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La traduction du "Paradis perdu" de Chateaubriand Author(s): E. Dick Source: Revue d'Histoire littéraire de

La traduction du "Paradis perdu" de Chateaubriand Author(s): E. Dick Source: Revue d'Histoire littéraire de la France, 17e Année, No. 4 (1910), pp. 750-767 Published by: Presses Universitaires de France Stable URL: http://www.jstor.org/stable/40516943 Accessed: 22-04-2017 03:19 UTC

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Revue d'Histoire littéraire de la France

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750 KEVUB D'HISTOIRE L1TTÉKA1UE DE LA FRANCE.

LA TRADUCTION DU « PARADIS PERDU »

DE CHATEAUBRIAND

Est-il charitable de soumettre la traduction du Paradis perdu à un examen rigoureux? Écoutez le cri douloureux du vieil écrivain au moment où il achève sa longue et lourde tâche :

Lorsqu'au commencement de ma vie, l'Angleterre m'offrit un refuge*

je traduisis quelques vers de Milton pour subvenir aux besoins de

l'exil : aujourd'hui rentré dans ma patrie, approchant de la fin de m

carrière, j'ai encore recours au poète d'Eden. Le chantre du Paradi

perdu ne fut cependant pas plus riche que moi

littérature anglaise1).

(Pin de Y Essai sur

Chateaubriand traduisit le poème de Milton pour subvenir aux besoins d'une vieillesse malheureuse. Peu de temps après la publi- cation, à bout de ressources, il fut-obligé de céder la propriété de

Mémoires d'Outre-Tombe à cette société par actions qui, dans l

suite, devait lui causer tant de chagrin. On n'a qu'à se rappele

ces misères pour accorder toutes les indulgences possibles au tra-

duoteur.

Mais ce qui nous intéresse c'est la valeur de cette traduction.

Qu'elle soit ce que les Anglais appellent un pot-boiler, un ouvrage entrepris pour faire bouillir le pot, voilà qui n'óte rien à la ques- tion du mérite de l'ouvrage. D'ailleurs Chateaubriand en parle sur

un ton assez assuré. Il sait ce qu'il a voulu faire ; il affirme bien

assez haut la grandeur et la hardiesse de son entreprise :

C'est une traduction littérale dans toute la force du terme que j'ai

entreprise, une traduction qu'un enfant et un poète pourront suivre sur le texte, ligne à ligne, mot à mot, comme un dictionnaire ouvert

sous leurs yeux. Ce qu'il m'a fallu de travail pour arriverà ce résultat,

pour dérouler une longue phrase d'une manière lucide sans hacher le

style, pour arrêter les périodes sur la même chute, la même mesure, la même harmonie, ce qu'il m'a fallu de travail pour tout cela, ne peut se

1. Dans Y Avertissement de cet ouvrage on lit : • Traduire, c'est donc se vouer au

métier le plus ingrat qui fut oncques

une raison que l'on* trouvera à la fin de cet Essai. »•

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LA TRADUCTION DÛ « PARADIS PERDU » DE CHATEAUBRIAND. 751

dire

J'ai refondu trois fois la traduction sur le manuscrit et le

placard; je Tai remaniée quatre fois d'un bout à l'autre sur les

épreuves

*

Mais la première qualité qu'un bon traducteur doit posséder est une connaissance à toute épreuve de l'idiome étranger, et Chateau- briand n'a pas une petite opinion de ses connaissances de l'anglais :

« J'ai visité les États-Unis; j'ai passé huit ans2 exilé en Angle- terre; j'ai revu Londres comme ambassadeur, après l'avoir vu

comme émigré : je crois savoir V anglais autant qu'un homme peut savoir une langue qui n'est pas la sienne*. »

I

Ainsi donc Chateaubriand nous autorise à sonder son œuvre.

Comme il n'est pas nécessaire de dire que le poète des Mémoires

d'Outre-Tombe ne pouvait pas mal écrire; que celui qui révéla à

tout un siècle de poètes la grandeur et la beauté du poème traduit, ne pouvait pas ne pas comprendre ce poème, nous nous contente-

rons de relever surtout les endroits où le traducteur a failli. Nous

avons comparé ligne par ligne et mot par mot les deux premiers livres seulement; ils donneront la mesure du reste. Nous citerons

d'abord, en guise de spécimen, un passage célèbre qui est en même

temps un des mieux réussis dans la traduction : le tableau de

Satan devant son armée ralliée, 1. I, v. 588 ss.

Livrei, v. 588 ss.

Thus far these beyond Compare of mortal prowess, yet observed Their dread commander : he, above the rest

In shape and gesture proudly eminent, Stood like a tower : his form had yet not lost All her original brightness, norvappeared

Less than archangel ruined, and the excess

Of glory obscured : as when the sun new-risen Looks through the horizontal misty air, Shorn of his beams; or from behind the moon,

In dim eclipse, disastrous twilight sheds

On half the nations, and with fear of change Perplexes monarchs : darkened so, yet shone Above them all the archangel : but his face

1. Remarques, p. 1-2. 2. It n'y en avait guère plus de sept (mai 1793-juin 1800).

3. Avertissement de ' Essai sur- la littérature anglaise.

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752 REVUE D'HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE.

Deep scars of thunder had intrenched, and care Sat on his faded cheek, but under brows Of dauntless courage and considerate pride, Waiting revenge : cruel his eye, but cast

Signs of remorse and passion, to behold

The fellows of his crime

« Ainsi cette armée des Esprits, loin de comparaison avec toute mortelle prouesse, respectait pourtant son redoutable chef. Celui- ci, au-dessus du reste par sa taille et sa contenance, superbement

dominateur, s'élevait comme une tour. Sa forme n'avait pas

encore perdu toute sa splendeur originelle; il ne paraissait rien

moins qu'un archange tombé, un excès de gloire obscurcie :

comme lorsque le soleil nouvellement levé, tondu de ses rayons,

regarde à travers l'air horizontal et brumeux, ou tel que cet astre,

derrière la lune, dans une sombre éclipse, répand un crépuscule

funeste sur la moitié des peuples, et par la frayeur des révolutions tourmente les rois; ainsi obscurci, brillait encore au-dessus de tous

ses compagnons l'archange. Mais son visage est labouré des

profondes cicatrices de la foudre, et l'inquiétude est assise sur sa

joue fanée;, sous les sourcils d'un courage indompté et d'un

orgueil patient, veille la vengeance. Gruel était son œil, toutefois

il s'en échappait des signes de remords et de compassion, quand

Satan regardait ceux qui partagèrent, ou plutôt qui suivirent son

crime1

»

Le mot à mot est assez rigoureusement observé dans ce passage,

grâce à la simplicité - relative - de l'original. Cependant la tra-

duction ne nous satisfait guère complètement. D'abord Chateau-

briand ne semble pas suivre d'assez près les idées du poète; il

lâche des images que celui-ci retient pour les compléter dans des

phrases subséquentes. Ainsi, par exemple, Milton a comparé

Satan à une tour. La vision de la tour s'est fixée dans sa mémoire,

et deux vers plus loin il ajoute un trait à son image : c'est une

tour en ruine, un archange ruiné. Chateaubriand, lui, a déjà oublié

1. Une partie de ce passage est traduite dans le Génie du Christianisme, IIe p.,

liv. IV, en. ix.

Une comparaison des deux versions montre que dans le Génie du Christianisme, Chateaubriand ne visait point à une traduction littérale.

« Ses formes conservaient une partie de leur primitive splendeur; ce n'était rien moins encore qu'un archange tombé, une gloire un peu obscurcie, comme

lorsque le soleil levant, dépouillé de ses rayons, jette un regard horizontal à travers

les brouillards du matin; ou tel que, dans une éclipse, cet astre caché derrière la

lune répand sur une moitié des peuples un crépuscule funeste, et tourmente les

rois par la frayeur des révolutions. Ainsi paraissait l'archange obscurci, mais encore

brillant, au-dessus des compagnons de sa chute : toutefois son visage était labouré par les cicatrices de la foudre, et les chagrins veillaient sur ses joues décolorées. »

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LA TRADUCTION DU « PARADIS PERDU » DE CHATEAUBRIAND. 753

la tour; son épithète en devient banale : il dit : archange tombé.

Le traducteur ne saisit pas toujours bien l'attention du poète.

Dans l'original Satan est - above the rest

proudly eminent. Emi-

nent est traduit par dominateur, mot qui n'évoque pas la même

vision que le mot eminent, employé ici dans son sens originel de plus élevé, tout comme Chateaubriand lui-même emploie superbe-

ment dans son sens original de hautain, fier. Milton ne vise qu'à

montrer la taille de Satan comparée à celle de ses compagnons; le traducteur nous en montre la position, le rang. Le tableau en est

un peu brouillé, l'effet moins prompt et moins fort1.

Une image célèbre est gâtée, dans ce passage, par un arrange-

ment trop correct de la phrase. L'original dit :

as when the sun new-risen

Looks through the horizontal misty air,

Shorn of his beams

la traduction : « comme lorsque le soleil nouvellement levé, tondu de ses rayons, regarde à travers l'air horizontal et brumeux ». La phrase de Milton, savante comme toutes ses phrases, suit exacte-

ment l'ordre naturel des observations : le soleil, sa hauteur, l'air

brumeux, qui lui enlève les rayons. Chateaubriand, en renversant cet ordre, change l'image qui en devient moins nette, moins évi- dente, moins forte d'impression. Le traii important du tableau est

un soleil sans rayons, sans lustre. Le poète anglais jette tout le

poids sur ce point en le plaçant bien en vue, tout près du specta- teur, pour ainsi dire, àia fin de la phrase; le traducteur, plus soi-

gneux de l'équilibre de son tour, n'y songe pas; il fait rentrer le

point saillant, et le cache presque dans une parenthèse. (Dans les

Natchez on trouve un soleil dépouillé de ses rayons, comme dans la version du Génie du Christianisme.) Enfin, c'est un considérable écart du mot à mot que de rendre le

mot anglais passion par compassion. Passion n'a que deux signi- fications : celle de passion, comme en français, et puis celle de

colère, rage. C'est dans ce dernier sens que le mot est employé ici. Voilà de simples observations telles qu'on en fera par douzaines

et par centaines en lisant la traduction du Paradis perdu. La

comparaison des deux textes est partout extrêmement intéressante.

On approuve, on condamne; on comprend d'emblée, on ne com-

prend pas du tout; on voit le mot rendu par le meilleur équivalent

1. Voir sur la valeur des mots dans la poésie de Milton, un passage remarquable dans Sesame and Lilies, par Ruskin.

Revue d'hist. littér. de la France (17e Ann.). - XV1Ï. 48

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754 REVUE D'HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE.

qu'il y ait, et pourtant on sent que tout est changé. L'original

anglais dit : dread commander ' la traduction : redoutable chef :

Teflet produit est absolument différent, sans que je puisse dire

pourquoi. Est-ce le simple son des mots? est-ce parce que là nous

avons une épithète monosyllabe précédant un substantif long et

sonore, tandis qu'ici l'adjectif est long et le substantif bref? Est-ce

que les mots ne sont pas accompagnés des mêmes associations? Il

y a un peu de tout cela et, peut-être, d'autres raisons encore. Mais Chateaubriand n'a pas toujours été aussi heureux que dans

ce tableau de Satan. Les passages sont bien nombreux où, sans

l'original, on n'y comprendrait rien. La tâche était trop difficile; jamais on ne traduira Milton d'une manière satisfaisante. Chateau-

briand comprenait et sentait fort bien le poète anglais; il l'avait

assez longtemps étudié et admiré1. Je n'oserais pas dire que ses

protestations relatives aux grands soins mis à sa traduction fussent

exagérées, malgré quelques négligences évidentes. Ce qui lui a

surtout nui, c'était l'insuffisance de ses connaissances de l'anglais :

son travail est taré d'erreurs de détail incroyables, énormes, élé-

mentaires.

II

Dans les Remarques Chateaubriand, pour se mettre à l'abri de

la critique, prie le lecteur « de ne pas confondre un faux sens,

avec un sens douteux, ou susceptible d'interprétations diverses ».

Je ne m'occuperai donc que des faux sens, ainsi que de certaines

grosses erreurs, dont Chateaubriand ne pouvait pas se douter.

Livre I, v. 72. - In utter darkness = dans les Ténèbres Exté-

rieures.

Utter = total, parfait, complet, de part en part, absolu; Ch. con

fond utter avec outer.

V. 101-2.

Innumerable force of spirits armed,

That durst dislike his reign;

.

Qui osèrent mépriser sa domination. Dislike n'est pas mépriser; like = aimer, dislike = ne pas aimer,

avoir en aversion. Mépriser produit un faux sens, puisque les

Esprits rebelles craignaient leur adversaire et maître.

1. « Je pourrais diro que ce travail est l'ouvrage entier de ma vie, car il va trente ans queje lis, relis et traduis Milton » [Avevt.de l'Essai.)

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LA TRADUCTION DU « PARADIS PERDU » DE CHATEAUBRIAND. 755

V. ¡34.

Too well I see and rue the dire event

Je vois trop bien et je maudis l'événement fatal.

Pourquoi maudisi Rue signifie déplorer, regretter, se repentir de.

Dans la phrase présente ce sens est confirmé par l'adjectif sad = triste, du vers suivant. Maudire ne rend pas l'attitude, l'état d'àme

de celui qui parle; le mot donne un sens faux. Le passage entier

est fort mal réussi. « L'événement fatal qui, par une triste déroute

et une honteuse défaite, nous ont ravi le ciel. » Assez grosse négli-

gence pour un travail refondu trois fois et remanié quatre fois.

V. 143.

But what if he our

Have left us this our spirit and strength entire

Strongly to suffer and support our pains,

That we may so suffice his vengeful ire

Mais quoi? Si lui notre Vainqueur

nous avait laissé entiers

notre esprit et notre vigueur, afin que nous puissions endurer et sup-

porter fortement nos peines, afin que nous puissions suffire à sa

colère vengeresse?

Sens très faux. But what ¿/"exprime un doute, une crainte, une

appréhension, une objection. Le mais quoi? de Chateaubriand

semble exprimer tout le contraire : à quoi bon se mettre en peine,

courage l'ami! Il fallait dire : Mais comment (serait-ce) si

Qu'allons-nous devenir si

= but what (would it be) if

Il y a

une autre inexactitude, là où Chateaubriand coordonne les phrases

Strongly to suffer et That we may so suffice = afin que nous

C'est faux. La

seconde phrase dépend de la précédente, et non de la phrase prin-

puissions endurer, afin que nous puissions suffire

cipale.

V.2Ö7.

What matter where, if I be still the same,

And what I should be; all but less than he

Whom thunder has made greater?

Si je suis

Faux sens et grosse erreur. AU but est une locution adverbiale

ce queje dois être tout, quoique moindre que celui

signifiant, ordinairement, presque, à peu près, peu s'en faut. I hav

all but done - fai presque fini. Milton emploie le mot da

un sens peu commun : all but less, à peu près moindre = pe

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756 REVUE D'HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE.

moindre, presqu'aussi grand que

est inadmissible.

V. 298.

The torrid clime Smote on him sore besides

La traduction de Chateaubriand

Le climat torride le frappe encore d'autres plaies!

Traduction à coups de dictionnaire et erronée. Sore peut signifier

plaie ; mais le mot est ici adverbe signifiant douloureusement, griève-

ment, grandement, fortement; smote on him sore = le frappa rude-

ment, fort, lui faisait mal. Comment Chateaubriand pouvait-il dire : encore d'autres plaies? Il n'a pas été question de plaies. Le passage décrit la marche de Satan sur « la marne brûlante », où ses pas sont mal assurés. Besides = en outre :

V. 301,

His legions, Angel forms, who lay entranced,

Thick as autumnal leaves

Il appelle ses légions, formes d'anges fanées, qui gisent aussi

épaisses que les feuilles d'automne.

Entranced = fanées. Traduction aussi impossible qu'incorrecte,

entranced est le transi français avec le sens de enchanté, ravi,

extasié, mais quelquefois, comme dans le cas présent, immobile,

fixé dans un sommeil léthargique. Les anges, précipités dans

Fahime, n'ont pas encore recouvré leurs sens; pendant neuf jours

ils sont restés là où ils étaient tombés; ils ne se réveillent qu'à

l'appel de leur chef. Fané donne un sens tout à fait faux.

V. 32 õ.

Cherub and seraph rolling in the flood.

With scattered arms and ensigns

Chérubins et séraphins, roulant dans le gouffre, armes et enseignes

brisées.

Chateaubriand semble confondre scattered avec shattered. Le

premier signifie éparpillé, dispersé. Le traducteur, en revoyant son

ouvrage (il l'a refondu trois fois sur le manuscrit, remanié quatre fois sur les épreuves), aurait dû se rappeler que tout à l'heure les anges relèveront armes et enseignes intactes, brillantes.

V. 332.

As tvhen men wont to watch

On duty, sleeping found by whom they dread, Rouse and bestir themselves ere well awake.

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LA TRADUCTION DU « PARADIS PERDU » DE CHATEAUBRIAND. 757

Comme quand des sentinelles accoutumées à veil'er au devoir

On duty = être de service, de faction; to watch on duty ne

signifie jamais veiller au devoir. Le traducteur semble ici aban-

donner le simple mot à mot. 11 rend le bestir themselves du vers

suivant par « se remettent elles-mêmes en faction ». C'est trop;

bestir oneself veut dire se remuer, se hâter. La traduction n'est pas

seulement trop lourde, trop longue, elle gâte la netteté de l'image.

V. 381.

The chief were those, who, from the pit of hell Roaming

Ces chefs furent ceux qui

Chief est ici adjectif, ne signifiant pas chef, mais principal,

premier. « Les principaux, les premiers, furent ceux qui

» Dans

, une traduction du plus rigoureux mot à mot il faut respecter ces petites distinctions. Milton avait des raisons pour mettre the chief

were those et non the chiefs were those.

V.385.

and durst abide

Jehovah thundering out ofSion,

Ils osèrent habiter près de Jehovah, tonnant hors de Sion

Grosse erreur! Abide peut prendre plusieurs sens différents. Il

peut signifier habiter, rester (abide with me = reste avec moi;

abide in town = habiter la ville) lorsqu'il est suivi d'une préposition.

Mais employé transitivement, le verbe signifie attendre, défier,

résister, affronter, faire face à

abide Jehovah = attendre, défier,

affronter Jehovah, non pas habiter près de Jehovah.

V. 892. - Besmeared with blood = aspergé de sang. Barbouillé

vaudrait bien mieux.

V. 896. - His grim idol = V Idole grimée.

Grim signifie refrojné, chagrin, horrible, cruel, féroce. Le traduc- teur confond grim avec grimy, ce qui constitue une grosse erreur.

(Livre II, v. 170, grim fires = pâles feux; II, v. 682, execrable

shape, though grim and terrible = quoique grimée et terrible; mais

II, v. 804, on trouve : grim Death = t effrayante Mort.)

V. 4?26. - Aery purposes = résolutions aériennes

Résolutions n'est pas le mot qu'il faut; intentions serait plus

exact, sans pourtant exprimer toute la portée du mot anglais.

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758 REVUE D'HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE.

V. 462.

Dagon his name

Yet had his temple high Reared in Azo tus, dreaded through the coast

Of Palestine

Dagon est son nom

Et cependant son temple, élevé haut dans

Azot, fut redouté le long des côtes de la Palestine

Interprétation fautive : ce n'est pas le temple qu'on redoutait, mais le dieu lui-même : il avail un temple élevé haut en Azot et il

fut redouté

V. 527.

Which on his countenance cast

Like doubtful hue.

Ceci refléta sur le visage dé Satan comme une couleur douteuse.

Chateaubriand prend le mot like dans un sens qu'il ne peut guère

avoir. Like est ici adjectif, signifiant semblable, égal. Dans les

regards des dieux tombés « on voyait une obscure lueur de joie

d'avoir trouvé leur chef non désespéré » ; c'est cette lueur qui se

reflétait sur le visage de Satan. Le même passage renferme un

tour inutilement lourd :

to have found themselves not lost '' In loss itself :

« de s être trouvés eux-mêmes non perdus dans la perdition même ».

Il suffirait, il serait plus exact aussi, de dire : de ne pas s'être

trouvés perdus dans la perdition même. I find myself

themselves est tout simplement la forme réfléchie du verbe.

they find

V. 616.

He now prepared To speak' whereat their doubled ranks they bend From wing to ving, and half inclose him round

With all his peers

L'entourent à demi de tous ses pairs.

Chateaubriand semble constamment oublier la situation. Satan

était déjà entouré de ses pairs, qui s'étaient approchés avant le

reste de l'armée. Donc il fallait mettre « l'entourent à demi avec

tous ses pairs, lui et tous ses pairs ». La version de Chateaubriand brouille la belle netteté de l'original.

V. 669.

Hurling defiance toward the vault of heaven.

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LA TRADUCTION DU « PARADIS PERDU »DE CHATEAU BHIAND. 759

Hurlant un défi à la voûte du ciel.

hurl = hurler^ Méprise insigne! To hurl signifie lancer, jet

précipiter.

V. 734.

Many a towered structure high.

Plusieurs hautes tours.

Le traducteur semble ignorer que many a avec le singulier, est

la même chose que many seul, avec le pluriel (v. 728 : many a row of starry lamps = plusieurs files de lampes); many a est

insuffisamment rendu par plusieurs :

V. 777.

They but now who seemed In bigness to surpass Earth's giant sons, Now less than smallest dwarfs

Ceux qui paraissent à présent surpasser les géants, à présent

moindres que

Traduction inexacte! But now ne veut pas dire à présent, mais

bien tout à Vheure, un moment avant.

Je n'ai pas signalé, tant s'en faut, tous les endroits où Ton trou-

verait à redire. Au second livre la liste des erreurs évidentes est

même plus longue

Livre II. V. i 8-24.

Me though just right and the fixed laws of heaven

Did first create your leader ; next free choice,

With what besides, in council or in fight, Hath been achieved of merit] yet this toss,

Thus far at least recovered, hath much more

Established in a safe unenvied throne

Un juste droit et les lois fixées du Ciel, mont d'abord créé votre chef, ensuite un choix libre et ce qui, en outre, dans le conseil ou

dans le combat, a été achevé de quelque valeur. Cependant notre

malheur est du moins jusque-là assez bien réparé, puisqu'il m'a

établi beaucoup plus en sûreté sur un tifone non envié.

Si Chateaubriand avait compris la phrase de Milton il n'aurait pas

produit le galimatias qu'est sa traduction. L'original est parfaite- ment intelligible et clair, quoique difficile à rendre. Le période est dominé par le Me du premier vers; ce mot de l'orgueil, de la hau-

teur, résonne jusqu'au dernier mot de la phrase. Le traducteur

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760 REVUE D'HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE.

n'en a rien gardé. Le passage a perdu toute sa force, tout son bel

élan, toute sa belle lucidité, sa cohérence. Il est cassé par le

milieu, puisque la parenthèse - thus far at least recovered - est

érigée en proposition principale, ce qui fait qu'on perd de vue l'objet principal du discours. Trois circonstances ont établi la

suprématie de Satan : d'abord le droit et la loi, arbitraires; ensuite

le libre choix et le mérite; enfin la chute même de son, parti : Cha-

teaubriand a brouillé cette idée; la traduction est manquee. Mais

il y a plus :

With what besides

hath been achieved of merit = ce qui en

outre a été achevé de quelque valeur (!)

Le verbe achieve anglais ne signifie pas achever, mais accom-

plir, aussi acquérir, gagner; to achieve merit = gagner, acquérir

du mérite; accomplir des choses de mérite. What of merit, ensuite,

signifie (construction analogue au génitif partitif du latin : quod

meritorum) la quantité, le degré de mérite, ou, simplement, le mérite

que. Le sens de la phrase serait donc :

Et, en outre, le mérite que fai acquis dans le conseil et dans le

combat, ou : ce que fai pu gagner en mérite dans le combat.

Chateaubriand n'est guère plus heureux dans la phrase qui suit de près.

V. 25.

The happier state

In heaven, which follows dignity, might draw Envy from each

Dans le Ciel, le plus heureux état qu'une dignité accompagne,

peut attirer la jalousie de chaque inférieur.

Le pronom which n'est pas ici régime direct, mais sujet. C'est

l'état plus heureux qui accompagne, qui est la suite, la récom-

pense de, la dignité. Chateaubriand a beau s'excuser des licences

de Milton. Le poète n'a point commis de solécismes comme le

serait la phrase présente si which était régime direct : II aurait dit,

alors, which dignity follows. Mais le bon sens suffirait à tout expli-

quer : la dignité produit l'état plus heureux, et non l'état plus

heureux la dignité.

V. 100.

Or if our substance be indeed divine, And cannot cease to be, we are at worst

On this side nothing.

Ou si notre substance est réellement divine et ne peut cesser d'être

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LA TRADUCTION DU « PARADIS PERDU » DE CHATEAUBRIAND. 761

nous sommes dans la pire condition de ce côté-ci du néant. At worst,

dans la pire condition? Non : at worst = at tl).e worst = au pis aller. Voici l'idée de l'original : Si nous sommes indestructibles, quelque punition que Dieu puisse nous infliger, nous ne serons

pas anéantis. (On this side nothing = pas encore rien; cf. on this

side fortij = pas encore quarante, etc.).

V. 145.

And that must end us : that must be our cure,

To be no more : sad cure !

Nous devons mettre notre soin à n être plus, triste soin!

Cure traduit par soïnl Mais soin, en anglais, est care; cure

signifie guérison, remède. Le traducteur ne voit pas que Bélial

parle ironiquement, qu'il fait allusion à l'adage populaire du

remède qui est pire que le mal. La même erreur revient au v. 460 :

If there be cure or charm to slack the pain

un charme pour ralentir les tourments. Chateaubriand quelquefois

semble manquer d'intelligence. To slack : de toutes les significa-

tions que ce mot peut prendre, ralentir est la moins bonne ici. Il

fallait mettre adoucir, ou, mieux encore, faire cesser.

S'il est des soins ou

V. 155.

Will he, so wise, let loose at once his ire

Voudra-t-il, lui si sage, lâcher à la fois son ire At once a deux significations : à la fois et tout de suite, sur-le-

champ. Chateaubriand ignore la seconde, la seule correcte ici,

puisqu'il n'est question que d'une seule action, ce qui fait qu'il est

faux de dire à la fois. Mais il lui arrive très souvent de se fier trop

à son savoir, ou à son ingéniosité à deviner le sens d'un mot.

V. 176.

What if all her stores were opened

Que serait-ce si tous ses trésors s'ouvraient :

Les trésors de l'Enfer, dont il s'agit ici, sont des « cataractes de

feu, des horreurs suspendues »; mais store signifie provision, muni-

tion, magasin; la traduction de Chateaubriand est inexplicable.

V. 205.

I laugh, when those, who at the spear are bold Ani venturons, if that fail them, shrink and fear

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762 REVUE D'HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE.

Je ris quand ceux qui sont hardis et aventureux à lalance, se font

petits

Evidemment le dictionnaire dont Chateaubriand se servait était

fort incomplet. Le sens le plus commun de shrink est reculer, mot qui contraste parfaitement avec aventureux, ce que se faire petit ne

fait pas, pour ne rien dire de la gaucherie du tour.

V. 242.

To celebrate his throne

With warbled hymns.

De glorifier son trône en murmurant des hymnes.

Warble se dit surtout du chant de l'alouette et du pinson, d'un

chant haut et joyeux en général; le rendre par murmurer n'est

certes pas d'un habile traducteur.

V. 261.

Thrive under evil.

Nous lutterons contre le mal.

Thrive confondu avec strive. Thrive = prospérer; thrive wider evil = prospérer au milieu de l'adversité, des maux. On trouvera, parmi des fautes moins graves, des erreurs signa-

lées dans les vers : 310, 323, 331, 333, 460, 756, 831, 842, 847, 905, 906, 932, 939, 949, 952, 953, 962, 970, 939, 1007. Je ne

citerai plus que deux exemples :

V. 834.

A

race of upstart creatures.

Des êtres de droite stature.

Upstart signifie parvenu, usurpateur, ambitieux, présomptueux. Le

mot n'a rien à faire ni avec droit ni avec stature; c'est une erreur de la plus pure ignorance.

V. 1008.

If that way be your walk, you have not far;

So much the nearer danger : go, and speed :

Havoch, and spoil, and ruin are my gain.

Si votre marche doit vous faire prendre cette route, vous navez

pas loin; le danger est d'autant plus près. Allez, hâtez-vous :

ravages et dépouilles et ruines sont mon butin.

That way signifie tout simplement de ce côté-là, et non cette

route ; If that way be your walk = si c'est là que tu veux aller.

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LA TRADUCTION DU « PARADIS PERDU » DE CHATEAUBRIAND. 763

Go and speed : speed, il est vrai, signifie plus souvent hâter

mais le mot peut aussi signifier, comme dans le cas présent

réussir, avoir du succès, prospérer : go and speed = allez et bonn

chance !

My gain = mon butin. Pourquoi donc butin? Le mot à mot ne

justifie pas cette interprétation. Milton veut faire dire au chaos :

ravages et dépouilles et ruines me sont à profit, me sont profita-

tables; je gagne aux ravages d'autrui.

III

La liste est assez longue pour prouver que Chateaubriand ne

savait pas suffisamment la langue de Milton1. On n'apprend pas

une langue, ses coins et recoins, on n'en acquiert pas le senti-

ment infaillible, rien qu'à séjourner dans le pays. Il ne faut pas

s'en laisser imposer par les séjours répétés de Chateaubriand en

Angleterre. Il n'est pas probable que, dans un entourage presque

exclusivement français, occupé sans cesse à composer en français,

l'émigré de 1793 ait pu se rendre maître parfait de l'anglais.

D'ailleurs Chateaubriand n'avait pas beaucoup lu, et il ne savait

rien de la vieille langue anglaise. Mais pour être traducteur

impeccable, sous le point de vue de l'exactitude, il faut avoir étudié une langue en savant. Si Chateaubriand avait été aussi

grand savant qu'il était grand écrivain, et grand génie, il eût été

le traducteur idéal de Milton. Car sa traduction est excellente

1. Qu'on me permette de répéter ici une petite observation de mon travail Cha- teaubriands Verhältnis zu Milton, paru dans la Festschrift zum XIV, allgemeinen

deutschen Neuphilologentage in Zürich 1910. - II s'agit de la célèbre « lumière gris-

de-perle » de la lune dans un certain fameux passage d'Atala : La lune brillait au

milieu d'un azur sans tache et sa lumière gris-de-perle descendait sur la cime indé- terminée des forêts, lin examinant la traduction du Paradis perdu, j'ai été frappé de retrouver cette lumière dans la scène du soir au paradis : La lune se levant dans une majesté nuageuse, reine manifeste, dévoila sa lumière gris-de-perle et jeta son

manteau d'argent sur l'ombre. On peut lire le môme passage dans le Genie du christia-

nisme, mais à la place de « lumière gris-de-perle» on y trouvera « tendre lumière ». L'original anglais dit peerless light. Peerless-perles: les mots se ressemblent quelque

peu. Tout comme notre traducteur pouvait rendre hurl par hurler, ou grim par

grimé, il pouvait ici, par le hasard d'une petite méprise - une simple négli-

gence de lecture - associer peerless à perles. Même si, plus tard, Chateaubriand

s'était avisé de son erreur, l'idée n'en était pas moins trouvée et une bonne aubaine.

Je ne dis pas qu'il faille absolument que la chose se soit passée de la manière insi-

nuée ici; ce n'est qu'un soupçon de ma part. Ne serait-il pas drôle, cependant, de

savoir qu'un des mots les plus loués du peintre Chateaubriand ne fut autre que le

résultat d'une heureuse méprise! Mais le peerless de Milton n'a rien à faire avec des

perles; le mot signifie sans pareil. Or le fait que Chateaubriand a glissé son gris-

de-perle dans la traduction du poème entier me fait l'eiTet d'une restitution : il a

voulu rendre à Millón un bien que celui-ci lui avait prêté sans s'en douter, sans le

posséder.

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764 REVUE D'HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE.

malgré ses défauts, comme le montrera la comparaison avec un

des passages traduits par Taine dans son Histoire de la Littérature

anglaise.

Milton :

Is this the region, this the soil, the clime,

Said then the lost archangel, this the seat That we must change for heaven? this mournful gloom

For that celestial light? Be it so, since he,

Who now is Sovran, can dispose and bid

What shall be right : farthest from him is best, Whom reason hath equalled, force has made supreme Above his equals. Farewell, happy fields, Where joy forever dwells! Hail, horrors; hail, Infernal world! and thou, profoundest hell,

Receive thy new possessor; one who brings

A mind not to be changed by place or time.

The mind is its own place, and in itself Can make a heaven of hell, a hell of heaven.

What matter where, if I be still the same,

And what I should be; all but less than he

Whom thunder has made greater? Here at least

We shall be free; the Almighty hath not built

Here for his envy; will not drive us hence :

Here we may reign secure ; and in my choice To reign is worth ambition, though in hell :

Belter to reign in hell, than serve in heaven.

Traduction de Chateaubriand :

Est-ce ici la région, le sol, le climat, dit alors l'Archange perdu, est- ce ici le séjour que nous devons changer contre le ciel, cette morne obs-

curité contre cette lumière céleste? Soit! puisque celui qui maintenant

est souverain, peut disposer et décider de ce qui sera justice. Le plus

loin de lui est le mieux, de lui qui, égalé en raison, s'est élevé au-dessus

de ses égaux par la force. Adieu, champs fortunés où la joie habite pour toujours! Salut, horreurs! Salut, monde infernal! Et toi, profond Enfer, reçois ton nouveau possesseur. Il t'apporte un esprit que ne changeront

ni le temps ni le lieu. L'esprit est à soi-même sa propre demeure; il

peut faire en soi un Ciel de l'Enfer, un Enfer du Ciel. Qu'importe où je

serai, si je suis toujours le même et ce que je dois être, tout, quoique

moindre que celui que le tonnerre a fait plus grand? Ici du moins nous

serons libres. Le Tout-Puissant n'a pas bâti ce lieu pour nous l'envier; il ne voudra pas nous en chasser. Ici nous pourrons régner en sûreté;

et, à mon avis, régner est digne d'ambition même en Enfer; mieux vaut régner dans l'Enfer que servir dans le Ciel.

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LA TRADUCTION DU « PAHADIS PERDU )) DE CHATEAUBRIAND. 765

Traduclion de ïaine :

Est-ce la région, le sol, le climat - que nous devons échanger contre

le ciel? Cette obscurité morne - contre cette splendeur céleste? Soit

fait! puisque celui - qui maintenant est souverain peut faire et ordon-

ner à son gré - ce qui sera juste. Le plus loin de lui est le mieux; -

la raison l'a fait notre égal, c'est la force - qui nous a fait ses vaincus.

Adieu, champs heureux, - où la joie pour toujours habite! Salut, hor-

reurs ! salut, - monde infernal ! Et toi, profond enfer, - reçois ton nou-

veau possesseur! une âme - qui ne sera changée ni par le lieu, ni par

le temps! - L'âme est à elle-même sa propre demeure, et peut faire

en soi - du ciel un enfer et de Penfer un ciel. - Qu'importe où je suis,

si je suis toujours le même, - et ce queje dois être, tout, hors Tégal

de celui - que le tonnerre a fait plus grand? Ici du moins - nous

serons libres; le maître absolu n'a pas bâti ceci - pour nous l'envier, ne nous chassera pas d'ici. - Ici nous pouvons régner tranquilles, et à

mon choix ; - régner est digne d'ambition, fût-ce dans l'enfer. - Mieux vaut régner dans l'enfer que servir dans le ciel1.

Ce que Ton remarque de plus frappant dans les deux traductions

est, certes, leur étrange ressemblance 2. Sur vingt-quatre vers, douze

sont traduits absolument (sept) ou presque absolument de la même

manière. Cela revient à dire que la traduction de ces vers est parfaite; cela semble aussi donner raison au critique qui disait

que Taine avait appris l'art de traduire littéralement, de Chateau-

briand.

Mais il y a quelques différences qu'il vaut la peine de relever

Here we may reign secure : and in my choice To reign is worth

ambition though in hell, est traduit, chez Chateaubriand, par :

Ici, nous pourrons régner en sûreté; et, à mon avis, régner est digne

d'ambition, même en Enfer ' chez Taine par : Ici nous pouvons régner

tranquilles, et à mon choix*, régner est digne d'ambition, fût-ce dans

Venfer. Le premier seul a compris la locution in my choice. La ponctuation à elle seule condamne l'interprétation fournie par

Taine. And, in my choice fait partie de ce qui suit, non de ce qui

précède. Le tour est peu usité, il est vrai; mais Taine aurait dû se rendre compte qu'il ne saurait signifier : à mon choix - ce serait

To my choice. La traduction de Chateaubriand est la meilleure

qu'on puisse en donner, la seule correcte.

Taine, en revanche, me satisfait mieux par son fût-ce dans

V Enfer, contre le même en Enfer, de Chateaubriand. Though est

1. Hist, de la Litt, anglaise, t. II, p. 506.

2. Si les nouveaux traducteurs ont suivi mon système, ils reproduiront a peu

près ma traduction. (Remarques.)

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766 REVUE d'hISTOIUE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE.

conjonction, non adverbe; though in hell est une phrase elliptique :

though it were in hell = fût-ce dans V enfer, Taine l'emporte aussi

sur Chateaubriand dans la traduction de : will not drive us hence.

C'est un futur tout simple qu'il est faux de rendre par : ne voudra

pas nous en chasser, comme a fait Chateaubriand.

Chateaubriand, en général, est plus soucieux du mot à mot le

plus rigoureux. Il traduit light par lumière; Taine dit splendeur -

spirit par esprit; Taine dit âme - Almighty par Tout-Puissant,

Taine par maître absolu. Ce souci poussé trop loin lui fait quel-

quefois manquer son but : Can dispose and bid What

peut

disposer et décider de ce que

traduit pas bid. Taine est plus correct avec son faire et ordonner; il l'est aussi avec son juste (what shall be right), contre le justice

de son prédécesseur. Chateaubriand traduit consciencieusement

Disposer va bien, mais décider ne

jusqu'aux moindres conjonctions et transitions. Farthest from Him is best. Whom reason has equalled: de lui qui, égalé en raison (Ch.)

- la raison Va fait notre égal (T.) : Le tour de Chateaubriand

est préférable, car il rend mieux l'intention du poète, beaucoup

mieux, surtout, sa manière. Mais rendre la manière de l'original

est le triomphe du traducteur; Chateaubriand y a souvent réussi.

Il est vrai que dans d'autres passages Taine m'a semblé réussir

mieux, grâce à une certaine hardiesse qui lui fait suivre l'ordre

des mots dans un parallèle presque parfait. Ce n'est pas en vain

qu'il indique la fin d'un vers par un trait; il a trouvé là un

excellent moyen pour rendre la phraséologie de l'original. Reste à dire que là où Chateaubriand a bronché le plus, Taine a

aussi failli. All but less than he, la locution ci-dessus discutée,

n'est guère plus correctement rendue par tout, hors Végal de celui

que, que par tout, quoique moindre que celui que

Les deux

traducteurs sont tombés dans la même erreur.

IV

La traduction du Paradis perdu par Chateaubriand peut donc

supporter, et honorablement, la comparaison avec les traductions de Taine; ce fait même suffit pour la justifier. Si Chateaubriand s'est trompé quelquefois, peut-être même un peu trop souvent, il

n'en est pas moins vrai que, dans la grandeur de l'ensemble, ses

erreurs ne comptent pas. Cette traduction représentait, pour un

vieillard, une entreprise gigantesque; mais la manière dont elle

fut exécutée nous remplit d'admiration. Le traducteur s'est

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LA TRADUCTION DU a PARADIS PERDU » DE CHATEAUBRIAND. "67

acquitté et consciencieusement et habilement de sa grande tâche,

qu'il décrit comme suit, dans Y Avertissement de Y Essai sur la

Littérature anglaise.

« On peut s'exercer sur quelques morceaux choisis d'un ouvrage, et

espérer en venir à bout avec le temps; mais c'est tout une autre affaire,

lorsqu'il s'agit de la traduction complète de cet ouvrage, de la traduc-

tion de 10467 vers, lorsqu'il faut suivre l'écrivain, non seulement à tra-

vers ses beautés, mais encore à travers ses défauts, ses négligences et

ses lassitudes ; lorsqu'il faut donner un égal soin aux endroits arides et ennuyeux, être attentif à l'expression, au style, à l'harmonie, à tout ce

qui compose le poète; lorsqu'il faut étudier le sens, choisir celui qui

paraît le plus beau quand il y en a plusieurs, ou deviner le plus pro- bable par le caractère du génie de l'auteur; lorsqu'il faut se souvenir

de tels passages souvent placés à une grande distance de l'endroit

obscur, et qui l'éclaircissent : ce travail, fait en conscience, lasserait

l'esprit le plus laborieux et le plus patient. »

II n'y a pas un mot de trop. Et pourtant Chateaubriand n'a-t-il pas peiné en vain? Il faut avoir lu Milton dans l'original et il faut

aimer son grand poème pour trouver le courage de lire, en

entier, une traduction en prose. Car la traduction n'est pas plus

facile à lire que l'original et elle ne possède pas, ne peut pas

posséder, le charme magique des grands vers et de l'irrésistible rythme de la poésie miltonienne. En Angleterre les critiques se

sont moqués de l'effort de Chateaubriand ; en France, qui en a

profité?

E. Dick.

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