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MarioPuzo

LEQUATRIÈMEK

1991

ROBERTLAFFONT

PournousentraînerdanslescoulissesdupouvoirpolitiqueencettefinduXX e siècle,leromancierdu Parrain faitappelà

PournousentraînerdanslescoulissesdupouvoirpolitiqueencettefinduXX e siècle,leromancierduParrainfaitappelà laplusextraordinairesagafamilialedenotretemps:celledesKennedy. Àlafindenotredécennie,FrancisXavierKennedy,cousindeJohn,achèvesonmandatprésidentiel.C’estunhommeusé parlepouvoir,lepouvoirquirendfouetquifaitpeur.Etlorsquedesterroristestuentsafille,iln’hésitepas,hantéparla malédictionquipoursuitsafamille,àdéclencherdesreprésaillessanglantesquelemondeetsesprochescontemplentavec horreur.Privédusoutiendel’establishmentpolitiqueetfinancier,«lequatrièmeK»devientalorsl’hommeàabattre… Politique-fiction?Oui.Maisd’uneinquiétanteréalité…

Titreoriginal:

THEFOURTHK

©MarioPuzo,1990

Traduitdel’américainparBernardFerry

ÉditionsRobertLaffont,S.A.,Paris,1991

ISBN2-221-07039-9

Ceciestuneœuvredefiction.Lespersonnagesetl’intriguesontdusàl’imaginationdel’auteur.Touslespersonnages,

événementsetdialoguesdulivresontpurementimaginaires.Touteressemblanceavecdespersonnagesexistantsseraitpure

coïncidence.

POURMESENFANTS

Anthony

Dorothy

Eugene

Virginia

Joseph

LIVREPREMIER

1

OliverOliphantétaitâgédecentansetilavaitl’espritclaircommedel’eauderoche. Malheureusementpourlui. Ilavaitcommisbeaucoupdechosesodieusesdanssavie,maisrincéepartoutel’eauclaire desonesprit,saconscienceétaitpure. Unhommeaussiremarquablequ’OliverOliphantavaitsunepasselaisserpiégerparles embûchesquasiinévitablesdelaviequotidienne:ilnes’étaitjamaismarié,n’avaitjamais étécandidatàunefonctionélectiveetn’avaitjamaisaccordéàpersonneuneconfiance absolue. Cejour-là,cethomme,leplusrichedesÉtats-Unis,etpeut-êtrelecitoyenprivéleplus puissantdupays,attendaitdanssapropriétésévèrementgardée,àmoinsdevingtkilomètres delaMaison-Blanche,l’arrivéedesonfilleulChristianKlee,leministredelaJustice. Oliphantétaitunhommeaussibrillantquefascinant;sonpouvoirreposaitsurcesdeux qualités.Endépitdesescentans,deshommesfortpuissantsvenaientsollicitersesconseils, etsaluciditéétaitsicélèbrequ’onl’avaitsurnommél’Oracle. Conseiller de plusieurs présidents des États-Unis, l’Oracle avait prédit des crises économiques,deskrachsàWallStreet,lachutedudollar,l’envoldescapitauxétrangers,les lubiesdesprixdupétrole.IlavaitpréditleschangementspolitiquesenUnionSoviétique,les réconciliationsinattenduesdecertainsrivauxdanslespartisdémocrateetrépublicain.Mais surtout,ilavaitamasséunefortunededixmilliardsdedollars.Ilétaitnormalqu’ontînt comptedesconseilsd’unhommeaussiriche,mêmequandilsserévélaientmauvais.Mais l’Oracleavaitpresquetoujoursraison. À présent, en ce Vendredi saint, une seule chose préoccupait l’Oracle : la fête d’anniversairequidevaitmarquersacentièmeannéesurcetteterre.Cettefêtedevaitêtre célébréedanslejardindesrosesdelaMaison-Blanche,etl’hôten’étaitrienmoinsquele présidentdesÉtats-Unis,FrancisXavierKennedy. L’Oracles’autorisaitàtirerungrandplaisirdecettepetitevanité.L’espaced’unmoment, lemondesesouviendraitencoredelui.Tristement,ilsedisaitqueceseraitlàsadernière apparitionsurscène.

ÀRome,ceVendredisaint,septterroristesmettaientladernièremainàleurspréparatifs:

ilsentendaientassassinerlepape.Cegroupedequatrehommesetdetroisfemmesseprenait

pourleslibérateursdugenrehumain.Ilss’étaientbaptiséslesChristdelaviolence.

LedirigeantdecegroupeétaitunjeuneItalienparfaitementrompuauxtechniquesdu

terrorisme.Pourcetteopération,ilavaitprislenomdecodedeRomeo;cenomflattaitson

sensdel’ironietoutjuvénileetvenaitadoucir,parsoncôtésentimental,l’amourintellectuel

quecejeunehommeportaitàl’humanité.

En fin d’après-midi, Romeo se reposait dans une cache fournie par les Cent Internationaux.Lesdrapsdulitsurlequelilétaitétenduétaienttachéspardelacendrede

cigaretteetlasueurd’innombrablesnuits.IllisaitLesFrèresKaramazovdansuneéditionde

poche.Unecrampeluiétreignitlajambe.Lapeur?Celaimportaitpeu.Çapasserait,comme

d’habitude.Maiscettemissionétaitsidifférentedesautres,sicompliquée,présentaittantde

dangers,àlafoispourlecorpsetpourl’esprit.Lorsdecettemission,ilseraitvéritablement

unChristdelaviolence,unnomsijésuitiquequ’illefaisaittoujoursrire.

Romeo,desonvrainomArmandoGiangi,étaitnédansunerichefamilledelahaute

société;l’éducationreligieusequ’ilavaitreçue,àlafoisluxueuseetsensuelle,avaittellement

heurtésanatureascétique,qu’àl’âgedeseizeans,ilavaitrenoncéauxbiensdecemonde,et

reniél’Églisecatholiqueapostoliqueetromaine.Àprésent,àl’âgedevingt-troisans,quel

acteplusrebellepouvait-ilcommettrequeceluidetuerlepape?Etpourtant,Romeo

éprouvaitencoreunesortedeterreursuperstitieuse.Enfant,ilavaitreçulaconfirmationdes

mainsd’uncardinalauchapeaurouge.Romeon’avaitjamaisoubliécechapeauteintaux

couleursmêmesdesflammesdel’enfer.

AinsiconfirméparDieuensonrituel,Romeosepréparaitàcommettreuncrimesi

horriblequedescentainesdemillionsd’hommesetdefemmesmaudiraientsonnom.Car

sonnomvéritableseraitconnu.Ilseraitcapturé.Celafaisaitpartieduplan.Maisavecle

temps,lui,Romeo,seraitacclamécommeunhérosquiauraitcontribuéàchangerl’infect

ordresocialexistant.Cequiestjugéinfâmeaucoursd’unsiècleestcélébrélesièclesuivant.

Etréciproquement,songea-t-ilavecunsourire.Lepremierpapeàprendrelenomd’Innocent,

plusieurssièclesauparavant,avaitpromulguéunebulleautorisantlatorture,etonl’avait

louépouravoirpropagélavraiefoietportésecoursauxâmesdeshérétiques.

Ironiquement,Romeosedisaitaussiquel’Églisecanoniseraitlepapequ’ils’apprêtaità

tuer.Ilferaitunnouveausaint.Commeilpouvaitleshaïr,touscespapes!Cepape

InnocentIV,cesPie,cesBenoît,toussaintshommes!Maissurtoutamasseursderichesses,

anéantisseursdelavraiefoienlalibertédel’homme,sorciersmomifiésquiavaientenvoûté

lesdamnésdelaterreaveclesfumerollesdel’ignorance,avecleursignoblesinsultesàla

crédulitéhumaine.

Lui,Romeo,membredesCentPremiersChristdelaviolence,contribueraitàéradiquer

cettegrossièresorcellerie.Vulgairementqualifiésdeterroristes,lesCentPremiersétaient

présentsauJapon,enAllemagne,enItalie,enEspagneetmêmeenHollande,lepaysdes

tulipes.Faitnotable,iln’yavaitaucunmembredesCentPremiersauxÉtats-Unis.Danscette

démocratie,lieudenaissancedelaliberté,iln’yavaitquedesrévolutionnairesintellectuels

quis’évanouissaientàlavuedusang.Ilsfaisaientexploserleursbombesdansdesbâtiments

videsaprèsavoirfaitévacuerleslieux;poureux,forniquersurlesmarchesdebâtiments

officielsconstituaitunactehautementsubversif.Desgensméprisables!Pasétonnantque

cesÉtats-Unis-làn’aientjamaisdonnéunseulhommeauxCentPremiers.

Romeomituntermeàsarêverie.Ilnesavaitmêmepass’ilsétaientvraimentcent!Peut-

êtren’étaient-ilsquecinquanteousoixante,lechiffreétaitavanttoutsymbolique.Maisde

telssymbolespermettaientderallierlesmassesetdeséduirelesmédias.Laseulechosedont

ilétaitsûr,c’étaitquelui,Romeo,étaitmembredesCentPremiers,etquec’étaitégalement

lecasdesoncamaradeYabril.

Lesclochesdel’unedesnombreuseséglisesdeRomesonnèrent.Ilétaitprèsdesixheures

dusoirenceVendredisaint.D’iciuneheure,Yabrilviendraitinspecterlesdifférentsrouages

decetteopérationsicomplexe.Lemeurtredupapeneconstitueraitquel’ouvertured’une

partied’échecsbrillammentconçue,uneséried’actionsaudacieusesquienchantaientl’âme

romantiquedeRomeo.

YabrilétaitleseulhommequiphysiquementetmentalementeûtjamaisinspiréàRomeo

uneadmirationmêléed’effroi.YabrilconnaissaitlestrahisonsdesÉtats,l’hypocrisiedes

gouvernements,ledangereuxoptimismedesidéalistes,lessurprenantsmanquementsàla

loyautécommisparfoisparlesterroristeslesplusdévoués.Maispar-dessustout,Yabrilétait

ungéniedelaguerrerévolutionnaire.Ilméprisaitlespetitsattendrissementsetlespitiés

infantilesquiaffectentlaplupartdeshommes.Yabriln’avaitqu’unbut:libérerl’avenir.

Yabril,lui,étaitinfinimentplusimpitoyablequeRomeo.Romeoavaittuédesinnocents,

trahisesparentsetsesamis,assassinéunjugequil’avaitunjourprotégé.Romeosavaitque

l’assassinatpolitiquepouvaittoucheràlafolie:ilétaitdisposéàpayerceprix.Maislejour

oùYabrilluidit:«Situnepeuxpasjeterunebombedansunjardind’enfants,alorstun’es

pasunvrairévolutionnaire»,Romeoavaitrépondu:«Ça,jenepourraijamaislefaire.»

Maisilpouvaittuerunpape.

Pourtant,aucoursdesesdernièresnuitsromaines,d’horriblespetitsmonstres,simples

avortonsderêves,recouvraientlecorpsdeRomeodegouttelettesd’unesueurdistilléedans

delaglace.

Ensoupirant,Romeoquittasonlitcrasseuxpourallerprendreunedoucheetseraser

avantl’arrivéedeYabril.Cedernierverraitsûrementdanssamisesoignéelapreuvequele

moraldestroupesétaitauplushaut.Yabril,commebeaucoupd’êtressensuels,croyaitaux

vertusdelapropreté.Romeo,unvéritableascète,pouvaitvivredanslacrasse.

DanslesruesdeRome,Yabrilpritlesprécautionshabituelles,maisenréalité,tout dépendaitdelasécuritéinterne,delaloyautédescombattants,del’intégritédesCent Premiers.Celadit,personnechezeux,pasmêmeRomeo,neconnaissaitl’étendueexactede lamission. CommedenombreuxArabes,YabrilpouvaitaisémentpasserpourunSicilien.Ilavaitun visagefin,àlapeaumate,maislapartieinférieureduvisage,lementonetlamâchoire,était pluslourde,plusépaisse,commesielleavaitreçudesossupplémentaires.Lorsqu’iln’était pasenmission,ilselaissaitpousserlabarbepourdissimulercettesurprenanteépaisseurdu visage,maisunefoisengagédansuneopération,ilserasaitdeprès.Commel’Angedela mort,illaissaitvoirsonvraivisageàl’ennemi. Yabrilavaitlesyeuxd’unbrunpâle,deraresfilsd’argentcouraientdanssescheveux,et l’onretrouvaitlalourdeurdesamâchoiredanssafortecarrure.Sesjambesétaientlongues pouruncorpsplutôtpetitetcetraitdephysionomiedissimulaitlapuissancequipouvait émanerdelui.Enrevanche,riennepouvaitcacherl’intelligencedesonregard. YabrildétestaittoutecettehistoiredesCentPremiers.Pourluicen’étaitqu’ungadgetde relationspubliques,etilméprisaitleurrenonciationaffichéepourlemondematériel.Ces révolutionnaires issus de l’Université, comme Romeo, lui semblaient trop empreints d’idéalismeettropméprisantsàl’égarddetouteidéedecompromis.Yabril,lui,savaitqu’un peudecorruptionétaitnécessairepourquelèvelepainfraisdelarévolution. Yabril avait depuis longtemps jeté aux orties toute futilité morale. Il possédait la conscience claire de ceux qui croient et savent qu’ils sont dévoués corps et âme à l’améliorationdugenrehumain.Jamaisilnesereprochaitcequ’ilaccomplissaitenvuede sonintérêtstrictementpersonnel.Ilavaiteudescontratspersonnelsavecdescheiksdu pétrole pourassassinerdes rivaux.Petits meurtres enpassantpourle compte de ces nouveauxchefsd’Étatafricains,qui,sortisd’Oxford,avaientapprisàdéléguerleurstâches. Puisuncertainnombred’actesdeterrorismeaveugleàlademandededifférentsdirigeants

politiquesfortrespectables,autantd’hommesquiàtraverslemondedisposaientdetoutsauf dupouvoirdevieetdemort. PersonneparmilesCentPremiers,etsurtoutpasRomeo,neconnaissaitcesactions. Yabrilrecevaitdel’argentdecompagniespétrolièreshollandaises,anglaisesetaméricaines, desservicesderenseignementsrusseetjaponais,etmême,audébutdesacarrière,delaCIA, pouruneexécution.Maistoutcelac’étaitaudébut. Àprésentilvivaitbien,sanslemoindreascétisme–aprèstout,ilavaitétépauvre,même sicen’étaitpasdenaissance.Ilaimaitlebonvinetlabonnechère,appréciaitleshôtelsde luxe,aimaitlejeuetsuccombaitsouventaucharmedesjoliesfemmes.Cescharmes,illes payaittoujoursenargent,encadeaux,ou…parsoncharmepersonnel.Ilavaithorreurde l’amoursentimental. Endépitdeces«faiblesses»,Yabrilétaitcélèbredanssonmilieupoursonimplacable volonté.Iln’avaitabsolumentpaspeurdelamort,cequin’ariendeparticulièrement extraordinaire,maissurtout,ilnecraignaitpasladouleur.Etpeut-êtreétait-cepourcelaqu’il savaitsemontrerimpitoyable. Yabrilavaitfaitsespreuvesaucoursdesannées.Aucunepression,niphysiqueni psychologique,n’avaitdeprisesurlui.IlavaitfaitdelaprisonenGrèce,enFranceeten Russie,etavaitsurvécuàdeuxmoisd’interrogatoiresparlesservicesdesécuritéisraéliens, dontl’expertiseenlamatièreavaitfaitsonadmiration.S’ilavaitrésisté,c’étaitpeut-être parcequesoncorpsavaitlafacultédedevenirinsensiblesouslacontrainte.Àlafin,toutle mondelecomprenait.LadouleurtransformaitYabrilengranit. Lorsquec’étaitluilegeôlier,sesvictimestombaientsouventsoussoncharme.Lefaitqu’il reconnûtenlui-mêmeunepartdefoliecharmaitetterrorisaitàlafois.Àmoinsquecenefût l’absencedemalveillancedanssacruautémême.Quoiqu’ilenfût,iljouissaitdelavie,c’était unterroristeaucœurléger.Encetinstant,alorsmêmequ’ilpréparaitl’opérationlaplus dangereusedetoutesavie,ilsavouraitlesparfumsdesruesdeRomeetladouceurdel’aube traverséeparlesinnombrablesclochesduVendredisaint. Toutétaitenplace.LegroupedeRomeoétaitprêt.LegroupedeYabrilarriveraitàRome lelendemain.Lesdeuxéquipessetrouveraientdansdeuxlieuxdifférentsetn’auraientde contactsqueparl’intermédiairedeleursdeuxchefs.Yabrilsavaitqu’ils’agissaitd’ungrand moment.CelundidePâquesetlesjourssuivantsallaientbrillerd’unéclatinsoutenable. Lui,Yabril,conduiraitdesnationsentièressurdescheminsredoutés.Ilsedébarrasserait detoussesmaîtresdemeurésdansl’ombre,ilsdeviendraientsespionsetillessacrifierait, tous,mêmelepauvreRomeo.Seulelamortouunmanquededéterminationpourraient mettre ses plans enéchec.Ou,pourêtre sincère,l’une des centerreurs possibles de minutage.Maiscetteopérationétaitsicompliquée,siingénieuse,qu’ellefaisaitnaîtrechez luiunplaisirimmense.Yabrils’immobilisadanslaruepoursavourerlabeautédesflèchesde lacathédrale,lesvisagesheureuxdesRomains,etsespropresspéculationssurl’avenir. Maiscommetousceuxquicroientpouvoirchangerlecoursdel’histoireparleurseule volonté,leurseuleintelligence,leurseuleforce,Yabriln’accordaitpasassezdeplaceaux accidentsetauxcoïncidencesdecettemêmehistoire,niàlapossibilitéqu’ilpûtexisterdes hommesplusterriblesquelui.Deshommesparfaitementintégrésàlasociété,arborantle masquerassurantdelégislateurs,pouvaientserévélerinfinimentpluscruelsetimpitoyables. EnobservantlajoieetladévotiondespèlerinsdanslesruesdeRome,tousgensqui croyaientenunDieuomnipotent,ilsesentitpénétrédesapropreinvincibilité.Fièrement,il iraitau-delàdupardondeleurDieu,caraufinfonddumal,c’estlàquedoitnécessairement commencerlebien.

Yabrilsetrouvaitàprésentdansl’undesquartierslespluspauvresdeRome,oùl’onpeut

plusfacilementintimideretcorromprelesgens.Ilarrivaàlanuittombéeàlacachede

Romeo.L’ancienimmeubledequatreétagespossédaitunegrandecouràmoitiécloseparun

murdepierre;lemouvementclandestinavaitmislamainsurtouslesappartements.Yabril

futaccueilliparl’unedestroisfemmesdugroupedeRomeo.Elleétaitmince,vêtued’unjean

etd’unechemiseencotonbleuouvertepresquejusqu’àlataille.Elleneportaitpasde

soutien-gorgeetl’onn’apercevaitpaslarondeurdesesseins.Elleavaitdéjàparticipéàl’une

desopérationsdeYabril.Ilnel’aimaitguèremaisappréciaitsaférocité.Ilss’étaientdisputés

unefois,etellen’avaitpasreculé.

Elles’appelaitAnnee.Elleportaitsescheveuxd’unnoirdejaistaillésàlaJeanned’Arc,ce

quinefaisaitrienpouradoucirlarudessedesestraits,maismettaitenvaleurunregard

brûlantquisemblaitvouloirconsumersurplacetousceuxsurquielleleposait,ycompris

RomeoetYabril.Elleneconnaissaitpasencorelesdétailsdel’opération,maisenvoyant

Yabril,ellecompritqu’ils’agissaitdequelquechosedelaplushauteimportance.Avant

qu’ellenerefermâtlaportederrièrelui,unbrefsourireéclairalevisagedelajeunefemme.

Yabrilremarquaavecdégoûtlacrassequirégnaitàl’intérieurdel’appartement.Dansle

salon,ausoljonchédejournaux,onapercevaitdesverrespaslavésetdesassiettessalesoù

traînaientencoredesrestesdenourriture.L’équipedeRomeosecomposaitdequatre

hommesetdetroisfemmes,tousItaliens.Lesfemmesrefusaientdefaireleménage;ilétait

contraireàleursconvictionsrévolutionnairesdeselivreràdestâchesménagèrespendantles

opérations,sileshommesnes’acquittaientpasdeleurpart.Leshommes,tousétudiants,

encorejeunes,partageaientdesconvictionsidentiquessurlechapitredesdroitsdelafemme,

maisc’étaientlesenfantschérisdemamasitaliennes,etilssavaientenoutrequ’aprèsleur

départ,uneautreéquipeviendraitdébarrasserlamaisondetoutetracecompromettante.Il

étaitdoncsous-entenduqu’onneleurtiendraitpasrigueurdeleursaleté.Yabrilétaitleseul

quecesous-entenduexaspérât.

—Quellebandedeporcs,vousêtes!lança-t-ilàAnnee.

Celle-ciletoisadespiedsàlatête.

—Jenesuispasunefemmedeménage!

Yabrilfutaussitôtfrappéparsadétermination.Ellen’avaitpeurnideluinidepersonne.

C’étaitunevraiecroyante.Prêteàmourirsurlebûcher.

Romeodescenditencourantlesmarchesdel’appartementdudessus;ilétaitsibeau,si

débordantdevitalitéqu’Anneebaissalesyeux.IlétreignitYabrilavecuneaffectionsincère,

puisleconduisitdanslacouroùilsprirentplacesurunpetitbancdepierre.Lafloraisondu

printempsembaumaitl’airdelanuit,etunmurmurelaparcourait:lesmilliersdepèlerins

quiparlaientetcriaientdanslesruesdeRome.Maispar-dessustout,onentendaitlecarillon

descentainesdeclochesquiproclamaientlavenueprochainedudimanchedePâques.

Romeoallumaunecigarette.

—Legrandmomentapproche,Yabril.Quoiqu’ilarrive,lapostéritéretiendranosnoms.

LecôtépompeuxdelaformulefitrireYabril,quiéprouvaitenmêmetempsuncertain

méprispourcedésirdegloirepersonnelle.

—Espèced’infâme,dit-il,nousprenonsplacedansunelonguehistoiredeterreur.

Yabrilsongeaitàleurétreinte.Uneétreinted’amourtoutprofessionneldesapartàlui,

maisàlaquellesemêlaientlessouvenirsd’actesdeterreurpassés,commecellededeux

parricidesau-dessusducadavred’unpèrequ’ilsauraienttuéensemble.

Defaiblesampouleséclairaientlesmursdelacour,maisleursvisagesdemeuraientdans

l’ombre.

—Ilsfinirontpartoutsavoir,ditRomeo,maisvont-ilscroireànosmotivationsouvont-ils

nousprésentercommedesfousfurieux?Bah,tantpis:dansl’avenir,lespoètesnous

comprendront.

—Onnepeutpass’occuperdeçamaintenant,ditYabril.

Celal’agaçaitlorsqueRomeodonnaitdanslethéâtral;ilenvenaitàdouterdeson

efficacité.Pourtant,ilenavaitsouventfaitlapreuveparlepassé:endépitdesadélicate

apparenceetdesapusillanimité,Romeoétaitunhommeréellementdangereux.Maisily

avaitentreeuxunedifférencefondamentale:Romeoétaittropintrépide,etYabrilpeut-être

troprusé.

L’annéeprécédente,ilssetrouvaientensembleàBeyrouth:surleurchemin,dansune

rue,setrouvaitunsacenpapierbrun,apparemmentvide,ettachéparlagraissedesaliments

qu’ilavaitdûcontenir.Yabrillecontourna.Romeo,lui,d’uncoupdepied,l’envoyadansle

caniveau.PourYabril,toutcequiexistaitprésentaitundanger.Romeoavaitencoreenlui

unecertaineconfianceinnocente.

Ilyavaitd’autresdifférences.Avecsespetitsyeuxmarronenbillesdeloto,Yabrilétait

laid,alorsqueRomeoétaitbeau.YabrilétaitfierdesalaideuretRomeohonteuxdesa

beauté.Yabrilavaittoujourssuquelorsqu’unhommeinnocentseconsacrecorpsetâmeàla

révolution,ilestimmanquablementconduitaumeurtre.Romeoenétaitarrivéàlamême

conclusion,maisplustard,etàregret.Saconversionavaitétéd’ordreintellectuel.

Romeoavaitremportédesconquêtesfémininesgrâceàsabeauté,etl’argentdesafamille

luiavaitépargnél’humiliationdelapauvreté.Romeoétaitassezintelligentpoursavoirquesa

bonnefortunen’étaitpasmoralementcorrecte,etc’estpourquoilesjouissancesdesaviele

dégoûtaient.Ilseplongeadanslesétudesetdanslalittérature,cequileconfirmadansses

croyances.Sesprofesseursgauchistesn’eurentainsiaucunmalàleconvaincrequ’ildevait

militerpourunmondemeilleur.

Ilnevoulaitpasressembleràsonpère,unItalienquipassaitplusdetempschezle

coiffeurqu’uncourtisandejadischezsonbarbier.Ilnevoulaitpaspassersavieàcourirles

joliesfemmes.Etsurtout,iln’entendaitpasdépenserunargentgagnégrâceàlasueurdes

pauvres.Lespauvresdevaientêtrelibresetheureux,etensuiteseulementilpourraitgoûter

aubonheur.C’estainsiqu’enquêted’unesecondecommunion,ilseplongeaitdansleslivres

deKarlMarx.

LaconversiondeYabril,elle,étaitplusviscérale.Enfant,enPalestine,ilavaitvécudans unjardind’Éden.C’étaitungarçonheureux,extrêmementintelligent,obéissantetdévouéà sesparents,notammentàsonpère,quipassaitdelonguesheuresàluilireleCoran. Lafamillevivaitaumilieudenombreuxserviteurs,dansunegrandevillaentouréede terresmagiquementvertesdanscepaysdésert.Maisunjour,Yabrilavaitalorscinqans,ilfut chasséduparadis.Sesparentstantaimésdisparurent,lavillaetlesjardinss’évanouirent dansunnuagedefuméerouge.Ilseretrouvadansunpetitvillagecrasseux,aupiedd’une montagne,orphelinvivantdelacharitédelafamille.SonseultrésorétaitleCorandeson père,imprimésurpapiervélin,etornéderichescalligraphiesoretbleu.Sanscesselui revenaitàlamémoirelesouvenirdesonpèrequiluilisaitlesversets,cesordresdeDieu donnésauprophèteMahomet,cesmotsqu’onnepouvaitnidiscuterniinterpréter.Adulte, Yabrilavaitunjourfaitremarqueràl’undesesamisjuifs:«LeCorann’estpasuneTorah», ettousdeuxavaientri. L’exildu jardind’Édens’étaitrévélé àluipresque brusquement,mais ilne l’avait pleinementcomprisquequelquesannéesplustard.Sonpèreavaitétéunpartisandela

libérationdelaPalestine,etmêmeundirigeantdel’organisationclandestine.Sonpèreavait ététrahi,abattulorsd’unedescentedepolice,etsamères’étaitsuicidéetandisqueles Israéliensfaisaientsauterlamaisonetsaccageaientlesjardins. Yabril était tout naturellement devenu terroriste. Sa famille et ses professeurs lui apprirentàhaïrtouslesJuifs,maisilsn’yparvinrentqu’àmoitié.CefutsonDieuqu’ilsemit àhaïrpourl’avoirchasséduparadisdesonenfance.Àl’âgededix-huitans,ilvenditleCoran desonpèrepourunesommeconsidérableets’inscrivitàl’universitédeBeyrouth.Ildépensa laplusgrandepartiedesonargentavecdesfemmes,etauboutdedeuxans,rejoignitles mouvementsclandestinspalestiniens.Aufildesans,ildevintuntueurauservicedecette cause.Maislalibérationdesonpeuplen’étaitpassonbutessentiel.D’unecertainefaçon,ce qu’ilrecherchaitavanttoutc’étaitlapaixintérieure.

Danslacourdel’immeuble,RomeoetYabrilpassèrentdeuxheuresàmettreaupointles

derniersdétailsdel’opération.Romeofumaitcigarettesurcigarette.Unechose,surtout,

l’inquiétait.

—Tuessûrqu’ilsvontmelibérer?

—Commentnetelibéreraient-ilspas,avecl’otagequej’auraientremesmains?répondit

doucementYabril.Crois-moi,tuserasplusensûretédansleurprisonquemoiauSherhaben.

Ilss’étreignirentunedernièrefoisdansl’obscurité.AprèslelundidePâques,ilsne

devaientplusserevoir.

En ce même Vendredi saint, le président des États-Unis, Francis Xavier Kennedy, retrouvaitsesprincipauxconseillersetlavice-présidente.Lesnouvellesqu’illeurapportait n’avaientrienderéjouissant. LaréunionavaitlieudanslasallejauneetovaledelaMaison-Blanche,unesallequ’il aimaitbien,plusgrandeetplusconfortablequelecélèbrebureauovale.Lasallejaune ressemblaitplusàunsalon,onpouvaits’yinstallerconfortablementdevantunetassedethé anglais. Ilsselevèrentlorsquesesgardesducorpsdesservicessecretslefirententrerdansla pièce.Kennedyfitsigneàsescollaborateursdes’asseoiretàsesgardesducorpsdel’attendre dehors.Deuxchosesl’agaçaientdanscettepetitescène.Lapremière,c’estqued’aprèsle protocolec’étaitluiquidevaitpersonnellementdonnerl’ordreauxagentsdesservicessecrets desortirdelapièce,etlaseconde,c’estquepardéférencepourlafonctionprésidentielle,la vice-présidentedevaitsetenirdebout.Lacourtoisiepolitiqueprenaitlepassurlacourtoisie sociale.Enoutre,lavice-présidenteHelenDuPrayavaitdixansdeplusquelui,étaitencore extrêmementbelleetétaitdouéed’uneintelligencehorsducommun.C’étaitbiensûr pourquoiill’avaitchoisiecommecandidateàlavice-présidence,endépitdel’oppositiondes caciquesdeladirectiondupartidémocrate. —Bonsang,Helen,s’exclamaFrancisKennedy,cessezdevousleverlorsquej’arrive quelquepart.Maintenant,pourprouvermonhumilité,ilvafalloirquejeservemoi-mêmele théàtoutlemonde. —Jevoulaisvousexprimermagratitude,ditHelenDuPray.Jepensaisquesivousaviez convoquélavice-présidenteàuneréunionavecvosconseillers,c’estqu’ilfallaitbienque quelqu’unfasselavaisselle. Ilséclatèrenttousdeuxderire,maisl’équipedeconseillersdemeurademarbre.

Romeofumaunedernièrecigarettedansl’obscuritédelacour.Au-delàdesmursde

pierre,ilapercevaitlesflèchesdesgrandescathédralesdeRome.Ensuiteilrentra.Ilétait

tempsdemettresonéquipeaucourant.

Anneeservaitd’armurieraugroupe:d’unegrossemalleelletiradesarmesetdes

munitionsqu’elledistribuaàtoutlemonde.L’undeshommesétenditsurlesoldusalonun

drapsale,surlequelAnneedisposadel’huiledemachineetdeschiffons.Onprocéderaitau

nettoyageetaugraissagedesarmesenécoutantlesinstructions.Pendantdesheures,ils

écoutèrent,posèrentdesquestions,apprirentleurrôle.Anneedistribualesdéguisements,ce

quifutl’occasiondediversesplaisanteries.Finalement,ilss’attablèrentautourd’unrepas

préparéparRomeoetleshommes.Ilsburentlevinnouveauenportantdestoastsausuccès

deleurmission,aprèsquoicertainsjouèrentauxcartespendantuneheureavantd’allerse

coucher.Inutiledemonterlagarde:lesportesétaientsoigneusementferméesetilsavaient

tousleursarmesaupieddulit.Pourtant,aucunneparvintàtrouverfacilementlesommeil.

IlétaitplusdeminuitlorsqueAnneefrappaàlaportedeRomeo.Celui-ciétaitentrainde

lireLesFrèresKaramazov.D’ungestebrusque,ellejetalelivreparterre.

—Tureliscettemerde?demanda-t-elled’untonméprisant.

Romeohaussalesépaulesensouriant.

—Çam’amuse.SespersonnagesmefontrirecommedesItaliensquiessayeraientdese

prendreausérieux.

Ilssedéshabillèrentrapidementets’étendirentsurledos,surlesdrapssouillés.Toutleur

corpsétaittendu,nonparl’excitationsexuelle,maisparunemystérieuseterreur.Romeo

gardaitleregardfixéauplafond,etAnneelesyeuxfermés.Ellesetrouvaitàsagauche,etde

lamaindroitesemitàlemasturberlentement.Leursdeuxcorpsétaientséparésetleurs

épaulessetouchaientàpeine.Lorsqu’ellesentitl’érectiondeRomeo,ellecommençadese

masturberelle-mêmedelamaingauche.Tandisqu’ellepoursuivaitsurlemêmerythme

régulier,ilcaressatimidementl’undesespetitsseins,maisellegrimaçacommeunenfant

toutengardantlesyeuxfermés.PuisAnneeserraplusfortlemembredel’homme,le

mouvementdeva-et-vients’accéléra,devintplusirrégulier,etRomeofinitparéjaculer.

Tandisquelespermecoulaitsursamain,Anneejouitàsontour;elleouvritlesyeux,creusa

violemmentlesreinsetsetournaversRomeocommesielleavaitvoulul’embrasser,mais

elleenfouitlatêtecontrel’épauledesoncompagnonjusqu’àcequesoncorpssecalmât,dans

underniertremblement.Ensuite,trèsprosaïquement,elles’assitets’essuyalamainsurle

drapsale.EllepritunecigarettedanslepaquetdeRomeo,quisetrouvaitsurlatabledenuit,

etl’alluma.

Romeogagnalasalledebains,passauneserviettesouslerobinet,revintdanslachambre,

essuyalesmainsd’Anneepuiss’essuyaentrelesjambes.

Ilsavaientagidemêmeàl’occasiond’uneautreopération,etRomeocomprenaitbienque

c’étaitlaseuleformed’affectionqu’ellepouvaits’autoriser.Farouchementindépendante,elle

nepouvaitsupporterd’êtrepénétréeparunhommedontellen’étaitpasamoureuse.Quantà

lafellationetaucunnilingus,qu’illuiavaitsuggérés,c’étaitpourelleuneautreforme

d’abdication.Cequ’elleavaitfaitavecRomeoétaitlaseulefaçondesatisfairesespulsions

sanstrahirsonidéald’indépendance.

Romeoobservalevisaged’Annee.Illuisemblaitmoinsdur,leregardsemblaitavoirun

peuperdudesasuperbe.Elleétaitsijeune,commentavait-ellepudeveniraussiféroceen

aussipeudetemps?

—Veux-tudormiravecmoicesoir?demanda-t-il.Simplementpourlacompagnie?

Anneeécrasasacigarettedanslecendrier.

—Maisnon,pourquoi?Onaeutouslesdeuxcequ’onvoulait.

Ellecommençadeserhabiller.

—Tupourraisaumoinsmedireunmottendreavantdet’enaller,dit-ilsurletondela

plaisanterie.

Elles’immobilisauninstantdansl’encadrementdelaportepuisseretourna.Ilcrut

qu’elleallaitlerejoindredanslelit.Ellesouriait,etpourlapremièrefoisillaconsidéra

commeunefillejeunequ’ilpourraitaimer.Maissoudain,elleseredressadetoutesatailleet

luidéclamaduShakespeare.

—Romeo,Romeo,querecherches-tudonc,Romeo?

Puisaprèsundernierpieddenez,elledisparut.

Àl’universitéBrighamYoungdeProvo,dansl’Utah,deuxétudiants,DavidJatneyet

CryderCole,sepréparaientàlatraditionnellechasseauprésident.Cejeuétaitrevenuen

faveuràlasuitedel’électiondeFrancisXavierKennedy.Larègledujeuétaitlasuivante:

uneéquiped’étudiantsavaitvingt-quatreheurespourassassinerleprésident,c’est-à-dire

déchargerleurspistolets-jouetsàmoinsdecinqpassuruneeffigieencarton.Pourlesen

empêcher,unefraternitéétudianted’unecentainedemembresmontaitlagarde.L’argentdes

parisservaitàpayerlebanquetdelavictoireàl’issuedelachasse.

Lesadministrationsetlesprofesseursd’université,influencésparl’Églisemormone,

désapprouvaientcesjeux,mais,dérapaged’unesociétélibre,ilsavaientfinipardevenirtrès

populairessurtouslescampusdesÉtats-Unis.Lagrossièretéetlemauvaisgoûtétaientfort

prisésauseindelajeunesse.Unteljeureprésentaitaussiunexutoireàlahainedel’autorité,

etconstituaituneformedeprotestationdeceuxquin’avaientencorerienfaitdansleurvie

contreceuxquiavaientréussi.C’étaituneprotestationsymbolique,certainementpréférable

auxmanifestationspolitiques,auxsit-inetàlaviolenceaveugle.Cejeuétaitunesoupapede

sécuritépourleshormonesdel’émeute.

Lesdeuxchasseurs,DavidJatneyetCryderCole,parcouraientlecampusbrasdessusbras

dessous.JatneyétaitlecerveauetColel’exécutant,ensortequec’étaitColequiparlaitet

Jatneyquiacquiesçaittandisqu’ilssedirigeaientversleurscondisciplesdelafraternité

chargéedegarderl’effigieduprésident.L’imagedeFrancisKennedyétaitparfaitement

reconnaissable,maiselleavaitétéhabilléeetcoloriéedelafaçonlaplusextravagante:un

completbleu,unecravateverte,deschaussettesrougesetpasdechaussures.Àlaplacedes

chaussures,lechiffreromainIV.

LabandedereprésentantsdelaloimenaçaJatneyetColedeleurspistoletsfactices,etles

deuxchasseursrebroussèrentchemin.Coleleurhurlajoyeusementuneinsulte,maisJatney

avaitlevisagesombre.Ilprenaitsamissiontrèsausérieux.Jatneysongeaitàsonplanet

éprouvaitdéjàunesatisfactionsauvage:ilsallaientréussir.Cetteparadedevantleurs

ennemisavaitessentiellementpourbutd’exhiberleurtenuedeski,etrendrelasurpriseplus

totaleparlasuite.Ilfallaitaussilaissercroirequ’ilsquittaientlecampuspourlafinde

semaine.

Larègledujeuvoulaitquel’itinérairedel’effigieprésidentiellefûtrendupublicetqu’elle

dûtêtreprésenteaubanquetdevictoire,célébrélesoirmême,avantminuit.JatneyetCole

avaientprévudefrapperavantl’heurelimitedeminuit.

Toutsedéroulacommeprévu.JatneyetColeseretrouvèrentàsixheuresdel’après-midi

aurestaurantconvenu.Lepropriétairedeslieuxignoraitleurplan.Pourlui,cen’étaientque

deuxjeunesétudiantsquitravaillaientdanssonétablissementdepuisquinzejours.C’étaient

deuxexcellentsserveurs,surtoutCole,etlepropriétaireétaitenchanté.

Lesoir,àneufheures,l’équipedegardes,forted’unecentainedemembres,pénétradans

lerestaurantavecl’effigieprésidentielle;dessentinellesfurentplacéesàtouteslesentrées.

L’effigiefutdisposéeaucentred’uncercledetables.Lepropriétairesefrottaitlesmainsen

voyantlenombredesclients,maisildéchantalorsqueenpénétrantdanslacuisineilaperçut

lesdeuxjeunesserveursquidissimulaientleurspistoletsdansdessoupières.

—Ça,lesgars,çaveutdirequevousêtesvirés!

Coleluisourit,maisJatneyluiadressaunregardmenaçant.Puislesdeuxjeunesgens

s’avancèrentdanslasalledurestaurantentenanthautlessoupièrespourdissimulerleurs

visages.

Lesgardeslevaientdéjàleursverresàleurvictoire,lorsqueJatneyetColeposèrentles

soupièressurlatable,ôtèrentlescouverclesetbrandirentleurspistoletsfactices.Coletiraun

coupetéclataderire.Jatney,lui,tiraposémenttroiscoupspuisjetasonarmesurlesol.Il

demeuraimmobileetnesouritquelorsquelesgardeslesaccablèrentd’injures.Aprèsquoi,

toutlemondes’assitensemblepourdîner.Jatneydonnauncoupdepiedàl’effigiequi

disparutsousunetable.

Cettechasseavaitétédesplussimples.Dansd’autresuniversités,lejeuétaitplussérieux.

Onconstituaitdesstructuresdesécuritéplusélaborées,leseffigies,siellesétaienttouchées,

laissaientéchapperunsangartificiel.

ÀWashington,leministredelaJustice,ChristianKlee,possédaitdesdossierssurtousces

assassinsàlamiedepain.Etcefurentlesphotographiesetlesrenseignementsdonnéssur

JatneyetColequiattirèrentsonattention.Ilrédigeaunenotepourdemanderunsupplément

d’informationsurDavidJatneyetCryderCole.

Le Vendredi saint, deux jeunes gens sérieux venus du Massachusetts Institute of TechnologyserendirentàNewYorketdéposèrentunepetitevalisedansuneconsignedela gareroutière.Ilsavaientdifficilementfendulafouledessans-logisimbibésd’alcool,des maquereauxauregardperçantetdesputainsquiencombraientlehalldubâtiment.Cesdeux jeunesgensétaientdesgénies:àl’âgedevingtans,ilsétaientdéjàmaîtres-assistantsen physiqueetparticipaientauxprogrammesderecherchelespluscomplexesdeleuruniversité. Lavalisecontenaitunepetitebombeatomiquequ’ilsavaientfabriquéeavecdumatérieletde l’oxydedeplutoniumvolésdansleurslaboratoires.Illeuravaitfalludeuxanspourdétourner cesmatériaux,petitàpetit,falsifiantleursrapportsetleursexpériencesdefaçonàcequeles volsnefussentpasdécouverts. AdamGresseetHenryTibbotétaientconsidéréscommedesgéniesdepuisl’âgededouze ans.Leursparentsavaientfaitensortequ’ilsprennentconsciencedeleursresponsabilités enverslegenrehumain.Leurexceptionnelleintelligenceleurfaisaitmépriserlesgrossiers plaisirsdel’humanitéordinaire:l’alcool,lejeu,lesfemmes,lagloutonnerieetladrogue. Laseuledrogueàlaquelleilss’adonnaientétaitcelledelalucidité.Ilsvoyaientlemalà l’œuvredanslemonde.Ilssavaientqu’ilétaitmaldefabriquerdesbombesatomiques,quele sortdel’humanitéétaitenjeu,etilsavaientdécidésdefairecequiétaitenleurpouvoirpour éviter l’apocalypse. Après en avoir discuté pendant un an, ils décidèrent d’effrayer le gouvernement.Ilsvoulaientdémontreràquelpointilétaitfacilepourundémentd’infliger uneterriblepunitionàl’humanité.Ilsfabriquèrentdoncunebombeatomiquedefaible puissance,undemi-kilotonneseulement,avecl’intentiondeladéposerquelquepartet d’avertirensuitelesautorités.Ilsseprenaientpourdesêtresexceptionnels,presquedes démiurges. Ils ignoraient que cette situation avait été prédite par une commission prestigieuseréunieparlegouvernement,quiyvoyaitl’undesrisquespossiblesdel’ère

nucléaire.

EncoreàNewYork,AdamGresseetHenryTibbotenvoyèrentunelettreauNewYork

Timesenexpliquantleursmotivations,etdemandantquecelle-cifûtpubliéeavantd’être

remiseauxautorités.Larédactiondelalettreleuravaitprislongtemps,nonseulementparce

qu’ilsenavaientsoigneusementpesélestermespournepasparaîtremenaçants,maisencore

parcequ’ilsavaientdécoupédansdevieuxjournauxdescaractèresqu’ilsavaientensuite

colléssurdesfeuillesblanches.

Labombenedevaitexploserquelejeudisuivant.Àcemoment-là,lalettresetrouverait

certainemententrelesmainsdesautorités,etlabombeauraitétéretrouvée.Celaservirait

d’avertissementauxmaîtresdumonde.

ÀRome,encemêmeVendredisaint,TheresaCatherineKennedy,filleduprésidentdes

États-Unis,s’apprêtaitàmettreuntermeàl’exileuropéenqu’elles’étaitimposé,età

retournervivreavecsonpèreàlaMaison-Blanche.

Sonéquipedegardesducorpsdesservicessecretsavaitdéjàpristouteslesdispositions

nécessairesauvoyage.Suivantsesinstructions,ilsavaientréservéuneplacesurlevoldu

dimanchedePâques,àdestinationdeNewYork.

TheresaKennedyavaitvingt-troisansetavaitfaitdesétudesdephilosophie,d’abordàla

Sorbonne,àParis,puisàRome;danscettedernièreville,elleavaiteuuneliaisonavecun

étudiantgauchisteitalien,liaisonquivenaitdeprendrefin,àleurgrandsoulagementàtous

lesdeux.

Elleadoraitsonpère,maisregrettaitfortqu’ilfûtdevenuprésidentdesÉtats-Unis,carsa

loyautéenversluil’empêchaitdefairetropouvertementétatdesesdésaccordsavecsa

politique.Elleavaitcruausocialisme;àprésent,elledéfendaitl’idéedelafraternitéentreles

hommesetdelasororitéentrelesfemmes.Elleétaitféministeàlafaçonaméricaine:pour

elle,l’indépendanceéconomiquefondaitlaliberté,etellen’éprouvaitnulleculpabilitépour

lesfondsdeplacementquigarantissaientsalibertépersonnelle.

Rejetanttouteidéedeprivilège,positionmoralecurieusemaisbienhumaine,elleavait

refusédevivreàlaMaison-Blancheetnes’yrendaitquepourvoirsonpère.Peut-êtreaussi

luireprochait-ellelamortdesamère,cartandisquecelle-cisemourait,ilavaitcontinuéson

combatpolitique.Ensuite,elleavaitvoulusefaireoublierenEurope,maisentantque

membredelaprochefamilleduprésident,elledevait,légalement,êtreprotégéeparles

servicessecrets.Elleavaittentédesesoustraireàcetteprotection,maissonpèreluiavait

demandéden’enrienfaire.FrancisKennedyluiavaitditqu’ilnesupporteraitpasqu’illui

arrivequelquechose.

Ungroupedevingthommes,divisésentroiséquipes,serelayaientautourd’ellevingt-

quatreheuressurvingt-quatre.Quandelleallaitaurestaurant,quandelleallaitaucinéma avecsonpetitami,ilsétaientlà.Ilsavaientlouéunappartementdanslemêmeimmeuble qu’elle,etunedeleurscamionnettesétaitenpermanencegaréedanslarue.Ellen’était jamaisseule.Touslesjours,elledevaitdonnerauchefdel’équipedesécuritéleprogramme détaillédesesactivités. Sesgardiensétaientdesmonstresàdeuxtêtes:moitiémaîtresetmoitiévalets.Grâceà leurs appareils électroniques ultra-perfectionnés, ils pouvaient l’entendre faire l’amour lorsqu’elleamenaitundesesamischezelle.Ilsétaienteffrayants:ilssedéplaçaientcomme desloups,glissantsilencieusement,lecoutendu,touslessensenalerte,commes’ils reniflaientuneodeurdanslevent,alorsqu’enfaitc’étaitl’oreillequ’ilstendaient,pourmieux entendredansleursécouteursminiatures.

Theresaavaitrefuséunesécuritérapprochée.Elleconduisaitelle-mêmesavoiture,avait

refusédeleslaisserprendreunappartementcontiguausien,etrefusédesedéplacer

entouréedegardesducorps.Elleavaitdemandéquel’onsecontented’un«périmètrede

sécurité»,semblableàunmurentourantungrandjardin.Decettefaçon,ellepensait

préserversonintimité.Cetarrangementconduisitàcertainessituationsembarrassantes.Un

jourqu’ellefaisaitdescourses,elleeutbesoindemonnaiepourtéléphoner.Elleavisaun

hommenonloind’elleet,croyantqu’ils’agissaitd’undesesgardesducorps,allalui

demanderunepièce.L’hommelaregardad’unairstupéfait;comprenantsaméprise,elle

avaitéclatéderireets’étaitexcusée.L’homme,enchantédesamésaventure,luiavait

finalementdonnésapiècedemonnaieenluidisant,surletondelaplaisanterie:«Jeferais

n’importequoipouruneKennedy.»

Commetantdejeunes,etcontretouteévidence,Theresacroyaitquelesgensétaient

«bons»,commeelle-mêmesetrouvaitbonne.Elleparticipaitauxmanifestationspourla

liberté,soutenaitlesjustescauses.Danslaviedetouslesjours,elles’efforçaitdenepas

commettred’actesmédiocres.Enfant,elleavaitcassésatirelirepourlesIndiensd’Amérique.

EnsaqualitédefilleduprésidentdesÉtats-Unis,ilétaitgênantpourelledesoutenirles

mouvementsfavorablesàl’avortement,etdeprêtersonnomauxorganisationsd’extrême

gauche.Lesmédiaslatraînaientdanslaboueetlesopposantspolitiquesnesegênaientpas

pourl’insulter.

Aveclaplusgrandeinnocence,ellesemontraitloyaledanssesrelationsamoureuses;elle

croyaitàlafranchiseabsolueetdétestaitlatromperie.

Pourtant,elleauraitputireruncertainnombred’enseignementsdesesannéespasséesà

l’étranger.ÀParis,elleavaitfailliêtrevioléesousunpontparungroupedeclochards.À

Rome,deuxmendiantsavaientvoululuivolersonsacalorsqu’elles’apprêtaitàleurdonner

unpeud’argent;lesdeuxfois,sesgardesducorpsétaientvenusàsarescousse.Maiscela

n’avaitpasentachésafoienl’homme.Pourelle,toutêtrehumainpossédaitenluilagraine

immortelledubien,personnen’étaitau-delàdelarédemption.Entantqueféministe,elle

avaitappris,biensûr,quelletyrannieleshommesexerçaientsurlesfemmes,maiselle

n’étendaitpascettenotionàlafaçonbrutaledontilssecomportaientdansleurmondeàeux.

Ellenecomprenaitpascommentunêtrehumainpouvaitentrahirunautredelafaçonla

plushonteuseetlapluscruelle.

Lechefdesongroupedeprotection,unhommetropâgépourassurerencorelaprotection

desmembresdugouvernement,étaitsidéréparsoninnocenceets’efforçaitdeluiouvrirles

yeux.Illuiracontadeshistoireshorriblessurleshommesengénéral,deshistoirestiréesde

salongueexpérience;ilsemontraplusfrancqu’ilnel’auraitétéentempsordinaire,caril

s’agissaitdesadernièremissionavantsaretraite.

—Vousêtestropjeunepourcomprendrecemonde,luidit-il.Etdansvotreposition,ilfaut

vousmontrerprudente.Vouscroyezqueparcequevousfaitesdubienàquelqu’unilvaagir

avecvousdelamêmefaçon.

Laveille,eneffet,elleavaitprisenvoitureunauto-stoppeurquiavaitaussitôtcruàsa

bonnefortune.Lechefdel’équipedesécuritéavaitagiimmédiatement.Lesdeuxvoituresde

sonéquipeavaientcontraintlavoituredeTheresaàserangersurlebas-côtéaumoment

mêmeoùl’hommecommençaitàcaresserlajeunefille.

—Laissez-moivousraconterunehistoire,ditlechef.J’aitravailléautrefoisdansles

servicessecretspourunhommeextrêmementintelligent,unhommecharmant.Unjour,au

coursd’uneopérationclandestine,ils’estfaitavoir,ets’estretrouvéfaceàuntypequile

tenaitàsamerci.Ilauraitpuledescendresur-le-champ.Etcetype-là,croyez-moi,c’étaitun

dur.Maispourquelqueraisonquej’ignore,ilalaissélaviesauveàmonchefetilluiadit:

«N’oubliezpasquevousmedevezlavie.»Bon…onapassésixmoisàpourchassercegars,

etonafiniparl’avoir.Ehbien,monchefl’adescendu,neluiamêmepaslaissélachancede

serendre,neluiamêmepasoffertdeleretourner.Etvoussavezpourquoi?Ilmel’alui-

mêmeexpliqué.Cetypeavaiteusurluiunpouvoirdevieetdemort,etétaitdevenutrop

dangereuxpourqu’onlelaissevivre.Monchefn’avaiteuaucunsentimentdegratitude,ilm’a

ditquecegars-làavaiteusimplementunelubie,etqu’onnepeutpasfaireconfianceàdes

typesquiontdeslubies.

LechefdesongroupedeprotectionneracontapasàTheresaquesonpatron,àcette

époque,senommaitChristianKlee.

L’électiondeFrancisXavierKennedyàlaprésidencefutunmiracledelapolitique américaine.Ilavaitétéélugrâceàlamagiequedispensaitencoresonnometaussigrâceàsa belleapparenceetsesextraordinairesqualitésintellectuelles;pourtant,iln’avaitderrièrelui qu’unseulmandatdesénateur.

Onl’appelaitle«neveu»deJohnFitzgeraldKennedy,leprésidentassassinéen1963,

maisilnefaisaitpaspartieduclanKennedy,toujoursfortprésentdanslaviepolitique américaine.Enréalité,iln’étaitquelecousindel’ancienprésident,etleseuldelafamillequi eûthéritéducharismedesesdeuxcélèbresoncles,JohnetRobertKennedy. Aprèsdebrillantesétudesdedroit,FrancisKennedyétaitdevenuprofesseuràHarvardà l’âgedevingt-huitans.Ilavaitensuitecréésonproprecabinetjuridique,quiavaitfait campagne pourde grandes réformes d’inspirationsociale,aussibiendans lapolitique gouvernementalequedanslesecteurdesaffaires.Soncabinetjuridiquenerapportaitpas beaucoupd’argent,cequin’avaitguèred’importancepourluiquiavaithéritéd’unegrande fortune,maisilluipermitd’atteindrelacélébritéàl’échelonnational.Ilfitcampagnepourle droitdesminorités,pourl’améliorationdesconditionsdeviedespluspauvres,etengénéral pourtouslesfaiblesetlessansdéfense. Kennedyavaitsoulevélepayslorsdesacampagneprésidentielle.Ilavaitannoncéun nouveaucontratsocialpourlepeupleaméricain.Qu’est-cequifaitdurerunecivilisation, avait-ildemandé?C’estlecontratpasséentregouvernantsetgouvernés.Legouvernement doitpromettreàchacunlasécuritéfaceaucrimeetauxduretésdelavieéconomique;ildoit promettreàchaquecitoyenledroitetlesmoyensdepoursuivresonrêveindividuelde bonheur.C’estalors,etalorsseulementquelesgouvernéssonttenusd’obéirauxloisqui permettentàlacivilisationd’exister.EtKennedyproposait,danslecadredecepactesocial, quetouteslesquestionsimportantestouchantàlasociétéaméricainefussentrégléespar référendum,plutôtquepardesdécisionsduCongrès,delaCoursuprêmeouduprésident. Ilpromitd’éradiquerlecrime.Ilpromitd’éradiquerlapauvreté,quiétaitàlaracinedu crimeetconstituaitmêmeuncrimeenelle-même.Ilpromitl’instaurationd’unsystème national d’assurance maladie financé parl’État,etun système de sécurité sociale qui permettraitauxtravailleursdejouird’uneconfortableretraite. Pourtémoignerdesonengagementenverscetidéaletpoursedébarrasserdel’armureque constituaitsaproprerichesse,ilannonçaàlatélévisionqu’ilfaisaitdondesafortune personnelle,soitquarantemillionsdedollars,auTrésorpublic.Cedonfutréalisélorsd’une cérémoniepubliquequifutretransmisepartouteslestélévisionsdupays.Legestegrandiose deFrancisKennedyeutunimpactimmensesurtouslesélecteurs. Ilserenditenaviondanstouteslesgrandesvillesdupays,etenvoituredanslesplus petites.Safemmeetsafille,àsescôtés,frappaientlepublicparleurgrandebeauté.Sestrois

débatsaveclecandidatrépublicainfurentdestriomphes.Sonintelligenceetsonexubérance

juvénileluipermirentd’écrasersonadversaire.Nulprésidentavantluin’avaitentaméson

mandatavecuntelsoutienpopulaire.Ilavaitconquistoutlemondesaufledestin.Safemme

étaitmorted’uncanceravantsonentréeenfonction.

Endépitdesonimmensedouleur,FrancisXavierKennedyparvintàréaliserlespremières

mesuresdesonprogrammeélectoral.Aucoursdelacampagne,ilavaitchoisideprésenterà

l’avancesongouvernementetsesconseillers,ensortequel’électoratpûtseprononceren

touteconnaissancedecause.C’estainsiqu’ilavaitnomméOddbloodGray,unmilitantnoir,

commereprésentantdugouvernementauprèsduCongrèspourlesaffairesintérieures.Il

avaitchoisiunefemmecommecandidateàlavice-présidence,etavaitdécidéqu’elleferait

partiedesonéquipedeconseillers.Lesautresnominationsavaientétéplusconventionnelles.

Etcefutcetteéquipequiluipermitderemportersapremièrevictoire:larévisiondeslois

relativesàlasécuritésociale,quipermirentàchaquetravailleurdetouchersuffisamment

d’argentàl’heuredelaretraite.Pourfinancercesmesures,ilfutinstauréunetaxesurles

profitsdesgrandessociétésaméricaines,dontilsefitaussitôtdesennemismortels.

Maisaprèscettepremièrevictoire,Kennedysemblaperdrel’initiative.Saloisurle

référendumpopulairefutrepousséeparleCongrès,demêmequesesmesuressurlacréation

d’unsystèmed’assurancemaladie.Kennedylui-mêmesemblaits’épuiserdanssaluttecontre

lemurdegranitqueluiopposaitleCongrès.Endépitdelalutteféroceduprésidentetdeson

gouvernement,laplupartdeleursprojetsétaientrepoussés.

Aucoursdeladernièreannéedesonmandat,Kennedysentitlabatailleperdue,etcelale

remplitd’uneamertumerageuse.Ilsavaitquesacauseétaitjuste,qu’ilétaitducôtédubien,

delamorale,quesapolitiqueintelligentepermettraitdesauverl’Amérique.Maisillui

semblaitquedésormaisl’intelligenceetlamoralenepesaientplusd’ungrandpoidsdansla

viepolitique.

LeprésidentKennedyattenditquel’oneûtserviunetassedethéàchaquepersonne

présente.

—Jecroisquejenemeprésenteraipasàunsecondmandat,dit-ild’unevoixcalme.

Puis,setournantverslavice-présidente,ilajouta:

—Helen,jeveuxquevousvousprépariezàêtrecandidate.

L’assistancesemblaitsidérée,maisHelenDuPrayluisourit.Maiscommecesourireétait

l’unedesesmeilleuresarmespolitiques,ilnepassapasinaperçu.

—Francis,jecroisquecettedécisionnécessiteunediscussionapprofondieavecles

membresdevotrecabinet,etendehorsdemaprésence.Maisavantdequittercettepièce,

laissez-moivousdirececi:jesaisàquelpointvousêtesdécouragé.Maissij’étaisélue,jene

feraispasmieuxquevous.Jecroisquevousdevriezvousmontrerpluspatient.Vouspourriez

êtreplusefficacelorsd’unsecondmandat.

—Voussavezcommemoi,répliquaKennedyavecimpatience,qu’unprésidentdesÉtats-

Unisaplusd’impactlorsd’unpremiermandatqued’unsecond.

—C’estvraidanslaplupartdescas,ditHelenDuPray.Maispourvotresecondmandat

nouspourrionspeut-êtreavoiruneChambredesreprésentantscomposéedifféremment.Et

puisparlonsunpeudemonpropreintérêt:enn’ayantétévice-présidentequ’uneseulefois,

j’aborderaisdesélectionsdansunepositionmoinsavantageusequ’aprèsdeuxmandats

consécutifs.Etvotresoutienseraitplusefficacesivous-mêmeaviezdeuxmandatsderrière

vous,aulieud’avoirétéchassédupouvoirparleCongrès,etunCongrèsdémocratequiplus

est.

Elleramassasesdossiersets’apprêtaàpartir,maisleprésidentlaretintd’ungeste.

—Vousn’êtespasobligéedepartir.

HelenDuPraydistribuaàlarondesondouxsourire.

—Jesuissûrequelesmembresdevotrecabinetparlerontpluslibrementsijenesuispas

là.

Etellequittalesalonjaune.

LesquatrehommesquientouraientKennedydemeurèrentsilencieux.C’étaientsesplus

prochesconseillers.Kennedylesavaitnomméspersonnellement,etilsn’étaientresponsables

quedevantlui.Leprésidentapparaissaitdonccommeunétrangecyclopeavecuncerveauet

quatrebras.Cecabinetparticulierconstituaitsesquatrebras.C’étaientaussisesmeilleurs

amis,etdepuislamortdesafemme,saseulefamille.

HelenDuPrayquittalapièceetleshommes,pourdissimulerleurembarras,semirentà

agiterdespapiersetàseservirduthéetdessandwiches.

—Helenestlapersonnelaplusintelligentedetoutlegouvernement,ditd’unairdétaché

EugeneDazzy,lechefdecabinet.

Kennedysourit,carDazzyavaitlaréputationd’avoirunfaiblepourlesjoliesfemmes.

—Etvous,Eugene,qu’enpensez-vous?Croyez-vousquejedoiveêtrepluspatientetme

présenterànouveau?

Dixansauparavant,avantl’entréedeKennedydanslacarrièrepolitique,EugeneDazzy

dirigeaitunegrossesociétéd’informatique.Lapuissancedesasociétéétaittellequ’ilaurait

puengloutirnombredesesconcurrents,mais,issud’unefamillepauvre,ilavaitconservéun

sensaigudelajustice,plusparréalisme,d’ailleurs,queparsimpleidéalisme.Ilavaitfinipar

estimerquelesgrossesconcentrationsfinancièresdétenaienttropdepouvoirauxÉtats-Unis,

etqu’àlalonguecelarisquaitdeminerladémocratie.Aussi,lorsqueKennedyétaitentréen

politiquesouslabannièredelavéritabledémocratiesociale,avait-ilorganisélescollectesde

fondsquiluiavaientpermisd’accéderàlaprésidence.

C’étaitunhommed’uneaffabilitéextrême,dontlegrandartconsistaitàéviterqueles

gensimportantsauxquelsleprésidentrefusaitdesrequêtesnedevinssentsesennemis.

Dazzypenchasatêtechauvesursesnotes.

—Pourquoinepasvousprésenterànouveau?demanda-t-il.Vousaurezunbonboulot,

unevraiesinécure.LeCongrèsvousdiracequ’ilfautfaire,etrefuseravospropositions.Rien

nechangera.Saufenpolitiqueétrangère.Là,vouspourrezunpeuvousamuser.Etpeut-être

mêmefaireunpeudebien.

«Ilfautvoirleschosescommeellessont.Notrearméeaperducinquantepourcentdeses

effectifs,nosenfantssontsibienéduquésqu’ilssontmaintenanttropintelligentspourêtre

patriotes.Nouspossédonslatechnologie,maispersonneneveutacheternosproduits.Notre

balancedespaiementsestdansunétatcatastrophique.Vousnepouvezqu’améliorerles

choses.Faites-vousdoncélire,prenezleschosesàlalégèreetpayez-vousdubontemps

pendantquatreansencore.Aprèstout,c’estpasunmauvaisboulotetc’estbienpayé.

Dazzyfitungestedelamainensouriantpourmontrerque,toutdemême,ilplaisantait.

Endépitdeleurattitudeapparemmentdécontractée,lesquatrehommesobservaientavec

attentionKennedy.AucunnepensaitqueDazzys’étaitmontréirrespectueux;cettefaçon

plutôtmoqueusedes’exprimer,Kennedyl’avaitlui-mêmeencouragéeaucoursdestrois

dernièresannées.

ArthurWix,leconseillerenmatièredesécuriténationale,étaitunhommeauvisage

agréable,moitiéjuifetmoitiéItalien;ilavaitl’espritcorrosif,maisonsentaitchezluiune

sortederespectmêlédecraintefaceàKennedyetàlafonctionprésidentielle.

WixavaitrencontréKennedydixansauparavant,lorsquecederniers’étaitprésentéau Sénat. Originaire de la côte Est, il était plutôt un homme de gauche, professeur de philosophieetdesciencespolitiquesàl’universitédeColumbia.C’étaitaussiunhommetrès richequiméprisaitl’argent.Uneamitié,néedeleurcommuneintelligence,étaitrapidement néeentreeux.Kennedyvoyaitenluil’hommeleplusintelligentqu’ileûtjamaisrencontré. WixtrouvaitqueKennedyétaitl’hommeleplusmoraldelaclassepolitiqueaméricaine. Cetteestimeréciproquenepouvaitsuffireàcréerunechaudeamitié,maiselleétaitla garantied’unerelationdeconfiance. Ensaqualitédeconseillerenmatièredesécuriténationale,Wixestimaitdevoiradopter untonplussérieuxquelesautres. —Eugene,dit-ilenfaisantungesteendirectiondeDazzy,peutpenserqu’ilplaisante, maismoijepensequevouspouvezapporteruneimmensecontributionànotrepolitique étrangère.Nousavonsbeaucoupplusd’influencequel’Europeoul’Asienel’imaginent.Je croisqu’ilestabsolumentnécessairequevousvousprésentiezànouveau.Aprèstout,en matièredepolitiqueétrangère,leprésidentdesÉtats-Unispossèdelespouvoirsd’unroi. Kennedysetournaalorsversl’hommeassisàsagauche.Oddblood«Otto»Grayétaitle plusjeuneducabinet:celafaisaitseulementdixansqu’ilavaitquittél’université.Issudu mouvementgauchistenoir,ilétaitensuitepasséparHarvardgrâceàunebourseRhodes.De hautetaille,imposant,ilavaitfaitdebrillantesétudesetavaitfaitpreuvedetalentsoratoires exceptionnels à l’université.Sous son apparence incendiaire,Kennedy avait deviné un hommeàlacourtoisienaturelle,diplomate,unhommecapabledeconvaincresansmenacer. Gray,desoncôté,avaitadmirélafaçondontKennedys’étaitcomportéàNewYork,faceàune situationlourdedeviolence.Kennedyavaitutilisétoutesonhabiletéjuridique,soncharmeet sonintelligencepourdésamorcerlasituation,etilavaitégalementfaitlapreuvedeson absencedepréjugésracistes.Ilavaitainsigagnél’admirationdesdeuxparties. Aprèscela,OddbloodGrayavaitsoutenuKennedyaucoursdesacarrièrepolitique,et l’avait encouragé à se présenter à l’élection présidentielle.Kennedy l’avait chargé des relationsavecleparlement,c’étaitluiquidevaitaideràfairevaloirlesprojetsdeloisinspirés parlaMaison-Blanche.ChezGray,l’idéalismejuvénileétaittempéréparungénieinstinctif pour la politique, et c’est tout naturellement que l’idéalisme sortait vaincu de la confrontation,carl’hommeconnaissaitlefonctionnementdel’appareild’État,ilsavaitoù faireporterl’effort,quandutiliserlaforceduclientélisme,quanddemeurerintraitableet quandcéderdebonnegrâce. —Alors,Otto,demandaKennedy,quepensez-vousdelasituation? —Abandonnez,ditOtto.Pourl’instantçan’estqu’unedéfaite,pasencoreladéroute. Kennedyetlesautreséclatèrentderire.Ottopoursuivit:

—Vousvoulezquejesoisfranc?Jesuisd’accordavecDazzy.LeCongrèsvousméprise,la pressevoustraînedanslaboue.Leslobbiesetlesgrandessociétésonttorpillévosréformes. Quantauxintellectuelsetauxtravailleurs,ilsestimentquevouslesaveztrahis.Vouspilotez unnaviresansgouvernail.Etvousvoulezdonneràtouscesemmerdeursl’occasiondevous marcherdessuspendantquatreansencore?Moi,jepensequ’ilfautqu’onfoutetouslecamp d’ici! Kennedysemblaitenchanté:unsourireéclairaitsonbeauvisaged’Irlandais,etsesyeux bleuspétillaientdemalice. —Trèsdrôle,dit-il.Maintenant,unpeudesérieux. Leurmanœuvre étaitclaire :enpiquantsonorgueil,ils voulaientle pousseràse représenter.Aucund’entreeuxnevoulaitquitterlaMaison-Blanche,cecentredupouvoir.Il

valaitmieuxêtreunlionsansgriffesquenepasêtreunliondutout. —Vousvoulezquejemereprésente,ditKennedy,maispourfairequoi? —Maisbienentenduquejeveuxquevousvousreprésentiez!s’exclamaOttoGray.J’ai rejointvotrecabinetparcequevousm’avezdemandéd’aiderlesNoirsdecepays.Jecroyais envousetjecroistoujoursenvous.Nousavonsfaitbeaucoupdebienetnouspouvons encoreenfaire.Ilrestetellementdechosesàaccomplir.Pourl’instant,lesrichesdeviennent plus riches et les pauvres plus pauvres : il n’y a que vous qui puissiez changer ça. N’abandonnezpaslecombatmaintenant! —Maiscommentremporterlavictoire?demandaKennedy.LeCongrèsestpratiquement auxmainsduclubSocrate. Grayconsidérasonpatronaveccemélangedeforceetdepassionqu’onnerencontreque chezlesjeunes. —Onnepeutpasraisonnercommeça.Leschosess’annonçaientmalaudépart,et pourtant,voyezcequenousavonsdéjàaccompli.Nouspouvonsgagnerànouveau.Etmême sionn’yarrivepas,ehbien,onauraaumoinsessayé! Unsilencepesants’installa,cartoutlemondeserendaitcomptequel’hommequi possédaitlaplusgrandeinfluencesurleprésident,ChristianKlee,n’avaitpasencoreprisla parole.Touslesregardssetournaientàprésentverslui. Endépitde leurmutuelle etprofonde amitié,Klee vouaitune sorte d’adorationà Kennedy.Leprésidentenétaitlepremiersurpris,carilvivaitdanslahantised’êtreassassiné, etilsavaitàquelpointKleeadmiraitlecouragephysique.C’étaitChristianKleequiavait suppliéFrancisKennedydeseprésenteràl’électionprésidentielle,enluigarantissantsa sécuritépersonnelles’illenommaitministredelaJustice,aveclahautemainsurleFBIet

lesservicessecrets {1} .IldirigeaitdésormaistoutlesystèmedesécuritéintérieuredesÉtats- Unis,maispourcela,Kennedyavaitdûpayerunprixpolitiquetrèsélevé.Ilavaitdûaccorder

auCongrèslanominationdedeuxjugesàlaCoursuprêmeetl’ambassadeenGrande-

Bretagne. ChristianKleefinitparprendrelaparole. —Voussavezcequipréoccupeavanttoutlesgensdanscepays?Ilssemoquentpasmal delapolitiqueétrangère.Ilssefichentdel’économie.Çaleurestégalquelaplanètes’assèche commeunraisindeCorinthe.Cequ’ilsveulent,danslesvilles,c’estpouvoirsepromener danslesrueslanuitsanssefaireagresser.Pouvoirdormirdansleurslitssanscraindreles voleursetlesassassins. «Nousvivonsdansunétatd’anarchie.Legouvernementn’assurepassapartducontrat socialenprotégeantlescitoyens.Lesfemmesontpeurduviol,leshommesontpeurdu meurtre.Nous revenons à des comportements animaux.Les riches dévorent les gens

économiquement,etlesassassinsmassacrentlespauvresetlesclassesmoyennes.Etvous,

Francis,vousêtesleseulàpouvoirnoussortirdecettesituation.Jecroisquevousêtes

capabledesauvercepays.Voilàpourquoijesuisvenutravailleravecvous.Etmaintenant

vousvoulezdéserter!(Klees’interrompituninstant.)Ilfautessayerunenouvellefois,

Francis.Quatreansencore,quatrepetitesannéesseulement.

LeprésidentKennedyétaittouché.Ilvoyaitbienquecesquatrehommescroyaientencore

enlui.Pourtant,ilsavaitbienqu’illesavaitmanœuvrésafindelesentendredirecesmots,

afinqu’ilsréaffirmentleurfoienlui.Ravi,illeuradressaàtousunsourire.

—Jevaisréfléchir.

Toutlemondepritcettephrasepouruncongé,saufChristianKlee,quidemeuradansla

pièce.

—Theresadoitrentrerpourlesvacances?demandaKleed’unairdétaché.

Kennedyhaussalesépaules.

—ElleestàRome,avecunnouveaupetitami.Elleprendl’avionledimanchedePâques.

Commed’habitude,ellefaitexprèsd’ignorerlesfêtesreligieuses.

—Jesuiscontentqu’ellerevienne,ditKlee.EnEurope,jenepeuxpasvraimentassurersa

protection.Etellecroitqu’ellepeuttenirn’importequelsproposlà-bassansqueçasoit

rapportéici.(Ildemeurauninstantsilencieux.)Sivousvousprésentezànouveau,ilfaudra

direàvotrefilledegarderlesilence,oualorsladésavouerpubliquement.

—Impossible.Sijemereprésente,j’auraibesoinduvoteféministe.

Kleesemitàrire.

—Bon,d’accord.Etmaintenantàproposdelafêted’anniversairedel’Oracle;ilyattache

beaucoupd’importance.

—Nevousinquiétezpas,ditKennedy.Jelerecevraisurungrandpied.MonDieu,quand

jepensequ’ilacentansetqu’ilattendsonanniversaireavecimpatience!

—Çaaétéungrandhomme,ditKlee,etill’esttoujours.

Kennedyfronçalessourcils.

—Vousl’aveztoujoursplusappréciéquejenel’aifait.Pourtant,ilacommisdeserreurs.

—Biensûr.Maisjen’aijamaisvupersonnemaîtriseràcepointsavie.Ilachangélecours

demonexistenceavecsesconseils.Jedoisdîneravecluicesoir,jepeuxluidirequec’est

d’accordpourcetteréception?

—Oui,vouspouvezluidire,réponditsèchementKennedy.

Àlafindelajournée,Kennedyallasignerquelquespapiersdanslebureauovale,puis,

assisàsonbureau,semitàregarderparlafenêtre.Ilapercevaitlesommetdesgrilles

entourantlesjardinsdelaMaison-Blanche,desgrillesenaciernoirsurmontéesdepointes

blanchesélectrifiées.Commetoujours,iléprouvaunsentimentdemalaiseàsevoirsiproche

delarueetdupublic,bienqu’ilsûtcetteapparentevulnérabilitétotalementillusoire.Ilétait

extraordinairementbienprotégé.IlexistaitseptpérimètresdegardeautourdelaMaison-

Blanche.Dansunrayondequatrekilomètres,uneéquipedesécuritésetrouvaitsurletoitde

chaquebâtiment.DanstouteslesruesmenantàlaMaison-Blanche,setrouvaientdespostes

dedéfensedissimulés,équipésd’armeslourdes.Touslesmatins,descentainesdetouristes

venaientvisiterlerez-de-chausséedelaMaison-Blanche,maisd’innombrablesagentsdes

servicessecretscirculaientparmieux,prenaientpartauxconversations,touslessensen

alerte.Chaquecentimètredeslocauxainsiautorisésaupublicétaittruffédecamérasvidéoet

demicrosultra-sensiblespermettantd’écouterlesmoindreschuchotements.Desgardes

arméssetenaientderrièredesconsolesinformatiquesquiàchaquecoindecouloirpouvaient

setransformerenbarricades.Aucoursdecesvisites,Kennedyrestaitauquatrièmeétage,

nouvellementconstruit,quiluiservaitd’appartementspersonnels.Enfin,cesappartements

étaientprotégéspardesplanchers,desmursetdesplafondsspécialementrenforcés.

Àprésent,danslecélèbrebureauovale,qu’ilutilisaitrarement,saufpourdessignatures

officiellesetdescérémoniesparticulières,FrancisKennedysedétendaitetjouissaitdeses

quelquesraresinstantsdesolitude.Ilpritunlongetfincigarecubaindansl’humidificateur

quisetrouvaitsursonbureau,éprouvantentresesdoigtslecontacthuileuxdelafeuillede

tabac.Ilcoupal’extrémité,l’allumaavecprécaution,aspiralapremièreboufféeparfuméeet

regardadehors,àtraverslesvitresàl’épreuvedesballes.

Ilserevoyaitenfant,courantsurcettevastepelousepourallersaluersesonclesJohnet

Robert.Commeillesaimait!L’oncleJohn,sicharmant,sienfantin,etpourtantsipuissant,à

telpointqu’onseprenaitàcroirequ’unenfantpouvaitdominerlemonde.Etpuisl’oncle Robert,sisérieux,sisincère,etenmêmetempsdouxetjoueur.Ahnon,c’estvrai,sedit FrancisKennedy,onnel’appelaitpasoncleRobertmaisoncleBobby.Àmoinsque…parfois… Ilnes’ensouvenaitplustrèsbien. Maisilsesouvenaitfortbiendecejour,ilyavaitplusdequaranteans,oùsurcettemême pelouse,sesdeuxonclesl’avaientprischacunparunbras,etenlesoulevantdeterre, l’avaientamenéjusqu’àlaMaison-Blanche. Àprésent,ilavaitprisleurplace.Cepouvoir,quil’avaittantimpressionnéétantenfant,lui appartenaitdésormais.Ilenvenaitàregretterquelamémoirepûtévoquertantdebeauté, maisaussitantdepeineetdedéception,carilsongeaitàabandonnercepouvoirpourlequel ilsétaientmorts. En ce Vendredi saint, Francis Xavier Kennedy ne savait pas qu’à Rome deux révolutionnairesinsignifiantsallaientchangertoutcela.

2

LematindudimanchedePâques,Romeoetsonéquipedequatrehommesettrois femmesdébarquèrentdeleurcamionnetteavectoutleuréquipement.Danslesruesaux abordsdelaplaceSaint-Pierre,ilssemêlèrentàlafoule:femmesmagnifiquementvêtuesde robes aux teintes pastel et coiffées d’invraisemblables chapeaux,hommes élégants en completsdesoiedecouleurcrème,unecroixenfeuillesdepalmierjaunesépingléeaurevers duveston.Lesenfantsétaientencorepluséblouissants:lespetitesfillesavecdesgantsetdes robesàfrous-frous,lesgarçonsencostumesdecommuniants,blazerbleumarine,chemise blancheetcravaterouge.Aumilieudelafoule,desprêtresquisouriaientbenoîtementaux fidèles. Romeoétaitunpèlerinplusdiscret,untémoinsérieuxdecetterésurrectioncélébréeence jour de Pâques. Il était vêtu d’un costume noir, d’une chemise blanche lourdement amidonnéesurlaquelleondistinguaitàpeineunecravated’unblancéclatant.Seschaussures étaientégalementnoires,maisavecdessemellesencaoutchouc.Ilboutonnasonmanteauen poildechameaupourdissimulerlefusilqu’ilportaitdansunétui.Depuistroismoisil s’entraînaitaveccettearmejusqu’àavoiracquisuneprécisionredoutable. Lesquatrehommesdesonéquipeétaientdéguisésenmoinescapucins,avecdelongues robesbrunes,serréesàlatailleparunelargeceinturedetoile.Leurcrânetonsuréétait recouvertd’uncapuchon,etsousleursrobesilsdissimulaientdespistoletsetdesgrenades. Lestroisfemmes,dontAnnee,étaientdéguiséesennonnes,etsousleursamplesrobes noiretblanc,ellesaussidissimulaientdesarmes.Anneeetlesdeuxautresreligieuses marchaiententête(lesgensleurcédaientfacilementlepassage),avecRomeodansleur sillage.AprèsRomeovenaientlesquatremoines,l’œilauxaguets,prêtsàintervenirsiRomeo étaitinterceptéparlapolicepapale. Finalement,commedescorbeauxsautillantau-dessusd’unocéandecouleursvives, Romeoetsonéquipeprirentpositiondansl’undesanglesdelaplace,ledosprotégépardes colonnesdemarbreetdesmursdepierre.Romeosetenaitunpeuàl’écart.Ilattendaitun signalvenudel’autrecôtédelaplace,oùYabriletsonéquipeétaientoccupésàfixeraux mursdesfigurinespieuses. Yabriletsonéquipedetroishommesettroisfemmesétaientvêtussimplement,avecdes vestesplutôtamples.Leshommesportaientdesarmesdepoing,tandisquelesfemmes s’occupaientdesfigurines,depetitesstatuesduChrist,bourréesd’explosifsquidevaientêtre mis à feu par télécommande. Les statuettes étaient fixées aux murs par une colle extrêmementpuissante,defaçonàcequ’aucuncurieuxnepuisselesdétacherdumur.Elles étaientréaliséesenterrecuite,mouléeautourd’uneformeenfildefer,etpeintesenblanc. Fortbelles,ellesdonnaientl’impressiondefairepartiedesdécorationsdelafêtedePâques, etnerisquaientpasd’êtrel’objetd’actesdevandalisme.

Lorsquel’opérationfutterminée,YabriletsonéquipequittèrentlaplaceSaint-Pierreet

rejoignirentlacamionnettequilesattendait.Yabrilenvoyaensuitel’undeseshommes

donneràRomeol’appareildetélécommande,puisavectoutesonéquipe,ilpritladirectionde

l’aéroportdeRome.LepapeInnocentnedevaitapparaîtreaubalconquetroisheuresplus

tard.Ilsétaientdanslestemps.

Danslacamionnette,Yabrilsongeaàlafaçondonttoutel’affaireavaitdébuté…

Lorsd’unemissionréaliséeensemblequelquesannéesauparavant,Romeoavaitdéclaré

quec’étaitlepapequi,detousleschefsd’Étateuropéens,bénéficiaitdelaprotectionlaplus

puissante.Yabrilavaitéclatéderire:«Maisquiauraitenviedetuerlepape?Çaserait

commetuerunserpentsansvenin.Çan’estjamaisqu’unevieillepoticheinutile,avec

derrièreluiunedizainedevieillardstoutaussiinutilesprêtsàleremplacer.Desfiancéesdu

Christ,unebandedefigurantsàchapeaurouge.Qu’est-cequeçachangeraitdanslemondesi

ontuaitlepape?Onpourraitàlarigueurlekidnapper:c’estl’hommeleplusrichedu

monde.Maisletuer,çareviendraitàtuerunlézardquidortausoleil.»

MaisRomeoavaitdéfendusonidée,cequiavaitfiniparintriguerYabril.Lepapeétait

révérépardesmillionsdecatholiquesdanslemondeentier.Etlepapeétaitàn’enpasdouter

unsymboleducapitalisme;lesÉtatsbourgeoisoccidentauxlesoutenaient.Lepapeétaitun

despiliersdupouvoirdanscettesociété.Ils’ensuivaitquel’assassinatdupapereprésenterait

uncouppsychologiquecontrelevieuxmonde,carilétaitconsidérécommelereprésentantde

Dieusurterre.LeroideFranceetletsardeRussieavaientétéexécutésparcequeeuxaussi

pensaientgouvernerdedroitdivin,etcesexécutionsavaientfaitprogresserl’humanité.Dieu

étaituneescroqueriedesriches,destinéeàtromperlespauvres,etlepapen’étaitque

l’instrumentdecesmenées.Maisdecequin’étaitqu’uneidée,Yabrilavaitfaitunprojet.

L’opération,désormais,possédaitunedimensionquiremplissaitRomeod’uneadmiration

presquesuperstitieuse,etflattaitlenarcissismedeYabril.

Romeo,endépitdetoussesdiscoursetdesessacrifices,n’étaitpas,auxyeuxdeYabril,un

véritablerévolutionnaire.Yabrilavaitétudiél’histoiredesterroristesitaliens.Ilsétaient

passésmaîtresdansl’artd’assassinerleschefsd’État;ilsavaienttoutapprisdesRusses,qui,

aprèsplusieurstentatives,avaientfinipartuerleurtsar,etc’estd’ailleursauxRussesqueces

ItaliensavaientempruntécenomqueYabrildétestaittant,lesChristdelaviolence.

YabrilavaitrencontréunefoislesparentsdeRomeo.Lepèreétaitunhommeinutile,un

parasitedel’humanité.Oui,unvéritableparasite,avecchauffeur,valetdechambre,etun

groschien,delatailled’unmouton,dontilseservaitpourharcelerlesfemmessurles

boulevards.Maisunhommeauxmanièresextraordinaires.Impossibledenepasl’aimersi

l’onn’étaitpassonfils.

Quantàlamère,c’étaitunevéritablebeauté,uneréussitedusystèmecapitaliste,avide

d’argentetdebijoux,ferventecatholique.Élégammentvêtue,elleserendaittouslesmatinsà

lamesse,escortéedesesfemmesdechambre.Cettepénitenceaccomplie,elleconsacraitle

restedesajournéeauxplaisirs.Commesonmari,elleétaitinfidèle,separdonnaittoutet

adoraitsonfilsunique,Romeo.

Cettefamilleheureusen’allaitpastarderàêtrepunie.Lepère,chevalierdel’ordrede

Malte,lamèrequicommuniaittouslesjoursavecleChrist,allaientvoirleurfilsassassinerle

pape.Quelletrahison,songeaYabril.PauvreRomeo,tupasserasunmauvaismomentlorsque

jetetrahirai.

CarsiRomeoconnaissaittoutel’opération,ilenignoraitlederniercoup.Commeaux

échecs,seditYabril.Échecauroi,échecauroi,échecetmat.Magnifique!

Yabrilregardasamontre:plusqu’unquartd’heure.Lacamionnetteroulaitdoucement surl’autoroutemenantàl’aéroport. Lemomentétaitvenu.Touteslesarmesetlesgrenadesdel’équipefurentrassemblées dansunevalise.Lacamionnettes’arrêtadevantleterminaldel’aéroport;Yabrildescenditle premier. La camionnette avança encore un peu et les autres membres de l’équipe descendirentdevantuneautreentrée.Yabrilpénétralentementdansleterminal,lavaliseàla main,cherchantàrepérerdespoliciersencivil.Àquelquespasdesguéritesdecontrôle,il pénétradansuneboutiquedefleursetdecadeaux.Accrochéàlapoignéeintérieuredela portevitrée,unpetitécriteauannonçaitFERMÉ.C’étaitlesignalconvenu:ilpouvaitentrer, etaucunclientnesetrouvaitdanslaboutique. Lafemmequitenaitlaboutiqueétaitunefausseblondelourdementmaquilléeetàl’allure plutôtquelconque,maisellepossédaitunevoixchaudeetsensuelle,etsesformesgénéreuses étaientmouléesdansunerobeenlaineétroitementserréeàlataille. —Excusez-moi,dit-elleàYabril,maisvousavezvul’écriteausurlaporte.C’estle dimanchedePâques. Maissavoixétaitamicaleetsonsourireengageant. Yabrilprononçalaphraseconvenue. —LeChristestressuscité,jelesaisbien,maisjesuisquandmêmeobligédevoyagerpour mesaffaires. Elleluipritlavalisedesmains. —L’avionestàl’heure?demandaYabril. —Oui.Vousavezuneheuredevantvous.Ilyadeschangements? —Non,ditYabril,maisrappelle-toiquetoutdépenddetoi. Puisilsortit.Iln’avaitjamaisvucettefemmeauparavantetnelareverraitjamais;en outre,elleneconnaissaitquecettephasedel’opération.Ilvérifialeshorairessurletableau d’affichage.L’heuredudécollageétaitconfirmée.

Cettefemmeétaitl’undesraresmembresfémininsdesCentPremiers.Elleavaitété installée dans la boutique trois ans auparavant, en qualité de propriétaire, et avait soigneusementtissédesliensaveclepersonnelduterminaletlesgardes.Aucoursdela troisièmeannée,elleavaitnouéunerelationamoureuseavecl’undespolicierschargésdes contrôlesdespassagers.Habilement,c’est-à-direnitropsouventnitroprarement,elleavait prisl’habitudedeseservirdesonamantpourfairepasserdespaquetsàdespassagersen évitantlesportiquesdesécurité.L’hommeétaitdeservicecejour-là;elleluiavaitpromisun déjeunersuivid’unesiestedansl’arrière-boutique,etils’étaitportévolontairepourtravailler ledimanchedePâques. Ellevidalavaliseetrangealesarmesdansdespaquets-cadeauxdechezGucci,aux couleursvives.Puiselledéposalespaquetsdansunsacenpapiermauveetattenditvingt minutes,l’heuredudépart.Surlatable,ledéjeunerétaitdéjàservi.Lorsquelemomentfut venu,ellepritlesacdanssesbras,craignantquelepapiernecédât,etcourutgauchement jusqu’aupassagedépourvudesystèmedecontrôle.Sonamantluifitungestedelamain, auquelelleréponditparuncharmantsourire.Lorsqu’ellepénétradansl’avion,l’hôtessede l’airlareconnutetluilançaenriant:«Encore,Livia!»Elleparcourutlecouloirdelaclasse touristeetfinitparapercevoirYabrilentourédestroishommesetdestroisfemmesdeson équipe. LafemmequirépondaitauprénomdeLiviaconfialelourdcolisàl’unedesfemmes assisesquitendaitlesbrasverselle,puistournalestalonsetquittal’avion.Elleretournaàsa

boutiqueetseconsacraauxdernierspréparatifsdudéjeuner.

Lepolicier,Faenzi,étaitl’undecesmagnifiquesspécimensdemâlesitaliensquisemblent

avoirétédélibérémentcrééspourlesdélicesdesfemmesdecemonde.Sabeautéétait

probablementlamoindredesesqualités:cequiimportaitavanttout,c’étaitqueFaenziétait

l’undeceshommesaucaractèredoux,totalementsatisfaitsdeleurstalentsetdel’étenduede

leursambitions.Faenziportaitsonuniformedelapolicedel’airaveclafiertéd’unmaréchal

delaGrandeArmée,etsamoustacheétaitaussifineetdélicieusequelenezentrompette

d’unesoubrette.Onvoyaittoutdesuitequ’ilcroyaitàl’importancedesatâcheauservicede

l’État.Ilregardaitpasserlesfemmesavecattendrissement:ellesétaientsoussaprotection.

Dèslepremierjourdesonentréeenfonctiondanslesservicesdesécuritédel’aéroport,Livia

l’avaitremarqué.Ellejetasondévolusurlui.Audébut,ill’avaittraitéeavecunecourtoisie

toutefiliale,maiselleavaiteurapidementraisondecetteattitudeavecuncomportement

outrageusementséducteur,quelquesmenuscadeauxquilaissaiententendrequ’ellen’était

pasdanslebesoin,financièrementparlant,puisdesrepasfins,lesoir,danssonarrière-

boutique.Àprésentill’aimait,oudumoinsluiétaitdévouécommeunchienàunmaître

indulgent:elleétaitunesourceinépuisabledeplaisirs.

QuantàLivia,elleytrouvaitelleaussisonplaisir.C’étaitunamantgaietmerveilleux,

sanslamoindreidéesérieuseentête.Ellelepréféraitdeloincommeamantàcesjeunes

révolutionnairesd’humeursisombre,rongésdeculpabilité,étouffésparleurconscience

politique,etavecquiellecouchaitparcequec’étaientdescamaradespolitiques.

Ildevintsontoutouetellel’appelaitaffectueusementZonzi.Lorsqu’ilpénétradansla

boutiqueetrefermalaportederrièrelui,ellel’accueillitavecdésiretaffection,maiselleavait

mauvaiseconscience.PauvreZonzi,lesservicesantiterroristesitaliensn’allaientpastarderà

découvrirqueladénomméeLiviaavaitdisparu.Zonzis’étaitcertainementvantédesa

conquête:aprèstout,elleétaitplusâgéeetplusexpérimentéequelui,sonhonneurde

femmen’avaitnulbesoind’êtreprotégé.PauvreZonzi,cedéjeunerallaitêtresondernier

momentdebonheur.

Ilsfirentl’amour:luiavecjoieetenthousiasme,elleavecbrioetrapidité.Liviasavourait l’idée qu’elle goûtait ces instants, mais aussi qu’ils servaient sa cause de femme révolutionnaire. Zonzi serait puni pour son orgueil et sa présomption, son amour condescendant pourune femme plus âgée ;elle remporterait une victoire tactique et stratégique.Etpourtant,ellenepouvaits’empêcherdeplaindrelepauvreZonzi.Commeil étaitbeau,nu,sapeauolivâtre,sesgrandsyeuxdebiche,sescheveuxailedecorbeau,sabelle moustache,sonpénisetsestesticulesdurscommelebronze. —Ah,Zonzi,Zonzi,murmura-t-elleentrelescuissesdesonamant.Rappelle-toitoujours quejet’aime. Celan’étaitpasvrai,maispourraitl’aideràpansersablessurenarcissiquelorsqu’il purgeraitsapeineenprison. Elleluiservitunrepasmagnifique,accompagnéd’uneexcellentebouteilledevin,puisils refirent l’amour. Ensuite, Zonzi s’habilla et lui souhaita au revoir en l’embrassant ; rayonnant,ilsemblaitvisiblementestimerqu’ilméritaitsabonnefortune.Aprèssondépart, elleexaminaleslieuxavecattention.Ellerassemblatoutessesaffairesetquelquesvêtements qu’ellerangeadanslavalisedeYabril.Tellesétaientlesinstructions.Ilnedevaitplusrester aucunetracedeYabril.Ellesemitendevoirégalementd’effacertouteslesempreintes digitalesqu’elleauraitpulaisserdanslaboutique,maisellenesefaisaitguèred’illusions:

elleenoublieraitcertainement.Puis,lavaliseàlamain,ellesortitdelaboutique,fermala

porteettraversaleterminal.Dehors,unefemmedesongroupel’attendaitdansunevoiture.

Elles’installaàcôtéd’elleetl’embrassarapidement.

—Dieumerci,c’estfini,dit-elle,presqueàregret.

—Çan’étaitpassimalqueça,ditl’autrefemme.Onagagnédel’argentaveccette

boutique.

Yabriletsonéquipeavaientprisdesplacesenclassetouriste,parcequeTheresaKennedy,

filleduprésidentdesÉtats-Unis,voyageaitenpremièreclasseavecsessixgardesducorps

desservicessecrets.Yabrilnetenaitpasàcequeceshommeslesvoientrecevoirlespaquets-

cadeaux.IlsavaitaussiqueTheresaKennedynemonteraitdansl’avionqu’untoutpetitpeu avantledécollage,etquesesgardesducorpsnes’installeraientpasavantelleparcequ’ils redoutaientsesfréquentschangementsdedécisionàladernièreminute.Cesgars-là,sedit Yabril,sontdevenusparesseuxetnégligents. L’avion,ungrosporteur,étaitloind’êtreplein.Peudegens,enItalie,choisissentde voyagerunjourdePâques,etYabrilsedemandaitpourquoilafilleduprésidentavaitretenu cettedate.Aprèstout,elleétaitcatholique,bienqu’élevéeselonlescanonsdelanouvelle religion,celledelagauchelibérale,cettefrangepolitiquelaplusméprisable.Maislepetit nombredepassagersconstituaitfinalementuneaubaine:ilestplusfaciledetenirenrespect unecentained’otages. Uneheureplustard,enpleinvol,lesfemmessemirentàdéfairelespaquets-cadeauxde chezGucci.Yabrils’enfonçadanssonsiège.Lestroishommesdel’équipejouèrentles boucliers,sepenchantsurleurssiègespourparlerauxfemmes.Commeaucunpassager n’étaitassisàcôtéd’eux,ilsdisposaientd’unpetitespacedetranquillité.Lesfemmes tendirent àYabril les grenades enveloppées dans du papier-cadeau et il les dissimula rapidementsurlui.Lestroishommesprirentlespistoletsetlesfirentdisparaîtresousleurs vestes.Yabrilpritluiaussiunpetitpistolet,puiscefutautourdestroisfemmesdes’armer. Lorsquetoutfutprêt,Yabrilinterceptaunehôtessequimarchaitdanslecouloir.Avant mêmequ’illuieûtprislamainetluieûtmurmuréquelquesmots,elleaperçutlesgrenades etlepistolet.Lastupéfaction,lechoc,enfinlapeurquiselisaientsurlevisagedelajeune femmeétaientfamiliersàYabril.Deuxdeseshommessemirentenpositiondefaçonà pouvoircontrôlertoutcequipassaitenclassetouriste.Tenanttoujoursl’hôtesseparlamain, Yabrilpénétraenpremièreclasse.Lesgardesducorpsl’aperçurentimmédiatementetvirent lepistoletetlesgrenades.«Restezassis,messieurs»,leurdit-ilensouriant.Lafilledu présidenttournalentementlatêteetregardaYabrildanslesyeux.Sonvisageétaittendumais netrahissaitaucunepeur.Elleestcourageuse,seditYabril,etbelle.Queldommage!Il attenditquelestroisfemmesdesongroupeeussentprispositiondanslespremièresclasses, puisildonnal’ordreàl’hôtessed’ouvrirlacabinedepilotage.Yabrileutl’impressionde pénétrerdanslecerveaud’unegrandebaleineetdeparalyserainsileresteducorps. LorsqueTheresaKennedyaperçutYabril,soncorpsfutsecouéparunenauséedueàune reconnaissanceinconsciente.Devantellesetenaitledémoncontrelequelonl’avaitmiseen garde.Laférocitéselisaitsurcevisagesombreetétroit;l’épaisseur,labrutalitédesa mâchoireinférieureluidonnaientl’apparenced’unvisagedecauchemar.Lesgrenades étaientsuspenduessursavestecommeunchapelet,etdanssamainellesressemblaientà descrapaudsvertsetboursouflés.Elleaperçutalorslestroisfemmesvêtuesdepantalons sombresetdevestesblanches,avecdegrandspistoletsd’acierdanslesmains.Lepremier momentdechocpassé,cefutunsentimentdeculpabilitéqu’éprouvaTheresaKennedy, commeuneenfant.Çayest,sedit-elle,j’aimismonpèredanslepétrin.Jamaisellene parviendraitàsedébarrasserdesesgardesducorps.LorsqueYabrilconduisitl’hôtesseversla

cabinedepilotage,elletournalatêtepourvoirlechefdesonéquipedesécurité,maisce

dernierobservaitlesfemmesenarmesaveclaplusgrandeattention.

Àcetinstant,l’undeshommesdeYabrilpénétradanslacabinedespremièresclasses,une

grenadeàlamain.L’unedesfemmesobligeaunehôtesseàprendrelemicro.Lavoixretentit,

àpeinetremblante.

—Attachezvosceintures,s’ilvousplaît.Ungrouperévolutionnairevientdes’emparerde

l’avion.Nousvousdemandonsderestercalmesetd’attendred’autresinstructions.Nevous

levezpas.Netouchezpasàvosbagagesàmain.Nequittezvotresiègesousaucunprétexte.

Restezcalmes,surtoutrestezcalmes.

Envoyantentrerl’hôtesse,lepilotes’écria,aucombledel’excitation:

—Hé,onvientd’apprendreparlaradioquequelqu’unatirésurlepape.

Maislorsqu’ilaperçutYabrilderrièrel’hôtesse,seslèvresformèrentunOparfait,comme

dansundessinanimé.Lesderniersmotsdupiloteretentirentdansl’espritdeYabril:

«Quelqu’unatirésurlepape.»Celavoulait-ildirequeRomeol’avaitmanqué?L’opération

avait-elledéjàraté?Detoutefaçon,iln’avaitpaslechoix.Ilordonnaaupilotedechangerde

routeetdesedirigerverslesultanatduSherhaben.

DanslamaréehumainequirecouvraitlaplaceSaint-Pierre,Romeoetsongroupese laissèrentdériverjusqu’àuncoindélimitéparunmurdepierre,etformèrentleurpropre petiteîle.Annee,déguiséeenreligieuse,setenaitjustedevantRomeo,lepistoletsoussa robe.Sonrôleconsistaitàleprotéger,àluidonnerletempsdetirer.Lesautresmembresdu groupe,euxaussidéguisésenreligieux,formaientuncercle,unpérimètredestinéàlui donnerdel’espace.Ilsavaienttroisheuresàattendreavantl’apparitiondupape. Romeos’adossaaumur,fermalesyeuxpourseprotégerdusoleiletseremémora rapidementlesdétailsdel’opération.Lorsquelepapeapparaîtraitaubalcon,Romeotaperait surl’épaule de son voisin de gauche,qui alors donnerait le signal radio déclenchant l’explosiondesstatues.Aumomentdel’explosion,ilsortiraitsonfusilettirerait;toutdevrait sefairetrèsvite,defaçonàcequelecoupdefeuapparaissecommelaréverbérationdes autresexplosions.Iljetteraitensuitesonfusilparterre,lesmoinesetlesreligieuses formeraientuncercleautourdelui,etilsfuiraientaveclesautres.Ilyavaitégalementdes bombesfumigènesdanslesstatues,etlaplaceSaint-Pierreseraitenveloppéed’uneépaisse fumée.Ilyauraituneimmenseconfusion,unevéritablepaniquequileurpermettraitdefuir. Lesgensquisetrouvaientprèsd’eux,danslafoule,pourraientserévélerdangereux,maisle flothumainauraittôtfaitdelesséparer.Quantàceuxquiseraientassezfouspourles poursuivre,ilsseraientabattus. UnesueurfroidecoulaitsurlapoitrinedeRomeo.Lafouleimmensequiagitaitdesfleurs prenaitpourluil’apparenced’unemerblancheetviolette,roseetrouge.Pourquoitoutecette joie?Pourquoicettecroyanceenlarésurrection?Pourquoicetespoirextatiquefaceàla mort?Ils’essuyalesmainssursonmanteauetsentitlepoidsdufusilaccrochéàsabretelle. Sesjambescommençaientàs’engourdir,àluifairemal.Illuirestaitdelonguesheuresavant quelepapen’apparaisseàsonbalcon;sonespritsemitàbattrelacampagne. Ilrevitdesscènesdesonenfance.Lorsdelapréparationàlaconfirmation,unprêtrelui avaitexpliquéqu’uncardinalàchapeaurougevérifiaitlamortdupapeenluitapantsurle frontavecunmarteaud’argent.Enallait-ilencoreainsi?Cettefois-ci,lemarteauserait particulièrementsanglant.Maisquellepouvaitêtrelatailledecemarteau?Latailled’un jouet?Oubiensuffisammentgrosetlourdpourplanterunclou?Detoutefaçon,çane pouvaitêtrequ’unobjetd’artdelaRenaissance,incrustédepierreries.Peuimporte,ilne

resteraitpasgrand-chosedelatêtedupape,carsonfusiltiraitdesballesexplosives.Romeo étaitsûrdenepasmanquersacible.Ilétaitgaucher,etlesgauchers,lesmancini,ontdela chanceensport,enamour,et,bienentendu,enassassinat. Romeos’étonnaitpresqueden’avoiraucunsensdusacrilège:aprèstout,ilavaitétéélevé danslareligioncatholique,etdansunevilledontchaquerue,chaquebâtimentrappelaitles premierstempsduchristianisme.Àprésentencore,ilapercevaitlescoupolesdeséglises, semblablesàdesdisquesdemarbresedétachantcontreleciel,etilentendaitlecarillon consolateuretpourtantintimidantdescloches.Surcettegrandeplace,ilvoyaitlesstatues desmartyrs,ilrespiraitleparfumdesinnombrablesfleursoffertesparlesvraiscroyants. Leparfumdecesmilliersdefleursl’enveloppaittoutentieretluirappelaitlafaçondont sonpèreetsamèreseparfumaientpourmasquerl’odeurcapiteusedeleurscorpsde Méditerranéens. Puislafoulesemitàcrierd’uneseulevoix«Papa,Papa,Papa!».Deboutdanslalumière citronnéedecespremiersjoursdeprintemps,desangesdepierreau-dessusdeleurstêtes,les gensréclamaientlabénédictiondeleurpape.Finalement,deuxcardinauxenroberouge s’avancèrentsurlebalconetétendirentlebrasenungestedebénédiction.Alorslepape Innocentfitsonapparition. C’étaituntrèsvieilhomme,vêtud’unechasubled’unblancétincelant,etportantautour ducoulepalliumdelaineblanchebrodédecroixnoires.Ilétaitcoifféd’unecalotteblanche etchaussédestraditionnelleschaussuresbasses,decouleurrouge,brodéesdecroixd’or.Au doigtdel’unedesmainslevéepourbénirlafoule,ilportaitl’anneaudeSaint-Pierre. Lesfleursjaillirentdanslesairs,unelongueclameurd’extases’éleva,lebalcontrembla danslesoleil,commesubmergéparlesfleursquiretombaientverslesol. Àcetinstant,Romeoéprouvalaterreurquecessymbolesluiavaienttoujoursinspirée quandilétaitenfant,ilserappelalecardinalauchapeaurougequiavaitprononcésa confirmation,levisagegrêlécommelediable,etpuisunsentimentdejoiel’envahit,dilatant toutsonêtre.Iltapasurl’épauledesoncamarade,donnantainsil’ordred’actionnerla télécommande. Lepapelevalesbraspourrépondreauxcrisde«Papa,Papa!»quis’élevaientdelafoule, pourlabénir,pourlouerlarésurrectionduChristetsaluerlesangesdepierrequibordaient lesmursdelaplace.Romeotirasonfusildedessoussonmanteau;devantlui,deuxmoines s’agenouillèrentpourdégagersonchampdevision.Anneeseplaçadefaçonàcequ’ilpût appuyerlecanondesonfusilsursonépaule.Derrièrelui,l’hommeappuyasurleboutonde latélécommande. Lesexplosionsfirenttremblerlesfondationsdelaplace,unnuageroseseformadans l’air,auparfumdesfleurssemêlalapuanteurdelachairbrûlée.Aumêmemoment,l’œilau viseur,Romeoappuyasurladétente. Surlebalcon,lecorpsdupapesemblasesoulever,lacalotteblanchevoladanslesairs, tourbillonnauninstantdansleventdel’explosionetretombadanslafoulecommeun chiffonsanglant.Lepapes’affaissasurlarambardedubalcon,etuncrid’horreur,deterreur etderageanimales’élevadelamultitude.Lepalliumétaittachédesang,sacroixenorse balançait. Des nuages de poussière envahirent la place.Des morceaux de statues en marbre s’abattirentsurlesassistants.Ilyeutunsilenceterrible:lafoulesemblaittétaniséeàlavue dupapemort.Satêteavaitéclaté.Puiscefutlapanique.Lafoulesemitàfuirlaplace, submergeantlesgardessuissesquitentaientdebarrerlesissues.Lesmagnifiquesuniformes delaRenaissancedisparurentaumilieudesfidèlesfrappésdeterreur.

Romeojetasonfusilsurlesol.Entouréparsongroupedemoinesetdereligieuses,ilse

laissaporterparleflotàtraverslesruesdeRome.Iltitubait,commeunaveugle,etAnnee

dutleprendreparlebraspourlepousserdanslacamionnette.Romeosebouchalesoreilles

desesdeuxmainspourneplusentendreleshurlements;ilsemitàtrembler,puisun

sentimentd’exaltations’emparadeluiavantdelaisserlaplaceàl’incrédulité,commesi

l’assassinatn’avaiteulieuqu’enrêve.

Dansl’avion,Yabriletsongroupemaîtrisaientparfaitementlasituation;lespremières classesavaientétévidéesdetousleurspassagers,exceptéTheresaKennedy. Lafilleduprésidentsemblaitàprésentpluscurieusequ’effrayée.Elleétaitfascinéeparla facilité avec laquelle les pirates de l’airavaient neutralisé ses gardes du corps en se contentantdemontrerlesgrenadesqu’ilss’étaientaccrochéessurlecorps:celavoulaitdire quelamoindreballepouvaitfaireexploserl’aviondansleciel.Elleremarquaquelestrois hommesetlestroisfemmesavaientlevisagetenducommedesathlètesaumomentleplus intensedelacompétition.L’undespiratesdel’airpoussaviolemmentl’undesesgardesdu corpshorsdespremièresclasses,etcontinuadelepousserdanslecouloirdelaclasse touriste.L’unedesfemmessetenaitàdistance,prêteàouvrirlefeu.Lorsqu’unautredeses gardesducorpsmontraquelqueréticenceàquitterlesiègevoisindeceluideTheresa,la femmeluiappuyalecanondesonpistoletcontrelatempe.Sesyeuxrétrécisàlalargeur d’unefente,lacrispationdesamâchoire:visiblementelleallaittirer.Theresarepoussaalors songardeducorpsetseplaçadevantlafemmequisouritdesoulagementetluifitsignede regagnersonsiège. TheresaobservaitlafaçondontYabrildirigeaitlesopérations.Ilsemblaitpresquedistant, commeunmetteurenscèneregardantsesacteursjouersansvraimentleurdonnerde directives,ensecontentantdevaguesindications.Avecunpetitsourirerassurant,illui signifiadenepasquittersonsiège.Ilagissaitcommesielleavaitétéplacéesoussa protection.Puisilpénétradanslacabinedepilotage.L’undespiratesdel’airgardaitl’entrée menantàlaclassetouriste.Enpremièreclasse,deuxfemmessetenaientdosàdos,prêtesà fairefeu.L’unedeshôtessesétaitchargéedetransmettreparl’interphoneauxpassagersles messagesqueluidictaitunpiratedel’air.Ilssemblaienttousbientropinsignifiantspour répandreautantdeterreur. Danslacabinedepilotage,Yabrilautorisalepiloteàannoncerparradioquesonavion avaitétédétournéetàcommuniquersonnouveauplandevolversleSherhaben.Les Américains allaient croire qu’ils avaient affaire auxhabituels terroristes arabes.Yabril demeuradanslacabinedepilotagepourécouterleséchangesradio. L’avionpoursuivaitsaroute.Iln’yavaitriend’autreàfairequ’àattendre.Yabrilsongeaità laPalestinedesonenfance,l’oasisvertedesamaison,sonpèreetsamère,deuxangesde lumière,lemagnifiqueCoranposésurlebureaudesonpère,toujoursprêtàretremperlafoi. Etpuistouts’étaitécrouléaumilieudesnuagesdefuméeetdesexplosionsdesbombes venuesduciel.LesIsraéliensétaientvenusetilluisemblaitquedèslorssonenfancetout entières’étaitdérouléedansquelquecampdeprisonniersfaitdebaraquements,oùseulela hainedesJuifslesmaintenaitunis.CesmêmesJuifsqueleCoranencensait. Ilserappelaitcommentmêmeàl’universitécertainsprofesseursparlaientde«travail arabe»pouruntravailbâclé.Yabrillui-mêmeavaitutilisél’expressionàl’adressed’un fabricantd’armesquiluiavaitlivrédelamarchandisedéfectueuse.Maiscettefois-ci,onne pouvaitplusparlerde«travailarabe». IlavaittoujourshaïlesJuifs…non,paslesJuifs,lesIsraéliens.Ilserappelaitquelorsqu’il

avaitquatreoucinqans,pasplus,lesIsraéliensavaientattaquélecampderéfugiésoùil allaitàl’école.Ilsavaientreçudefaussesinformations(du«travailarabe»),selonlesquelles lecampabritaitdesterroristes.Tousleshabitantsavaientreçul’ordredesortirdansles ruelles,lesmainsenl’air.Ycomprislesenfants,qu’onavaitfaitsortirdelacabaneentôle jauneinstalléeendehorsducamp,etquiservaitd’école.Enhurlantdeterreur,serréslesuns contrelesautres,lespetitsgarçonsetlespetitesfilles,dontYabril,étaientsortisenlevantles mains.Yabriln’avaitjamaisoubliécejeunesoldatisraélien,cettenouvellesortedeJuif, blondcommeunnazi,quiregardaitlesenfantsavechorreur,etquis’étaitsubitementmisà pleurer.L’Israélienavaitbaissésonfusiletavaithurléauxenfantsdebaisserlesmains.Ils n’avaientrienàcraindre,expliquait-il,lespetitsenfantsn’avaientrienàcraindre.Lesoldat israélienparlaitunarabepresqueparfait,etenvoyantquelesenfantsnebougeaientpas,il passaparmieux,toujourspleurant,pourtenterdeleurfairebaisserlesbras.Yabriln’avait jamaisoubliécesoldat,etplustard,avaitdécidédenejamaisluiressembler,denejamais laisserlapitiéledétruire. Àprésent,enbas,ilapercevaitlesdésertsd’Arabie.Ilsn’allaientpastarderàarriverau sultanatduSherhaben. LeSherhabenétaitl’undespluspetitspaysdumonde,maisilpossédaittellementde pétrolequelescentainesd’enfantsetdepetits-enfantsdel’anciensultan,quiluisedéplaçait à dos à chameau, conduisaient tous des Mercedes et faisaient leurs études dans les meilleures universités étrangères.Le premiersultanavaitpossédé de grandes sociétés industriellesenAllemagneetauxÉtats-Unis,etàsamortétaitconsidérécommel’undes hommeslesplusrichesdumonde.Seull’undesespetits-enfantsavaitsurvécuauxcomplots meurtriersdesdemi-frères,etc’étaitluil’actuelsultan:ilsenommaitMaurobi. LesultanMaurobiétaitunmusulmanfanatique,toutcommelescitoyensduSherhaben,à présentfortriches.Aucunefemmenepouvaitsortirsansvoile,l’argentnepouvaitêtreprêté avecintérêt,etendehorsdesambassadesétrangères,onnetrouvaitpaslamoindregoutte d’alcooldanscedésertdelasoif. Longtempsauparavant,Yabrilavaitaidélesultanàconsolidersonpouvoirenassassinant quatredesesdemi-frères,parmilesplusdangereuxpourlui.Pouracquittercettedette,etmû parsaproprehainedesgrandespuissances,lesultanavaitacceptéd’aiderYabrilpourcette opération. L’avionatterritetroulalentementverslepetitterminaltoutenvitres,quijetaitunepâle lueurjaunesouslesoleildudésert.Au-delàduterraind’atterrissage,onapercevaitune longue,uneinterminablebandedesablehérisséedepuitsdepétrole.Lorsquel’avion s’immobilisa,Yabrils’aperçutquel’aéroportétaitencercléparaumoinsunmillierdesoldats dusultanMaurobi. Àprésent,allaitdébuterlapartielapluscompliquéeetlaplusdangereusedel’opération. Illuifaudraitêtretrèsprudentjusqu’àcequeRomeofûtenplace.Ildevraitpariersurla réactiondusultanàsadernièreinitiativesecrète.Non,çan’étaitpasdutravailarabe.

En raison du décalage horaire,Francis Kennedy apprit l’attentat contre le pape le dimanchedePâquesàsixheuresdumatin.Lanouvelleluifuttransmiseparl’attachéde presseMatthewGladyce,quiétaitdepermanencecejour-lààlaMaison-Blanche.Eugene DazzyetChristianKlee,déjàprévenus,étaientaussitôtaccourus. FrancisKennedydescenditaubureauovale,oùilretrouvaDazzyetKlee.Tousdeux avaientl’airsombre.Auloin,danslesruesdeWashington,onentendaitlehurlementdes sirènes.Kennedys’assitderrièresonbureau.IlregardaEugeneDazzy,quiensaqualitéde

chefdecabinetdevaitlemettreaucourantdesévénements.

—Francis,lepapeestmort.IlaétéassassinépendantlabénédictiondePâques.

Kennedyeutunhaut-le-corps.

—Quiafaitça?Etpourquoi?

—Onnelesaitpas,ditKlee.Maisilyadesnouvellesencoreplusgraves.

Kennedytentadedéchiffrerlesvisagesdesdeuxhommesdevantlui.

—Quepeut-ilyavoirdepire?

—L’avionoùsetrouvaitTheresa,ditKlee,aétédétournéetsedirigeàprésentversle

Sherhaben.

FrancisKennedysentitlanauséel’envahir.

—Lespiratesdel’airmaîtrisentparfaitementlasituation,ajoutaDazzy,iln’yapaseu

d’incidentsàbord.Quandl’avionauraatterri,onnégociera,onferatoutcequ’ilfaudra,çase

terminerabien.Jenecroismêmepasqu’ilssavaientqueTheresaétaitàbord.

—ArthurWixetOttoGrayvontarriver,ditKlee.AinsiqueledirecteurdelaCIA,le

ministredelaDéfenseetlavice-présidente.Ilsvousattendrontdanslasalleduconseildans

unedemi-heure.

—D’accord,ditKennedyens’efforçantdegardersoncalme.Ya-t-ilunrapport?

Kleenesemblaitpassurprisparsaquestion,maisvisiblementDazzyn’avaitpascompris.

—Entrel’assassinatdupapeetledétournement,expliquaKennedy.

Etcommeaucund’entreeuxnerépondait,ilajouta:

—Attendez-moidanslasalleduconseil.J’aibesoinderesterseulunmoment.

Ilssortirent.

Ilétaitpresqueimpossibled’assassinerleprésidentlui-même,maisilavaittoujourssu

quejamaisilnepourraitassureruneprotectiontotaleàsafille.Elleétaittropindépendante,

elleneluipermettaitpasd’avoirtropd’emprisesursavie.Etpuisledangernesemblaitpas

vraimentsérieux.Jamaisl’onnes’étaitattaquéàlafilled’unchefd’État.C’eûtétéunefort

mauvaisepublicitépouruneorganisationterroristeourévolutionnaire.

Aprèslaprisedefonctionsdesonpère,Theresaavaitsuivisonproprechemin,prêtantson

nomàdesgroupesgauchistesetféministesetmenantunevieparfaitementdistinctedecelle

desonpère.Jamaisilneluiavaitdemandéd’agirautrement,deprésenteràl’opinion

publiqueuneimagedifférentedecequ’elleétait.Illuisuffisaitdel’aimer.Etlorsqu’elle

venaitàlaMaison-Blanchepourdebrèvesvisites,ilspassaientd’agréablesmomentsà

discuterpolitique,àanalyserl’exercicedupouvoir.

Lapresseconservatricerépublicaineetlesjournauxàscandaleavaientpubliédesphotos

d’elledanslesmanifestationsféministes,antinucléaires,etmêmeunefois,propalestinienne.

Nuldoutequecettedernièrephotonefutàprésentrappeléesurlemodeironique.

Curieusementpourtant,lepublicaméricainneménageaitpassonaffectionpourTheresa

Kennedy,mêmelorsqu’onappritqu’ellevivaitàRomeavecungauchisteitalien.Lapresse

publiadesphotosd’elleflânantdanslesruesdeRome,embrassantsonamoureux,etmême

desphotosdubalcondeleurappartement.LejeuneItalienétaitbeau;Theresaétaitjolie,

avecsachevelureblonde,sapeaulaiteused’IrlandaiseetlesdouxyeuxbleusdesKennedy.

D’autresphotosparurentégalementoùonlavoyaitprotégersonamantdescoupsde

matraquedelapoliceitalienne,etcesphotosramenèrentàlamémoiredesAméricainsla

journéeterribledeDallas.

L’héroïnenemanquaitpasd’astuce.Aucoursdelacampagneélectoraledesonpère,des

journalistesdelatélévisionavaientunefoisréussiàlasurprendre.«Alorsvousêtesd’accord

avecvotrepère,politiquement?»luiavaient-ilsdemandé.Siellerépondait«oui»,elle

risquaitdefairefigured’hypocriteoud’enfantmanipuléeparunpèreavidedepouvoir.Sielle répondait«non»,lesjournauxauraienttôtfaitd’enfaireleursgrostitres:lafilledu candidatdémocratenesoutenaitpassonpèrepourl’électionprésidentielle.Maisàcette occasion,ellemontratoutlegéniepolitiquedesKennedy.«Biensûr»,répondit-elle,«c’est monpère.Etjesaisquec’estquelqu’undebien.Maiss’ilfaitquelquechosequinemeplaît pas, je le crierai haut et fort, comme vous avez l’habitude de le faire, vous autres journalistes.»Àlatélévision,cesparolessonnaientbien.Sonpèrenel’enavaitqueplus aimée. Maisàprésentellerisquaitsavie.Siseulementelleétaitrestéeprèsdelui,siseulement elleavaitétéunefilleplusaimanteetavaitvécuauprèsdesonpèreàlaMaison-Blanche,si seulementellen’avaitpasétégauchiste,riendetoutcelaneseraitarrivé.Etpourquoiun amant étranger, un étudiant gauchiste qui avait peut-être donné aux ravisseurs des informationsessentielles?Maisilneputs’empêcherdesemoquerdelui-même:ilse conduisaitcommecesparentsexaspérésquiaimeraientbienqueleursenfantsseconfondent aveclesmurs.Ill’aimaitetillasauverait!Aumoinsavait-ilfaceàluiunadversairequ’il pouvaitcombattre,cequin’avaitpasétélecaslorsdelaterribleagoniedesafemme. EugeneDazzyfitalorssonapparition:onl’attendaitdanslasalleduconseil.

LorsqueKennedyentra,toutlemondeseleva.D’ungesterapideillespriadeserasseoir, maisonsepressaitautourdelui.Ilgagnal’extrémitédelalonguetableovaleets’installasur lachaiselaplusprochedelacheminée. Lesassistantsprirentplaceàleurtouraprèsavoirdéposéleursdossierssurlatable. AufondsetrouvaientlesministresetledirecteurdelaCIA,etàl’autreextrémitédela tablelechefd’état-majordesarmées,ungénéraldel’arméedeterre,dontlebrillant uniformetranchaitsurlescostumessombresdesgensquil’entouraient.Lavice-présidente DuPray,seulefemmedel’assistance,étaitassiseenboutdetable,trèsloindeKennedy.Elle portaitunéléganttailleurbleufoncéetunchemisierensoiebleue.Sonbeauvisageétait fermé.Lesparfumsdujardindesroses,àl’extérieur,franchissaientlabarrièredeslourds rideauxmasquantlesportes-fenêtres,etsurlesol,letapisbleu-vertdonnaitàlalumièreune teinteverteunpeuirréelle. CefutledirecteurdelaCIA,TheodoreTappey,quiprésentalesfaits.Tappey,ancien directeurduFBI,étaitunpersonnageplutôtterneetdépourvud’ambitionspolitiques.Jamais iln’avaitenfreintlachartedelaCIAenselançantdansdesopérationsrisquées,illégalesou démesurées.LecabinetparticulierdeKennedy,notammentChristianKlee,luiaccordaitune grandeconfiance. —Aucoursdesdernièresheures,nousavonsreçuquelquesnouvellesparticulièrement graves,ditTappey.D’abord,ilsemblequel’assassinatdupapeaitétéréaliséparuneéquipe entièrementitalienne.Quantaudétournementdel’aviondanslequelsetrouveTheresa,ilest lefaitd’ungroupemixtedirigéparunArabedunomdeYabril.Lefaitquelesdeuxactions aienteulieulemêmejourdanslamêmevillesembleunepurecoïncidence.Celadit,nous pouvonsnoustromper. — Pour l’instant, dit doucement Kennedy, l’assassinat du pape n’est pas notre préoccupationessentielle.Ilfauts’occuperavanttoutdudétournementdel’avion.Ont-ils déjàprésentédesexigences? —Non,ditrapidementTappey,cequiestensoiextrêmementcurieux. —Faitesnégocierlescontactsquevousavezlà-bas,ditKennedy,ettenez-moiaucourant desmoindresdéveloppements.(Puis,setournantversleministredesAffairesétrangères:)

Quelspaysvontnousaider?

—Tous,réponditleministre.Lesautrespaysarabessonthorrifiés,ilsjugentméprisable

qu’onretiennevotrefilleenotage.Celaestcontraireàleursensdel’honneur,etilssongent

aussiàleursproprescoutumesdeladettedesang.D’aprèseux,cetteaffairenepeutleur

attireraucunbien.LaFranceadebonnesrelationsaveclesultan.Ilsoffrentd’envoyerdes

observateurspournous.LaGrande-BretagneetIsraëlnepeuventrienfaire:onneleurfait

pasconfiance.Maistantquelespiratesdel’airn’ontpasformuléd’exigences,ondemeure

danslebrouillard.

KennedysetournaversChristianKlee.

—Christian,àvotreavis,pourquoin’ont-ilsprésentéencoreaucunerevendication?

—Ilestpeut-êtretroptôt,réponditleministredelaJustice.Oualorsilsontuneautre

carteàjouer.

Unsilenceeffrayants’abattitsurlasalleduconseil;surleurshautssiègesnoirs,les

assistantsressemblaientàdesfantômesgris.Kennedylesécoutatous,lesunsaprèsles

autres,exposerlesdifférentesoptionsquis’offraientàeux:menacesdesanctions,menace

deblocusnaval,geldesavoirsduSherhabenauxÉtats-Unis…lefaitquelesravisseurs

chercheraientàfairetraînerlesnégociationsenlongueurpourpouvoiroccuperlesécransde

télévisionetlesjournauxlepluslongtempspossible.

Finalement,KennedysetournaversOddbloodGray.

—PréparezunerencontreaveclesdirigeantsduCongrèsetlesprésidentsdecommissions

concernés,pourmoncabinetetmoi.

Puis,àArthurWix:

—Mettezvotrecabinetdesécuriténationalesurlesplansàadopteraucasoùleschoses

prendraientplusvilainetournure.

Enfin,leprésidentseleva.

—Messieurs,dit-il,jen’arrivepasàcroirequel’assassinatdupapeetl’enlèvementdela

filleduprésidentdesÉtats-Unis,lemêmejouretdanslamêmeville,soientunepure

coïncidence.

PourAdamGresseetHenryTibbot,cedimanchedePâquesfutunjourdetravailordinaire

qu’ilsconsacrèrentnonpasàpoursuivreleursrecherchesscientifiques,maisàeffacertoutes

lestracesdeleurcrime.D’abord,nettoyerleurappartement.Ilsrassemblèrenttouslesvieux

journauxdanslesquelsilsavaientdécoupéleslettresdeleurmessage,puispassèrent

l’aspirateurpourfairedisparaîtrelesmoindresfragmentsdepapier.Ilssedébarrassèrent

mêmedelapairedeciseauxetdelacolle.Ilslessivèrentlesmurs.Puisilsserendirentàleur

laboratoireàl’universitépoursedébarrasserdetouslesoutilsetdetouslesmatériauxdont

ilss’étaientservispourfabriquerleurbombe.Ilsn’allumèrentlatélévisionqu’unefoisleur

tâcheachevée.Enapprenantl’assassinatdupapeetl’enlèvementdelafilleduprésident,ils

seregardèrentensouriant.

—Henry,ditAdamGresse,jecroisquenotreheureestarrivée.

CefutunlongdimanchedePâques.ÀlaMaison-Blanchesepressaientlesmembresdes différentscomitésdecrisemisenplaceparlaCIA,l’arméeetleministèredesAffaires étrangères.Quelesravisseursn’eussentpasencorefaitconnaîtreleursexigencespourla libérationdesotagessemblaitàtousparticulièrementinquiétant. Dehors, dans les rues, les habituels embouteillages. Les journalistes affluaient à Washington.EndépitdescongésdePâques,uncertainnombredehautsfonctionnaires avaientétépriésderejoindreleurposte.Enoutre,ChristianKleeavaitaffectéunmillier

d’hommessupplémentairesdesservicessecretsetduFBIàlagardedelaMaison-Blanche. Entrelesbureauxdel’ExecutiveOfficeetlaMaison-Blanche,lesalléesetvenuesétaient incessantes,levolumedescommunicationstéléphoniquesaugmentabrutalement:laruche semblaitprisedefolie.EugeneDazzy,pourtant,s’efforçaitdetoutcoordonner. Toutaulongdecettejournée,Kennedyfuttenuaucourantdel’évolutiondelasituation parlacelluledecrise;ilassistaàplusieursréunionsoùfurentdétailléeslesdifférentes optionsàladispositiondugouvernement,ets’entretintautéléphoneavecplusieurschefs d’Étatétrangers. Enfindesoirée,leprésidentdînaencompagniedesmembresdesoncabinetparticulier; ilspréparèrentleprogrammedulendemaintoutengardantunœilsurlesnouvellesque diffusaientdefaçonininterrompueleschaînesdetélévision. Finalement,Kennedydécidad’allersecoucher.Encasd’urgence,onn’hésiteraitpasàle réveiller.Précédéparunagentdesservicessecrets,Kennedygrimpalepetitescaliermenantà sesappartementsprivés,auquatrièmeétagedelaMaison-Blanche.Unautreagentsecret fermaitlamarche.Tousdeuxsavaientqueleprésidentdétestaitutiliserlesascenseurs. Lesescaliersdébouchaientsurunsalonoùsetrouvaientdeuxautresgardesdesservices secretsdisposantd’uneconsoledecommunications.Enpénétrantdanssesappartements privésproprementdits,Kennedyn’étaitplusentouréqueparcesdomestiques:unefemme de chambre, un majordome, et aussi un valet de chambre chargé essentiellement de l’imposantegarde-robeduprésident. CequeKennedyignorait,c’estquemêmedesdomestiquesappartenaientauxservices secrets.C’étaitChristianKleequilesavaitplacéslà.LeministredelaJusticeavaitélevé autourduprésidentunemuraillecomplexedestinéeàleprotégeretàluiéviterleplus possiblelessoucispersonnels. Avantdemettreenplacecetteéquipe,ChristianKleeenavaitdûmentchapitréles membres:«Vousallezdevenirlesmeilleursdomestiquesdumonde;aprèscela,vous pourrez sans problèmes postulerpourBuckingham Palace.Vous savez déjà que votre premièretâcheconsisteàrecevoiràsaplacelesballesqu’onpourraittirersurleprésident. Maisilvousappartientaussidefaciliteraumaximumsaviequotidienne.» Lechefdecetteéquipespécialeétaitlemajordome,deservicecesoir-là.Officiellement,ce grandNoirdunomdeJeffersonétaitsous-officierd’ordonnancedelamarine,maisenréalité ilétaitofficiersupérieurdanslesservicessecrets.Decarrureathlétique,spécialistedu combataucorpsàcorps,ilavaitfaitpartiedel’équipenationaleuniversitairedefootball

américain,etpossédaitunQIde160.Douéd’ungrandsensdel’humour,ils’efforçaitde

devenirunserviteuraccompli.

JeffersonaidaKennedyàretirersonvestonetallalesuspendreavecleplusgrandsoin.

Puisiltenditauprésidentunevested’intérieurensoie:ilavaitapprisquecederniern’aimait

pasqu’onl’aidâtàl’enfiler.PuisKennedysedirigeaverslepetitbarinstallédanslesalon,

maisJeffersons’ytrouvaitdéjàetluipréparaitunevodka-tonicavecdelaglace.

—Monsieurleprésident,votrebainestprêt.

Kennedyleconsidéraavecunpetitsourire.Jeffersonétaitunpeutropprévenantpour

êtrehonnête.

—S’ilvousplaît,coupeztouslestéléphones.Encasdebesoin,venezvous-mêmeme

réveiller.

Ilrestadanssonbainpendantprèsd’unedemi-heure.Lejetdesrobinetsàpressionlui

massaitledosetlescuisses,luidétendaitlesmuscles.L’eaudubainexhalaitunagréable

parfummasculin,etsurlesbordsdelabaignoireétaientdisposéstoutessortesdesavons,

onguentsetmagazines.Ilyavaitmêmeunecorbeilleenplastiqueavecunepilededossiers. Ensortantdesonbain,Kennedyenfilaunerobedechambreblancheentissu-épongesur laquelle,dansledos,étaientbrodésenbleu,blancetrougelesmots,THEBOSS.Cetterobe de chambre était un cadeau personnel de Jefferson. Francis Kennedy se frotta vigoureusementaveclarobedechambrepoursesécher.Ilavaittoujoursétéfurieuxd’avoir lapeautrèsblancheetpasdepoilsurlecorps. Danslachambre,Jeffersonavaittirélesrideaux,allumélalampedechevetetrabattule couvre-lit.Prèsdulitsetrouvaientunetableàroulettesauplateaudemarbre,etunfauteuil confortable.Surlatable,recouverted’unenapperosepâlemagnifiquementbrodée,étaient posésunpotbleufoncécontenantduchocolatchaud,unetasseenporcelained’unbleuplus clair(déjàremplie),unplatgarnidesixvariétésdebiscuits,unravierblancpourlebeurreet quatreautresdedifférentescouleurspourlesconfitures:vertpourlacompotedepommes, bleutachédeblancpourlaframboise,jaunepourlamarmeladed’orangeetrougepourla fraise. —C’estparfait,ditKennedyavantqueJeffersonnequittelapièce. CespetitesattentionsfaisaientbienplusplaisiràKennedyqu’ilnel’auraitlui-même souhaité.Ilpritplacedanslefauteuil,butsonchocolatetessayaenvaindegrignoterun biscuit.Ilrepoussalatableetsecoucha.Unefoisaulitilvoulutparcourirdesdossiersmais n’yparvintpas.Ilfermalalumière,biendécidéàdormir. Maisàtraverslesmursdesachambreluiparvenaitlarumeurimmensedesjournalistes dumondeentiervenusmonterunegardepermanentedevantlaMaison-Blanche.Ildevaity avoirdesdizainesdecamions-sonoetvidéo,unefouledejournalistesetd’opérateurs,sans compterlebataillondemarinesenvoyéenrenfortpourassurerlagardeduprésident. Commeuneseulefoisauparavantaucoursdesonexistence,FrancisKennedyéprouvaun pressentiment.IlsemitàpenseràsafilleTheresa.Elledormaitdanscetavion,entouréepar desassassins.Toutcelan’étaitpasdûàunsimplehasard.Ilyavaiteudesprésages.Lorsqu’il étaitencoreenfant,sesdeuxonclesavaientétéassassinés.Ettroisansauparavant,safemme Catherineétaitmorted’uncancer.

Lapremièregrandedéfaitedesavie,FrancisKennedyl’avaitconnuesixmoisavantsa

désignationcommecandidatàlaprésidence,lejouroùCatherineKennedyavaitappris

qu’elleavaitunetumeurausein.Kennedyavaitaussitôtproposéd’abandonnerlapolitique,

maiselleavaitrefusé,déclarantmêmequ’elletenaitabsolumentàvivreàlaMaison-Blanche.

Elleavaitconfiance,etsonmarinedoutaitpasd’elle.D’abord,ilscherchèrentàéviter

l’ablationdusein,etàceteffet,Kennedyconsultalesplusgrandsspécialistesdumonde.L’un

desplusgrandscancérologuesaméricains,aprèsavoirexaminéledossierdeCatherine,se

prononçaenfaveurdel’ablationdusein.«C’estuneformedecancerparticulièrement

virulente»,déclara-t-ilàcetteoccasion.Kennedynedevaitjamaisoubliercesparoles.

Ellesuivaitunechimiothérapielorsqu’ilreçutl’investituredémocrateenjuillet,etles

médecinslarenvoyèrentchezelle.C’étaitunepériodederémission.Ellepritdupoids.Elle

commençaitàseremplumer.

Ellesereposaitbeaucoupetnepouvaitpasquitterlamaison,maiselleselevaittoujours

pourl’accueilliràsonretour.Theresaretournaàl’école,Kennedypoursuivitsacampagne

électorale.Maisils’arrangeaitpourrentrerenavionleplussouventpossible.Chaquefois,il

latrouvaitenmeilleuresanté;cefutunepériodedouce,jamaisilsnes’étaientautantaimés.

Illuiramenaitdescadeaux,elleluitricotaitdesgantsetdesécharpes.

Unefois,elleaccordaunejournéedecongéauxdomestiquespourqu’ilspuissentêtre

seulsàlamaisonetprendreensembleledînerqu’elleavaitpréparé.Elleallaitbien.Cefurent lesjourslesplusheureuxdesavie.FrancisKennedypleuraitdeslarmesdejoie:lapeuret l’angoisses’enétaientallées.Lelendemain,ilsallèrentsepromenerdanslesvertescollines autourdeleurmaison,brasdessus,brasdessous.Autrefois,elles’inquiétaitbeaucoupdeson apparence,desesnouvellesrobes,desesmaillotsdebain,desridesquiapparaissaientsous son menton. À présent, elle n’avait qu’une idée : reprendre du poids. Tandis qu’ils marchaient,ilsentaittouslesosducorpsdesafemme.Àleurretour,ilpréparalepetit déjeuner,etellemangeaavecunappétitqu’ilneluiavaitjamaisconnu. SarémissiondonnaàKennedyuneénergietorrentiellepoursacampagne.Ilbalayaittous lesobstaclesdevantlui;lesgensetleschosessemblaientplierdevantsondestin.Soncorps irradiaitlapuissanceetsonespritfonctionnaitavecuneprécisionhallucinante. C’estauretourd’undesesvoyagesqu’ilfutànouveauplongéenenfer.Catherine,qui avait rechuté,n’était pas làpourl’accueillir.Toute saforce,tous ses cadeauxétaient désormaisinutiles.

Catherine avait été pour lui une épouse parfaite. Non qu’elle eût été une femme extraordinaire,maiselleétaitdecellesquisemblentpresquegénétiquementdouéespour l’amour.Elleavaitenelleuneétonnantedouceurnaturelle.Jamaisilnel’avaitentendue médiredepersonne;àtoutlemondeellepardonnaitseserreurs,etnesesentaitelle-même jamaisniléséeniblessée.Jamaisellen’avaitnourrilemoindreressentiment. C’étaitunefemmeagréableàtouségards.Uncorpsmince,etunvisagedontlecalmeetla beautéluigagnaientl’affectiondetous.Elleavaitsafaiblesse,biensûr:elleadoraitlesbeaux vêtementsetétaitunpeuvaniteuse.Maiselleacceptaitqu’onlataquineàcepropos. Spirituellesansêtrejamaisniféroceniinsultante,ellen’étaitenoutrejamaisdéprimée.Elle avaitfaitdebonnesétudes,avaitétéjournalisteavantsonmariageetpossédaitd’autres atouts.Pianisteamateurdebonniveau,elleétaitégalementpeintre.Elleavaitbienélevésa filleetlesdeuxfemmess’aimaientbeaucoup;ellesemontraitcompréhensiveenversson marietn’avaitjamaisjalousésessuccès.Elleétaitdecespersonnesquel’onrencontresi rarementdanslavie:unêtreheureuxetcontentdesonsort. Etpuisunjour,dansuncouloirdel’hôpital,lemédecinexpliquaàFrancisKennedy,avec franchiseetunecertainebrutalité,quesafemmeallaitmourir.Ilyavaitdestrousdansses os, son squelette allait s’effondrer. Elle avait aussi des tumeurs au cerveau, encore minuscules,maisquiallaientinexorablementserépandre.Etsonsangfabriquaitlespoisons quiallaientlatuer. FrancisKennedyfutincapabled’apprendrelanouvelleàsafemme.Ilenfutincapablecar iln’ycroyaitpaslui-même.Ilfitappelàsesamislespluspuissants,etconsultamême l’Oracle.Envain.Ilexistaitpourtant,dansdifférentscentresderechercheauxÉtats-Unis,de nouveauxprotocolesmédicaux,dangereux,encoreaustadeexpérimental,etréservésaux maladesdéjàcondamnés.Enraisondeleurgrandetoxicité,cesmédicamentsn’étaient administrésqu’àdesvolontaires.Maisilyavaittantdepersonnescondamnéesqu’ilyavait centvolontairespourchaquenouveaumédicament. Francis Kennedy se conduisit alors d’une façon qu’il aurait jugée chez tout autre immorale.Ilutilisatouteslesressourcesdesonpouvoirpourquesafemmebénéficiedeces programmesderecherche,pourqu’ellepuisserecevoircesdrogueslétalesmaispeut-être salvatrices.Uncertainnombredegensavaientétéguérisdanscescentresderecherche. Pourquoipassafemme?Ilavaitgagnétoutesavie,pourquoipascettefois-ci? Commençadèslorsunvoyageàtraversl’enfer.D’abord,leprogrammederecherchede

Houston.Illafitentrerdansunhôpitaldecettevilleetdemeuraàsescôtéstoutletempsque duraletraitement;maislesdroguesl’affaiblirenttellementqu’ellefutclouéeaulit.Elle l’obligeaalorsàlalaisserpourqu’ilpuissepoursuivresacampagneélectorale.Ils’envola pourLosAngelesavecconfiance,presquegaiement.IlrevintàHoustondanslanuitetpassa quelquesheuresauchevetdesafemme.Puisilrepartitpouruneautreville. LetraitementdeHoustonfutunéchec.ÀBoston,onluiôtalatumeuraucerveau; l’opérationfutunsuccès,maislesanalysesrévélèrentquelatumeurétaitmaligne.Malignes égalementlesnouvellestumeursauxpoumons;etauxrayonsX,ons’aperçutquelestrous danssesoss’étaientagrandis.DansunautrehôpitaldeBoston,denouveauxmédicamentset denouveauxprotocolesréalisèrentunmiracle.Lanouvelletumeuraucerveaucessade croîtreetcellesquiétaientapparuesdanssonuniqueseinrégressèrent.Touslessoirs, FrancisKennedyrevenaitenaviondelavilleoùilavaitmenécampagnepourpasser quelquesheuresavecelle,luifairelalecture,plaisanter.Parfois,Theresaquittaitsonécolede LosAngelespourrendrevisiteàsamère.Theresaluicontaitlespetiteshistoiresamusantes desonécole,Francislesaventurescomiquesdesacampagneélectorale.Catherineriait. Ànouveau,Kennedyproposad’abandonnersacampagneélectoralepourresteravecsa femme.Ànouveau,Theresaproposadequitterl’écolepourdemeurernuitetjourauprèsde samère.MaisCatherinerefusacatégoriquement.Samaladiepourraitdurerlongtemps.Ils devaientcontinuerdemeneruneexistencenormale.Celaseulpouvaitluidonnerespoir,lui donnerlaforcedesupporterlatorture.Ellesemontraintraitable.Ellemenaçadequitter l’hôpitaletderentrerchezelles’ilsnepoursuivaientpasleursactivitésnormalement. Francis s’émerveillait de sa ténacité. Catherine, gavée de poisons, s’accrochait désespérémentàl’idéequ’elleguériraitetquelesdeuxêtresqu’ellechérissaitleplusau mondenel’accompagneraientpasdanssachute. Nouvellerémission.Lecauchemarsemblaitprendrefin.Francisputlarameneràla maison.IlsétaientallésunpeupartoutauxÉtats-Unis,dansdifférentshôpitaux,elleavait suiviplusieurstraitementsexpérimentaux,etlesmédicamentssemblaientavoirfaitleur effet;Francis,aucombledel’exaltation,croyaitavoirremportéunnouveausuccès.Ilramena safemmechezeux,àLosAngeles,etunsoir,Catherine,Theresaetluiallèrentdînerdehors avantqu’ilnereparteencampagne.C’étaitunemerveilleusenuitd’été,l’airdelaCalifornie lesberçaitdesadouceur.Ilyeutpourtantunmomentétrange.Unserveuravaitrenverséune petitegouttedesaucesurlanouvellerobedeCatherine.Elleéclataensanglots,etaprèsle départduserveurleurdemanda:«Pourquoim’a-t-ilfaitça?»Celaneluiressemblaitpas:

end’autrestempselleauraitéclatéderire.Franciséprouvaunsombrepressentiment.Elle

avaitsupportélatorturedeplusieursopérations:l’ablationd’unsein,d’unetumeurau

cerveau,elleavaitsupportéladouleurdestumeursquigrossissaientdanssoncorpsetjamais

ellen’avaitpleuré,jamaisellenes’étaitplainte.Maisuneseuletachesursarobesemblait

l’affecterplusquetout;elleétaitinconsolable.

Lelendemain,Kennedydevaits’envolerpourNewYork.Lematin,Catherineluiprépara

sonpetitdéjeuner.Elleétaitrayonnanteetsemblaitplusbellequejamais.Touslessondages

donnaientKennedycommefavoriàl’électionprésidentielle.Catherineleslisaitàhautevoix.

«Oh,Francis,nousallonsvivreàlaMaison-Blanche.Theresapourraamenersesamis

pendantlesvacancesetlesfinsdesemaine.Commenousallonsêtreheureux!Etmoijene

seraiplusjamaismalade.Jetelepromets.Tuferasdegrandeschoses,Francis,j’ensuis

sûre.»Ellel’enlaçaetsemitàpleurerdejoieetd’amour.«Jet’aiderai»,repritCatherine.

«Nousparcourronsensemblecetendroitmerveilleux,etjet’aideraiàpréparertesprojets.Tu

serasleplusgrandprésidentquelesÉtats-Unisaientjamaiseu.Etmoijevaisallermieux,

monchéri,j’aitellementdechosesàfaire.Nousseronssiheureux!Quellechancenous

avons!Quellechance!»

Ellemourutenautomne.Lalumièred’octobrefutsonlinceul.Aumilieudesvertes collines qui s’estompaient autourde lui,Francis Kennedy pleura.Des arbres d’argent voilaientl’horizon,etenvahiparunedouleurinsoutenable,ilportalamainàsesyeuxpour neplusvoirlemonde.Encetinstantdépourvudelumière,ilsentitsaraisons’effondrer. C’étaitlapremièrefoisdesaviequesonextraordinaireintelligencenevalaitplusrien.Sa fortunenevoulaitplusriendire.Sonpouvoirpolitique,sapositiondanslasociéténe voulaientplusriendire.Iln’avaitpaspuarrachersafemmeàlamort.Toutétaitréduità néant. Ilôtalamaindesesyeux,etparunterribleeffortdevolontéluttacontrecenéant.Il rassemblalesmorceauxéparsdesonexistenceetfitappelàtoutesaforcepourcombattrele chagrin.Unmoisseulementleséparaitdel’électionetilréussitàaccomplirlederniereffort. IlentraàlaMaison-Blanchesanssafemme,accompagnéseulementdesafilleTheresa. Theresaquis’efforçaitd’êtreheureuse,maisquiavaitpassécettepremièrenuitenpleurs parcequesamèren’étaitpasaveceux. Àprésent,troisansaprèslamortdesafemme,FrancisKennedy,présidentdesÉtats-Unis, l’undeshommeslespluspuissantsdumonde,étaitcouchéseuldanssonlit,incapablede trouverlesommeil,ettremblaitpourlaviedesafille. Ilcherchaalorsàconjurerlapeurquil’empêchaitainsidedormir.Lesravisseurs n’oseraientpasfairedemalàTheresa,ellerentreraitchezellesaineetsauve.Faceàcette situation,lui-même n’était pas désarmé : il n’avait pas comme alliés les seuls dieux inconséquentsdelamédecine,iln’avaitpasàcombattred’invisiblescellulescancéreuses.Il pouvaitsauversafille.Ilpouvaitutiliserlapuissancedesonpays,sonautorité.Toutreposait entresesmains,etgrâceaucieliln’avaitpasdescrupulespolitiques.Safilleétaitleseul amourquiluirestâtsurcetteterre.Illasauverait. Maisalorsunevaguedepeur,uneangoissesemblèrentarrêterlesbattementsdeson cœur,etilallumalalampequisetrouvaitau-dessusdelui.Ilselevaetallas’asseoirdansle fauteuil.Ilattiraàluilapetitetableenmarbreetavalalerestedechocolatfroid. Ilétaitpersuadéquel’avionn’avaitétédétournéqueparcequesafilles’ytrouvait.Ce détournementn’avaitétérendupossiblequeparcequel’autoritéétablieétaitvulnérableaux attaquesdequelquesterroristesimpitoyablesetpeut-êtremêmeinspiréspardenobles idéaux.Etlui,FrancisKennedy,présidentdesÉtats-Unis,étaitlevivantsymboledecette autoritéétablie.EnvoulantàtouteforcedevenirprésidentdesÉtats-Unis,ilavaitmislavie desafilleendanger. Ànouveau,lesparolesdumédecinluirevinrentenmémoire:«C’estuneformedecancer particulièrementvirulente»,maisàprésentilenmesuraittouteslesconséquences.Les chosesétaienttoujoursplusdangereusesqu’ellesn’yparaissaientaupremierabord.Cette nuit,ilfallaitdresserdesplans:ilavaitlepouvoirdecontrecarrerledestin.Detoutefaçon, sonespritétaituntelchampdeminesqu’ilneparviendraitpasàtrouverlesommeil. Aufond,qu’avait-ildésiré?QuelenomdeKennedyfûtenfinsynonymederéussite? Maisiln’étaitqu’uncousin.Ilserappelaitencoresongrand-oncleJosephKennedy,célèbre séducteur,hommed’affairesrichissime,siclairvoyantpourleprésentetsiaveuglepour l’avenir.IlserappelaitavectendresselevieuxJoe,bienques’ileûtvécu,lesdeuxhommes eussentététotalementopposésdupointdevuepolitique.LevieuxJoeluiavaitoffertdes piècesd’orpoursespremiersanniversairesetavaitensuitecrééàsonintentionunfondsde

placement.Etpourtant,enbaisantdesactricesdeHollywoodetenpoussantsesfilsversles

sommets,iln’avaitjamaiscessédemenerunevied’égoïste.Cedinosaurepolitiqueavait

connuunefintragique.Unevieheureusejusqu’audernierchapitre:lemeurtredesesdeux

fils,sijeunes,sibrillants.Etpuislafinduvieilhomme,terrasséparunecongestion

cérébrale.

Fairedesonfilsunprésident,quelleplusgrandejoiepourunpère?Maislevieuxfaiseur

deroisn’avait-ilpassacrifiésesfilspourrien?Lesdieuxnel’avaient-ilspaspuni,moins

d’ailleurspoursonorgueilquepoursajouissance?Oubienn’était-cequ’unaccidentde

l’histoire?SesfilsJohnetRobert,sibeaux,siriches,sidoués,tuéspard’humblesinconnus

quiinscrivaientleursnomsdansl’histoireentuantdesgensmeilleursqu’eux.Non,iln’y

avaitaucuneraisonàtoutcela,cen’étaitqu’unaccidentdel’histoire.Tantdepetitsdétails

pouvaientcontrecarrerledestin,etdeminusculesprécautionspouvaientchangerlecoursde

latragédie.

Etpourtant…pourtantsubsistaitenluicesentimentétranged’undestinimplacable.

Pourquoi,enmêmetemps,l’assassinatdupapeetl’enlèvementdesafille?Pourquoiles

ravisseursn’avaient-ilspasencoreprésentéleursexigences?Quellesnouvellesmanœuvres

tortueusessepréparaient?Ettoutcelaétaitl’œuvred’unhommedontiln’avaitjamais

entenduparler,unmystérieuxArabenomméYabril;etilyavaitaussicejeuneItalien,qui

paruneeffroyableironiesefaisaitappelerRomeo.

L’obscurité.L’issuedetoutcelapouvaitêtreeffroyable.Ilsentaitmonterenluicetterage

toujoursmatée,cettevieilleterreur.Ilserappelaitcejouraffreuxoùilavaitsurprisceque

l’ondisaitàmi-voix:sononcleétaitmort;etlelong,leterriblehurlementdesamère.

Maislesprisonsdesonespritfinirentpars’ouvrir,sessouvenirss’enfuirent.Ils’endormit

danssonfauteuil.

3

L’hommequiauseinducabinetparticulierduprésidentpossédaitsurluil’influencela plusconsidérableétaitleministredelaJustice.ChristianKleeappartenaitàunerichefamille dontlaprésenceenAmériqueremontaitauxpremiersjoursdel’indépendance.Àprésent, grâceauxconseilsjudicieuxdesonparrainl’Oracle,OliverOliphant,sesfondsdeplacements semontaientàplusdecentmillionsdedollars.Iln’avaitjamaismanquéderien,jusqu’au jouroùilavaitfiniparneplusriendésirer.Ilavaitenluitropd’énergieetilétaittrop intelligent pour devenir l’un de ces riches oisifs qui investissent dans le cinéma, collectionnentlesaventuresféminines,plongentdansladrogueoudansl’alcool,oufinissent dansunobscurdéliremystique.Deuxhommes,l’OracleetFrancisXavierKennedy,avaient décidédesacarrièrepolitique. ChristianKleeetFrancisKennedys’étaientconnusàl’universitédeHarvardnoncomme condisciples,maiscommeétudiantetprofesseur.Àl’époque,Kennedyétaitleplusjeune professeurdedroitdanscetteuniversité.Âgédemoinsdetrenteans,ilfaisaitdéjàfigurede prodige.Kleeserappelaitencoresoncoursinaugural.Kennedyavaitcommencéavecces mots:«Toutlemondeconnaîtouaentenduparlerdelamajestédelaloi.C’estàlaloi d’exercersonpouvoirsurl’organisationpolitiqueactuellequirendpossiblelacivilisation. Celaestvrai.Horsdurègnedelaloi,noussommestousperdus.Maisn’oubliezpasquelaloi estaussiunebellesaleté.» Ilavaitalorsadresséunsourireàsonpublicd’étudiants.«Jepeuxtournertoutesleslois quel’onpromulgue.Laloipeutêtretorduedefaçonàservirunecivilisationperverse.Le richepeutéchapperàlaloi,etmêmeparfoislepauvre,s’iladelachance.Certainsjuristes traitentlaloicommedesmaquereauxtraitentleursprotégées.Desjugesvendentlaloietdes tribunauxlatrahissent.Toutcelaestvrai.Maisn’oubliezpasquenousn’avonsriendemieux ànotre disposition.Iln’yapas d’autre façonde fonderuncontratsocialavecnotre prochain.» EnsortantdelafacultédedroitdeHarvardavecsondiplômeenpoche,ChristianKlee n’avaitpaslamoindreidéedecequ’ilallaitfairedesavie.Riennel’intéressait.Ilpossédait desmillionsdedollars,maisl’argentnel’intéressaitpas,niledroit,d’ailleurs.C’étaitun jeunehommeromantiquecommeonpeutl’êtreàsonâge. Ilplaisaitauxfemmes.Ilpossédaitunesortedebeautéaltérée,c’est-à-diredestraits classiqueslégèrementgauchis.OneûtditunDrJekyllsurlepointdesetransformeren MrHyde,maisonneleremarquaitquelorsquesacolèreéclatait.Ilfaisaitpreuveenoutrede cetteexquisecourtoisiequ’acquièrentlesfilsdefamilleaucoursdeleursétudes.Endépitde toutcela,leshommeslerespectaientd’instinctpoursesextraordinairesqualités.Ilétaitla maindeferdanslegantdeveloursdeKennedy,maisilavaitl’intelligenceetladélicatessede ledissimulerauxyeuxdupublic.Ilaimaitlesfemmes,avaitquelquesbrèvesliaisons

amoureuses,maisnetrouvaitpasenluicettecroyancevéritableenl’amourquiconduitaux

attachementsdelapassion.Désespérément,ilrecherchaitquelqu’unàquiconsacrersavie.Il

aimaitaussilesarts,maisn’étaitmûparaucunbesoindecréation,etnepossédaitaucun

talent,nienmusique,nienpeinture,nienlittérature.Ilétaitmoinsmalheureuxque

désorienté.

Pendantunecourtepériode,ilavaitbienentendugoûtéauxdrogues:aprèstout,nefont-

ellespaspartiedelaculturedel’Amériquecommeellesfaisaientpartieautrefoisdecellede l’empirechinois?Àcetteoccasion,ildécouvritchezluiunechosestupéfiante:ilne supportaitpaslapertedemaîtrisedesoiqu’entraînaitl’usagedesdrogues.Peuluiimportait d’êtremalheureuxaussilongtempsqu’ilconservaitlamaîtrisedesoncorpsetdesonesprit. Laperte de ce pouvoirsignifiait pourlui un désespoirabsolu.Et les drogues ne lui apportaientmêmepasl’extasequ’ellesapportentauxautresgens.C’estainsiqu’àl’âgede vingt-deuxans,aveclemondeàsespieds,ilavaitlesentimentqueriennevalaitlapeine d’êtreentrepris.Iln’éprouvaitmêmepascequetantdejeunesgenséprouventàsonâge, c’est-à-direledésirdechangerlemondedanslequelilvivait. Ilconsultaalorssonparrain,l’Oracle,«jeunehomme»desoixante-quinzeans,à

l’époque, qui faisait toujours preuve d’un insatiable appétit de vivre, possédait trois maîtresses,avaitdesintérêtspartoutets’entretenaitavecleprésidentdesÉtats-Unisau moinsunefoisparsemaine.L’Oraclepossédaitenluilesecretdelavie.

«Choisisquelquechosedeparfaitementinutilepourtoi»,ditalorsl’Oracle,«etpratique-

lependantquelquesannées.Quelquechosequetun’auraisjamaispenséfaire,quetun’as

aucuneenviedefaire.Maisquelquechosequiteferaprogresser,aumoinsphysiquementet

intellectuellement.Plonge-toidansquelquechosequiàtonavisneferajamaispartiedeta

vie.N’épargnepastontemps.Apprends.Audébut,c’estcommeçaquejesuisrentrédansla

politique.Etmesamisseraientsurpriss’ilsapprenaientça,maisjenem’intéressaispasà

l’argent.Faisquelquechosequetudétestes.Danstroisouquatreans,d’autrespossibilités

s’ouvrirontdevanttoi,etcequiestpossibledevientplusdésirable.»

Lelendemain,ChristianKleeposasacandidatureàl’académiemilitairedeWestPoint,et

ypassalesquatreannéessuivantes.L’Oracle,d’abordstupéfait,s’étaitensuitemontré

enchanté.«Bravo,»avait-ildit.«Tuneserasjamaisunsoldat.Ettuacquerraslegoûtdu

reniement.»

AprèsquatreannéespasséesàWestPoint,Christiandemeuraquatreautresannéesdans

l’armée,danslescommandos,etdevintrompuaumaniementdesarmesetauxtechniquesdu

combatàmainsnues.Lesentimentquesoncorpspouvaitaccomplirtoutcequ’ilexigeraitde

luiluiconférauneimpressiond’immortalité.

Àl’âgedetrenteansilrésiliasoncontratavecl’arméeetentradanslesservices«action»

delaCIA.Aveclegraded’officier,ilparticipaàdesopérationsclandestinesetpassalesquatre

annéessuivantessurlethéâtred’opérationseuropéen.IlpassaensuitesixansauMoyen-

Orient,atteignantungradeélevédanslesservices«action»,jusqu’aujouroùunebombelui

emportaunpied.Ilappritsibienàseservirdesaprothèse,unpiedartificiel,qu’ilneboitait

mêmepas.Maisc’enétaitfinidesacarrièresurleterrain:ilrentraauxÉtats-Unisetpritun

postedansunprestigieuxcabinetjuridique.

Alors,pourlapremièrefoisdesavie,iltombaamoureux,etépousaunefille,qui,pensait-

il,comblaittouslesrêvesdesajeunesse.Elleétaitbelle,intelligente,spirituelleetfort

passionnée.Pendantcinqansilfutheureuxenmariage,heureuxpèrededeuxenfants,et

trouvaitavecsatisfactionsonchemin(grâceàl’Oracle)danslelabyrinthepolitique.Il

estimait,finalement,avoirtrouvésaplacedanslavie.Etpuiscefutlacatastrophe.Safemme

tombaamoureused’unautrehommeetdemandaledivorce. Kleefutd’abordstupéfait,puisfurieux.Ilétaitheureux;commentsepouvait-ilquesa femmenelefûtpas?Pourquoiavait-ellechangé?Ils’étaitmontrétendreetattentifàses moindresdésirs.Biensûr,sacarrièrel’avaitbeaucoupaccaparé,maisilétaitricheetellene manquait de rien. Fou de rage, il était décidé à refuser toutes les demandes qu’elle présenterait,àréclamerlagardedesenfants,àluirefusercettemaisondontelleavait tellementenvie,ànepasluiaccordercesprimesquel’onattribued’ordinaireàlafemmequi divorce.Surtout,ilétaitsidéréqu’elleenvisageâtdevivredansleurmaisonavecsonnouveau mari.C’étaitvrai,cettemaisonétaitunvéritablepalais,maisellefaisaitbonmarchédes souvenirssacrésquis’yattachaient.Enoutre,lui,avaitétéfidèle! Unefoisencore,ilétaitallécontersapeineàl’Oracle.Àsagrandesurprise,celui-cinelui manifestapaslamoindrecompassion.«Tuasétéfidèleettuaslesentimentquec’estpour çaquetafemmedevaitl’êtreaussi?Etsitunel’intéressesplus?Biensûr,l’infidélitéest plusnaturellechezleshommes.L’infidélité,çan’estquel’assuranced’unhommequisait quesafemmepeutsansraisonvalablelepriverdesamaisonetdesesenfants.Maisente marianttuasacceptélestermesdececontrat;maintenantilfautt’ysoumettre.»Etl’Oracle luiavaitriaunez.«Tafemmeaeuparfaitementraisondetequitter.Elleavuclairentoi, bienquejereconnaissequetuasparfaitementjouétonnuméro.Elles’estrenducompteque tun’asjamaisétévraimentheureux.Maiscrois-moi,c’estcequipouvaitt’arriverdemieux.À présent,tevoilàprêtàprendrevraimenttaplacedanslavie.Lecheminestlibre:unefemme etdesenfantsn’auraientfaitquet’encombrer.Tueslegenred’hommequiabesoindevivre seulpourfairedegrandeschoses.Jelesaisparcequej’étaiscommetoi.Lesfemmespeuvent êtredangereusespourleshommesvraimentambitieux,etlesenfantssontàlasourcedebien destragédies.Tuasdubonsens,sers-toidetaformationjuridique.Donne-luitoutcequ’elle demande,detoutefaçonçaneferaqu’untoutpetitaccrocàtafortune.Tesenfantssonttrès jeunes,ilst’oublieront.Ilfautvoirleschosescommeça.Maintenanttueslibre.Tuserasle seulàdirigerlecoursdetonexistence.» Ilenavaitétéainsi.

EncedimanchedePâques,tarddanslasoirée,ChristianKlee,ministredelaJustice, quittalaMaison-BlanchepourserendrechezOliverOliphant.Ilentendaitluidemander conseil,etaussiluiannoncerquelafêteprévuepoursoncentièmeanniversaireavaitété repousséeparleprésidentKennedy. L’Oraclevivaitdansunepropriétéentièrementcloseetsévèrementgardée;grâceàson systèmedesécurité,cinqvoleursparticulièremententreprenantsavaientétépincésaucours del’annéeprécédente.Ilavaitàsonserviceunpersonnelnombreuxetbienpayé,dontun coiffeur, un valet de chambre, une cuisinière et des servantes, car de nombreuses personnalitésvenaienttoujourschercherconseilauprèsdel’Oracle,etilfallaitparfoisles régaleroulesloger. Kleeaimaitbienrendrevisiteàl’Oracle.Ilappréciaitlacompagnieduvieilhomme,les histoiresterriblesdebataillessurlefrontdel’argent,decombatsentrepères,mères,veuves etamants.L’Oracleévoquaitvolontierslalutteperpétuelleàmenercontrel’État,saforce prodigieuse,sajusticeaveugle,sesloisscélérates,sesélectionslibressicorruptrices.Nonque l’Oraclefûtparticulièrementcynique:ilétaitseulementlucide.Ilaffirmaitqu’onpouvait réussirdanslavieetêtreheureuxtoutenrestantfidèleauxvaleurséthiquessurlesquelles reposelacivilisation.L’Oraclepouvaitêtreéblouissant. L’OraclereçutChristianKleedanssesappartementsdudeuxièmeétage,constituésd’une

petitechambreàcoucher,d’uneimmensesalledebainscarreléedebleu,avecunjacuzzi,une douchedotéed’unbancenmarbreetdepoignéessculptéesdanslemur;ilyavaitégalement unepièceavecuneénormecheminée,unebibliothèqueetunravissantsalonoùl’on apercevaitentre autres meubles uncanapé recouvertd’untissu auxcouleurs vives et plusieursfauteuils. L’Oraclesetrouvaitausalon,installédansunfauteuilroulantàmoteurspécialement conçupourlui.Àcôtédeluisetrouvaitunetable,etdevantluiunfauteuiletuneautretable surlaquelleonavaitdisposéunnécessaireàthé. ChristianKlees’installadanslefauteuil,seservitlui-mêmeunetassedethéetpritun petitsandwich.Commetoujours,Kleeétaitimpressionnéparlavivacitédel’Oracle,par l’intensitéduregarddecethommequiavaitvécucentans.Unepeauridée,uncrânechauve égalementridéetrecouvertdetachesbrunessemblablesàdestachesdenicotine.Etpuisdes mainsellesaussitachéesdebrun,émergeantd’uncostumeadmirablementbiencoupé:le grandâgeneluiavaitpasfaitperdrelegoûtdel’élégance.Lecou,entouréd’unfoulardde soie,étaitridé,lapeauenétaitsquameuse;sondosétaitlargeetcourbécommelesparois d’unverreàvin.Maislapoitrineétaitétroite(onavaitl’impressiondepouvoirl’enserrerà deuxmains)etsesjambesressemblaientàdeuxfilsd’unetoiled’araignée.Seullevisage semblaitnepasavoirsubilesravagesdelamortquiapprochait. Kleeversaunetassedethéàl’Oracle,etpendantquelquesinstantslesdeuxhommesse sourirentenbuvantleurthé. L’Oraclepritlaparolelepremier. —Tuesvenum’annoncerquemafêted’anniversaireétaitannulée,j’imagine.J’airegardé latélévisionavecmessecrétaires.Jeleuraidéjàannoncéquelaréceptionallaitêtreretardée. Lavoixétaitcaverneuse,commes’ilavaiteuuneaffectiondularynx. —Oui,ditKlee.Maisellen’estretardéequed’unmois.Tucroisquetupourrastenir jusque-là?ajouta-t-ilensouriant. —Biensûr.Surtouteslestélévisionsonneparlequedecettehistoire.Suismonconseil, mongarçon,achètedesactionsdeschaînesdetélévision.Ellesvontfairedesfortunesavec cettetragédieetaveccellesquivontsuivre.Cesontlescrocodilesdenotresociété. Ils’interrompituninstant,etd’unevoixplusdouceajouta:

—Commentest-cequetonprésidentadoréprendlachose?

—J’admirecethommeplusquejamais,ditKlee.Jen’aijamaisvupersonnedanssa

positionaffronterunesituationaussitragiqueavecautantdecalme.Ilestbeaucoupplusfort

maintenantqu’aprèslamortdesafemme.

—Quandlepirearriveetqu’onlesupporte,alorsonestl’hommeleplusfortdumonde,

ditsèchementl’Oracle.Maisçan’estpeut-êtrepascequ’ilyademieux.

Ilavalaunegorgéedethépuisreprit:

—Voudrais-tumedirequellesactionsvontêtreentreprises?Àconditionbiensûrquetu

n’aiespasl’impressiondemanquerauxdevoirsdetachargenidetrahirtonprésident.

Kleesavaitbienquelevieilhommenevivaitquepourcela.Poursesentirenétroite

communionaveclepouvoir.

—Francisesttrèsinquiet:ilsedemandepourquoilesravisseursn’ontpasencore

présentéleursrevendications.Celafaitdéjàdixheures.Pourlui,çaneprésageriendebon.

—Ilaraison.

Ilsdemeurèrentsilencieuxpendantunlongmoment.Lesyeuxdel’Oracleavaientperdu

leuréclatetsemblaientseperdrederrièreleurspaupièresridées.

—Francism’inquiètebeaucoup,repritKlee.Ilnepourrasupporterunautremalheur.Si

quelquechosearriveàsa… —Alorslasituationdeviendraextrêmementdangereuse,l’interrompitl’Oracle.Tusais,je mesouviensdeFrancisKennedyquandilétaitpetitgarçon.Mêmeàl’époquej’avaisété frappéparlafaçondontildominaitsescousins.Toutjeune,ilavaitdéjàuncôtéchevalier.Il défendaitlespluspetits,ilorganisaitlapaix.Etparfoisilfaisaitplusdemalquen’enauraient faitlespetitesbrutes.Ilyavaitdesyeuxaubeurrenoiraunomdesgrandsprincipes. L’Oracles’interrompit,etbienquesatassefûtencoreàmoitiépleine,Kleeluireversadu thécarilsavaitquelevieilhommenepouvaitplussavourerquelesboissonsetalimentstrès chaudsoutrèsfroids. —Detoutefaçon,ditKlee,jeferaicequeleprésidentmediradefaire. Leregarddel’Oracleretrouvasubitementsonéclat. — Tu es devenu un homme très dangereux ces dernières années, Christian, dit-il pensivement.Maispastrèsoriginal.Toutaulongdel’histoiredel’humanité,ilyaeudes hommes,quel’onconsidèreparfoiscommede«grands»hommes,quionteuàchoisirentre Dieuetleurpays.Etcertainsdeceshommes,pourtanttrèsreligieux,ontchoisileurpays contreDieu,persuadésqu’ilsiraientenenfer,maiségalementpersuadésqu’ilsagissaient noblement.Maistusais,Christian,ànotreépoqueils’agitdesavoirs’ilfautsedévouerpour sonpaysoupourlasimplesurviedel’humanité.Nousvivonsàl’âgedelabombeatomique. Ceproblèmeestnouveau,etjamaisaucunhomme,dansl’exercicesolitairedupouvoir,n’aeu àlerésoudre.C’estencestermesqu’ilfautpenser.Situterangesauxcôtésduprésident, mets-tuendangerl’humanité?Cen’estpasaussisimplequederejeterDieu. —Peuimporte,réponditKlee.LeCongrès,leclubSocrateetlesterroristesneconnaissent pasFrancisaussibienquemoi. —Jemesuistoujoursinterrogésurtaloyautéindéfectibleàl’égarddeFrancisKennedy. Selon certains ragots, il y aurait là-dedans quelque chose d’ambigu, de carrément homosexuel.Detapart.Pasdelasienne.Cequiestquandmêmecurieux,parcequetoituas desaventuresavecdesfemmesetpaslui,depuisquesafemmeestmorte,ilyatroisans. MaispourquoilesgensquientourentKennedyluivouent-ilsunetellevénérationalorsque toutlemondes’accordeàdirequec’estunimbécilepolitique?Quandonpenseàtoutesces loisréformistesqu’ilaessayédefairepasserpourmuselerceCongrèsfossilisé!Jetecroyais plusintelligentqueça,maisapparemmenttun’asrienpufaire.Toutdemême…tonaffection extraordinairepourKennedydemeurepourmoiunmystère. —J’aitoujoursvoululuiressembler,réponditKlee,c’estaussisimplequeça. —Sicelaavaitétélecas,nousneserionspasrestésamisaussilongtemps.Jen’aijamais beaucoupaiméFrancisKennedy. —C’estunhommeextraordinaire,ditKlee.Jeleconnaisdepuisvingtans,etc’estleseul hommepolitiquequiaétéhonnêteaveclepeuple:ilneluimentpas. —L’hommequetudécrisn’auraitjamaispuêtreéluprésidentdesÉtats-Unis,rétorqua sèchementl’Oracle.Soncharmem’échappe,maisilestvraiquenousnenoussommesjamais entendus.Maintenant,ilfautquejet’avertisse.Aucoursdesonexistence,toutlemonde commetdeserreurs.C’esthumainetinévitable.Leproblèmec’estdenejamaiscommettre l’erreurquipuissevousdétruire.FaisattentionàtonamiKennedy,quiestsivertueux, rappelle-toiquel’enferestpavédebonnesintentions.Soisprudent. —Lecaractèrenechangepas,ditKleed’unairconfiant. L’Oracleagitalesbrascommeunoiseausesailes. —Biensûrquesi!Ladouleurchangelecaractère.Lechagrinchangelecaractère. L’amouretl’argentaussi.Etletempseffilocheuncaractère.Laisse-moiteraconterunepetite

histoire.Quandj’avaiscinquanteans,j’avaisunemaîtressedetrenteansplusjeunequemoi.

Elleavaitunfrèrequiavaitdixansdeplusqu’elle,quidevaitdoncavoirenvirontrenteans.

J’étaissonmentor,commejel’étaisavectoutesmesjeunesmaîtresses.Leurintérêtme

tenaitàcœur.SonfrèreétaitungrosbonnetdeWallStreet,etunhommeplutôtinsouciant,

cequiluicausaparlasuiteuntortconsidérable.Moi,demoncôté,jen’étaispasjaloux:elle

avaitdesamantsdesonâge.Maispourl’anniversairedesesvingtetunans,sonfrèredonna

unefêteetinvita,parplaisanterie,unstrip-teaseur,unhomme,quisedéshabilladevantsa

sœuretsesamis.Toutçasefaisaitentoutbientouthonneur,ilsnes’ensontpascachés.

Maismoij’avaistoujoursétéconscientdemalaideur,jesavaisquepourunefemmeje

n’étaisguèreattirant.Alorsj’aiprisçapourunaffront,etcesentimentnem’honoraitpas.

Noussommespourtantdemeurésamis,etelleafiniparsemarieretfaireunecarrière.Moi,

j’aicontinuéàavoirdesmaîtressesplusjeunesquemoi.Dixansplustard,sonfrère,comme

beaucoupdecesgarsdeWallStreet,aeudegrosennuis.Deshistoiresdepots-de-vin,de

tripatouillagesavecl’argentquiluiétaitconfié.Çal’aenvoyépourdeuxansenprison,eten

toutcaspourluiçaaététerminéàWallStreet.

«Àl’époque,j’avaissoixanteansetj’étaisencoretrèsamiaveclefrèreetlasœur.Ilsne

m’ontdemandéaucuneaide:ilsnesavaientpasàquelpointj’avaisdupouvoir.Enfait,

j’auraispulesauver,maisjen’aipaslevélepetitdoigt.Jel’ailaissés’enfoncer.Jemesuis

alorsrenducomptequec’étaitàcausedecequis’étaitpassédixansauparavant,lejouroùil

avaitoffertàsasœurlecorpsd’unhommetellementplusjeunequemoi.Ilnes’agissaitpas

dejalousiesexuelle,ils’agissaitplutôtdel’affrontfaitàmonpouvoir,ouàceluiqueje

croyaisdétenir.J’yaisouventrepensé.C’estunedesraresactionsdemaviedontjemesente

honteux.Àtrenteouquaranteans,jen’auraiséprouvéaucunehonte,alorspourquoià

soixante?Parcequelecaractèrechange.C’estlaréussitedel’homme,maisc’estaussisa

tragédie.

Kleeavalaunegorgéedecognac.Unalcooltrèscheretsomptueux.L’Oracleservait

toujourslesalcoolslesplusrares.Kleeyprenaitplaisir,toutensachantqu’ilneseserait

jamaisoffertpareilrégal;nériche,ilnepensaitpourtantpasmériterdetellesattentions

pourlui-même.

—Jeteconnaisdepuisquarante-cinqans,ditKlee,ettun’aspaschangé.Lasemaine

prochainetuvasavoircentansettuestoujourslegrandhommequej’aiconnu.

L’Oraclesecoualatête.

—Tunem’asconnuquedéjàâgé,desoixanteàcentans.Çaneveutriendire.Levenina

disparu,demêmequelaforcepourmordre.Iln’yaaucunmériteàêtrevertueuxquandon

estvieux,etcevieuxcharlatandeTolstoïlesavaitbien.(Ils’interrompitetpoussaunlong

soupir.)Bon,etcettegranderéceptionpourmonanniversaire?TonamiKennedynem’a

jamaisbeaucoupaimé,etjesaisquec’esttoiquiaslancél’idéed’unegrandefêtedansle

jardindesrosesdelaMaison-Blanche,d’unévénementmédiatique.Est-cequ’ilsesertde

cettesituationdecrisepoursedéfiler?

—Non,non,réponditKlee,ilabeaucoupd’estimepourtoietilesttoujoursdécidéà

t’offrircetteréception.Oliver,sachequetuasétéetquetuestoujoursungrandhomme.Un

peudepatience.Aprèstout,qu’est-cequeçareprésentequelquesmoissurcentans?Maissi

tupréfères,commejesaisquetun’aimespasbeaucoupFrancis,onpeutrenonceràcettefête

d’anniversaire,augrandbattagemédiatique:tun’auraspastonnomdanstouslesjournaux,

etonrenonceauxreportagestélévisés.Jepeuxtoujourst’organiserunepetiteréception

privée,etonenrestelà.

Ilsouritpourmontrerqu’ilplaisantait.Levieilhommeavaitparfoistendanceàleprendre

aupieddelalettre. —Non,vraiment,merci,ditl’Oracle.J’aibesoindequelquechosepourmeraccrocheràla vie.Etunefêted’anniversairedonnéeparleprésidentdesÉtats-Unisçameparaîttout indiqué.Maislaisse-moitedirequetonKennedyestunmalin.Ilsaitquemonnomaencore dupoids.Lapublicitédonnéeàcetanniversaireaméliorerasonimage.TonFrancisXavier KennedyestaussiruséquesononcleJohn.Bobby,lui,auraitabattusescartes. —Aucundetescontemporainsn’estplusenvie,ditKlee,maistesprotégéscomptent parmileshommesetlesfemmeslesplusinfluentsdecepays,etilsentendentbienterendre cethommage.Ycomprisleprésident.Iln’oubliepasquetul’asaidé.Ilinvitemêmetes copainsduclubSocrate,etpourtantillesdéteste.Ceserataplusbellefêted’anniversaire. —Etmadernière,ditl’Oracle.Putain,jenetiensplusàlaviequeparunfil! Kleesemitàrire.L’Oraclen’avaitcommencéàutiliserdemotsgrossiersqu’àl’âgede quatre-vingt-dixans,ensortequ’àprésentilenusaitavecl’innocenced’unenfant. —C’estentendu,ditl’Oracle.Bon,maintenantlaisse-moitedirequelquechoseàpropos desgrandshommes,Kennedyetmoiycompris.Ilsfinissentparsedétruireetpardétruireles gensautourd’eux.Celadit,jenetrouvepasquetonKennedysoitungrandhomme.Dèsqu’il aétééluprésident,ils’estmisàtapersurlesclassesdirigeantes.Combiendetempscrois-tu queçapeutdurer?Pourquoicrois-tuqu’onlesappellelesclassesdirigeantes?C’estuntruc d’illusionniste.Sais-tu,aufait,quedanslesmétiersduspectacleonconsidèred’ordinaireque l’illusionnisteestquelqu’undetotalementdépourvudetalentartistique?(L’Oraclesemità pencherlatête,cequilefitressembleràunhibou.)Jet’accordequeKennedyn’estpasun hommepolitiqueordinaire.C’estunidéaliste,ilestbeaucoupplusintelligentqueses confrèresetc’estunhommemoral,encorequejemedemandesil’abstinencesexuelleest quelquechosedebiensain.Maistoutescesqualitéssontenréalitéunhandicappourune carrièrepolitique.Unhommesansvice?Maisc’estunvoiliersansvoile! —Tun’espasd’accordavecsapolitique,entendu,maistoi,qu’aurais-tufait?demanda Klee. —Çafaittroisansqu’ilaleculentredeuxchaises,etça,çaamènetoujoursdesennuis. (Leregarddel’Oracledevintbrumeux.)J’espèrequetoutçaneretarderapastroplongtemps mafêted’anniversaire.Quelleviej’aimenée,hein?Quiamieuxvécuquemoi,tupeuxmele dire?Jesuisnépauvreetj’aipujouirpleinementdel’argentquej’aigagnéparlasuite.Je suisplutôtlaidetj’airéussiàséduirelesfemmeslesplusbelles.J’aisuréfléchiretlaviem’a faitacquérirunesensibilitéaumalheurdesautresquivautbienmieuxquecelledontonpeut hériterdenaissance.Uneénergieimmense,quicontinuedem’animeràmonâge!Unevie intense,etlongue!Maisl’ennuic’estça:peut-êtreunpeutroplongue!Jenesupportepas demeregarderdanslaglace,maisdetoutefaçon,commejetel’aidit,jen’aijamaisétébeau. (Il s’interrompit un instant, puis reprit, abruptement :) Quitte le gouvernement ! Désolidarise-toidecequit’arriveencemoment. —Impossible,ditKlee.C’esttroptard. Ilobservalecrâneridéduvieilhommeets’émerveilladecetteluciditéàunâgeaussi avancé. Ses yeux ressemblaient à un océan infini recouvert de brumes. Lui-même deviendrait-ilaussivieux,etaurait-ilcemêmegenredecorpsfripé,commeceluid’uninsecte mort? Etl’Oracle,quicontemplaitChristianKlee,sedisait:commeilssonttransparents,tous,et désemparéscommedepetitsenfants!Visiblement,sesconseilsarrivaienttroptard,et Christianétaitsurlepointdesetrahirlui-même. Kleeterminasonverredecognacetselevapourprendrecongé.Ilarrangealacouverture

surlesgenouxduvieilhommeetappuyasurleboutondelasonnettepourfairevenir

l’infirmière.Puisilmurmuraquelquesmotsàl’oreilleridéedel’Oracle:

—Dis-moilavéritéàproposd’HelenDuPray,jesaisqu’elleaététaprotégéeavantson

mariage.Jesaisaussiquec’estgrâceàtoiqu’elleestentréedanslemilieupolitique.Tuas

baiséavecelle,oubientuétaisdéjàtropvieux?

L’Oraclesecoualatête.

—Jen’aijamaisététropvieuxavantquatre-vingt-dixans.Etlaisse-moitedirequequand

t’asplustonzizi,ehbien,c’estçalavraiesolitude.Maispourrépondreàtaquestion,jete

diraiquejeneluiplaisaispas;jen’étaispasassezbelhomme.J’avouequej’aiétédéçu:elle

étaitàlafoisbelleetintelligente;lesdeuxqualitésquej’apprécielepluschezunefemme.Je

n’aijamaispuaimerlesfemmesintelligentesmaislaides:ellesmeressemblaienttrop.J’ai

puaimerdesfemmesbellesetstupides,maislorsqu’ellesétaientintelligentes,là,j’étaisau

paradis.HelenDuPray…ah,jesavaisqu’elleiraitloin,elleavaitdelavolonté,c’étaitune

maîtressefemme.Oui,j’aiessayéavecelle,maisj’aiéchoué:c’estmêmeundesrareséchecs

dansmavie.Maisnoussommesrestésbonsamis.C’étaituntalentqu’ellepossédait:refuser

unhommesexuellementetdemeurersonamieintime.C’esttrèsrare.C’estlàquejemesuis

renducomptequec’étaitunefemmeréellementambitieuse.

ChristianKleeserralamainduvieilhomme,quiluifitl’effetd’unecicatrice.

—Jet’appelleoujepassetevoirtouslesjours,jetetiensaucourant.

AprèsledépartdeChristianKlee,l’Oraclefuttrèsoccupé.Illuifallaittransmettreauclub

SocratelesinformationsqueKleeluiavaitconfiées.LeclubSocraterassemblaitcertaines

personnalitésparmilesplusinfluentesdesÉtats-Unis,etiln’avaitpasl’impression,en

agissantainsi,detrahirChristian,qu’ilaimaitbeaucoup.Commetoujours,l’amourpassait

après.

Lepayscommençaitàglissersurunepentedangereuse:ilfallaitprendredesmesures.

Sondevoirétaitd’intervenir.Detoutefaçon,àsonâge,quefaired’autrepourquelavievaille

encored’êtrevécue?Etàdirevrai,ilavaittoujoursméprisélalégendedesKennedy.

Aujourd’hui,s’offraitàluilemoyend’enfinirunefoispourtoutes.

Aprèscela,l’Oraclelaissal’infirmières’occuperdeluietluipréparersonlit.Ilgardaitun

souvenirtendred’HelenDuPrayetneluivouaitaucunerancune.Àl’époque,elleavaitun

peuplusdevingtans,etsabeautésedoublaitd’unevitalitéextraordinaire.Ill’avaitsouvent

chapitrée:commentparveniraupouvoir,commentl’utiliser,et,surtout,nepasl’utiliser.Et

elleavaitécoutéaveclapatiencenécessaire…aupouvoir.

L’unedesgrandesénigmesdel’êtrehumain,luiavait-ildit,c’estlafaçondontilpeutagir

contresespropresintérêts.L’orgueilbiensouventleconduitàsaperte.L’envieetle

fantasmeleconduisentdansdesimpasses.Pourquoilesgenss’accrochent-ilsainsiàdes

imagesd’eux-mêmes?Ilyaceuxquines’abaissentjamais,neflattentjamais,nementent

jamais,nereculentjamais,netrahissentjamaisninetrompentjamais.Etilyaceuxqui

toujoursjalousentlesortplusheureuxdeleurprochain.Elleavaitsudéchiffrerceplaidoyer

prodomoets’étaitéloignéedelui.Seule,sanssonaide,elleavaitpoursuivisonrêvede

pouvoir.

Leproblème,quandonacentansetl’espritclaircommedel’eauderoche,c’estqu’onvoit

sourdreensoilabassesseinconsciente,etqu’onladébusquedansl’histoirepassée.Ilavait

étémortifiélorsqueHelenDuPrayavaitrefusédefairel’amouraveclui.Ilsavaitqu’elle

n’étaitpasprude,qu’elleavaitd’autresamants.Mais,chosecurieuse,àsoixante-dixansil

étaitencorevaniteux.

IlavaitsubidestraitementsdejouvencedansuncentreenSuisse:effaçagechirurgical desrides,ponçagedelapeau,injectiond’extraitsdefœtusanimaux.Maisonnepouvaitrien contrelevieillissementdesos,ladésagrégationdescartilages,latransmutationdusangen eau. Cela ne lui apportait plus aucune satisfaction, mais l’Oracle était persuadé qu’il comprenaitencoretoutàl’amour.Mêmeaprèssonsoixantièmeanniversaire,sesjeunes maîtressesl’adoraient.Lesecretconsistaitànepasvouloirréglementerleurconduite,à n’êtrejamaisjaloux,ànejamaisblesserleurssentiments.Leursvéritablesamantsétaientdes hommes jeunes,et elles traitaient l’Oracle avec une insouciante cruauté.C’était sans importance.Illescouvraitdecadeauxsomptueux,toilesoubijoux.Ellesutilisaientson influencepourobtenirdesfaveursdétournées,etilleslaissaitutilisersonargent,defaçon libéralemaisnondémesurée.C’étaitunhommeprudent,etilavaittoujourstroisouquatre maîtressesenmêmetemps,carcesjeunesfemmes,deleurcôté,avaientleurvieàmener. Ellestombaientamoureusesetlenégligeaient,ellespartaientenvoyage,seconsacraientà leurcarrière.Ilnepouvaitexigertropdeleurtemps.Maislorsqu’ilavaitbesoind’une présenceféminine(passeulementpourfairel’amour,maispourjouirdeladouceurdeleurs voix,del’innocenteperversitédeleursquatrevolontés),ilyenavaittoujoursunequiétait disponible.Elles,deleurcôté,savaientqu’enétantvuesàsonbraslorsderéceptions importantes,elless’ouvraientdesportesqu’ellesauraientétébienenmaldefranchirtoutes seules.Sesrelationssocialesconstituaientl’undesesmeilleursatouts. Ilnefaisaitaucunmystère,chacuneconnaissaitl’existencedesautres.Ilpensaitqu’au fonddeleurcœur,lesfemmesn’aimaientpasleshommesmonogames. Chosecruellepourlui,ilserappelaitplusvolontierssesmauvaisesactionsqueses bonnes.Ilavaitfaitconstruiredescentresmédicaux,deséglises,desmaisonsderetraite;il avaitfaitbeaucoupdebienautourdelui.Maislessouvenirsqu’ilgardaitdeluin’étaientpas bons.Heureusement,ilsongeaitsouventàl’amour.Defaçoncurieuse,l’amouravaitété l’activitélapluscommercialedesavie.Etpourtantilavaitpossédédessociétésdebourse, desbanques,descompagniesaériennes. Àl’âgedequatre-vingtsans,sonsqueletteavaitcommencéàsecontractersousson enveloppedechair.Ledésirphysiqueavaitdisparu,etunocéand’imagesperduesdesa jeunesseavaitenvahisoncerveau.Àpartirdecemoment-là,ilavaitlouélesservicesde jeunesfemmesqu’ilpayaitpourqu’ellesdemeurentsimplementallongéesdanssonlitet qu’ilpuisselesregarder.Oh,commeelleestmépriséeparleslittérateurscetteperversité,et moquéeparcesjeunesquideviendrontvieuxunjour.Etpourtant,quellepaixelleapportaità sonvieuxcorpscettesimplecontemplationd’unebeautéqu’ilnepouvaitplusdévorer.Quelle pureté!Larondeurdesseinsaveccettepeaud’unblancsatinécouronnéed’unepetiterose rouge.Lesmystèresdescuissesarrondiesquiseperdaientdanslesurprenanttrianglede poils(detantdecouleursdifférentes)–et,del’autrecôté,cesfessesattendrissantes,divisées endeuxexquismonticules.Tantdebeautéofferteàuncorpsdésertéparlessens,maisoùle désirvivaitencore,réfugiédanslesmilliardsdecellulesdesoncerveau.Etleursvisages…! Lecoquillagemystérieuxdesoreillesdontlaspiraleplongeaitversquelquemerintérieure,le creuxdesyeuxoùcouvaientdesbrasiersbleus,gris,brunsetverts,leslignesduvisage aboutissantauxlèvresoffertes,ouvertesauplaisiretauxblessures.Illescontemplaitavant des’endormir.Iltendaitlebrasettouchaitlachairtiède;lesatindescuissesetdesfesses,le brasierdeslèvres,etparfois,rarement,ilposaitlamainsurlesplisdelavulvepoursentirla pulsationquil’animait.Ilyavaitàcetendroittantdeconfortqu’ils’endormait,etla pulsationvenaitadoucirlesterreursdesesrêves.Danssesrêvesilhaïssaitlesjeunesetles

dévorait.Ilvoyaitdestranchéespleinesdecadavresdejeuneshommes,desmilliersde

marinsmortsflottantsurl’océan,descieuximmensesobscurcisparlescorpsd’astronautes

encombinaisonsspatiales,tournoyantsansfindanslestrousnoirsdel’univers.

Éveilléilrêvaitaussi.Maisilreconnaissaitalorsdanssesrêvesuneformededémence

sénile,ilyvoyaitledégoûtdesonproprecorps.Ildétestaitsapeau,semblableàune

multitudedecicatrices,lestachesbrunessursesmainsetsoncrânechauve,tachesmaudites

annonciatricesdelamort,ildétestaitsavuequibaissait,lafaiblessedesesmembres,son

cœurquibattaitlachamade,lemalquirongeaitsonespritclaircommedel’eauderoche.

Queldommagequelesféesnesepenchentquesurleberceaudesnouveau-nés!Carces

enfantsn’ontbesoinderien;leursprésentsauraientdûêtreréservésauxvieillardscomme

lui.Surtoutceuxquiontl’espritclaircommedel’eauderoche.

LIVREDEUX

Lundi

4

LafuitedeRomeoavaitétésoigneusementpréparée.Aprèsl’attentatdelaplaceSaint-

Pierre,legroupegagnaencamionnetteunecachetteenville;là,Romeochangeade vêtements,reçutunfauxpasseportpresqueindétectable,etfutconduitpardesroutes détournéesjusquedanslesuddelaFrance.ÀNice,ilpritunavionpourParis,etdelàpour NewYork.Bienqu’iln’eûtpasdormidepuisunetrentained’heures,Romeogardaitl’espriten alerte.Inutiledefaireéchouerl’opérationennégligeantunpetitdétailquipouvaitparaître anodin. Surlesvolsd’AirFrance,lesrepasetlesvinssonttoujoursexcellents,etRomeoparvint petitàpetitàsedétendre.Parlehublot,ilobservalesvastesétenduesd’eauvertpâleet l’horizonoùsemêlaientlebleuducieletleblancdesnuages.Ilavaladeuxcomprimésd’un somnifèrepuissant,maisilétaittellementtenduqu’ilneparvintpasàtrouverlesommeil.Et s’ilsepassaitquelquechoseauxdouanesaméricaines?Maisdetoutefaçon,mêmes’ilétait arrêtéàcemoment-là,celanechangeraitrienauplandeYabril.Unesorted’instinctdesurvie letenaitéveillé.Romeonesefaisaitguèred’illusionssurl’épreuvequil’attendait.Ilavait acceptédesesacrifierpourracheterlestortsdesafamille,desaclasseetdesonpays,maisla peurn’entaraudaitpasmoinssonesprit. Finalement,lescomprimésfirentleureffetetils’endormit.Danssonrêve,iltirasurle pape,quittalaplaceSaint-Pierre,etilcouraitencorelorsqu’ils’éveilla.L’avionatterrissaità l’aéroportKennedy,àNewYork.L’hôtesseluitenditsavesteetilpritsonsacdansle compartimentàbagagesau-dessusdelui.Auxcontrôlesiljouasonrôleàmerveille,puisse dirigeaverslaplacecentraleduterminal. Ilaperçutimmédiatementsescorrespondants.Lafilleportaitunbonnetdeskivertavec des bandes blanches. Le jeune homme, lui, se coiffa d’une casquette rouge portant l’inscription«Yankees».Romeo,poursapart,neportaitaucunsignedistinctif.Ilfit semblantdefouillerdanssonsacpourétudierlesdeuxjeunesgenstoutàloisir.Riende suspect.Detoutefaçon,celan’auraiteuaucuneimportance. Lafilleétaitblonde,maigre,ettropanguleuseaugoûtdeRomeo,maissonvisage possédaituneduretéquiluiplaisait.Commentpouvait-elleêtre,aulit?Pourvu,sedit-il, qu’ilrestâtlibresuffisammentlongtempspourpouvoirlaséduire.Cenedevraitpasêtretrop difficile.Ilavaittoujourspluauxfemmes.Surceplan-là,ilremportaitplusdesuccèsque Yabril.Elledevineraitcertainementqu’ilétaitliéàl’affairedel’assassinatdupape:unvrai rêvepourunerévolutionnaireàl’airaussisérieux.Ilremarquaqu’ellenesepenchaitpasvers l’hommeavecquiellesetrouvaitetqu’elleneletenaitpasparlamain. Lejeunehommeavaitunvisagesichaleureux,siouvert,ilémanaitdeluiunetelle

gentillesseaméricaine,qu’ildéplutimmédiatementàRomeo.CesAméricainsnageaientdans

untelconfort:devraiscons!Enplusdedeuxcentsans,ilsn’avaientmêmepasétéfichus

d’avoirunpartirévolutionnaire!Alorsqueleurpaysavaitaccédéàl’existencegrâceàune

révolution!Lejeunehommequ’onluiavaitenvoyépossédaitcettedouceurtypiquedes

Américains.Romeoramassasessacsetsedirigeaverseux.

—Excusez-moi,dit-ilensouriant,pouvez-vousmedireoùl’ondoitprendrelebuspour

LongIsland?

Lafillesetournaverslui.Deprès,ellesemblaitbeaucoupplusjolie.Ilremarquaune

petitecicatricesursonmenton,cequinefitqu’excitersondésir.

—NordouSud?demanda-t-elle.

—PourEastHampton,réponditRomeo.

Lajeunefillesourit.Sonsourireétaitchaleureux,ilmarquaitpresquel’admiration.Le

jeunehommepritl’undessacsdeRomeo.

—Suivez-nous,dit-il.

Ilssortirentduterminal,Romeosurleurstalons.Ladensitédelafoule,lebruitdela

circulationlestupéfièrent.Unevoitureattendait;auvolant,unhommecoiffédelamême

casquettedebase-ballrouge.Lejeunehommes’installadevant,etlajeunefillederrière,à

côtédeRomeo.Tandisquelavoitureseglissaitdanslacirculation,elleseprésenta:

—Jem’appelleDorothea.Net’inquiètepas.

Àl’avant,lesdeuxjeunesgensgrommelèrentleursnoms.

—Tuserasbieninstalléettuserasensécurité,repritlajeunefille.

Romeo,alors,sentitl’étreindreleremordsdeJudas.

Cesoir-là,lejeunecoupleaméricains’efforçadeluipréparerunbondîner.Onluidonna

unechambreconfortableavecvuesurl’océan;lelitétaitbienunpeubosselé,maiscela

n’avaitguèred’importance,carRomeosavaitqu’iln’ypasseraitqu’uneseulenuit.Lamaison

étaitmeubléedefaçoncoûteuse,maissansgoûtvéritable.Ilspassèrentunesoiréetranquille

àbavarderdansunmélanged’anglaisetd’italien.

Lafille,Dorothea,étaitsurprenante.Elleétaitàlafoisjolieetextrêmementintelligente.

MalheureusementpourRomeo,quiavaitespérépassersadernièrenuitdelibertéàdesjeux

amoureux,ellen’ysemblaitpasdutoutdisposée.Lejeunehomme,Richard,étaitluiaussi

assezsérieux.Visiblement,ilsavaientcomprisqu’ilétaitliéàl’affairedel’assassinatdupape,

maisilsneluiposèrentpasdequestionsdirectes.Ilssecontentaientdeletraiteravecce

respectmêlédecraintequelesgenséprouventfaceàquelqu’unarrivéaustadeterminal

d’unemaladiemortelle.Romeoétaitimpressionné.Ilssedéplaçaientavecunetellelégèreté!

Leursproposétaientempreintsd’intelligence,ilssemontraientsensiblesauxmalheursdu

monde,etonlessentaitpénétrésdeleursconvictions.

Romeo,lui,sesentaitunpeuhonteux.Était-ilvraimentnécessaired’entraînercesdeux-là

danslatrahison?Luifiniraitparêtrerelâché,ilcroyaitauplandeYabril,qu’iljugeaitàla

foissimpleetélégant.Etilavaitlui-mêmeproposédesejeterdanslagueuleduloup.Mais

cesdeux-làcroyaientaussiàleuridéal,ilsétaientdesoncôté.Onallaitlesenchaîner,ils

allaientconnaîtrelessouffrancesdesrévolutionnaires.L’espaced’uninstant,ileutenviede

lesprévenir.MaisilfallaitquelemondesûtquedesAméricainsétaientmêlésàl’affaire;ces

deux-làétaientlesagneauxdusacrifice.L’impatienceleprit:ils’apitoyaittrop!C’estvrai,à

ladifférencedeYabril,ilétaitincapabledejeterunebombedansunjardind’enfants,maisil

pouvaittoutdemêmesacrifierquelquesadultes.Aprèstout,ilavaitbientuélepape!

Etdetoutefaçon,querisquaient-ils?Ilsferaientquelquesannéesdeprison.Etencore!

L’Amériqueétaittellementmollassonnequ’ilspouvaientfortbienresterenliberté.Ilyavait

danscepaysdesavocatsaussiintrépidesquelesChevaliersdelaTableRonde.Ilspouvaient

fairesortirdeprisonn’importequi.

Ilcherchaàs’endormir,maistouteslesterreursdecesjourspasséstourbillonnaientdans

sachambre,pousséesàtraverslafenêtreouverteparleventdel’océan.Ànouveauillevason

fusil,ànouveauilvitlepapes’effondrer,ànouveauilquittaitlaplaceencourantaumilieu

descrisd’horreurdespèlerins.

Lelendemainmatin,trèstôt(lelundidePâques),vingt-quatreheuresaprèsavoirtuéle

pape,Romeodécidad’allersepromenerlelongdel’océanetd’aspirersesdernièresbouffées

deliberté.Pasunbruitdanslamaisonlorsqu’ildescenditlesescaliers,etildécouvritRichard

etDorotheaquidormaientsurdeuxlits,danslesalon,commes’ilsmontaientlagarde.Le

poisondelatrahisonluitorditl’estomac,etilsedépêchadegagnerlaplageetderespirerl’air

marin.Toutdesuite,ildétestacetteplaged’unpaysétranger,leshideuxbuissonsgris,les

grandesherbesjaunes,lesboîtesdesodaquiétincelaientdanslalumièredusoleil.Mêmele

soleilsemblaitdélavé,etdanscepaysinconnuleprintempssemblaitplusfroid.Maisilétait

contentdenepasavoiràassisterauxconséquencesdesatrahison.Unhélicoptèrepassaau-

dessusdelaplageetdisparut;deuxbateauxétaientancrésnonloindurivage,mais apparemmentiln’yavaitpersonneàbord.Lesoleilseleva,semblableàunegrosseorange, puisseparadescouleursdel’orblondenmontantdansleciel.Ilmarchalongtemps,doubla uncapetperditlamaisondevue.Curieusement,iléprouvaunsentimentdepaniqueen n’apercevantpluslamaison,àmoinsquecenefûtàlavuedelavéritableforêtd’herbes grisesquiatteignaientpresqueleborddel’eau.Ilretournasursespas. C’estalorsqu’ilentenditlessirènesdesvoituresdepolice.Auboutdelaplage,ilaperçut lesgyrophares,etilaccéléralepasendirectiondelamaison.Ilpouvaitencorefuir,maisil n’avaitpaspeur,nedoutaitpasdeYabril.Décidément,cesAméricainsméritaientbienle méprisqu’illeurvouait:ilsétaientmêmeincapablesdelecapturerconvenablement.Mais alorsl’hélicoptèreréapparutdansleciel,etlesdeuxbateauxquisemblaienttellement inoffensifsseruaientàprésentverslerivage.Lapeurs’emparadelui.Àprésentqu’iln’avait plusaucunechancedes’échapper,ilavaitenviedes’enfuir.Maisilparvintàseressaisiret continuad’avancerverslamaisonentouréed’hommesenarmes.L’hélicoptèreseposasurle toitplatdelamaison.Desdeuxcôtésdelaplage,deshommess’avançaient.Peuret culpabilitémêlées,Romeoselivraàsadernièrecomédie:ilsemitàcourirversl’océan.Mais deshommes-grenouillessortirentaussitôtdel’eau.Ilsemitàcourirverslamaison,etc’està cemoment-làqu’ilvitRichardetDorothea. Onleuravaitpassélesmenottesetonlesavaitligotésavecdeschaînes.Ilspleuraient. Romeosavaitcequ’ilséprouvaientpourl’avoirlui-mêmevécu.Réduitsàl’impuissance,ils pleuraient de honte et d’humiliation.Leursort n’était plus entre les mains de dieux

fantasquesetpeut-êtremiséricordieux,maisentrecellesd’hommessemblablesàeux.

Romeoleuradressaunsouriredecompassion.Ilsavaitqueluiseraitlibrequelquesjours

plustard,ilsavaitqu’illesavaittrahis,euxquipartageaientlesmêmesconvictionsquelui.

Maissadécisionétaitdepuretactique,ellen’étaitpasdictéeparlamalveillance.Des

hommesarméssejetèrentalorssurluietlechargèrentdechaînes.

Del’autrecôtédelaterre,Yabrilprenaitsonpetitdéjeuneraupalaisdusultandu Sherhaben.Trèshautau-dessusdeleurtêtetournoyaientlessatellites-espions,l’espaceétait saturé par les ondes des radars, des navires de guerre américains cinglaient vers le Sherhaben,etsurlescontinents,lesarméesétaientenétatd’alerte,prêtesàdéchaînerla mort.MaisYabrilprenaitlepetitdéjeunerencompagniedusultan.

LesultanduSherhabencroyaitàl’émancipationdesArabes,audroitdesPalestiniensà une patrie. Il considérait les États-Unis comme le rempart d’Israël ; sans le soutien américain,Israëln’auraitpasputenir.DonclesÉtats-Unisétaientl’ennemiprincipal.Leplan deYabrilpourdéstabiliserlesÉtats-Unisl’avaitséduit.L’idéel’enchantaitqueleSherhaben, unpetitpayssansréellescapacitésmilitaires,pûthumilierunegrandepuissance. AuSherhaben,lesultanjouissaitd’unpouvoirabsolu.Ilpossédaitd’immensesrichesses; ilpouvaitdisposerdetouslesplaisirsdelavie,maistoutcelaavaitfiniparserévélersans intérêt.Lesultann’avaitaucunvicepourépicersonexistence.C’étaitunhommevertueux, quiobservaitscrupuleusementlaloimusulmane.Grâceauximmensesrevenusdupétrole,le niveaudevieauSherhabenétaitl’undesplusélevésdumonde;lesultanavaitfaitconstruire denouvellesécolesetdenouveauxhôpitaux.IlrêvaitdefaireduSherhabenlaSuissedu Moyen-Orient.Seuleexcentricité,samaniedelapropreté,aussibiensursapersonneque danssonÉtat. Lesultanavaitacceptédeparticiperàl’opérationpargoûtdel’aventureetparidéalisme. Enoutre,ilyavaitpeuderisquespourluietpoursonpays,carilpossédaitunbouclier magique:lesmillionsdebarilsdepétroleenfouissouslessablesdudésert. IléprouvaitégalementuneimmensegratitudeetuneaffectionsincèrepourYabril.À l’époqueoùlesultann’étaitencorequ’unprincesansgrandeimportance,deférocesluttes pourlepouvoiravaientdéchiréleSherhaben,surtoutaprèsquel’onsefutrenducomptede l’importancedesréservespétrolièresdupays.Lessociétéspétrolièresaméricainesavaient soutenu les opposants. Le sultan, qui avait fait des études à l’étranger, comprenait l’importancedupétroleetsebattaitpourquesonpaysenconservâtlamaîtrise.Uneguerre civileavaitéclaté.Yabril,alorstrèsjeune,avaitaidélesultanenassassinantsesopposants.Le monarque,quiétaitunhommeintègre,reconnaissaitpourtantquelaluttepolitiqueavaitses propreslois. Dèslors,chaquefoisquecelaétaitnécessaire,YabriltrouvaitasileauSherhaben.Aucours desdixdernièresannées,c’étaitlàqu’ilavaitpasséleplusclairdesontemps.Ils’étaitinstallé danslepayssousunefausseidentitéavecfemmeetenfants.Souscettemêmeidentité,il était officiellement employé comme fonctionnaire subalterne. Aucun service de renseignementsétrangern’avaitréussiàpercercetteidentité.Aucoursdecesdixannées,le sultanetluiétaientdevenustrèsproches.IlsavaienttousdeuxétudiélonguementleCoran, suividesétudesàl’étrangeretétaientunisparunemêmehained’Israël.Maislàaussi,tous deuxfaisaientladifférence:ilsnedétestaientpaslesJuifsentantqueJuifs,c’étaitleurÉtat qu’ilshaïssaient. LesultanduSherhabennourrissaitunrêvesecret,unrêvesiétrangequ’iln’osaitle confieràpersonne,pasmêmeàYabril.Ilrêvaitqu’unjourIsraëlseraitdétruitetlesJuifsà nouveaudispersésdeparlemonde.Alors,lui,lesultandeSherhaben,feraitvenirdansson payssavantsetartistesjuifs.Ilcréeraitunegrandeuniversitécapabled’attirerlesplus grandescélébritésjuives.L’histoiren’avait-ellepasprouvéquecetteracepossédaitenelleles gènesd’uneintelligencesupérieure?C’étaientEinsteinetd’autressavantsjuifsquiavaient donnéaumondelabombeatomique.QuelsmystèresdeDieuetdelanaturen’étaient-ilspas capablesd’élucider?Etn’étaient-ilspasdesSémites,toutcommelesArabes?Letemps effacelahaine;JuifsetArabespouvaientvivreenpaixcôteàcôteetfairelagrandeurdu Sherhaben.Ilsauraitlesattireravecdel’argentetdesfaveurs;ilsauraitrespecterlestraits lesplusindéracinablesdeleurculture.Quisait?LeSherhabenpouvaitdevenirunenouvelle Athènes.Lesultansouritensongeantàsafolie,maisaprèstout,quelmalyavait-ilàrêver? Enrevanche,l’affairedeYabril,elle,risquaitdetourneraucauchemar.Lesultanavaitfait

venirYabrilaupalaispourtenterd’endiguersaférocité.Yabrilavaittoujourstendanceà fausserlesopérationslesmieuxpréparéesenyapportantsamarquepersonnelle. Yabrilputprendreunbain,seraser,etonluiamenal’unedesbellesdanseusesdupalais. Détendu,maisredevableausultandesonbien-être,Yabrilrejoignitlemaîtredeslieuxsurla terrassevitréeetmuniedel’airconditionné. Lesultanchoisitdeluiparleravecfranchise. — Je dois vous féliciter, dit-il. Le déroulement de l’opération a été impeccable. Visiblement,Allahveillesurvous.(Avantdepoursuivre,iladressaunsourireaffectueuxà Yabril.)J’aidéjàreçudesinformationslaissantpenserquelesÉtats-Unisaccéderontàtoutes vosexigences.Vouspouvezêtresatisfait.Vousavezhumiliéleplusgrandpaysdumonde. Vousaveztuéleplusgranddirigeantreligieuxdumonde.Enobtenantlalibérationde l’assassin,ceseracommesivousleurpissiezauvisage.Maisn’allezpasplusloin.Songezàce quisepasseraensuite.Vousserezl’hommeleplustraquédecescentdernièresannées. Yabrilsedoutaitbiendecequiallaitsuivre:lesultanallaitluidemandercommentil comptaitmenerlesnégociations.Nerisquait-ilpasdevouloirlesmenerlui-même? —Jeseraiensûretéici,auSherhaben,ditYabril.Etilajouta:commetoujours. Lesultansecoualatête. —Voussavezaussibienquemoiqu’aprèslafindecetteaffaireilsmettrontlepaquetsur leSherhaben.Ilvousfaudratrouverunautrerefuge. —JemeferaimendiantàJérusalem,ditYabrilenriant.Maisilfautsurtoutvous inquiéterdevotrepropresort.Ilssaurontquevousavezparticipéàl’opération. —Cen’estpassûr,ditlesultan.Etjesuisassissurleplusgrandocéandepétrolequ’ily aitaumonde.Enoutre,lesAméricainsontinvestiicicinquantemilliardsdedollars,sans compterlacitépétrolièredeDak.Non,jecroisqu’ilsmepardonnerontplusrapidementqu’à vousetàvotreRomeo.Écoutez,Yabril,monami,jevousconnaisbien:cettefois-ci,vousêtes allésuffisammentloin,cequevousavezréalisélàestmagnifique.Jevousenprie,nefaites pastoutéchoueravecl’unedecesdernièrespirouettesdontvousêtescoutumier.(Ildemeura uninstantsilencieux.)Quandvoulez-vousquejeprésentevosexigences?

—Romeoestarrivéàbonport,ditdoucementYabril.Présentezl’ultimatumcetaprès-

midi.Ilsdoiventdonnerleurréponseavantmardimatinonzeheures,heuredeWashington.

Jenenégocieraipas.

—Soyeztrèsprudent,Yabril.Donnez-leurplusdetemps.

Ilss’étreignirent,puisYabrilfutreconduitàl’avion,àprésentauxmainsdetroismembres

desongroupe,auxquelsétaientvenuss’ajouterquatrehommesmontésàbordauSherhaben.

Lesotages,ycomprisl’équipage,avaientétérassemblésenclassetouriste.L’avionétaitisolé

aumilieudespistes;lepublic,leséquipesdetélévisionvenuesdumondeentierse

trouvaientàenvironcinqcentsmètres,tenusàdistanceparuncordondel’arméedu

Sherhaben.

Yabrilentradansl’aviondéguiséenmembredel’équipechargéed’approvisionnerles

otageseneauetennourriture.

ÀWashington,ilétaittrèstôtcelundimatin.Avantdeprendrecongédelui,Yabrilavait

ditausultanduSherhaben:«Maintenant,onvavoirdequelboisilestfait,ceKennedy.»

5

Lorsqu’unhommerenonceauxplaisirsdel’existencepourseconsacreraubiendeses semblables,cesderniersonttouteraisondeseméfier.LeprésidentdesÉtats-Unis,Francis XavierKennedy,avaitrenoncéauxplaisirsdel’existence. Avantd’embrasserlacarrièrepolitique,c’est-à-direavantl’âgedetrenteans,Kennedy avaitbrillammentréussidanslavieetavaitamasséunefortuneconsidérable.Seposaalors pourluileproblèmedecequirendlaviedigned’êtrevécue.Hommereligieux,d’unegrande valeurmorale,frappédèssonenfanceparl’assassinatdesesdeuxoncles,ilenétaitvenuàla conclusionqu’illuifallaitaméliorerlemondedanslequelilvivait.Riendemoinsqueforcer ledestinlui-même. UnefoiséluprésidentdesÉtats-Unis,ilannonçaquesongouvernementdéclaraitla guerreàtouteslesmisèreshumaines.Ilentendaitreprésentercesmillionsdegensqui n’avaientpaslesmoyensdes’offrirlesservicesdelobbiesetautresgroupesdepression. End’autrescirconstances,untelprogrammeeûtsemblébeaucouptropradicalpour l’électorat américain, mais Kennedy possédait une présence quasiment magique à la télévision.Ilétaitplusbeauquesesdeuxcélèbres«oncles»,etbienmeilleuracteur.Ilétait égalementplusintelligentqu’euxetpossédaituneplusvasteculture,c’étaitunvéritable érudit. Il était capable d’appuyer sa rhétorique sur un ensemble impressionnant de statistiques.Ilpouvaitavecuneéloquencestupéfiantedisséquerlesplansélaborésparles pluséminentsspécialistes,etceladanslesdisciplineslesplusdiverses. «S’ilafaitdebonnesétudes»,avaitcoutumededireFrancisKennedy,«n’importequel voleur,n’importequelmalfaiteurpeutvolersansblesserpersonne.Ilsauracommentvoler commelesgensdeWallStreet,commentfrauderlefisc,volercommelesgensrespectables. Nouscréeronspeut-êtreplusdedélinquanceencolblanc,maisaumoinsiln’yauraplusde morts.»

—Pourlagauche,jesuisunréactionnaire,etpourladroitejesuisuncataclysme,avaitdit

KennedyàKleelejouroùilluiavaitprésentéunenouvellecharteduFBIquidonnaitàcette

administrationdespouvoirsquasimentdiscrétionnaires.«Lorsqu’unhommecommetun

crime,jeleressenscommes’ilavaitcommisunpéché.Mathéologiec’estl’applicationdela

loi.Unhommequicommetunactecriminelexercesurunautreêtrehumainlespouvoirsde

Dieu.C’estalorsàlavictimededécidersielleacceptecetautredieudanssavie.Lorsquela

victimeetlasociétéacceptentlecrime,dequelquefaçonquecesoit,c’estlavolontédesurvie

delasociététoutentièrequiestmenacée.Lasociétéetmêmel’individun’ontledroitnide

pardonnernid’allégerlapeine.Pourquoiimposerlatyrannieducriminelsurunepopulation

quisesoumetauxloisetadhèreaucontratsocial?Danslescasextrêmesdemeurtre,violet

attaqueàmainarmée,lecriminelproclamesoncaractèredivin.

—Faut-iltouslesmettreenprison?demandaChristianKleeensouriant.

—Nousn’avonspasassezdeprisons,réponditKennedyd’unairsombre.

KleevenaitdeluidonnerlesdernièresstatistiquesrelativesàlacriminalitéauxÉtats-

Unis.Kennedyétudialerapportpendantquelquesminutespuislaissaéclatersafureur.

—Siseulementlesgensconnaissaientlesstatistiquessurlacriminalité,s’exclama-t-il.Si

seulementlesgenssavaientlenombredecrimesquinerentrentpasdanslesstatistiques.

Lesvoleursdéjàfichésretournentrarementenprison.Cedomicilequel’Étatnepeutpas

violeràcausedesprécieuseslibertéspubliques,àcausedecetintouchablecontratsocial,eh

bien,cedomicilesacréestquotidiennementviolépard’autrescitoyensarmésquiviennent

tuer,voleretvioler.

Kennedyrécitaalorslecélèbreadagedudroitanglais:

—Lapluiepeutentrer,leventpeutentrer,maisleroinepeutpasentrer…Quelle connerie!Enuneannée,ilya,simplementenCalifornie,sixfoisplusdemeurtresqu’en Angleterre.AuxÉtats-Unis,lesmeurtriersfontenmoyennemoinsdecinqansdeprison.Si onalachancedelesfairecondamner! «Lepeupleaméricainestterroriséparquelquesmillionsdecinglés,continuaKennedy. Lesgensontpeurdemarcherlanuitdanslesrues.Ilsprotègentleursdomicilesavecdes systèmesdesécuritéquileurcoûtenttrentemilliardsdedollarsparan. Maisunechose,surtout,exaspéraitKennedy.

—Est-cequevoussavezque98%descrimesrestentimpunis?Nietzschel’avaitdéjàditil

yalongtemps:«Lorsqu’elles’attendritets’amollit,unesociétéprendfaitetcausepourceux quiveulentsaperte.» Avectoutleurbataclandepitié,les religions pardonnentaux criminels.Ellesn’ontpasledroitdepardonnerauxcriminels,cessalauds!Lachoselaplus horriblequej’aivuedemavie,c’étaitcettefemmeàlatélévision,dontlafilleavaitétéviolée etassassinéedefaçonatroce,etquidisait:«Jeleurpardonne.»Enquoiavait-elleledroitde leurpardonner? Alors,àlasurprisedeKlee,luiaussihommedeculture,Kennedysemitàattaquerla

littérature.

—Orwells’estcomplètementfourvoyédans1984.L’individuestunebêtesauvage,et

Huxley,dansLeMeilleurdesmondes,afaitdecettesociétélapiredeschoses.Maismoiçane

medérangeraitpasdevivredansLeMeilleurdesmondes:ilvautmieuxqueceluidanslequel

nousvivons.C’estl’individuquiestletyran,pasl’État.

ChristianKleepritsonairleplusingénu.

—Jesuisstupéfaitparlesstatistiquesquejevousaimontrées.Lesgenssontvraiment

terrorisés.

—LeCongrèsdoitvoterlesloisdontnousavonsbesoin.Maislesjournauxetlesautres

médiaspoussentdescrisd’orfraieendisantqu’onveutattenteràlaDéclarationdesdroitset

àleurConstitutiondedroitdivin.

Kleeeutl’airunpeuchoqué.Ensouriant,Kennedypoursuivitsadiatribe.

—Laissez-moivousraconterquelquechose.J’aidiscutédelasituationaveclesgensqui

danscepaysontvraimentlepouvoir,ceuxquipossèdentl’argent.J’aifaitundiscoursdevant

leclubSocrate.Jepensaisqu’ilssesentiraientconcernés.Maisquellesurprise!Ilsontla

possibilitédefairebougerleCongrès,maisilsneleferontpas.Etdevinezunpeupourquoi.

Ils’interrompit,commes’ilattendaituneréponsedeKlee.

Sonvisagesecrispaenunegrimacequiauraitpuêtresoitunsourire,soituneexpression

demépris.

—Lesrichesetlespuissantsontlesmoyensdeseprotéger.Ilsnecomptentpaspourça

surlapolice.Ilsentourentleurspropriétésdecoûteuxsystèmesdeprotection.Ilsontdes

gardesducorps.Ilsviventcomplètementàl’abriducrime.Etlesplusprudentssetiennent

loindetoutcequitoucheàladrogue.Lanuit,ilspeuventdormirtranquillesderrièreleurs

barrièresélectrifiées.

ChristianKleeavalaunegorgéedecognac.

—Bon,onenestlà,repritKennedy.Disonsquenousfaisonsadopterdesloispour

réprimerplusdurementlacriminalité,nouspunironsdoncavanttoutlescriminelsnoirs.Et

versquoisetournerontlesdéshérités,lesgenssansinstruction?Quellesressourcesauront-

ilscontrenotresociété?S’ilsn’ontaucuneéchappatoiredanslecrime,ilssetournerontvers l’actionpolitique.Ilsdeviendrontdesextrémistes.Etl’équilibrepolitiquebasculera.Nous risquonsdeneplusêtreunedémocratiecapitaliste. —Vousycroyezvraiment?demandaKlee. —Quisait,ditKennedyensoupirant.Maislesgensquidirigentcepaysycroient,eux.Ils sedisent:«Laissonsleschacalsdévorerlespauvres.Detoutefaçon,qu’est-cequ’ilspeuvent voler?Quelquesmilliardsdedollars,c’esttout.Ilyadesmilliersdevols,deviols,de meurtres?Çan’estpasgrave,çan’arrivequ’àdesgenssansimportance!Ilvautmieuxces inconvénientsmineursqu’unvéritablesoulèvementpolitique.» —Vousalleztroploin,ditKlee. —Peut-être. —Etquandçavatroploin,on atoutes sortes de milices privées,un fascisme à l’américaine. —Maisçac’estlegenredemouvementpolitiquequ’onpeutmaîtriser,ditKennedy.En fait,çaaidemêmelesgensquidirigentnotresociété. PuisiladressaunsourireàChristianKleeetramassalerapport. —J’aimeraislegarder,dit-il.Jeleferaiencadreretjel’accrocheraiaumurdemon bureau:ceseraunereliquedel’époqueoùChristianKleen’étaitpasencoreministredela JusticeetchefduFBI.

EncelundidePâques,àseptheuresdumatin,lecabinetprivédeFrancisKennedy,ainsi

quelavice-présidenteHelenDuPrayetlesmembresdugouvernementétaientrassemblés

danslasalleduConseildelaMaison-Blanche.

SurunsignedeKennedy,lechefdelaCIA,ThéodoreTappey,ouvritlaséance.

—Laissez-moivousdired’abordqueTheresavabien.Iln’yaeuaucunblessé.Pour

l’instant,aucuneexigencen’aétéformulée.Maisellesserontprésentéesdanslasoirée,eton

nousaprévenus:ilfaudraysatisfaireimmédiatement,sansnégociation.Maisça,c’est

habituel.Lechefdesravisseurs,Yabril,estcélèbredanslesmilieuxterroristes,etilestconnu

denosservices.C’estunfranc-tireurquid’habitudemontelui-mêmesesopérations,avec

l’aidedecertainsgroupesorganisés,commelesmythiquesCent.

—Pourquoimythiques?l’interrompitKlee.

—CenesontpasAliBabaetlesquarantevoleurs.Cenesontquedesréseauxd’action

entreterroristesdedifférentspays.

—Continuez,ditsèchementKennedy.

Tappeyconsultasesnotes.

—IlestévidentquelesultanduSherhabenapportesonaideàYabril.Sonarméeprotège

l’aéroportpourempêchertoutetentatived’assaut.Celadit,lesultanprétendêtrenotreamiet

proposesesservicescommemédiateur.Onnesaitpascequ’ilrecherche,maisc’estdans

notreintérêt.Lesultanestunhommeraisonnableetilestsensibleauxpressions.Yabril,lui,

esttotalementimprévisible.

LechefdelaCIAhésitauninstant,puis,surunsignedetêtedeKennedy,repritlaparole,

commeàregret.

—Yabrilessaiedefairesubiràvotrefilleunlavagedecerveau,monsieurleprésident.Ils

onteuplusieurslonguesconversations.Ilsemblevoirenelleunerévolutionnairepossible;

pourlui,ceseraituncoupextraordinaires’ilparvenaitàluifairefaireunedéclarationqui

ailledanssonsens.Ellenesemblepasavoirpeurdelui.

Danslasalle,toutlemondegardaitlesilence,pourtant,ilsauraientbienaimésavoir

commentTappeyavaitobtenusesinformations.

Dehors,onentendaitlescrisdeséquipesdetélévisionquimontaientlagardedevantla

Maison-Blanche.Puisl’undesassistantsd’EugeneDazzypénétradanslasalleettenditàson

patronunenoteécriteàlamain.Lechefdecabinetduprésidentyjetauncoupd’œil.

—C’estconfirmé?demanda-t-ilàsonassistant.

—Oui,monsieur.

DazzyregardaalorsdirectementFrancisKennedy.

—Monsieurleprésident,jeviensderecevoirdesnouvellesabsolumentextraordinaires.

L’assassindupapeaétécapturéici,auxÉtats-Unis.Leprisonnierconfirmequ’ilestbien

l’assassindupape,etquesonnomdecodeestRomeo.Ilrefusededonnersavéritable

identité.Leprisonnieradonnédesdétailsquiconfirmentqu’ilditvrai:nousavonsvérifié

auprèsdesservicesitaliens.

ArthurWixexplosa,commesiunintrusavaitfaitirruptiondansunepetitefêteintime.

—Maisenfinqu’est-cequ’ilfaitauxÉtats-Unis?C’estincroyable!

Dazzyexpliquapatiemmentlesvérificationsquiavaientétéfaites.Lesservicesitaliens

avaientdéjàarrêtécertainsmembresdugroupe,etilsavaientdésignéRomeocommeleur

dirigeant.Lechefdesservicesdesécuritéitaliens,FrancoSebbediccio,étaitcélèbrepoursa

facultéd’extorquerdesaveux.Maisiln’avaitpaspuapprendrepourquoiRomeoavaitgagné

lesÉtats-Unisetpourquoiilavaitétéarrêtéaussifacilement.

FrancisKennedys’approchadesportes-fenêtresdonnantsurlejardindesrosesetobserva

lesdétachementsmilitairesquipatrouillaientdanslesjardinsdelaMaison-Blancheetdans

lesruesadjacentes.Ànouveau,iléprouvacetteterreurdésormaisfamilière.Riendanssavie

n’arrivaitparhasard,lavieétaituneconspirationmortelle,nonseulemententrelesêtres

humains,maisaussientrelafoietlamort.

Francisretournaàlatabledeconférences.D’untonpresqueplaisant,illança:

—Qu’est-cequevouspariezqu’aujourd’huinousallonsrecevoiruncatalogued’exigences

delapartdesravisseurs?Etl’unedecesexigencesseraquenousrelâchionsl’assassindu

pape.

LesautresregardèrentKennedyavecstupéfaction.

—C’estuneaffaireénorme,s’exclamaOttoGray.C’estuneexigenceimpossible,çan’est

pasnégociable.

—Lesrapportsnemontrentaucuneconnectionentrelesdeuxactions,ditprudemment

Tappey.Ilsembleinconcevablequ’ungroupeterroristepuisselancerdeuxopérationsaussi

importanteslemêmejouretdanslamêmeville.

IlsetournaversChristianKlee.

—MonsieurleministredelaJustice,commentavez-vousfait,aujuste,pourcapturerce…

Romeo?

—Grâceàuninformateurquenousutilisonsdepuisdesannées.Celasemblaitimpossible,

maismonassistant,PeterCloot,asuivil’opérationdeboutenbout.Jedoisdirequejesuis

surpris.Çasembleparfaitementabsurde.

—Jeproposequenoussuspendionslaréunion,ditKennedy,etquenouslareprenions

lorsquelesravisseursaurontprésentéleursexigences.

Enunéclairdeluciditéparanoïde,ilavaitdevinéleplanqueYabrilavaitélaboréavectant

deminutie.Àprésent,pourlapremièrefois,ilcraignaitpourlaviedesafille.

Parl’intermédiairedubienveillantsultanduSherhaben,lesexigencesdeYabrilparvinrent au centre de communications de la Maison-Blanche le lundi en fin d’après-midi.

Premièrement,cinquantemillionsdedollarspourl’avion;deuxièmement,lalibérationdesix

centsArabesemprisonnésdanslesgeôlesisraéliennes;troisièmement,lalibérationde

l’assassindupape,Romeo,etsontransfertauSherhaben.Enfin,silesexigencesn’étaientpas

satisfaitesdanslesvingt-quatreheures,unpremierotageseraitexécuté.

FrancisKennedyetsoncabinetparticulierseretrouvèrentaupremierétagedelaMaison-

Blanche,danslagrandesalleàmangerdunord-ouest.IlyavaitlàHelenDuPray,OttoGray, ArthurWix,EugeneDazzyetChristianKlee.Kennedyétaitinstalléenboutdetable,etavait unpeuplusd’espacequelesautres. FrancisKennedysemitàlaplacedesterroristes:ilavaittoujourspossédécedon d’empathie.Leurbutessentielétaitd’humilierlesÉtats-Unis,dedétruirel’impressionde toute-puissancequ’ilsoffraientaumondeentier,etsurtoutauxyeuxdesnationsamies. C’étaituncoupdemaître.Qui,désormais,prendraitlesÉtats-Unisausérieuxsiquelques hommes armés et un petit sultanat pétrolierpouvaient les teniràmerci ? Pouvait-il permettrecelasimplementpoursauversafille?Etpourtant,ildevinaitquelescénario n’étaitpascomplet,qu’illuiréservaitencoredessurprises.Maisilneditmot,laissantles autrescommencerlaréunion. EugeneDazzy,ensaqualitédechefdecabinet,ouvritladiscussion.Savoixétaitpâteuse:

iln’avaitpasdormidepuistrente-sixheures. —Monsieurleprésident,nousestimonsqu’ilfautcéderauxexigencesdesterroristes, mais dans des limites bien précises. Il faut remettre Romeo non à Yabril, mais au gouvernementitalien,cequirestedanslalégalité.Nousnesommespasd’accordpourverser del’argent,etnousnepouvonspasforcerIsraëlàrelâchersesprisonniers.Decettefaçon, nousn’apparaissonspascommetropfaiblesetnousnelesprovoquonspasnonplus.Lorsque Theresaseraderetour,nousnousoccuperonsdecesterroristes. —Jevousprometsqueleproblèmeserarégléenmoinsd’unan,ditKlee. FrancisKennedydemeuralongtempssilencieux,puisdéclara:

—Jenecroispasqueçamarchera. —Maisça,c’estnotreréponsepublique,ditArthurWiz.Encoulisses,nouspouvons promettredelibérerRomeo,depayerlarançonetdefairepressionsurIsraël.Ça,jecroisque ça marchera. Au moins, ça leur donnera du temps et nous pourrons poursuivre les négociations. —Çanepeutpasfairedemal,ditDazzy.Danscegenredesituation,l’ultimatumfait partiedelarègledujeu.Cesvingt-quatreheuresdedélainesignifientrien. —Jecroisqueçanemarcherapas,répétatoutdemêmeKennedy. —Nous,nousycroyons,ditOddbloodGray.Etilfautêtreprudent,monsieurleprésident. Le député Jintzetle sénateurLambertinom’ontavertique le Congrès pourraitvous demanderdevousretirercomplètementdecetteaffaireenraisondevotreimplication personnelle.Lasituationpeutdevenirtrèsgrave. —Çan’arriverajamais,ditKennedy.

—Laissez-moitraiteravecleCongrès,ditlavice-présidente.Jeserviraid’éclaireur.C’est

moiquiproposeraitouteslescapitulations.

CefutDazzyquirésumal’affaire.

—Dansvotresituation,monsieurleprésident,vousdevezvousfieraujugementcollectif

devotrecabinet.Voussavezquenousvousprotégeronsetquenousagironsaumieux.

Kennedypoussaunsoupir,demeuralongtempssilencieux,puisdéclara:

—D’accord,allez-y.

AdjointdeChristianKleeplusspécialementchargédeladirectionduFBI,PeterCloot

s’étaitrévéléunhommed’uneredoutableefficacité.Clootétaitunhommesec,touten

muscles.Ilarboraitunefinemoustachequinefaisaitrienpouradoucirunvisageosseux.

MaisClootn’étaitpassansdéfauts.Ilavaitdumalàdéléguersesresponsabilitésetilcroyait

unpeutropàlasécuritéintérieure.Cesoir-là,levisagesombre,ilaccueillitChristianKlee

avecunepilededossiersetunelettredetroispagesqu’iltenditauministre.

Lalettreétaitcomposéeavecdescaractèresdécoupésdansdesjournaux.Encoreunede

ceslettresannonçantqu’unebombeatomiqueartisanaleallaitexploseràNewYork.

—C’estpourçaquevousm’avezfaitdemanderchezleprésident?

—J’aiattenduquenousayonsfaittouteslesvérifications.Ilsemblequecenesoitpasune

blague.

—Bonsang,s’exclamaKlee,pasmaintenant!

Ilrelutlalettreavecplusd’attention.Lesdifférentscorpsdecaractèresdonnaientune

impressiond’étrangeté.Oneûtdituntableaud’avant-garde.Ils’assitetlutlalettremotà

mot.ElleétaitadresséeauNewYorkTimes.D’abordillutlesparagraphespassésau

marqueurfluorescentpourensoulignerl’importance:

«Nousavonsplacéunebombedefaiblepuissance,entreundemi-kilotonneetdeux

kilotonnesaumaximum,danslavilledeNewYork.Nousnousadressonsàvotrejournalpour

quevouspubliieznotrelettreetqueleshabitantsdelavillesoientainsiprévenus.Labombe

estrégléepourexploserseptjoursaprèsladateci-dessus.Vouscomprenezpourquoivous

devezlapublierimmédiatement.»

Kleeregardaladate.L’explosionétaitprévuepourlejeudi.Ilpoursuivitsalecture.

«CetteactionestdestinéeàfaireprendreconscienceaupeupledesÉtats-Unisquele

gouvernementdoitcoopéreraveclerestedumonde,defaçonégalitaire,pourmaîtriser

l’énergienucléaire.Ilenvadusalutdenotreplanète.Onnenousachèteraniavecdel’argent

niavecautrechose.Enpubliantcettelettre,vouspermettrezl’évacuationdeNewYorket

voussauverezdesmilliersdevieshumaines.

«Pourvousprouverquecettelettren’estpasuneblague,faitesexaminerenlaboratoirele

papieretl’enveloppe.Vousytrouverezdesrésidusd’oxydedeplutonium.

«Publiezcettelettreimmédiatement.»

Lerestedelalettreconsistaitenuncoursdemoralitépolitique,oùilétaitégalement

demandéquelesÉtats-Uniscessentdefabriquerdesarmesnucléaires.

—Vousavezfaitexaminerlalettre?demandaKlee.

—Oui,réponditPeterCloot.Ilyadesrésidus.Lescaractèressontdécoupésdans

différentsjournauxetmagazines,maisilsnousontdonnéunepiste.Ilsontprissoinde

choisirdesjournauxdedifférentscoinsdesÉtats-Unis,maisilyauneprédominancede

journauxdeBoston.J’aienvoyécinquantehommessupplémentaireslà-baspouractiverles

recherches.

Kleesoupira.

—Lanuitseralongue.Gardonsçaencoresousleboisseau.Pasdedéclarationsaux

médias.Pourcetteaffaire,toutdevrapasserparmonbureau.Leprésidentasuffisamment

d’ennuiscommeça…réglonsçaleplusrapidementpossible.Àmonavis,c’estencoreunede

ceslettresàlaconcommeilyenatant.

—Possible,ditCloot.Maisvoussavez,unjourilyenauraunequineserapasdela

blague.

Lanuitfutlongue.Lesrapportsnecessaientd’arriver.Lechefdel’Agencedel’énergieet de la recherche nucléaires fut averti, en sorte que ses équipes pussent intervenir immédiatement(ellesétaientéquipéesdematérieldedétectionsophistiqué). KleefitamenerundînerpourClootetlui,etpritconnaissancedesrapports.TheNew YorkTimes,bienentendu,n’avaitpaspubliélalettre;commed’habitude,ilsl’avaient transmiseauFBI.Kleeappelaledirecteurdujournaletluidemandadenepasdivulguer l’informationavantlafindel’enquête.Celaaussiétaitaffairederoutine.Lesjournaux recevaientchaqueannéedesmilliersdelettressemblables.C’étaitparhasardquecettelettre neleurétaitparvenuequelundiaulieudesamedi. Unpeuavantminuit,PeterClootrejoignitsonbureaupours’entreteniraveclesmembres desoncabinet,quirecevaientdescentainesd’appelsdeleursagents,laplupartvenusde Boston.Klee,lui,continuaitdeprendreconnaissancedesrapportsaufuretàmesurequ’ils arrivaient.Avanttoutépargnerauprésidentcefardeausupplémentaire.L’idéeluivintqu’il s’agissaitpeut-êtred’unenouvellemanœuvredesravisseurs,maisill’écartarapidement:

mêmeeuxn’oseraientpasplacerlabarreaussihaut.Ilfallaitplutôtyvoirl’unedes

aberrationsproduitesparnotresociété.Onavaitdéjàeudesaffairessemblables,descinglés

quiprétendaientavoirdéposéquelquepartunebombeatomiqueartisanaleetexigeaientdes

sommesallantdedixàcentmillionsdedollars.L’unedeceslettresréclamaitmêmeun

portefeuilled’actionsd’IBM,GeneralMotors,Sears,Texacoetcertainesdesplusgrandes

sociétésdegéniegénétique.Aprèsexamenpardespsychologues,onenavaitconcluquela

menacedebombeatomiqueétaitmensongère,maisquel’auteurdelalettreconnaissaitfort

bienlemarchéboursier.LapolicenetardapasàarrêterunpetitagentdechangedeWall

Street,quiavaitdétournél’argentdesesmandantsetcherchaitàserefaire.

Kleesedisaitqu’onpouvaitfortbienavoiraffaireàunmauvaisplaisantdumêmegenre,

maisenattendantcelaluicausaitbiendusouci.Ilallaitfalloirdépenserdescentainesde

millionsdedollars.Heureusement,lesmédiasnepubliaientpascegenredelettres.Ces

crapulesdejournalistespréféraientnepasperdreleurtempsaveccesaffaires-là.Ilssavaient

bienqu’onpouvaitinvoquercontreeuxcertainesclauseslégalestouchantausecretmilitaire,

desclausesquiremettaientmêmeenquestionlamuraillesacréequelaDéclarationdes

droitsdressaitautourd’eux.Pourvu,serépétait-il,quetoutçaseterminebienetqu’iln’ait

pasbesoind’accablerleprésidentaveccettenouvellehistoire.

6

Àl’intérieurdel’avion,Yabrilsepréparaitaunouvelactedelapiècequisejouait.Puisil sedétenditetsemitàinspecterledésertquil’entourait.Lesultanavaitfaitdisposerdes missilesetdesradarsautourdel’aéroport.Unedivisionblindéeavaitégalementprisposition, tenantlesjournalistesetlafouledescurieuxàunedistanced’unecentainedemètresde l’appareil.Lelendemain,seditYabril,ildonneraitl’ordreàlatroupedelaisserlafouleetles camérasdetélévisions’approcherplusprès,beaucoupplusprès.Pasdedangerquel’avionfût prisd’assaut;l’appareilétaitpiégédetellefaçonqu’aumoindremouvementsuspectil pouvaitleréduireenmiettes:ilfaudraitallerramasserlesosdanslessablesdudésert! Ilquittal’embrasuredelaporteoùilsetenaitdepuisunmomentetallas’asseoirprèsde TheresaKennedy.Ilssetrouvaientseulsdanslacabinedespremièresclasses.Lesautres otagesétaientsousbonnegardeenclassetouriste,etl’équipagedanslecockpit,également souslagardedeterroristes. YabrilfaisaitdesonmieuxpourmettreTheresaàl’aise.Illuiaffirmaquelespassagers étaient correctement traités. Évidemment, ajoutait-il, la situation n’était pas des plus agréables,nipourelle,nipourlui,nipourpersonne. —Voussavez,déclara-t-il,monintérêtc’estqu’ilnevoussoitfaitaucunmal. Theresalecroyait.Endépitdetoutcequisepassait,elletrouvaitsympathiquecevisage intenseetsombre,etbienqu’ellelesûtdangereux,ellen’arrivaitpasàledétester.Dansson innocence,ellecroyaitquesapositionlarendaitinvulnérable. —Vouspouveznousaider,vouspouvezaiderlesautresotages,repritYabril,commes’il plaidaitsacause.Notrecombatestjuste,vousl’avezditvous-mêmeilyaquelquesannées. Maislabourgeoisiejuiveaméricaineesttroppuissante,onvousafaittaire. Theresasecoualatête. —Jesuissûrequevousavezvosraisonspouragirainsi,toutlemondeasesraisons.Mais lespassagersdecetavionsontinnocents,ilsnevousontjamaisfaitaucunmal.Cesontdes genscommevous.Ilsnedevraientpaspayerpourlescrimescommisparvosennemis. Yabrillatrouvaitcourageuseetintelligente,cequiluicausaitunplaisircertain.Sonjoli minoisd’Américaineluiplaisaitégalement,elleluifaisaitl’effetd’unepoupée. Ànouveau,ilfutfrappéparlefaitqu’ellen’avaitpaspeurdelui,qu’ellenesemblaitpas craindrecequipourraitluiarriver.Lesrichesetlespuissantsétaientdécidémentbien aveuglesfaceaudestin!Etpuis,biensûr,ilyavaitl’histoiredesafamille. —MademoiselleKennedy,dit-ild’unevoixenjôleusequinefutpassanseffetsurlajeune fille,noussavonsbienquevousn’êtespasdecesAméricainespourries,quevossympathies vontauxpauvresetauxopprimés.Vousdoutezégalementqu’Israëlaitledroitdechasserun peupledesaterrepouryétablirsonpropreÉtatbelliciste.Vouspourriezpeut-êtrediretout celasurunfilmvidéoquiseraitvuparlemondeentier.

Theresa Kennedy étudia le visage de Yabril.Ses yeux sombres étaient humides et chaleureux,etsonsourireluidonnaituneallurepresqueenfantine.Toutesonéducationla poussaitàfaireconfianceauxgens,etellesefiaitenoutreàsespropresconvictionsetàson intelligence.Ellevoyaitbienquecethommecroyaitsincèrementàcequ’ilfaisait.D’une certainefaçon,illuiinspiraitlerespect. Ellerefusaavecpolitesse. —Cequevousditesestpeut-êtrevrai,maisjeneferairienquipuisseblessermonpère… Etpuisjenecroispasquevosméthodessoientintelligentes.Jenecroispasquelemeurtreni laterreurchangentquoiquecesoit. CetteremarquefitnaîtrechezYabrilunsentimentdemépris,maisilréponditavec douceur. —Israëlaétécrééparlaterreuretl’argentaméricain.Est-cequ’onvousaapprisçadans votreuniversitéaméricaine?Nousavonssuivilesleçonsd’Israël,maissanssonhypocrisie. Lesroisdupétrolen’ontjamaisétéaussigénéreuxavecnousquevosphilanthropesjuifs avecIsraël. —Jecroisenl’Étatd’Israël,réponditTheresa,etjecroisaussiquelepeuplepalestinien devraitavoirunepatrie.Maisjen’aiaucuneinfluencesurmonpère,nousnousdisputons sansarrêt.Celadit,riennejustifiecequevousêtesentraindefaireàprésent. Yabrillaissapercersonimpatience. —Vous devezcomprendre que vous êtes mon trésorde guerre.J’aiprésenté mes exigences.Aprèsl’heuredel’ultimatum,unotageseraexécutétouteslesheures.Etvous serezlapremière. ÀlasurprisedeYabril,aucunsignedepeurn’apparutsursonvisage.Était-elleidiote? Unefemmeaussiprotégéequ’ellepouvait-elleêtreàcepointcourageuse?Sacuriositéétait piquée.Jusque-là,elleavaitététraitéeavecleplusgrandrespectparsesgardiens.Elleavait l’airfurieuse,maisellesecalmaenavalantunegorgéedelatassedethéqu’illuiavaitservie. Ellelevaalorslesyeuxverslui.Sescheveuxd’unblondpâleencadraientdefaçonsévère sestraitsdélicats.Elleavaitlesyeuxgonflésdefatigue,etsansmaquillageseslèvres semblaientdécolorées. —Deuxdemesgrands-onclesontététuéspardesgenscommevous,ditTheresasans émotion.Mafamilleavécuaveclamort.Etquandmonpèreestdevenuprésident,ilaeu peurpourmoi.Ilm’aditqu’ilexistaitdesgenscommevous,maisj’airefusédelecroire. Maintenant,jesuiscurieuse.Pourquoivousconduisez-vousdefaçonaussieffroyable?Vous croyezquevouspouvezeffrayerlemondeentierentuantunejeunefille? Peut-êtrepas,songeaYabril,maisj’aituélepape.Cela,ellenelesavaitpasencore. L’espaced’uninstant,ilfuttentédeleluiapprendre.Detoutluiraconter.Leprojet.Le grandioseprojet.L’affaiblissementdecesautoritéscraintesdetous,lesÉtats,lesÉglises.Et lafaçondontcettepeurpouvaitêtrecombattuepardesactessolitairesdeterreur. Maisilposasursonbrasunemainrassurante. —Jenevousferaiaucunmal.Ilsvontnégocier.Lavieestnégociation.Vousetmoi,quand nousparlonsnousnégocions.Toutmotdeprière,touteinsulte,toutacteterribleestune négociation.Neprenezpascequej’aidittropsérieusement. Ellerit. Ilappréciaitqu’elleletrouvâtspirituel.ElleluirappelaitRomeo;elleavaitlemême enthousiasmeinstinctifpourlespetitsplaisirsdelavie,comme,parexemple,unsimplejeu demots.Unjour,YabrilavaitditàRomeo:«Dieuestleplusgranddesterroristes»,et Romeoavaitapplaudi,enchanté.

Àprésent,Yabriléprouvaitunesortedenausée.Ilsesentaithonteuxdevouloirainsi

charmerTheresaKennedy.Ilsecroyaitau-delàd’unetellefaiblesse.Siseulementilpouvait

lapersuaderdefairecettebandevidéo,iln’auraitpasàlatuer.

Mardi

7

Lemardi,soitdeuxjoursaprèsl’assassinatdupapeetledétournementdel’avionoù

voyageaitsafille,leprésidentFrancisKennedypénétraitdanslasalledeprojectiondela

Maison-Blanche:ildevaitvisionnerunfilmdelaCIAsorticlandestinementduSherhaben.

Lasalledeprojectionavaitquelquechosed’unesalledepénitence:deminablesfauteuils

vertspourquelquesprivilégiésetdeschaisesmétalliquespliantespourtousceuxqui

n’avaientpasrangdeministre.SetrouvaientprésentsledirecteurdelaCIA,leministredes

Affairesétrangères,leministredelaDéfense,lesmembresdeleurscabinetsrespectifsetles

membresducabinetpersonnelduprésident.

Àl’entréeduprésident,toutlemondeseleva.Kennedypritunfauteuilvert;ledirecteur

delaCIA,ThéodoreTappey,allaseposterprèsdel’écranpourlescommentaires.

Lefilmdébuta.Onvoyaituncamiond’approvisionnements’approcherdel’arrièrede

l’aviondétourné.Lesmanutentionnairesportaientdeschapeauxàlargesbordspourse

protégerdusoleil;ilsétaientvêtusdepantalonsmarronetdechemisettesdemêmecouleur.

Onvoyaitensuitelesouvriersquitterl’avion,puisl’objectifsebraquasurl’und’entreeux.

Souslesbordsduchapeau,onaperçutlevisagedeYabril,sombre,auxtraitsanguleux,les

yeuxbrillants,lelégersourire.Yabrilmontadanslecamionaveclesautresouvriers.

Lefilms’interrompitetTappeypritlaparole.

—Lecamions’estensuiterenduaupalaisdusultan.Nousavonsapprisqu’onyadonné

unvéritablebanquet,avecdesdanseuses.Ensuite,Yabrilestretournéàl’aviondelamême

façon.LesultanduSherhabenparticipedoncdirectementàcesactesdeterrorisme.

LavoixduministredesAffairesétrangèresjaillitdel’obscurité.

—Noussommeslesseulsàenavoirlacertitude.Lesrapportsdesservicessecretssont

toujourssuspects.Etmêmesinouspouvionsleprouver,nousnepourrionspasrendrecette

informationpublique.Celabouleverseraittoutl’équilibrepolitiquedanslegolfePersique.

Nousserionsobligésdelancerdesactionsdereprésailles,etcelairaitcontrenosintérêts.

—Bonsang!grommelaOttoGray.

ChristianKlee,lui,éclataderire.

EugeneDazzy,quipouvaitécriredanslenoir–unepreuvedesongénieadministratif,

répétait-ilsouvent–,prenaitdesnotessursoncalepin.

LechefdelaCIApoursuivitsonallocution.

—Nosinformationsserésumentàça.Vousaurezlesrapportsdétaillésunpeuplustard.Il

semblequenousayonsaffaireàuneopérationfinancéeparlegroupeterroristeinternational

nommélesCentPremiers,ouparfoislesChristdelaviolence.Commejel’aidéjàditlorsde

laprécédenteréunion,ils’agitd’unréseaudegroupesmarxistesissusd’universitésde

différentspays,quifournissentdescachesetdumatériel.Cesgroupessontsurtoutprésents enAllemagne,enItalie,enFranceetauJapon,etquelquesélémentssetrouventégalement enAngleterreetenIrlande.Maisd’aprèsnosinformations,mêmelesCentn’ontjamais vraimentsudequoiilenretournait.Ilscroyaientquel’opérationselimitaitàl’assassinatdu pape.Onenarriveàlaconclusionqueseulcethomme,Yabril,aveclesultanduSherhaben, dirigecetteopération. Lefilmreprit.Onvoyaitl’avionisolésurlapiste,etlecordondesoldatséquipésdecanons antiaériens.Onapercevaitégalementlafoule,tenueàdistance,àunecentainedemètres. LavoixdudirecteurdelaCIAs’éleva. —Cefilm,ainsiqued’autresinformations,nousmontrequ’onnepeuttenteraucun assaut,àmoinsd’écraserpurementetsimplementl’ÉtatduSherhaben.Maisbiensûr,nila Russienipeut-êtrelesautresÉtatsarabesnenouslepermettront.Ilfautdireaussique cinquantemilliardsdedollarsaméricainsontétéconsacrésàbâtirlavilledeDak,cequi constitueunautreotage.Nousn’allonspasdétruirecinquantemilliardsdedollarsinvestis pardescitoyensaméricains.Enoutre,laplupartdesbatteriesdemissilesdecepayssont serviespardesmercenairesaméricains,maismaintenant,nousenarrivonsàquelquechose d’encorepluscurieux… Surl’écran,apparutl’imagetremblantedel’intérieurdel’appareil.Lacaméra,visiblement tenueàlamain,sedéplaçaitdanslaclassetouriste,etl’onapercevaitlespassagersterrorisés coincéssurleurssièges.Puislacamérapassaenpremièreclasseetsebraquasurunpassager quis’ytrouvaitassis.Yabrilapparutalorsdanslechamp.Ilportaitunpantalonbrunencoton etunechemiseàmanchescourtesdelamêmecouleurquelesableau-dehors.Lacamérase déplaçaànouveau,montrantalorsTheresaKennedyassiseàsaplace.YabriletTheresa semblaientdiscuterdefaçonaniméeetamicale. UnpetitsourirepresqueamuséflottaitsurleslèvresdeTheresa,etsonpèreeutpresque enviededétournerlatête.Cesourire,ilserappelaitl’avoireudanssapropreenfance,c’était lesouriredeceuxquiontétéélevésdanslesalléesdupouvoiretn’imaginentmêmepas qu’ilspuissentunjoursouffrirdeladuretédumonde.FrancisKennedyavaitsouventvuce souriresurlevisagedesesoncles. —Quandcefilma-t-ilététourné,etcommentl’avez-vouseu?demandaleprésident. —Iln’aquedouzeheures,réponditTappey.Nousl’avonsachetéàprixd’or,àquelqu’un quiestvisiblementtrèsprochedesterroristes.Aprèslaréunion,jepourraivousdonnertous lesdétailsenprivé,monsieurleprésident. Kennedyeutungestedelamain.Peuluiimportaientlesdétails. — D’autres informations, reprit Tappey. Aucun passager n’a été maltraité. Et curieusement,lesfemmespiratesdel’airontétéremplacéespardeshommes,certainement aveclacomplicitédusultan.Celameparaîtdetrèsmauvaisaugure. —Pourquoi?demandasèchementKennedy. —Lesterroristesquitiennentl’avionsonttousdeshommes.Ilssontaumoinsune dizaine.Puissammentarmés.Ilestpossiblequ’ilssoientdéterminésàmassacrerleursotages siuneattaqueestlancée.Ilssesontpeut-êtreditquedesfemmesneseraientpascapablesde selivreràuntelmassacre.D’aprèslesévaluationsdenosservices,onnepeutabsolument pastenteruneopérationdesauvetage. —Ilsutilisentpeut-êtredesgensdifférentsparcequ’ils’agitd’unephasedifférentede l’opération,rétorquaKlee.OualorsYabrilsesentplusàl’aiseavecdeshommes.Aprèstout, c’estunArabe. —Voussavezaussibienquemoiqueceremplacementn’ariend’uneaberration,dit

Tappey en souriant. Je crois que cela n’est arrivé qu’une seule fois en de pareilles circonstances.Vousavezl’expériencedesopérationsclandestines:voussavezpertinemment quecelaempêchetouteattaquefrontalepourlibérerlesotages. Kennedydemeuraitsilencieux. Ils regardèrent le petit bout de film qui restait.Yabril et Theresadiscutaient avec animation,etsemblaientdeplusenplusamicaux.Finalement,Yabrilluitapotaitl’épaule d’unairrassurant,commes’illuiapportaitunebonnenouvelle,carTheresasemitàrire. Puisilfitungestedubras,commepourluisignifierqu’elleétaitsoussaprotectionetqu’ilne luiarriveraitriendemal. —Cetypemefaitpeur,déclaraKlee.IlfautsortirTheresadelà. Danssonbureau,EugeneDazzypassaméthodiquementenrevuetouteslessolutionsqui s’offraientàeuxpouraiderleprésidentKennedy.D’abord,ilappelasamaîtressepourlui annoncerqu’ilnepourraitpaslavoiravantlafindelacrise.Ensuiteilappelasafemmepour luidired’annulertousleursrendez-vousetlesdînersqu’ilsdevaientdonner.Puis,après mûreréflexion,ilappelaBertAudick,quidepuistroisansétaitl’undesplusfarouches adversairesdugouvernementKennedy. —Ilfautquevousnousaidiez,monsieurAudick.Jesauraivousenêtrereconnaissant. —Écoutez,danscetteaffaire,noussommestousdesAméricains.

BertAudickavaitdéjàavalédeuxgigantesquessociétéspétrolièresaméricaines,comme unegrenouilleavalantdesmouches,disaientsesadversaires.D’ailleurs,ilressemblaitàune grenouille,avecsabouchelargeetsesyeuxlégèrementglobuleux.Pourtant,c’étaitun hommeimpressionnant,grandetlarged’épaules,latêtemassive,lamâchoirecarrée.Ilavait toujoursétédanslepétrole,depuissaplustendreenfance.Nériche,ilavaitmultipliépar

centsafortune.Sasociétépétrolière(ilenpossédait51%desparts)étaitévaluéeàvingt

milliardsdedollars.Âgéàprésentdesoixante-dixans,ilensavaitplussurlepétroleque quiconqueauxÉtats-Unis.Surtoutelasurfacedelaterre,ilconnaissaitlemoindreendroit recelantduprécieuxliquide. Ausiègedesasociété,àHouston,surdesécransd’ordinateurs,apparaissaientdescartes du monde montrant les innombrables pétroliers en mer, leurs ports d’origine et de destination,lenomdeleurpropriétaire,leurprixd’achat,levolumedeleurcargaison.Il pouvaitdonneràn’importequelpaysunmilliarddebarilsdepétroleaussifacilementquele premierpékinvenuglisserunbilletdecinquantedollarsàunmaîtred’hôtel.

Ildevaitunebonnepartiedesafortuneàlacrisedupétroledesannées70,lorsqueles

paysdel’OPEPsemblaientserrerlemondeàlagorge.Maisc’étaitBertAudickquiétranglait

ainsilaplanète.Ilavaitgagnédesmilliardsdedollarsentablantsurunepénuriedontil

savaitparfaitementqu’elleétaitartificielle.

Maiscen’étaitpasparsimpleaviditéqu’ilavaitagiainsi.Ilaimaitlepétrole,etilétait

scandaliséquecetteénergievitalepûtêtreainsibradéeàvilprix.Ilcontribuaàlahaussedes

prixdupétroleavecl’ardeuridéalisted’unjeunehommeluttantcontrelesinjusticesdela

société.Ensuite,ilavaitconsacréunegrandepartiedesesbénéficesàdesœuvresdecharité.

Ilavaitfaitconstruiredeshôpitaux,desmaisonsderetraitegratuites,desmusées.Ilavait

créédesmilliersdeboursespourdesétudiantsdéfavorisés,sansaucuncritèrederacenide

religion.Ils’étaitégalementoccupédesesamisetdesafamille,etavaitfaitlafortunede

quelquescousinséloignés.Ilaimaitsapatrieetn’avaitjamaisétenduseslargessesàd’autres

pays,saufpourlesindispensablespots-de-vinauxgensinfluents.

Iln’aimaitpasleshommespolitiquesaméricains,nil’impitoyablemachineétatique.Ces

gens-làseconduisaientcommesesennemisavecleursloisantitrust,leursrèglements,leur

ingérenceperpétuelledanssesaffaires.BertAudickétaitloyalenverssonpays,maisc’était

sonentreprise,etc’étaitsondroitdémocratiqued’étranglersesconcitoyensetdeleurfaire

payercepétrolequ’ilvénérait.

Audicktenaitàgardersonpétroledanslesollepluslongtempspossible.Ilsongeait

souventavecamouràcesmilliardsetcesmilliardsdedollars,quigisaient,nappesimmenses,

souslessablesduSherhaben,ailleursaussi,bienàl’abri.Cetimmenselacd’argent,ille

garderaitcachéaussilongtempsquepossible.Ilachèteraitlepétroledesautres,ilachèterait

d’autressociétéspétrolières.Ilfouilleraitlesocéans,ilachèteraitdesmorceauxdelamerdu

Nordàl’Angleterre,ilachèteraitunepartieduVenezuela.Etpuisilyavaitl’Alaska.Luiseul

savaitl’étendueexactedelafortunedissimuléesouslesglaces.

Danssesaffaires,ilétaitaussivifqu’undanseurdeballet.Ilconnaissaitavecplusde

précisionquelaCIAlesréservesdepétroledel’Unionsoviétique.Cetteinformation,ilne

l’avaitpascommuniquéeaugouvernement;pourquoil’aurait-ilfait,puisqu’ilavaitdûpayer

unesommecolossalepourl’obtenir,etquec’étaitàluiqu’elleprofitaitexclusivement?

Ilcroyaitdurcommefer–commedenombreuxAméricains–qu’uncitoyenlibredansun

payslibrealedroitdefairepassersesintérêtspersonnelsavantceuxdugouvernementélu.

Carsichaquecitoyenn’avaitpourbutquedes’enrichir,commentlepaystoutentiern’en

tirerait-ilpassaprospérité?

Surl’insistancedeDazzy,Kennedyacceptaderecevoircethomme.Pourlepublic,Bert

Audickétaitunesortederoidupétroledebandedessinéedontonparlaitdanslesjournaux

etdanslemagazineFortune.Maisilpossédaituneinfluenceénormesurlesparlementaires

desdeuxchambres.Ilavaitégalementbeaucoupd’amisetd’associésparmilesquelques

milliersd’hommesquidirigeaientlesprincipalesindustriesdupaysetappartenaientauclub

Socrate.Lesmembresdececlubpossédaientjournauxetchaînesdetélévision,dirigeaient

dessociétésdecourtageetdetransportdecéréales;c’étaientlesgéantsdeWallStreet,les

colossesdel’automobileetdel’électronique,lesgrandsprêtresdestemplesdel’argent,les

banques.Etsurtout,BertAudickétaitunamipersonneldusultanduSherhaben.

BertAudickfutconduitdanslasalleduconseil,oùsetrouvaientréunis,autourdeFrancis Kennedy,soncabinetparticulieretlesministresconcernésparl’affairedesotages.On compritqu’iln’étaitpasseulementvenupouraiderleprésident,maispourl’avertir:la sociétéd’Audickavaitinvesticinquantemilliardsdedollarsdansleschampsdepétroledu SherhabenetdanslagrandevilledeDak.Ilavaitunevoixmagique,àlafoisamicaleet persuasive.Ilauraitpufaireunhommepolitiqueextraordinaires’iln’avaitétéincapablede mentirsurlesquestionspolitiques;enoutre,ilétaitsioutrageusementd’extrêmedroite qu’iln’auraitpuêtreélu,mêmedanslacirconscriptionlaplusconservatricedupays. Ilcommençaparfairepartauprésidentdesaterribleinquiétude,etcelaavecunetelle sincéritéqu’onnepouvaitdouterqu’ilfûtvenuavanttoutpourtenterdesauverTheresa Kennedy. —Monsieurleprésident,j’aipriscontactavectouslesgensquejeconnaisdanslespays arabes.Ilscondamnentcetteaffaireeffroyable,etilsnousaiderontdanstoutelamesurede leursmoyens.JesuisunamipersonneldusultanduSherhabenetj’useraidetoutemon influencesurlui.Onm’aditqued’aprèscertainséléments,ilseraitmêléàcedétournement d’avionetàl’assassinatdupape.Jepeuxvousassurerquequellesquesoientlespreuves,le sultanestdenotrecôté. Ces paroles éveillèrent les soupçons de Francis Kennedy.Comment Audick avait-il

entenduparlerdel’implicationdusultan?Seulslesministresetlesmembresdesoncabinet particulierétaientaucourant,etl’informationavaitétéclassée«hautementconfidentiel». Lesultancomptait-ilsurAudickpourêtreblanchiunefoisl’affaireterminée? Lescénariovoulait-ilquelesultanetAudickapparaissentcommelessauveursdesafille? —Monsieurleprésident,repritAudick,jevousconseilleraisd’accéderauxexigencesdes ravisseurs.Ilestvraiquecelaabaisseraitleprestige,l’autoritédesÉtats-Unisdanslemonde, maiscelapourraêtreréparéparlasuite.Enattendant,laissez-moivousparlerdecequi certainementvoustoucheleplusprès.Ilneserafaitaucunmalàvotrefille. Lavoixétaitpluspersuasivequejamais. CefutsonassurancequifitdouterKennedy.D’aprèssapropreexpérience,ilsavaitquela confianceaveugleestlaqualitélaplussuspectecheztoutdirigeant. —Pensez-vousquenousdevrionsleurlivrerl’hommequiatuélepape?demanda Kennedy. Audicknecompritpaslaquestion. —Monsieurleprésident,jesaisquevousêtescatholique.Maisn’oubliezpasquenotre paysestessentiellementprotestant.Enmatièredepolitiqueétrangère,l’assassinatdupape ne peut constituer notre principale préoccupation. Pour l’avenir de notre pays, il est nécessaire de protéger notre approvisionnement en pétrole. Nous avons besoin du Sherhaben.Nousdevonsagirprudemment,avecintelligenceetsanspassion.Jenepeuxque vousréitérermaconviction:votrefillenerisquerien. Ilétaitsansaucundoutesincère,etsonassuranceétaitimpressionnante.Kennedyle remerciaetleraccompagnajusqu’àlaporte.Lorsqu’ilfutparti,leprésidentsetournavers Dazzy. —Qu’est-cequ’iladit,enfait? —Ilchercheseulementàpréciserleschoses,réponditDazzy.Ilveutprobablementvous dissuaderd’utiliserlescinquantemilliardsdelavilledeDakcommemonnaied’échange. Ildemeurauninstantsilencieux,puisajouta:

—Jecroisqu’ilpeutnousaider.

ChristianKleesepenchaalorsàl’oreilleduprésident:

—Francis,ilfautquejevousvoieseul.

Kennedys’excusaauprèsdesautrespersonnesprésentesetemmenaKleedanslebureau

ovale.

Kleeaimaitlebureauovale,lalumièrequelaissaientpasserlestroishautesfenêtresà

l’épreuvedesballes,lesdeuxdrapeaux–lescouleursgaiesdudrapeaunational,bleu,blanc

etrouge,àdroitedupetitbureau,etsurlagaucheledrapeauprésidentiel,plussombre,et

dontlebleuétaitplusprofond.

KennedyfitsigneàKleedes’asseoir.LeministresedemandacommentKennedypouvait

avoirl’airaussiemprunté.Ilsétaientamisdepuisdesannées,maisilneparvenaitàdéceler

chezluiaucunsigned’émotion.

—Ilyad’autresennuis,annonçaKlee.Ici,auxÉtats-Unis.Çam’ennuiedevousinquiéter

encore,maisc’estnécessaire.

Ilracontaauprésidentl’affairedelalettreannonçantqu’unebombeatomiqueavaitété

dissimuléeàNewYork.

—C’estprobablementuneblague,ditKlee.Ilyaunechancesurunmillionqu’unetelle

bombeaitétéposéequelquepart.Maissic’estvrai,ellepourraitdétruiredixpâtésde

maisonsettuerdesmilliersdegens.Sansparlerdesretombéesradioactivesquirendrontla

zoneinhabitablependantjenesaiscombiendetemps.Mêmes’ilnes’agitqued’unechance

surcent,ilfautprendrecettemenaceausérieux.

—J’espèrequevousn’allezpasmedirequec’estliéàl’affairedel’enlèvement!lança

Kennedy.

—Allezsavoir.

—Alorsbloqueztoutel’informationsurcetteaffaire.Classez-lasecretatomique.

Parl’interphone,Kennedyappelalebureaud’EugeneDazzy.

—Eugene,faites-moiparvenirunecopiedelaloisurlesecretatomique.Ainsiqu’un

dossiersurlarecherchemédicalesurlecerveau.Etpréparez-moiunrendez-vousavecle

DrAnnaccone.Prévoyezladateaprèslacrisedesotages.

Kennedyrelâchaleboutondel’interphone,selevaetallaseplanterdevantlesfenêtresdu

bureauovale.D’unairabsent,ilpromenaledoigtsurledrapeaufrangéquisetrouvaitsur

sonbureau.Ildemeuralàunlongmoment,perdudanssespensées.

—Jecroisqu’ils’agitd’unproblèmeintérieur,finitpardireKlee,unesortederetombée

psychologiquequiaétéprévueetétudiéedepuisdesannées.Nousnesommespasloinde

mettrelamainsurdessuspects.

Kennedyneréponditpastoutdesuite,toujoursplongédanssesréflexions.

—Christian,dit-ilalorsàvoixbasse,cetteinformationnedoitêtreconnued’aucunautre

membredugouvernement.NimêmedeDazzynid’aucunmembredemoncabinetpersonnel.

Çadoitresterentrevousetmoi.Inutiled’enrajouter.

Venuesdumondeentier,leséquipesdejournalistesavecleurmatérielavaientenvahi

Washington.Uneambiancedestaderégnaitdanslaville,etdevantlaMaison-Blancheune

foules’étaitagglutinée,commepourvenirpartagerlasouffranceduprésident.Àchaque

instant,desavionssillonnaientleciel:desémissairesdugouvernementaccompagnéspar

leuréquipes’envolaientpourl’étranger,oubienc’étaientdesavionsmilitairesamenantune

nouvelledivisionpourgarderlesalentoursdelaMaison-Blanche.Lafoulesemblaitdisposée

àveillertoutelanuitcommepourassurerauprésidentqu’iln’étaitpasseuldansson

malheur.LebruitdecettefoulepénétraitdepartoutdanslaMaison-Blanche.

Surlestélévisions,lesprogrammeshabituelsavaientétéinterrompuspourannoncerla

mortdupape.Danstouteslescathédralesdumonde,desfoulesimmensesvêtuesdenoir

étaientvenuespleurer.Endépitdessermonsprêchantlacharité,ilflottaitdansceséglises

commeunparfumdevengeance.OnpriaitaussipourlalibérationdeTheresaKennedy.

Larumeurcouraitqueleprésidententendaitlibérerl’assassindupapeenéchangedela

libérationdesotagesetdesafille.Lesexpertspolitiquesrecrutésparleschaînesdetélévision

étaientdiviséssurl’opportunitéd’unetellemesure,maisestimaienttousquecesexigences

initialesétaientsujettesànégociation,commecelaavaitétélecasparlepassélorsd’affaires

semblables.Toutlemondes’accordaitplusoumoinsàdirequeleprésidentavaitcédéàla

paniqueenraisondudangercouruparsafille.

Toutaulongdelanuit,lafoulenecessadegrossirautourdelaMaison-Blanche.Lesrues

deWashingtonétaientencombréesparleflotdesvéhiculesetdespiétonsquiconvergeaient

verslecœursymboliquedupays.Beaucoupavaientapporténourritureetboissonspour

soutenirleurlongueveillée.Ilsentendaientattendretoutelanuitauprèsdeleurprésident,

FrancisXavierKennedy.

LorsquelemardisoirKennedygagnasachambreàcoucher,ilpriapourquelesotages

fussentlibéréslelendemain.Yabrilallaitgagner.Pourlemoment.Sursatabledenuit

s’entassaientlesrapportsdelaCIA,duConseilnationaldesécurité,duministèredesAffaires

étrangères,duministèredelaDéfense,etceuxémanantdesoncabinetpersonnel.Son

majordome,Jefferson,luiapportasonchocolatchaudetsesbiscuits,etils’installapourlire

lesrapports.

Illutentreleslignes.Ils’efforçadesynthétiserlespointsdevuedifférentsdesdivers

ministèresetagencesgouvernementales,puisdesemettreàlaplaced’unchefd’Étatrival

prenantconnaissancedecesrapports.Cechefd’États’apercevraitrapidementquelesÉtats-

Unisétaientunpayschancelant,décadent,ungéantobèseetarthritique.Ungéantqui souffraitenoutred’hémorragieinterne:lesrichesdevenaientdeplusenplusriches,les pauvresdeplusenpluspauvres.Quantauxclassesmoyennes,ellesluttaientdésespérément pourconserverunepartdugâteau. Kennedyvoyaitbienquelesderniersévénementsavaientétédélibérémentplanifiéspour saperl’autoritémoraledesÉtats-Unis. Maisilyavaitaussicetteattaquevenuedel’intérieur,cettemenacedebombeatomique. Le cancerinterne.Les études psychologiques avaient montré que de tels événements pouvaientarriveretl’onavaitprisdesprécautions.Maispassuffisamment.Etcelanepouvait venirquedel’intérieur,lecoupétaittropdangereuxàjouerpourdesterroristes,trop aléatoire.Ilspouvaient,enagissantainsi,ouvrirlaboîtedePandoredelarépression,etils savaientqu’ensuspendantleslibertésciviles,touslesgouvernements,notammentceluides États-Unis,pouvaientfacilementécrasern’importequelleorganisationterroriste. Kennedyétudialesrapportssurlesgroupesterroristesetlespaysquileurprêtaientappui. IlfutsurprisdevoirquelaChinefinançaitdesgroupesterroristesarabes.Ilyavaitdes organisations,quipourl’heurenesemblaientpasliéesàl’opérationdeYabril;elleétaitpar tropbizarreetlesbénéficessemblaientbienimprobablespourleprixàpayer.Enmatièrede terrorisme,les Russes n’avaient jamais défendu lalibre entreprise.Mais il y avait la mosaïquedes groupes arabes,leFrontarabe,laSaïka,leFPLP-G,ettous les autres, seulementdésignésparleursinitiales.Etpuislesdifférentesbrigadesrouges:lesBrigades rougesitaliennes,laBrigaderougejaponaise,etlaBrigaderougeallemande,quiavaitabsorbé

lamultitudedespetitsgroupesallemandsàlasuited’unemeurtrièreguerreintestine.

ToutcelaétaittroppourKennedy.Lemercredi,danslamatinée,lesnégociationsseraient

terminéesetlesotageslibérés.Iln’yavaitplusqu’àattendre.Toutceladépassaitlesvingt-

quatreheuresdel’ultimatum,maisc’étaitprévu.Soncabinetluiavaitassuréqueles

terroristessemontreraientpatients.

Avantdes’endormirilrevitlesourireconfiantdesafilletandisqu’ellediscutaitavec

Yabril,cesourirequeluiavaienttransmissesonclesmorts.Ilsombraalorsdansunsommeil

pleinderêvestorturés,et,encriant,appelaàl’aide.Jeffersonaccourutdanslachambreet

contemplauninstantlevisageconvulséduprésidentendormiavantdeserésoudreàle

réveiller.Illuiapportauneautretassedechocolatetluidonnalecomprimédesomnifère

prescritparlemédecin.

Sherhaben,mercredimatin

FrancisKennedydormaitencorelorsqueYabrilseleva.Yabrilaimaitlespetitsmatins

dansledésert,lafraîcheurquifuyaitlafournaisedusoleil,lecielquis’incendiaitderouge.

Danscesmoments,ilsongeaittoujoursauLucifermusulman,quel’onnommeAzazel.

L’angeAzazel,deboutdevantDieu,refusad’adorerlacréationdel’homme,etDieule

précipitahorsduparadis.Azazel,alors,incendialessablesdudésertetlestransformaen

fournaise.Oh,êtreAzazel,sedisaitYabril.Encorejeuneetromantique,ilavaitutilisélenom

d’Azazelcommenomdecodelorsdesapremièreopération.

Cematin-là,lachaleurbrûlantedusoleilluidonnaitlevertige.Ilsetenaitdansl’ombrede

laporteouvertedel’avion,oùrégnaitl’airconditionné,maislaboufféed’airbrûlantlefit

reculer.Unenauséelesubmergeait,etilsedemandasielleétaitdueàcequ’ildevaitfaire.Il

allaitenfincommettrel’acteirréparable,lederniermouvementsurl’échiquierdelaterreur,

unmouvementdontiln’avaitparléniàRomeoniausultanduSherhabenniàsesalliésdes

Brigadesrouges.Unultimesacrilège.

Auloin,prèsduterminal,ilapercevaitlecordondesoldatsquitenaientàdistanceles

équipesdejournalistes.Ilavaitcaptél’attentiondumondeentier;ildétenaitlafilledu

présidentdesÉtats-Unis.Ilbénéficiaitd’uneaudiencepluslargequen’importequelchef

d’État,n’importequelpape,n’importequelprophète.Desesmains,ilpouvaitcouvrirlaterre

entière.Yabriltournaledosàlaporteetfitfaceàl’intérieurdelacabine.

Quatrehommesdesanouvelleéquipeprenaientleurpetitdéjeunerenpremièreclasse.

Vingt-quatreheuress’étaientécouléesdepuisqu’ilavaitlancél’ultimatum.Lemomentétait

venu.Illesfitsehâterpuisleurdistribualeurstâches.L’unallaporterauchefdudispositif

desécuritél’ordre,écritdelamaindeYabril,delaisserleséquipesdetélévisions’approcher

del’avion.Àunautrehommeilconfiaunpaquetdetractsexpliquantquepuisqueles

exigencesdeYabriln’avaientpasétésatisfaitesdanslesvingt-quatreheuresprévues,l’undes

otagesallaitêtreexécuté.

Deuxhommesreçurentl’ordred’allerchercherlafilleduprésidentaméricainaupremier

rangdessiègesdelaclassetouriste,etdelaramenerenpremièreclasse,làoùsetrouvait

Yabril.

LorsqueTheresaKennedyaperçutYabrilquil’attendait,sonvisagesedétenditetun

sourireapparutsurseslèvres.Yabrilsedemandacommentellepouvaitêtreaussibelleaprès

avoirpassétoutcetempsàborddel’avion.Ilseditalorsqu’ellenes’étaitmissurlapeau

aucunecrèmequieûtpufixerlacrasse.Illuirenditsonsourire,et,plaisantantàmoitié,lui

dit:

—Vousêtesmagnifique,maisunpeuchiffonnée.Allezdoncvousrafraîchir,maquillez-

vousunpeu,coiffez-vous.Lescamérasdelatélévisionnousattendent.Lemondeentierva

vousregarder,etjeneveuxpasqu’onpensequejevousaimaltraitée.

Ellepénétradanslestoilettesdel’avionetilattendit.Elleydemeuraprèsdevingt

minutes.Ilentenditlachassed’eauetill’imaginaassisesurlestoilettes,commeunepetite

fille;unedouleuraiguëluitransperçalecœur,etilpriaAzazeldeluidonnerdelaforce.C’est

alorsqu’ilentenditlerugissementdelafoulemasséesouslesoleildudésert;ilsavaientlu

lestracts.Ilentenditlescamionsdetélévisions’approcherdel’avion.

Theresaréapparut.Uneombredetristessepassasurlevisagedelajeunefille,maisilylut

aussil’entêtement.Elleavaitdécidédenepasparler,denepasapparaîtresursesbandes

vidéo.Elleétaitfraîche,jolie,confiantedanssaforce.Maiselleavaitperduunpeudeson

innocence.

—Jeneparleraipas,luidit-elleensouriant.

Yabrillapritparlamain.

—Jeveuxseulementqu’ilsvousvoient.

Illaconduisitjusqu’àlaporteouverte.Lesoleilrougedudésertincendiaitleursdeux

corps.Sixenginsmobilesdetélévisionsemblaientgarderl’avioncommedesmonstres

préhistoriques,bloquantpresquelafouleau-delàdupérimètre.

—Souriez-leur,ditYabril,jeveuxquevotrepèrevoiequevousêtessaineetsauve.

Àcemoment,ilsoulevasursanuquelamassesoyeusedesescheveux,laissantapparaître

lapeaud’unblancd’ivoiresieffrayant,queseulvenaittacherungraindebeauténoir,prèsde l’épaule. Ellefrémitàsoncontactetsetournapourvoircequ’ilfaisait,maisilraffermitson étreinteetlaforçaàtournerànouveaulatêteverslescamérasdetélévision,pourqu’elles puissentsaisirlabeautédesonvisage.Lesoleilluifaisaituncadred’or,etlecorpsdeYabril étaitcommesonombre. Unemainappuyéeau-dessusdelaporte,Yabrilsepressadetoutsonlongcontreelle, contresondosetsesfesses,àlamanièred’unetendreétreinte.Ilpritsonpistoletdelamain droite,approchalecanondesanuque,etavantqu’elleeûtpusentirlefroiddumétalil appuyasurladétenteetlaissachoirlecorpsdevantlui. Ellesemblas’éleverdanslesairs,verslesoleil,danslehalodesonpropresang.Puisson corpsbascula,lesjambesenl’air,etelleallas’écrasersurlapisteenbéton.Lesoleil incendiaitsoncrâneéclaté.D’abord,iln’yeutqueleronronnementdescamérasetdesengins mobilesdetélévision,lecrissementdusable,puis,àtraversledésert,montalaclameur pousséepardesmilliersdegens,uninfinihurlementdeterreur. Yabril,quis’attendaitàuneexplosiondejoie,futsurpris.Ilreculaàl’intérieurdel’avion. Leshommesdesongroupeleregardaientavechorreur,avecmépris,avecuneterreur presqueanimale.«Allahsoitloué»,leurdit-il,maisilsneluirépondirentpas.Unlong momentdesilencesuivitsesparoles. —Maintenant,lemondevacomprendrenotredétermination,finit-ilparlancerd’unton sec.Nousallonsobtenircequenousvoulons. Maisenmêmetemps,ilnepouvaits’empêcherdesongeraucrid’horreurpousséparla foule. Curieuse réaction. En exécutant la fille du président des États-Unis, symbole intouchabledel’autorité,ilavaitsanss’enrendrecomptevioléuntabou.Tantpis! IlsongeaalorsàTheresaKennedy,àsondouxvisage,auparfumdevioletteetàla blancheurdesanuque,ilsongeaàsoncorpsprisdansunhalodepoussièrerouge.Qu’elle reposeavecAzazel,sedit-il,danslessablesdudésertpourlessièclesdessiècles.Ilconserva unedernièreimaged’elle,sonpantalonblancserréautourdeschevilles,découvrantsespieds chaussésdesandales.Lesoleildéversaitsalavesurlacarlingueetilétaittrempédesueur.Il songea:«JesuisAzazel.»

Washington

Lemercredimatin,avantl’aube,uncauchemaragitaitlesommeilduprésidentKennedy, où il entendait la clameur terrifiée d’une foule immense. Puis Jefferson le secoua. Curieusement,alorsqu’ilétaitàprésentréveillé,lesrugissementsdelafouleluiparvenaient àtraverslesmursdelaMaison-Blanche. Ilyavaitquelquechosed’étrangechezJefferson…ilneressemblaitplusaumajordome déférentquiluiapportaitsonchocolat,brossaitsesvêtements.Sonvisagetendu,sesmuscles crispéstrahissaientl’hommequivientderecevoiruncoupterrible.«Monsieurleprésident, réveillez-vous,réveillez-vous»,necessait-ilderépéter. —Maisqu’est-cequec’estquecebruit?ditKennedyquiétaitparfaitementréveillé. Lalumièredulustreinondaitlapièce,etungrouped’hommessetenaitderrièreJefferson. Ilreconnutl’officierdemarinequiétaitlemédecindelaMaison-Blanche,l’officierde sécuritéchargédescodesnucléaires,puisEugeneDazzy,ArthurWixetChristianKlee.Ilse sentitpresquesoulevédesonlitparJefferson,quiluienfilaensuiteunerobedechambre. Sansqu’ilsûtpourquoi,sesgenouxsedérobèrentsousluietJeffersondutlesoutenir.

Tousceshommesavaientlevisagetendu,livide.Kennedylesconsidérad’abordavec étonnement,puisavechorreur.L’espaced’uninstant,illuisemblaavoirperdulessensde l’ouïeetdelavuetantlaterreurlesubmergeait.L’officierdemarineouvritsaservietteeten tirauneseringuedéjàremplie.«Non»,ditKennedy.Ilregardatousleshommesunparun, maisaucunneparla. —C’estbon,Christian,jesavaisqu’ilallaitlefaire.IlatuéTheresa,c’estça? AlorsilattenditqueKleeluirépondenon,qu’ils’agissaitd’autrechose,unecatastrophe naturelle,l’explosiond’unecentralenucléaire,lamortd’ungrandchefd’État,unbateaude guerrecoulédanslegolfePersique,untremblementdeterredévastateur,unrazdemarée, ungigantesqueincendie,lapeste.N’importequoi.MaisKlee,levisagelivide,luidit«oui». Et Kennedy eut l’impression qu’une très longue maladie, une fièvre indéterminée atteignaitsonparoxysme.IlsepliaendeuxetenunbondKleefutàsescôtés,commepourle protégerdesautresgensprésentsdanslachambre,carlevisagedeKennedyruisselaitde larmesetilsuffoquait.Toutlemondesemblaalorss’approcher,lemédecinplongeaune aiguilledanssonbras,etJeffersonetKleelecouchèrentsursonlit.

IlsattendirentqueFrancisKennedysefûtremisduchoc.Finalement,lorsqu’ileut

retrouvéuncertainempiresurlui-même,ildonnasesinstructions.Réunirlesdifférents

membresdesoncabinet,prévenirlesdirigeantsdesgroupesparlementaires,demanderàla

fouled’évacuerlesruesetlesabordsdelaMaison-Blanche.Écartertouslesjournalistes.Il

convoquaitsoncabinetparticulieràseptheuresdumatin.

Avantquel’aubeneparaisse,Kennedycongédiatoutlemonde.Jeffersonluiapportaalors

sonplateauhabituel,aveclechocolatchaudetlesbiscuits.

—Jemetiendraiderrièrelaporte,ditJefferson.Sivousêtesd’accord,monsieurle

président,jeviendraivoirtouteslesdemi-heuressitoutvabien.

KennedyacquiesçaetJeffersonquittalapièce.

Leprésidentéteignitalorstoutesleslumières.Unelueurgriserégnaitdanslapièce.Son

chagrinétaitdélibérémentvouluparunennemi,etiltentadelemaîtriser.Enregardantles

hautesfenêtresovales,ilserappelaqu’ellesétaientfaitesd’unverrespécial,qu’ilpouvaitvoir

autraversmaisquepersonnenepouvaitlefairedepuisl’extérieur,etqu’ellesétaientà

l’épreuvedesballes.Enoutre,lesjardinsdelaMaison-Blancheetlesbâtimentstoutautour

étaientoccupéspardesagentsdesservicessecrets;quantauparc,ilétaitéquipédebarrières

spécialesetsurveillépardespatrouillesmuniesdechiens.Lui-mêmeétaitensécurité;

ChristianKleeleluiavaitcertifié.Maisiln’yavaiteuaucunmoyendesauverTheresa.

C’étaitfini,elleétaitmorte.Àprésent,passélepremiermomentdedouleur,ils’étonnait

lui-mêmedesoncalme.Était-ceparcequ’elleavaittenuàvivresavieaprèslamortdesa

mère?Parcequ’elleavaitrefusédevivreavecluiàlaMaison-Blanche,endéclarantqu’ellese

situaitbienàlagauchedesdeuxgrandspartisetqu’elles’opposaitàluisurleplanpolitique?

N’aimait-ildoncpassafille?

Ils’accordal’absolution.IlaimaitTheresaetelleétaitmorte.Maislechocavaitété

atténuéparcequedepuiscesderniersjoursilsepréparaitàcettemort.Saparanoïaaiguë

maisinconsciente,enracinéedansl’histoiredesKennedy,luiavaitenvoyédessignaux.

L’assassinatdupapeetledétournementdel’avionoùsetrouvaitlafilleduprésidentdes

États-Unis,lepayslepluspuissantdelaterre,faisaientpartied’uneseuleetmêmeopération.

Ilyavaiteuceretarddanslaprésentationdesexigencesjusqu’àlacaptureauxÉtats-Unisde

l’assassindupape.Puiscettedemandearrogantedelibération.

Grâceàunprodigieuxeffortdevolonté,FrancisKennedyécartadesonesprittout

sentimentpersonnel,s’efforçantdesuivreunraisonnementlogique.Leschosesétaient

simples:lepapeetunejeunefilleavaientperdulavie.Objectivement,àl’échelledumonde,

cesfaitsn’avaientguèred’importance.Leschefsreligieuxpeuventêtrecanonisés,etles

jeunesfillessonttendrementpleurées.Maisilyavaitautrechose.Lemondeallaitmépriser

lesÉtats-Unisetleursdirigeants.Lepaysallaitsubird’autresattaquesimprévues.Une

autoritésurlaquellel’oncrachenepeutmaintenirl’ordre.Uneautoritémoquéeethumiliée

nepeutprétendremaintenirlacohésiondesonpropretissusocial.

Laportedelachambres’ouvritetunflotdelumièrevenueducouloirypénétra.Maisla

chambreétaitdéjàéclairéeparlalueurdusoleillevant.Jefferson,quiavaitrevêtuune

chemiseetunevestepropres,poussaitlatableroulanteaveclepetitdéjeunerduprésident.Il

adressaunregardinterrogatifàKennedy,commepourluidemanders’ildevaitrester,puisse

résolutàpartir.

Kennedysentaitdeslarmescoulersursesjoues,etilsavaitquec’étaientdeslarmes

d’impuissance.Ànouveau,ilserenditcomptequesadouleuravaitdisparu,etilsedemanda

pourquoi.Ilsentitalorsunerageterriblelesubmerger,uneragedirigéeycompriscontreson

cabinetparticulierquin’avaitpasétéàlahauteurdesévénements;ilavaittoujoursméprisé

chezlesautrescesaccèsdefureurqu’iln’éprouvaitjamais,etiltentad’yrésister.

Ilsongeaàlafaçondontlesmembresdesoncabinetavaientvoululeréconforter.

ChristianKleeluiavaittémoignécetteaffectionquinesedémentaitpasdepuisdesannées,il

l’avaitserrédanssesbras,l’avaitaidéàseremettreaulit.OddbloodGray,d’habitudesifroid,

siimpersonnel,luiavaitpasséunbrasautourdesépaulesenluidisant:«C’estaffreux,c’est

affreux.»ArthurWixetEugeneDazzys’étaientmontrésplusréservés.Ilsluiavaient

rapidementserrélebrasenmurmurantdesmotsqu’iln’avaitpascompris.EtKennedyavait

remarquéqu’ensaqualitédechefdecabinet,EugeneDazzyavaitétél’undespremiersà

quitterlachambreàcoucherpours’occuperdetoutcequ’ilyavaitàfaireàlaMaison-

Blanche.WixétaitpartiavecDazzy.ChefduConseilnationaldesécurité,ilavaitdestâches

urgentesàremplir,etpeut-êtreavait-ilpeurderecevoirquelqueordreinsensédereprésailles

delapartd’unhommesubmergéparlechagrin.

DanslecourtinstantquileséparaduretourdeJeffersonaveclepetitdéjeuner,Kennedy

compritquesavieneseraitplusjamaislamême,etqu’ilenavaitpeut-êtreperdulamaîtrise.

Ils’efforçapourtantderaisonnerfroidementsansselaisserdominerparlacolère.

Ilserappelalesséminairesdestratégieaucoursdesquelsdesemblablesévénements

avaientétéenvisagés.Ilserappelal’Iranetl’Irak.

Sonespritrevintquaranteannéesenarrière.Ilavaitalorsseptansetjouaitsurlerivage

rocheuxdeHyannisaveclesenfantsdesononcleJohnetdesononcleBobby.Etlesdeux

oncles,grands,mincesetblonds,avaientjouéquelquesminutesaveceuxavantdemonter

dansunhélicoptère,commedesdieux.Enfant,ilavaittoujourspréférésononcleJohn,parce

qu’ilconnaissaittoussessecrets.Ill’avaitvuunefoisembrasserunefemmeavantdela

conduiredanssachambre.Ilenétaitressortiuneheureaprès.Iln’avaitjamaisoubliécetair

debonheurquiselisaitsurlevisagedesononcleJohn,commes’ilavaitreçuuncadeau

inoubliable.Personnen’avaitremarquélepetitgarçondissimuléderrièrel’unedestablesdu

couloir.Encetteépoqued’innocence,leshommesdesservicessecretsn’étaientpasaussi

prochesduprésident.

Ilserappelaitd’autresscènesdesonenfance,quidressaientdevivantstableauxde

l’exercicedupouvoir.Sesdeuxonclesàquidesgensplusâgésqu’euxs’adressaientcommeà

desrois.LesmusiciensquicommençaientàjouerdèsquesononcleJohnapparaissaitdans

lesjardins,lesvisagesquisetournaienttousverslui,lesconversationsquicessaientjusqu’à

cequ’ilaitparlé.L’éléganceaveclaquellesesdeuxonclesexerçaientlepouvoir.Laconfiance aveclaquelleilsattendaientqueleshélicoptèresjaillissentduciel,l’impressiondesécurité quedonnaienttousceshommescostaudsquilesprotégeaient,lamajestéaveclaquelleils savaientdescendredeleurhauteur… Leurs sourires resplendissaient, il émanait d’eux une impression de savoir divin, d’autorité.Etmalgrétoutcela,ilsprenaientletempsdejoueravecdespetitsgarçonsetdes petitesfilles,leursenfants,leursniècesetneveux,lesdieuxdescendaientaumilieudes mortels.Etpuisalors… Auxcôtésdesamèreenlarmes,ilavaitregardéàlatélévisionlesfunéraillesdesononcle John,l’affûtdecanon,lechevalsanscavalier,lesmillionsdegensbouleversés,sapetite camaradedejeuxdevenueactricesurunescèneauxdimensionsdumonde.Etpuissononcle BobbyetsatanteJackie.Àunmoment,samèrel’avaitprisdanssesbrasetluiavaitdit:«ne regardepas,neregardepas»,etilavaitétéaveugléparseslongscheveuxetseslarmes poisseuses.

Àprésent,lerectangledelumièredessinéparlaportetranchaitsessouvenirs,etilvit

Jeffersonpoussantunetableroulante.

—Emportezçaetdonnez-moiuneheure,ditKennedy.Nem’interrompezpasavant.

Ilneluiavaitjamaisparléaussisèchement,etJeffersonleregardaavecétonnementavant

derépondre:

—Bien,monsieurleprésident.

Jeffersonroulalatablehorsdelachambreetrefermalaportederrièrelui.

Lesoleilétaitsuffisammenthautpouréclairerlachambremaispasassezpourapportersa

chaleur.MaislapulsationdeWashingtonpénétraitdanslapièce.Lescamionsdetélévision

encombraientlesruesdevantlesgrillesetd’innombrablesmoteursdevoituresronronnaient

commeungigantesquenuaged’insectes.Desavionssillonnaientleciel,tousmilitaires:

l’espaceaérienavaitétéinterditautraficcivil.

FrancisKennedysepréparaalorsàfairecequ’ilredoutaitleplusdepuisqu’ilavaitappris

lamortdesafille.Iltiralesrideaux,plongeantlapiècedansl’obscurité.Puisilglissadansle

magnétoscopelacassettevidéotournéedansl’avion,celleoùl’onvoyaitsafilleencompagnie

deYabril,lesderniersinstantsdesavie.

Ils’efforçaderéprimerlafureurquilesubmergeait,dechasserlegoûtdebiledanssa

bouche.Legrandtriomphedesavies’étaitmuéensonplusgrandmalheur.Ilavaitétééluà

laprésidence,etsafemmeétaitmorteavantsonentréeenfonctions.Sesgrandsprojetspour

uneAmériqueutopiqueavaientétébattusenbrècheparleCongrès.Etàprésentsafilleavait

payédesaviel’ambitionetlesrêvesdesonpère.Unesaliveécœuranteluinaissaitdansla

bouche.Soncorpssemblaitsécréterunpoisonquileterrassait,etilavaitlesentimentque

seulelafureurpouvaitluifairedubien.Àcetinstant,quelquechoseseproduisitdansson

cerveau,unedéchargeélectriquesemblaredonnervieàsoncorpsaffaibli.Unetelleénergie

éclataenluiqu’iltenditlespoingsendirectiondesfenêtresqu’illuminaitàprésentlesoleil

dumatin.

Ilavaitlepouvoir,etcepouvoirill’utiliserait!Ilferaittremblersesennemis,etc’estdans

leursbouchesquelasaliveauraitungoûtamer.Ilbalayeraitcespetitshommesinsignifiants

avecleurspétoiresridicules,tousceuxquiétaientresponsablesdesatragédie.

Ilsesentaitàprésentsemblableàunhommelongtempsaffaibli,quiseremetenfind’une

longuemaladieetseréveilleunbeaumatinenserendantcomptequ’ilarecouvrésesforces.

Ilressentaituneeuphorie,presqueunepaixdel’âmequ’iln’avaitpasressentiedepuisla

mortdesafemme.Ils’assitauborddesonlitets’efforçademaîtrisersessentiments,de

retrouverlecoursrationneldesespensées.Pluscalmement,ilpassaenrevuelesdifférentes

optionsquis’offraientàlui,avectousleursdangers,etfinalementsutcequ’ildevaitfaireet

quelsdangersildevaitécarter.Puisunedernièredouleuràlapenséequesafillen’existait

plus.

LIVRETROIS

Mercredi(Washington)

8

Lemercredimatin,àonzeheures,lesplushautspersonnagesdel’Étatseretrouvèrent danslasalleduConseildelaMaison-Blanchepourdéciderdesmesuresàprendre.Outreles ministres,ilyavaitlàlavice-présidenteHelenDuPray,lechefdelaCIA,etaussilechef d’état-majorinterarmes,quid’habituden’assistaitpasàcegenrederéunion,maisqui,àla demandeduprésident,avaitétéconvoquéparEugeneDazzy.LorsqueKennedypénétradans lasalle,toutlemondeseleva. Kennedyleurfitsignedes’asseoir.SeulleministredesAffairesétrangèresdemeura debout. —Monsieurleprésident,nousvoudrionstous,ici,vousdireàquelpointvotredramenous atouchés.Lescondoléancesquenousvousprésentonsviennentdufonddenotrecœur.Dans cettecrisequetraverselepaysetcettecrisepersonnelle,nousvousassuronsdenotreplus parfaiteloyautéetdetoutnotredévouement.Noussommesicipourvousapporterplusque notreappuiprofessionnel.C’estpourchacund’entrenousl’occasiondefairepreuvedeson dévouementàvotrepersonne. Leministreavaitdeslarmesdanslesyeux,etc’étaitunhommeconnupoursaréserve, voiresafroideur. Kennedydemeuraunmomentlatêteinclinée.C’étaitlaseulepersonne,quiendehorsde la pâleur de son visage, semblait ne manifester aucune émotion. Il regarda chacun longuement,commepourlesremercierdeleurtémoignaged’affection.Ilsavaitpourtant qu’ilallaitfairevolerenéclatstouscesbonssentiments. —Jevousremercie,finit-ilpardéclarer,etjesaisquejepeuxcomptersurvous.Mais maintenantjevousdemandequ’aucoursdecetteréunionilnesoitplustenucomptedemon malheurpersonnel.Lesdécisionsquenousallonsprendreconcernentlepaystoutentier. C’estnotredevoirleplussacré.Lesdécisionsquej’aiprisesl’ontétédansl’intérêtdupays. Ils’interrompituninstantpourquechacunpûtsepénétrerdecetteidéeextraordinaire quec’étaitluietluiseulquidominaitlasituation. HelenDuPrayéprouvacommeunvertige. —Aucoursdecetteréunion,repritKennedy,nousallonsexaminertouteslespossibilités quis’offrentànous.Jedoutequ’aucunedespropositionsquevousprésentereznesoit adoptée,maisjevousdonnerailapossibilitédelesdéfendre.Maislaissez-moid’abord présenter mon scénario. Je vous préviens également que j’ai l’appui de mon cabinet personnel. Ils’interrompitànouveau,pourfairesentirtoutelapuissancedesonmagnétisme personnel.Puisilselevaetrepritlaparole.

— D’abord, l’analyse. Les derniers et tragiques événements font partie d’un plan impitoyableconçuetexécutédemaindemaître.L’assassinatdupapeledimanchedePâques, ledétournementdel’avionlemêmejour,lesexigencesdélibérémentimpossiblesàsatisfaire présentéespourlalibérationdesotages,etcelapourdesraisonslogistiques,et,bienquej’aie étéd’accordpoursatisfairecesexigences,lemeurtreinutiledemafillecematin.Etmêmela capturedel’assassindupape,ici,dansnotrepays,capturequieûtétésanscelaparfaitement impossible,n’avaitpourbutquedepouvoirexigerensuitesalibération.Toutcelaprouve l’existenced’uncomplotdegrandeenvergure. Ilvoyaitbienl’incrédulitéquisepeignaitsurlevisagedesassistants.Ilrepritlefildeson discours. —Maisquelpouvaitêtrelebutd’unscénarioaussiterrifiantquetortueux?Ehbien,il existedanslemonded’aujourd’huiunméprispourl’autorité,pourl’autoritédel’État,et particulièrementunméprispourl’autoritémoraledesÉtats-Unis.Celavabienau-delàdu méprishabituelqu’aucoursdel’histoirelesjeunesontpuavoirpourl’autorité,etquiest souventunebonnechose.LebutdeceplanterroristeestdediscréditerlesÉtats-Unisentant qu’imagedel’autorité.Etcelanonseulementauxyeuxdemilliardsd’êtreshumains,mais encoreauxyeuxdesÉtats.Àcertainsmoments,ilfautsavoirrépondreàdetelsdéfis,etce momentestvenu. «IlestétabliquelesÉtatsarabesneparticipentpasàcecomplot.SaufleSherhaben.Ilest certainquelemouvementterroristeinternationalconnusouslenomdesCentaapportéun soutienpersonnel,etlogistique.Maislesrapportsprouventqu’unseulhommedirigecette opération.Etilsemblequ’iln’accepted’ordresdepersonne,saufpeut-êtredusultandu Sherhaben. Ànouveauils’interrompit. —Noussavonsaveccertitudequelesultanestcomplice.Sestroupesgardentl’aéroport nonpournousaideràdélivrerlesotages,maispourempêchertouteattaquevenuede l’extérieur.Lesultanprétendagiraumieuxdenosintérêts,maisenréalitéilestpartie prenanteàcetteaffaire.Celadit,pourluirendrejustice,nousavonslapreuvequ’ilnesavait pasqueYabrilallaittuermafille. Iljetauncoupd’œilautourdelatabledansl’intentionévidented’impressionnerles personnesprésentesparsoncalme. —Deuxièmement:lepronostic.Aveclesotages,nousnenoustrouvonspasdansune situationhabituelle.Ils’agitd’uncomplotdestinéàhumilierprofondémentlesÉtats-Unis. Notre pays devrait supplier qu’on lui rende ses otages, après avoir subi une série d’humiliations qui nous feraient paraître comme impuissants. Pendant des semaines entières,lesmédiasdumondeentierserepaîtrontdecettesituation.Etnousn’aurons aucunegarantiequelesotagesaurontlaviesauve.Dansdetellescirconstances,jenepeux imaginerpourlasuitequ’unesituationdevéritablechaos.Notreproprepeupleperdrafoien nousetennotrepays. Unefoisencore,Kennedys’interrompit.Lespersonnesprésentescomprenaientbien, désormais,qu’ilavaitunplan. —Solutions:j’aiétudiélerapportprésentantlesdifférentesoptionsquis’offrentànous. Àmonavis,cesontleshabituellessolutionsboiteusesdupassé.Sanctionséconomiques, opérationdecommandopourdélivrerlesotages,brasdeferpolitique,concessionsfaitesen secrettandisquepubliquementl’onmaintientnejamaisnégocieravecdesterroristes.Lefait quel’Unionsoviétiquenenousautoriserapasàlanceruneopérationmilitairedegrande enverguredanslegolfePersique.Toutcelaimpliquequenousdevonsnoussoumettreet

accepterd’êtreprofondémenthumiliésauxyeuxdumonde.Etàmonavis,laplupartdes otagespeuventfortbienperdrelavie. LeministredesAffairesétrangèresl’interrompit. —Messervicesviennentderecevoirunepromesseenbonneetdueformedusultandu Sherhaben de libérer tous les otages lorsque les exigences des terroristes auront été satisfaites.Ilestindignéparcequ’afaitYabriletaffirmequ’ilestprêtàfaireprendrel’avion d’assaut.IlseportegarantdelapromessedeYabrilquicomptelibérercinquanteotagespour prouversabonnefoi. Kennedy le regarda fixement pendant un moment. Ses yeux de porcelaine bleue semblaientpiquetésdeminusculestachesnoires.Puis,d’untoncourtoismaisavecunevoix quiavaitletranchantdel’acier,illuidit:

—Monsieurleministre,lorsquej’enauraifini,touteslespersonnesprésentesiciauront le loisirde s’exprimer.Jusque-là,je vous demanderai de ne pas m’interrompre.Leur propositionneserapasrenduepublique,elleneserapascommuniquéeauxmédias. Leministreétaitvisiblementsurpris.Leprésidentneluiavaitjamaisparléavecunetelle froideur,n’avaitjamaisfaitàcepointétalagedesonpouvoir.Ilbaissalatête,faisant semblant de se plongerdans l’étude de ses notes ;seules ses joues s’empourprèrent légèrement.Kennedypoursuivit:

—Décisions:j’ordonnedoncàprésentauchefd’état-majorinterarmesdelancerune attaqueaériennesurleschampspétrolifèresduSherhabenetlavillepétrolièredeDak.La mission de l’aviation consistera à détruire toutes les installations pétrolières, puits, pipelines,etc.Lavilleserarasée.Quatreheuresavantlebombardement,destractsseront lâchés surla ville ordonnant auxhabitants de l’évacuer.L’attaque aérienne auralieu exactement dans trente-six heures,c’est-à-dire jeudi à onze heures du soir,heure de Washington. Unsilencedemortrégnaitdanscettepièceoùsetrouvaientrassembléesplusdetrente personnesquidétenaientlesleviersdupouvoirauxÉtats-Unis. —LeministredesAffairesétrangèresprendracontactaveclespaysconcernéspourles autorisationsdesurvol,repritKennedy.Ilferasavoirtrèsclairementquetoutrefusde l’utilisationdel’espaceaériensetraduiraparunedénonciationdesaccordséconomiqueset militairesaveccepays.Lesconséquencesd’untelrefusseraientterribles. LeministredesAffairesétrangèressemblaléviterdesonsiègepourprotester,maisil parvintàseressaisir.Unmurmureparcourutlasalle. Kennedylevalesmainsd’ungestequisemblaitpleindecolère,maisilsouriait,d’un sourirerassurant.Ilsemblaitmoinsautoritaire,plusdétendu,etensouriant,ils’adressa directementauministredesAffairesétrangères. —LeministredesAffairesétrangèresm’enverra,aussitôt,l’ambassadeurdusultanatdu Sherhaben.Voicicequejediraiàl’ambassadeur:Lesultandevraavoirlibérélesotages demainaprès-midi.IlnouslivreraleterroristeYabrildetellefaçonqu’ilnepuisseattenterà sesjours.Silesultanrefuse,lesultanatduSherhabenserarayédelacarte. Kennedydemeurasilencieuxpendantunmoment;personneneprononçalemoindre mot. —Lespropostenuslorsdecetteréunionsontclasséshautementconfidentiels.Ilnedoit pasyavoirlamoindrefuite.Sic’étaitlecas,lessanctionslesplussévèresseraientprises, conformémentàlaloi.Maintenant,vouspouveztousparler. Lespersonnesprésentesétaientabasourdiesparsesparoles;lesmembresdesoncabinet gardaientlesyeuxbaisséspournepascroiserleregarddesautresassistants.

Kennedys’assitets’enfonçadanssonfauteuildecuirnoir,lesjambessurlecôté.Tandis quelaréunionsepoursuivait,ilsemitàcontemplerlejardinderosesparlafenêtre.Ilécouta lesvoixquis’élevaient.D’abordcelleduministredesAffairesétrangères. —Monsieurleprésident,jenepeuxquem’éleverànouveaucontrevotredécision.Cesera undésastrepourlesÉtats-Unis.Enutilisantlaforcepourécraserunpetitpays,nous deviendronsunpariadansleconcertdesnations… Lavoixcontinuadebourdonner,maisiln’entendaitpluslesmots. Puisilentenditlavoixduministredel’Intérieur,unevoixdénuéed’expression,maisqui captaitpourtantl’attention. — Monsieur le président, sachez qu’en détruisant Dak, nous détruisons cinquante milliardsdedollars,unargentquiappartientàunesociétépétrolièreaméricaine,unargent que les classes moyennes américaines ont investi dans des sociétés pétrolières.Nous compromettonségalementnosimportationsdepétrole.Leprixdel’essenceàlapompeva doublerauxÉtats-Unis. Puislamêléeconfusedesdifférentsarguments.PourquoidétruirelavilledeDakavant d’avoirobtenusatisfaction?Ilyavaitdifférentessolutionsàexplorer.Legranddanger,c’était d’agiravecprécipitation.Kennedyregardasamontre.Celaduraitdepuisplusd’uneheure.Il seleva. —Jeremerciechacund’entrevouspoursesconseils,dit-il.LesultanduSherhaben pourraitcertainementsauverDakendonnantimmédiatementsatisfactionàmesexigences. Maisilneleferapas.Dakdoitêtredétruite,sinonnosmenacesneserontpasprisesau sérieux.Dans le cas contraire,nous aurons à gouverner un pays qu’un seul homme légèrementarmépeuthumilier,pourpeuqu’ilfassepreuvedecourage.Danscecas,autant dissoudrenosforcesarméesetéconomiserl’argentdeleurbudget.Jevoisnotrechemintout tracé,etjelesuivrai. «Maintenant,encequiconcernelescinquantemilliardsdedollarsperdusparles actionnairesaméricains.C’estBertAudickquidirigeleconsortiumquipossèdecesbiens.Ila déjàamorticescinquantemilliardsdedollars,etmêmeau-delà.Bienentendu,nousferons denotremieuxpourl’aider.JepermettraiàM.Audickdesauversesinvestissementsd’une autrefaçon.J’envoieunavionauSherhabenpourramenerlesotages,etunavionmilitaire quidoitramenerlesterroristespourqu’ilssoientjugésauxÉtats-Unis.Leministredes AffairesétrangèresinviteraM.Audickàembarqueràborddel’undecesdeuxavions.Son travailconsisteraàconvaincrelesultand’acceptermesconditions.Ildevraleconvaincreque laseulefaçondesauverleSherhabenetlepétroleaméricaindanscepaysestd’accepter toutesmesconditions.Telestlemarché. —Silesultann’acceptepas,ditleministredelaDéfense,celaveutdirequenousperdrons deuxautresavions,Audicketlesotages. —C’esttrèsvraisemblable,ditKennedy.NousverronssiAudickaducran.Maisc’estun hommeintelligent.Ilsait,commenous,quelesultandoitaccepter.J’ensuistellementsûr, quej’envoieégalementlà-basleconseillerenmatièredesécuriténationale,M.Wix. —Monsieurleprésident,ditalorslechefdelaCIA,vousdevezsavoirquelesbatteriesde DCAautourdeDaksontserviespardesAméricainsquisontsouscontratcivilavecle gouvernementduSherhabenetlessociétéspétrolièresaméricaines.CesontdesAméricains spécialemententraînésaumaniementdesbatteriesdemissiles.Ilsrisquentderiposter. —Audickleurdonneral’ordredepartir,réponditKennedyensouriant.Bienentendu,en tantqu’Américains,s’ilsnouscombattent,ceserontdestraîtres,etlesAméricainsquiles payentserontégalementpoursuivispourtrahison.

Illaissacetteidéefairesonchemin:Audickseraitpoursuivi.Puisilsetournavers

ChristianKlee.

—Christian,commencezàtravaillersurlesaspectsjuridiquesdelaquestion.

Deuxparlementairesassistaientàcetteréunion:lechefdelamajoritéauSénat,Thomas

Lambertino,etleprésidentdelaChambredesreprésentants,AlfredJintz.Cefutlesénateur

quipritlepremierlaparole.

—J’estimequecesmesuressonttropextrêmespourêtreprisessansavoirétéaupréalable

discutéesparlesdeuxchambres.

Kennedyluiréponditaveccourtoisie:

—Avectoutmonrespect,monsieurlesénateur,nousn’avonspasletemps.Etentantque

chefdel’exécutif,jesuishabilitéàentreprendrepareilleaction.Bienentendu,leCongrès

pourraendiscuterensuiteetprendretouteslesmesuresqu’iljugerautile.Maisj’espère

sincèrementqueleCongrèsnousappuiera,lepeupleetmoi-même,endescirconstances

aussidramatiques.

—C’esteffroyable,ditalorslesénateurLambertino,lesconséquencesserontterribles.

Monsieurleprésident,jevoussuppliedenepasagiraussirapidement.

Pourlapremièrefois,leprésidentabandonnaletoncourtoisadoptéjusqu’alors.

—LeCongrèss’esttoujoursopposéàmoi.Nouspouvonsdiscuteràpertedevuedes

différentesoptions,jusqu’àcequelesotagessoienttousmortsetquelesÉtats-Unissoient

unobjetderiséedanslesvillagesleplusreculésdelaplanète.Jem’entiensàmesanalyses

etàmessolutions;cettedécisionentredanslecadredemesattributionsenmaqualitéde

chefdel’exécutif.Lorsquelacriseserapassée,jemeprésenteraidevantlepeupleetjelui

expliqueraitoutel’affaire.Jusque-là,jevousrappellequelesproposéchangésicisont

hautementconfidentiels.Bon,jesaisquevousaveztousbeaucoupàfaire.Vousrendrez

comptedevosdémarchesàmonchefdecabinet.

CefutAlfredJintz,leprésidentdelaChambredesreprésentants,quirépondit.

—Monsieurleprésident,j’espéraisnepasavoiràvousledire,maisleCongrèsvous

demandedenepasparticiperàcesnégociations.Jedoisdoncvousavertirqu’àpartir

d’aujourd’hui,laChambreetleSénatferonttoutpourcontrecarrervotreaction,aumotifque

votretragédiepersonnellevousempêched’exercersereinementvosfonctions.

Kennedyseredressafaceàeux.Sonbeauvisagesefigeacommeunmasque,sesyeux

bleuss’aveuglèrentcommeceuxd’unestatue.

—Vousagissezainsiàvosrisquesetpérils,etàceuxdel’Amérique.

Etilquittalapièce.

BrouhahaetmouvementsdiversdanslasalleduConseil.OddbloodGrayseprécipitavers

lesdeuxparlementaires,LambertinoetJintz.Maislesdeuxhommesavaientlevisage

sombre,etilsluirépondirentfroidement:

—Onnepeutpasautorisercela,ditJintz.J’estimequelecabinetpersonnelduprésident

s’estconduitcommeunebandededélinquantsenneledissuadantpasdeprendredetelles

mesures.

—Ilm’aconvaincuqu’iln’agissaitpasparhainepersonnelle,réponditOddbloodGray.

Quec’étaitl’actionlaplusefficaceàentreprendre.C’esteffroyable,biensûr,maisc’est

l’époquequiestcommeça.Onnepeutpaslaisserlasituationnouséchapper.Celapourrait

êtrecatastrophique.

—C’estlapremièrefoisquejevoisFrancisKennedyagiravecunetellemorgue,déclarale

sénateurLambertino.Jusque-là,ils’étaittoujoursmontrécourtoisavecleCongrès.Ilaurait

puaumoinsfairesemblantdenousassocierauprocessusdedécision. —Ilestextrêmementtendu,réponditOddbloodGray.IlseraitbienqueleCongrès n’ajoutepasàcettetension. Maisaumomentoùilprononçaitcesmotsilserendaitcomptequ’ilcommettaitune gaffe. —Vousavezraison,ditledéputéJintz,ilestprobablementtroptendu. Oddblood Gray prit cordialement congé des deux parlementaires et retourna précipitammentàsonbureaupourdonnerdescentainesdecoupsdetéléphone.Bienque stupéfaitparl’impétuositédeKennedy,ilétaitbiendécidéàfaireaccepterlesdécisionsdu présidentparleCongrès.Aprèstout,ils’agissaitd’unecriseinternationale:personnen’était enpositiondejuge. Leconseillerenmatièredesécuriténationale,ArthurWix,cherchaitdesoncôtéàsonder leministredelaDéfense,etàs’assurerqueseraitrapidementorganiséeuneréunionavecles chefsd’état-majordestroisarmes.Maisleministresemblaitdépasséparlesévénements:il grommelaquelquesparolesindistinctesquipouvaientpasserpouruneapprobationsans pourautantconstitueruneréponseferme. EugeneDazzyavaitremarquélesdifficultésrencontréesparOddbloodGrayavecles parlementaires.Lesennuisnefaisaientquecommencer. DazzysetournaversHelenDuPray. —Qu’enpensez-vous? Elleletoisa.Bellefemme,sedit-il,ensepromettantdel’inviteràdîner. —Jecroisquevousetsoncabinetpersonnelavezlaissétomberleprésident.Lariposte qu’ilentenddonnerestbeaucouptropradicale.EtChristianKlee,oùest-ilenunmoment aussidifficile? Kleeavaiteffectivementdisparu,cequinemanquaitpasdesurprendreHelenDuPray; celaneressemblaitguèreauministredelaJusticedes’évanouirdanslanaturedansun momentpareil. —Sapositionestlogique,réponditDazzyaveccolère,etmêmesinousnesommespas d’accordaveclui,ilfautlesoutenir. —C’estcommeçaqueKennedyaprésentéleschoses.Entoutcas,leCongrèsvaessayer deluiôterlanégociationdesmains.Ilsvontessayerdeledémettredesesfonctions. —Ilfaudraqu’ilsnouspassentsurlecorps,ditDazzy. —Soyezprudents,jevousenprie,réponditHelenDuPrayavecleplusgrandcalme.Notre payscourtungravedanger.

9

Encemercrediaprès-midi,PeterClootétaitcertainementleseulhautfonctionnairede Washingtonànepasprêterattentionàlanouvelledujour:l’assassinatdelafilledu président.Toutesonattentionétaitfocaliséesurcetteaffairedebombeatomiquedissimulée àNewYork. ChefadjointduFBI,c’étaitlui,enfait,quienassumaitlapleineetentièreresponsabilité. ChristianKleeétaitletitulaireduposte,maisilsecontentaitdetenird’unemainfermeles rênesdupouvoir,d’assurerlamainmiseduministèredelaJusticesurlapolicefédérale. CetteconcentrationdepouvoirsavaittoujourspréoccupéPeterCloot.Commel’inquiétaitle faitquelesservicessecretseussentétéégalementplacéssousl’autoritédeKlee.Celafaisait troppourunseulhomme.Ilsavaitégalementqu’ilexistaitauseinduFBIunservicespécial dirigédirectementparKlee,etqueceserviceétaitcomposéd’ancienscollèguesdeKleeàla CIA.Celalechoquait. Maiscettehistoiredemenacenucléaire,ils’enoccupaitpersonnellement.C’étaitson affaireàlui.Parchance,ilexistaitdesdirectivesparticulièrespourleguide