OCTAVE MIRBEAU, ÉCRIVAIN CURISTE

Le XIXe siècle et la fièvre thermale

Le XIXe siècle est le siècle de la « fièvre thermale » en France. Cette expression
correspond à l’augmentation du nombre de personnes se rendant chaque année près des
sources, et caractérise également l’augmentation du nombre de sources en exploitation. À
l’époque, tout le monde (ou presque) prend les eaux : en 1834, un médecin d’Aix-les-Bains
précise même qu’un bain-douche pour... un cheval coûte vingt-cinq centimes 1. Les villes
d’eaux fleurissent sur le territoire français, et sont surtout localisées à proximité et au cœur
des massifs montagneux. Au début du XXe siècle, elles sont plus d’une centaine de stations
réputées, attirant plusieurs centaines de milliers de baigneurs, de buveurs d’eau, de touristes.
Créer une station thermale n’est pas seulement exploiter l’eau minérale, c’est également
mettre en place un environnement propice, composé à la fois de loisirs, de distractions, sans
omettre l’aspect médical, raison d’être du thermalisme. Cette ambivalence entre loisirs et
maladie se retrouve dans les infrastructures thermales. Lieu de repos et de soin, la ville d’eaux
devient, au XIXe siècle, un lieu de tourisme et de jeux, un lieu mondain où il est de bon ton de
se trouver pendant la période estivale. En 1860, dans Baigneuses et buveurs d’eau, Charles
Brainne note avec ironie :
Tous les ans, au printemps nouveau, les femmes du monde (et du demi-monde)
éprouvent un vague malaise. Elles ont tant fait de toilette, tant dansé pendant l’hiver,
qu’il faut bien s’habiller et danser encore pendant l’été. Il y a d’aimables créatures ainsi
faites, qui babillent et sautillent toute l’année ; grillons l’hiver, cigales l’été.
Pour guérir ce mal joli on a recours à certains docteurs qui s’intitulent médecins des
eaux2.

Le thermalisme recueille en effet les suffrages des hommes de sciences. Ainsi, en
1867, dans son Guide pratique aux eaux minérales et aux bains de mer, le docteur James,
pour qui les eaux sont « le plus puissant modificateur de l’organisme3 », s’appuie sur le
raisonnement du docteur Bordeu, qui « regarde comme incurable toute maladie chronique qui
a résisté aux eaux minérales4 ». Ces séjours aux eaux sont strictement codifiés dans
d’innombrables guides et ouvrages thérapeutiques, et il n’est pas rare de voir des médecins
investir dans des villes d’eaux et en faire la réclame. L’évolution du discours médical coïncide
progressivement avec les attentes des touristes. Au rejet de la ville et de ses miasmes, à la
découverte de la nature et à la mode des villégiatures, les médecins répondent par la
valorisation des bienfaits de l’air pur et de la campagne : « Il est essentiel que la station offre
l’antithèse de la vie et du cadre habituel5 », note le jeune Flaubert, lors de son voyage dans les

1 http://www.thermesdeneyrac.com/espace-thermes/index-espace-thermes.php?mod=thermes-
thermes-batiments
2 Charles Brainne, Baigneuses et buveurs d’eau, Paris, Librairie nouvelle, 1860, p. III.
3 Dr Constantin James, Guide pratique aux eaux minérales et aux bains de mer : contenant la
description des principales sources et des principaux bains, des études sur l’hydrothérapie,
un traité de thérapeutique thermale, Paris, V. Masson et fils, 1867, p. 3.
4 Ibid., p. 2-3.
5 Gustave Flaubert, Les Mémoires d’un fou. Novembre. Pyrénées-Corse. Voyage en Italie,
édition de Claudine Gothot-Mersch, Gallimard, Folio classique, 2001. p. 237.
1
Pyrénées, en 1840. En outre, comme l’explique Dominique Jarassé, « l’ambivalence
cure/villégiature repose sur une autre dualité rousseauiste, ville/campagne, qui met en
opposition les méfaits de la civilisation avec les beautés innocentes de la nature. […] Petite
ville, elle doit se masquer sous des airs de village ; village, elle doit se donner des airs de
ville6. »
Afin d’accueillir dans de meilleures conditions cette foule de malades et d’estivants,
les stations thermales se développent : les hôtels se modernisent et, pour rompre l’ennui de
ces villages isolés, kiosques à musique, casinos et théâtres voient le jour. Les casinos
apparaissent en France essentiellement après 1855 – Vichy, la reine des villes d’eaux, ne
possède un casino-théâtre indépendant qu’en 1865, par exemple. Jusque-là, des salons sont
aménagés dans les établissements thermaux, où l’on donne des spectacles et des bals et où
l’on peut pratiquer des jeux de cartes classiques 7 ; on y trouve aussi des salles de sport,
d’escrime notamment. Dans les casinos, de multiples animations sont en effet proposées afin
de distraire les curistes. On peut y jouer à des jeux de « société », comme les jeux de cartes,
les échecs, le tric-trac, les dominos8, les dames, et le billard. Les jeux de hasard sont
également présents dans les casinos, même s’ils ne sont pas vraiment autorisés. Les petits
chevaux et le baccara sont tolérés, mais, en revanche, la roulette et le trente-et-quarante sont
interdits9. Ces nouveaux bâtiments comportent également des salles de bals et des salles de
spectacles. Les villes d’eaux, dans leurs réclames, mettent l’accent sur le dynamisme de leur
casino, comme à Luchon, qui s’enorgueillit d’avoir tout simplement « le plus beau casino du
monde » :

« Établissement et casino de Luchon, reine des Pyrénées10 ».

6 Dominique Jarrassé, Les Thermes romantiques, Bains et villégiatures en France de 1800 à
1850, Publications de l’Institut d’Études du Massif Central, Collection « Thermalisme et
Civilisation », Fascicule II, 1992. p. 236.
7 Armand Wallon, La Vie quotidienne dans les villes d’eaux (1850-1914), Hachette, 1981, p.
39-40.
8 Bernard Toulier, « Architecture des loisirs en France dans les stations thermales et
balnéaires (1840-1939) », Presses universitaires François-Rabelais,
http://books.openedition.org/pufr/637?lang=fr.
9 Jérôme Pénez, op. cit., p. 200.
2
En soirée, des bals sont organisés pour les curistes, et il faut y paraître sous son
meilleur jour, l’élégance et la beauté des danseurs (surtout des danseuses) étant scrutées et
commentées. Durant les après-midi, des bals pour les enfants sont mis en place, et ces
derniers reçoivent alors des leçons de danse. En outre, dans la journée, de nombreux
morceaux sont joués dans les kiosques à musique.

Kiosque à musique de Luchon, devant l’établissement thermal, avril 2014.

Le thermalisme au XIXe siècle est indissociable du développement du chemin de fer.
Au début du siècle, les curistes se rendent dans les stations thermales principalement par la
route, soit en berline privée pour les privilégiés, soit par le service de la poste, des
messageries impériales ou royales (selon l’époque) ou d’entrepreneurs privés. Ils doivent
suivre des itinéraires jalonnés par de nombreux relais, où les maîtres de poste fournissent les
chevaux, le gîte et le couvert, à chaque étape et en fin de journée. Si ces voyages sont
pittoresques, ils sont longs – ils durent souvent plusieurs jours – et éprouvants. L’avènement
du train révolutionne les transports, mais aussi le rapport aux distances. Plus rapide et plus
sûr, le train devient le moyen de communication le plus utilisé pour se rendre dans les villes
d’eaux, et contribue à la renommée de certaines stations thermales. Les compagnies de
chemin de fer mettent en place des convois directs à destination des stations thermales,
consentant des tarifs réduits d’aller et retour pour la durée d’une cure. Par exemple, en 1890,
la Compagnie internationale des wagons-lits crée le « Pyrénées-Express », un train de luxe
bihebdomadaire entre Paris et Luchon.
Le thermalisme fait donc partie de la vie du XIXe siècle, et notamment de celle des
hommes et des femmes de lettres. Ainsi Chateaubriand, Lamartine, Scribe, Michelet, Balzac,
Hugo, Sand, les frères Goncourt, Maupassant fréquentent les villes d’eaux. Sand en profite
pour faire des excursions, Dumas fuit le choléra qui sévit à Paris, Balzac y courtise la
marquise de Castries, Zola accompagne sa femme curiste. La ville d’eaux est à la mode. Mais
certains écrivains se rendent en cure pour des raisons de santé, Daudet, Maupassant et Lorrain
pour soigner leur syphilis, par exemple. Octave Mirbeau n’échappe pas à ce phénomène de la
« fièvre thermale », et fait plusieurs cures, dont une inspire le romancier qu’il est.

Alice et Octave Mirbeau prennent les eaux

10 Affiches Camis, « Établissement et casino de Luchon, reine des Pyrénées», 1891,
(http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b530195998.r=casino+luchon.langFR).
3
Alice et Octave Mirbeau souffrent tous les deux de neurasthénie11. Durant l’année
1896, ils sont malades, et l’atmosphère domestique est particulièrement tendue. L’état de M me
Mirbeau nécessite une cure thermale. Le 13 juillet 1896, Mirbeau écrit à Georges Rodenbach :
Nous avons passé un abominable été, tous les deux presque toujours seuls en face de
notre souffrance. Ma femme a été malade de cette maladie si mystérieuse des nerfs – au
point que j’en ai conçu les plus graves appréhensions. Il y avait des jours où je craignais
de la laisser seule, une minute. Maintenant, elle va un peu mieux et Robin et moi nous
avons profité de cette accalmie pour lui faire entendre raison, et la décider à une cure
qu’elle repoussait toujours : le voyage. Elle part dimanche pour Évian, où elle restera
vingt jours.12

Alice Mirbeau part à Évian le 19 juillet 1896, puis elle se rend à Aix-les-Bains pour y
prendre des douches. Elle y est soignée par le docteur Cazalis, qui, quelques années
auparavant, s’était occupé d’Alphonse Daudet en août 1884, de Paul Verlaine en août-
septembre 1889, et de Maupassant en septembre 1888, juin et août 1890 et septembre 1891. À
la mi-août, Mirbeau se rend en Savoie chercher sa femme : « J’arrive d’Aix et, ce soir, je
repars pour la Hollande13 », explique-t-il à Aurélien Lugné-Poe, à son arrivée à Carrières-
sous-Poissy, le 19 ou le 20 août 1896. L’effet de la cure d’Alice Mirbeau est de très courte
durée, ses symptômes (et sa mauvaise humeur) sont vite de retour. Il lui est conseillé de
refaire une cure l’année suivante. Cette fois-ci, le mari prend aussi les eaux. Le 22 juillet
1897, Mirbeau écrit à Gustave Geffroy :
Robin vient de me découvrir dans la gorge un catarrhe qui me menace dans un
prochain avenir, de surdité complète. Vous voyez comme c’est drôle. Je vais partir pour
Luchon, vers la fin de la semaine. Il paraît que la cure est urgente. Je vous verrai donc à
mon retour, qui sera dans 25 jours ou dans un mois14.

Mirbeau et sa femme se mettent en route pour les Pyrénées le 28 juillet 1897. Ils
parviennent à Luchon début août, et y restent vingt-et-un jours. À la mi-août, Mirbeau
explique à Claude Monet :
Chalet Combemale
Mon cher ami,
Vous allez être étonné. Eh bien, oui, je suis à Luchon. Et ç’a été si précipité que je n’ai
eu le temps de prévenir personne de ce déplacement.
[…] Je voulais vous écrire dès mon arrivée. Mais, dès mon arrivée, j’ai été pris par le
traitement, qui est, en effet, si énergique que je suis devenu complétement idiot, d’un
abrutissement dont vous ne pouvez avoir une idée15.

Durant sa cure à Luchon, Mirbeau écrit. Il rédige notamment cinq chroniques
intitulées « En traitement », qui paraissent dans Le Journal du 8 août au 5 septembre 1897. Il
les insérera dans son roman Les Vingt et un jours d’un neurasthénique. Mirbeau et sa femme

11 Voir la notice « Neurasthénie », dans le Dictionnaire Octave Mirbeau
(http://mirbeau.asso.fr/dicomirbeau/index.php?option=com_glossary&id=655).
12 Octave Mirbeau, Correspondance générale, édition établie et annotée par Pierre Michel,
avec l’aide de J.-F. Nivel, Lausanne, L’Âge d’Homme, t. III, 2009, p. 240.
13 Ibid., p. 253.
14 Ibid., p. 317.
15 Ibid., p. 324.
4
se promènent, profitent de la nature et des beaux paysages. Toujours dans sa lettre à Claude
Monet, il explique :
Nous habitons, sur la route d’Espagne, un petit chalet très joli, et la vue est admirable.
En face de nous, le port de Vénasque et ses neiges éblouissantes sous le soleil. Les
montagnes qui enserrent la vallée sont délicieusement boisées, et quelle forme !
Dans nos petites promenades, j’ai trouvé des fleurs délicieuses, des iris anglica, en
pleine floraison en ce moment, des lys martagon jaunes et violets, mais rares, des lycris,
des Eryngiums, quantité de petites fleurettes exquises.
J’en emporterai des pieds, mais je pense que cela ne poussera pas chez nous.
Nous n’avons pas encore fait d’excursion dans la haute montagne Je réserve cela pour
le moment de l’intermède du traitement16.

Le ton est plus léger. S’il goûte peu le traitement thermal, Mirbeau semble aimer ce
séjour aux eaux. Occupé par les bains, les douches, les verres d’eau, les promenades, et les
textes qu’il rédige, il avoue à Monet : « Je n’ai pas le temps d’écrire à qui que ce soit, et il
faut que ce soit vous pour que je me décide à jeter ces quelques lignes sur le papier 17. »
Toutefois, le bien-être procuré par la montagne ne dure qu’un temps. L’ironie et les sarcasmes
reviennent vite, et, à son retour de cure, il écrit, le 30 août 1897, à Auguste Rodin :
Mon cher ami,
Je rentre à l’instant d’un voyage de santé à Luchon, qui a duré 31 jours. Oh ! cher ami,
n’allez jamais dans la montagne. C’est la mort, parce que c’est l’arrêt subit de toute vie
cérébrale. Je ne sais pas si j’en reviens guéri. Ce que je sais, c’est que j’en reviens
gâteux18.

« Veuillez m’excuser de mon silence. Paresse peut-être, et aussi maladie, car, depuis
mon retour de Luchon, je ne fais que d’être malade19 », explique-t-il quelques jours plus tard,
à Maurice Fenaille.

Les Vingt et un jours d’un neurasthénique, un roman thermal ?

Le titre Les Vingt et un jours d’un neurasthénique renvoie à la cure thermale qui,
depuis l’Antiquité, est fixée à vingt et un jours 20. Le lecteur peut donc s’attendre à un roman
sur la ville d’eaux, comme Maupassant avait fait dans Mont-Oriol, écrit en 1886.
Mont-Oriol n’est pas le premier roman du XIXe siècle dont l’histoire se déroule dans
une station thermale. En revanche, avec ce livre, le changement d’optique est total : alors que,
dans la littérature romantique, l’eau minérale et ses sources étaient perçues comme des
puissances naturelles et comme des forces mystérieuses, magiques et quasi indomptables,
dans Mont-Oriol, l’eau minérale est domestiquée, capable de donner n’importe quelle illusion,
même celle de guérir, et elle est commercialisée dans le but de rapporter de l’argent. Comme
le résume Dominique Jarrassé dans Les Thermes romantiques, Bains et villégiatures en

16 Octave Mirbeau, Correspondance générale, éd. cit., p. 325.
17 Ibid., p. 325.
18 Ibid., p. 327.
19 Ibid., p. 330.
20 Toutefois, pendant longtemps, en raison de la pénibilité du voyage, ces trois semaines sont
jugées trop courtes et les curistes, jusqu’au milieu du XIXe siècle, passent plus d’un mois dans
les villes d’eaux.
5
France de 1800 à 1850 : « Le récit romantique fait place au récit naturaliste 21 ». Maupassant
ancre son roman dans la réalité. Si le nom Mont-Oriol est fictif (probablement calqué sur le
Mont-Dore), la toponymie ne l’est pas, car Enval existe bien : il s’agit d’un petit village à
quelques kilomètres de Châtel-Guyon, qui possède bien une source d’eau minérale à teneur
ferrugineuse et bicarbonatée, mais elle est froide, et non chaude comme dans le roman. Mont-
Oriol fourmille de détails réalistes sur la vie des curistes : les bains, les brochures publicitaires
vantant les vertus des eaux, la quête pour la restauration de l’église, etc. À travers Enval, c’est
bien l’essor de Châtel-Guyon, dont il a été témoin, que Maupassant décrit – en 1886, lorsqu’il
entreprend la rédaction de son roman, il s’est déjà rendu à plusieurs reprises dans cette ville
thermale pour s’y soigner (en 1883, 1885 et 1886).
Le roman peint toute la création et le développement de la ville d’eaux, sous
l’impulsion de William Andermatt. Maupassant a concentré en ce personnage les éléments qui
font de lui le financier juif par excellence, sans le rendre toutefois particulièrement
antipathique. Âpre au gain, il sait gagner de l’argent, contrairement à son beau-frère Gontran,
symbole d’une aristocratie oisive et dépensière. L’argent est le nerf de la guerre, et l’on
retrouve justement dans le roman toute une isotopie de la bataille qu’entreprend Andermatt,
dont l’unique but est de faire fortune :
Le grand combat, aujourd’hui, c’est avec l’argent qu’on le livre. Moi, je vois les pièces
de cent sous comme de petits troupiers en culotte rouge, les pièces de vingt francs comme
des lieutenants bien luisants, les billets de cent francs comme des capitaines, et ceux de
mille comme des généraux. Et je me bats, sacrebleu ! je me bats du matin au soir contre
tout le monde, avec tout le monde22.

Mais si, dans Mont-Oriol, Maupassant décrit l’essor d’une nouvelle ville d’eaux,
résultat de spéculations et du génie du financier Andermatt, il n’oublie pas d’évoquer aussi les
autres aspects du thermalisme : les médecins, plus ou moins efficaces ou risibles, les
promenades dans la nature, les amours nées le temps de la cure, etc. Les Vingt et un jours
d’un neurasthéniques de Mirbeau peint-il également la ville d’eaux sous tous ses aspects,
comme le titre pourrait le suggérer ?
Ce roman, construit à partir du collage d’une soixantaine de contes, ou de fragments
de contes, parus dans la presse entre 1887 et 1901 23, se situe dans une ville d’eaux des
Pyrénées, dont le nom n’est jamais mentionné. Comme dans Un gentilhomme24, Les Vingt et
un jours d’un neurasthénique est raconté à la première personne du singulier ; la ville d’eaux
et ses curistes sont ainsi observés, scrutés par le narrateur, Georges Vasseur, qui, souffrant de

21 Dominique Jarrassé, Les Thermes romantiques. Bains et villégiatures en France de 1800 à
1850, Publications de l’Institut d’Études du massif Central, Collection « Thermalisme et
Civilisation », Fascicule II, 1992, p. 251.
22 Guy de Maupassant, Œuvres complètes. Romans, édition établie par Louis Forestier, Paris,
Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1987, p. 514.
23 Voir le chapitre « Collage romanesque » qui répertorie la liste de tous ces contes publiés
dans différents journaux. Pierre Michel, Octave Mirbeau et le roman, Société Octave-
Mirbeau, Angers, 2005, p. 137-139 (http://mirbeau.asso.fr/darticlesfrancais/PM-OM%20et
%20le%20roman.pdf).
24 Octave Mirbeau, Un gentilhomme, Paris, Flammarion, 1920.
6
neurasthénie, fait une cure25. Ce dernier raconte donc la routine des traitements, les différents
bains, évoque le décor de la ville thermale avec ses hôtels, le casino, la buvette, les jardins, le
kiosque, les allées où se retrouvent les curistes :
Ce matin, comme je sortais de la buvette, j’aperçus mon ami Robert Hagueman.
Toilette matinale d’une irréprochable correction, et qui n’étonnait pas les admirables
platanes de l’allée, arbres éminemment philosophes, et qui en ont vu bien d’autres,
depuis les Romains, fondateurs de bains élégants et capteurs de sources mondaines 26.

Rue principale de Luchon, entourée de platanes, qui va des thermes à l'église, avril 2014.

Le narrateur insiste sur l’aspect artificiel de la ville d’eau où tout est construit autour
des thermes, et où l’on s’ennuie, lors de journées réglées comme du papier à musique :
– Enfin, tu es venu ici pour ta santé ?... Suis-tu au moins, un traitement ?
– Sévèrement… fit Robert… Sans ça !...
– Et qu’est-ce que tu fais ?
– Comme traitement ?
– Oui.
– Et bien, voilà… Je me lève à neuf heures. Promenade dans le parc, autour de la
buvette… Rencontre de celui-ci ou de celle-là… on respire un peu… on raconte qu’on
s’embête… on débine les toilettes… Cela me mène jusqu’au déjeuner… Après le
déjeuner, partie de poker chez Gaston… À cinq heures, Casino… station autour d’un
baccara sans entrain… des pontes de quat’sous, une banque de famille, dîner… re-
Casino… Et c’est tout… Et le lendemain, ça recommence… Quelques fois un petit
intermède avec une Laïs de Toulouse, ou une Phryné de Bordeaux… Oh ! là là ! mon
pauvre vieux ! … Eh bien, le croirais-tu ? cette station si vantée, qui guérit toutes les
maladies… ça ne me produit aucun effet… Je suis aussi démoli qu’à mon arrivée… De la
blague, ces eaux thermales…
Il renifla l’air et il dit :
– Et toujours cette odeur !... Sens-tu ?... C’est ignoble…
Une odeur d’hyposulfite, échappée de la buvette, circulait parmi les platanes 27…

25 Il s’agit de Luchon, où Mirbeau a fait une cure en août 1897.
26 Octave Mirbeau, Les Vingt et un jours d’un neurasthénique [1901], préface d’Hubert Juin,
Paris, coll. 10 18, 1977, p. 45-46.
7
Mais s’il décrit la vie aux eaux, ce roman n’est pas un roman sur le thermalisme à
proprement parler. Il permet surtout au narrateur, et à l’écrivain, de construire une critique de
la bourgeoisie dans un de ses lieux de prédilection au XIXe siècle : la station thermale. Un peu
comme, au temps de tragédies classiques, où le rôle de la confidente permettait à Phèdre ou
Bérénice de ne pas faire que des monologues, ici, le rôle du narrateur est surtout de donner la
parole à d’autres personnages, afin d’illustrer encore mieux leurs ridicules. Comme le note
justement Alfred Jarry, dans La Revue blanche, à la sortie du roman de Mirbeau :
La ville d’eaux où séjourne le neurasthénique prend des proportions énormes pour
contenir ses formidables et burlesques hôtes, et c’est bien, en effet, la société tout entière
qui se cristallise dans cette vingtaine de fripouilles, admirables à force d’ignominie 28.

Pour Mirbeau, la station thermale est en effet le lieu bourgeois par excellence, d’où
son ironie parfois féroce et ses critiques. Les malades, qui ont le terrible défaut d’être des
bourgeois, sont décrits sans bienveillance :
– Pourquoi venez-vous offusquer de votre triple présence, de l’immoralité de votre
triple présence, la splendeur farouche des montagnes, et la pureté des sources ?...
Retournez chez vous… Vous savez bien qu’il n’y a pas d’eaux – si miraculeuses soient-
elles – qui puissent jamais laver les pourritures séculaires de vos organes, et la crasse
morale d’où vous êtes nés29.

Georges Vasseur n’a aucune sympathie pour les curistes, dont il souligne l’aspect
grotesque, voire répugnant, comme en témoignent toutes les caractérisations péjoratives
décrivant ces êtres ridicules et souffreteux. Les curistes, « tous ces pauvres êtres ridicules ou
misérables30 », sont « pour la plupart des êtres, ceux-ci grotesques, ceux-là répugnants ; en
général, de parfaites canailles, dont [il] ne saurai[t] recommander la lecture aux jeunes
filles31 ».
Chez Maupassant, malgré la peinture sans concession, les personnages restent plutôt
sympathiques. Les répliques en patois, les « che » auvergnats, les ruses et les combines des
Oriol et la fourberie de Clovis sont des éléments comiques relevant presque de la farce. Le
personnage du père Clovis prenant ses bains est en effet résolument comique ; le narrateur
décrit une véritable cour des miracles auvergnate avec un infirme, qui sait parfaitement se
mouvoir quand il en a envie :
Le père Clovis chauffait toujours au soleil ses membres et ses béquilles.
Oriol, s’arrêtant en face de lui, demanda :
« Veux-tu gagner une pièche de chent francs ? »
L’autre, prudent, ne répondit rien.
Le paysan reprit :
« Hein ! chent francs ? »
[…] Mais Colosse se fâcha tout à coup.
« Allons, vieux farcheur, tu chais, j’ la connais ta maladie, moi, on ne me la conte pas.
Qué que tu faisais, lundi dernier, dans l’ bois de Comberombe, à onze heures de nuit ? »

27. Octave Mirbeau, Les Vingt et un jours d’un neurasthénique, éd. cit., p. 47-48.
28 Alfred Jarry, « Octave Mirbeau : Les Vingt et un jours d’un neurasthénique », La Revue
blanche, septembre 1901, p. 77
29 Octave Mirbeau, Les Vingt et un jours d’un neurasthénique, éd. cit., p. 81-82.
30 Ibid., p. 365.
31 Ibid., p. 44-45.
8
Le vieux répondit vivement :
« Ché pas vrai. »
Mais Colosse s’animant :
« Ché pas vrai bougrrre que t’as chauté par-dechus le foché à Jean Mannezat et que
t’es parti par le creux Poulin ? »
L’autre répéta avec énergie :
« Ché pas vrai 32 ! »

De même, le roman présente plusieurs médecins, certes pas forcément compétents, mais
hauts en couleurs et qui, malgré leurs airs souvent supérieurs, apportent plutôt une touche
comique au roman. Ils sont gentiment ridicules, peu efficaces mais finalement assez
inoffensifs. Chez Mirbeau, l’ironie est plus féroce.
Ainsi il peint un tableau, ou plutôt offre une caricature jouissive de la famille
Tarabustin, dont le patronyme grotesque souligne d’emblée le ridicule. Sous sa plume acerbe
et presque ravie d’évoquer leurs tares, ces pauvres gens concentrent en eux tant de défauts
physiques et psychologiques que le pathétique devient comique, mais un comique grinçant :
M. Tarabustin souffre d’un catarrhe de la trompe d’Eustache 33 ; Mme Rose Tarabustin
d’une hydarthrose au genou ; le fils, Louis-Pilate Tarabustin, d’une déviation du rachis :
famille bien moderne, comme on voit. En plus de ces maladies, avouées et d’ailleurs
respectables, ils en ont d’autres qui les atteignent aux sources mêmes de leurs vie. De
quelles hérédités impures, de quelles sales passions, de quelles avaricieuses et
clandestines ébauches, de quels cloaques conjugaux M. et M me Tarabustin furent-ils, l’un
et l’autre, engendrés, pour avoir abouti à ce dernier spécimen d’humanité tératologique,
à cet avorton déformé et pourri de scrofules qu’est le jeune Louis-Pilate ? Avec son teint
terreux et plissé, son dos en zigzag, ses jambes torses, ses os spongieux et mous, cet
enfant semble avoir soixante-dix ans. Il a toutes les allures d’un petit vieillard débile et
maniaque. Quand on est auprès de lui, on souffre vraiment de ne pouvoir le tuer 34.

Le lecteur de Mirbeau peut même ressentir de la nausée, tant les critiques sont
nombreuses, les portraits peu flatteurs. Ce profond dégoût est sensible chez le narrateur :
Chaque jour, à des heures fixes, le matin, sur les allées ou sur les Quinconces, on
rencontre, sortant du bain, solennel, méthodique, grand semeur de paroles et de gestes,
M. Isidor-Joseph Tarabustin, qui promène ses courtes jambes, sa face bubonique et son
ventre malsain. Sa famille l’accompagne, et, quelquefois, un ami, voisin de chambre,
professeur comme lui, et dont la peau malade, farineuse, lui fait un visage de Pierrot
morne, qui se serait poudré de cendres. Rien n’est beau comme de les voir côtoyer le lac,
parler aux cygnes, tandis que le jeune Louis-Pilate leur jette des pierres… déjà ! […] Sa
femme le suit, clopinant péniblement, molle, boursouflée de graisse jaune, et suivie elle-
même de son fils35.
Mais peut-être pardonnerais-je aux montagnes d’être des montagnes et aux lacs d’être
des lacs, si, à leur hostilité naturelle, ils ne s’ajoutaient cette aggravation d’être le

32 Guy de Maupassant, Mont-Oriol, éd. cit., p. 524.
33 Octave Mirbeau lui aussi souffrait d’un catarrhe, c’est la raison pour laquelle son médecin
lui conseilla de se rendre aux eaux de Luchon durant l’été 1897. Cf. la lettre de Mirbeau à
Geffroy citée supra.
34 Octave Mirbeau, Les Vingt et un jours d’un neurasthénique, éd. cit., p. 81.
35 Ibid., p. 82.
9
prétexte à réunir, dans leurs gorges rocheuses et sur leurs agressives rives, de si
insupportables collections de toutes les humanités36.

La verve ironique et acerbe de Mirbeau insiste sur la laideur des personnes, laideur
parfois liée à la maladie, certes, mais aussi, plus généralement, à la bourgeoisie :
Tout ce monde est fort laid, de cette laideur particulière aux villes d’eaux. À peine si,
une fois par jour, au milieu de tous ces masques épais et de tous ces ventres pensants, j’ai
la surprise d’un joli visage et d’une svelte allure. Les enfants eux-mêmes ont des airs de
petits vieillards. Spectacle désolant, car on se rend compte que partout les classes
bourgeoises sont en décrépitude ; et tout ce qu’on rencontre, même les enfants, si
pauvrement éclos dans les marais putrides du mariage… c’est déjà du passé 37 !

Il reproche également à ces curistes bourgeois l’uniformité de leurs caractères, de leurs
mœurs, ainsi que leur bêtise :

Tous ces gens viennent là, non pour se soigner leurs foies malades, et leurs estomacs
dyspeptiques et leurs dermatoses… ils viennent là – écoutez bien ceci – pour leur plaisir !
… Et du matin au soir, on les voit, par bandes silencieuses ou par files mornes, suivre la
ligne des hôtels, se grouper devant les étalages, s’arrêter longtemps à un endroit
précis38…

Les points de suspensions, les points d’exclamations, tout souligne le dégoût, voire la
colère du narrateur contre ces curistes.
Comme souvent, la ville thermale accueille des personnages importants, dont la
présence passionne les autres curistes :
On me parle beaucoup ici, depuis quelques jours du marquis de Portpierre. Et
l’administration des bains fait une sérieuse réclame sur son nom… Le marquis gagne de
grosses sommes au baccara, au poker, au tir aux pigeons… Son automobile attire des
foules chaque fois qu’il sort… Enfin son existence de fêtes et de chic produit une
véritable sensation… Clara Fistule m’assure qu’on l’héberge, pour rien, à l’hôtel, et
qu’on l’entretient au casino.
– Un si grand nom… pense donc ! m’explique-t-il… une si grosse situation politique et
mondaine !... Et un bon garçon, si tu savais !... Et pas fier…
On dit aussi qu’il est venu à X… pour être à proximité de l’Espagne, où il doit avoir de
fréquentes et décisives entrevues avec M. le duc d’Orléans… On annonce même l’arrivée
très prochaine de M. Arthur Meyer qui est l’ami du marquis, et un peu l’intendant de ses
affaires de bourse et de plaisirs39…

En effet, la ville d’eaux est aussi un lieu où se retrouvent des personnages publics et
influents, mais peu recommandables, comme Philippe Robert d’Orléans40, prétendant au trône
de France, qui s’est distingué par son manifeste antidreyfusard de septembre 1898, et Arthur

36 Ibid., p. 43.
37 Ibid., p. 43.
38 Ibid., p. 43.
39 Ibid., p. 214.
40 Mirbeau, Œuvres romanesques. Les Vingt et un jours d’un neurasthénique, éditions établie,
préfacée et annotée par Pierre, Michel, Éditions du Boucher, Société Octave Mirbeau, 2003,
p. 1703, n° 1.
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Meyer41, directeur du Gaulois, quotidien monarchiste et mondain, lui aussi antisémite 42. Si
Mirbeau ironise tant sur l’importance accordée à ces titres, c’est aussi pour rappeler que
même les personnages haut placés ne valent pas grand-chose : l’intégrité est si rare dans la
société. Il dénonce également les passe-droits, voire la corruption. Car la ville thermale
reproduit tous les travers de la société :
– Comment ? Tu ne savais pas ?... Mais je suis un personnage important ici, … Je suis
le directeur de la publicité… Parfaitement mon vieux… À ta disposition, sapristi !...
Avec une enthousiasme amical, qui ne me toucha pas, d’ailleurs, il m’offrit ses
services : l’entrée gratuite au Casino… au théâtre… un crédit au cercle… la table du
restaurant, et des petites femmes43…
Le lendemain, tu penses si je terrifiai le maire de la ville… le directeur de
l’établissement… le tenancier du Casino, par cette aventure… Je les menaçai de tout
dévoiler… Ils m’apaisèrent en m’offrant une somme considérable et en me nommant,
avec un traité avantageux, l’agent exclusif de leur publicité… Et voilà 44 !...

Entouré de ces piètres curistes, ridicules, idiots, maniaques et/ou malhonnêtes,
Georges Vasseur est envahi par la tristesse, et même par l’angoisse :
Dans le jardin de l’hôtel, j’attends l’heure du dîner… Et je suis triste, triste, triste !
Triste de cette tristesse angoissante et douloureuse qui n’a pas de cause, non, en vérité
qui n’a pas de cause. Est-ce d’avoir évoqué ces cours d’asile, ces physionomies, si
étrangement troublantes, des pauvres fous ? Non… puisque je suis triste, c’est presque de
la joie… Mais quand on ignore les causes de ses tristesses… il n’y a rien de plus pénible
à supporter…
Je crois bien que cette tristesse me vient de la montagne. La montagne m’oppresse,
m’écrase, me rend malade. Suivant l’expression de Triceps, chez qui je suis allé causer
quelques minutes, je suis atteint de « phobie », la phobie de la montagne. Comme c’est
gai ! Être venu ici chercher la santé, et n’y trouver que la phobie 45 !...

Heureusement pour lui, la cure prend fin : « J’ai commandé le guide qui doit me
ramener vers les hommes, la vie, la lumière… Dès l’aube, demain, je partirai 46… » Il peut
enfin quitter cette ville d’eaux, ce microcosme qui semble contenir en son sein un monde
profondément décadent.
En raison de sa santé vacillante, Mirbeau est obligé de prendre les eaux à plusieurs
reprises. Après sa cure à Luchon, en juin 1906, il passe trois semaines à Vichy, accompagnant
sa femme, en proie à des coliques hépatiques47. En juillet 1907 et août 1908, il passe deux fois
trois semaines à Contrexéville, pour y soigner un catarrhe de l’estomac 48. Si l’homme profite
malgré tout des villes d’eaux pour se soigner et écrire, la verve de l’écrivain y trouve plus

41 Ibid., n° 2.
42 Mirbeau devint son secrétaire, dès l’automne 1879, puis fait de ce Juif antisémite une de
ses têtes de Turc préférées au cours de l’Affaire Dreyfus. Ibid.
43 Ibid., p. 50.
44 Ibid., p. 56-57.
45 Ibid., p. 76.
46 Ibid., p. 370.
47 Selon Pierre Michel, à Vichy, Mirbeau, ne suit aucun traitement, en profite pour travailler à
la correction du Foyer, sa comédie qu’il voudrait raccourcir de cinquante-quatre minutes.
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encore son compte, car il porte un regard peu amène sur cette mode de son temps, qui est à
l’image de ce qu’il déteste : le monde bourgeois du XIXe siècle, un monde absurde, où règnent
la bêtise et la corruption.
Fortunade DAVIET-NOUAL

48 En 1907, il travaille sur La 628-E8, qui doit paraître en octobre ; en août 1908, selon ce
qu’il en a rapporté à Jules Renard, il y aurait retrouvé Jean Jaurès et l’aurait baladé sur les
routes des Vosges.
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