AUTOUR DU CALVAIRE

Quelques lettres inédites adressées à Mirbeau

Dans la première partie du catalogue de la vente de la bibliothèque d’Octave Mirbeau,
le 24 mars 1919, figure, au n° 787, un lot de lettres adressées à l’auteur du Calvaire. Le
nombre total en est imprécis, mais s’élève au moins à dix-huit lettres relatives au premier
roman officiel de l’écrivain, sans qu’un regrettable « etc. » permette d’en connaître le détail
exact. Toujours est-il qu’une seule des deux lettres de Paul Bourget a été retrouvée ; que nous
ignorons ce que sont devenues celles de Pailleron et de Puvis de Chavannes ; que la lettre
attribuée à Victor Margueritte est probablement celle de son frère Paul ; et que, pour ce qui est
de la lettre de Maupassant, il pourrait bien s’agir de celle qui a été publiée en 1951 dans sa
Correspondance inédite et qui est datée du 15 décembre 1886 1. À la suite d’une vente
récente, l’un des signataires de cet article a pu acheter le restant du lot. Il comprend
essentiellement huit lettres de Juliette Adam, la directrice de la Nouvelle Revue où a été publié
Le Calvaire à l’automne 1886 (au lieu de neuf que signalait le catalogue), et aussi une lettre
de Paul Bourget (sur les deux signalées), une lettre d’Urbain Chevreau, une d’Anatole
Claveau (qui faisait sans doute partie des « etc. » de la notice du catalogue), et deux missives
beaucoup plus tardives de Paul Margueritte et d’Antoine Bibesco. Ce sont ces documents que
nous publions aujourd’hui.
Ce sont bien évidemment les lettres, très difficilement décryptables, de « la mère
Adam » qui retiendront surtout l’attention des mirbeaulogues : d’une part, parce qu’on connaît
la plupart des lettres – peut-être même toutes – que Mirbeau lui a adressées au cours de cette
deuxième moitié de l’année 1886, ce qui permet de dater plus précisément les échanges et de
mieux suivre la façon dont s’est opérée, difficilement, la parution du Calvaire dans la revue de
la revancharde Juliette ; d’autre part, parce que, en comparant les versions fournies
parallèlement par le romancier dépité à la patronne de la Nouvelle Revue et à son confident
Paul Hervieu, il est loisible de le prendre en flagrant délit de flagornerie, de mensonge et de
manipulation, le tout, bien sûr, pour les besoins de la cause…
La flagornerie était déjà notable dans les lettres recueillies dans la Correspondance
générale et, ce qui est plus gênant, n’était pas incompatible avec le suprême mépris manifesté
par Mirbeau pour le grotesque chauvinisme et le style cocardier de la dame, qui s’était donné
pour mission de relever le gant du Kaiser et de redorer le blason terni de l’armée française. En
revanche, il apparaît que Mirbeau, pour se gausser de la nouvelle Jeanne d’Arc, amie de
Gambetta et de Freycinet, n’hésite pas à modifier des extraits des lettres de Mme Adam qu’il
cite pour l’édification de son complice Paul Hervieu. Certes, il s’agit d’écrits privés que rien
ne prédestine à rendre publics, et rien là ne tire vraiment à conséquence ; mais cette
manipulation n’en est pas moins éthiquement contestable et ne colle guère avec l’image de
marque de notre justicier, qui, malgré l’excuse de la colère qui porte à la vengeance, risque
d’en être quelque peu ternie. Au demeurant, si leur style patriotard et grandiloquent prête
effectivement à rire aujourd’hui, force est de reconnaître que les lettres de Juliette Adam ne
révèlent pas d’animosité à l’égard de Mirbeau et que sa bonne volonté est indéniable : elle a
d’emblée accepté de publier Le Calvaire avant même d’en avoir lu la moindre ligne, ce qui est
un incontestable signe de confiance ; elle a dû pour cela passer outre aux réticences politiques
manifestées par ses amis républicains à un « ennemi » qui a, pendant des années, craché sur la
République et sur son personnel politique, notamment les opportunistes ; elle admire
1 Mirbeau y répond le 17 décembre (Correspondance générale, L’Age d’Homme, 2003, pp. 637-638).
sincèrement le premier chapitre du roman, ainsi d’ailleurs que la suite, hors le chapitre qui lui
crève le cœur ; elle condescend à remplacer le deuxième chapitre litigieux par une ligne de
points, ce qui ne pourra que susciter la curiosité du lectorat lors de la sortie du volume ; elle
renonce à exiger le sacrifice d’expressions susceptibles de choquer les chastes oreilles de ses
jeunes amies : elle est prête à accepter la dédicace du roman que lui propose Mirbeau – lequel
changera d’avis –, lors même que cette dédicace risquerait d’être perçue comme l’aveu d’une
faute ; et elle compte avec constance sur La Rédemption, qui devait être la suite du Calvaire,
mais qui, on le sait, restera dans les limbes. Bref, si censure il y a bien eu, elle n’en ressent pas
moins une forte culpabilité qui la pousse à manifester à son nouveau protégé une
compréhension, une gratitude et un bon vouloir, dont il ne lui est guère reconnaissant.
Cette bonne volonté va se manifester de nouveau dix-huit mois plus tard, et c’est là
une information totalement nouvelle : Juliette Adam propose en effet de publier La
Rédemption moyennant 5 000 francs de droits d’auteur, soit deux fois plus que pour Le
Calvaire ! Or Mirbeau vient juste de publier L’Abbé Jules, qu’il a achevé douloureusement
dans une véritable course contre la montre, et il est douteux qu’il ait écrit une seule ligne de
La Rédemption. Ce qui ne l’empêche pas de demander 6 000 francs pour la cession de ses
droits ! Juliette Adam serait-elle en passe de devenir pour lui une potentielle pompe à fric ?...
Nous ignorons quelle a été la suite des pourparlers, ni qui y a mis un terme – sans doute
Mirbeau –, mais le projet n’aboutira pas et, après toutes sortes de déménagements qui
paralysent son travail créateur, le romancier va s’attaquer à un projet tout différent : Sébastien
Roch.
Les autres lettres sont d’un intérêt moindre. Celle de Paul Bourget est relative à son
très élogieux compte rendu du Calvaire, sollicité par Mirbeau, qui paraîtra dans la Nouvelle
Revue avec quinze jours de retard à cause d’Élie de Cyon, le nouveau directeur, ancien patron
de Mirbeau au Gaulois. Celle d’Anatole Claveau, qui collabore avec Mirbeau au Gaulois
d’Arthur Meyer, nous révèle que son compte rendu a été tripatouillé à son insu, selon une
pratique courante à l’époque et dont se plaint également Maupassant, et qu’il a été obligé de
renoncer au compte rendu « purement littéraire » qu’il entendait rédiger, pour se plier à une
mission « patriotique » qu’on lui imposait pour ne pas contrevenir à la ligne du journal :
décidément, comme le martèle Mirbeau « le journaliste se vend à qui le paye »… Celle de
Paul Margueritte, chaleureuse et admirative, traite très brièvement de la réédition du Calvaire
dûment illustré par Georges Jeanniot (octobre 1900), et du Journal d’une femme de chambre,
« pamphlet social » et « vengeur », qui « entre comme un bistouri dans la chair de notre
société gâtée », sans qu’il soit aisé de faire le départ entre éloges sincères et simple politesse
entre confrères. Quant à celle d’Antoine Bibesco2, en septembre 1905, elle révèle les efforts
qu’il a dû consentir pour essayer d’adapter Le Calvaire au théâtre, avec l’autorisation du
romancier, qui ne semble pourtant pas s’être beaucoup foulé pour le soutenir. Toujours est-il
que le projet rejoindra La Rédemption dans les poubelles des projets avortés, malgré la
collaboration de Jacques Copeau3.
Finalement, la lettre qui nous apporte le plus de révélations est celle d’un individu
complètement oublié aujourd’hui et, jusqu’à ce jour, inconnu des mirbeaulogues : Urbain
Chevreau, parfait homonyme d’un poète et dramaturge loudunois du dix-septième siècle
(1613-1701), qui n’a laissé que de maigres souvenirs dans les anthologies. Grâce à lui, nous
2 Antoine Bibesco (1878-1951) était un prince roumain, élevé en France, devenu diplomate (attaché à
l’ambassade de Roumanie à Paris) et grand ami et correspondant de Marcel Proust, à partir de 1901. Il
entretenait aussi des relations amicales avec Vuillard, Bonnard, Maillol et Anatole France, ce qui devait lui valoir
une certaine sympathie de la part de Mirbeau. Il a écrit quelques pièces de théâtre complètement oubliées,
notamment Jacques Abran.
3 Cinq ans plus tard, le 24 mai 1910, Le Figaro n’en annoncera pas moins la prochaine représentation du
Calvaire pour l’année suivante. Mais de représentation, point n’y aura.
avons la confirmation que Mirbeau, dix ans plus tôt, donc à l’époque où il était le secrétaire de
Dugué de la Fauconnerie et collaborait à L’Ordre de Paris, était bien introduit dans les
milieux bonapartistes apparemment les plus huppés : cet Urbain Chevreau était en effet le fils
d’un ancien ministre de l’Empire, il sera nommé comte par le pape, possèdera un hôtel
particulier à Paris et un château en province, fréquentera assidûment les milieux
diplomatiques cosmopolites et mariera sa fille à un administrateur de société apparenté à une
richissime famille d’industriels et de banquiers 4. À la même « bande » appartenait aussi un
autre fils d’ancien ministre de l’Empire, Forcade Laroquette, ainsi qu’un certain Lefebvre, qui
pourrait bien lui aussi – mais nous n’en avons pas la confirmation – être le fils d’un ministre
de l’Empire, Noël Jacques Lefebvre, dit Lefebvre-Duruflé (1792-1877). Nous ignorons pour
le moment comment ce quatuor de fils de… pouvait bien passer le temps, et s’ils faisaient de
conserve les 400 coups, comme on peut plausiblement l’imaginer. Mais du moins une
nouvelle piste est-elle ouverte, susceptible de déboucher sur de nouvelles découvertes sur une
période de la vie de Mirbeau où les documents sont rares. De surcroît, force est de noter
l’intelligence dont témoigne la lettre de Chevreau quand il évoque Le Calvaire : sur la
question de la guerre, il fait preuve d’une lucidité étrangère à Juliette Adam ; et sur
l’incorrigible nature humaine, il semble bien partager le pessimisme de Mirbeau.
Jean-Claude DELAUNEY et Pierre MICHEL

** *

Juliette Adam à Octave Mirbeau

Gif, le Jeudi [12 juillet] 1886
Cher collaborateur
Vous avez très bien fait d'écrire votre joli article sur Loti 5, je vous en sais très grand
gré et j'ai remercié Cartiller6 immédiatement.
J'attends votre roman7. Mais je vous demanderai peut-être de ne le commencer que le
er
1 7bre à cause de mes réabonnements du 15 octobre. Il faut que j'aie un roman en train pour
le renouvellement8.
Mille affectueux compliments
Juliette Adam

Collection Jean-Claude Delauney.

4 Robert Eugène Goüin (1889-1931). Sur la dynastie des Goüin, voir
http://fr.academic.ru/dic.nsf/frwiki/1929976.
5 Article intitulé « Pierre Loti » et paru dans le Gil Blas le 12 juillet 1886. Pierre Loti était un “écrivain maison”
de Juliette Adam, qui vient de publier Pêcheurs d’Islande dans la Nouvelle Revue. Il n’est donc pas impossible
que Mirbeau ait voulu s’attirer ses bonnes grâces en encensant Pierre Loti et son nouveau roman. Par la suite,
quand il découvrira Knut Hamsun, il reviendra sur son enthousiasme passé pour un écrivain surestimé.
6 Sic. Cartillier était le secrétaire de rédaction du Gil Blas.
7 Mirbeau lui en enverra « la première partie » le 29 juillet (Correspondance générale, L’Age d’Homme, 2003,
tome I, p. 552).
8 Cet aveu révèle crûment le rôle des feuilletons dans la presse de l’époque : il s’agissait de fidéliser le lectorat,
supposé désireux de connaître la suite, renvoyée « au prochain numéro ».
Juliette Adam à Octave Mirbeau

[En-tête : La Nouvelle Revue]
Gif, le mercredi [25 juillet 1886]
Mon cher Mirbeau
Peut-être pourrai-je ne commencer que le 1 er 7bre9, mais je n'en suis pas certaine et
vous prie de m'envoyer toujours un peu de copie.
Mes amis du conseil d'administration – dont M. de Heredia – m'ont dit : Vous n'êtes
pas gentille de publier le roman de notre ennemi 10. Mais, comme tous sont sensibles au talent,
j'ai su les apaiser ; donc il nous faut un grand succès, pour que mon très cher ami, M. de
Freycinet11, ne me dise pas que je lui ai fait de la peine. J'ai grande hâte de vous faire
applaudir, car, quoi que vous pensiez de mes amis politiques, ils savent applaudir.
Affectueusement
Juliette Adam

Collection Jean-Claude Delauney.

Juliette Adam à Octave Mirbeau

[1er août 1886]
Mon cher Mirbeau,
Votre roman est un beau et grand roman qui passionnera tous ceux qui cherchent
encore la connaissance du moi dans l'homme, mais il me fait un chagrin affreux12. Que moi,
qui ai fondé la revue pour plaider – sans cesse et toujours – la cause de la revanche, je
publierais l'accusation la plus cruelle de notre armée pendant la guerre ? Songez que je suis
une patriote et que je souffre sans cesse de la défaite. Vous ne voudrez pas me forcer à réjouir
mes ennemis, à faire citer dans les journaux allemands la Nouvelle Revue, le récit de
l'imbécillité de nos généraux, de la férocité, de la cruauté, de la lâcheté de nos sergents et de
9 Cette phrase permet sans doute de comprendre la demande adressée par Mirbeau dans une lettre-fantôme qui
doit dater du 24 juillet (datée « vers le 25 juillet » dans la Correspondance, p. 550) : il s’agit de retarder d’un
mois ou de quinze jours la prépublication du Calvaire, dont la rédaction n’est pas assez avancée. Dans sa lettre
écrite probablement le 11 ou 11 août (datée « vers le 8 ou 10 août » dans la Correspondance), il demandera de
nouveaux délais, ne pouvant être prêt pour le 1er septembre (p. 567).
10 Mirbeau a longtemps servi les bonapartistes et a fait des opportunistes sa tête de Turcs préférée dans ses
Grimaces de 1883. Sa conversion à l’anarchisme ne le rapprochera pas davantage des institutions et des
politiciens de la Troisième République, pour lesquels il continuera à exprimer son dégoût. Il n’est donc pas
étonnant que les républicains voient en lui un « ennemi ». Néanmoins, le 29 juillet, il répondra prudemment :
« Mais non ! chère Madame, vos amis ne sont point mes ennemis. Ils l’ont été jadis, alors que j’étais tout jeune,
mais les années sont venues, et je puis vous avouer que, sur le terrain politique, c’est à droite que j’irais les
chercher » (loc. cit.). Il fait comme si les républicains et les anarchistes, ayant des ennemis communs à droite,
étaient objectivement du même bord, ce qui n’est évidemment pas le cas.
11 Charles de Freycinet (1828-1923) fut à quatre reprises président du Conseil et ministre des Affaires
étrangères. De passage aux Travaux publics, il a élaboré un vaste plan de développement des voies ferrées pour
mailler le territoire. Parmi les politiciens républicains, il était un des rares pour lesquels Mirbeau avait de
l’estime, comme en témoigne son portrait, signé Tout-Paris, paru dans Le Gaulois du 15 décembre 1879.
12 Mirbeau cite cette phrase dans sa lettre à Paul Hervieu datée du 5 août dans la Correspondance générale (p.
558).
nos soldats. Vous garderez cela pour le volume, mais moi, c'est un sacrifice impossible à vous
faire, c'est mon caractère, ce que je crois ma mission que j'entamerais. Coupez, mon cher
Mirbeau, je vous en supplie, quelques scènes de la première partie, ou permettez que je les
coupe. Et puis il y a quelques phrases – deux seulement – dont je vous demande le sacrifice
pour une revue que lisent certaines de mes jeunes amies 13. Songez que je vous ai
témoigné une confiance que je n'ai eue pour personne, que je n'avais pas lu votre roman
lorsque je l'ai annoncé. Ne vous ai-je pas touché par là ? Dites-moi vite que vous ferez ce que
je vous demande14 et croyez, par avance, à ma reconnaissance.
Affection
Juliette Adam
Abbaye de Gif Seine-et-Oise 1er août 1886
Je vais lire Mme de Turenne avec le désir de la recevoir15.
Priez votre sœur de m'attendre chez Renard mardi16 à dix heures.

Collection Jean-Claude Delauney.

Juliette Adam à Octave Mirbeau

Abbaye de Gif (Seine-et-Oise) le 5 Août
Je vous ai relu, mon cher confrère, j'ai essayé de n'être que littéraire. Je ne puis pas.
Vous songez à faire des moelles à votre héros avec de la lâcheté et de l'imbécillité françaises,
moi, j'ai fait les moelles de la revue avec du patriotisme. Je n'ai pas cinq cents lecteurs
politiques, tous sont des patriotes, qui me soutiennent depuis neuf ans dans ma haine
constante contre le Prussien. Songez que je suis l'amie de Chanzy, de Jauréguiberry, de
Freycinet, que j'ai été l'amie de Gambetta lorsqu'il était la défense personnifiée. Ce serait un
sacrilège si je publiais dans ma revue ce tableau où les hommes qui ne sont pas criminels sont
ignobles. C'est la guerre d'hier que vous peignez si affreuse, et non pas affreuse d'horreur,
mais affreuse de mauvais sentiments, vos soldats sont des lâches, vos sergents abominables, le
général idiot, révoltant, le chirurgien monstrueux, l'homme au boudin épouvantable. Il n'y a
qu'une silhouette très belle, peinte avec amour, celle d'un Prussien ! Mais, mon cher Mirbeau,
il y a les trois quarts de nos Français qui n'ont été ni lâches, ni imbéciles, ni monstrueux, et
nous vivons ! Et vous ne pouvez nous donner comme vrais et comme honnêtes les spectacles
accumulés de la lâcheté et de la cruauté françaises, vous ne pouvez imaginer ce que je souffre
depuis trois jours.

13 Mirbeau répond le 2 août qu’il ne convient pas de s’arrêter « à de certaines expressions de franchise, à des
brutalités indispensables » (p. 555).
14 « Enfin, je vais faire mon possible », répond Mirbeau (p. 555). Il demande à Mme Adam de lui retourner sa
copie en indiquant « au crayon rouge » les passages incriminés. Puis il tâche de la convaincre – en pure perte, de
toute évidence – que « tout est noble et beau de ce qui est vrai et de ce qui est ému » (ibid.).
15 Mirbeau l’en remercie chaleureusement dans une lettre non datée, vers le 5 août (Correspondance générale,
t. I, p. 562). C’est le 29 juillet que Mirbeau avait envoyé à Juliette Adam une nouvelle de cette dame de Turenne,
qui devait sans doute faire partie de ses relations de l’époque où Mirbeau travaillait pour Arthur Meyer. (ibid., p.
552).
16 Soit le 7 août. Dès réception de la lettre de Juliette Adam, Octave a télégraphié à sa sœur, Berthe Petibon
(ibid., p. 557).
Je vous propose donc de faire disparaître entièrement le général, qui donne une
sanction trop haute à vos tableaux et montre l'infamie inepte du petit au grand ; vous le
rétablirez au volume ; mais laisser mes lecteurs quinze jours sur un pareil cinglage, sur de
telles blessures patriotiques, il ne me le serait pas plus pardonné que je ne me le pardonnerais.
Je vous demande aussi d'atténuer la beauté et la poésie du Prussien !
Vous connaissiez ma passion patriotique, nul nulle part n'en ignore. Vous m'avez parlé
de l'horreur de la guerre, mais je n'ai jamais cru que cette horreur, vous la trouveriez dans le
ridicule, dans l'abaissement, dans l'odieux du vaincu, les vainqueurs de Bazeille, de Sedan
devraient y fournir bien autrement, mon cher Mirbeau, je le crois.
Écrivez-moi bien vite, je vous en prie, que vous me faites le sacrifice que je vous
demande, car, déjà malade, j'en ai la fièvre.
Mille affectueuses sympathies.
Jtte Adam
P. S. Pour vous montrer que je puis accepter les choses littéraires même poussées à
blanc dans le mot, je ne vous parlerai pas des deux phrases où le rut et les plaisirs solitaires
tiennent une si rougissante place.

Collection Jean-Claude Delauney.

Juliette Adam à Octave Mirbeau

Abbaye 13 août [1886]
17
Votre lettre me cause une véritable émotion. Je sens vos entrailles déchirées, mais je
vous ai une reconnaissance profonde de me faire ce sacrifice18. Oui, oui, je l'ai compris, vous
avez vu tout cela19, mais cette revue, qui se lit tant à l'étranger, ferait, par ces tableaux d'une
réalité effroyable, trop de plaisir à nos ennemis. Vous avez raison, mettez partout des points,
ne remaniez rien, coupez seulement. J'excelle à expliquer en quelques lignes le pourquoi de ce
que je demande à mes collaborateurs20. Voulez-vous que nous fassions ainsi, que nous
publiions ce que j'ai dans les mains comme première partie ? Ce sera assez, je le crois, et puis
il vaudrait mieux rentrer dans le chapitre III en début d'un numéro. L'explication serait plus
facile. Enfin décidez. J'aurais moins de remords si vous ne touchiez à rien. Ce qui viendra à
la suite de la coupure peut s'expliquer par la coupure, je le crois. Répondez-moi un mot qui
m'autorise à commencer21. Ce commencement est extraordinaire. Il aura conquis tout le
17 Lettre datée « vers le 8 ou 10 août » dans la Correspondance générale (pp. 566-568). En fait, elle doit dater
du 11 ou du 12 août.
18 Il s’agit du sacrifice du chapitre II sur la guerre, que Mirbeau propose de remplacer « par une ligne de
points » (p. 567). Dans une lettre à Paul Hervieu, postérieure de quelques jours (datée « vers le 20 août » dans la
Correspondance), Mirbeau transcrit ainsi le début de la lettre de Juliette Adam : « J’ai les entrailles déchirées
d’être obligée de ne pouvoir vous faire ce sacrifice » (p. 574). Mirbeau est-il pris en flagrant délit de
falsification ? Ou bien n’a-t-il pas été en mesure de bien déchiffrer l’écriture presque illisible de sa
correspondante ? La première hypothèse est plus probable, car il entend bien ridiculiser Juliette aux yeux de son
ami Paul.
19 Mirbeau écrivait : « ce que j’ai écrit sur la guerre, je l’ai vu ; j’ai vu des choses plus tristes encore, et plus
lamentables » (p. 567).
20 Mirbeau lui proposait d’expliquer elle-même, « par un renvoi de deux lignes », le remplacement du chapitre
II par des points (loc. cit.).
21 Mirbeau répond vraisemblablement dès le lendemain, 14 août (lettre datée « vers le 10 ou 11 août » dans la
monde et c'est à moi qu'on donnera tort de couper quelque chose. Et puis c'est une curiosité de
plus pour le roman – les points rétablis.
Pardon de cette étroitesse de patriotisme, mais quelle gratitude je vous ai de
l'admettre. Si vous saviez combien de fois j'ai pleuré à la vue de notre drapeau à l'étranger !
L'idée d'y voir une tache, mise par les criminels qui ont été féroces pour nos petits soldats
pendant la guerre, m'affole. Je l'exècre, ce général 22 ! ce chirurgien23 ! mais ce sont des
Français qu'on prendrait chez nos ennemis pour les Français.
Votre sœur a été touchante et sympathique au possible. Je lui suis dévouée, comme
vous24.
Juliette Adam

Collection Jean-Claude Delauney.

Juliette Adam à Octave Mirbeau

[En-tête : La Nouvelle Revue]
Cent quatre-vingt-dix bd Malesherbes25
ou rue Juliette Lamber26
Paris, le 14 9bre 1886
Mon cher Mirbeau
Vous me demandez une grosse chose27, car me voila prise par cet atroce tableau de la
guerre. On dira : anonymement, elle l'a trouvé trop cruel, publiquement elle l'accepte 28. Je suis
tellement désireuse de vous prouver mon amitié, et je vous l'ai, dans ce roman que je n'avais
pas lu et qui est affreusement beau, je vous l'ai, en frissonnant d'horreur, tant de fois prouvée
que je vous prie de vous mettre à ma place29, de vous dire : "Est-ce oui que je répondrais à

Correspondance générale, p. 569) : « Je suis tout à fait de votre avis. Il vaut infiniment mieux commencer le
second numéro par le chapitre III. »
22 Mirbeau écrivait (loc. cit., p. 567) : « Mon général est fait d’après nature et j’en ai atténué l’effroyable
vérité. »
23 Mirbeau donnait des précisions (ibid.) : « Le chirurgien exerce aujourd’hui la médecine à Alençon, et il était
pire encore : je l’ai vu désarticuler le pied d’un mobile sans lui enlever ses souliers ; il frappait les blessés ; la
scène de la femme est absolument exacte ; cela s’est passé à Pontgoin. »
24 À la fin de sa lettre, Mirbeau évoquait la gratitude de sa sœur Berthe, reçue très aimablement par Mme Adam
(p. 567).
25 C’est là qu’elle vient d’aménager et qu’elle va désormais tenir son salon hebdomadaire très recherché.
26 Juliette Lamber est le nom de jeune fille de Juliette Adam, qui imagine plaisamment – à moins qu’il ne
s’agisse d’un projet qu’elle caresse – que le boulevard Malesherbes, où elle réside, puisse être rebaptisé de son
nom. Et de fait, à défaut du boulevard, c’est une rue perpendiculaire, créée en 1882, à l’angle du n° 190 où elle
habite, qui sera rebaptisée Rue Juliette Lamber en 1897, c’est-à-dire de son vivant…
27 Mirbeau lui proposait, vers le 10 novembre, d’accepter la dédicace de son roman, « malgré ses hardiesses »
(op. cit., p. 599).
28 Il est assez probable que Mirbeau avait escompté le refus de Juliette Adam, qui ne pouvait guère, sous peine
d’être incohérente et d’apparaître comme hypocrite, accepter publiquement la dédicace d’un livre qu’elle avait
elle-même censuré.
29 Réponse de Mirbeau, dans doute le 15 novembre (et non 13 ou 14, comme indiqué dans la Correspondance
générale) : « Je me suis mis à votre place et j’ai répondu : Non, à ce pauvre Mirbeau. » (op. cit., p. 601).
Mirbeau si j'étais Mme Adam ?" Alors je dis oui. Mais le second roman : Rédemption m’irait
mieux, ce me semble.
Vous avez un grand succès à la revue, l'un des grands succès de la revue. Mais que les
femmes sont indignées ! Toutes demandent pour demain une justification.
Eh, bon dieu, ne recommencez plus des expéditions comme celle que vous me
30
contez . C'est terriblement dangereux.
Quand revenez-vous ? Je veux vous avoir à dîner tous mes jeunes fils, Bourget, vous,
Loti, Renard31, Chantavoine 32, Forgues33, L. Lacour34, etc., dans ma nouvelle maison.
Affectueusement
Juliette Adam
Si vous décidez que vous me dédiez [sic], sauvez-moi par l'explication35.

Collection Jean-Claude Delauney.

Juliette Adam à Octave Mirbeau

[En-tête : La Nouvelle Revue]
Paris, le 18 9bre 1886
Vous avez compris la preuve d'estime artistique, de respect, et la preuve d'affection
personnelle que je vous ai données depuis le jour où vous êtes venu me dire : "Je veux faire
un roman, le prendrez-vous ?" J'ai pris ce roman sans l'avoir lu ! J'avais bien la pensée de ce
qu'il serait – sauf l'épisode de la guerre –. Votre engagement 36 littéraire est celui d'un satyriste
[sic]. Vous avez l'horreur du vice. Si vous l'avez subi vous-même, c'est tant que vous l'avez
cru racheté par un sentiment profond. Cette nouvelle Manon Lescaut est superbe
d'inconscience ; lui aime l'amour dans n'importe quelle robe et il l'aimera jusqu'à la mort.
Donc j'attendrai en décembre pour que vous soyez du dîner37.
Toute mon amitié.

30 Allusion au récit de son retour de Belle-Ile à Noirmoutier dans sa lettre du 10 novembre (op. cit., p. 599).
Mirbeau y a grossi les faits, comme le révèle sa lettre à Paul Hervieu, qui permet de comparer les deux versions
(pp. 604-605).
31 Il s’agit non de Jules Renard, mais de Georges Renard (1847-1930), qui rédige des études sociales et qui
publiera, en 1894, Socialisme libertaire et anarchie.
32 Henri Chantavoine, professeur de rhétorique, tenait la rubrique littéraire à la Nouvelle Revue. Il fera du
Calvaire un compte rendu particulièrement sévère et même malhonnête (il y accuse Mirbeau d’avoir commis les
vilénies de Jean Mintié…), qui paraîtra le 21 décembre suivant dans Le Journal des débats. Mirbeau lui
adressera alors deux lettres particulièrement virulentes, les 23 et 25 décembre 1886 (op. cit., pp. 641-644).
33 Eugène Forgues participe à la rubrique des affaires étrangères et a notamment publié en 1886 un article sur
l’Inde et les Anglais qui a dû retenir l’attention de Mirbeau.
34 Léopold Lacour tient la rubrique dramatique de la Nouvelle Revue et y a notamment publié un article sur
Henry Becque.
35 Mirbeau n’aura pas à donner d’ « explication » publique : il dédiera Le Calvaire à son père, ce qui paraîtra
fort incongru à certains de ses lecteurs.
36 Lecture incertaine.
37 De la réponse de Mirbeau, datable du 21 novembre (op. cit., p. 620), il ressort qu’il s’agit d’une réunion entre
Mme Adam, « la meilleure des mères », et ses fils – non pas ses fils par le sang, mais ses fils spirituels, dont la
liste figure dans la précédente lettre de Mme Adam, du 14 novembre.
Juliette Adam
Collection Jean-Claude Delauney.

Paul Bourget à Octave Mirbeau
[18 décembre 1886]
Cher ami,
De Cyon38 vous a-t-il dit que j'avais envoyé la page promise sur Le Calvaire39 ?
Demandez-lui pourquoi elle n'a point paru dans le numéro dernier 40. J'en ai été contrarié,
parce que j'y ai dit, trop brièvement, ma pensée sur votre livre, et qu'il m'était doux que vous
eussiez la preuve écrite des sensations qu'il m'a fait éprouver. Mais rien ne s'arrange dans la
vie, pas même des choses si simples !
Votre
Paul Bg
Samedi

Collection Jean-Claude Delauney.

Urbain Chevreau41 à Octave Mirbeau

[En-tête : Les Camaldules d'Yerres (Seine-et-Oise)]
Jeudi soir
2 Xbre 1886
Mon cher ami,
Vous m'oubliez42, mais moi je vous lis ! Je suis revenu d'Angleterre avant-hier et, en
débarquant à Boulogne, j'ai acheté Le Calvaire que j'ai dévoré tout d'une haleine.
38 Élie de Cyon (1843-1912), médecin et publiciste d’origine russe. Vivant en France il a dirigé un temps Le
Gaulois, en 1881-1882, avant de passer à la Nouvelle Revue, dont il a pris la direction en septembre 1886.
Mirbeau a alors cru qu’il lui serait possible d’obtenir du nouveau directeur officiel ce que lui avait refusé Juliette
Adam, qui est en réalité restée seule maîtresse à bord (voir sa lettre du 10 septembre, op. cit. pp. 583-584) , mais
ses espérances ont vite été déçues.
39 Le 14 novembre, Mirbeau avait écrit à Bourget qu’il serait heureux d’avoir droit à un article de lui dans Le
Journal des débats et l’avait remercié, une semaine plus tard, de son enthousiasme pour le roman et de sa
proposition de faire paraître son élogieux article dans la Nouvelle Revue (op. cit., pp. 606-607 et 615-619).
40 Allusion probable au numéro du 15 décembre, d’où la datation proposée. Finalement, le long et élogieux
article de Bourget paraîtra dans le n° du 1er janvier 1887. Nous ne connaissons pas la lettre de remerciement que
Mirbeau n’a pas dû manquer d’expédier aussitôt à son ami.
41 Fils de Henri Chevreau, ancien préfet et ancien sénateur, qui fut, pendant quinze jours, ministre de l'Intérieur
du Second Empire à la veille du 4 Septembre, le comte Urbain Chevreau d'Antraigues (1855-1934), marié à
Madeleine de Cholet, fille de Henry de Cholet, officier de cavalerie (lui-même fils du comte Jules de Cholet) et
de Marie-Charlotte-Armande-Lucie du Pouget de Nadaillac. Il obtient à la cour de Rome de la part du pape Pie
IX le titre de comte romain d'Antraigues. Le Gaulois a jadis annoncé son départ pour Madrid le 11 septembre
1879. Il possédait un l'hôtel rue Monsieur, devenu propriété de Mme Georges Menier. Il passait pour être un
brillant causeur. Il sera lié d’amitié avec Ferdinand Bac.
42 Depuis le grand tournant de 1884-1885, Mirbeau semble avoir complètement rompu avec nombre de ses
anciennes fréquentations : avec ses nouveaux engagements en manière de rédemption, force lui est de rompre
avec son monde d’avant..
Quelque indifférente que puisse vous être mon appréciation, je ne résiste pas au désir
de vous serrer la main et de vous crier : Bravo ! C'est la poignée de mains d'un ami de dix ans
que je vous donne. Ça n'a pas d'autre prétention et ça n'en peut pas avoir d'autre.
Je vous savais du talent ; je ne vous en connaissais pas autant.
J'ai relu deux fois le passage de l'invasion qu'on vous a tant reproché ; pour moi c'est le
plus beau de puissance descriptive et vraie ; j'ai vécu dans les bois avec Mintié ; j'ai assisté à
la barricade, à la panique ; ça m'a rappelé la bataille de Waterloo de Stendhal !
Je ne partage pas l'avis de ceux qui, à force d'idéaliser, nous habituent à vivre dans un
monde fictif. Le vrai patriotisme sait regarder en face la défaite. Si nous l'avions crue possible
en 1870, nous ne l'aurions peut-être pas eue aussi effroyable : le chauvinisme quand même est
une bêtise.
Vous étudiez l'homme tel qu'il est ; c'est à nous de modifier le modèle ; vous serez le
premier à y contribuer et à y applaudir, n'est-ce pas ? Malheureusement je crains qu'il ne soit
longtemps le même et nous verrons encore se succéder bien des Mintié et bien des Juliette.
Chacun de nous est un peu Mintié et chacun de nous a une Juliette dans sa vie ; heureux ceux
qui s'arrêtent à temps sur la pente que vous nous montrez jusqu'au bout.
Adieu, le roman vous sert aussi bien que le journalisme ; je vous souhaite de
nouveaux et nombreux succès ; aucun ami ne s'en réjouira plus que moi.
Car je n'oublie pas l'époque déjà lointaine de l'intimité de notre bande avec Lefebvre 43
et Forcade44. Vous souvenez-vous ?
Amicale poignée de mains et bien à vous
Urbain Chevreau

Collection Jean-Claude Delauney.

Anatole Claveau45 à Octave Mirbeau

Paris, 12 janvier 1887
Mon cher confrère,
Je ne sais si vous avez lu l'article que j'ai publié dans Le Gaulois de ce matin46. La
première phrase de ma copie portait : « Le Calvaire d'Octave Mirbeau est un livre superbe,
plein de chaleur et d'électricité, d'un rayonnement puissant, d'une vibration éclatante », et tout

43 Peut-être est-il question du fils de Noël Jacques Lefebvre, dit Lefebvre-Duruflé, qui fut à plusieurs reprises
ministre au début du règne de Napoléon III.
44 Sans doute le fils de Jean Louis Victor Adolphe de Forcade Laroquette, homme politique français, né le 8
avril 1820 à Paris et mort à Paris le 15 août 1874, qui fut ministre des Finances, puis de l’Intérieur, sous le
Second Empire.
45 Anatole Claveau (1835-1914), ancien enseignant reconverti dans le journalisme et l’administration
parlementaire. Il a collaboré à Paris-Journal et au Gaulois, aux côtés de Mirbeau, et a signé nombre de ses
articles des pseudonymes de Daniel René, de Quisait et de Quidam. En 1913, il publiera Souvenirs politiques et
parlementaires d’un témoin. Mirbeau le qualifiera de « lettré consciencieux et probe » dans sa préface de
L’Agonie, de Jean Lombard, en 1901.
46 C’est un article paru en Premier Paris du 12 janvier 1887. Intitulé « Le Paysan patriote », il est signé du
pseudonyme de Quisait et entend réhabiliter le patriotisme des paysans français, mis à mal par Mirbeau et Zola,
qui auraient le tort de généraliser à partir de cas exceptionnels.
ce qui suit. On y a ajouté, en mon absence, la jolie parenthèse qui la coupe si agréablement 47,
et qui m'a causé ce matin, à la lecture, une surprise d'un certain genre dont je ne suis pas
complètement revenu.
J'ai tenu à vous dire que je n'en étais pas coupable : je ne pouvais l'écrire, ne la
pensant pas. Victime vous-même autrefois de gentillesses semblables, vous devinez tout de
suite d'où vient celle-là48.
Et puisque je suis amené à vous donner cette explication, il faut que vous sachiez
comment ce second article, qui n'est qu'une assez mauvaise copie de ma chronique du
Figaro49, a vu le jour.
Je voulais écrire sur vous au Gaulois une chronique purement littéraire ; c'était une
affaire convenue, lorsque cette pauvre singerie du Figaro, qui est le fléau de la maison 50, a
exigé une déclaration patriotique51.
Pardonnez-moi, mon cher confrère, et ne voyez dans ce petit exposé de faits
désagréables qu'un témoignage de ma plus profonde estime.
A. Claveau

Collection Jean-Claude Delauney.

Juliette Adam à Octave Mirbeau

[En-tête : La Nouvelle Revue]
Paris, le 21 mai 1888
Cher Monsieur,
Vous imaginez ce qu'est Rédemption52 pour moi. L'idée qu'il sera votre chef-d'œuvre et
les difficultés que vous y trouvez m'en sont une nouvelle preuve, et la pensée que je le dois à
mes abonnés à qui je l'ai promis 53. Je voudrais bien le lire, promettez-le, et alors il me semble
qu'alors la question d'argent sera facile à traiter puisque je parle de 5 000 et vous de six
seulement54.
47 Allusion à deux lignes insérées au milieu de la première phrase de l‘article, après « superbe » : « avec des
violences inutiles et monotones et, selon nous, des inconvenances voulues ».
48 C’est-à-dire d’Arthur Meyer, dont Mirbeau a été le secrétaire particulier à partir de 1879.
49 Intitulé « Patrie » et signé Quidam, cet article a paru le 4 janvier 1887 dans Le Figaro. Il est de la même
teneur que l’article du Gaulois : à la fois très admiratif pour l’ensemble du roman, mais réticent face au
« chapitre du Prussien », dont Mirbeau eût « peut-être mieux fait » d’accepter le « sacrifice » par respect pour
« l’idée de patrie » avec laquelle « il ne faut ni chicaner, ni épiloguer, ni marchander » lorsqu’elle « a eu des
malheurs ».
50 Sous la férule d’Arthur Meyer, Le Gaulois espère rivaliser avec Le Figaro, quotidien respectable de l’élite
sociale et intellectuelle. Mais Anatole Claveau n’y voit, à juste titre, qu’une « singerie ».
51 Ce « patriotisme » obligé apparaît en particulier dans la dernière phrase de l’article du Gaulois, où est évoqué
le retour au village du paysan-soldat en permission, qui communique sa « flamme » : « C’est la flamme éternelle,
le feu sacré de la patrie ! » Exemple de style ampoulé digne de Juliette Adam.
52 Il est très surprenant que, à peine après avoir publié L’Abbé Jules, Mirbeau en revienne à son projet initial de
donner au Calvaire une suite qui n’a jamais été écrite (à moins que les ébauches n’en aient été détruites). C’est la
seule mention que nous connaissions de cette résurrection d’un projet ancien, qui n’aura finalement pas de suite.
53 Juliette Adam a annoncé à maintes reprises, au cours de l’année 1887, la publication prochaine de La
Rédemption dans les colonnes de la Nouvelle Revue.
54 Il est visiblement fait allusion à une lettre de Mirbeau qui n’a pas été retrouvée. 5 000 et 6 000 francs, cela
Nous ferions de notre mieux vous et moi pour l'époque de la publication dès que vous
sauriez à peu près quand vous seriez prêt.
Croyez, cher Monsieur, à ma très vive sympathie.
Juliette Adam
Collection Jean-Claude Delauney.

Paul Margueritte à Octave Mirbeau

Le Talus Vétheuil S. & Oise
11 oct[obre] 1900
Mon cher Mirbeau
Que vous avez été gentil de m'avoir envoyé votre Calvaire avec les belles illustrations
de Jeanniot : ce souvenir me sera doublement précieux, et pour l'œuvre, une des plus
palpitantes que je connaisse, et pour le talent de Jeanniot, qui m'est très cher.
Laissez-moi vous dire combien nous avons admiré55 la verve âpre, la chaude et
satirique couleur du Journal d'une Femme de Chambre. C'est du roman vengeur, du pamphlet
social de la plus hardie éloquence. Cela entre comme un bistouri dans la chair de notre société
gâtée !
Tous deux vous serrons chaleureusement la main, Victor et
Paul Margueritte

Collection Jean-Claude Delauney.

Antoine Bibesco à Octave Mirbeau

13 septembre 1905
9 rue du Commandant Marchand
Cher Monsieur,
Dès mon arrivée à Paris je suis allé au 68 de l'Avenue du Bois. J'espérais vous voir et
vous montrer les quatre actes du Calvaire56 auxquels j'ai consacré plus de neuf mois de travail
– et tout mon été57 –. Je repars demain pour la campagne en Roumanie – où je compte mettre
au point et achever les deux derniers tableaux du 5e acte. – Serez-vous à Paris dans six ou
constitue une fort belle somme : l’équivalent approximatif, en pouvoir d’achat, de 40 000 à 50 000 euros
d’aujourd’hui. Peut-être sont-ce simplement les besoins d’argent qui ont incité Mirbeau à contacter de nouveau
Juliette Adam. Mais il est tout aussi possible que, dans une lettre non retrouvée, « la mère Adam » ait relancé le
romancier et lui ait proposé 5 000 francs, l’incitant du même coup à faire monter les enchères.
55 Le « nous » implique visiblement son frère et collaborateur, Victor Margueritte, bien que celui-ci n’ait pas
apposé sa signature..
56 C'est le 13 août 1905 que le courrier des théâtres de la presse quotidienne annonce une pièce d'Antoine
Bibesco, tirée du Calvaire et destinée au Théâtre du Vaudeville.
57 En fait, il semble que l’essentiel du travail ait été fait par Jacques Copeau, qui en a fini avec le premier acte le
11 juillet 1905.
sept semaines58 ? Je serai vraiment très heureux de vous montrer la pièce à peu près terminée
à ce moment-là. – Et je me trouverais vraiment très coupable si je n'arrivais pas à tirer de
votre roman une pièce qui lui ressemblât un peu – et qui fut en même temps émouvante,
dramatique et belle.
Un auteur de théâtre américain m'a fait en Angleterre – où j'ai passé l'été – de fort
belles propositions pour Le Calvaire. Mais bien entendu, sans vous avoir consulté, je n'ai rien
conclu._D'ailleurs je crois que nous avons tout intérêt à attendre la représentation. À vendre la
pièce trop vite nous n'avons rien à gagner et tout à perdre. – J'espère que vous êtes de mon
avis.
Je souhaite que le séjour de la Suisse ait fait du bien à Madame Mirbeau 59 – et en
vous demandant de me rappeler à son bon souvenir, je vous prie de croire à mes sentiments
d'admiration dévouée.
Antoine Bibesco

Collection Jean-Claude Delauney.

58 Mirbeau recevra plusieurs fois Antoine Bibesco et Jacques Copeau, en principe pour parler du Calvaire : le
29 octobre et le 5 novembre 1905, le 13 janvier et le 3 février 1906. Mais il montrera fort peu d’enthousiasme.
Porel n’ayant apparemment pas donné suite au Vaudeville, Copeau lira sa pièce à Lucien Guitry le 21 janvier
1906, mais il notera dans son Journal : « Four noir ». En avril 1906, il renoncera carrément à son projet. Voir
Jacques Copeau, Journal, Seghers, 1991, tome I, pp. 219, 237, 239, 250, 252 et 257.
59 C’est à la fin décembre 1904 qu’Alice Mirbeau est allée consulter le docteur Dubois à Berne et en est rentrée
apparemment guérie de sa neurasthénie. Mais le répit n’a pas été de longue durée.

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