Monsieur Olivier Schrameck

Président du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel
39, quai André Citroën
75015 Paris




Paris, le 20 Avril 2017

Monsieur le Président,

Je me suis abstenu de tout commentaire après le choix qui fut le vôtre le 23 avril 2015, il y a
deux ans, pour la présidence de France Télévisions. Je m’adresse à vous aujourd’hui, en tant
que professionnel et en tant que citoyen très inquiet de la situation de la télévision publique.
Si des candidats à l’élection présidentielle envisagent de réduire son périmètre et son
financement, c’est qu’elle prête le flanc, ne parvenant à faire la preuve ni de son exemplarité
éditoriale et sociétale, ni de la pleine légitimité de la redevance. Dans les mois qui viennent,
l’avenir de France Télévisions sera très probablement en débat. J’y participerai et je suis
déterminé à promouvoir le projet que j’avais soumis au CSA.

Je prends acte de l’annonce récente d’un résultat d’exploitation à l’équilibre, qui s’explique
par des efforts de l’entreprise et par une augmentation sensible de la ressource publique. Il
est sain et normal que l’entreprise s’inscrive à nouveau dans une trajectoire financière
vertueuse, dès lors que l’offre de programmes serait bien considérée comme la toute
première priorité et non comme une variable d’ajustement, ce qui est le cas depuis de
nombreuses années et explique en grande partie les difficultés chroniques et structurelles
de l’entreprise.

Le public se détourne massivement de l’offre de France Télévisions, ses audiences n’ont
jamais été aussi basses. Aucun fanion nouveau n’a été hissé au sommet de l’offre éditoriale.
Culture, histoire, géopolitique, divertissements de qualité, fictions audacieuses,
prestigieuses, disruptives, émissions et offre numérique conçues pour reconquérir les jeunes
et leur proposer des repères, programmes-évènements autour des grands sujets qui
secouent la planète : rien dont on se souviendra... Ce n’est pas la nouvelle chaîne linéaire
d’information en continu -conçue dans une précipitation pré-électorale pour tenter, en vain,
de rivaliser avec ses consœurs privées -, ni la promesse d’une nouvelle plateforme
numérique -dont on peut aujourd’hui douter qu’elle verra le jour-, ni un nouveau et coûteux
feuilleton quotidien pour fin d’après-midi, qui peuvent tenir lieu de projet, même modeste.
L’offre régionale et ultramarine reste traitée comme un pensum, alors qu’elle devrait être le



fer de lance d’une relation intime avec le public, reposant sur davantage d’information, de
découverte de notre patrimoine et de la performance de nos territoires, et sur des services
numériques adaptés aux nouveaux usages. En matière de diversité et de reflet sur les
antennes de notre société telle qu’elle est, le décalage reste considérable et compromet
l’une des missions essentielles de la télévision publique.

Pour tous ces manquements, la redevance perd de sa légitimité, le périmètre et les effectifs
de l’audiovisuel public sont désormais en question. Il n’y a pourtant aucune fatalité. Il suffit
pour s’en convaincre d’observer comment chez nos proches voisins européens la télévision
publique a su se renouveler, s’adapter, et rivaliser tant avec la concurrence télévisuelle
privée qu’avec l’offre pléthorique du web. Un seul mot d’ordre par exemple pour la BBC :
que chaque téléspectateur, quels que soient son âge et sa condition sociale, ait une bonne
raison, chaque jour, de venir consulter son offre linéaire ou délinéarisée, et cela dans le
cadre d’une politique éditoriale sans complaisance.

Les créateurs sont pour la plupart déboussolés par l’absence d’une stratégie éditoriale claire
et d’un cap propre à chaque antenne. Ils sont nombreux à serrer les dents, par crainte d’être
écartés. Alors, quand ils le peuvent, ils répondent à la demande, participent à des
consultations, mais surtout ils comptent sur leurs réseaux pour pouvoir travailler. Je les
comprends, mais je leur souhaiterais meilleure considération, meilleure qualité d’écoute,
transparence dans les procédures d’instruction et de sélection des projets, et plus grande
complicité dans l’accomplissement d’une belle ambition partagée. Ils savent tout faire, dans
tous les genres de programmes, répondre aux sollicitations les plus exigeantes, faire preuve
de toutes les audaces, offrir au public de quoi le faire vibrer, s’émouvoir, apprendre,
découvrir, mieux comprendre notre temps, et aussi de quoi se divertir et se détendre sans
s’abêtir, pour échapper à un quotidien parfois pesant. En concevant mon projet pour France
Télévisions, je savais que la réussite reposerait largement sur eux, créateurs, auteurs,
producteurs, et sur tous ces métiers souvent dans l’ombre des tournages. Je comptais sur
ces précieux talents pour renouveler l’offre en profondeur, dans une relation de travail
intense, loyale et confiante. Quand on sait qu’au mieux une innovation sur deux rencontre
son public, et compte tenu du besoin de renouvellement radical de l’offre, ce sont cent à
cent cinquante nouveaux programmes qu’il aurait fallu lancer depuis 2015, à des coûts
maîtrisés et justifiés au regard de leur audience ou de leur mission de service public.

A propos des personnels de France Télévisions, nombreux sont ceux qui regrettent de ne pas
se sentir engagés dans une dynamique collective et constructive, exprimant un mal-être, des
risques psychosociaux et un manque sévère de reconnaissance. Ils sont conscients de leur
chance d’appartenir à un groupe au passé prestigieux, de bénéficier d’un statut social
meilleur que la moyenne. Malgré les impératifs de bonne gestion qui doivent conduire à la
maîtrise et la baisse de la masse salariale, je suis convaincu qu’ils étaient prêts, et le sont
toujours, à donner le meilleur d’eux-mêmes, conscients de leurs responsabilités vis-à-vis du
public, de leurs propres familles, de leurs amis, tous contributeurs de l’audiovisuel public.

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J’ai une pensée particulière pour les 2500 journalistes du groupe qui portent cette mission
fondamentale d’informer, d’alerter, d’expliquer. Réformes organisationnelles inabouties et
ligne éditoriale indécise semblent les laisser dans l’expectative et le doute, voire dans la
défiance, alors qu’ils forment la plus puissante équipe journalistique de France. La période
pré-électorale et électorale ne leur aura pas permis de faire valoir pleinement leurs
compétences et leur amour du métier, comme ils l’avaient si bien fait lors des élections de
2012.

L’organisation de l’entreprise mise en œuvre depuis deux ans pose problème : sur le papier
déjà, au stade du projet, elle portait en elle des germes de dysfonctionnement et
notamment de déresponsabilisation des cadres dirigeants et intermédiaires, tant le sommet
de la pyramide concentre les décisions. Ceci explique que bon nombre de professionnels de
haut niveau aient refusé les uns après les autres de rejoindre le groupe. Car France
Télévisions, comme les médias en général, n’est pas un corps social comme les autres.
Pourquoi celles et ceux qui y travaillent ont-ils choisi ou ont-ils été conduits à exercer ces
métiers, qu’ils soient journalistes, responsables de programmes, techniciens, managers,
personnels administratifs ? Au plus profond d’eux-mêmes, ils ont en commun avec les
créateurs d’être un peu rebelles, de ne pas se contenter du monde tel qu’il est, de vouloir le
faire avancer, de témoigner, créer, partager, et contribuer à leur manière à ce qui fait
société : mieux vivre ensemble, protéger la démocratie, donner à voir ce qui nourrit l’esprit
critique et l’imaginaire, aider chacun à se situer dans le temps et dans l’espace. Oui, ils sont
ainsi, et aucun carcan ne peut les contraindre, sauf à éteindre cette petite flamme qui est en
chacun d’eux. 9.000 collaborateurs de France Télévisions ne peuvent être dirigés comme
9.000 autres. Seul un projet éditorial ambitieux, responsable et partagé peut les mobiliser,
les conduire sur les chemins de l’excellence. Et pour cela, la confiance doit être la règle,
l’autorité s’exerçant non par la contrainte mais par la légitimité, par l’exemple, et par la
reconnaissance professionnelle mutuelle.

Les pouvoirs publics et la représentation nationale ont en apparence une faible influence sur
la marche de la télévision publique. Ils s’abstiennent en général de toute intervention qui
pourrait être interprétée comme de l’ingérence. Mais ils se manifestent quand il s’agit de
négocier les contrats d’objectifs et de moyens, le montant de la redevance, et de définir la
règlementation et les lois. A l’automne 2015, au Sénat, la commission de la culture, de
l’éducation et de la communication et la commission des finances ont élaboré
conjointement un véritable projet pour l’audiovisuel public, portant sur son organisation,
avec un rapprochement structurel de la radio et de la télévision, sur un nouveau mode de
financement qui s’inspirerait du modèle allemand, sur sa gouvernance et le mode de
désignation des dirigeants. Ce projet constitue aujourd’hui le socle des projets de plusieurs
candidats à l’élection présidentielle pour l’audiovisuel public. C’est donc probablement dans
ce cadre que se jouera l’avenir de France Télévisions, de ses missions, de son périmètre, de
son financement.

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J’aurais préféré que la télévision publique brille en ce printemps de tous ses feux, qu’elle soit
reconnue pour son audace créative, pour l’harmonie, la richesse et la complémentarité
éditoriales de ses antennes, pour sa contribution active au débat public, avec de bien
meilleures audiences, notamment chez les jeunes et les actifs. C’eût été le meilleur moyen
de justifier pleinement sa raison d’être.

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président, l’expression de mes respectueuses salutations.

Pascal Josèphe

CC :

- Mesdames et Messieurs les membres du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel
- Madame Francine Mariani-Ducray, Messieurs Nicolas About et Patrice Gélinet,
ex-membres du CSA
- Madame Catherine Morin-Desailly, présidente de la commission de la Culture, de
l’Education et de la Communication du Sénat
- Monsieur Patrick Bloche, président de la commission des Affaires culturelles et de
l’Education de l’Assemblée nationale

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