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Francis Guibal

Philosophie, modernité, politique. Éric Weil, critique de Martin
Heidegger
In: Revue des Sciences Religieuses, tome 75, fascicule 2, 2001. pp. 190-219.

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Guibal Francis. Philosophie, modernité, politique. Éric Weil, critique de Martin Heidegger. In: Revue des Sciences Religieuses,
tome 75, fascicule 2, 2001. pp. 190-219.

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rscir_0035-2217_2001_num_75_2_3574

Abstract
Three moments of the debate between Weil and Heidegger are presented here. The "Heidegger's case"
(1947) is the more obvious : the existential philosophy is judged as being negatively responsible of a
(nazian) comittment that it could not forbid. The Logique of Philosophy (1950) deepens the view : this
occasionnai thought has the singular interest of showing how the "finite" does let itself being absorbed in
the totalisation of the "Absolute", but it limits itself at this failure of speculation, without proposing
perspectives raisonably positives, or graticals ("Action"), or theorical ("Meaning" and "Wisdom"). Finally,
the Political Philosophy (1956), by taking account of the difficulties of modern society, refuses the value
of any any "fuhrung" presented as "salvatical" and opposes to it the criteria of a political reason in a
plural view, which looks for itself and firms itself through the democratical, recognised and organised
discussion. Between the hegelian spirit and the heideggerian being, it's the raisonable freedom of
existence which tooks place here.

Résumé
On présente ici trois « moments » du débat de Weil avec Heidegger. « Le Cas Heidegger » (1947) est
le plus explicite : la philosophie de l'existence est jugée négativement responsable d'un engagement
(nazi) qu'elle n'aura pu interdire. La logique de la philosophie (1950) approfondit le diagnostic : cette
pensée d'époque a bien le mérite singulier de montrer en quoi le « Fini » ne se laisse pas résorber dans
la totalisation de « l'Absolu », mais elle s'en tient à cet échec de la spéculation, sans proposer
d'orientations raisonnablement positives, ni pratiques (« Action »), ni théoriques (« Sens » et « Sagesse
»). La Philosophie Politique (1956), enfin, en prenant la mesure des défis de la société moderne, récuse
la pertinence de toute « Fûhrung » prétendument « salvifique » et lui oppose les exigences d'une raison
politique en partage pluriel, qui se cherche et s'affirme à travers la « discussion » démocratiquement
instituée et organisée. Entre l'esprit hégélien et l'être heideggérien, c'est la liberté raisonnable de
l'existence qui est ici en jeu.

Revue des sciences religieuses 75 n° 2 (2001), p. 190-219

PHILOSOPHIE, MODERNITE, POLITIQUE
E. WEIL, CRITIQUE DE M. HEIDEGGER.

sont
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Ce que l'on a appelé « l'affaire Heidegger » est revenu
périodiquement, depuis la guerre, sur la scène des discussions intellectuelles
en France. Et le tapage médiatique auquel cela n'a jamais manqué
pas de donner lieu ne devrait pas empêcher un effort et un travail de
discernement philosophique concernant les questions débattues.
Avant de prendre pour cela comme fil directeur la pensée rigoureuse
et exigeante d'Eric Weil, il nous faut commencer par rappeler le
« conflit des interprétations » qui se sont affrontées à ce propos, pour
en esquisser une typologie et en dégager les enjeux et le sens.
Le livre connu de V. Farias sur Heidegger et le national-socialisme
peut ici servir de point de départ. S 'appuyant sur un certain nombre
de documents grossièrement interprétés, il prétend « démontrer » la
totale conformité de la pensée heideggérienne à l'idéologie national-
socialiste. Si ses confusions méthodologiques et son insignifiance
philosophique ont pu émouvoir l'intelligentsia française, c'est qu'il
heurtait de front une « orthodoxie » qui n'était guère plus nuancée.
J. Beaufret et ses disciples, en effet, avaient comme imposé après
guerre - contre ce qu'ils dénonçaient comme « la conspiration des
médiocres » - l'idée que la « bêtise » de Heidegger - sa
compromission avec le régime hitlérien -, limitée à quelques mois d'illusion, se
réduisait à une parenthèse sans importance qui n'avait strictement
rien à voir avec la grandeur indéniable de sa pensée (2). Entre ces
pôles extrêmes, ont pu dès lors se déployer des interprétations moins
monolithiques, sans que cesse l'opposition entre les « défenseurs »

(1) E. Weil, déclaration rapportée par M. Barale et reprise par L. Sichirollo
dans les Cahiers Eric Weil (CEW) 5, Presses Universitaires de Lille, 1997, p. 29.
(2) F. Fédier demeure le représentant le plus significatif de ce type de position.

On rangera du côté des « défenseurs » critiques des gens comme Ph.l'originalité problématique de notre époque. in Germanica.. Les premières sont d'ordre historico-biographique : racines. celles qui peuvent porter sur l' arrière-fond proprement « français » d'un débat qui conduit les uns (anti-« humanistes ») à sauver le penseur aux dépens de l'homme à l'intérieur d'une stratégie d'accusation de la modernité (démocratico-libérale) cependant que les autres (néokantiens) s'efforcent de diaboliser une pensée qu'ils caricaturent et méconnaissent en occultant son potentiel de questionnement radical.. je renvoie notamment à « Heidegger en France » (de J. Les autres. EU 86) ainsi qu'à « Heidegger. bien sûr. Safranski sont sans doute à cet égard les travaux les plus éclairants. Lacoue- Labarthe. traces d'anti-sémitisme dans son comportement . Ferry et A. Ott et de R. 140-141. Weil avec cette pensée du fini en tant qu'elle lui paraît « exprimer » . le nazisme et la pensée française » (de J.. G. L. Bourdieu. « Le cas Heidegger » « C'est le langage nazi. . C'est sur la difficulté centrale et décisive du rapport . P. J. 1990). limites et contradictions de l'individu. Renaut.plus que comprendre. (4). orgueil. (3) Pour un historique et une mise en ordre plus détaillés de ces interprétations.la republiera en février 1988 (pp. En prenant pour guide « l'explication » de E. Quillien. la revue Lignes . PU1.. ce n 'est pas la philosophie nazie. » Lignes. ÉRIC WEIL. dans son refus notamment de s'expliquer autrement qu'en se justifiant etc. Aubenque ou J. le dossier des Temps Modernes consacré à Heidegger comprend entre autres une étude de E. Weil.L . relèvent davantage de la réflexion philosophique : qu'est-ce qui a pu permettre la collision d'une telle pensée avec la barbarie national-socialiste ? peut-on lui opposer une compréhension philosophiquement plus adéquate de notre temps et de ses contradictions ? Sans oublier.P. 128-138) . p. CRITIQUE DE MARTIN HEIDEGGER 191 (enclins à une critique « comprehensive ») et les « détracteurs » (mettant davantage l'accent sur une compréhension « critique ») (3). 139-151). durée. du côté des « détracteurs » plus ou moins compréhensifs P. (4) Les études « biographiques » de H. Salgas.de la théorie (philosophique) à la réalité (socio- historique) et à la praxis (politique) que j'ai choisi de faire porter cette présentation. Haber- mas. En juillet 1947. juger et orienter . J. ni extrinsèque . plus importantes. Grand. Derrida. intensité et importance de l'engagement nazi de Heidegger.ni réducteur. (pp. De ces débats souvent « passionnés » émergent un certain nombre de questions qu'il importe au moins d'ordonner. Taminiaux ..

24). avec le fameux discours du Rectorat et la série « d'appels » à la jeunesse qui l'ont accompagné. Heidegger ne s'est jamais exprimé sur les orientations théoriques et pratiques qui habitent l'œuvre de Weil et notamment sa Logique de la philosophie .la réalité socio-historique (allemande) dont Heidegger tenta de se faire le guide philosophique. p. 226-232). Inédits.qu'une telle raison était désormais obligée d'explorer et d'affronter.LP. alors même que sa thèse centrale (celle d'une « a-politique originaire » de la pensée heideggérienne) en est relativement proche. Wolin sur La politique de l'Etre (Kimé) ne l'ignore guère moins (une simple mention p. Il est probable qu'il n'y aurait décelé qu'une régression systématico-rationaliste trop classique. Presses Universitaires du Septentrion. Millon) ne la cite pas. On saura gré à G. en appelant aux forces sacrales de la terre et du sang. Notons d'abord que Weil connaissait de l'intérieur . convaincue et même militante. il fallait opposer les capacités « judiciaires » d'une raison éclairée et soucieuse d'universel concret (6) . Le grenier à sel. cet article va droit à l'essentiel : à travers « le cas Heidegger ». Beauchesne. dont il essaie de retracer la trame logique. n. Weil commence par réduire les « faits » à l'essentiel : l'engagement des années 33-34. Kirscher de republier ce texte (Weil. Signes d'une adhésion explicite. (7) Contentons-nous de deux citations particulièrement significatives de Heidegger lui-même. Dans l'ensemble de (5) C'est ainsi que le livre de D. L'une est un propos du 4 mai 1933. qu'il y avait là un vaste mouvement de régénération spirituelle du peuple allemand qu'il s'agissait d'accompagner en contribuant à sa radicalisation et clarification (7).d'expérience et d'analyse . dans l'illusion. Dans sa concision volontaire.192 FRANCIS GUIBAL sans vraiment arriver pour autant à faire prendre la mesure de son importance (5). Deux approches philosophiques violemment contrastées n'en devaient pas moins finalement s'affronter sans concession : au romantisme de l'intensité et de la profondeur tragiques. attestant d'une cécité politique rare chez un intellectuel de ce niveau. Et il n'était pas moins préoccupé que ce dernier par ce que l'on appellera trop vite des questions de « sens » radical : c'était bien sur fond de finitude et de violence post-hégéliennes qu'il fallait interroger . en gardant conscience vigilante des abîmes vertigineux .ceux de l'époque . 26. au régime établi . (6) II est clair que mon exposé s'inspire essentiellement des textes de Weil. Janicaud L'ombre de cette pensée (J. Le jugement sera finalement sévère. il s'agit d'évaluer la responsabilité de la pensée (philosophique) dans son rapport à l'histoire et au monde dont il lui faut bien essayer de répondre. à son frère Fritz : « conviction que c'est en passant par là (l'adhésion au NSDAP du 2 mai 1933) qu'il sera possible d'apporter au mouvement dans son entier assainissement et clarification » (propos . coll. inadéquate en tout cas aux exigences abyssales de notre destin époqual. Et le travail suggestif de R. dont il a par ailleurs rappelé l'importance et la pertinence (Eric Weil. mais il évitera les caricatures simplificatrices et se tiendra à hauteur d'explication et de probité raisonnables.la situation politico-spirituelle de l'époque.sans dogmatisme ni positivisme .

p. S'il s'est « trompé ». 207-208). 140-141). 140. l'autre (Heidegger) « énonçant et dirigeant la philosophie » (J. ajoute ce même texte. (8) L. autrement dit. il n'en sera même pas question. et finit par demander l'acquittement. il fallait sans doute cette « zone blanche aveugle » d'une « prothèse "spirituelle" » excluant et/ou intégrant . . l'accusé plaide sa cause. d'un partage de la « Fûhrung » politico- spirituelle. à infléchir l'orientation du mouvement en substituant une inspiration philosophico-existentielle (rauto-affirma- tion de l'être-là national-populaire) à une doctrine bio-raciale. 1988). De l'esprit (Galilée). Rêve. Heidegger. Comme le dit J. Il y aurait eu là. Pôggeler dans Heidegger und die praktische Philosophie (Suhrkamp. Il faut en venir à une deuxième série de « faits » : la guerre finie. p. maintenant fermement l'écart entre la philosophie de l'existence (de Sein und Zeit) et son investissement dans le moule de l'idéologie nationale-socialiste. cit. Gallimard. Galilée.F. mais il persiste et signe implicitement dans son soutien philosophique au « Fûhrerprinzip » et au « nationalisme impérialiste » (9). 144).la sainteté sans nom de l'irreprésentable altérité et de la Loi qui la signifie pour « autoriser une politique que la pensée existentialo- ontologique ne faisait que permettre » {Heidegger et les "juifs". 35. 26). « L'héroïsme » d'une auto-affirmation volontaire n'aurait-il pas pu rapporté par Tietjer et cité par F. Quant au reste . p. C'est cet échec qui le conduit à se plaindre « que le nazisme ait été ingrat envers lui » (L. 119). tente de s'expliquer et de se justifier. Et c'est bien là ce qui est proprement « effrayant » (L. (9) On sait que ces trois pôles forment le « triangle de fer » de la doctrine nationale-socialiste . cf. le sentiment nazi » . il se refuse pourtant à leur faire endosser « la philosophie nazie » (L. 141) et que « le patron » n'ait pas voulu lui accorder ce qu'il sollicitait implicitement : « la place de Fûhrer de l'Esprit Allemand » (8). Fédier dans sa préface aux Ecrits politiques. la pensée (sit venia verbo) nazie.. qu'une forme de responsabilité occidentale verrait le jour en se fondant sur le renouveau et le rassemblement » (Ecrits politiques. op. On consultera là-dessus les textes de O. p. 142. c'est sur sa capacité. p. p. n. cit. cf D. Lyotard. 75). notamment J. « une erreur reconnue dès les événements du 30-06-1934 » (nuit des longs couteaux). notamment son article « Den Fûhrer fiihren ? ». Il n'a pas succombé au racisme et à Panti-sémitisme biologiques. soit . l'un (Hitler) « formulant et dirigeant l'idéologie ». Derrida. « art. L'autre date de 1945 : « il croyait que Hitler transcenderait le parti et sa doctrine et que ce courant pourrait être orienté dans d'autres voies intellectuelles. comme philosophe. CRITIQUE DE MARTIN HEIDEGGER 193 ces textes de propagande. n'aurait guère proposé que le remplacement du « biologisme » racial par « sa "vérité" ad usum tyranni » (L. Sur cette « spiritualisation » du nazisme.la politique autoritaire et expansionniste du troisième Reich et surtout son entreprise d'extermination systématique des « sous-hommes » -. 142) dans cette plaidoirie de Heidegger : non pas tant ce qu'il a fait que sa manière de se défendre en refusant toute véritable auto-critique. Weil reconnaît sans peine « le langage nazi. à cet égard. ».et donc « oubliant » . la morale nazie. Quillien. Janicaud. ÉRIC WEIL.

entre l'idéologie nazie et la philosophie . sur la raison critique et argumentative. « l'un a détruit la communauté raisonnable (l'Etat de droit). voire « cohérence » (12). on se référera au témoignage de ce dernier dans son livre Aus meinem Leben in Deutschiand. 146) soi-disant (10) Primat du style et de l'émotion. une idéologie moins fruste. mais point incompréhensible. n'était-ce pas là le rêve d'une politique-fiction réinventant l'origine grecque à travers la spi- ritualisation spéculative de la mythologie germanique ? Là pourrait être en tout cas la racine de la non-contradiction. 1989. ni dépendance causale. (11) Dans un article important de 1934 (« Quelques réflexions sur la philosophie de l'hitlérisme ». soit personnelle (la « conscience »). mais liaison arbitraire. E.incapable de véritable réorientation (auto)critique . autrement dit. Quillien. dès lors. réédition récente chez Rivages. l'autre la communauté de la discussion (l'état de raison) » (J. Heidegger celles de la philosophie civilisée (la raison philosophique) » . Et qu'il y ait bien eu là ajustement. posée par « décision ». d'époque.identifie trop rapidement la philosophie de Heidegger à « l'existentialisme ». Illégitime. Cette facticité de la vie. mais tout aussi peu soucieuse d'universalité raisonnable. (12) On sait que cette « cohérence ». Abensour). n'empêche pas Weil de souligner l'écart en droit infranchissable qui les sépare : « la liaison entre existentialisme et nazisme a été illégitime chez Heidegger d'après les principes mêmes de sa philosophie » (13). p. p. « art. avec un commentaire de M.c'est une de ses limites. (13) L.194 FRANCIS GUIBAL donner à la politique nationale-socialiste la « légitimation authentique » qu'elle avait malheureusement cherchée dans une anthropologie bio-matérialiste ? Des masses manipulables.qualifiée hégéliennement par Weil de « philosophie de la réflexion » . dans l'acceptation et l'assomp- tion souveraines d'une facticité abandonnée et comme enchaînée à elle-même (11). soit politique (le Fûhrer). Francfort.de l'existence résolue : refus du débat raisonnablement argumenté au nom d'un appel aux forces profondes et obscures de la vie (10). Lévinas voyait également ce sol commun. Il importe dès lors de préciser le type de liaison qui s'est effectivement établi entre le mouvement « historial » représenté par Hitler et la philosophie « époquale » formulée par Heidegger. Lôwith . notamment dans ses entretiens avec K. Ni indifférence. à la fois existentielle et conceptuelle. ce serait là le socle commun à l'idéologie politique du nazisme et à la pensée philosophique de l'héroïsme existentiel ou du laisser-être ontologique : « Hitler a remis en question les bases du monde civilisé (la raison politique). ne peut être assumée que par une sorte de souveraineté nue. mais dans une espèce d'enchaînement » auquel l'homme ne saurait échapper. 145. cité ». en raison précisément d'un type de pensée . corrélation. a été revendiquée et soutenue par Heidegger. donc. Esprit n° 26 . voire de certaine corrélation. On notera que l'article de Weil . . un embrigadement organisé et mobilisateur. mais il est écrit en 1947 .qui prend « l'individu » (L. 127 et 134). dans la nouvelle anthropologie d'un homme s 'éprouvant comme rivé à soi-même et à son corps : « l'essence de l'homme n'est plus dans la liberté.

Lectures de l'ontologie fondamentale. Deux points corrélatifs sont ici à mettre en relief. § 74) . SuZ. une tendance tout aussi compréhensible à « absorber » éventuellement l'une dans l'autre (on en trouve la formulation la plus dure dans une lettre de 1933 à E. 209). seulement à la forme toujours mienne et toujours vide de « la décision » (L. L'insistance de la réflexion sur les structures formelles-a priori de l'exister (pouvant aller jusqu'à dégager l'exis- tentialité constitutive d'un « mitdasein » originaire) ne saurait lui donner les moyens d'évaluer et de juger en raison effective les formes concrètement (historiquement) différenciées de l 'exister-ensemble (politique). Nancy. Il y a là un formalisme transcendantal qui prend son départ de l'individu abstrait (solipsisme existential de la « Jemeinigkeit ») et qui. mais seulement de temporalité et d'historicité » (14). se tournant vers les communautés réelles. hégélienne en son fond. cette critique. 278 . Mais la pensée tend toujours à ne saisir le partage et l'espacement effectivement pluriels de l'exister qu'à partir d'un envoi trop générique qui peut équivalemment se traduire en termes « d'être-là » et/ou « d'advenir ». mais toujours formel. peut en abstraire.L. L 'expérience de la liberté. finit par se trouver jeté par il ne sait qui dans il ne sait quoi » (L. imprègne toutes les dimensions et structures de l'existence : « liberté formelle. p. par quoi même les influences « aristotéliciennes » de Heidegger resteraient prises dans . acceptation formelle d'un destin formel » (L. 147 . Le passage est donc compréhensible. sur une pensée de la forme communautaire comprise comme possibilité tout aussi vide et purement négative : « la philosophie de la réflexion. citée par exemple dans la biographie de Safranski. de la destination existentiale du Dasein au « destin commun » et à « l'aventure partagée » du peuple se choisissant ses « héros » (cf. décision formelle. Taminiaux. 1988). de souveraineté « libre » ou « destinale » . de même qu'elle ne peut parler de temps et d'histoire. « voulant se maintenir dans son être tel qu'il est immédiatement. J. est reprise (sans être citée) et développée dans le Heidegger de J. la forme "communauté" . en pensant le réel à partir de la seule pureté indéterminée du possible. comme condition de possibilité de l'histoire. Wolf : « Où qu'il soit. Habermas (Cerf. 1) Cette réflexion transcendantale ne saurait conduire à une décision historiquement. 149). p. avec. (15) J. 2) Ce « décisionnisme » de la liberté finie et résolue débouche ainsi. de manière corrélative. 148). n'importe laquelle ». française. p. 287). et c'est sans doute là ce qui « explique » que Heidegger « fut séduit par Hitler et plus tard fit silence sur les camps » (J. décision à la décision. Ce « souverain dédain pour la pluralité » (15) et la (14) L. Seul importe le destin de notre peuple incarné dans son Etat ». d'un individu qui. trad. Millon. ÉRIC WEIL. 147) comme telle : elle aboutit donc de manière conséquente (mais non raisonnable) « à la décision vide. d'ailleurs. elle ne peut pas la remplir. Galilée. CRITIQUE DE MARTIN HEIDEGGER 195 « concret » pour point de départ de sa visée ontologique et s'épuise dans la quête transcendantale des conditions de possibilité de l'expérience. contextuellement et conceptuellement élaborée et mûrie (prudence). l'individu par lui-même compte pour rien.

Payot. 149. certes. S 'interdisant de ce fait « aussi bien la theoria grecque que l'action raisonnable moderne» (17). Entre le calcul opératoire et la méditation poético-spéculative. cette pensée a-politique et an- historique de la décision individuelle et résolue est en fin de compte ce qui rend Heidegger « négativement responsable d'un engagement qu'elle n'a pas su empêcher » (18). Mais. la problématique de la LP qui tentera de penser l' articulation de cette (auto)affïrmation du « fini » avec « l'action ». Il lui a bien fallu. fait cruellement défaut le jugement éthico-politique. Voir également. Eléments pour une biographie. p. mais cet abus même ne pouvait lui être interdit par une pensée du choix singulier qui se refusait les recours de la prudence raisonnable (politico-historique) et s'interdisait donc les ressources d'une véritable responsabilité éthico-politique. Affleure ici. (17) L. Aubenque (dans Le Débat no 48. (18) Cette juste formule de P. 2) S'il est vrai que l'envoi et le don de l'être prennent le pas sur l'abandon et la résolution de l'existence. 3) En mettant la mondialité moderne sous le signe quasiment exclusif du « Ge-stell » technique et en ne lui opposant. ne se ressourçant qu'en soi-même et en son propre sentir. violenter et falsifier « illégitimement » sa philosophie « pour lui extorquer une réponse politique qu'elle ne pouvait donner » (L. c'est finalement toujours de « salut » qu'il est question plus que d'orientation pratique commune. sa critique essentielle ne m'en paraît pas pour autant invalidée. p. De ce travail sur soi de la pensée heideggérienne l'article de 47 ne tient sans doute pas assez compte . mais aussi le « sens » et la « sagesse ». Payot. tout cela a bien été reconnu par Heidegger comme une « erreur » et/ou une « bêtise » dont on devait apprendre à se libérer par une autre méditation de l'être et de son laisser-être. p. fermé à la communication (16) ». La fille de Thrace et le penseur professionnel. Ott. que la parole « poétique ». la pensée de l'être s'interdit d'affronter la radi- calité d'un « diabolique » qui relève moins de l'essence de l'être que une sorte de « platonisme » primordial.196 FRANCIS GUIBAL contingence doxiques de l'être-social humain n'est sans doute pas étranger à certain « mode de pensée dictatorial. Contentons-nous à cet égard de quatre remarques formelles. cette « Kehre » reste étrangement a-politique . cette reconduction symbolique de l'aventure et de l'impasse platoniciennes. 118) peut être entendue dans un sens critique plus accentué que celui que lui donne Aubenque. 148) et la traduire- trahir ainsi en langage idéologique nazi . négativement et en filigranes. 1) Tendent à se succéder ainsi chez Heidegger une philosophie de l'existence finie et une pensée du sens (ou de l'essence) de l'être dont l'articulation et la cohérence demeurent problématiques. . du même auteur. (16) Ce jugement finalement terrible de Jaspers est rapporté par exemple dans H. cet échec de la pensée décidée à guider et orienter le destin national-populaire. après la création héroïque. 343. dira-t-on.

la nôtre . Lacoue-Labarthe. Parce qu'elle fait de l'individu la base de la philosophie et non un problème pour elle (21). De ce refus de rompre ce silence. 143). Je note au passage que E. les tensions et contradictions d'une époque . (22) Et c'est pourquoi Weil finit par renvoyer au jugement de Jaspers évoquant.de l'existence singulière. ramenée à une simple opération de « destruction » (on sait que Heidegger parle de « fabrication de cadavres » !) technique . 58). pour autant.qui « a mis la fînitude sur le trône » (20). « avec la vigueur que la philosophie ne possède qu'aux moments cruciaux de l'histoire » (L. 1972. (20) « Hegel et nous ». témoignent notamment. Bultmann.. Beiheft 4. 4) Dans leur succession symptoma- tique. art. Et on a justement signalé que « ce souci de la fînitude » . op. en EU XIII. sait reconnaître toute la force philosophique et toute l'importance historico-culturelle de la pensée heideggérienne : dans l'après-Hegel de notre époque.d'une même résistance ? . in La fiction du politique. dans l'après-guerre. 975) explique peut-être en partie le silence insistant sur la Shoah. d'une politique sans débat (19) Cette tendance du Heidegger de la maturité à « se séparer des étants (et de l'homme comme étant) pour penser. Canivez. p. la nécessité d'une « refonte de leur être qui devra peut-être aller plus loin que partout ailleurs» (L. 149-150 . cit. de l'histoire et de l'époque ? Weil. voire d'une régénération. on le voit.à riposter en responsabilité humainement raisonnable aux défis de l'être. Cette traduction expressive. 69). Hegel-Studien. p. Levinas reste peut-être plus dépendant qu'il ne le croit et ne le souhaite de la pensée heideggérienne dans sa tendance à réduire le mal à « la barbarie de l'être » (Entre nous. p. p. elle s'en tient trop exclusivement au point de vue d'une existence qui joue à exposer simplement ses possibilités sans se soucier de les ordonner éthico-pratiquement.« restera comme un aspect essentiel de la philosophie de Weil lui-même » (P. ce problème n'est pas tant « celui de la compréhension authentique de l'individualité finie dans un discours (ouvert ou fermé) » que celui « du rapport de l'individu au discours » (P. p. CRITIQUE DE MARTIN HEIDEGGER 197 des possibles de la liberté (19). voir le texte de Heidegger cité et commenté par Ph. 151). les rencontres avec R. inaccessible à la Raison raisonnante » (Weil. Bourgois. C'est d'ailleurs bien dans cette perspective kantienne d'un renouvellement. pour ces intellectuels en mal de « Fûhrung » des années 30 dont Heidegger est un cas éminemment « représentatif» (L. ces deux paradigmes du Dasein comme Existenz et du Sein comme Ereignis ne témoignent-ils pas d'une même incapacité . toujours potentiellement violente. l'Etre même. 149). elle s'enferme dans la triple impasse d'une éthique sans loi (22). Le politique et sa logique. avec P. 58. mortelle. . 207-208). moral(e) que se situe la correspondance de Jaspers et d'Arendt sur ce point. 100). traduire et exprimer. échoue à véritablement comprendre et orienter ce dont elle est elle-même un symptôme : opposant la fïnitude à la raison au lieu de les articuler sans réduction. Beauchesne. (21) Cf L. irréductible au discours absolument cohérent de la raison spéculative . ÉRIC WEIL. « Raison ». qui constitue peut-être conjointement la faute de l'homme et la défaillance du penseur. elle a su saisir. p. libre. 11 (repris dans Philosophie et réalité. avec les poètes et de manière non discursive. Canivez. Grasset. Jonas. Kimé. Celan et avec H. p.

il importe de passer sans s'y fixer par cette catégorie du « fini » en la « relevant » à l'intérieur d'une « philosophie de la totalité concrète » capable de « réserver à l'individu la place à laquelle il ne renoncera jamais à la longue » (25).198 FRANCIS GUIBAL ni délibération (23). que la modernité vient à la conscience proprement philosophique de ce qui déborde et interdit la totalisation spéculative de l'Absolu (hégélien) : aux prétentions intégratives et relevantes de la (23) La « résolution » des années 30 et la « sérénité » des années 50 traduisent ainsi. (25) On voit toute l'ambition philosophique du projet de Weil : procéder à un « dépassement » . mais un effort d'auto-compréhension de celle-ci moyennant l'élaboration et/ou la reconstruction « logiques » des « catégories » à travers lesquelles elle se dit et vient à la conscience de soi. donc du politique. ». p. art. p.à une « relève » dialectique — de « l'absolu » hégélien et du « fini » heideggérien dans et par une création originale qui rende justice à chacune de ces catégories sans retomber dans leur système interprétatif. comme tout est permis au Fuhrer s'il est un démagogue étincelant » (« art. La pensée de la finitude « Le fini veut établir l 'incohérence de façon cohérente. pour cela. Sans revenir. 133). Mais cela exige une entreprise d'une envergure analogue : celle de la Logique de la philosophie. en effet. Et. La question qu'elle affronte ainsi logico-concep- tuellement n'est pourtant pas sans liens avec l'effectivité historique qu'elle doit précisément pouvoir rendre « compréhensible » : il s'agit de savoir s'il est possible au « logos » conscient de soi de saisir et de dire la vérité et le sens de l'histoire et de l'époque qui le portent. et son enracinement dans une tradition qu'il assume » (J. pour deux raisons qui ne sont contradictoires qu'en apparence. le recours à et le passage par la pensée de la finitude s'avère d'une importance capitale . Quillien que la corrélation entre l'idéologie nazie et la philosophie heideggérienne tient essentiellement à un « style » qui se joue souverainement des contenus (historiques et/ou conceptuels) qu'il détruit : « tout peut être dit de l'être si on est une intelligence étincelante. cit. C'est en et par elle. Quillien. La première tient aux acquis probablement irréversibles et définitifs de cette pensée.. de J. . cit. à une philosophie (hégélienne) de l'absolu et de la totalité devenue pour nous pratiquement impensable. d'une philosophie sans contenu argumentable ou élaborable (24). 133). un peu forcée à mon sens. 381. (24) C'est la thèse. La Logique de la philosophie n'est pas une histoire (même comprise) de la philosophie. dans des « styles » différents. donc. » LP. une même « problématique » d'époque : « la situation objective de l'individu qui a perdu le sens de la communauté.

parlante et mortelle. Eric Weil. penser la flnitude ne consiste pas simplement à « répéter » son discours. mais en tentant d'articuler autrement liberté et raison tout comme langage et discours. D'une certaine manière. L'analogie est « frappante » avec l'attitude du « fini » qui « voit dans la conscience une sorte de précurseur » (LP. d'une « condition » humaine-mondaine déliée de tout absolu transcendant. Weil souscrit à cette double irréductibilité . où culmine la logique de la tradition métaphysique. on peut dire qu'il « pense en référence à l'attitude et au discours de ce dernier» (Kirscher. parce qu'il n'est pour lui de vérité que du tout et de soi dans le tout. 374) pour que la conscience du monde se fasse existence au monde. 387. irréductible au discours absolument cohérent du système (26). et la « conscience » porte au « pour soi » de la subjectivité réfléchie cet enracinement dans l'objectivité de réseaux relationnels. (27) LP. voire terrifiantes. Après la catégorie de « Dieu ». qui ajoute significativement qu'une telle satisfaction « ne pourrait être trouvée que dans le discours cohérent ». Mais. l'intégrer et le relever - l'excès irréductible de la liberté sur la raison. l'incohérence et la violence. il faut la disparition de « ce fondement transcendant (et transcendantal) » (LP. p. qu'entraîne cette auto-absolutisation du fini : la brisure et l'échec. est-ce bien là le prix que le discours du fini doit nécessairement payer pour échapper à la clôture du savoir ? Pour qui ne s'y résigne pas. CRITIQUE DE MARTIN HEIDEGGER 199 raison théorique vient faire échec la factualité violemment contingente de l'existence singulière. pur pouvoir-être « renonçant à toute garantie. ÉRIC WEIL. à toute satisfaction » (27). Mais la seconde. « l'Absolu » arrache bien la « conscience » à la sécurité abstraite de sa transcendance de surplomb en la transmuant en « inquiétude du négatif» travaillant à même le monde et l'histoire de l'esprit. la pensée de la « condition » déploie la relativité immanente d'un monde qui est celui de la modernité .et corrélatives . il ne peut que méconnaître . 385) qui soutiennent et trahissent (en l'objectivant) cette expérience . en effet. mais à le comprendre en le situant et en le renvoyant une idée et à un horizon (ceux de l'action raisonnable) qui le jugent et l'orientent autrement.qui ne se laisssent pas réduire par le discours hégélien : la libre révolte de l'individu et le fait indéductible du langage. .en prétendant précisément le comprendre. 387). 385) : se trouve anticipée ici la pensée d'une liberté finie. projet temporel sans essence ni destination « raisonnablement » prédéterminées. alors qu'il « mentionne rarement le nom de Heidegger ». « liberté pour le monde et dans le monde » (LP. qui n'est pas moins forte. de satisfaction et de cohérence » (LP. est liée aux conséquences vertigineuses. que la pensée heideggérienne prend son départ de deux « failles » majeures .et c'est pourquoi. Cette découverte radicale reste pourtant partiellement occultée ici « par les idées de présence. de la possibilité sur la (26) On peut estimer. 213) -.

Ni philosophie de la raison absolue. Ce discours ne peut pas ne pas commencer par une phénoménologie de type anthropologique — ou une analytique existentiale - qui cherche à dégager les modalités constitutives de l'exister fini. Il ne se laisse pas « prendre » par la mythologie de l'œuvre et de sa création (impossible). la finitude démontre que l'homme n'est pas essentiellement savoir. Toujours déjà au-monde auquel il est « jeté ». Sans suivre en leur détail les descriptions de Sein und Zeit. voire « de l'impossibilité de la philosophie » (LP. 360) opposer à cette « compréhension absolue. 373). le sens de cette « leçon de chose » inhérente au faire de cet anti-philosophe qu'est l'homme de l'œuvre : « l'œuvre montre. 369). mais il dit. d'une « vie refusant la raison » (LP. en raison philosophique consciente de soi. 370). « destruction réelle du discours cohérent par le discours. le fait brut de la violence (de la liberté) met en échec la pensée du tout qui s'aveugle à la signifiance de sa possibilité. Ce qui sépare le discours de la liberté (finie) du discours de l'absolu et de la violence de l'œuvre est précisément l'épreuve de la finitude comme écart et déhiscence excluant toute identification monolithique : ne « croyant » « ni au discours ni à la violence » (LP. 321) d'une raison spéculative « séparée de la vie » la violence inverse. établissement cohérent du discours humain en son incohérence » (LP. « discours ouvert » (LP. 396) . 378). 372). il importe de la réfuter dans et par un discours qui « est. confronté à la factualité brutale d'une contin- .. 370). comprenante et comprise » (LP. contre la cohérence close du discours absolu.200 FRANCIS GUIBAL réalité. le philosophe du projet-en-échec qu'est l'existence « se tient dans le milieu du langage. Weil en rappelle quelques orientations majeures. qui « vient de l'Absolu » (LP. Et le « fait catégorial nouveau ». mais il y est comme être fini » (LP. la révolte et le nihilisme. mais philosophie des limites et de la brisure. c'est que « l'homme peut voir l'œuvre et la refuser » (LP. 380). acte de langage et dans le langage. Et le « fini » retiendra. et que la satisfaction par le discours n'est qu'une possibilité que l'homme peut refuser» (LP. qu'il peut se tenir en liberté consciente de soi dans cette ouverture ou cet écart que la liberté parlante ne cesse de creuser entre raison et violence : il ne s'agit pas de simplement refuser la cohérence. ni anti-philosophie de la révolte violente. 362). de l'échec. « l'œuvre est un échec et a pourtant raison contre la Raison » (LP. le sens de son projet qui ne peut pas ne pas échouer : pro-jetant l'homme « dans le néant » (LP. 374). 394).. pourra-t-il justement et « sciemment » (LP. se sait et se veut fini » (LP. Aussi « le créateur de l'œuvre ». 385) et contradictoire du pouvoir-être qu'est la liberté en tant que poétiquement suscitée et appelée.

387). 379). en projet toujours déjà jeté — qu'en tant que parlant. 388). 388). mais il ne parle qu'à partir de la « Zu-sage » ou de l'injonction première du langage (poétique) qui le précède et le suscite. 377). mais l'exposant : ramener l'existence à elle-même et à son authenticité. cette libre création entr'ouvre et laisse être sans violence possessive le né-ant mystérieux où l'être peut se révéler comme mystère : « la poésie est la révélation qui révèle le mystère comme mystère. l'homme est ou non poète. le philosophe se trouve ainsi renvoyé à la poésie comme fond(s) originaire de l'existence- au-monde : « C'est le poète qui est l'homme authentique et l'homme est lui-même dans la mesure où il est poète. ÉRIC WEIL. 376). le monde humain est d'abord celui qu'ouvre et façonne le langage : « à l'intérieur de ce monde. de l'être même en son a-lètheia mystérieuse. Et la philosophie est le discours où se dit cette brisure constitutive de l'existence finie : « acte de l'homme dans sa fînitude acceptée. Ouverture à la fois finie et sans fond. dans le pro-jet de soi-même vers l'être et l'échec de ce pro-jet que la possibilité humaine se réalise comme possibilité » (LP. Paradoxe vivant d'une existence dont « l'être authentique n'est pas être (donné. 381). Fêtre-là humain s'éprouve comme liberté finie. car il n'est lui-même . Avant les disjonctions et scissions ultérieures du réel et de l'imaginaire. existence en projet : il « est temps » (LP. « son être se révèle comme fini et ouvert à la fois » (LP. CRITIQUE DE MARTIN HEIDEGGER 201 gence et d'une fînitude qu'il trouve devant lui (LP. qui (28) LP. « temporalité ouverte et finie » (LP. toujours déjà oublié. mais ce monde est l'œuvre du créateur-homme dans sa fînitude (poiètès) » (LP. l'homme peut» (LP. objectif). acte vers l'Être et vers l'échec » (28). dans cette « reprise » de l'anthropologie existentiale de Sein und Zeit. son exister « est » expérience de l'être qui le traverse et le transit. 389. qu'une sorte de propédeutique négative à une interrogation ontologique dont l'homme n'est pas le maître. Cette question originaire n'est « pas une question que l'homme pose. Homme du discours fini et contradictoire. 385) d'une liberté inobjectivable. . 384) et le constitue . Mais l'identification catégoriale de l'existentialité et de l'existence ou de la fînitude et de l'échec ne va pas sans violence. C'est dans la poésie. 376).liberté finie et mortelle. mais la question qui le pose » (LP. est de mettre en relief les tensions paradoxales qui portent le discours de l'existence finie et l'emportent inexorablement vers une épreuve-limite où il se brise. mais possibilité » (LP. Le souci évident de Weil. on le sait. «l'homme n'est pas. Il «peut» jusqu'à l'impossible de la mort qu'il s'approprie dans l'échec où il se brise : « projet dans le néant : échec » (LP. c'est la tourner vers le don en retrait. Cette analytique phénoménologique de la fînitude n'est pourtant.

390). c'est à la philosophie qu'il revient de « révéler ce fait de la révélation de la poésie » (LP. mais qui ne se connaît plus comme poétique » (LP. au langage . 390). mais sans le discours philosophique qui explicite ses illuminations. Cette origine. Et elle ne se connaît ou ne vient à (la conscience de) soi que dans et par la médiation d'un discours qui s'éloigne d'elle pour la comprendre : « la poésie n'est philosophie qu'à sa source.202 FRANCIS GUIBAL ne le trahit pas. . mondaine et séparée. sans elle.. il y aurait des hommes libres dans (29) LP. la réflexion philosophique « serait vide ». 390) de la finitude effectivement séparée. cependant. 388. Car la philosophie. 389) où elles conjuguent leurs apports. ne relève-t-elle pas d'une expérience- limite insaisissable ? Pur surgissement et jaillissement du monde dans et par l'éclat du verbe créateur. Dans « le projet du monde » (LP. discours de l'existence en tant que finie. 389). la « dignité unique » et incomparable de la poésie seule que de ramener et réunir spontanément « le discours à sa source. tout entier traversé par la donation première du langage auquel il tente de faire retour par autonégation. Là est la différence avec le « poète de la conscience » qui ramène toujours à soi ce jeu de la création poétique.. son discours se sait dérivé et second. 389-390).. Réciprocité interactive. C'est. « fond de la philosophie. elles tissent l'existence d'un homme qui est poète et philosophe. ne le résout pas et n'a pas peur de le trahir » (29). mais prise dans une hiérarchie dissymétrique significative. 389). de dévoiler le sens pour nous de cette révélation ontologique. « toujours poète. Ensemble. mais pas tout le temps » et ne se sachant tel « que parce qu'il est philosophe » (LP. mais sans confusion. Il faut cet écart et cette distance de la finitude et de la réflexivité pour res-saisir ce don toujours déjà passé et oublié de la possibilité créatrice : si c'est la poésie qui « révèle (l'homme comme possibilité créatrice) ». 389). en ce sens. donc. philosophie et poésie sont à la fois distinctes et indissociables : sans la création poétique dont elle se sépare tout en la présupposant. la poésie ne s'oppose pas à la philosophie. elle est la philosophie prise à sa source » (LP. philosophe parce que d'abord poète. projet qui ne se connaît comme tel qu'à condition de se retourner sur lui-même. « la poésie serait aveugle » (LP. l'éclair poétique n'est « dans le monde que "avant" ou "après" le discours » (LP. par contre. Cette auto-révélation mystérieuse de l'être dans et par la création poético-langagière est le cœur inappropriable de l'existence authentique . n'a de sens originel et final qu'à se ressourcer et à renvoyer au fond(s) créateur inépuisable de la source poétique : « logos protreptikos pros poièsin » (LP. et ce retour s'effectue dans le monde qui est constitué par la poésie.

(31) G. in Cahiers philosophiques du CNDP. Fac. Quillien. p. une telle déconstruction pèche sans doute par unilatéralité inverse : renvoyant à juste titre la raison à la liberté et/ou le(s) discours au langage. Quillien. CRITIQUE DE MARTIN HEIDEGGER 203 et par l'art. St Louis. qu'elle apparaisse. serait tourné vers l'élaboration laborieusement discursive d'une rationalité se sachant et se reconnaissant issue des possibilités du langage : au lieu d'une « poésie déconstruisant la logique ». à « s'abîmer dans la seule contemplation de l'enfance de l'homme. dans le refus de sa condition d'adulte : agir dans la condition. Ce qui excède et fait comme éclater la systématicité close du discours absolument cohérent (Hegel). entre Hegel et Heidegger. Kirscher. in Actualité d'Eric Weil-AEW . mars 1982. à jouer avec elle. Est-il possible. « le destructeur et le bâtisseur ». (32) Une dé(con)struction négative incapable de véritable création positive. Univ. en filigranes. dès lors. de ne sacrifier ni la cohérence systématique du discours ni le mystère poétique de l'existence. pour légitime. dans le monde tel qu'il est» (J. p. Namur. 161). mais ce n'est que dans le retour de la philosophie à la poésie qu'elle disparaît en s 'appliquant à elle-même » (30). 390. de E. voire nécessaire. Ganty. 58) et la vie raisonnable comme sa fin. et ce n'est que dans le discours qu'elle existe . 420). p. il n'y aurait pas de libération de l'homme. On le voit. préface à Penser la modernité. une « logique reconnaissant la poésie comme sa source » (J. Cette violence se manifeste dès lors dans le déchirement qui oppose le discours de la philosophie et le langage de la poésie. dans l'oubli et/ou la méconnaissance de la rationalité laborieusement partagée qu'exige également l'humaine condition en son effectivité historico-conceptuelle (32). mais sa limite consisterait à s'en tenir là.seule la négation libère. effort donc pour les articuler sans confusion ni séparation. Il est permis toutefois de soupçonner que. ÉRIC WEIL. . mais de faire (re)naître le travail rigoureux et signifiant de la philosophie à partir de la créativité langagière de la liberté ? C'est en tout cas le « pari » que (30) LP. Weil. elle risque de s'en tenir à cet abî- mement négatif en transposant « la violence de l'œuvre dans l'élément du langage» (31). 1997. au contraire. Commence à s'entrevoir. Beauchesne. Car dans le monde . ce serait là tout ensemble la force et la limite de cette pensée : la profondeur et le mérite du « fini » tiendraient à cette remontée vers la libre source poétique de l'existence parlante. c'est la spontanéité irréductible de la liberté telle qu'elle prend corps et forme à travers la poésie fondamentale du langage « plus vieux et plus profond que tout discours » (LP.pour parler avec la catégorie de l'Absolu qui est la catégorie dans laquelle l'homme se saisit dans le monde . cette interprétation de Weil s'efforce de donner toute sa radicalité et toute sa cohérence à cette pensée heideggérienne de la finitude : l'insistance première sur la contingence abyssale du projet existentiel s'y trouve finalement subordonnée à l'envoi plus originaire de l'être qui le suscite et l'appelle. 9. la position propre de Weil : refus de valoriser unilatéralement soit le discours (absolu) de la philosophie soit le langage (fini) de la poésie.

l'action politique et la vie raisonnable (sagesse). p. pour Weil non moins que pour Heidegger. de la vie et de la pensée.PEW -. Et elle en appelle pour cela tant aux ressources de cette parole parlante qu'est le langage poétique qu'à la lucidité tranchante d'une « conscience » qui s'éprouve prise (33) Comme le dit G.la poésie s'arrête là . d'excéder le déploiement historico-conceptuel qui va de Socrate à Hegel. p. Et « rien dans le chapitre sur le fini ne permet de répondre » {ibid. la vie comme unité dans un sens qu'elle ne crée pas seulement . (36) II s'agit bien dans les deux cas. en ce sens. pensante et vivante. sans que jamais l'un des côtés triomphe de l'autre » (35). après « l'absolu » dont il prend le contrepied. Kirscher. en tout cas. La philosophie d 'Eric Weil . de la philosophie et de la poésie. Mais la manière de se tourner pour cela vers les présocratiques et le langage poétique n'est évidemment pas la même : pour Weil. un discours qui tente de tout comprendre en se comprenant soi-même (cette compréhension étant sous le signe de l'inachèvement et non de la totalisation). Philosophiquement. chercher à élaborer. Kirscher. une catégorie philosophique de la philosophie. 134). p. La Logique de la philosophie pense cette articulation à travers ses trois dernières catégories (Action. L'œuvre du langage est invention jamais tarie des figures concrètes du sens » (in CEW 5. 437. l'attitude vit le jeu de l'attitude et de la catégorie. Sens et Sagesse). la force et l'originalité du fini résident dans la catégorisation qu'elle opère de l'existence en tant que paradoxale : « la catégorie dit.. sur le sol et à partir des possibilités inépuisables de cette création continuée du sens qu'est le langage (33). la philosophie cherche à dé-couvrir. Le « fini » constitue bien. à penser et à dire un envoi plus originaire que la seule cohérence onto-logique (36). le langage au sens weilien est « source du sens. 323 . liberté à l'œuvre. PUF. de la violence et du discours. 324) directement aux questions de savoir ce qu'il en est de la « proximité » et/ou du « dépassement » philosophique(s) possible(s) que ressent ou projette à son égard l'auteur de la Logique. source et ressource d'un langage d'où la liberté raisonnablement discursive se sait provenir. de l'incohérence et de la cohérence.mais développe et explicite dans le monde de tous et de chacun » (34). prenant figure et donnant figure à ce qui se révèle être. . spontanéité créatrice de sens.204 FRANCIS GUIBAL s'efforcent de relever les catégories suivantes de la Logique de la philosophie : au lieu de choisir entre discours et langage ou entre philosophie et poésie. une cohérence raisonnable inséparablement agissante. l'archaïque est moins un recours salvifique qu'une origine interdite (à penser comme telle). où se maintienne « l'unité du discours et de la vie. (35) G. Il y a là un fait catégorial radicalement nouveau qui atteste philosophiquement d'une « époque » post-hégélienne : se sachant issue du logos grec et plus spécifiquement de la discussion socratique. (34) LP. C'est là pour Weil le véritable « fait de la raison » (ou du sens) qui rend possible toute création signifiante. de penser donc la nouveauté inouïe de notre « après-Hegel » en se donnant les moyens originaires de ce débordement final. L'enjeu est donc l'articulation cohérente de cette « forme vide du sens » qu'est pour Weil la philosophie (au sens rigoureux) avec la création poétique.

Il y a là autant de « dettes ». On se demandera pourtant si. qui entend bien re-marquer la radicale irréductibilité tout à la fois de la liberté (finie) à la raison (absolue) et du langage (poétique) au(x) discours (philosophique(s)). est bien d'ordre proprement philosophique. le « fini » (Heidegger) ne reste pas plus proche de « l'absolu » (Hegel) que le « sens » (Weil) dans son effort pour réduire finalement toutes les « projections » passées à des anticipations inadéquates du pur pouvoir-être qu'est le projeter même du projet (LP. explicitement reconnues. CRITIQUE DE MARTIN HEIDEGGER 205 dans l'écart irrelevable d'une séparation ontologique constitutive (37). Tout cela en vue de parvenir à re-penser autrement . Ce faisant. les chemins s'écartent inexorablement : au lieu d'insister sur la brisure de l'existence en l'opposant à la cohérence du système. cependant. paradoxalement. (38) Un re-penser. A partir de là. la « déconstruction » qui reconduit tout réel à l'abîme originaire du possible n'est-elle pas comme la réplique inversée de la « relève » qui inclut toutes les configurations du sens en les jugeant depuis le télos absolu de l'Esprit ? . la tâche est plutôt de laisser cette blessure ouverte qu'est l'existence finie s'inscrire à même la quête discursive d'un sens pluriellement partagé et ré-ouvrir ainsi constamment la cohérence articulée à l'altérité qu'elle tente d'orienter et de comprendre sans la sacrifier ni la réduire. pour la Logique de la philosophie : à la violence nouvelle de l'époque (moderne-mondiale) répond un « décrochage » analogue à l'égard de la totalisation spéculative. encore historiquement agissante-parlante et cependant déjà à même d'éprouver la « présence » dont elle pense et actualise le sens. donc. elle s'éprouve et se saisit comme sol et espace d'où s'engendre laborieusement une raison inséparablement conditionnée et libre. la pensée du fini s'avère pensée époquale majeure. dès lors. Là où le discours du fini entend briser sans fin tous les (37) Là encore. 391) . qui laisse être la diversité irréductible des attitudes- catégories comme manières « époquales » de vivre. épreuve. ouvrant la lucidité conceptuelle de la conscience de soi philosophique à l'épreuve et à la prise en compte de l'incommensurable : l'infinie finitude de l'existence et de l'être. on le voit. La finitude. de l'autre. ÉRIC WEIL. au lieu donc de s'enfoncer négativement dans l'ouverture abyssale de l'être et de sa poésie originaire. cette commune réactivation de l'héritage kantien s'opère selon une inspiration radicalement opposée : renvoi à la finitude archi-originaire de l'imagination qui nous ouvre « une alvéole de néant » d'un côté. pratique et théorique.les attitudes-catégories vécues et élaborées au long du parcours historique passé de la philosophie (38). cesse de se recourber sur son propre abîme silencieux.que sous le mode intégratif de la compréhension spéculative . La divergence. de dire et de signifier. de la liberté et du langage. de l'infini comme idée et horizon que l'être fini et raisonnable ne peut pas ne pas penser (théoriquement) et vouloir (pratiquement).

exhortation militante . de former et d'instituer une autonomie en quête d'universalité partagée et reconnue.les différences existentielles de l'individu dans la situation du choix. de la raison. A l'héroïsme de la décision résolue. p. « il éprouve la plus grande répugnance à parler de morale ou de politique raisonnable. Kirscher dans son bel article sur « la philosophie comme logique de la philosophie » {Cahiers philosophiques du CNDP. voire la rébellion restent toujours possibles » (42). » Tenant pour illusoire l'idée même d'autonomie raisonnable. comme l'indique G. « l'homme du Fini. 46. c'est l'homme de l'Œuvre qui parle. 1 12) . entend bien « réactiver l'antique exigence de raison » (40) et de cohérence systématique (ouverte) : « c'est moi qui me sais fini et qui veux pourtant comprendre le fini à partir de l'infini. Kirscher. FVM.FVM -. roman. Presses Universitaires de Namur. p. mais non véritablement surmontée. p. 139 (repris dans Figures de la violence et de la modernité . soit comme « action raisonnable » (LP. de l'existence finie à l'universalité formelle de la raison ne pouvant dès lors s'effectuer que sous mode d'universalisation concrètement pratique. PUL. Kirscher.. 125. de préférence sous forme dramatique . p. dans Sept études sur Eric Weil. 67). . » (FVM. préface à Penser la modernité. la logique du sens. Mais il n'importe sans doute pas moins de rappeler que cet écart « logique » est également lié à des orientations « pratiques » : là.. le discours de la raison s'efforce.. 435).théâtre. Ganty. PUL. Tout au plus exposera-t-il. le penseur du sens préfère la libre reconnaissance de la loi raisonnable : pour lui. l'abîme auquel le philosophe s'arrache par l'acte qui reconnaît l'universel de la loi. de E. (42) G. « la violence est le fond. d'ailleurs. tout en prenant la mesure de la liberté et de ses possibilités abyssales. elle. c'est sans doute le mérite majeur des études de G. repris dans FVM. où la liberté simplement « poétique » tend à l'arbitraire d'une génialité créatrice sans règles qui peut prendre des formes politiques et/ou esthétiques diverses et équivalentes (41). Cette sub-ordination. d'un langage qui n'éprouve le « discours » raisonnable que comme une « chute » dont il importe de se libérer. Kirscher. p. Ainsi « la violence de l'œuvre » se trouve-t-elle bien « transposée ». Le risque est alors grand de se complaire dans une sorte de prophétisme oraculaire. Kirscher que d'avoir remarqué et montré avec précision que la pensée weilienne trouvait son originalité singulière dans cette articulation sans contusion de la liberté et de la raison (41) Car. alors même que la désobéissance. lui. 32). moi-même à partir de l'universel » (LP. en effet. journal. Aussi le problème de la morale et de la politique a-t-il disparu à l'horizon de sa pensée. à même l'effectivité toujours déterminée de la et des conditions socio-historiques. 394) en (39) On sait que Heidegger n'hésite à revendiquer l'incompréhensibilité comme constitutive de la philosophie : « vouloir se rendre compréhensible est le suicide de la philosophie » (Beitrâge. qui veut l'œuvre de la parole poétique à l'exclusion du discours et de la raison. 125). (40) G. p. p.206 FRANCIS GUIBAL contenus intelligibles par le brio de ses analyses (déconstructrices) et la fulgurance d'une pensée tout entière écriture et style (39). par lui « dans l'élément du langage » (G.. 9).

Ph. (46) On connaît la remarque interrogative et dubitative de Heidegger dans l'interview posthume du « Spiegel » quant à la pertinence politico-culturelle de la démocratie. p. 120. ni la politique en général ni la politique démocratique en particulier ne sauraient selon elle être à hauteur des défis vertigineux de l'époque (46). Pôggeler (« Heidegger's politisches Selbstverstândnis » in Heidegger und die praktische Philosophie. 25) ! (47) En s 'appuyant notamment sur les travaux de O. « il suffirait d'admettre que la pensée.renvoi à la conscience de l'universel raisonnable (Kant) et aux conditions de l'effectivité socio-historique (Hegel). car « nous ne choisissons pas dans un vacuum et comme désincarnés. dé séparer intensité existentielle et concrétude socio-culturelle. (44) E. toujours abstraite. PUS. est prêt à se laisser convaincre par la raison. Lacoue-Labarthe est encore plus net dans son rejet des possibilités de « résistance » (au conformisme de l'époque) qu'offrirait la démocratie : « Laissons cela à R. 176. les structures Philosophieabstraites et réalité de -l'existence PR -. selon Weil. (45) La pensée souffre donc ici d'une abstraction qu'elle échoue à surmonter . 101). p. pour lequel en effet tout vaut) » {La fiction du politique. p. que par un double . Impossible. Ne voyant finalement dans l'époque moderne que le destin historico-ontologique de la pensée calculante réduisant toute réalité à une disponibilité manipulable (Gestell). donc. Pour la pensée du fini et sa passion de la radicalité. sur Weil.. Weil. mais optons librement dans des situations concrètes et sensées » (43). Action et démocratie « Toute démocratie suppose que tout homme. ces choses importantes ne pouvaient être que les structures de l'existence et/ou les époques de l'Être. peutL'insistance être surmontée du fini. ÉRIC WEIL. à moins d'être fou. p. autrement (43) Eric dit. p. Par quoi elle en vient paradoxalement à partager le peu d'intérêt du théoricien de « l'Absolu » pour l'organisation socio-politique des luttes humaines de libération . toujours à distance quelque peu hautaine de l'effectivité et de la rationalité des conditions prosaïques du vivre-ensemble concret (45).. ne264. « Les choses importantes sont celles qui nous touchent et qui nous forment » (44). une telle philosophie en est réduite à attendre « d'un dieu » à-venir le salut qu'elle a d'abord vainement cherché dans une « Fûhrung » politico-spirituelle . mais en demeurant probablement bien en deçà des analyses descriptives et de la saisie reflexive que la pensée spéculative avait quand même su produire quant au fonctionnement (rationnel) de la société et aux orientations (raisonnables) de l'Etat modernes (47). c'est-à-dire à la pensée officielle du Capital (du nihilisme accompli. Aron. » CEW 4. n'est pas nécessairement une pensée qui s'occupe d'objets abstraits » (CEW 4. alors que. Suhr- .et corrélatif . CEW 4. CRITIQUE DE MARTIN HEIDEGGER 207 quête de vie commune sensée .

en y reconnaissant non un destin implacable. l'instrument et l'esclave » de cet homme qui « le fascine et l'enrôle et l'entraîne dans son entreprise mythique de création d'un monde nouveau régénéré » (FVM. y est pensée comme l'inscription laborieuse. en mouvement d'actualisation sans fin. p. mais une facticité dont les contradictions mêmes en appellent à la réflexion et à l'organisation des libertés se voulant raisonnables. interprétée sans doute. « relève » conjointe. qui laisse l'individu moderne radicalement désorienté et insatisfait. il faut vouloir une raison agissante ou une action raisonnablement concertée et organisée. de la cohérence discursive-raisonnable dans les conditions et la relativité de l'existence au monde .. Millon. à la limite. Et c'est bien à la « praxis » marxienne. en proie à une objectivation et à une massification qui méconnaissent son humanité. (48) II importe donc de distinguer nettement ces deux violences qui peuvent pourtant s'articuler. ou. spirituelle" p. c'est de la violence (non encore rationalisée? irréductible à toute rationalisation?) qui continue à affecter la réalité socio-historique de l'époque . mais une rationalité d'entendement. d'une Janicaud conception rappelleabstraite que « lade"résistance la société moderne et d'une méconnaissance de la dimension politique » (L 'ombre de cette pensée. pour le dire plus simplement. à même la praxis universalisante. Il peut trouver le sens dans sa vie privée. l'œuvre qui permet un discours cohérent dans la finitude. 119. qui prend appui sur le mécontentement des masses et en profite pour les fasciner et les subjuguer. 394). en se faisant la proie.. 91). Mais il peut aussi. il y aspire. n. une action raisonnable » (LP. militante. 134). . en se donnant à l'homme de l'œuvre. à la mobilisation mythologique. voire rectifiée. capable de conjuguer effectivement la rationalité instrumentale et la raison signifiante . « L'Action ». Kirscher.). Pour riposter à cette folie meurtrière du fascisme et de son enthousiasme irrationnel. « l'homme de l'Œuvre seul atteint et montre la violence dans son originalité irréductible . selon la logique du sens. inséparable 48 sq. 17-63 selonetHeidegger notammenta été p. le trouver dans sa figure la plus aliénée. Comme le formule justement G. pour les entraîner ainsi dans son entreprise de création et de régénération d'un monde étranger à toute raison (48). en effet. elle. même si la philosophie de l'Absolu en vient à n'être pas si loin de la poésie du fini en raison de la distance désintéressée qui abandonne finalement « l'action » (raisonnable ?) à la puissance de l'Esprit ou au destin de l'Etre. visée d'une « catégorie qui soit attitude. D. kamp. Ce qui ne peut certes pas être reproché à la pensée hégélienne. que fait implicitement référence la dernière « catégorie concrète » de la Logique de la philosophie. de l'absolu (hégélien) et du fini (heideggérien). dans une communauté partielle et particulière (PP. 38). J. p.208 FRANCIS GUIBAL Ce dont il faut donc repartir. L'homme de la révolte contre l'entendement n'est pas en principe rebelle à la raison. Cette violence est et demeure sans doute d'abord celle d'une « condition » qui fonctionne bien à la rationalité. exclusivement opératoire. Mais elle est aussi et plus radicalement celle d'une « œuvre » qui opère. Au contraire. il est l'autre absolu du philosophe et de la raison.

tendent vers cette interprétation où la praxis (marxienne) met bien la raison (hégélienne) à l'épreuve du fini (heideggérien). ÉRIC WEIL. en effet. in CEW 5. 64. 1996. la cohérence et le sens de la politique comme praxis historique raisonnable.ou une « application » laborieuse aux résistances du matériau socio- économique . comme si cette dernière n'était guère qu'une mise en « œuvre » . « ne peut plus être Marx. 215-263. mais plutôt Max Weber revu et corrigé par Kant et Hegel » (50). p. CRITIQUE DE MARTIN HEIDEGGER 209 Si « l'Action » est bien ainsi la catégorie où se pensent l'inspiration. cette nouveauté majeure qu'est la rationalisation moderne du travail social avec son extension tendancielle en économie-monde. Je me suis moi-même expliqué là-dessus dans mon article sur « Ciencias sociales y fîlosofia politica . Weil ». historique et culturelle. pour peser sur elles et les orienter justement. in Aretè. tant de LP que de l'appendice de Hegel et l'Etat. vol. 243) . A cette question « époquale » il ne saurait être répondu (trop) directement ni par un appel à la simple décision résolue ni par le recours à l'histoire de l'être. qu'engendre ce désenchantement du monde : celle de l'individu déchiré et insatisfait par l'objectivation qui est ici le prix de la personnification. n° 2. la pensée weilienne insiste notamment sur la question politique. Prolongeant des analyses déjà esquissées par Hegel.de la « théorie » (de « l'absolu ») étendant techno- scientifiquement son emprise à réflectivité finie de la condition matérielle (49). mais en prenant acte des apports positifs de la sociologie wébérienne. mais bien plutôt par une orientation pratique inséparablement éthique et politique.PP . reconduit des perspectives aristotéliciennes sur les structures et le sens du vivre- ensemble humain.el kantismo postweberiano de E. La Philosophie Politique . dès lors. (50) A. sans faire baisser le revenu global » (PP. . Et elle peut même laisser ou donner prise à une interprétation plus « poétique » que vraiment « pratique » de la rationalité politique agissante . VIII. S'il s'agit bien de parvenir à la régulation la plus rationnellement libératrice des énergies socio-économiques . p. par bien des côtés. Tosel. Les (49) Nombre de formulations.va lever ces ambiguïtés rémanentes en proposant des orientations qui soulignent mieux le sens pluriellement pratique de la prudence politique et dont la référence majeure. il y a.en inventant une organisation visant à réduire au plus juste « le temps consacré au travail social. les tensions et contradictions de la machine socio-économique moderne.cette transformation culturelle de la condition passe précisément par un agir prudent qui exige la participation civique des sujets moraux. Au centre de cette réflexion qui. elle ne déploie pas de manière précise la manière dont elle doit affronter. mais sans que soit suffisamment prise la mesure de la pluralité constitutive de la condition sociale humaine et de son retentissement sur une « action » politique qui ne peut être raisonnable qu'en acceptant de passer par les risques de la contingence positivement analysée et démocratiquement partagée.

vertu qui « sera parfaite si. savoir-faire technique de l'administration). le souci de la justice (sociale) et la visée d'une vie « bonne » ou sensée (culture). discussion et législation parlementaires. telle qu'elle fonctionne de manière dominante. Cette conciliation du juste et de l'efficace suppose bien la prise en compte de diverses instances (morale concrète de la communauté. et l'ait révélé à un moment où il ne s'agit plus que de survivre. Vertu « interactive ». donc. mais aussi.qui sait discerner ce qui un jour se montrera essentiel. de l'autre. car c'est dans la contingence et la particularité des circonstances socio-historiques toujours relatives qu'il lui faut s'exercer et se « tester » : « la véritable vertu de l'homme d'Etat est la perspicacité. éduquant la nation.qu'on appelle mieux la prudence du vir prudens (phronèsis) . sinon exclusive. le défi proprement politique que les sujets étatiques doivent affronter est celui d'une articulation aussi équilibrée que possible entre une indispensable efficacité (économique) d'une part. au niveau des décisions gouvernementales. non de chercher un but à la vie » (51).210 FRANCIS GUIBAL structures matérielles et sociales de l'existence commune sont à comprendre comme des institutions historiques formatrices de libertés potentiellement raisonnables et susceptibles de mieux les ordonner à leur sens humain. dans le contexte de la société mondiale moderne. Et.comme forme .qui est considéré par principe et méthode comme acteur « décisif». représentation. Ce qui passe notamment par une traduction civique et démocratique de la vertu et de la prudence éthiques. à une sagesse politique se riant des modèles absolus.entendu comme simple entité anarchique sans unité ni pouvoir de décision {51) PP. qui saisit ce qui importe à la morale de la communauté et aux intérêts de l'Etat avant que la crise ne l'ait révélé à tout le monde.individu ou peuple -. mais elle renvoie finalement. à la rationalité du calcul et de la production. qui joue entre gouvernement et nation tout comme entre sens et conditions . moins encore d'une machine (vg administrative) absolument souveraine. instance de décision et d'action permettant à cette communauté de se donner les moyens de survivre et de s'orienter dans la complexité effective du monde. Et il n'est pas davantage question de faire du « peuple » . Si c'est bien l'Etat . elle lui fait accepter ce qu'elle ne peut refuser si elle veut vivre et vivre dignement » (ibid. Pour éduquer et exercer dans l'action cette prudence du jugement. cette prévoyance . .). l'institution et l'organisation politiques ne peuvent s'en remettre ni à un pseudosavoir ni à la « chance » et/ou au « charisme » de « grands hommes » prétendument providentiels. Le « sujet » politique n'a pas pour Weil la plénitude ontologique d'une entité . c'est en tant qu'auto-organisation d'une communauté historique déterminée. 197.

note. 211).. 159).) à la fois nécessaires et insuffisants : « séparément ou ensemble.. 211. et le gouvernement le plus autocratique peut être plus démocratique que tel régime constitutionnel » (PP. droit de vote. restreinte» (PP. décision et action politiques exigent une organisation institutionnelle et P acteur-peuple capable « de penser et de parler rationnellement et raisonnablement » ne saurait être que légalement organisé et institué : « il est la création de l'Etat. là est en effet. mais cette discussion n'est démocratique que lorsqu'elle est « réglée par la loi. à la longue. (54) PP. 218-219). rend aussi impossible l'existence de cette aristocratie ouverte qui est le but et la justification de la démocratie . (53) « Si on nomme démocratie tout gouvernement qui jouit de l'approbation des citoyens. législation. CRITIQUE DE MARTIN HEIDEGGER 211 hors des « institutions sociales et politiques qui lui donnent une structure et la possibilité de réfléchir et d'agir » (PP. ÉRIC WEIL. et cependant il ne saurait y avoir de démocratie sans eux » (PP. Réflexion. 173. 218). les différences de forme n'entrent plus en ligne de compte. s'exerce « dans le secret des bureaux du groupe dirigeant » et ne conduit pas « à un . mais la condition indispensable » (PP. «non soumise à la loi formelle. réalité sociale et expression politique (parlement). pour Weil. note). mais la forme complexe et organique (l'Etat constitutionnel) que se donne une communauté socio-historique afin de se faire protagoniste responsable de son histoire : forme d'autant plus véritablement « agissante » qu'elle est à même de mieux conjoindre dans une circularité vivante vie éthique et institutions) juridique(s). Même l'Etat « autocratique » moderne ne saurait éviter une discussion rationalisante qui. passe par des appareils institutionnels (parlement. et c'est la loi qui détermine ce qui est le peuple. qui ne se réduit pas à l'approbation donnée au gouvernement par les citoyens (53). d'un gouvernement qui « réfléchit et agit et qui peut le faire avec l'aide et le concours d'une représentation du peuple » (52). Car ils n'ont de sens véritable que comme supports d'une « discussion rationnelle et raisonnable » à laquelle ils ne peuvent se substituer : « ils ne suffisent pas à créer la discussion . qui ajoute que « même dans la démocratie directe c'est une partie qui représente le peuple ». le cœur de la politique et de l'Etat modernes . rendant la discussion impossible. mais leur absence. n'est ni le révolutionnaire social rejetant toute forme d'Etat ni l'autocrate absolu et souverain qui impose sa vision des choses. C'est le (52) PP. ce peuple qui agit politiquement et qui joue un rôle dans l'Etat.et n'en est pas seulement le but et la justification. Et on comprend par là que la démocratie. 173. ouverte et continue » (54). Il s'agit alors de préserver l'ordre politique en mettant en œuvre des réformes sociales allant dans le sens d'une justice plus effective. La discussion. Le véritable acteur-sujet politique. 173) . ils ne sauraient garantir la démocratie . autrement dit.le détenteur « naturel » de cette sagesse pratique. qui complète et contrôle l'action du gouvernement » (PP.

et de l'opposition (ou des minorités) qui discute et accepte finalement « les mesures du gouvernement actuel quand bien même (elle) leur aurait préféré un autre choix »(PP. 322) (57) PP.soit aussi apte qu'à commander qu'à obéir » (PP. la prudence . qu'il est plus proche des centres de décision » (56). 198.est donc bien le sens « pratique » : « la démocratie exige la capacité de tous à bien délibérer en vue de l'intérêt général et elle fonctionne à l'opinion dialo- .la raison qui s'exerce et se rectifie à travers le débat pluriel entre opinions . décide et exécute. C'est par ce genre de discussion que s'opère une éducation réciproque des gouvernants et des gouvernés. Eduquer le citoyen.avec sa responsabilité d'acteur décisif-. de guider et d'arbitrer au mieux cette discussion dont le parlement. il importe que soit effectivement respecté le droit de chacun à « participer à la discussion des affaires de la communauté. des décisions à prendre et des moyens de les mener à bien. 214). 215). en effet. L'autorité passe et s'exerce à travers cette pratique rationnellement et raisonnablement orientée d'une discussion dont nul citoyen n'est en principe exclu. C'est sans doute le principe fondamental d'une démocratie véritable que de former une conscience civique par laquelle chaque membre du corps politique se considère comme radicalement concerné par les affaires communes et donc comme « co-partageant au gouvernement » (H. Il ne saurait y avoir d'autre approche « raisonnable » . délibération et décision « prudentes » - de la raison sur le plan de l'action politique : « tous se réclamant. une auto-éducation à la liberté raisonnable du corps politique qui suppose tout à la fois que la discussion soit « menée du point de vue du gouvernement » . par contre. A l'intérieur de cet espace légalement institué. contrôle efficace des actes gouvernementaux par la loi » (PP. Entre la rationalité techno-scientifique et la sagesse spéculative.212 FRANCIS GUIBAL propre de l'Etat constitutionnel-pluraliste que d'instituer un espace public permettant à la communauté de débattre. Hatier. C'est. il revient au gouvernement d'instaurer. sera le lieu central : « ce qui répond à la rationalité (de principe) du gouvernement est la morale historique de la communauté qui ne se saisit elle-même que dans cette réaction à une action possible ou actuelle » (55). p. Il y a donc respect réciproque du pouvoir qui propose. de cette prudence et de cette recherche raisonnable de la raison ». 255). Canivez. citoyen d'autant plus effectif « qu'il participe de plus près au gouvernement. 203).personne n'y est obligé . 206. l'essence même de l'Etat constitutionnel que de rendre publique et (potentiellement) universelle la discussion avec ses règles de fonctionnement. (55) PP. (56) P. 151. selon les règles du jeu qu'elle s'est données. Essai sur la révolution.à travers discussion. p. Arendt. en tant qu'expression du sentir communautaire en sa diversité. mais également « que celui qui y participe . à condition que tous se soumettent aux règles d'une discussion qui doit toujours pouvoir être universelle » (57). qui éduque et forme chaque membre de la communauté en l'invitant à se penser et à se comporter comme « gouvernant en puissance » (PP.

116. nomination et contrôle des instances gouvernementales par le peuple légalement institué. rationalisable . Car seul l'homme « moderne » considère qu'il est « raisonnable » de faire droit (rationnellement) aux désirs et aux conditions matérielles de leur satisfaction : « Etant donné que la philosophie grecque ignorait tout du progrès (de l'histoire)... 132. non plus qu'à l'héroïsme ou à la génialité des individus ou des « Fuhrer ». à agir selon la raison en suivant des maximes universalisables » (CEW 4. 4. p. au sein de toute société. de les éveiller à une responsabilité qui les rende gale. p. sous-tendant la politique démocratique. (58). L'enjeu décisif étant de former des libertés au discernement effectif (historique) de la raison dans le monde. n. Annales de l'université de Besançon. ÉRIC WEIL. opposent les groupes différents : les décisions politiques sont prises avec la collaboration de tous les citoyens. comme citoyen. A ce partage raisonnable de la discussion publique. 122) qui fait que l'Etat démocratique a tout intérêt (de manière vitale et permanente) à « s'assurer que la large majorité de ses citoyens jouit de la formation intellectuelle et des conditions matérielles nécessaires à les rendre aptes à prendre part avec compétence à l'administration des affaires publiques » (59). être amené par la persuasion. et. Ce sont eux qui nomment et démettent les responsables de l'administration des affaires publiques. élaboration commune (débat comme discussion ouverte et sans violence) des décisions politiques de fond. p. 15). son Etat idéal était astasiastos (dénué de tensions révolutionnaires) . Weil définit cette démocratie classique comme un « système de gouvernement qui résout par des moyens non-violents les conflits qui. sa pensée démocratique postule donc « que le compromis est possible entre l'exigence du bien (gouvernement pour le peuple) et celui du contentement (gouvernement par le peuple) . 120). direct ou indirect. . son citoyen idéal était egkratos (maître de ses désirs) et autarkos (autosuffisant) etc. que tout homme est raisonnable et peut. 2). Il y a là. p. et sont sous leur contrôle. ou du moins de leur majorité. universalisable.. (59) CEW 4. une question d'anthropologie historico-culturelle. en vertu d'un droit garanti et réglé par des formes déterminées de procédures que tous se sont engagés à respecter (une constitution) » (CEW 4. CRITIQUE DE MARTIN HEIDEGGER 213 Une telle pensée politique renoue donc bien avec le sens antique et classique de la démocratie : participation égale de tous les citoyens à la vie de la cité. corrélativement. Alors que l'Etat démocratique moderne cherche à parvenir à la stabilité politique par la satisfaction des désirs (raisonnables) de la majorité. Tosel. non à la science produite par les seuls savants » (A. (58) Dans un article important des années cinquante. La raison politico-philosophique de la modernité renvoie anthropologiquement à une finitude qu'elle juge éducable. Les logiques de l'agir. 1 15).. à ses charges et emplois publics. la démocratie antique cherchait à y parvenir par la suppression raisonnable des désirs » (ibid. la démocratie « moderne » ajoute simplement la prise en compte nouvelle de l'organisation rationnelle du travail et des conditions socio-économiques de l' exister-ensemble : la possibilité reconnue « à tous les membres de la communauté de prendre part à la discussion des affaires publiques » suppose ici « une base d'égalité » (CEW.

c'est-à-dire où la discussion rationnelle et raisonnable est une réalité. qui ajoute : « On ne dirait pas autre chose en affirmant que le concept du système constitutionnel mesure le degré d'évolution d'une communauté ». Ce type de régime . sachant ce qu'elles font et pourquoi elles le font » (PP. l'éducation à la rationalité et à la raison constitue ce qui fait la valeur positive de l'Etat. 204). La raison. en ce sens. (61) PP.. « étant donné que. il reconnaît la supériorité. la supériorité hypothétique de la démocratie constitutionnelle doit être jugée à l'épreuve des conditions et des circonstances : « il faut que l'Etat remplisse sa tâche. Bien sûr. Weil ne fournit pas de réponse directe. A ce niveau. le système parlementaire à partis multiples est supérieur. philosophiquement parlant. 171).au moyen de la discussion » (PP. n'est possible que sous un certain nombre de conditions socio-culturelles. seule politiquement décisive . au système autoritaire » (PP. au moins parmi . « une communauté non éduquée » (60) PP. Par contre. autrement dit. La démocratie. ce qui ne peut avoir lieu que « dans une communauté saine.. c'est-à-dire selon les exigences de l'universel dans la situation concrète. Mais cette force philosophique n'est pas nécessairement telle au plan de l'effectiyité historique. et elle conduit alors « démocratiquement » à une saine aristocratie. dont les principales sont « que le gouvernement vise la liberté raisonnable de tous et que la communauté. reconnus comme tels par leurs concitoyens » (61). « de deux communautés est supérieure celle dans laquelle la décision rationnelle et raisonnable peut réellement être universelle » (PP.est-il le meilleur possible ? A cette question. étant saine. 53). permette au gouvernement d'agir sur elle . qui est de préserver la nation dans son indépendance .. d'institutions qui favorisent la discussion raisonnable et éduquent de ce fait le plus grand nombre à une vie et une pratique politiques éclairées . la discussion démocratique ne remplira son rôle éducatif qu'à permettre et opérer une rencontre « raisonnable » entre l'éthicité traditionnelle de la communauté et la rationalité moderne de la société : « c'est la discussion publique au parlement » qui doit expliquer et expliciter l'orientation d'une action gouvernementale qui ne sera sensée (rationnelle-raisonnable) que si elle parvient à faire entrer dans les « mœurs » l'importance de comprendre et de prendre en compte « le nécessaire comme nécessaire » et comme nécessaire par là même « pour la raison et la liberté » (PP.et d'agir tout court . ne saurait être déliée de l'histoire qu'elle juge pourtant. du point de vue de la philosophie.et il ne le fera sous la forme constitutionnelle que là où le degré de l'évolution morale et sociale est suffisamment élevé » (60).démocratie constitutionnelle . 219) . 215. concrètement et non idéalement. une fois encore. en droit. pour nous et non seulement en soi. soit « au gouvernement des meilleurs. 215). 218 .214 FRANCIS GUIBAL « capables de décider raisonnablement à leur place dans le monde et d'agir raisonnablement.

p. 204. « dans la plupart des révolutions modernes ». 217-218). (64) CEW 4.par une forme de pouvoir autocratique et contraignant en vue d'accéder à la rationalisation moderne.l'entrée en progrès rationnel et en discussion raisonnable sous la houlette première de l'Etat autoritaire et autocratique « des assembleurs de terres » (63) . (62) PP. Mais elle est posée de manière peut-être plus forte et . n. Plus tard seulement. qui évoque de manière plus précise ce passage progressif - formateur .nécessaire ? . en useraient seulement pour montrer qu'ils sont encore incapables de l'exercer » (PP. minée par la lutte des intérêts particuliers. la ques- les citoyens participant à la direction et au contrôle des affaires publiques » (ibid.de la contrainte autoritaire à la discussion raisonnable : « L'Etat autocratique des assembleurs de terres cède la place. enfin. On ne saurait donc éviter. jusque dans la mondialité présente. Mais. soit pour « toutes les régions 'sous-développées' où l'accumulation du Capital n'est pas encore assez avancée » (64) ? Il y aurait là comme un cycle typique. la question du passage . violente. Gestation et naissance difficiles. passionnée.ne doit-il pas se reproduire analogiquement « pour la majorité de la population mondiale ». Ce qui s'est produit historiquement pour les pays dits développés .). de la « discussion » inséparablement politique et philosophique. pas plus que ne saurait garder ce régime une communauté déchirée au point de ne plus pouvoir prendre des décisions auxquelles la presque totalité des citoyens puisse donner son adhésion » (62). l'admission de groupes de plus en plus étendus rend la discussion plus ouverte et. CRITIQUE DE MARTIN HEIDEGGER 215 . la démocratie peut être considérée comme le système politique qui « a le plus de chances d'amener les meilleurs aux postes dirigeants » (PP. après une lutte prolongée ou une révolution. 221. Derrière la reproduction trop mécanique d'un schéma trop linéaire demeure la question véritable d'une éducation incontournable à la rationalité (technique) et à la raison (éthico-politique) : à quoi peut-il servir « d'accorder ou plutôt d'imposer un droit » politico-démocratique (« prendre part à la discussion des affaires de la communauté et de la société sur le plan de l'Etat ») à des citoyens qui. « anarchie. comme Platon l'avait déjà vu : « dans une communauté en décomposition. Et tel est le cas des « démocraties » malades qui font alors le lit des tyrannies totalitaires. ÉRIC WEIL. accessible à tous ceux que la loi égale n'exclut pas ». réservée à ceux qui se considèrent comme les meilleurs ou les plus influents. faisant se succéder. « non éduqués. 217). 204) ? (65) Cette question est à l 'arrière-fond de toute la quatrième et dernière partie de la Philosophie Politique. autocratie organisatrice et système constitutionnel » (PP. toujours sous conditions socio-économiques. Dans ces conditions. (63) PP. dictature dogmatique. le règne des médiocres (plutôt que celui des méchants ou des mauvais) sera la règle et elle conduira au règne autocratique de ceux qui ne considèrent que l'efficacité à l'exclusion de toute valeur» (PP. 1). 176. 127. à un autre qui constitue d'abord une discussion aristocratique ou ploutocratique. outre que cet accès à la modernité rationnelle est désormais inséparable de l'insertion dans une politique économique mondiale encore dans les langes (65).dont les citoyens ne peuvent « prendre position sur les affaires de la communauté du point de vue de la rationalité » .« n'est pas mûre pour le régime constitutionnel.

conformément à la dynamique logique des systèmes totalitaires «punissant toute discussion qui n'a pas été instituée par le gouvernement» (129). l'un des problèmes clés pour la démocratisation du monde ». il restera à choisir (à contribuer pratiquement au choix) « entre deux possibilités : ou une dictature instituée dans le but de former le peuple à la démocratie. (67) CEW 4. On peut se demander si nous avons réellement beaucoup avancé dans cette direction. ni vers la détermination (moderne) d'une histoire téléologiquement orientée. quelle que soit la situation historico-politique qui se présente. si un régime de ce type ne tend pas naturellement à se perpétuer et si. p. ce qui importe véritablement est de mettre les individus et les groupes devant les possibilités qui s'offrent à eux et qu'il leur revient d'orienter au plus juste en prudence raisonnable. elle ne dispensera jamais d'un effort de discernement critique afin de contribuer pratiquement soit à la « conversion » du système autoritaire en système constitutionnel soit au maintien du système constitutionnel à explicite dans l'article de 1951 sur « la démocratie dans un monde de tensions » : il s'agit du « problème de la coopération économique internationale » ou « problème du transfert des moyens de production des pays riches vers les pays pauvres » (CEW 4. Là même où les conditions socio-historiques déterminées rendent la démocratie impraticable. à discuter des intérêts publics et des moyens de les satisfaire. Dans la conscience aiguë que l'idéal n'est que rêve s'il ne tend à une traduction effective. pour nous. mais plutôt vers l' auto-détermination pratiquement raisonnable des libertés à même la contingence de leur situation historique. (66) PP. p. en effet. p. il ne finit pas par exclure un pourcentage toujours plus grand de ses citoyens de cette participation à la vie publique» (CEW 4. 128). même « modernisante ». mais également qu'il n'est pas dans l'histoire de modèles absolus ni d'acquis assurés (un régime démocratique peut dégénérer de même qu'un régime autocratique peut s'avérer porteur d'une dynamique progressiste).216 FRANCIS GUIBAL tion demeure de savoir si le type de régime autocratique. à ce moment. une autocratie. Bref. Et Weil ajoute alors presque brutalement : « c'est. la seule « conclusion possible » est que « la démocratie. fondée sur la satisfaction des justes intérêts de tous ». disait déjà le grand article de 1951. 131 . pour ce peuple. . Voilà pourquoi cette philosophie politique n'est finalement tournée ni vers la seule pensée (antique) d'un idéal absolu. 127). «la majorité de la population étant prête à transformer l'Etat en Etat non-démocratique ». tendre d'elle-même à sa propre suppression ? « II faut se demander. A-t-on jamais vu. ne tend pas en réalité comme naturellement « à se perpétuer en approfondissant les tensions à l'intérieur de la société-communauté » (66). au lieu de former les citoyens à participer aux affaires publiques. ou le gouvernement autoritaire que souhaite la majorité de la nation » (67). est impraticable ». il s'agit du cas hypothétique où. même lorsqu'il prétend s'instituer en tant que voie de passage éducative tournée vers « la libre discussion rationnelle et raisonnable. 216.

par différence d'avec la « discussion » rationnelle de type opératoire et instrumental. ce qui a changé pour nous. Kirscher. portant sur les valeurs et le sens de l'existence. précisément. rut-ce par la guerre. c'est ce contexte mondial. Et elle devrait même recevoir une réponse résolument négative dans ce cadre classique d'un monde divisé selon les particularismes tenus pour absolus d'unités « en principe autonomes. désormais sous le signe d'une interdépendance éco-technique en mal d'organisation socio-politique (69). 204). (69) Cette prise en compte du sol socio-économique de la modernité n'est ni celle du libéralisme. Et. 75). dont elle n'est finalement qu'une modalité pratique. comme la raison même. La relation dialogale suppose que « à chaque pas les interlocuteurs s'entendent pour décider en quoi ils s'accordent et pour délimiter ce qui fait encore question entre eux » (G.PR -. dans cet article. dans la mesure précise où cette « condition » sociale de l'humanité moderne renvoie chez Weil à une responsabilité inséparablement politique et culturelle. 283. La démocratisation effective de la vie politique est liée à sa venue à maturité raisonnable. Le « rationalisme » weilien ne me paraît jamais avoir ces connotations scientistes et/ou économicistes. ÉRIC WEIL. également autonomes en principe » (Essais et Conférences . de penser et de vouloir. leur souveraineté exclusive. violente ou non. dans la nouveauté mondiale de l'époque. CRITIQUE DE MARTIN HEIDEGGER 217 hauteur des défis d'époque qu'il lui faut relever (cf. en une acception principalement culturelle. leur histoire religieuse.2. différents par leurs idéologies.EC . exercée en responsabilité pluriellement partagée. portant à la fois sur les conditions socio-économiques et sur le sens culturel de l'exister commun. FVM. 391). . p. elle tourne l'Etat moderne vers une action prudente. avec d'autres unités. p. elle invite à laisser émerger une question qui porte le politique à sa limite : est-il possible d'imaginer. Sans être une panacée magique. Je ne partage donc pas sur ce point le jugement d'A. Mais. « un dialogue entre Etats ou groupes d'Etats. « Dialogue » est pris. intellectuelle » (68) ? La question est insolite et presque scandaleuse dans la mesure où elle concerne des « formations socio-historiques qui se sont constituées en vue de la défense de leur indépendance » (ibid). leurs valeurs vécues. leurs traditions morales. Si demeure encore dominante la (68) Philosophie et Réalité . ni celle du marxisme. coexistant et en compétition. Tosel qui y voit une sorte d'utopie économiciste qui parierait sur « les mécanismes » d'une rationalisation éco-technique « se métamorphosant d'elle-même en productrice de paix et en agent de la raison libre universelle » et retrouverait ainsi « la confiance des Lumières libérales dans le doux commerce » (CEW 5. soucieuses de préserver. constitutionnelle. p. la « discussion rationnelle et raisonnable » (PP. PP. 18). 219). L'institution d'une république démocratique ne saurait durer sans l'exercice toujours en acte d'une réinvention quotidienne impliquant la participation active de chacun et de tous en vue de prendre et de mettre en œuvre les décisions les plus pertinentes . 218) qui définit la démocratie exige « un effort de tous les jours » (PP.

voire à « toutes les communautés historiques » (70) et pouvant surtout conduire à dégager une autre idée raisonnable de la communauté historico-politique. n'est présentée par Weil que comme une possibilité problématique qui ne peut encore « être envisagée concrètement que sous l'angle de l'Etat présent et n'est problème que pour cet Etat » (ibidem). 139. parce que consciente. des foyers de vie sensée où se développeraient des relations inter-humaines placées sous le signe de la « libre association ». de la vie en commun des hommes » (PP. elle renvoie d'ailleurs davantage à l'Etat entendu comme organisation administrative de la société économique qu'à l'Etat comme communauté historico-cultu- relle (suivant la distinction de la quatrième partie de PP). « Organe(s) dans le(s)quel(s) une communauté se pense » (PP. dans des conditions radicalement autres. ces communautés éthico-culturelles libres et particulières demeureraient. voire souhaitable. Envoi « La philosophie se présuppose elle-même et ne peut convaincre que celui qui s 'est décidé à la philosophie. 245). .218 FRANCIS GUIBAL forme de l'Etat-nation. de « l'amitié » et de la « vertu » dans la signification inséparablement « morale et politique » (PP. Mais à l'abandon « au désespoir de la violence. 42). le « retour ». nous ne pouvons pas vivre sans un discours qui donne un sens à notre travail. Comme possibilité limite. « appareil de contrainte institué pour la défense de la communauté contre les périls extérieurs » (PP. sans se contenter de le vivre ou de le constater. avec. « une autre forme d'Etat » s'étendant éventuellement à « plusieurs ». 245) que les Grecs avaient déjà su donner à ces termes. pourrait en effet se produire une sorte de mutation endogène de la conscience de soi de ces Etats : au lieu d'insister sur leur exclusivisme « naturel » et naturellement belliqueux. Aussi réfléchit-elle. » LP. qui ne comporte « pas de contradiction formelle ». « à l'intérieur de la société mondiale » (PP. elle oppose obstinément l'exigence d'un sens raisonnable : « nous qui vivons dans. contre la nature du monde extérieur. à notre victoire. ils pourraient renouer autrement et mieux avec le sens aristotélicien de la polis comme « institution morale et d'éducation » (PP. 246) comme capable de vie bonne partagée. à notre vie » (LP. 430. 246). On remarquera que cette idée-hypothèse. apparaît désormais pensable. p. d'un problème (70) PP. 252). à la violence du désespoir ». 248) rationalisée. la philosophie weilienne partage la conscience époquale d'une condition s'éprouvant et se sachant radicalement finie. « forme la plus haute. Dans une société mondiale donnant lieu à une organisation administrative plus rationnelle (qu'il reviendrait encore aux Etats particuliers de mettre sur pieds et de contrôler). Avec la pensée de l'existence.

Francis Guibal Université Marc Bloch-Strasbourg II . pensée cohérente du sens comme création historiquement inépuisable et imprévisible. Ce qui l'amène à s'investir pleinement. la philosophie renaît alors sous une double modalité : comme vue du sens. S'il n'est donc pas question de penser ni de vouloir un au-delà de l'action effective. de la raison et de la liberté. 318). mais en la faisant passer dans la finitude encore conflictuelle de la condition en auto-transformation. CRITIQUE DE MARTIN HEIDEGGER 219 aussi ancien que la philosophie même : le « problème de l'homme libre. il reste à penser et à vouloir toutes les implications qu'elle comporte. Peut-on penser une attitude plus haute que cette liberté raisonnablement agissante à même la résistance matérielle des conditions.à l'envoi de l'Ereignis -. inévitable et incompréhensible. mais se fait. de la vue et de la vie. nous renvoie finalement au présent de notre monde tel qu'il nous revient de le transformer. 409) ? La réponse est non : « l'action » est la dernière et la plus haute des catégories concrètes. comme vie de sagesse. hè tou dunamei ontos hè touto entelecheia. comme ajointement de la théorie et de la pratique. « il n'y a pas d'attitude au-delà de l'action » (LP. où elle s'achève en tant que théorie séparée de la vie. qui « transforme les masses en hommes et en femmes pensants et responsables » (CEW 4. « non seulement malgré et contre la condition. l'actualité de l'homme qui est en tant qu'il est potentiel » (LP. 418). 102). dans une « action » qui hérite de l' auto-conscience philosophique. pensant la présence qui ne peut pas ne pas orienter le dynamisme de l'action. Il ne lui suffit pas de renvoyer géné- riquement la condition à l'existence ou l'époque de l'imposition éco- technique . la Logique de la philosophie. Irréductible tant à la cohérence close de l'absolu spéculatif qu'à l'ouverture finie de l'exister poétique. de le penser et de le vivre en responsabilité(s) raisonnable^) et finie(s). sans s'y aliéner. pour la société qui ne veut être que rationnelle » (PP. en libertés raisonnables. ni ne devient. 168). sans nostalgie ni rêve d'aucune « Fûhrung » hétéronome que ce soit. « liberté qui n'est pas. mais grâce à la condition » (EC 1. De sa réalisation pratique. ÉRIC WEIL. il lui faut penser et vouloir l'agir pratiquement raisonnable de libertés soucieuses de libération effective. En explicitant la « forme vide du sens » comme écart qui traverse et relie toutes les catégories. s'exerçant dans l'accord fini et cohérent entre discours et langage ou entre raison et liberté. elle pense les conditions de possibilité d'un espace indéfiniment ouvert : celui d'un dialogue inter-humain et inter-cultu- rel qui articule sans confusion ni séparation la prise en charge des conditions (socio-économiques) et la visée effective du sens (politico-culturel). du maître dans le monde antique » devenu à présent « problème universel.