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Nathalie Heinich La sociologie de Norbert Elias CeeT uel ee Rca tae Le Monpe [DU MEME AUTEUR ‘Le Obie de Von Gogh Essai damhroploie de admiration Mit, CSR ns cnie F n O "araoxe» 195). | pst Sem. Un as snatierC'Esrope, 199) Fe fin dns Ya etn occidentale (Gali ol Les fat», 190. ; Fe a macon du sant des pintes tds supers (Khnck- Mec coll «Ee 1950) Le Tipit Tr comemporin (Minit col «Parador», 198) Fe poatn ciponé mar nee xcquelne Chambon cll = Rayon ‘hase 199. cele Far fal a sciolgie Mimi call. «Parone» 1998) Fac sn fini avec la eral de Var contemporain ('Echopre, 199) Pent a grndcee Pr trates ok rocomcismer ta Décowene, Sue -Armtste > 1399) ‘icerin Crt dei (a Déscwven, co «Arm >, 2000) Le scilope dean ta Decouver, coll = Repres >, 200) tee Calne Echo Mover files Uneaten 9 ois (Aa Michel 2002) (Catalogage Elect Bibliographic Herwicu Natalie [La sociologie de Norbert Elias, — 2 6d, — Paris : La DScouverte, 1997. — (Reptres: 233) ISBN 2-7071-3820-4 Rameau Elias, Norbert; influence sociologie : histoire ; xx sidcle Dewey : 301.3 : Sociologie. Généraltés. Méthodes. < Histoire de la sociologie, Ecoles, Sociologies historiques Public concemé : Tout public SS fe aie neem ieoeenaee Fernie dae donne dx sinces uno calf Svclope- Seer oman ja nat os ct ee beeps cect eae Sterein Ses ye cet. OF ome es peesctas eet cates eigen copcin, Pave fan uve alse Dl de atts dere, mu pt que Ta posing meme Pre ater de cer ds eves vowels & des ae ee! cone! et stad masse ; Noo pptos don oe application des aces 122-108 12212 du Code els propiae melctustc le repofaconhtiage clei par photons uparlene, c nge tcesas aa “Gone faneateplotaton dd de cope (CFC. 20, es Grand Again cere es wot onion to clr dies tre on rgubremen infrmé de on panini vous st yer vow nome adresse ax Edons La Decowvene 9 is re. Abel F501 Pars, Vous eceverpattrtent ote bln tres Ade Vous power came aver ems de mae eal pe 88 Sur no site ww edtionsladecouverte © Editions La Découverte & Syros, Paris, 1997, 2002. Introduction La place de Norbert Elias dans Vhistoire intellectuelle n'est pas facile & cemer, du moins au premier abord. Une premiére raison en est, simplement, sa longévité : né en Allemagne, dans tune famille juive, en 1897, mort aux Pays-Bas en 1990, il a traversé ou cOtoyé dans sa carriére plusieurs époques de la pen- sée. Aprés des études de médecine et de philosophie, et & une Epoque ott la psychanalyse freudienne était en plein essor, il se forma a la sociologie allemande dominée par Pinfluence de Max Weber ; puis il enseigna en Angleterre oi, fuyant I"Alle- magne nazie — et aprés une vaine tentative d’installation en France —, il s’était réfugié avant la Seconde Guerre mondiale, et od il put pratiquer une sociologie qui entre-temps s’était enri- chie de la tradition empirique anglo-saxonne. En outre, la réception de son aeuvre fut brouillée par les ava tars d°une existence prise dans les épreuves collectives du sid cle : ayant été appelé, tout jeune, & combattre durant la Pre= migre Guerre mondiale, il dut subir durant la Seconde un exil aggravé par la pauvreté et endeuillé par la mort tragique de ses parents — sa mere disparut 4 Auschwitz. Ces difficultés ont cu une répercussion directe sur le destin tourmenté de son ceuvre : une thse soutenue en 1933 mais publiée plus de trente ans aprds ; un grand ouvrage paru presque clandestinement a la veille de la guerre, et qui lui aussi n’émergera au grand jour 4que lorsque son auteur aura atteint Page de ta retraite ; puis de nombreuses publications, pratiquement jusqu’a la fin de sa vie, mais compliquées par les problémes de langue, une grande tie de ses textes étant écrits en allemand, peer be) en anglais rage de sajoute la nature méme de Bes a sear ek eels tanta Foriginalité et 1a maltiplicité de ses sujets, tout d'abord (des manigres de table au football, de I'architecture a l'histoire ‘éco- nomique, des institutions politiques aux professions navales, des rapports entre les sexes Ia musique, des émotions & la mort) ; et par la pluralité des disciplines dont ils relevent, excé- dant largement les frontiéres habituelles de la sociologie pour ‘englober I’histoire, la psychologie voire la psychanalyse, ‘T'anthropologie, la science politique. ‘On comprend ainsi que la reconnaissance de sa place dans histoire intellectuelle ait été tardive (elle est encore aujourd'hui en plein essor), et qu'elle provienne d’horizons multiples, au gré des apports que peuvent y trouver les socio- logues, les historiens, les politologues, selon |"état de leur dis- cipline. C’est dire que la pensée de Norbert Elias fait aisé- ‘ment figure d’« auberge espagnole », od chacun, comme on dit, « peut apporter son manger » : ce qui interdit de prétendre & un point de vue unique sur cet auteur qui, moins qu’aucun autre, ‘se préte & la réduction. ‘La perspective adoptée ici sera celle non d’une analyse externe, mais d'une analyse interne de sa pensée : il s’agira done moins de la replacer dans |"histoire intellectuelle que den. déployer les articulations, les soubassements et les imp tions, On tentera notamment de mettre en évidence l’origina- lité d’une pensée qui a su inventer non seulement de nouveaux ‘objets, mais aussi des fagons nouvelles d’ aborder la recherche ue ; sa Cohérence, qui fait se croiser dans son ceuvre ‘un petit EM de thémes a travers la variété de ces objets ; et sa modernité, qui lui permet aujourd'hui, aprés plus d'un demi-siécle, d'inspirer ou de guider de multiples directions de recherches. Ainsi devrait-il étre possible de comprendre ce qu'il entendait lorsqu’il disait lui-méme viser une « nouvelle révolution copernicienne de la pensée et 1.Ses ouvragesseront cits sous les abréviations suivantes : CM, pour La Civi lisation des murs; DO, pout La Dynamique de 'Occident; DT, pox Du temps ED, pout Engagement et Distanciation : LE, pour Logiques de Vexctusion ; MO, [Pour Mozart. Sociologie d'un genie: NE. pour Norbert Elias par luimméme : OS. ‘pour Qu'est-ce que la socilogie ? ; SC. pour La Société de cour; SI, pou Lat ‘Sociéré des individus ; SM, pour La Solitude des mourants ; SP. pout Sport 1 Ghuilisation. Lediionciée et celle de la premiére publication en frangais (1a ‘ibhiograpic), Chronologie 1897 : naissance 4 Breslau (Allemagne). 1915 : mobilisation sur le front occidental. 1918 : études de médecine et de philosophie & Breslau. 1924 : these de philosophie. 1925 : études de sociologie & Heidelberg. 1930 ; installation & Francfort. 1933 ; départ d’ Allemagne, pour la Suisse et la France. 1935 : installation en Angleterre, 1954 : professeur de sociologie a l'université de Leicester. 1962-1964 : professeur de sociologie & I’ université du Ghana. 1964-1984 : professeur invité aux Pays-Bas et en Allemagne. 1977 : prix Adorno pour l'ensemble de son ceuvre. installation 4 Amsterdam. 1990 : décés & Amsterdam. I/ Une sociologie de la civilisation Publié & Bale en 1939, alors que son auteur avait deja fui T’Allemagne, mais passé quasi eee en raison a ace Ie ouvrage d’Elias sur le « processus de civilisa- see) ade Prosess der Zivilisation,réédié en 1969) se présente en deux volumes : le premier, traduit en frangais en 1973 sous le titre La Civilisation des maurs, est consacré & Pévolution des merurs dans la société occidentale partir de Ja Renaissance ; le second, traduit en 1975 sous le titre La Dynamique de I'Occident, propose une analyse historique et une synthése anthropologique des phénoménes observés. 1, La civilisation des meurs La Civilisation des maeurs présente V'originalité de prendre au sérieux, comme objet «investigation sociologique, ce sujet apparemment futile que sont les manires de gérer les fonc- tions comporelles : maniéres de se tenir table, de se moucher, de cracher, d’uriner et de déféquer, de se laver, de copuler. Les manuels de civilité de la Renaissance fournissent & Elias un corpus trés riche et quasi inexploité, illustrant non seulement Pétat de ces « meurs» & un moment donné, mais aussi leur Evolution : une évolution indéniable, qui s’accélere dans le cou- rant du Xvir siécle, et dans une direction clairement marquée uisque «les hommes s’appliquent, pendant le “processus de civilisation”, & refouler tout ce qu’ils ressentent en eux- ‘mémes comme relevant de leur “nature animale” ; de la méme maniére, ils le refoulent dans leurs aliments » [CM, p. 197] 6 Omniprésente en effet est la tendance & augmenter le controle sur tout ce qui releve de I’animalité, en le rendant moins visible ou en le refoulant dans l'intimité : la nudité se montre moins, les odeurs corporelles se dissimulent, les fonctions naturelles tendent a s'exercer dans des lieux spécifiques et isolés, on ne ccrache plus par terre mais dans un crachoir, on ne se mouche plus dans sa manche mais dans un mouchoir, on ne mange plus avec les doigts mais avec une fourchette. Ce constat permet & Elias, tout d’abord, de montrer que ces fonctions dites « naturelles » sont entidrement modelées par le contexte historique et social. En outre, I’évolution des gestes, qui définissent ces « meeurs » est indissociable de I’évolution de la sensibilité et, en particulier, de I’intensification progres- sive et collective du sentiment de dégoat, qui rend insuppor- tables les manifestations corporelles d’autrui, et des sentiments de honte, de géne, de pudeur, qui incitent & dérober & autrui Ie spectacle de son propre corps, de ses excrétions et de ses pulsions. Profondément incorporés et ressentis comme natu- rels, ces sentiments entrainent la formalisation de régles de conduite, qui construisent un consensus sur les gestes qu’ill convient ou ne convient pas de faire — gestes qui eux-memes contribuent & modeler en retour la sensibilité Sociogenése et psychogendse Ainsi, « l'étude des formes du savoir-vivre et de ses modifi- cations ne révéle qu'un secteur particuligrement simple et accessible d'un changement plus fondamental de la société considérée » [CM, p. 179} : évolution qui peut sobserver non seulement au niveau collectif — la « sociogenése » — mais au niveau individuel — la « psychogenése » —, puisque « cha- que individu doit parcourir pour son propre compte en abrégé le processus de civilisation que la société a parcouru dans son ensemble ; car I'enfant ne nait pas “civilisé” » [CM, p. 278). C'est Ia ce qu’Elias, passant ici de histoire & l’anthropologie, nomme la « loi fondamentale sociogénétique. L’histoire d'une société se refléte dans I’histoire interne de chaque individu » ICM, p. 278]. Cette évolution doit impérativement se comprendre comme un processus de longue durée, avec des mouvements d’accélé- ration (ainsi l'usage de la fourchette s’est imposé dans cer tains milieux en une ou deux générations) et des moments de 7 ‘re de régression. Il ne s'agit pas d'un phéno- srobgencalbety fresnel indvidvele, mais & 'échelle col Tective d'un mouvement de société courant sur plusieurs sie, cles. Aussi le chercheur, historien ou sociologue, est-il le seul Al méme de le révéler, par la mise en relation de documents de natures et d’époques différentes. On peut d’ailleurs suivre aujourd'hui encore I'évolution de ce processus de refoule- ment des fonctions corporelles et d'intériorisation des contraintes, y compris sous cette forme paradoxale qu’est le relatif relaichement des meeurs associé & ce qu’on appelle 1a «« société permissive » : ces reldchements actuels, explique Elias, ne sont rien d’autre qu'un jeu avec des normes si profon-