loi doit être fixée - et de la preuve écrite. Si cette nouvelle nécessité provient du nombre accru de lisants-écrivants, elle

2.

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Les paroles volen( les écrits restent

engendre à son tour le besoin d'écrire. Comme souvent, la loi est à la fois cause et conséquence des changements sociaux ou culturels. Le développe- ment du notariat public entre les xf et xm' siècles s'inscrit également dans cette dynamique qui ne cesse de se développer au cours des siècles. Au xv' siècle, le recours au notaire - seul personnage officiel habilité à délivrer des copies d'actes reçus en justice - est devenu banal dans tout le Midi. Point de village ici - sans parler des villes - qui n'ait un notaire ou même plusieurs. Au xvI' siècle, l'impératif de !'écrit a cause gagnée. Ainsi J'ordonnance de Villers-C9tterêts en 1539, après bien d'autres, rappelle la forme écrite que doivent revêtir les actes judiciaires mais, en outre, pour la première fois, fait obligation aux curés de paroisse d'inscrire régulièrement les baptêmes et les enterrements dans des registres de catholicité. Ainsi s'établit, lentement, cette longue série si précieuse de l'ancien «état civil » auquel, inévitablement, bien des chercheurs et tous les généalogistes ont recours. Ainsi se mit en place l'encadrement administratif d'une population: désormais chaque individu se voyait inscrit, au moins deux fois dans sa vie, dans un registre. Pour la première fois dans l'histoire, tout être humain laissait une trace, et gràce à l'écrit. L'ordonnance de Blois allait plus loin encore en 1579. Elle enjoignait

aux notaires de «faire signer aux parties et témoins instrumentaires, s'ils savent

signer; tous contrats et actes, soit testaments ou autres

sous peine de nullité des

dits contrats, testaments ou actes ». Et, dans le cas où ils ne sauraient signer, le notaire est tenu de notifier sur l'acte qu'il leur en a fait la requête. Ainsi, peu

à peu, ceux qui ne savaient pas écrire devaient Je déclarer. Ils se voyaient dans

l'obligation d'avouer une incapacité. Ainsi grandirent parallèlement dans cette société le prestige et le besoin d'écrits. Si l'écriture prit cependant autant de temps pour triompher - au moins cinq siècles - c'est que les résistances se révélaient tenaces. La nécessité de !'écrit était là, le besoin, incontestablement ressenti mais les moyens d'y répondre, limités. Pourtant, cette période trouva la solution à chacun des blocages.

LE SUPPORT DE L'ÉCRIT

On ne pense pas assez que le frein le plus tenace à l'expansion de l'écriture était lié à son support. Le parchemin en constituait la matière la plus usitée.

Il s'agit, on le sait, de peaux - surtout de moutons et de chèvres, plus rarement de veaux mort-nés donnant le précieux vélin - qui, traitées et apprêtées, offraient une surface utile moyenne de 0,50 m'. Pour un ouvrage courant de 150 feuillets au format in-8°, il fallait une quinzaine de peaux. Ce qui revenait

à une livre tournois à Paris à la fin du XIV' siècle, soit 24 jours du salaire d'un

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UNE ÉCRITURE CODÉE

ouvrier vigneron de l'abbaye de Saint-Denis. Et encore c'était là le prix du parchemin et non du liv.re fini. A supposer que la copie soit gratuite - ce qui était seulement le cas dans les scri.ptori.a monastiques - restaient encore la mise au format, la décoration (lettrines, enluminures), la reliure. Un livre achevé devait donc coûter plus d'un mois de salaire d'un ouvrier agricole. Voilà qui ne le mettait pas à la portée de toutes les bourses. Dans ces conditions, le livre restait un objet rare même si les lecteurs et notamment les étudiants pouvaient emprunter les ouvrages par morceaux en quelque sorte sans devoir forcément les acheter (système de la pecia). Du papier vint la solution. Les moulins à papier, apparus d'abord en Italie, se répandirent en France puis dans toute l'Europe. Le papier, venu de Chine par l'intermédiaire des Arabes, était devenu d'un emploi général à la fin du xJV" siècle. Vers 1400, la feuille de parchemin revient à 25 deniers tandis que celle de papier, de même dimension, en vaut 5, soit cinq fois moins. Et l'écart va encore se creuser: grâce à la multiplication des moulins, l'offre devance la demande, entraînant la baisse du coût du papier. Entre 1350 et 1450, son prix est tombé de moitié et une nouvelle baisse de 50 % intervient entre 1450 et 1550. Aussi, progressivement, le papier supplante-t-il le parchemin. Si l'usage de ce dernier persiste, il est réservé aux ouvrages de luxe à la fois plus robustes, plus rares, plus soignés et plus chers 3 . Le livre papier, lui, sans être à la portée de tout un chacun, vu la misère des temps et le niveau de vie de la majorité de la population, devient abordable à bien des gens. Vers le milieu du xvf siè- cle, le même ouvrage de 150 feuillets in-8° vaut de 3 à 4 jours de salaire d'un manœuvre. C'est encore trop cher pour lui mais, en un siècle, quelle chute des prix! En réalité si elle n'est pas plus importante encore c'est, paradoxalement, à cause du papier. Celui-ci, en effet, est parvenu à un seuil inférieur de coût qu'il ne saurait franchir : il se tient à un niveau incompressible, vu les techniques alors en usage. D'ailleurs, le papier n'est pas le seul responsable de cette chute du prix du livre. La révolution technique de l'imprimerie y fut pour beaucoup.

L'IMPRIMERIE

On l'a dit souvent: pas d'imprimerie sans papier. Celui-ci constitua la condi- tion sine qua non de la nouvelle technique. Non seulement parce que la peau, même traitée, est impropre à subir la pression des caractères encrés, mais aussi à cause de son coût. Prenons l'exemple de la fameuse bible de Gutenberg. imprimée à Mayence en 1455. Forte de 340 feuillets et de dimension respecta-

3. L FEBVRE et H.-J. MARTIN, l 'Apparition du livre, Paris, A. Michel, Coll. • L'évolution de l'huma- nité •, 1958, éd. 1971, p. 39-60.

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les paroles wlenr, les écrits restent

ble (42 x 62 cm), il aurait fallu 150 peaux pour fabriquer un seul exemplaire et 5 000 pour la trentaine qui fut effectivement tirée. Une édition de !OO exemplaires - ce qui représente le seuil minimum d'impression - aurait nécessité 15 000 peaux. Qui aurait pu se payer un tel abattage de bétail ? Et qui ensuite aurait pu acheter un tel livre? Ainsi, on le voit, pas d'imprimerie sans papier. Pourtant, l'autre blocage - outre celui du parchemin - était lié à l'écri- ture manuscrite elle-même et au système de la copie. Non pas que l'écriture fût illisible, au contraire. Les scribes, spécialement formés, adoptaient une écriture 111oulée, stéréotypée - la fameuse caroline - que tout lisant pouvait aborder sans difficulté. Le problème tenait plutôt à la lenteur de la reproduc- tion. Lorsqu'on songe toutefois aux millions de manuscrits parvenus jusqu'à nous et conservés dans les services d'archives et les bibliothèques des divers pays - sans pouvoir apprécier le nombre de ceux qui ont disparu pour diverses raisons - on reste stupéfait de l'exploit réalisé par les scribes de jadis. La qualité de l'écriture nous étonne mais aussi la quantité produite. Il n'en demeure pas moins que, parvenu à la fin du xlf siècle, à l'époque de l'huma- nisme et de la Renaissance, le livre manuscrit traditionnel ne répondait plus aux nouvelles exigences du public.

D'abord, si l'esthétique de la graphie était souvent remarquable, la qualité «scientifique» laissait à désirer. Pour mille raisons, parfaitement explicables, le texte produit n'était pas toujours conforme à« l'original», qui était souvent lui-même déjà une copie. Parce que le scribe, dont le métier harassant requérait une impossible attention de tous les instants, était alors étourdi, ou fatigué; parce qu'il ne comprenait pas le mot ou la phrase qu'il recopiait; parce que, peu respectueux du texte - attitude alors tout à fait courante - il enjolivait une tournure au passage, bien des modifications pouvaient interve- nir. Les nouvelles exigences humanistes venues d'Italie, avec cette quête des textes originaux et cette vénération de l'authentique v~rsion qui amenèrent à l'apparition de la critique textuelle, ne pouvaient se satisfaire de ces« éditions» manuscrites plus ou moins fidèles. La mise en place, définitive, de la page à imprimer permettait, une fois les corrections opérées, de fixer le texte dans son authenticité retrouvée. Si l'imprimerie constitua ainsi une amélioration quali- tative de la production écrite, elle résolut le problème de la quantité. C'est l'aspect le plus connu, celui sur lequel on insiste habituellement. Malgré la masse de la production manuscrite à laquelle les scribes étaient parvenus au cours des siècles, la productivité - c'est à-dire le rapport entre d'une part la quantité produite et d'autre part le temps et le nombre de copistes nécessaires - était dérisoire. Or, si le problème ne fut que mineur tant que les lecteurs représentaient une infime part de la population, il devint peu à peu crucial à mesure que leur nombre se mit à croître. Au xlf siècle, il est clair que l'offre ne peut plus répondre à la demande. Malgré un système

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UNE ÉCRITURE CODÉE

d'abréviations parfaitement fonctionnel permettant de gagner de l'espace (surtout sur parchemin) et du temps (même sur papier), la machine de la production écrite grippe, d'autant plus qu'une partie de la classe lettrée, crispée sur les privilèges liés à sa position d'intermédiaire culturel, résiste à une expansion massive du livre, interprétée plus ou moins consciemment comme une intrusion abusive de « barbares » dans leur domaine réservé, comme une perte de leur pouvoir. Ainsi, il est significatif de constater que l'imprimerie sortit non des milieux lettrés ou des centres de fabrication des livres mais des métiers du métal, des orfèvres. Depuis le XIv' siècle existait déjà un procédé de reproduction mécanique, utilisé surtout pour les images, notamment pieuses, avec des légendes brèves, la xylographie. Le texte était gravé à l'envers sur une plaque de bois laquelle, encrée, recevait la feuille de papier appliquée sous pression. Cette solution provisoire se révéla vite être une impasse. La véritable révolution consista en l'invention de caractères métalliques mobiles. Si cette découverte reste liée au nom de Gutenberg, il est à peu près assuré que plusieurs orfèvres travaillaient à mettre au point un nouveau procédé, un «nouvel art d'imprimer » dans l'Allemagne et la Bohême vers 1450-1460. Après les premiers tâtonnements portant sur la qualité de l'alliage métallique - à vrai dire la recherche de l'alliage idéal a duré jusqu'au xx• siè- cle - . la mise au point de la presse à deux coups, l'amélioration du papier soumis à de fortes pressions, dès la fin du xv' siècle l'imprimerie est au point et, malgré quelques aménagements ultérieurs, ne changea guère jusqu'à son industrialisation du XIX' siècle. Son rendement, en particulier, constitua le progrès essentiel - lourd de conséquences - par rapport au système des copistes. Désormais, l'édition moyenne, normale, d'un ouvrage compte entre 1 200 et 1 500 exemplaires. Et ce travail est réalisé en quelques jours. Ainsi, le prix du livre tombe à quelques deniers et, dans sa fabrication, c'est le papier qui représente la part la plus importante (50 %) sans que l'on puisse la réduire sensiblement. Qu'importe désormais, presque tout le monde peut se payer un «livre bleu » ou ces feuillets imprimés distribués dans tout le pays par les colporteurs. Une nouvelle stratégie commerciale se met en place : vendre bon marché mais beaucoup. Ainsi l'imprimerie fit sauter le second verrou, celui de la production trop limitée pour répondre à la demande. Entre 150 et 200 millions d'exemplaires furent produits en Europe au xvf si ècle . Passé le cap des années 1600, la cause est entendue : bibliothèques et librairies mettent à la disposition de beaucoup - à commencer par les citadins évidemment - une production imprimée toujours plus nombreuse et variée dont le livre ne constitue qu'un élément. Encore faut-il pouvoir lire !

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LIRE ET ÉCRIRE

Le troisième blocage - après le parchemin et la copie manuscrite - tenait à l'apprentissage de la lecture et de l'écriture. Si la faim d'écrits n'a cessé de s'amplifier depuis le xIV" siècle c'est que, pressé par la nécessité, de plus en plus de gens voulaient lire. Ce qui est nouveau donc c'est la motivation. joue le déclic qui conditionne tout le reste. Si nous manquons d'éléments pour en rendre compte complètement, le fait, lui, est incontestable. Ce qui l'est tout autant, c'est le décollage réel que constitue la période: alors que peut-être de 15 à 20 % de la population savent lire à la fin du xvf siècle en France, en 1870, d'après l'enquête de Maggiolo, 72 % des hommes et 55 % des femmes se révèlent capables de signer leur acte de mariage. Les progrès furent donc considérables, quoique inégaux en fonction du sexe, des régions, des couches sociales. S'ils furent possibles, c'est parce que de plus en plus de citadins, mais aussi de ruraux, ressentirent ce besoin nouveau que n'éprouvaient pas leurs pères. Une multitude d'occasions se présentaient incitant chacun à la lecture. La loi, on l'a vu, était écrite. Elle se prolongeait, concrètement par l'affichage des arrêts aux portes de l'église par exemple. L'appel à la signature personnelle était de règle chez le notaire. L'imprimé, sous toutes ses formes, finit par atteindre - en attendant de les envahlr - les villes comme les campagnes. Le prestige dont jouissait l'écrit exerçait un pouvoir attractif très fort. Que ce soit pour le travail ou pour le loisir, bien des gens aspiraient à lire et même à pouvoir écrire. Mais une forte connotation de difficulté restait liée à ces exercices: lire et écrire étaient une pratique rude relevant, aux yeux du peuple, de lexploit dont seuls étaient capables des spécialistes particulièrement doués et techniquement préparés à cette fin. Cependant l'attrait fut plus fort que la répulsion. Quels moyens furent donc trouvés pour cet apprentissage? Certaines familles pour assurer la promotion sociale de leurs fils, firent appel à un précepteur. Seuls les plus riches pouvaient se le permettre. Pour le reste, la solution la plus adaptée qui fut trouvée était l'école. Ce n'était certes pas une nouveauté. Le Moyen Age avait déjà organisé les écoles des chapitres cathédraux en particulier. Mais ce qui 1' est c'est la multiplication des «petites écoles » - nous dirions les écoles primaires - dans les villes d'abord et, dès le xvf siècle, dans les paroisses rurales. Ce mouvement d'expansion est particulièrement révélateur du désir d'apprendre qui s'était emparé de la population. En effet, si l'Église poussa à la scolarisation, ce fut surtout pour contrôler la doctrine et les mœurs d'un peuple tenté par la superstition ou le protestantisme. Et si l'État se préoccupa tardivement de la question scolaire - pas avant lextrême fin du XVII' siècle - ce fut aussi dans un but d'encadrement et non pas par une volonté quelconque d'éducation répondant à un projet social ou culturel qui aurait été, au

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UNE ÉCRITURE CODÉE

demeurant, parfaitement anachronique. Toutes les études menées jusqu'ici concordent: lorsqu'une école surgit dans une paroisse, c'est d'abord et surtout par la volonté de la communauté. Les habitants, déjà surchargés de taxes et impôts multiples (royaux, ecclésiastiques, seigneuriaux), acceptaient de rému- nérer en outre un maître, un «régent des écoles » comme on disait alors. Il ne faudrait pas imaginer cette première génération d'écoles - qui a pu durer deux siècles - sur le modèle de ce que nous connaissons aujourd'hui. Le temps et l'espace scolaires ne sont guère stables, et encore moins rigides.

A la campagne, la saison studieuse ne dure que de la Saint-Michel (29 septem-

bre) à la Saint-Jacques (1er mai). Le local est souvent !'église et il n'y a, bien entendu, aucun mobilier spécialisé. Quant au maître, si ce n'est pas le curé lui-même, cas très fréquent, il est recruté par la communauté avec l'accord de l'Église d'autant plus qu'il fait aussi souvent office de sacristain. Dans ce cas,

il

reçoit un salaire de la communauté des habitants. En général, il est faible

et

constitue plutôt un salaire d'appoint Ainsi, nombre de montagnards se font

embaucher comme maîtres d'écoles dans le bas pays pendant la saison hivernale, quand le froid interdit tous les travaux des champs. La vallée de Barcelonnette et le Briançonnais s'étaient spécialisés dans cette «production » des régents. Le métier de maître n'était alors guère reluisant.

Ce qui étonne le plus dans ces petites écoles est la méthode d'apprentis- sage alors utilisée. D'abord parce que le maître ne s'adresse pas collectivement

à une classe mais passe successivement d'un élève à l'autre ce qui conduit à

un enseignement très personnalisé mais aussi très affectif. Ensuite parce que, malgré cette personnalisation ou à cause d'elle, les élèves ne sont pas regrou- pés par niveau; la même classe (classe et école sont alors deux termes synonymes) rassemble celw qui arrive, complètement analphabète, et celui qui en est à l'écriture courante. Enfin parce que trois degrés sont nettement séparés dans l'enseignement: la lecture, l'écriture, l'arithmétique constituent

les trois étapes que !'on ne peut franchir que dans cet ordre et successivement

Il est alors impensable de se mettre à l'écriture avant de savoir parfaitement

lire, d'apprendre à compter avant de maîtriser la technique de l'écriture. Il est aisé dès lors de comprendre comment, vu l'irrégularité de la présence scolaire, une partie de la population a pu lire sans être capable d'écrire. Quoi qu'il en

soit, l'implantation scolaire se généralise et, au xvnf siècle, l'ensemble du territoire est couvert, la population est à peu près scolarisable.

Il n'est pas possible d'établir un lien de causalité strict' entre la scolarisa- tion et l'alphabétisation. Des zones comme les montagnes provençales des Alpes, fortement alphabétisées au point de fournir massivement des maîtres, comptent relativement peu d'écoles. En 1792, la Vallouise passe pour envoyer, chaque année, 400 de ses .enfants comme maîtres d'écoles. En 1807 et 1808, le préfet Ladoucette, dans sa Statistique des Hautes-Alpes, relève 705 institu- teurs sur 4 319 passeports délivrés à des migrants : un émigrant sur six est

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Le s parol es vol.e n~ les éc n·ts resl e nt

instituteur. Or, la scolarisation de ce département est largement à la traîne à

fin du XVIII" siècle 4 . Toutefois, c'est une exception, semble-t-il . Scolarisation

et alphabétisation allaient généralement de pair. Ainsi sautèrent les trois verrous qui bloquaient le développement de l'écrit. Le papier, en prenant le relais du parchemin, et l'imprimerie, en supplantant la copie manuscrite, firent tomber les prix de façon spectaculaire, mettant ainsi l'écrit à la portée du plus grand nombre, tandis que l'alphabéti- sation et la scolarisation mirent concrètement la population au contact du papier et"de l'écrit en la rendant apte à lire et même, parfois, à écrire. Tout cependant n'était pas encore gagné pour autant Restait le problème de la langue.

la

4 . M. VO\'El.U, De la Ca"' au grenier. Québec, S. Fleury édit, 1980, p . 352-357 .

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Chapitre 3

Langues nobles, langues vulgaires

Avec le papier, l'imprimerie et l'alphabétisation, un double système d'écriture s'instaure qui n'a pas simplifié l'apprentissage de la lecture et de l'écriture. En effet, libérée en quelque sorte par les caractères imprimés, la main du scribe se dégage de l'écriture moulée traditionnelle. Désormais l'écrivant peut tracer des signes plus liés, plus rapides, plus personnels: c'est le développement de l'écriture cursive, dans laquelle les lettres subissent des déformations au point de paraître illisibles. En tout cas, l'élève, à l'école ou ailleurs, doit apprendre deux types d'alphabet aux signes différents: celui de l'écriture d'imprimerie pour lire, celui de l'écriture cursive pour écrire. S'ajoute encore la difficulté linguistique que nous avons du mal à comprendre, nous qui vivons, en cette fin du xx' siècle, dans un univers national linguistique. Mais n'oublions pas que cette coïncidence entre mono- pole linguistique et espace national est le résultat d'un long et lent processus. Cet acquis est également récent, même s'il nous apparaît souvent comme une évidence au point de constituer le modèle idéal et un élément fondamental de l'unité nationale. Un passé récent et des exemples actuels de plusieurs pays européens nous montrent que c'est là une conception, entre autres, de la nation. Il n 'y a pas si longtemps, bien des Français parlaient encore une langue régionale ou locale, sans compter les survivances tenaces toujours pratiquées aux marges du territoire national français : Alsace, Bretagne, Corse, Pays basque, Roussillon. Et, pour reprendre la boutade de Claude Duneton dans son Parler croquan( n'oublions pas que, au xvm' siècle, quand les cours européen- nes parlaient français, les Français, eux, pour la plupart, ne le parlaient pas. Pourtant, ici encore, si les modalités restent pour une bonne part à étudier sérieusement, le résultat est sûr : le français règne aujourd'hui en maître sur

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UNE ÉCRITURE CODÉE

l'ensemble de l'hexagone - et même-un peu au-delà- et la période envisagée ici, à savoir les xv"-xvnf siècles, de même qu'elle a marqué le temps de la conquête de l'imprimé, de l'école et de l'alphabétisation, a vu de même le triomphe du français. Pourtant, longtemps fut indécise l'issue, longue la lutte et âpre le combat. C'est que le français - comme toutes les futures langues nationales d'Europe - se trouvait pris entre deux feux, si l'on peut dire, devant livrer bataille sur deux fronts : contre le latin d'une part, contre les langues locales de l'autre.

LE FRONT LATINO-FRANÇAIS

N'oublions pas qu'en Occident nous sortons d'un long règne, presque incon- testé: celui du latin. D'abord, bien sûr, parce que la langue de la romanité servit de matrice et de creuset aux langues justement appelées « romanes», dont le français. Mais surtout parce que, même si depuis longtemps, au xv" siècle, le peuple ne parlait plus le latin ni le bas latin, cette langue continuait alors à être largement pratiquée et entendue. Par nature, cette langue possé- dait le statut noble car elle était non seulement celle de l'Église et des sciences mais aussi celle des nations entre elles. En premier lieu - etc'est sans aucun doute ce qui lui donne un caractère particulièrement prestigieux dans une société chrétienne viscéralement croyante - le latin est la langue du sacré; donc, d'une certaine manière, une

langue sacrée. En effet, le fondement de la croyance, la parole

de Dieu

lui-même, !'Écriture sainte est inscrite en latin. La version officielle, seule reconnue comme telle par les instances suprêmes de l'Église catholique, reste celle de saint Jérôme appelée Vulgate. Le concile de Trente (1545-1563) confirma encore cette position et la valeur privilégiée de cette traduction inspirée de la Bible. Pour beaucoup, et malgré les difficultés de tous ordres qu'engendrait une telle opinion, Dieu en quelque sorte avait parlé en latin. En outre, c'est dans cette langue que bien souvent la prière s'exprimait et que les sacrements étaient donnés. Le latin constituait donc le véhicule privilégié pour l'adresse à Dieu comme dans la réponse de celui-ci par l'attribution de sa

grâce. Credo, Pater, Aie, Confiteor constituaient les principales prières que tout croyant se devait de savoir, ce qui ne lui coûtait guère tant de fois il était amené à les réciter. « Hoc est corpus meum » disait le prêtre qui, par cette

transformait le pain en corps du Christ; « ego te abso/vo » disait-il

formule,

encore pour absoudre les péchés du pénitent repenti. Ne doutons pas que la pratique, par les prêtres, d'une langue pour une part incompréhensible aux autres ajoutait encore au mystère du sacrement et rehaussait le prestige de la langue qui détenait le monopole du sacré. C'est pourquoi les clercs, selon les décrets du concile de Trente, étaient tenus de connaître cette langue, puisque eux-mêmes étaient consacrés; bien du temps fut nécessaire pour que cette

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règle passât dans les faits. Peu importe, le clergé, méme « séculier », restait culturellement à part. De plus, le latin était la langue de la science. Il faut entendre par «science » ce que l'on appellerait la «culture », au sens courant et non anthropologique de ce terme. L'homme cultivé, le lettré, le savant se devait de connaître le latin. Pour la classe instruite, au xv1!° encore, quelqu'un qui ne sait s'exprimer, par écrit ou par oral, dans cette langue est un « illettré », c'est-à-dire qu'il ne connaît pas ses lettres classiques, donc latines. Aussl dès qu'un enfant un peu doué, dont les parents peuvent assumer les frais d 'enseignement, sait lire, écrire et compter, le maître lui apprend-il les rudiments du latin dès la petite école. Parvenu au collège, le jeune homme était plongé dans un bain de latin, comme il convenait à un futur membre de l'élite sociale et culturelle. On trouve ainsi, dans le contrat d'un directeur de collège, au XVIe siècle, l'article suivant: « Il contraindra les écoliers de parler latin en tous temps et lieu. Ils auront soin chacun de faire noter à son normateur les écoliers de sa classe quand ils parleront français, en quelque temps et lieu que ce soit, pour en être punis le samedi' ». Faut-il préciser qu'à l'échelon supérieur, à l'Université, l'enseignement se donnait exclusivement en latin ? Et cela dès la faculté des Arts, première étape indispensable. Quant à ceux qui, poussant au-delà, se spécialisaient dans l'une des trois grandes branches du savoir - droit, médecine et théologie-, c'est toujours en latin qu'ils recevaient les cours, parlaient et écrivaient. A ce niveau, qui s'exprimait autrement passait pour un rustre dont tout un chacun se gaussait En outre, le latin, devenant cependant à peu près langue morte pour la masse de la population, sert aussi aux communications internationales. La diplomatie, dont la chancellerie pontificale forme comme le noyau, use habituellement de cette langue, du moins jusque dans un xvf siècle avancé. C'est d'ailleurs la seule langue internationale possible. La communauté intel- lectuelle d'Europe, l'intelligentsia, communique en latin. L'humanisme, qui

et les lettres classiques de la romanité, ne fut pas

redécouvrit !'Antiquité

étranger à ce courant parfaitement illustré par Érasme. La science ne pouvait être que latine. Si Copernic avait écrit en latin au xv< siècle, ce fut aussi le cas

de Giordano Bruno à l'extrême fin du xvf et encore, partiellement, de Galilée en plein XVIf . Si le latin continuait à avoir la faveur des savants et des érudits, c'est qu'il était le seul moyen de communication entre eux, la seule possibilité de prendre connaissance rapidement des œuvres les uns des autres. N'est-il pas révélateur à cet égard de vérifier qu'une partie non négligeable de la correspondance et des écrits des Réformateurs, Calvin en tête, que l'on ne saurait soupçonner de sympathies à l'égard de l'Église romaine et de sa langue,

1. Ci té dans A. BRUN , Recherches historiques sur l'introdu c tion du français dans le s provinces du Mid( Paris, 1923, p. 442.

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UNE ÉCRITURE CODÉE

est rédigée en latin J Aussi, les premiers livres imprimés, ceux que l'on appelle les «incunables », c'est-à-dire édités avant 1500, sont-ils rédigés en latin à 70 % pour l'ensemble de l'Europe. C'est donc alors la langue largement la plus usitée en imprimerie, à dire vrai il s'agit d'un quasi-monopole. Pourtant, la brèche est ouverte qui ne cessa de s'élargir : dès le début du xvf siècle, le déclin de la langue romaine est en marche. D'abord l'Église elle-même, sous les coups de la Réforme et pour lutter contre elle, fut contrainte d'accepter traductions et adaptations. Elle recom- manda les prières, textes et chants en langue courante pour pouvoir faire passer dans les mentalités sa propre réforme tridentine. Si elle continuait à

pratiquer le latin et à

le privilégier, elle dut admettre le plurilinguisme des

et renoncer à son monopole linguistique'. Quant aux Églises réfor-

mées, la lutte contre le latin était une forme de l'opposition à Rome. Très vite elles s'organisèrent dans le cadre national. Ainsi, dès les années 1540, en France, la langue de la Réforme est le français. La Bible ou, plus encore, les psaumes traduits dans cette langue apparaissent rapidement comme des signes de ralliement et bientôt d'identité des huguenots. Il ne faut pas douter que la Réforme n'a pas peu contribué à la victoire du français, en lui donnant cette aura du sacré jusque-là réservé au latin seul. La grande majorité des protestants habitaient le Midi, parlaient d'oc mais priaient dans la langue du

roi, qui les persécutait Par ailleurs, les nouvelles couches d'alphabétisés n'entendaient pas le

latin. De plus en plus nombreuses à acheter des livres, elles réclamaient des textes compréhensibles. Une partie de la classe lettrée, la plus éveillée à l'évolution du temps, prit conscience, dès la première moitié du xvi• siècle, de ce changement qui ouvrait considérablement les potentialités du marché. Les imprimeurs-libraires ne furent pas sourds à cet appel des nouveaux et futurs lecteurs possibles. Des auteurs, particulièrement audacieux, bravant la moue ou la moquerie de leurs collègues, passent au français. Rabelais publie, à Lyon, Gargantua et Pantagruel; dans la même ville paraît, en 1538, !'édition des œuvres de Clément Marot; Ronsard, Montaigne écrivent en français. N'empê- che que Du Bellay estime nécessaire encore, en 1549, de sortir sa fameuse Deffence et illustration de la langue françoyse, preuve que la cause n'était pas

Étienne Pasquier hésita pour ses Recherches de la France parues en

gagnée.

1560. Tumèbe, le grand hellénisant de la Sorbonne, lui avait déconseillé d'écrire en «vulgaire». Mais le juriste passa outre : «De ma part, écrivant en

nations

2. Des curés, soucieux de pastorale adaptée, n'avaient pas attendu que l'initiative vînt de la hiérarchie. Vers 1475, le curé de Freissinières (Hautes-Alpes) enseignait déjà partiellement en français. Le juge Elzéar Arthaud, témoignant en 1502, se souvient que le prêtre enseignait à ses ouailles: (( Pater Noster, Credo, tant en latin qu'en vulgaire, disant: 'moi je crois au Dieu le père tout·puissant ' et ainsi ensuite disaient les paroissiens » (Paris, Bibliothèque Nationale, Lat. 3375 (2), f 0 7 v°·l ll.

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Langues nobles. langues vulgaires

mon vulgaire, pour le moins écris-je au langage auquel j'ai été allaité dès la mamelle de ma mère», et écrivit en français tout en se justifiant: «Le grec était le vulgaire à Hippocrate et Platon, le latin à Cicéron, et à Pline' ». Désormais, dans le monde savant, le ton était donné. En réalité, les lettrés ne faisaient que suivre une tendance générale inéluctable car deux forces incoercibles jouaient en faveur du français:

l'alphabétisation et l'imprimerie. Nous avons relevé, ci-dessus, le cas des vallées alpines provençales exceptionnellement alphabétisées. Villeneuve-Bargemon!, lors de son voyage dans la vallée de !'Ubaye, en 1815, notait avec admiration que tout le monde y entendait le français - à l'inverse de la Basse-Provence - et que les discours, les sermons et l'instruction religieuse s'y faisaient dans cette langue. La corrélation positive apparaît ici clairement entre aire forte· ment alphabétisée et zone de pratique française . De même, dès la fin du xvn' siècle, les zones méridionales protestantes - où l'alphabétisation est toujours meilleure que dans les aires voisines catholiques - se révèlent plus« francisan· tes ». Il est vrai que le livre, dans les deux cas, y circulait davantage. L'imprimerie, en effet, a également contribué, de façon décisive, à la victoire du français sur le latin. Puisque désormais la technique permet la production en masse des livres et des imprimés, la loi du marché va progres· sivement s'emparer de ce nouveau produit. L'élargissement des ventes est du côté de ces nouveaux lecteurs, issus de la bourgeoisie et de l'artisanat, qui ne sont ni clercs ni lettrés et qui n'entendent pas le latin. Prenons le cas de Paris qui constitue, et de loin, le premier centre d'édition en France; la part des ouvrages en latin tombe irrémédiablement au profit du français: 91 % en 1501, 86 % en 1528, 79 % en 1549, 45 % en 1575. Dès la fin du xvf siècle - même si la résistance fut encore longue-, le latin, à terme, est condamné, d'autant que les chancelleries nationales optent définitivement pour leur propre langue. La volonté politique joua enfin, en effet, un rôle indéniable. Le français

est la langue du roi, de la cour, de Paris. Voilà qui suffit pour fonder le prestige dont cette langue, plutôt que tout autre idiome parlé dans le royaume, pouvait se prévaloir. Sur le plan réglementaire, ce fut la capitale ordonnance de Villers-Cotterêts qui marqua le tournant décisif. Alors que les ordonnances précédentes concernant la justice - celles de 1490, 1510, 1535 - autorisaient la diversité linguistique dans les procédures judiciaires, celle que François l" signa à Villers-Cotterêts, en 1539, l'interdit expressément en son article 111 :

« Nous voulons dorénavant que tous arrêts, ensemble toutes autres procédu·

res, soit de nos cours souveraines et autres subalternes et inférieures, soit de registres, enquêtes, contrats, commissions, sentences, testaments et autres

3. E. PASQUIER, Les Recherches de la France, Paris, 1560, in Les Œuvres d'Étienne Pasquier.

Amsterdam, 1723. Slatkine Reprints, Genève, 1971, respectivement Il 3 B et Il 3 A.

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UNE ÉCRITURE CODÉE

quelconques actes et exploits de justice, ou qui en dépendent, soient pronon- cés, enregistrés et délivrés aux parties en langage maternel français et non autrement ». Dès lors, tous les actes officiels furent rédigés dans la langue du roi qui devint ainsi la langue officielle du royaume. Désormais quiconque voulait faire une carrière d'« officier» - nous dirions «administrative» - se devait de pratiquer le français. Sans lui, pas d'avenir politique! L'efficacité de cette ordonnance est incontestable. Nous en avons une belle preuve avec la déclaration que Jean-Louis Fulconis, notaire de Cucuron, village provençal dans le diocèse d'Aix-en-Provence, inscrit dans son registre de l'année 1539, au mois de novembre et qui se trouve reproduite dans cet ouvrage (voir texte n° 9). Le tabellion explique que s'il écrit désormais en français alors que jusque-là il avait rédigé tous ses actes en latin, c'est pour obéir à l'ordre royal. Comme lui, bien des notaires provençaux, du jour au lendemain, passèrent au français. Mais lenseignement que nous pouvons tirer d'une telle attitude est double. D'une part. évidemment, elle montre l'efficacité de la loi. Mais elle indique clairement aussi que les notaires connaissaient parfaitement le français tout en écrivant habituellement en latin leurs minutes. Depuis longtemps, en effet, le français était la langue du roi, de l'administration, de la ville, du commerce, bref des relations et donc de l'avenir, du moins dans le royaume. Quant aux relations internationales, elles suivirent la nationalisation des monarchies centralisatrices. Désormais, le roi de France s'exprime en français ; pour le reste, place aux interprètes. Ainsi le latin fut progressivement abandonné : vainqueur sur ce front - quoique dans le temps long - le français combattait aussi sur un autre, celui des dialectes.

LE FRONT FRANCO-DIALECTAL

Précisons d'emblée ici que nous n'entendons pas entrer dans la distinction subtile et controversée que font les linguistes entre langues, dialectes et patois. Au demeurant importante pour la détermination des statuts idiomatiques respectifs, elle ne nous paraît pas indispensable ici. En conséquence nous utiliserons ces termes comme tout à fait synonymes, sans affecter à l'un ou à l'autre une quelconque valeur de connotation positive ou négative. La question est simple : quelle langue la population parlait-elle? Il est clair qu'au xvJf siècle encore la plupart des sujets de Louis XIV, s'ils compren- nent plus ou moins le français, ne le parlent pas. Ce n'est pas leur langage maternel, celui du quotidien. « On parlait si bien à Versailles qu'il semble qu'on ait dû parler ainsi partout, et nous oublions qu 'il fallait un interprète à Marseille, ou que Racine, en voyage, était incapable de se faire apporter un vase de nuit. Louis XIV ne s'inquiétait guère d'ailleurs qu'à quelques lieues de Paris on le haranguât en patois picard. Jamais ses successeurs ne prêtèrent la

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La.ngu es nobles. langues vulgaires

moindre attention à un détail de si peu d'importance

papulation parlait son dialecte local. Dans le Midi, peut-être la moitié du territoire, régnait la langue d'oc dans ses diverses variétés. On saisit que le latin ou le français est une langue seconde, artificielle paur la population lorsqu'il est possible de voir jaillir l'expression spontanée. Prenon~ quelques exemples provençaux - que l'on pourrait facilement com- pléter par d'autres analogues trouvés ailleurs - pour illustrer le fait. Les insultes et blasphèmes, qui conduisent l'imprudent devant le tribunal, fusent en provençal. Soupçonné d'être «luthérien », un artisan d'Apt s'entend traité de « truffatur »en 1532. La même année, sur les trente-trois habitants de cette ville qui défilent devant l'inquisiteur du diocèse pour accomplir leur devoir de délation, dix-huit s'expriment, au moins partiellement, selon les notes du greffier, en provençal, dont un noble, un prêtre et même un chanoine de la cathédrale 5 . Les notaires permettent également de saisir le fait. Contrairement à ce que l'on aurait pu croire, relativement peu d'entre eux ont couché des actes en langue romane. Le plus souvent ils ont utilisé le latin. Toutefois, ils se trouvent de temps à autre embarrassés pour noter dans cette langue tel ou tel objet de l'environnement quotidien, tel outil, tel ustensile. C'est alors le mot

Ordinairement la

•».

provençal qui vient spontanément à l'esprit et sous la plume du tabellion. A cet égard, les inventaires après décès constituent un excellent moment pour voir l'expression du quotidien. En voici un, pris entre mille. Le notaire énum ère - en français puisqu'il date de l 590 - les biens de feu Louis Blanc, marchand de Marseille. Si l'ensemble est dans le plus correct français, parfois, visiblement, le terme exact lui fait défaut. Il écrit alors mastre (pétrin), cadière (chaise), sartan (poêle), cal/en Oampe), toalhes (nappes), torcamans (essuie- mains), etc. 6 . C'est encore ces mots de tous les jours qui apparaissent furtive- ment dans le contrat d'embauche - par ailleurs entièrement rédigé en latin - que Jean Morel se voit établir en 1471. Les dépenses qu'il occasionne à son patron lui sont comptées et débitées tout au long de l'année depuis le 2 février

jusqu'au 17 juillet puis arrive le provençal,

chivalo » Oe peigne de mon chevalet), le masel (boucherie), le sartre (tailleur)'. De même, lorsque le temps presse, il est trop long de procéder à une traduction même mentale et c'est la langue maternelle qui prévaut. Ainsi fait le prêtre de Lauris, village du Luberon, lorsque, en l'absence du notaire qui a fui à cause de la peste, il prend les derrtières volontés du malheureux Blaise

mentionnant « la pieucha de m on

4. F. BRUNOT, H isto ire d e la lan g u e fran çaise des o rigin es à J900. L VII . Pa ri s, A. Colin, 1926, p. 2.

5. Aix, Musée Arbaud, Ms MO 755 . • Truftatur •: à ra pprocher du latin trnfa (fraude), du provençal tru fa (tromper) et de l'italien truftatore (escroc).

6. Arc hi ves d é partemental es, Bouches -du-Rhône, 364 E 319, fO 1365 - 1370 . Indi cation due à l'ai ma ble obligeance d 'E. Cipriani.

7. Ar c h. dé p. Va ucluse, 36 E 31 , f 0 1.

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UNE ÉCRITURE CODÉE

Moreti, atteint par l'épidémie, le 8 août 1517. Le prêtre clôt l'acte par cette explication : «Et yeu Audet Bosso, cappellan de Lauris et, per Io present, curat de Cucuron, que ay pres Io present testament per causo de la pestilensi regnant per adouc au present luoc de Cucuron et a defaut de notari 8 ». Les dialectes restaient donc encore largement pratiqués, même après Villers-Cotterêts. L'ordonnance obligeait aussi les curés à tenir les registres paroissiaux en français. Pourtant quelques sondages effectués en Provence

- mais J'enquête précise et générale reste à mener - montrent que la situation

est très inégale à la fin du xvl' siècle. Des curés tiennent encore leurs registres

en latin tandis que d'autres, tels ceux d'Auriol et de La Ciotat, écrivent en provençal. La langue ne semble pas avoir été une préoccupation majeure

- moins encore prioritaire - des autorités tant civiles que religieuses. Le poids de la tradition constituait une résistance passive considérable.

Au xvf siècle, dans le Midi, tout un chacun parlait d'oc: nobles, clercs, bourgeois, lettrés, notaires, artisans, paysans, à la ville comme à la campagne. Le bourgeois marseillais, Honoré de Valbelle, tint son journal entièrement en provençal, de 1493 à 1539. Plus étonnant le cas de Jacques de la Roque, une des grandes figures d'Aix-en-Provence, bourgeois de la ville et fondateur de l'hôpital Saint-Jacques. Son livre de raison, qui couvre la période 1528-1540 est en provençal mais de plus, on ne connaît de lui aucune ligne écrite en français. Se peut-il qu'un édile de la capitale provençale ait alors ignoré la langue administrative? Voilà qui semble bien improbable 9 . En effet, dès le XIv" siècle, dans le Midi, le français est la langue d'avenir. Et, au XVIe siècle, la question ne se pose même plus, tant c'est l'évidence. Non seulement les élites le pratiquent mais le peuple, même s'il ne le parle pas, l'entend. Il en a, pour le moins, une compréhension passive. Lorsque l'évêque de Marseille, Pierre Ragueneau, au cours de sa visite pastorale de 1560, prend des ordonnances pour ses diverses paroisses, normalement en latin, parvenu

à Aubagne, il termine une première page latine par ces mots : «

que describi

» (choses qu'il a voulu être

). Suivent sept pages

et exprimi voluit gallicis ut omnibus inotescat

décrites et exprimées en français afin que nul n'en ignore

en français. Nous avons déjà utilisé le dossier des dénonciations faites par trente-trois habitants d'Apt à l'inquisiteur en 1532; quinze sont en français, faites par de simples artisans de la ville. Autre exemple, de 1552. Il s'agit d'une requête adressée au parlement de Provence par le seigneur des Pennes, village

B. « Et moi, Odet Bos, prêtre de Lauris et, pour le présent, curé de Cucuron, qui ai pris le présent

testament pour cause de la pestilence régnant pour lors au présent lieu de Cucuron et à défaut de notaire " (Arch. dép. Vaucluse, 36 E 113, f 0 6 ; suivant le f 0 190). 9. Honoré de VAIBELl.E, Histoire journalière, par V.L Bounily, R. Duchêne, L Gaillard, Ch. Rostaing. Aix-en-Provence, Publication s de l·Université de Provence, 2 vol., 1985. « Livre de raison • de Jacques de la Roque: Arch. dép. Bouches-du-Rhône, dépôt d'Aix,

1B165.

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Langues nobles. langues vulgaires

situé entre Marseille et Marignane, pour obtenir le paiement du péage qu'il contrôlait Il existe sur place un tableau près de la porte du village indiquant par le menu les droits dus. Le seigneur argumente: «Les gens .n'entend:;mt le latin ne sauraient sav01r ce que veut dire les marchandises qw sont cotees et écrites en latin». Il sollicite donc la permission de le « faire mettre et traduire en langttge vulgaire pour que chacun le puisse entendre». On pourrait penser que la traduction, pour être comprise de tous, dût être en provençal. li n'en est rien. La « translation » qui suit la requête est en français. Tel était donc «le langage vulgaire que chacun peut entendre'" ». Un dernier exemple permettra sans doute de convaincre. li dépasse largement le cadre d'une province méridionale pour intéresser une commu- nauté entière. Il s'agit des Pauvres de Lyon, autrement appelés vaudois. Cette dissidence religieuse, née au xn' siècle, présentait la particularité d'avoir survécu aux multiples persécutions médiévales et d'exister encore au temps de la Réforme, quoique sous la forme d'une diaspora, éclatée, en plusieurs régions d'Europe. La branche orientale, étendue jusqu'à la Bohême et la Pologne, ne nous intéresse pas ici; elle était de langue germanique. Pour sa part, la communauté occidentale, dispersée de la Provence et du Dauphiné jusqu'en Calabre et aux Pouilles en passant par le bastion piémontais, connais- sait l'unité linguistique, celle de la langue romane. Toute une littérature - plus de deux cents manuscrits actuellement conservés dans une quinzaine de bibliothèques européennes - est rédigée en langue d'oc presque exclusive- ment. dont la fameuse bible de Carpentras. Or, en 1532, les Pauvres de Lyon décidèrent d'adhérer à la Réforme et. dans le même mouvement. de faire imprimer la Bible avec une nouvelle traduction établie sur le grec et l'hébreu, et non plus sur la Vulgate latine. Très normalement nous nous attendrions à ce qu'ils aient édité !'Écriture en roman, leur langue traditionnelle. Erreur. La bible qui sortit le 4 juin 1535, des presses de Pierre de Vingle à Neuchâtel, et qu'ils financèrent, est exclusivement française. Même si, comme il semble, l'entreprise a finalement quelque peu échappé à ses initiateurs, si elle constitue un élément de la stratégie globale que les Réformateurs projetaient pour la conversion de la France, il est clair que, par souci d'efficacité, ils choisirent le français. Voilà qui en dit long. Le français a le vent en poupe". Parvenus au terme de l'Ancien Régime, tentons, de dresser le tableau linguistique de la France. Laissons la parole à Daniel Roche : « Les philologues

10. Respectivement: Arch. dép. Bouches-du-Rhône, 5 G 279, 26 mai 1560; Aix, Musée Arbaud, Ms MO 755; Arch. dép. Bouches-du-Rhône, B 43, 140 . 11 Sur cette bible dite d'Olivétan, voir le co ll oq u e de Noyon : Olivétan, traducteur de la Bible. Paris, Cerf. 1987. Et auss i, sur cette bible et la communauté des Pauvres de Lyon :

G. Audisio, Les Vaudois. Hi stoire d'une dissidence. Xlf·XVf siècles. Pari s, Fayard, 1998 .

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ont pesé les forces en présence en 1780-1 789 : langue d' oil, plus ou moins 16 millions de parleurs dans la France du Nord, mais dont certains jargonnent picard, normand, bourguignon; 7 à 8 millions de Français de langue d'oc, divisés en Provençaux, Gascons, Limousins, Auvergnats; le reste entend le flamand, le breton, l'alsacien, le basque et le catalan.» Sous la Révolution, le besoin d'unir le pays en uniformisant sa langue se fit jour. L'abbé Grégoire, dans son rapport à la Convention, en mai 1794, insistait« sur la nécessité et les moyens d'anéantir le patois et d'universaliser l'usage de la langue française•. Si le combat sur le latin paraissait alors définitivement gagné, celui sur les dialectes, lui, ne l'était pas encore. On sait que ce fut, plus tard, l'une des grandes tâches de l'école, notamment sous la Troisiéme République". Le bilan est clair: le latin est perdu, les dialectes en recul, le français en passe de monopole. C'est que toutes les forces nouvelles militaient pour lui:

alphabétisation, école, imprimerie, Réforme. Si ces nouveaux moyens assu- raient sa victoire sur le latin, ils lui garantissaient également le triomphe, à terme, sur les langues locales et régionales. Voilà pourquoi il est légitime de présenter un recueil de documents rédigés en français; voilà pourquoi, grâce à un ou deux textes en provençal aussi présentés dans la seconde partie, il n'était pas possible d'oublier complètement les parlers locaux alors couram- ment pratiqués même par écrit Tel est le contexte culturel - monde du silence à la parole efficace, à l'écrit prestigieux, à l'expression plurilinguistique usuelle - dans lequel se situe l'ensemble documentaire produit par cette société, partiellement parvenu jusqu'à nous et dont nous présentons plus loin un faible échantillon.

12. P. GoUBERT et D. ROCHE, Les Français et l'.4ncien Régime, Paris, A. Colin, 1984, 2 vol. ; t. 2,

p. 207. Abbé Grégoire, cité in R. CHARTIER, Lectures et lecteurs dans la France d'.4ncien Régime.

Paris, Seuil, 1987, p. 229.

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Chapitre 4

L'art de l'écriture, un succès d'imprimerie?

L'invention de l'imprimerie, loin de faire disparaître le texte manuscrit, contribua sans doute à développer, dans un premier temps, la réflexion des spécialistes sur l'écriture elle-même et sur ses rapports avec la communication en général. D'un côté la cljentèle des lecteurs s'accrût, de l'autre les moyens accordés aux maîtres d'écriture pour faire connaître leur technique se multiplièrent. Il est vrru que la tradition de !'ouvrage manuscrit calligraphié avec art et de diffusion forcément restreinte se maintint, comme en témoignent, au beau milieu du XVI' siècle, les pages habilement dessinées par Claudio di Scandano dans son Libro ne/ quale si insegna a scrivere ogni sorte /ettera, antica et moderna, con le sue misure et essempi (1545), le texte de la Recherche de

dédié par Jacques Cellier au roi Henri ill afin de lui

montrer que « la gloire de Dieu se frut voir et apparait par tout l'univers et ce par beaux caractères » (1583-1587), ou les manuscrits d'Esther Inglis, la fa- meuse calligraphe d'origine françruse qlli, en 1599, rédigea à Edimbourg les

CL Pseaumes de David en diverses sortes de lettres avant de dédier à Lady Arskeme of Dirltoun, son New yeeres guift De même, au milieu du xvn' siècle, les ouvrages de Nicolas Jarry comme la Guirlande de Julie (1641), les Heures de Nostre Dame ou les Sept offices de la semaine (1653) attestent cette fois non par le sujet abordé, mais par le mode d'exécution que l'héritage« médiéval» perdurait à l'époque moderne. Mrus les calligraphes n'hésitèrent pas à recourir aux nouvelles méthodes pour repro- duire et faire connaître leur art L'imprimerie s'en trouva enrichie d'autant d'alphabets plus ou moins personnalisés, de manuels et méthodes diverses et, de son côté, l'écriture manuscrite subit J'influence de l'art mécanique avec ses impératifs de clarté et de simplification.

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plusieurs singularités

,

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UNE ÉCRITURE CODÉE

L'Italie, berceau de !'humanistique apparaît, dans ce contexte, comme à l'origine des premiers ouvrages imprimés consacrés à la science de l'écriture particuliérement celle qui se pratiquait dans les chancelleries, les secrétariats, les bureaux commerciaux. C'est ainsi que Ludovico Vicentino dit Ludovico Arrighi s'illustra en publiant, dés 1522, le premier manuel d'écriture: Il modo

et regola de scrivere littera corsiva over cancellarescha

suivante, par la seconde partie Il modo de temperare le penne con le varie sorti de littere. Ces règles et propositions rencontrèrent, sous le titre La Operina, un vif succès d'édition et contribuèrent à susciter d'autres publications. A la même époque, en 1524 exactement, sur ces traces, Giovannantonio Tagliente publia ainsi La vera arte delo F.xecellente scrivere di diverse varie sorti de litere, sans doute édité à Venise comme les premières œuvres de Vicentino mais qui se placent déjà sur un plan pédagogique plus érudit faisant de celui qui écrit l'initié d'un art complexe muni de règles à la fois techniques et esthétiques à respecter. Le Luminario de Verini (1526) qui analyse, de manière mathémati-

complété, !'année

que, la forme des lettres, particulièrement les capitales romaines, ou le manuel de Celebrino sur la manière d'apprendre à écrire les lettres« commerciales» (Merchantescha) témoignent l'un et l'autre de cette volonté de spécialisation et de systématisation scientifique dans l'explication morphologique des lettres. Giovambattista Palatino avec son Libro nuovo d'imparare a scrivere tute sorte

lettere

(1540), Domenico Mansoni avec son Libro mercantile

(1548), Vespa-

siano Amphiareo avec ses recherches graphiques sur les majuscules de chancellerie (1548-1588) annoncent, à la fin du siècle, les travaux si importants de Giovanni Cresci avec son Essemplare di piu sorti lettere plusieurs fois réédité à partir de 1560 ou ceux de Marcello Scalzini (fl secretario, 1581-1608), de Carlo Ludovico Curione (Il cancelliere, 1582-1619) ou de Giacomo Franco (Del franco modo di scrivere cancellaresco modemo, 1595-1596).

Dans ce foisonnement bibliographique qui, parti d'Italie, se répandit jusqu'en Espagne (Juan de Yciar publie son Arte subtilissima par la quai se enseiia a escrevir perfectamente en 1550), il semble que les pays« nordiques», en particulier la France, aient connu un léger retard. Certes, il faut rappeler le très célèbre ouvrage d'Albrecht Dürer Under-

(1525) consacré à la géométrie des lettres, mais le texte

en est bien sûr imprimé en gothique et il s'agit plus d'un monument de l'imprimerie que d'une réflexion sur l'écriture manuscrite. Certes, il faut citer aussi les travaux de Gerardus Mercator comme le Litterarum latinarum quas italicas cursorias que vacant scribendarum ratio, publié à Louvain, en 1540, qui apparaît comme le premier modèle d'écriture cursive publié en Flandres, mais les planches ont encore été gravées en plein et vraisemblablement sur bois ce qui dénoterait un certain archaïsme. Il faut cependant attendre le milieu du siècle avec Caspar Neff et son Thesaurarium artis scriptoriae et cancellariae (! 549) ou Johann Neudôrffer (der

weysung der Messung

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Page de titre du livre de Guillaume Le Gangneur, La technographie ou briefve

méthode pour parvenir à la parfaitte connaissance de l'écritture française (

),

1599.

Altere) (1538-1549) et sa vaste production pour voir se dessiner en Allemagne une école voire même, dans le cas des Neüdorffer (avec Johann der Jünger), des dynasties de maîtres écrivains. La fin du siècle voit même la recherche graphique et décorative prendre le pas sur l'analyse purement scientifique avec par exemple J. Théodore et Israël de Bry qui créent de grands alphabets majuscules ornés de figures, de trophées, d'animaux, de fleurs ou de fruits (':_rancfort, 1595-1596). En France, le Champfleury de Geoffroy Tory« auquel est contenu l'art et science de la deue et vraie proportion des lettres attiques» paraît bien dès 1529 mais, comme pour le Dürer, il s'agit plus d'un ouvrage de référence pour imprimeur que d'un manuel du parfait calligraphe. Il faut attendre la seconde moitié du XVI' siècle pour trouver de tels exemples. Ainsi Johann de Beau- chesne qui publie à Paris, en 1550, Le Thresor d'escripture auquel est contenu tout ce qui est requis et nécessaire à tout amateur du dict art avant d'en donner une version anglaise en 1571. Ainsi Pierre Hamon, qui fit graver en taille-

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UNE ÉCRITURE CODÉE

douce plusieurs alphabets dont la première édition parut, en 1561, sous le titre Alphabet de /'invention des lettres en diverses écritures. Cet ouvrage, dont la date de parution correspond au développement des nouvelles techniques de gra- vure sur cuivre permettant de reproduire les traits les plus fins avec virtuosité, connut un succès d'édition évident même après l'exécution de son auteur (pendu à Paris en 1569) puisqu'on en trouve des rééditions, en 1577, à Paris, ou à Lyon, en 1580. En fait, la curiosité de son auteur s'intéresse plus à la reproduction des écritures anciennes antérieures au XI• siècle (minuscule caroline, capitale rustique) qu'à celle de ses contemporains.

A

la

lin <lu siècle,

<le

nouveau x litres enrichissent , dans

le rn0me

esprit, la bibliographie spécialisée de l'époque. Citons Jacques de La Rue avec ses Exemplaires de plusieurs sortes de lettres ( 1569) et son Premier livre de la bonne écriture française contenant une instruction à la jeunesse par quatrains et distiques moraux (1578), Jean Le Moyne qui, comme de La Rue, mêle morale et pédagogie avec son Instruction de bien et parfaicte-

ment escrire, tailler les plumes et autres secrets pour se gouverner en l'art

d'escriture, avec quadrains moraux (1556-1568) ou Guillaume Le Gangneur qui publie son œuvre en trois volets, La Calligraphie (écriture grecque), La Risographie (écriture italienne), et La Technographie (écriture française «ou briefve méthode pour parvenir à la parfaitte connaissance d e l' écriture Françoise », 1599). Belle écriture, reflet de l'âme. Cette formule pourrait résumer la philoso- phie des ouvrages parus à partir de cette fin du xvf siècle. Il ne s'agit plus seulement de fixer des types d'écritures mais d'y associer un art de vivre, une morale. Par ailleurs, il faut constater que l'Italie qui avait été à l'origine de cette floraison de manuels et d'ouvrages imprimés semble peu à peu tarir sa production même si !'on peut encore citer Francesco Periccioli (fl terza libro delle cancellaresche cursive et aitre maniere de caracteri, paru à Naples en 1619), Francesco Pisani et son Trattegiato da penna (1640) ou Giuliano Sellari qui publie à Rome, en 1.645, son Laberinto di varii caratterie. En revanche, on constate un réel développement de ce type d'ouvrages en Angleterre, en Allemagne ou aux Pays-Bas. En Angleterre, par exemple, l'école calligraphique s'illustre avec John Davies of Hereford et son Writing Schoole-master (1648), Nathaniel Strong et son England's Perfect School-Master (1674) et surtout Edward Cocker qui publie de nombreux ouvrages entre 1657 et 1694, entre autresArtsgloryor the Penman's treasure et Cockers Morais or the muses spring garden portant à un haut degré l'art de la plume. De même, les Pays-Bas peuvent s'enorgueillir des travaux de Jan Van den Velde, célèbre pour son Spiegel der Schryfkonste (miroir de la calligraphie) publié à Rotter- dam. en 1605, et agrémenté de 27 planches; tandis que l'Allemagne publie les

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Planche extraite de !'Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et

des métiers

),

1 755.

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UNE ÉCRITURE CODÉE

ouvrages d'Andreas Reich (1642-1652) et ceux de Berthold Ulrich Hoffmann

(1659-1703).

C'est toutefois en France que l'art calligraphique connaît son apogée aux xVII• et xvu.f siècles. Les maîtres d'écriture y développent l'écriture comme an de l'éducation et cherchent particulièrement à propager l'écriture italienne. Certains ne nous ont pas laissé leur nom comme l'auteur de !'Alphabet de

/'Invention et Utilité des lettres et caractères, paru chez Robert Micard en 1602_

D'autres sont mieux connus comme Lucas Materot, Bourguignon implanté à Avignon qui en publiant ses Œuvres, en 1608, cherche à faire « comprendre facilement la manière de bien proprement escrire toute sorte de lettre ita- lienne selon l'usage de ce siècle». Citons encore Jean Allègre qui publie ses Exemplaires en 1622 ; Desper-

rois et son Avertissement pour ceux qui désirent parvenir à la perfection de

/'escriture de Finance (Paris, 1623); François Desmoulins, spécialisé lui aussi

(Lyon,

avec

Le

Paranimphe

de

l'Escriture

ronde,

financière

et

italienne

1625-1644).

Au milieu du siècle, la place est occupée par Louis Barbedor qui, parti de

l'Escriture financière dans sa naï/veté (Paris, 1640), et en passant par Les

(Paris, 1647), en vint à publier un

véritable Traité de /'Art d'escrire (Paris, 1655), reconnu et admiré. Ses émules

s'appelleront Jean Pétré (Nouveau livre d'Ecriture financière, italienne et bâ- tarde, 1652); Jean Allais (La grammographie nouvelle ou plutôt le vray miroir des curieux escrivains et /'Art dëcrire ou le moyen d'exceler en cet art sans maître,

escritures financière et italienne-bastarde

Paris, 1680); Louis Senault spécialisé dans les écritures italiennes bâtardes (1650-1670), ainsi que Nicolas Duval qui publie, en 1670, Le Trésor des

nouvelles Escritures bastardes à la Mode, ou Berey, L'écriture italienne bâtarde en sa perfection (1699-1700).

Au xvu.f siècle, cette tradition se maintient avec brio comme en témoi-

gnent de Chaste et son Nouveau livre d'écriture ronde bâtarde et coulée

Nicolas Lesgret avec le Livre d'exemplaires composé de toutes sortes de letres (1713) ou Louis Daumas avec sa Bibliothèque des enfants ou les premiers élémens des lettres contenant le système du bureau typographique (Paris, 1732

avec vingt pages d'alphabet).

Roland et son Grand Art d'Ecrire (1758) suivi des Principes démontrés des

différentes Ecritures (1766) ne dédaigne pas d'aborder aussi des sujets annexes comme la manière de faire les encres ou celle de tailler la plume (1750). A cette époque, les manuels et traités se succèdent: Rossignol (L'Art d'écrire en

(1700),

1756, Les Modèles d'Ecritures en 1764, avec leurs rééditions 1770, 1780

);

Glachant, expert et écrivain juré, «maître à écrire de Monseigneur le duc de

Chartres» (Nouveau Traité d'Ecriture, qui s'inspire de Rossignol et d'Alais,

1754); Autrepe (Traité sur les principes de l'art dëcrire, 1759) ou Royllet (Les nouveaux principes de l'art dëcrire, 1731 ; Les vrais principes de /'Art d'écrire,

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Planche ex1raile de !'Encyclopédie ), 1755. 47 Facebook : La culture ne s'hérite pas elle
Planche ex1raile de !'Encyclopédie ), 1755. 47 Facebook : La culture ne s'hérite pas elle

Planche ex1raile de !'Encyclopédie

),

1755.

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UNE ÉCRITURE CODÉE

1735; Les fidèles tableaux de l'art dëcrire, 1765 et Les Démonstrations de l'an d 'écrire, 1785, d'après la collection d'écriture de Bédigis, auteur lui-même d'un Art d'écrire publié en 1768).

L'ensemble de ces exposés forme comme un écrin pour le plus connu d 'entre eux qui les synthétise sans doute le mieux: l'article consacré à« !'Écri- ture » par Paillasson, expert-écrivain juré, dans /'Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers paru en 1755. L'article accompagné de 16 planches gravées, commence par définir l'écriture comme:

«L'art de former les caractères de l'alphabet d'une langue, de les assembler et d'en composer des mots, tracés d'une manière claire, nette, exacte, distincte, élégante et facile »,

puis passe aux conseils pratiques, à commencer par la taille de la plume qui change selon l'écriture désirée (ronde, bâtarde ou« expédiée »). Il faut ensuite «s e placer le corps », opération délicate qui conditionne le geste d'écrire e t s'interprète différemment quand il s'agit d'un homme ou d'une femme:

«Se placer le corps: les maîtres veulent que le côté gauche soit le plus près de la table que le côté droit; que les coudes tombent mollement sur la table; que le poids du corps soit soutenu par le bras gauche; que la jambe gauche soit plus avancée sous la table que la jambe droite; que le bras gauche porte entièrement sur la table; que le coude corresponde au bord et soit éloigné du corps d'environ 5 doigts; qu'il y ait 4 à 5 doigts de distance entre le corps et le bras droit; que la main gauche fixe et dirige le papier; que la main droite porte légèrement sur la table, de sorte qu'il y ait un jour d'environ le diamètre d'une plume ordinaire entre l'origine du petit doigt et le plan de la table pour l'écriture ronde, et que cet intervalle soit un peu moindre pour la bâtarde; que la main penche un peu en dehors pour celle-ci; qu'elle soit un peu plus droite pour la première; que la position du bras ne varie qu'autant que la direction de la ligne l'exigera que des 5 doigts de la main, les 3 premiers soient employés à embrasser la plume ; que les deux autres soient couchés sous la main et séparés des 3 premiers d'environ un 1/2 travers de doigt; que le grand doigt soit légèrement fléchi ; que son extrémité porte un peu au-dessous du grand tail de la plume; qu'il y ait entre son ongle et la plume la distance d'environ une ligne; que l'index mollement allongé s'étende jusqu'au milieu de !'ongle du grand doigt ; que !'extré- mité du pouce corresponde au milieu de l'ongle de l'index et laisse entre son ongle et la plume l'intervalle environ une ligne; que la plume ne soit tenue ni trop inclinée, ni trop droite ; que le poignet soit très légèrement posé sur la table, et qu'il soit dans la direction du bras sans faire un angle ni en dedans ni en dehors ».

Une fois toute l'opération achevée, le scribe doit frure les mouvements convenables (doigts et bras), connaître les effets de la plume (pleins et déliés produits par le tranchant de la plume), en distinguer les situations pour les

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L'an de lëcriture

maîtriser et les appliquer convenablement (de face, en oblique, de travers) et

écrire! « Il faut s'exercer longtemps à pratiquer les préceptes en grand avans que de passer au petit. Commencer par les traits les plus simples et les plus élémentaires et s'y afrêter jusqu'à ce qu'on les exécute très parfaitement; former des déliés et des pleins ou jambages; tracer un délié horizontal de gauche à droite et le terminer par un jambage perpendiculaire; tracer un délié horizon- tal de droite à gauche et lui associer un jambage perpendiculaire; former des lignes entières de déliés et de jambages tracés alternative- ment et de suite ; former des espaces carrés de deux pleins parallèles et de deux déliés parallèles ; passer ensuite aux rondeurs ou apprendre à plàcer les déliés et les pleins ; exécuter des lettres. s'instruire de leur forme générale, de la proportion de leurs différentes parties, de leurs déliés, de leurs pleins etc.; assembler les lettres; former des mots; tracer des lignes

enfin

»

Cet article, de référence, rencontra un tel succès que Paillasson le fit éditer à part, en 1760, chez Aubin. Il faut reconnaître d'ailleurs qu'il ne fut pas dépassé en cette fin de xvm' siècle. La production, au demeurant en baisse, ne peut plus guère signaler que le Recueil de pièces d'écritures d'après J Boulanger (Paris, an VI - 1798), les œuvres de Saintomer, auteur de La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen (1790) qui publia d'abord sa Graphométrie, suivie d'une collection d'écriture (Paris, 1780), son Ecriture démontrée (1789) et enfin son ouvrage sur les E.xpédiées française et anglaise (an VIII - 1800), ou celles de Guillaume Montfort (L 'Écriture démontrée, 1797 ; L '.4rt dëcrire, 1800 ou les Fables d'Ésope dédiées au Premier Consui 1801). A l'étranger, il semble également que l'on assiste à un affaiblissement de l'inspiration. L'Italie qui au XVI' siècle s'était pourtant montrée particulière- ment féconde ne peut plus guère s'honorer que du Florentin Gaetano Giarré, et encore, à l'extrême fin du xvm' siècle pour sa Calligraphia (vers 1795) et son

Alfabeto di leaere iniziali

(Florence, 1797), sa production couvrant également

le début du XJX' siècle, avec son Raccolta di caratteri inglesi. francesi. italian~ e

tedeschi

avec L '.4rte di bene scrivere per uso dei Principianti delineata e incisa

(Florence, 1811). Ses fils Raimondo et Brunone assureront la relève

(Florence,

1813).

En Angleterre, il faut citer George Bickrnann auteur de nombreux ouvrages sur l'écriture, parus entre 1731 et 1760, et particulièrement son Universal Penman (Londres, 1741), et en Allemagne Michaël Baurenfeind, prolixe maître d'écriture (1716-1766) connu pour son Vorschriflt/ein au/ eine ~esondere und angenehm Art (1739), dont l'activité sera poursuivie avec 1abondante production d'un Johann Heinrigs (1809-1842). L'art d 'écrire marque cependant très nettement le pas dès le début du XJX' siecle. On trouve, bien sûr, encore quelques spécialistes pour l'enseigner : Huet

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UNF: F.CRITURE CODÉE

de Tostes (Principes de tous les genres d'écritures, 1810, Ecriture anglaise, 1813 ou Traité des diverses écritures, 1804-1814); Alexandre Bourgoin (Les écritures françaises et anglaises, 1810); J.A. Barde (Principes de !'Ecriture cursive, Paris, 1819); J. Werdet (Cahier complet d'écriture, 1840-1841) ou F.L. Pillon (Traité complet de la taille de la plume, 1847 et !'Art d'apprendre à

hie11 écri re el de 11er(ec1in1111er les écrilll res rlé(ecl11e11ses. P;iri s. 1R~R).

Même à la fin du siècle, il s'en trouve e ncore: H. Brel avec sa Nouvelle méthode d'écriture (Paris, 1888), H. Brenat et sa Méthode d'écriture raisonnée (1892-1893) et A. Carrère avec sa Méthode-Album d'é c riture (1894) sont d u nombre. Mais la fécondité créative des débuts n'est plus au rendez-vous. A J'inverse, les auteurs se penchent davantage sur les alphabets antiques et médiévaux, la paléographie et l'écriture non plus comme art ou art de vivre mais comme discipline scientifique, auxiliaire de l'histoire. Le mouvement amorcé dès le xvu' siècle avec le De re diplomatica de Mabillon (1681), confirmé au xvrn' siècle avec, par exemp le, Batteney qui publie, en 177 5, L'.4rchiviste français ou Méthode sûre pour apprendre à arranger les archives et déchiffrer les anciennes écritures, s'épanouit au XIX' siècle. Ainsi pour la Paléographie Universelle de Silvestre (1839-1841). D'autres

les « belles écritures» anciennes comme J. Midoll e

(Écritures anciennes, 1835 et Recueil ou alphabet de lettres initiales historiées,

s'appliquent à reproduire

1846) ou Louis Seghers (Alphabets antiques, initiales, fragments

du XIf au XIi<'

du Moyen Age et de l'époque de la

Renaissance, 1884). Mais leur démarche est purement reproductive, ils ne créent pas de nouvelles formes, à l'usage de leurs contemporains. Cette démarche a priori passéiste s'explique par la révolution technique qu'enregistre Je XIX' siècle en matière d 'éc riture. Vers 1850, en effet, on assiste à l'abandon progressif de la plume d'oie. Certes, les plumes métalliques, en or ou en cuivre, avaient déjà fa it leur apparition bien avant et connu un certain succès dès le XVJ' siècle, mais c'est avec la révolution industrielle et l'usage de l'acier (résistant à l'oxydation) que la nouve ll e plume va faire une percée sur le marché, à commencer par l'Angleterre (grâce à Gillot!, Masan, Mitchell et Perry). En France, par exemple, de nombreuses fabriques comme Blanzy- Poure à Boulogne-sur-Mer vont diffuser à des générations d'écoliers le culte du porte-plume. Même si certains écrivains resteront attachés à la traditionnelle plume d'oie jusqu'au xx' siècle, il est certain que la mythique plume sergent-major était promise à un avenir de monopole. Cette invention de l'ère industrielle correspond à un appauvrissement de la littérature consacrée à l'écriture. Pourtant, comme le stylographe dont les améliorations techniques datent de la fin du XIX' siècle (le conduit capillaire pour l'alimentation régulière en encre est inventé par Waterman en 1884), la plume d'acier permet le maintien traditionnel des fameux pleins et déliés. La

siècle, 1880 et Trésor calligraphique

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Page de titre du manuel d'Eustachio Celebrino, Il modo d'imparare di scrivere lettera

merchantescha et ectiam a far Io inchiostro et cognoscer la carta (

),

1525.

véritable révolution qui porte en germe la fin d'un «art de l'écriture» date à la fois de l'apparition de la machine à écrire qui envahit les administrations et de l'invention du stylo à bille (créé par le Hongrois Ladislo José Biro en 1938) dont les avatars sont, à notre époque, le feutre et le stylo à pointe fibreuse . L'écriture cursive dont les bases restent uniformes se diversifie et se transforme à l'extrême en fonction des personnalités et de leur pratique. La « belle écriture » qui avait donné lieu à tant de publications s'est donc curieusement réfugiée chez les graphistes-calligraphes, les publicitaires voire même dans les clips-vidéo.

, Parallèlement les techniques informatiques elles-mêmes peuvent amener

a. une transformation de ]'écriture manuscrite par exemple dans le sens de la simplification par capitales comme J'exige la lecture optique des documents.

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UNE ÉCRITURE CODÉE

Ainsi l'avenir nous dira si ces nouvelles techniques seront à même, comme l'imprimerie a pu le faire en son temps, de renouveler l'écriture du xxi< siècle et de porter sur la nôtre la réflexion si riche qui a été celle des maîtres-écrivains du xvf au XIXe siècle.

Recettes d 'Encres à l'usage des Maîtres-écrivains d'après L'Encyc/opédie

ENCRES NOIRES

1° Prendre 4 onces de noix de ga lie les plus noires , épineuses et non trouées, les concasser. Un morceau de bois d 'Inde , gros comme une moyenne plume , long comme le petit doigt, que l'on réduit en petits morceaux. Un morceau d'écorce de figuier, de la grosseur de 4 doigts . On mettra ces 3 doses dans un coquemar de terre neuf, avec 2 pintes d'eau du ciel ou de la rivière, mesure de Paris. On fera bouillir le tout jusqu'à diminution de la moitié en observant que la liqueur ne se répande pas en bouillant. Ensuite on prendra 4 onces de vitriol romain que l'on fera calciner et 1/2 liure ou plus de gomme arabique. On mettra le vitriol calciné dans un linge et on l'attachera en mode de poupée. On mettra la gomme dans un plat de terre neuf. On posera dans le même plat la poupée sera le vitriol. Puis quand l'encre sera diminuée comme on vient de l'expliquer on mettra un linge blanc sur le plat dans lequel sera la gomme et la poupée de vitriol et on passera l'encre toute bouillante par ce linge , laquelle tombera dans le plat qui sera pour cet effet sur un réchaud de feu ; prenant garde toutefois qu 'elle ne bouille pas dans ce plat , car alors l'encre ne vaudrait rien. On remuera l'encre en cet état avec un bâton de figuier assez fort pour empêcher la gomme de s'attacher au fond du plat et cela de temps en temps. On pressera la poupée de vitriol avec le bâton et on essayera cette encre de moment en moment pour lui donner le degré de noir que l'on

voudra et jusqu'à ce que la gomme soit fondue

belle, donne à l'écriture beaucoup de brillant et de délicatesse.

Cette encre qui est très

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L'art de l'écriture

'2"

Une once de gomme arabique bien concassée De~ onces de noix de galle triée et aussi bien concassée

3 ou 4 petits morceaux de bois d'Inde et, gros comme une noix, de

sucre candi. • Il faut dans un pot de terre vernissée, contenant 5 1/2 setiers faire infuser dans une pinte de bière rouge ou blanche, les 4 drogues ci-dessus pendant 3/ 4 d'heure auprès d'un feu bien chaud sans bouillir. Ensuite on y mettra 1/2 once de couperose verte que l'on laissera encore au feu pendant 1/ 2 heure toujours sans bouillir. Lorsque l'encre est faite , il faut la passer et la mettre à la cave pour la mieux

conserver.

Cette encre est très belle et très luisante.

ENCRE ROUGE

Avoir 4 onces de bois de Brésil Un sol d 'alun de Rome Un sol ou 6 liards de gomme arabique

2 sols de suc candi

Faire bouillir les 4 onces de bois du Brésil dans 1 pinte d'eau pendant bon 1/4 d'heure . Y ajouter le reste des drogues et laisser bouillir encore 1/4 d ' heure . Se conserve longtemps. Plus elle est vieille, plus elle est rouge.

un

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Chapitre 5

L'évolution des écritures

1'.HÉRITAGE MÉDIÉVAL

Il n'est

certes p as s impl e d 'étab lir d es fi li a ti o n s à t rave r s les écrit u res

du

Moyen

Age. Jacques Stiennon, da ns so n ouvrage intitulé

Paléographie du

Moyen Age (pa ru e n 199 1) a m o ntré les

leurs gra nd s scripto ri a : Luxeuil , Lao n , Co rbie, Lyo n , Fl eu ry-s ur-Lo ire,

Saint-Ma rtin d e To u rs, Saint-De ni s . Il a a uss i in sis té s ur la différe n ce

l'écritu re dipl o matiqu e,

p e ut la vo ir d a ns les c h ar tes m é ro vin-

d e « pré-carolin e" va, plu s ra pide m ent

née sous le

règne de Ch a rl em agn e

Cette d erniè re, lis ibl e e t agréable, m a is a u tracé e ncor e « fragm enté", s'épa no uit d epui s le dé but du IXe s iècl e ju squ 'a u d é but du X II e s iècl e, ava nt

d 'ê tre e ll e- m ê m e so umi se à d e nou ve ll es période l'unité du m o nde m édi éval.

la « bri s u re go thiqu e" fa it so n d e l'a rt graphiqu e" (E mma nu el

chem in, induite par « le déve loppe m e nt

Pou li e) a uta n t qu e par le re mplacem e nt d e la plum e à bec sym é tr ique par

la plu me à bec biseauté à gauche, en pa rti culier dans le doma ine anglo- norma nd (Ja cques Bo u ssa rd ).

Écrire plus et plus vite entraîne égaleme nt le développement d'une écritu re go thiqu e cu rs ive , utili sée au ss i bi e n d a n s les ac tes de la vie éco no-

mique (les

Universités q ui diffu se n t le savo ir.

d es

influ e nces , refl é ta nt durant ce tte

que da ns les c har tes, évolu er ver s la « minu scul e ca ro lin e"•

parti c ul a ri s m es d es a bbayes e t d e

fo nda m ent a le tout a u lo ng du Moye n Age e nt re

exubéra nt e e t fili fo rm e te ll e qu 'o n giennes et l'écritu re d es li vres, qui

a uqu el elle a e mprunté so n nom .

Dès

la

fin

du

XJ c siècle cep end a nt,

fo ires d e Cha mpag n e

pa r exe mpl e)

qu e

d a n s

le cadre

rm ée d e la c h a n ce ll er ie par is ie nn e

adopte u ne morph olog ie mi xte où

profi t des li gatures d e séqu e nces à

Po uli e, Une histo ire de l'écri ture, dan s Bibliothèque de /' École des Ch artes ,

l'inté ri e ur d e ch a qu e le tt re» (E mmanu el

les li ga tures d e tê te en pi ed recul e nt « a u

Ai n s i a u XIV" s iè cl e, l'écr iture réfo

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UNE ÉCRITURE CODÉE

1977, n° 135, p. 142). Toutes les lettres de l'alphabet vont donc être progres- sivement composées en un seul temps (certaines résistant plus longtemps que d'autres comme le e), sans levée de la plume, de manière à privilégier la conduite d'un ductus rapide, naturel et harmonieux en liaison parfaite, de lettres à lettres et de mots à mots, voire de groupe de mots à groupe de mots. Cette révolution capitale a entraîné une réduction du nombre et surtout un renversement du sens des séquences de traitement des lettres, entre le xm• et le xv" siècle. Et même si la cursive gothique disparaît progressivement, elle aura légué ce qu'Emmanuel Poulle considérait à juste titre comme un principe fondamental: celui de l'écriture liée qui libère !'écrivain en lui offrant la rapidité du geste et donc la maîtrise du temps.

xvr SIÈCLE : ENTRE LA RONDE ET L'ITALIQUE

Au xv1• siècle, l'écriture est donc tout à la fois héritage, vestige et objet de recherche. Héritage, parce qu'elle prend en compte la tradition des siècles précé- dents en maintenant certains éléments graphiques adoptés parfois dès !'Antiquité. Vestige, parce qu'à cette même époque, la révolution de l'imprimerie, qui introduit la machine pour reproduire les caractères, bouleverse la civi- lisation de l'écrit. Objet de recherche enfin, parce que cette même technique, qui cherche à diffuser l'information en la multipliant et en améliorant sa lisibilité, n'est pas sans susciter études, propositions de changement ou de contrôle. Il est certain que la brisure gothique, née au x1• siècle de l'usage de l a plume à bec biseauté, ne disparaît pas à l'aube de l'ère moderne. La littera textualis formata perdure bien au contraire au moins à travers les livres manuscrits les plus prestigieux, ceux de la liturgie, dont la graphie assez monumentale inspira Gutenberg et les premiers imprimeurs. Les manus- crits courants vont développer, dès le milieu du XJv" siècle, une écriture dite bastarda, intermédiaire entre la gothique et la cursive. Ses représentations seront à ce point multiples que Pétrarque la dénoncera comme une «écriture relâchée et exubérante qui est l'apanage des scribes ou, pour mieux dire, des peintres de notre temps et qui brouille les yeux et les fatigue de près comme si elle avait été inventée pour tout autre chose que pour être lue» (Lettres familières, XXIII, 1366). À l'inverse donc, et pour exalter la lisibilité suivant le modèle antique des manuscrits transcrits entre le IXe et le xu • siècle, les humanistes déve- loppent un nouveau type d'écriture, une «caroline» améliorée, baptisée « littera antiqua», « humanislica » ou << rotunda ». Giovanni Francesco

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L'évolution des écriture:-.

Poggio Bracciolini (l 380-1459), notaire à Florence et scribe professionnel, en devient le promoteur lorsqu'il recopie suivant ce modèle les traités de Salutati (De verecundia, 1402/1403, Florence, ms Strozzi 96) ou de Cicéron (Lettres à Allicus, 1408, Berlin, ms. Hamilton lat. 166). Il d,,evient ainsi le père de «la ronde» ou «romaine», telle que nous la connaissons aujourd'hui, dont le modèle correspondait, comme l'a montré H.-J. Martin, aux aspirations des élites italiennes, lettrés mais aussi patri- ciens, marchands et bourgeois éclairés. Geoffroy Tory s'en fera le chantre en France avec son Champ Fleury (1529) où il réclame l'introduction dans la langue française des "lettres attiques, qu'on dit lettres antiques et vulgai- rement romaines, proportionnées selon le corps et visage humain» 1 C'est cette "romaine» qui, naturalisée, deviendra la «française», par opposition à l'italique, née de la cursive gothique italienn·e et de l'humanistique ronde, écriture penchée et spécialisée à d'autres usages. En effet, la forme des lettres se rationalise aussi selon l'usage qui en est fait et Je destinataire du document. Deux types d'écritures vont ainsi se développer: la « cancellaresca », inscrite dans un parallélogramme et destinée aux écritures de chancelleries et la« mercantescha »,inscrite dans un carré et destinée au commerce. Par ailleurs la pratique de la gravure qui évolue de la taille sur bois à la taille douce apportera aussi une certaine liberté de description dans le trait de plume, permettant à l'italique de se développer pleinement. En France, Pierre Hamon, écrivain et secrétaire de la Chambre du roi,

propose

dans son Alphabet de plusieurs sortes de lettres (156 7) 2 une typo-

logie de diverses sortes de caractères qui se répartissent en deux grandes catégories : les "lettres françoyses,, et les "lettres italiques». Lune et l'autre peuvent être en "petites lettres,, ou en "capitales». Dans la catégorie des lettres françaises, on trouve la lettre de chancel- lerie ancienne (inspirée de la gothique), la lettre «de chancellerie présente», la lettre palatale, la lettre "secrétarienne », la lettre commune courante, la lettre de comptes, la lettre ronde, la lettre financière courante, la lettre ancienne, la lettre « d'Estat », la lettre parée et la lettre mignarde. La minute ressort de ce groupe.

Dans l'ensemble des lettres italiques, on trouve la "petite lettre ovale et légère», la lettre ancienne ronde, la lettre ouverte, la lettre carrée

1. ~eoffroy TORY, Champ Fleury, auquel est contenu /art et science de la deue et vraye propor-

tion des lettres attiques

2 · Alphabet de plusieurs sortes de lettres par Pierre HAMON, chez Robert Estienne, 1567, Paris, BNF, P-V-404.

57

, Paris, t529, Pai·is, BNF, RES-V-515.

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UNE ÉCRITURE CODÉE

commune, la lettre carrée ancienne, la lettre de secrète« traictée »,la lettre droite« pattée», la lettre renversée, la lettre coupée et la lettre ondoyée. À la fin du siècle (1599), I'Angevin Guillaume Le Gangneur (dont l'anagramme-devise était « ung ange venu luy reigle la main») systémati- sera davantage en publiant ses trois méthodes pour« parvenjr à la parfaitte connoissance de l'écriture», française, italienne et grecque. Pour la fran-

çaise, qui relève de la Technographie 3 , il distingue la lettre

courante et la minute. La lettre italienne, qui relève de la Rizographie, se divise en lettre "cancellaresque pleine», lettre "cancellaresque courante. et "formata» (réservée aux livres). Enfin la Caligraphie ou "belle écriture• regroupe les lettres grecques. Il est vrai qu'à Paris la crainte de la falsification des actes au sein de la chancellerie royale avait entraîné en 1570 une réglementation stricte de la profession d'« écrivains-experts et jurés-écrivains» regroupés au sein d'une communauté et en parallèle une réflexion sur la nature des lettres et leur usage. Ainsi l'année suivante, un privilège était accordé à Jean Renoult pour faire imprimer 40 à 50 sortes «d'écriptures tant de son invention

qu'autrement » .

pleine, la lettre

Mais, c'est surtout au xvnesiècle que la réforme de l'écriture a lieu, forte de cette théorisation et en réaction aux dérives d'une pratique qui tend à la multiplication des formes et à leur progressive illisibilité : la montée de l'individualisme au XVI e siècle a, en effet, permis à l'écrit de se diversifier et d'acquérir un statut juridique, avec en particulier la pratique obligatoire de la signature sur les actes notariés, mais elle l'a aussi entraîné vers une crise d'identité et de reconnaissance.

XVIIe SIÈCLE : FINANCIÈRE ET BÂTARDE

Un premier arrêt du Parlement (14 juillet 1632), ordonne aux maîtres-écri- vains de s'assembler pour convenir entre eux de la « configuration de toutes lettres majuscules et minuscules» afin de réaliser «un caractère et formu- laire qui devra être suivi pour enseigner l'Art d'Écriture, tant en lettres françoise qu'italienne ». Ces travaux aboutiront aux alphabets réalisés par Barbedor et Lebé, gravés et imprimés au nom de la communauté. En 1633, un autre arrêt défend aux maîtres d'enseigner « d'autres caractères que ceux déposés au greffe de la cour». De fait, ces mesures entraîneront une

3. la Technographie o u briefve m éthode pour parvenir à (ran çoyse. De l'in ve ntion d e Guillaume Le Gangn eur,

58

la parfailte connoiss sance de l'écriture

angevin

1599, Paris, BNF, M-V-137.

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l'évolutio11 des écritures

véritable épuration, visant à supprimer« tous les traits supernus, toutes les lettres inutiles, toutes les abréviations multipliées 4

Barbedor, après avoir

rendu hommage à Guillaume Le Gangneur et aux frères Beaugrand qui

avaient cependant des écritures «lentes et forcées», reconnaît que:

" r.;écritùre Françoise (ou financière) n'a changé en mieux que de nostre

celle que nous voyons avoir cours est plus belle sans compa-

raison , non seulement que celles qu'on a vues par le passé, mais encores que quelque autre que l'on puisse inventer à l'ave nir 5 ». La minute est selon sa définition un dérivé de la financière. Elle est utilisée par les huissiers,

se rge nts, procureurs et notaires.

des

personnes de condition et des gens de lettres. Mais déjà, Barbedor constate que l'italique «s'apprend en peu de temps» et regrette " son extension par facilité au détriment de la fra nçaise " · De fait dans la pratique, la lutte entre la ronde française et l'italique bâtarde s'étale tout au long du siècle et jusqu'au milieu du XVIIIe siècle.

Au cours des xv11• e t xvrn• siècles, il est clair que les archaïsmes hérités du siècle précédent (s final à aigrette, r «rond», d «oncial») ont peu à peu

di spa ru pour laisser place à une écriture inspirée de

li g ne gé nérale, plus rapide et moins « ronde ». Mais

lente, s'étalant sur plusieurs générations avant d'aboutir, un même scribe pouvant également pratiquer plusieurs types d'écritures simultanément.

r.:examen approfondi des pratiques scripturaires des notaires de Meaux (Seine-et-Marne) permet de constater cette évolution et de noter deux grandes mutations, la première aux environs des années 1690 et la seconde aux environs des années 1750. La dynastie des Maciet comporte sept générations de notaires de 1633

à 18 10. Le

héritée du siècle précédent, faite de larges boucles, de mots en liaison, de nombreuses majuscules, des longs en position médiane et munis d'aigrette en final. Son fils Denis (1668-1695) utilise les mêmes formes, mais à la fin de sa vie, l'écriture se discipline, se fait plus petite et plus sobre dans ses développements et en même temps, se diversifie : les noms des parties en tête d'acte et les formules finales (lieu et date) sont amplifiés et l'italique les

premier, Guillaume Maciet (1633-1637), développe une écriture

la bâtarde dans sa cette évolution est

bâtarde)

Dans son Traité de l'art d'escriture, ( 1647). Louis

temps et (

)

À

l'inverse,

l'italienne

(ou

est

l'écriture

de

la

cour,

4. Chri stin e

METAYER, De l'bco le au palais de ju s tice

, Ann a les ESC , se pt-oc t. 1990, n° 5,

p. 1218-1219.

5 . Traité d e l'Art d'escriture

par Louis Barbedo1·, 1647 , Pari s, BNF, V-2734.

59

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UNE ÉCRJTURE CODÉE

distingue du corps du texte principal qui reste d'un module plus petit et d'une forme ronde 6 .

par

Guillaume III Maciet ( t 739-1759) qui utilise l'italique pour signaler les passages importants, le texte principal étant en «écriture traditionnelle»

(1740).

Mais, par un mouvement de «contamination» générale, l'italique fin it par prendre le pas sur l'ensemble de l'acte et la proportion entre l'écriture ronde et l'écriture penchée s'inverse. L' écriture ancienne ne sert plus alors qu'à souligner les commencements de phrases par un effet de calligraphie spéciale et l'italique devient majoritaire 7 . L'évolution est acquise et les successeurs suivront la mode. La question reste cependant posée des raisons profondes qui ont entraîné ces changements. Raisons techniques et mécaniques? comporte- mentales et psychologiques? Sans doute les deux à la fois.

Les prescriptions des maîtres en écriture et les vains efforts déployés

pratique, peuvent sans doute nous

a u XVIIIe siècle pour réglementer la éclairer quelque peu.

Cette

technique de

présentation

est

reprise systématiquement

XVIIIe SIÈCLE: LA COULÉE

d 'écri ture, paru en 1742 , le sieur Glachant , expert,

écrivain-juré, explique 8 que dans la «ro nde » il faut " tirer des lignes perpendiculaires » et dans la bâtarde, " des lignes qui s'écartent un peu de la perpendiculaire » autrement dit des traits penchés. Des mesures diffé- rentes sont à appliquer dans la taille de la plume selon qu ' il s'agit de la ronde (fente de moins de deux lignes de longueur) ou de la bâtarde (fente d'environ deux lignes de longueur). Mais il consacre aussi un long développement à une nouvelle forme d'écriture, située entre la ronde et la bâtarde, la coulée. Il distingue d'ailleurs la coulée posée (pour les placets et les lettres à des personnes de haute distinction) de la coulée expédiée (utilisée par les clercs et les commis pour les affaires). De même dans son Art d'écrire, (1755) 9 , Paillasson, également expert écrivain-juré, intègre la « nouvelJe écriture>>, qui est même " la plus en

Dans son Nouveau Traité

6. Archives départementales de Seine-et-Marne, 149 E 48, acte du 16 septembre 1695.

7. Archives dépa11ementales de Seine-et-Marne, 149 E 104 , acte du 20 m ars 175 8.

8.

Nouveau Traité d'écriture

par le sieur Glachant, 1742; Pari s, BNF, RES -X 521.

9. L'Art d'écrire par Paillasso n, 1755, Paris, BNF, 16° R 11115 .

60

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l'évoh11 io11 des écritures

usage e t souvent négli gée», au m ê me ran g qu e la ro nd e o u la bâ tard e (qu i

sert" po u r les m a nu scrit s qu e l'on veut co nserver ») . Lo rs d e

ta" s itu a ti o n d e la

lemen t consacrée à toutes les écritures ; la d ifférence consiste dans le plus

ou le moi ns; le plus pour la ronde et le moins pour la bâtarde et la coulée»

d 'a u cun

côté; tel es t le caractère fra nça is qui ti e nt e nco re pa r sa d ro iture à l'écritu re gothique m od e rne, d 'o ù il ti re so n ori gin e», oubli an t les vérita bl es origin es

et il ra ppell e qu e " la ro nd e es t dro ite, c'es t-à-dire qu'e ll e n 'i ncline

exposé s ur es t gén éra-

so n plum e>>, il indique qu e : " la s itu a ti o n o bli q ue

roma ines de la ro nde! Chacune des tro is écritures se subdivise en

plus ieurs modèles.

La ronde ou « ca ractère fra nçais »

J. grosse ronde

2. moyen ne ro nd e po u r les so u s -titres

3. petite ro nde

4. fina ncière (qui " s'écrit p lu s vite e t resse mbl e à l'écriture co ul ée») e t d 'où

découle la " grosse de procureur »

5. minute (la plu s p e tite ro nd e, p ar exempl e po ur les notes

e n m arges)

La bâtarde ou italienn e

l . grosse bâ tarde (dit e " des ouvrages)

2. moye nn e bâ ta rd e (po ur

3. pet ite bâ ta rd e (po ur les n o tes)

4. «bâtard e coul ée»

être adop tée par to ut es les d a m es et les p erso nn es d e co nditi o n »)

S. écrit u re des m a nu scrit s (s u r to ut e n lat in , avec m a ju sc ul es ro m a in es)

titul a ire» si e ll e es t e mpl oyée a u x tit res sup éri eu rs

les so us-titres)

(qui a u xvn• siècle é ta it utilisée à la co ur e t " devrait

La cou lée

1. grosse co ul ée

2. moye n ne coul ée

3. petite coulée

4. cou lée fi n a n ciè re ( u s it ée dan s les

mots et caractères doivent se joindre les uns a ux au tres»

S. m inu

burea ux), " lo n g u e, légè r e e t to u s les

te o u " la p lu s p e tit e c oul ée», pour l'ex p é diti o n.

61

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UNE ÉCRITURE CODÉE

L'émergence de cette nouvelle écriture, la coulée, se fait surtout au détriment de la ronde. Le même Paillasson regrettera encore l'abandon de celle-ci en 1762 lors du discours qu'il prononça avec d'Autrepe à l'occasion de la mise en place de l'Académie des experts-écrivains-vérificateurs (établie en 1728) : «très pratiquée au siècle dernie1; elle ne se fait presque plus' 0 ».

Quelques années plus tard, la situation ne s'est pas améliorée. M. Harger, membre et secrétaire du bureau académique d'écriture dans les mémoires lus en séance publique (l e 4 novembre 1779) en fait état: «Le besoin d'accélérer les expéditions introduisit dans notre siècle la coulée On se sert aujourd'hui de ces trois sortes d'écritures (la ronde, la bâtarde et la coulée). Mais la coulée, infiniment plus expéditive, l'a emporté sur les autres et cette préférence a fait dégénérer l'écriture en France. Tout le monde veut écrire vite et personne ne veut commencer par s'assujettir à se régler la main par un long usage de la ronde et de la bâtarde, d'où il résulte des éc ritures cursives, qui n'ont ni règles, ni proportions, ni grâce et qu i souvent deviennent illisibles 11 ». Ainsi le bureau se donne-t-il pour première mission la perfection des écritures afin de réunir " dans les écritures cursives la célérité avec la lisibilité », les autres missions étant, le déchiffrement des écritures anciennes, l'arithmétique (pour la vérification des «écritures comptables») et la perfection de l'orthographe par la rédaction des principes de grammaire. En 1780 (séance du 16 novembre) 12 , le bureau élabore quelques règles

qui sont de nature à "c hercher une révolution dans l'écr iture ». Ces règles

concernent l'usage du R final, du 1 et du J , du U et du V. « L'r finale par exemple a presque reçu la forme d'un o, par le mélange

de la ronde et de la coulée. Le sens de la phrase éclaire quelquefois le

lecte ur, mais lorsqu'il s'agit

noms propres inconnus, l'e rreur est en

quelque sorte inévitable. Cette forme irrégulière et trompeuse doit donc ê tre absolument bannie de l'écriture cursive. Aussi le bureau a-t-il arrêté de lui substituer l'r usité dans l'écriture italienne ou bâtard e, qui ne diffère que par sa pente du caractère d'imprimerie et dont la forme est agréable, facile

de

l'alphabet ».

d e

à

exécuter

et

parfaitement

distincte

de

celle

des

autres

formes

1O. Discoiirs el dissertations lus le 25 février 1762

; Paris, BNF, VZ 11 84.

11. Mémoires lus dans la séance publique du bureau académique d'écriture

le 4 novembre

1779, Paris, BNF, VZ 1160. 12. Mémoires lu s dans la séance publique du bureau académique d'écriture 1780, Paris, BNF, VZ 1161.

le 16 novembre

62

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L'évolutio11 des écritures

voye ll es e t

conso nn es, le burea u d éc id e qu e « l'I m aju sc ul e o u ca pital (voye ll e) d o it

base d es le ttres minu scul es (I) e t passer

es t co nso nn e (J ) ». Qu a nd a u « U voye lle ,

V

conso nn e d e

n de

bâtarde. Par a ill eurs, tro is p rofesse urs sero nt c hargés par le

bu rea u d 'e nse igner

aux maîtres, a vec un cours a nnu el p o u r l'écriture, p ou r les calc ul s e t p our

la gramma i re

m a in s»

(p. 1O) a u jo urd'hui di s p a ru es p o ur r eve nir à la b e ll e é p o qu e du « s iè cl e d e

Lo ui s XlV e t de Co lbert ».

Les mé moi res d e 17 8 1, 17 82 e t 178 3 13 regre tte nt touj o u rs ce tte dispari-

négli ge n ce

gé né rale. Les « pe intres en écriture» se fo nt rares e t les exp er ts n e p eu vent

que rendre homm age à ceux qui dis para issent comm e Pierre Hénard

(1783): « Da ns tou s ses caractères e t su r to u t sa bâ tar d e, où il a

reme n t excell é, on voya it le m oe ll eu x d a ns les pa rti es co urbes,

da ns les d ro ites, le soupl e raleme nt tout l'accord qui

burea u m en ait cep e nd a nt un « co mba t

d'arri ère gard e» , bo u sc ul é qu 'il é ta it par la pratiqu e d es maî t res d'écol es, cha rgés d'appre ndre les ru d ime nts et d éve lopp a nt a ins i e n parall è le une

plu s é lo ig n ée du

d 'aill e urs à ces de rni ers le d ro it d 'e nse ig n er les ru d im e nts e t

« to u t ce

champ li bre à l'éc ritu re co u ra nte, la fa m eu se c urs ive .

p rogra mmée avec

l'abo li t ion rec te me nt

Po ur la di st ingue r de la fran ça ise (rond e) et de l'italiq ue (bâ tard e), Hu e t d e Tos tes l'a p pe ll e ra b ie n « a ng la ise 15 "• m a is ce tt e a p pe ll a ti o n d eva it être déno ncée en 1824 par J .A. Barde 16 , professeur de gramma ire au profit

d évalu ant ain s i l'art d es expe rts e t la issant le

pra tiqu e us u ell e d e

be l art . L arrê t du 23 juill e t

tion · d u e a u x m é th o des d' a pprenti ssage d e l'écritu re e t à la

De

m ê me , p o ur la qu es tion

d es

maju scul es d es I

e t

J

toujo urs ê tre placé a u ni vea u d e la

au desso u s lors qu e ce lle le ttre maj usc ul e o u ca pita le, il d o it

ê tre a r ro ndi

à

sa base,

ta ndi s

qu e

le

mê m e ge nre, d evrait ê tre a ngul a ire ou bo ucl é» . Da ns le m ê me

esprit , le m e t le n « d e co ul ée» doive nt ê tre re mpl acés par le m e t le

fr a nça ise.

I:o bj ec tif es t d e pro p ager

« les

be ll es

parti culi è- la fe rm e té

d a ns les

mi xtes , le fo ndu dan s les pl ein s e t gén é-

ca rac téri se l'art d 'éc ri re e t celui de l'écri ture . »

Ma lgré les e ffo rts e nt repri s, ce

plu s e n

17 14 a ccord a it

qu i e n é m a ne 14 '"

La suppression de la

communauté des experts,

du rég im e cor pora tif (lo i du 2- 17 m ars 179 1) , procl a m a it indi-

l'avène me nt de l'écriture c u rs ive.

13.

Mémo i res

vz 1 16 4 .

Chri sline METAYER. idem .

178 1. Pari s. BNF, VZ

1 162; 1782, Pa ri s, BNF, VZ

11 63

e l

1783 , Paii s. B NF.

14.

15. Traité des diverses écritures par H uel de To stes, dédié à M . H i laire, pré fet de H aute-Saôn e,

Pa ri s . BN F, RES -G- V 405 .

16. Pri11c ipes d e l'éc riture c urs ive, abus ive m e nt appelée

an glaise, à l 'usage d e t o utes les écoles d e

Frcm ce

,

par J.A. Ba r de , d u Vi gan

;

Par is, BNF, V 276 1.

63

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UNE ÉCRITURE CODÉE

du simpl e terme de "cursive », repris en 1858 pa r F.L. Pillon el complété

pa r

ce lui

de

« modern e» : «c ursive,

pa r ce

qu 'e ll e

se

tra ce

comm e en

co u ra nt lo rsqu 'o n y es t suffisamm e nt exercé e t m o d ern e, parce qu 'ell e est en quelque sorte une création de notre époque 17 ».

au

D'un e

m a ni è re

gé n ér a le,

la

te nd a n ce

fu t

do nc

a u

xvm <si ècl e

«

r e lâc h e m e nt », à la « vul gari sa ti o n » d e l'éc ritu re, à la ra pidité d e l'e xécu-

ti

o n

e t

à

la

n ég li ge n ce du

" b ea u

tra it »,

a u

d é t r im e nt d

e la lisibilité . La

libe rté souffl a it a u ss i d a ns ce d o m a in e.

Le

XJXc s iècle

milieux

ce u x du Sac r é Cœ u r, à imp oser un m o d è le d 'écri- les j e un es fill es d e la b o urgeo is i e .

de l'écriture d eva it l'e mp o rte r o uvrant ainsi à

co nte mpo raine la voi e à d 'autres m é ta m o rph oses , dues entre

plum e m é ta llique, pui s d e la

ré ussit

en core,

sous

l'influe nce

d e

ce rtain s

d 'e n se ig n e m e nt , co mm e

ture fi gée, e n u sage c h ez

Mai s la per so nn a li sa tion

l'écriture

a utres à l' indu s triali s ation : e mp loi d e la

mac hine à écrire et aujourd'hui de l'ordinateur.

I: instrum e nt devie nt primordial , la main s'élo igne e t l'e ffl eu re ment

pé titi f d es to uc hes r e mplace le c ri sse m e nt réguli er d e la plum e.

Res te

un e in ten-ogati o n que les poètes e t les a mo ure ux d es sig nes ne

m

a nqu ero nt pas d e fa ire : " Supprim ez les griffu res d e l'e n cre s ur la blan-

che ur va incue, qu e restera-t-il du gra nd grimo ire q ui nous ta pi sse en

dedans, de la portée mus icale qui chante e n nous?» Delpec h , Le Monde, 28 fé vri e r 1990) .

(Bertra nd Poirot-

17. l 'art d'apprendre à b ien écrire et de per{ect ionner les écritures défec tueuses, pa r F.L. Pillon, Pa ris, BNF, V 49563.

64

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Chapitre 6

Un système d'écritures du XVIe au XVIIIe siècle :

permanences et métamorphoses

un «sys tème ,, infini-

ment complexe où permanences et métamorphoses s'entremêlent au gré des réformes nationales, mais aussi du «goût,, des scribes. On peut essayer d'en isoler les éléments pour mieux en dégager la lisibilité. Cependant, l'écriture n'étant, par définition, qu'un moyen de commu- nication entre les individus et les groupes à un moment de civilisation donnée, il serait à la fois vain et prétentieux de vouloir en dresser un état

exhaustif et détaillé qui puisse tenir compte à la fois de l'infinie multiplicité des types utilisés, de leurs éléments communs et de leur évolution propre

dans le «système» , celui général de la culture écrite,

scribe qui J'exprime. Cette tentative serait sans doute d'autant plus vouée à l'échec qu'une distance quasi infranchissable existe, par ailleurs, entre la pratique concrète du paléographe, qui, grâce à son expérience, reconnaît, distingue et interprète les formes, et l'expression même de cette pratique:

décrire les signes suppose que l'élève-lecteur possède le même pouvoir d'imagination, le même vocabulaire que le professeur-paléographe. Bref, quand il s'agit de dire des formes, le risque est d'occulter, voire de fausser, par de la littérature une tentative louable et pédagogique, qui vise au contraire à éclaircir et expliquer une pratique.

Notre propos n'est donc pas ici de classifier et de hiérarchiser les écri- tures par époque ou par types, comme ont pu essayer de le faire I.G. Lieftinck pour l'époque gothique ou Istvan Hajnal pour les écritures de chancellerie. I:entreprise s'avérerait délicate et hors de notre propos réel, qui est simplement d'aider à la lecture des textes modernes. Plus modeste- ment, plus concrètement aussi, essayons de fournir quelques clés de lecture pour mieux comprendre les signes et principes de l'écriture aux débuts de l'époque moderne et son évolution jusqu'au XVIII' siècle.

65

et celui particulier du

Du XVIe au XV!lle siècle, l'écriture constitue ainsi

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UNE ÉCRJTURE CODÉE

LES ABRÉVIATIONS

Aucun tableau ne pourra rendre compte de la multiplicité des formules utilisées au XVI' et enrichies aux cours des siècles suivants : l'on ne peut à cet égard que signaler les plus usuelles en conseillant pour celles qui résisteraient à l'analyse de persévérer dans la lecture de texte, en espérant les voir résolues par le scribe lui-même au fil de la plume. Comme dans l'Antiquité, les scribes du XVI' siècle disposent, outre les sigles, de trois moyens habituels pour abréger les mots: les abréviations par suspension, par contraction ou par usage des signes particuliers, les notes tironiennes. Ce système en raison de sa simplicité se maintiendra en partie au XVII' siècle et, dans une moindre mesure, au xvm' siècle. Paillasson, dans son Art d'écrire (1755), les appellera" passes»,(« hâtes» au xvn' siècle) ou "licences d'abréviations>>, traits de plume composés de manière à abréger un mot et non pour orner une pièce d'écriture, "ou donner de l'éclat à un titre», figures qu'il appelle alors «traits» ou

«cadeaux» .

Les abrévi.ations par suspension

La finale du mot n'est pas écrite dans sa totalité. Deux cas se présentent alors. Premier cas : le scribe relève la main et trace sur les premières syllabes un trait qui indique l'abréviation, le tilde (titulum). Ce trait peut «signifier• l'abréviation de plusieurs lettres, d'une ou deux syllabes. C'est le cas le plus général.

Ainsi dans le texte n° 10 (1531) :

ligne 1

 

toum. ~tournois

ligne

8

ligne 8 toum. = tournois

toum. = tournois

Mais ce tilde peut parfois n'indiquer que l'absence d'une seule lettre (texte

n° 38,

ligne 1

1496) :

l-,

bo -

bon

Deuxième cas: le scribe, sans relever la plume poursuit la graphie abrégée du mot par un trait plongeant en dessous de la ligne qui déforme en général la dernière lettre :

Textes n° 11, ligne 11 (1472)

nosd nosdi tes

66

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n° 18, ligne

9 (1559)

ligne 14

n• 21, ligne 19 (1575)

ligne

n° 30,

ligne

6

ligne 17 (1581)

n•

n•

14, ligne

14

8,

lign e 26

ligne 26

(1587 )

(1605)

5, ligne 12 (1661 )

~

--(?Y

~fî

~

e ~.r,

~

r~

c~

/~·/

~'(!

~r

ausd - ausdit e~

lesd • lesdits

dess • dessus

dud • dudit

dud · dudit

susd • susdite

greff • greffier

sad sadite

desd • desdites

dud - dudit

Un sys tèm e d 'éc rit ures

Cette finale plongeante est souvent remplacée par une finale « relevée »:

la demiére lettre du mot, au lieu de se déformer en dessous de la ligne, se relève par un trait au-dessus de cette même ligne d'écriture.

Textes n• 18, lign e

n° 31, ligne

7 (1553)

13 (1565)

n•

42 , ligne

15 (1591)

8, ligne 28 (1605)

ligne 34

f'

~ ""V,!)

~

,

C7-f'i& -

J

,.~r

- Jl

n• 45,

ligne

5 (1629)

ligne

~

cont • contre

rais • raison

necess • nécessaire

Jcell • icelluy

Lieuten - lieutenant

rell • rellevée

deff • deffendeur

67

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UNE ÉCRITURE CODÉE

n° 29, ligne

4 (1634)

7, ligne

1 (1685)

Barthe • Barthélemy

troisie • troisième

Un même scribe peut d'ailleurs utiliser indifféremment la suspension avec trait plongeant ou remontant. Seule la liaison avec le mot suivant lui inspire ra le « choix » de l'un ou l'autre (usage de la minuscule ou de la majuscule par exemple).

Texte

6, ligne

4 (1672)

ligne l3

.fa.8'

~

lad - ladite

lad - ladite

Les abréviations par contraction

Les premières lettres ainsi que les dernières lettres des mots sont écrites. Ne disparaissent que les syllabes ou quelques lettres au milieu du mot. Comme pour l'abréviation par suspension, la marque abréviative peut être le tilde indiqué par le scribe qui relève la main et trace un trait au-dessus du mot abrégé.

Textes n°

36, ligne

1 (xvf s.)

 

vre - votre

11 , ligne 15

(1472)

occon - occasion

 

ligne

Ires • lettres

ligne

6

l i g n e 6 nre - notre

nre - notre

ligne

corne • comme

n° 38, ligne

2 (1496)

bn • bien

10,

ligne 19

(15 31)

chai - cheval

n° 18, ligne

4 (1553)

caue - cause

14, ligne 10

(l 587)

chcun • chacun

n° 4 2, li gn e

9

(1591)

pntera • présentera

68

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n° 13,

ligne

1

(1597)

no

8, ligne 12 (1605)

n°.

no

4, ligne

4 (1622)

2, ligne

7 (1624)

ligne 14

n° 29,

ligne

8 (1634)

no

no

no

3, ligne 24 (1637)

5,

ligne 14 (1661)

7, ligne

8 (1685)

'"'""'

/ /JUllCl~

-~

,J

f'1&."

ao,\L

<U<

'lot_"

-

,.-J

f'~"-

(-,?:

tr~'

maion

maison

aues - autres

nre • notre

aues - autres

aues • autres

maon • maison

pnte • présente

Ire • lettre

pbre • prêbtre

Un système d 'écriture::.

Mais comme pour l'abréviation par suspension, le scribe peut très bien ne

pas r elever la plume de

de la contraction. Ce signe peut être placé en finale ou au milieu du mot

son support et indiquer par un trait continu l'existence

Lorsque ce trait, placé en finale indique une contraction, il se relève en

gé néral au-dessus de la ligne :

Textes n° 3 1, ligne

ligne

n°21 , ligne

15, ligne

8 (1565)

3 (1575)

5 (1585)

fr

-,./J

-~

J-'S

n° 13, ligne

ligne

3 (1597)

4

~,û'

,A.,,.Jt.,r'

ligne

4

n° 15, ligne

4 (1585)

_$,,.;.~

,.,,,;,,,

,u.~

fe -

faire

nre • notre

me • maître

fe •

faire

affes • affaires

Anthe • Anthoine

Barthy • Barthélemy

condicons - condicions

69

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UNE ÉCRITURE CODÉE

ligne

3

J1<;5.fi,,.S--

n° 14, <