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L'État moderne en Tunisie Khalil Zamiti Publications de l'École française de Rome Résumé Après avoir

Résumé Après avoir présenté une esquisse des trois formes qu'a revêtues successivement le pouvoir centrale en Tunisie (forme beylicale, puis coloniale, enfin nationale), ce texte analyse, à partir d'une enquête sur le terrain, le procès constitutif de l'Etat moderne par usurpation primitive du capital symbolique. L'accent a été mis sur les rapports entre politique et religion, nationale (référé à l'étatique) et local, dans deux études de cas : transformations de la communauté villageoise, appréhendée ici à partir de nouvelles attributions dévolues au poste de police, d'une part, confrontation entre anciens et nouveaux entrepreneurs tunisiens d'autre part.

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Zamiti Khalil. L'État moderne en Tunisie. In: Genèse de l'État moderne en Méditerranée. Approches historique et

anthropologique des pratiques et des représentations. Actes des tables rondes internationales tenues à Paris (24-26

septembre 1987 et 18-19 mars 1988) Rome : École Française de Rome, 1993. pp. 109-118. (Publications de l'École française

de Rome, 168);

Document généré le 16/06/2016

française de Rome, 168) ; http://www.persee.fr/doc/efr_0000-0000_1993_act_168_1_4336 Document généré le 16/06/2016

KHALIL ZAMITI

L'ÉTAT MODERNE EN TUNISIE

Pour rendre compte des antécédents historiques explicatifs de la part du religieux dans la symbolique étatique en Tunisie, il faudrait remonter à l'époque de Mohammed et du déploiement dans le Hed- jaz, par la tribu de Quraysh, de l'économie marchande polarisée autour de la Mecque. Déjà l'esquisse d'un pouvoir central s'érigeait au dessus des communautés tribales, de sorte que la question de la ponction tributaire et celle de son affectation se posent de façon concomitante dans ce cadre supra-groupal. Après les premières conquêtes arabo-islamiques (647-799) surviennent successivement l'établissement des Aghlabites (800-909), des Fatimides (907-973), des Zirides (973-1148), des Hilaliens (1150), des Almohades (1160- 1229), des Ottomans (1574-1881) et enfin la colonisation française en 1881, relayée par l'Etat national en 1956, date à partir de laquelle il pourrait s'agir de la mise en place problématique d'un Etat moderne. Une rupture importante intervient au XIVe siècle, lorsque l'Europe impose son hégémonie sur le commerce maritime et aggrave la crise des pouvoirs maghrébins contraints d'accentuer la ponction interne au point de provoquer les révoltes paysannes. D'ores et déjà une remarque d'ordre général concernant la dynamique de la cen- tralité et de ses marges dans la constitution du pouvoir et de l'Etat aurait trait à ce mécanisme de limitation des ressources externes qui induit une accentuation de la ponction interne; cette dernière génère alors des tensions et des mouvements sociaux allant des anciennes révoltes paysannes aux émeutes populaires d'aujoud'hui (révolte du pain). Une seconde remarque, d'ordre théorique, pourrait également être formulée à propos de l'émergence originelle du pouvoir islamique supra-tribal. En effet, il est généralemnt admis que c'est l'Islam, en tant que système symbolique, qui a unifié les communautés tribales dans un ensemble supra-groupal, à savoir la umma constituée sous l'oripeau emblématique d'un Dieu unique et donc unifiant. Mais ne pourrait-on pas, à la lumière des travaux de Clastres notamment, inverser dans une certaine mesure l'ordre des antecedences et des conséquences? Dans cette perspective, l'expansion marchande et l'extension du réseau des relations commerciales étaient en passe de consolider les assises d'une unité collective élar-

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gie au champ supra-tribal. Un système de régulation inter-tribal impliquant un surcroît de puissance par rapport à celui dont l'exercice suffisait au fonctionnement intra-tribal se mettait donc alors en place. Afin de faire admettre ce supplément de contrainte incompatible avec l'ancien mode de commandement auquel les agents étaient accoutumés, il fallut le projeter dans l'au-delà imaginaire de ses véritables supports mondains. C'est là qu'intervient l'idée d'une charge dont le porteur n'est que l'exécutant qui s'en excuse en s'en dessaisissant au profit de Dieu. L'objection méthodologique selon laquelle les sujets ne pouvaient être conscients à l'avance, et donc se prémunir a priori contre un processus non encore avéré, ne tient pas si l'on substitue une appréhension synchronique des changements structuraux et des faits de conscience à une vision diachronique. L'innovation en matière de pouvoir a même pu être en décalage (plus ou moins en avance ou en retard) par rapport aux processus structuraux qu'elle accompagne. Revenons à l'Etat «moderne» instauré en 1956-58. Cette appellation pourrait se prévaloir d'une série d'indices, au premier rang desquels s'inscrit la tentative récusée de séparation du politique et du religieux. L'entreprise de laïcisation du pouvoir et de la société s'avance masquée et comme en essayant de tourner l'émergence de la référence à l'Islam. Le symbole le plus patent de ce camouflage obligé est la direction de la prière collective par un chef d'Etat athée lors de la célébration des fêtes religieuses. La mise en place de canaux religieux pour «faire passer» les réformes laïques s'inscrit également dans l'ordre de cette dialectique. Ainsi le pouvoir central propose-t-il la rupture du jeûne du ramadan afin de lutter contre le sous-développement en se prévalant d'un injonction religieuse autorisant à ne pas jeûner en temps de lutte contre l'ennemi. Puisque la misère est un ennemi, l'état de guerre qui légitime la rupture du jeûne est décrété. Parmi les critères les plus manifestes de l'instauration de l'Etat moderne, on peut citer la liquidation des tribunaux «charaïques» et de l'Université coranique de la Zitouna ainsi que la promulgation du Code de statut personnel qui vient prendre la place des stipulations de la sharî'a islamique. Dans le même sens, la symbolique de la lutte engagée contre les particularismes régionaux et tribaux, tout comme l'objectif proclamé de constituer un ensemble de citoyens, intègrent cette demande de mise en place de l'Etat moderne d'inspiration occidentale. Il importe de remarquer à ce propos que bien avant l'indépendance, à l'époque d'Ahmed Bey (1837-55) et du Ministre Khereddine (1875), un premier essai d'organisation de l'armée sur le modèle européen avait déjà eu lieu en même temps qu'une tentative de rationalisation de l'appareil bureaucratique et du système d'enseignement. Ce mouvement réformiste s'inscrivait dans l'ample mouve-

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ment d'idées de la Nahda arabo-musulmane du XIXe siècle, sous-tendu tant par les transformations structurales, endogènes et exogènes, inscrites dans le prolongement de l'impérialisme que par les tentatives de le contrer en s'y intégrant (Khereddine, Ben Dhiaf, etc.). Au terme de cette rétrospective historique, il est donc possible d'esquisser les trois configurations correspondant aux trois formes qu'a prises successivement le pouvoir central : la forme beylicale, puis coloniale et nationale enfin. - Les descriptions de l'époque illustrent le peu d'emprise du pouvoir beylical sur le territoire. Le mode de présence du pouvoir est alors la colonne qui perçoit le tribut et rend la justice. Le caractère quasi-dérisoire de cette colonne indique qu'il s'agit d'un segment confronté à d'autres plutôt que de l'existence d'une réelle hégémonie territoriale et du monopole de la détention légitime de la contrainte. Un texte d'E. Pelissier, datant de 1853, est à cet égard éloquent : «En 1846, la colonne du Djerid, commandée par Sidi Mohamed, bey du camp, se composait :

1) de près de quatre cents vieux Turcs à pied, surchargés de mauvaises armes, et traînant à leur suite trois pièces de canon en assez bon état, montées sur des avant-trains de siège horriblement lourds; 2) de trois à quatre cents hambas ou spahis; 3) de cinq à six cents cavaliers de la tribu des Drid avec leurs femmes, leurs enfants, leurs serviteurs et plus de trois mille chameaux; 4) d'une nuée de valets conduisant d'innombrables bagages. L'assemblage de tous ces éléments présentait un effectif d'au moins cinq mille personnes et avait plutôt l'aspect d'une grande caravane que celui d'un corps d'armée. Le camp était disposé en rond, à la méthode orientale; la circonférence en était formée par les tentes de l'infanterie; la tente de Sidi-Mohamed en occupait le centre. A droite et à gauche de cette tente, très belle et très richement meublée, étaient celles des principaux officiers et la mienne. Venaient ensuite, sans beaucoup d'ordre apparent, mais toujours disposés de la même manière, les hambas, les spahis et les bagages. Les Drid campaient à part, à une certaine distance du camp du Bey. Le signal du départ était donné chaque matin, au point du jour, par une affreuse musique turque qui mettait en un clin d'œil tout le monde sur pied. Chacun, comme s'il eût hâte d'en fuir les sons discordants, s'empressait de se mettre en route, sans attendre le voisin et sans observer aucun ordre; aussi notre colonne avait habituellement plus de quatre lieues de profondeur. Il ne restait unis que la maison du Bey et quelques centaines de ca-

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valiers formant son escorte particulière, lesquels chaque matin venaient se former en haie devant sa tente. Mohamed-Bey, après être monté à cheval, s'avançait entre les deux rangs de cette haie qui, faisant ensuite un à-gauche et un à-droite, le suivaient en ligne déployée, laissant au centre un espace considérable pour la maison du bey et la musique arabe, plus supportable que celle de la milice turque. En avant du prince marchaient le bach-chaouch, trois chaouchs et trois chevaux de main conduits par des valets de pied; derrière venaient les étendards. J'avais observé les mêmes dispositions chez Abd-el-Kader que j'ai suivi, en 1835, dans une de ses tournées, lorsqu'il était en paix avec nous. Mais l'émir avait de plus le parasol en brocart d'or, signe de souveraineté que Mohamed-Bey n'avait pas le droit d'arborer. Il est, du reste, investi de grands pouvoirs dans ses expéditions, et le droit de vie et de mort lui est délégué».

- Le pouvoir colonial pourrait être défini comme une sorte de placage surimposé au pouvoir beylical devenu sans substance. Le Bey se trouve placé sous la tutelle du Résident Général. Les faits saillants de la période coloniale ont été les suivants : la distribution des terres aux colons, la diffusion de l'enseignement, la mise en place d'un embryon d'industrialisation extravertie et d'un prolétariat industriel, l'apparition du mouvement syndical ainsi que l'émergence de la petite bourgeoisie qui entreprendra ensuite la contestation de la colonisation directe.

- L'Etat national se caractérise pour sa part par le parti

unique, la proclamation d'une constitution et de la République. En réalité, il s'agit d'un pouvoir personnel caractérisé. Certains analystes, tels Asma Larif, imputent ce pouvoir personnel à une

sorte de

moderne,

d'inspiration occidentale n'étant

portées que par une minorité. La libre expression des

aspirations populaires aurait imposé les modalités coraniques

d'organisation de la vie privée et de la vie publique.

hiatus que s'appuie l'émergence du mouvement intégriste dont la répression soulève actuellement la question théorique fondamentale de la distinction de l'éthique et du politique : faut-il acquiescer au principe catégorique de la démocratie électorale ou faut-il légitimer l'oppression au nom de l'idée juste mais minoritaire?

coût anti-démocratique d'instauration de l'Etat

conceptions laïques

C'est sur ce

les

Pour illustrer cette problématique générale, on présentera aussi précisément que possible deux thèmes qui rendent compte, sur le terrain, du procès constitutif de l'Etat par usurpation primitive du capital symbolique :

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La mosquée et le poste de police

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De tout temps, les paysans-pêcheurs du village marin de Ghar el-Melh, agglomération incrustée, non loin de la rade bizertine, sur la côte septentrionale de la Tunisie, avaient coutume de suspendre l'objet égaré à un emplacement connu de tous, au seuil de la mosquée. Du haut du minaret, le muezzin annonçait la trouvaille, de sa voix portant au loin, à la manière de l'appel à la prière, afin que le propriétaire s'en vienne recouvrer son bien auquel nul autre que lui n'oserait toucher. Récemment, la police est intervenue pour intimer l'ordre formel d'interdiction de cette pratique, arguant du fait que «le dépôt et la restitution des objets trouvés» ne relevaient que de ses attributions, à l'exclusion de toute autre prérogative se posant en «substitut à la loi». Cette intrusion inattendue, jugée absurde et qualifiée de brimade injustifiée, a provoqué l'indignation de la communauté villageoise, fondée d'une part sur l'efficacité jusque là infaillible de l'antique procédure restitutive, d'autre part sur la conviction selon laquelle la confiance règne bien davantage dans le champ sacral et communiel du religieux que dans l'espace profane et répressif du policier. En réalité, ce n'est guère l'excellence ou l'invalidité fonctionnelles du communautaire qui, en elles-mêmes, importunent l'étatique, mais l'occupation, en soi intolérable, du lieu revendiqué par «l'esprit objectif» et «l'être universel» contre «le particulier» qui constitue leur négation antithétique. En abolissant les signes apparents de l'autonomisme communautaire qui pointe vers le non- sens du pouvoir politique séparé, l'autorité centrale s'édifie, en raison inverse de l'assoupissement des énergies groupales, par soutirage des moyens d'action autogestionnaires qui permettaient, à l'échelle locale, de ne compter que sur ses propres forces. Le pouvoir étatique se nourrit de la substance même de la puissance populaire progressivement désoutillée et désarmée. Appréhendé à un niveau plus étendu de généralité, ce désamorçage volontariste des énergies collectives de base contribue, au nom de la modernité, à la régression des campagnes, tant il s'avère plus aisé de régenter les rapports immédiats que les hommes établissent entre eux, notamment par l'implantation d'un poste de police, que de réguler la relation médiatisée que ces rapports entretiennent avec les moyens et les objets du travail productif. La démobilisation grou- pale tarde, en effet, à se voir relayée par la constitution effective d'une unité sociétale plus vaste désignée, en langage idéologique, par l'entité de la «construction nationale» impliquant la notion de «bien public». Les sentiers, jadis et ailleurs battus, de la libération individuelle des entraves particularistes débouchent, ici, sur l'impasse de la crise alimentaire aggravée par le croît démographique et

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l'ouverture outrancière de l'éventail des revenus, autant d'indices indicatifs, en situation de dépendance, du faible degré d'intégration dans la configuration sociale, processus mis, par comparatisme, au compte de l'absence de «civisme» dans la littérature journalistique1. En définitive, il s'agit, pour la rationalité policière, de rallier les conditions même de possiblité de la question qui reviendrait à se demander à quoi pourrait encore servir l'Etat si la preuve était produite qu'il devenait impossible de se passer de lui au moment crucial où il en est encore à se constituer par accumulation primitive du capital symbolique. Parmi les paysans pêcheurs qui rendirent compte de l'événement traumatique, l'un d'entre eux, leader informel, proche de la contestation islamiste, tint ce propos, sur le mode du reproche :

«Notre patrimoine (tûrath) que le gouvernement se déclare soucieux de conserver n'est pas fait uniquement de pierres et d'édifices. Nos habitudes et nos coutumes en font aussi partie. Pourquoi les supprimer? Notre manière de restituer les biens à leurs possesseurs par l'appel du muezzin date au moins du grand-père de mon grand-père. Quel âge a donc Bourguiba, lui qui se dit représenter l'Etat»? Dans la vision du monde lignagère, seule l'ancienneté confère les véritables titres de gloire dont la légitimité historique s'oppose à l'inconséquence de l'accès tardif au pouvoir. En fait, la pratique res- titutive du groupe ne comporte aucune contre-indication assignable autre que celle d'ériger un obstacle à l'accaparement monopoliste par l'Etat des moyens de la domination idéologique des consciences. De là proviennent à la fois les allures usurpatrices et les tendances compensatrices à la justification. Ainsi, une fois institué, l'Etat apparaît sous un forme transcendante et figée dont la réduction analytique doit commencer par l'observation menée à des moments d'émergence et en des lieux de progression conjoncturelle du processus constitutif de l'hégémonie qui se déploie sur un «territoire national» en cours de formation. Les situations actuelles de dépendance s'avèrent alors propices à la clarification de ces dynamismes du fait des rapports internationaux d'inégalité qui décentrent, en quelque sorte, l'Etat, par rapport au lieu où tendent à le situer les déterminismes internes les moins soumis aux contraintes exogènes, tels ceux qui émanent du champ religieux. La distance intervenue entre le national, référé à l'étatique, et le local s'en trouve accentuée, ainsi que l'il-

1 Ainsi, lit-on, dans Le Temps, quotidien d'information générale du 1er février 1985 : «Ni bus ni cabines téléphoniques ni lampes d'éclairage ne sont pas même les feux de signalisation récemment installés à Nabeul. De tels agissements procèdent d'une absence complète d'esprit civique sans lequel toute discipline sociale restera un vain mot».

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lustre ici l'incompatibilité fonctionnelle de perspectives survenue entre le poste de police, instrument de l'Etat, et la mosquée, emblème de la communauté villageoise. De même qu'au plan économique l'accumulation primitive opère par destruction de formes antérieures de production dont les éléments dissociés sont autrement recombinés, l'intrusion des moyens étatiques de contrôle social dans l'espace communautaire va alors s'effectuer, durant la phase originelle de captation centrifuge des signes du pouvoir, par élimination brusque des modalités coutumières de régulation. Telles sont les déterminations sociales profondes dans lesquelles prend source la mouvance islamiste qui fragilise l'entreprise

étatique de laïcisation, coercitive car insuffisamment sous-tendue et soutenue par la reconstitution isomorphe du marché interne sous la houlette du capitalisme dépendant, de telle sorte que l'aggres- sion superstructurelle des consciences, précédant l'éclatement in- frastructurel des formes de production, provoque les modalités revanchardes manifestées par l'opposition politico-religieuse fondamentaliste. Tandis que l'informateur principal dénonçait

l'interventionnisme politico-policier,

tout en continuant la réparation des mailles déchirées de son filet, me relatait la manière dont les villageois de Ghar el-Melh combinaient pêche et agriculture. Tout à l'heure, son fils viendra l'emmener en vélo-moteur à leur micro-parcelle de terre côtière d'où sera prélevé l'approvisionnement quotidien en légumes. Après l'école, ils iront en barque afin de pêcher durant toute la nuit, malgré le froid, ramenant de bon matin les prises destinées aussi bien au marché qu'à la consommation familiale. D'après le père, si le fils ne réussit pas à poursuivre ses études, il deviendra comme lui paysan-pêcheur. Tant que ce recours matériel aux formes autarciques et non spécifiquement capitalistes de production semble encore envisageable au plan individuel, le refuge dans le sanctuaire spirituel de la religion, de même que la captation politique des énergies sociales à des fins contestataires, demeure de l'ordre du possible. Cette proposition ne doit pas être comprise dans un sens dogmatique et méca-

niste. Elle comporte deux implications. En effet la croyance religieuse et son investissement politique peuvent s'étendre à l'ensemble des classes et des catégories mais le maintien des anciennes formes d'organisation de la société intervient dans l'accentuation du clivage culturel. D'autre part, ce constat permet de relativiser la distinction postulée entre l'islam qui unit profane et sacré et le christianisme

un second, assis jambes croisées au sol,

qui

transformation global qui a impulsé, en Occident, la séparation des

champs du laïque et du religieux.

ne serait pas

dans ce cas.

En

fait, c'est le procès

de

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Anciens et nouveaux entrepreneurs

Cet exemple relatif au rapport nouvellement instauré entre le poste de police et la mosquée est révélateur de la relation établie entre l'étatique et d'autres aspects de la société parmi lesquels le secteur économique peut être envisagé. En effet, un differentiation du profil social de l'agent économique va intervenir en relation avec cette modification fondamentale relative à l'emprise que l'Etat exerce sur son territoire. Compte tenu de l'évolution historique brossée ci-devant à grands traits, on pouvait distinguer

approximativement deux phases. On serait ainsi passé d'une conjoncture où l'Etat exerce une emprise minimale à une seconde phase où l'organisation, l'aménagement et le contrôle du territoire et des hommes

Or, à ces deux situations, correspondent

deux profils sociaux d'entrepreneurs. Le premier correspond à des activités individuelles ou collectives qui opèrent d'une manière en quelque sorte indépendante des prérogatives du pouvoir central. On retrouve ainsi une sorte de banditisme socio-économique attesté au niveau de l'ancêtre fondateur de grandes fortunes actuelles. Une pré-enquête menée auprès de deux de ces «empires économiques» permet de fixer les traits principaux de ces opérateurs. Le premier qui concerne l'aspect légendaire d'individualités fortes opérant grâce à des aptitudes personnelles de force physique, de courage, d'esprit d'initiative, d'endurance, d'ascétisme. L'activité est débordante et la consommation personnelle réduite au stricte minimum. Le second trait se rapporte à l'absence de capital initial. Ces hommes seraient partis de rien. Ainsi, le groupe textile le plus important du pays, régi au sein d'une entreprise familiale, aurait été à l'origine un simple marchand ambulant tâchant de vendre des articles en tissu dans une petite brouette. De même, une autre entreprise familiale parmi les plus considérables du pays, qui regroupe des activités agricoles, industrielles et commerciales, a eu pour fondateur un personnage charismatique désigné dans les archives de l'ancien «contrôle civil» français comme étant un «chercheur de sources» rebelle à toute collaboration avec le colonisateur qui, pour cette raison, refusait de lui accorder les insignes honorifiques remis à d'autres bien qu'il soit par ailleurs tout aussi méritant. A l'endurance, à l'ascétisme, s'ajoute l'emploi de la violence et des exactions qui suggère une forme de banditisme socio-économique sur quoi fut bâtie la légende. On pouvait estimer qu'avec l'avènement de l'Etat dit «moderne» ce modèle se trouverait en voie de disparition. La génération qui lui succède se caractérise non par la création de la fortune ex-nihilo mais par la gestion du déjà fait. Cependant certaines caractéristiques d'hyper-activité et de modicité de la consommation

s'intensifient et

se

généralisent.

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demeurent. En tout état de cause, l'ancêtre est toujours un modèle archetypal, objet de vénération. C'est avec la troisième génération, l'actuelle, que le changement s'annonce spectaculaire. Il ne s'agit plus d'individualités quasi-analphabètes mais de personnages ayant acquis quelque diplôme ou quelque technicité et qui viennent parasiter soit leur père, gestionnaire du bien légué par le créateur initial, soit l'Etat sous la forme de prêts extrêmement substantiels et avantageux accordés pour promouvoir l'entreprise. Poussant à l'ombre du père géniteur ou du père étatique, les nouveaux venus aux airs de parvenus semblent être arrivés sans grand effort ni mérite. Ils bénéficient d'une sorte de rente de position définie soit par la parenté, soit par l'insertion dans un système d'alliance qui autorise la retenue et la sélection de leur projet. Derrière l'objectivité de façade, qui préside à l'accord administratif, grouille tout un univers d'interventions occultes utilisant la parenté, le régionalisme, les accointances politiques et la séduction féminine. La différence entre les profils qui caractérisent la génération actuelle et celle qui la devance se traduit par des conflits d'attitudes, de jugements et de comportements. Tandis que le fils reproche au père son comportement d'accumulation forcenée, déployée aux dépens de la consommation, ce dernier dénonce le gaspillage et l'inconscience du lendemain de ce successeur devenu jouisseur du fait qu'il ignore la somme des efforts qu'exigea la mise sur pied de l'empire familial. Au-delà de ces séquences, la grande tendance demeure le passage d'une situation où l'homme a à faire à d'autre hommes pour constituer son entreprise à une nouvelle conjoncture où les agents ne parviennent à entrer en rapport entre eux que par l'intermédiaire de l'Etat puisque celui-ci a tissé son réseau institutionnel qui couvre le territoire. Il arrive à la sphère de l'économique ce qu'il est advenu à l'utilisation de la violence. L'Etat est devenu le garant de l'observance de la règle du jeu. Au fur et à mesure que l'Etat étend son emprise, le jouisseur s'installe à l'ombre du gestionnaire qui lui-même succéda au créateur. Ces différenciations sont plutôt affaire d'accentuation que de distinctions tranchées entre les profils sociaux. Dans cette dynamique de modification de l'individuel consécutive aux transformations affectant le type de société globale, plusieurs remarques restent à préciser. L'une d'entre elles concerne les accents véritablement khaldouniens qui s'entremêlent aux critiques et aux reproches adressés aux jouisseurs actuels par les gestionnaires de la seconde génération. Ceux-ci portent l'accent sur le contraste apparu entre le profil social de l'ancêtre fondateur du patrimoine familial et celui des derniers bénéficiaires. Alors que le premier, confronté aux hommes, à la nature, aux distances, aux éléments et aux aléas climatiques, acquiert et déploie des qualités personnelles d'endurance, de

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force physique, de bravoure, de combativité et d'arbitraire, les héritiers ultimes versent dans la mollesse, la débauche et l'insignifiance. Une sorte de «féminisation» succède aux indices de la virilité. Nous ne sommes guère loin du 'umrân al-hadarî et du 'umrân al-badawî par l'opposition desquels Ibn Khaldoun croit rendre compte de la dynamique cyclique de l'histoire. Dès que l'écran culturel,

généralisation de l'étatique, quadrille le territoire et

contrôle les transactions passées entre les individus et les groupes qui lui délèguent l'usage exclusif de la force, un ensemble de techniques du corps et de performances psycho-affectives se trouvent déconnectées de leur support individuel pour être affectées à un nouveau lieu d'effectuation. Dans ce processus de passage et de transmission, les intuitions développées par Marcel Mauss dans son essai sur les techniques du corps s'avèrent éclairantes.

accompagné par

la

Khalil Zamiti