INTRODUCTION

1- Thème du texte et problèmes

 La différence entre la réalité et les songes : Ce problème est central
et il peut être utile de s’interroger sur les moyens dont nous usons
habituellement pour établir des connaissances fiables afin de cerner
l’originalité de la thèse de l’auteur. Comment est traité ce thème
habituellement ? Comment croyons-nous effectuer une distinction
entre la veille et le sommeil ? Quelle est notre expérience
personnelle sur le sujet ?

Bien que ce problème soit central le texte aboutit visiblement à une
disparition de cette différence qui est en question avec cette
conclusion : « la vérité est un songe un peu moins inconstant ». Une
réflexion sur cette idée que la réalité est un songe est aussi à mener.
Qu’est-ce que cela signifie ?

2- Analyse du texte et de la démarche argumentative

Commençons par identifier quelques éléments clés :

a. La structure globale :

 Elle s’appuie sur un jeu d’oppositions.

1
 Elle est composée de différents moments que les connecteurs
logiques permettent d’identifier : si / si / mais parce que / à cause de
/ pourtant / car
 Le texte peut être découpé en trois parties :
 Dans les deux premières parties, qui correspondent aux deux
premiers paragraphes, Pascal présente deux hypothèses de travail
et leurs conséquences.
 Dans la troisième, qui correspond au troisième paragraphe, Pascal
montre que la réalité de nos expériences est autre que ce qui est
proposé dans les hypothèses et on devine la thèse avec laquelle il va
conclure.

Pascal nous présente en fait les présupposés sous-jacents au texte. Mais
dans les toutes dernières lignes, par un retournement des présupposés du
texte (« qui n’est pourtant pas si continue et égale qu’elle ne change aussi
»), Pascal nous surprend avec une conclusion subversive.

b. Les objets d’étude :

 La nuit, le rêve, le songe, le sommeil ≠ au jour, à la veille, à la vie,
au réveil
 Les termes « véritable » et « réalité » sont attachés à cette
deuxième catégorie.

c. Les exemples :

 L’artisan / le roi. L’exemple du roi est l’exemple le plus fort, celui qui
se différencie par son caractère rare et exceptionnel quand le statut
d’artisan nous renvoie à la banalité, à la norme. Exploiter l’exemple
du roi est nécessaire pour comprendre ce que peut signifier à la fois
cette constance fragile de la vie, et cette idée que la vie est un
songe et à laquelle le texte aboutit. Qu’est-ce qu’un roi ? C’est un
homme qui règne. Or un homme est un être disposant d’une nature,
d’une condition propre à son espèce et l’action de régner constitue
son rôle social. La constance de l’être s’oppose ici à l’inconstance

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propre aux rôles. Par le biais de cet exemple il est aisé de
comprendre comment Pascal en viendra à décoller l’être de son
étiquette ou dans le texte le rêve du rêveur. C’est aussi le sens de la
phrase « Le roi est mort, vive le roi ! ». Les masques ne nous
appartiennent jamais vraiment, on les emprunte et on nous les
prête. L’être reste et les rôles changent de mains.
 Si les élèves connaissent un peu Pascal, cet exemple peut être
mis en rapport avec les trois discours sur la condition des grands
(texte paru en 1670 dans le Traité de l’éducation d’un prince par
Pierre Nicole sous le titre Discours de feu M. Pascal sur la
condition des Grands). Dans ce texte, Pascal s’adresse à Charles-
Honoré de Chevreuse, fils du duc de Luynes. Il commence comme
ça :

« Pour entrer dans la véritable connaissance de votre condition,
considérez-la dans cette image. Un homme est jeté par la tempête dans
une île inconnue dont les habitants étaient en peine de trouver leur roi qui
s’était perdu, et ayant beaucoup de ressemblance de corps et de visage
avec ce roi, il est pris pour lui, et reconnu en cette qualité par tout ce
peuple. D’abord il ne savait quel parti prendre ; mais il se résolut enfin de
se prêter à sa bonne fortune. Il reçut tous les respects qu’on lui voulut
rendre, et il se laissa traiter de roi. Mais comme il ne pouvait oublier sa
condition naturelle, il songeait, en même temps qu’il recevait ces respects,
qu’il n’était pas ce roi que ce peuple cherchait, et que ce royaume ne lui
appartenait pas. Ainsi, il avait une double pensée, l’une par laquelle il
agissait en roi, l’autre par laquelle il reconnaissait son état véritable et que
ce n’était que le hasard qui l’avait mis en la place où il était. Il cachait
cette dernière pensée et il découvrait l’autre. C’était par la première qu’il
traitait le peuple, et par la dernière qu’il traitait avec soi-même. Ne vous
imaginez pas que ce soit par un moindre hasard que vous possédez les
richesses dont vous vous trouvez maître, que celui par lequel cet homme
se trouvait roi. Vous n’y avez aucun droit de vous-même, et par votre
nature non plus que lui […]. »

 L’expérience du voyage (utilisé deux fois).

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 Les ennemis, les fantômes…

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d. Les notions du bonheur, du plaisir et du déplaisir :

 Heureux terme qui s’oppose à malheurs, maux, pénible,
appréhension, craint. Il s’agit à chaque fois de ce qui affecte,
positivement ou négativement.
 Il est intéressant de noter que ces éléments se rapportent autant à
la vie éveillée qu’à la vie intérieure des songes, qui s’élabore sans
l’aide de la conscience (sauf peut-être lorsqu’elle en prend
connaissance).
 Et l’on peut rapporter cette idée au concept de réalité psychique
développé par Freud. En effet, dans ce texte les rêves ont un effet
sur nous, même si d’après Pascal il est faible par rapport à celui que
les expériences de la veille impriment en nous. Mais on pourrait se
demander ce qu’il en est dans les cas pathologiques ou particuliers
où le rêve prend une place plus importante dans la vie du sujet
qu’habituellement (quelques exemples possibles : des rêves à
répétition dits post-traumatiques ; les expériences de rêves lucides).

e. Les caractéristiques des expériences vécues, oniriques
ou éveillées :

Oniriques : différence, diversification, inconstance

Eveillées : égalité, continuité, constance

Les deux s’opposent en apparence MAIS introduction d’une nuance
décisive :

 Suite à la présentation de toute une série d’oppositions qui
permettent de distinguer la veille et le sommeil, Pascal les
nuance et termine par une nouvelle caractérisation des deux
objets d’étude avec la vie onirique caractérisée par des
changements brusques et la vie éveillée caractérisée par des
changements moins brusques.

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f. Définitions des termes clés :

Le terme roi a déjà été défini. Il faudra nécessairement définir
rigoureusement les termes songe et rêve pour bien identifier le sens de la
formule la vie est un songe.

LA STRUCTURE ARGUMENTATIVE DU TEXTE

 Reconstruction de la démarche argumentative en trois
parties grâce au travail de récolte des matériaux effectué et
de la mise en évidence des connecteurs logiques :
 Deux hypothèses de travail sont utilisées pour mener un
raisonnement en plusieurs étapes qui se termine par une conclusion
inattendue à laquelle aboutit le texte après un dernier coup de
théâtre :

1- Présupposés de départ : la vie onirique est discontinue, la
vie éveillée est continue (ligne 14 à 16 « Mais parce que nos
songes […] à cause de la continuité »)

2- Premier renversement : imaginons que nuit et jour soient
identiques, tous deux semblables à l’état habituel de veille. §1

Première hypothèse : et si la vie onirique était dotée des mêmes
caractéristiques que la vie éveillée, celle-ci gardant également ses
caractéristiques propres ?

Conséquences de cette première hypothèse : Si toutes les nuits
(12h/24h) [nous rêvions], la même chose (à noter : Pascal insiste sur
l’équivalence parfaite sur laquelle l’hypothèse s’appuie : toutes les nuits,
12h/24h, la même chose) → alors nous observerions les mêmes effets des
expériences réelles ou rêvées sur nous dans ce sens où la vivacité des
affects ressentis serait la même.

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Donc (conclusion de la première hypothèse) : notre vie nocturne
ressemblerait à s’y méprendre à notre vie diurne et l’opposition entre les
deux, voire la distinction s’évaporerait.

[Si l’on prend en compte les présupposés énoncés on peut déduire la suite
du raisonnement

Cependant, au-delà de l’hypothèse, le fait est que nos songes [sont] très
différents, un même se diversifie → la règle en vigueur n’est pas la
continuité mais plutôt les changements brusques.

Conséquences

Dès lors, les songes en raison de leur inconstance nous affectent moins,
or c’est justement cela qui nous permet de les différencier de la vie
éveillée : ce moindre degré d’intensité de nos affects.

Conclusion : L’illusion propre aux songes est assez aisément identifiable
car les affects qu’ils sont capables de nous procurer, les sensations de
plaisir et de déplaisir éprouvés, sont de faible intensité du fait de la
discontinuité de l’expérience onirique.]

3- Deuxième renversement : la veille ressemble au songe et le
songe à la veille §2

Deuxième hypothèse : et si ce que nous appelons la réalité était dotée
des mêmes caractéristiques que nos songes illusoires, alors que ceux-ci
auraient toujours les caractéristiques propres à la vie éveillée ?

Conséquences de cette deuxième hypothèse : Si nos vies éveillées
(12h/24h) étaient faîtes de diverses occupations (on a ici l’idée d’une vie
éveillée qui serait à l’image des songes habituels) tandis que nos nuits
seraient toujours animées des mêmes songes dans lesquels les

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expériences se poursuivraient de manière continue d’une nuit à l’autre
(songes à l’image de la vie éveillée habituelle) → alors (en effet, ligne 11)
nous observerions que les impressions qui viennent de l’intérieur pendant
le sommeil nous affectent autant que celles que nous pouvons connaître
habituellement dans la vie éveillée. Comme quand les expériences qui
nous mettent en relation avec le monde extérieur sont prises pour des
réalités véritables à cause de leur continuité.

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4- Retour vers la réalité telle que présupposée puis coup
de théâtre et dernier renversement : la veille ressemble au
songe et les songes aux songes

Les présupposés sont en contradiction avec l’hypothèse n°2 : les songes
sont tous différents et un même rêve se diversifie.

Cependant, contrairement à ce que proposent les hypothèses, l’une des
caractéristiques de la vie éveillée est la continuité et la vie onirique est
quant à elle, dans les faits, bien discontinue.

 Identification des présupposés sur lesquels le texte est bâti.

Dès lors à nouveau la distinction entre le rêve et la vie éveillée est-elle
facile à effectuer ?

Contrairement à ce à quoi on pourrait s’attendre : non.

 Pascal introduit une nuance avant de conclure (ligne 15
« pourtant ») : La vie éveillée n’est (pourtant) pas si continue et
égale, on y retrouve aussi des changements même s’ils sont moins
brusques que dans nos songes et même rares. Pascal prend
l’exemple du voyage pour illustrer cette idée. La discontinuité est
moins visible mais bien présente, la diversification également.

Dès lors, la vie est certes moins inconstante mais inconstante aussi.

 L’exemple du voyage peut être exploité pour montrer quel sens a
cette idée de discontinuité de la vie. Quand on voyage, on est
toujours étranger à ce qu’on voit et tout nous parait donc différent :
le voyage s’oppose à une forme d’habitude ou de quotidienneté. On
peut aussi se rappeler d’Héraclite et des caractéristiques du monde
sensible qu’il énonce : changement et multiplicité qui font écho ici à
la discontinuité et à la diversification propres aux songes, mais
finalement aussi à la vie diurne.

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Cependant, la vie éveillée, par sa plus grande continuité pourtant bien
précaire, avive plus fortement nos ressentis et c’est la raison pour laquelle
elle nous semble réelle, c’est pourquoi nous la disons telle.

 Les présupposés de départ proviennent de cette erreur.

Notre capacité à distinguer la veille du sommeil repose donc sur une
impression, bien plus que sur des preuves établies par la raison, faculté
dans laquelle nous plaçons pourtant nos espoirs de connaissances. Or ici,
elle ne peut rien pour nous, si ce n’est nous mener à l’incertitude, ce qui
n’est cependant pas à négliger.

En résumé : plus les expériences vécues sont continues, plus elles nous
affectent et plus notre sentiment d’être dans la réalité véritable s’affirme.
Notre sentiment est notre critère de référence et constitue notre seule
preuve très incertaine. La raison est hors-jeu.

PROBLEMES DEGAGES A PARTIR DE L’ETUDE
PRECISE DU TEXTE

 Le texte part d’un problème assez classique en philosophie : La vie
n’est-elle qu’un songe ? Comment arrivons-nous à distinguer le réel
et l’irréel ?
 Puis des problèmes surgissent en chemin : La raison nous permet-
elle d’atteindre des certitudes en la matière ? Est-ce vraiment sur
elle que repose notre capacité à effectuer cette distinction entre ce
qui est véritable et ce qui n’est que songe ? Et quelle valeur a cette
distinction que nous effectuons si ce n’est pas la raison qui nous
permet de l’effectuer ?
 Et quand le texte est compris il convient de s’interroger encore car
Pascal nous y invite par sa fin subversive qui nous laisse face à un
doute insurmontable : Au vu des conclusions atteintes, comment
accepter la constance précaire du réel qui nous empêche d’effectuer
une séparation nette entre la vie éveillée et le songe et renvoie ainsi
ces deux réalités dans la catégorie de l’illusion ? Et qu’est-ce que

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signifie cette formule « la vie est un songe » ? Enfin, la raison ne
nous est-elle d’aucun secours face au risque de nihilisme que l’on
court à ne plus savoir discerner le réel de l’irréel ? Comment
accorder de la valeur à la vie sans savoir ?

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Réflexions sur la formule finale : « la vie est un songe »
Travail de définition des termes clés rêve et songe :

1. Le rêve est bien sûr en premier lieu cette pensée nocturne
inconstante et différenciée qui anime notre théâtre intérieur quand
nous dormons. Mais c’est aussi ce qui est produit par l’imagination
quand nous parlons de nos rêves d’avenir, nos rêves d’enfants, et
plus généralement, du rêve entendu comme objet d’un projet, d’un
désir, ou encore ce qu’on appelle les rêves diurnes qui
correspondent à ces rêveries peu maîtrisées dans lesquelles on peut
s’abandonner éveillé.
Le texte nous indique que ce que produit notre imagination a
des effets réels, comme toutes nos constructions imaginaires
à partir desquelles nous déterminons nos existences et ce
que nous nommons notre réalité véritable. On peut penser à la
puissance de l’imagination capable de produire sur nous de fortes
affections par le biais d’un film qui nous bouleverse, de la lecture
d’un livre captivant, du jeu vidéo qui nous happe, de la poésie de
Madame Rêve de Bashung…, même si Pascal étend ici le champ des
objets imaginaires bien au-delà de ce que nous identifions
habituellement comme tel puisqu’il recouvre tout. Mais nous
comprenons grâce à ces exemples ce que cela signifie de dire que
notre imagination nous affecte. On trouvait déjà cette idée chez les
stoïciens qui voulaient passer tout ça sous la coupe de leur contrôle.

2. Du mot-clé songe on passe aisément au verbe songer. Et songer,
finalement, ce n’est rien d’autre que penser. Le songeur, s’il ne
dort pas, s’il n’est pas préoccupé, est un penseur, dans le
sens de celui qui réfléchit, qui médite avec une grande
profondeur comme Pascal l’a été en tant que l’auteur des
Pensées. Ainsi, la conclusion énigmatique du texte de Pascal ne
l’est plus tant que ça quand on utilise ce travail de définition. Et on
peut comprendre que c’est volontairement si Pascal fait en sorte de
nous laisser songeur à notre tour avec sa chute subversive. En effet
il nous incite à méditer sur cette idée que la vie est un songe.

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 Pascal nous invite finalement à nous souvenir que seule la condition
humaine dure sous les différents masques de la société. Nos
identités, nos statuts sociaux, nos rôles, nos avatars, nos
personnages, nos cultures, nos récits individuels ou collectifs que
nous utilisons pour injecter de la continuité dans nos existences ainsi
créées, tout n’est que produit de l’imagination à laquelle parfois
s’associe la raison, quand la conscience d’évoluer de l’autre côté du
miroir reste éveillée.

Réflexion sur l’exemple du roi qui se pense roi alors qu’il
n’est qu’homme et sur les conséquences d’une pensée plus
juste.

A cause du doute, un recours à la foi en la valeur de la vie éveillée est
nécessaire. Sinon il y a un risque de basculement dans le nihilisme. Et la
conscience de notre condition véritable doit nous empêcher de basculer,
en nous dévoilant une différence entre celui qui rêve et qu’il sait qu’il rêve,
peut-être même deux fois, et celui qui rêve et qui prend son rêve pour la
réalité véritable. Celui qui est lucide sur son état conserve son existence,
toute incertaine qu’elle est, alors que l’autre la perd en la perdant de vue.
La raison est ce qui nous permet d’atteindre cette lucidité.

Pour préciser ce point, approfondissons l’analyse de l’exemple du roi. Le
roi qui est dans l’illusion d’être véritablement roi et qui ignore que c’est
une pure construction de l’imagination humaine à laquelle son être est
accolé, et qu’il contribue à définir en vivant avec, perd la seule
connaissance dont il est capable : celle relative à son état véritable et à la
nature de ses illusions. Il devient comme celui qui dans le sommeil ignore
qu’il rêve. Notre raison qui nous permet de mettre à jour cette supercherie
nous permet de conserver la conscience d’être dans un rêve et d’identifier
que nos affects sont déterminés par nos représentations imaginaires. Sur
la puissance que l’imagination peut avoir sur nos affects on peut penser,

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au-delà des quelques exemples proposés précédemment, à tous les
plaisirs et déplaisirs que nous recevons du monde ou de nous-mêmes par
le biais des constructions imaginaires auxquelles nous dédions nos vies.

Ainsi, l’exemple du personnage de Sigismond de la pièce de
Calderon, La vie est un songe (1936), illustre particulièrement
bien ce risque du nihilisme et cette influence qu’a notre
imagination sur nos affects : le roi d’un jour qui ne sait pas s’il
rêve ou s’il veille choisit de faire corps avec son rôle et s’y perd
en s’abusant de sa puissance pour mieux en jouir. En suivant la
logique de « Après-moi le déluge ! » que le soupçon du rêve l’incite à
avoir, il renonce à la conscience, la conscience de soi, de son état
véritable et de la différence irréductible qu’il y a entre lui-même en tant
qu’être et le personnage qu’il joue. Cela l’amène assez rapidement à jeter
par la fenêtre un importun qui le rappelle aux codes sociaux qu’un roi est
censé connaître et respecter. C’est seulement quand il comprend
qu’il est le même sur le trône ou dans son cachot d’où on l’a tiré,
et où on l’a ensuite renvoyé, qu’il décide d’endosser son rôle avec
raison, et peu importe alors s’il dort ou s’il veille. La question n’est
plus là puisque dans les deux cas il rêverait d’être un roi tout en étant
autre chose. Rimbaud le dira ainsi : « Je est un autre ».

C’est pour ces raisons que Pascal dit à propos d’un roi et de l’exercice du
pouvoir dans les Trois discours sur la condition des grands : « [qu’il doit
avoir] une double pensée : l’une par laquelle [le roi agit] en roi, l’autre par
laquelle il [reconnait] son état véritable […] C’[est] par la première qu’il
trait[e] avec le peuple, et par la dernière qu’il trait[e] avec soi-même. ».

Conclusion : « La vie est un songe » signifie que ce qui est établi comme
réel n’est jamais qu’établi par notre imagination. C’est la raison pour
laquelle il faut rester conscient et ne pas prendre nos constructions
imaginaires, nos songes, pour la réalité au risque de n’être que rêve en
oubliant même qu’on rêve comme dans les songes nocturnes d’où la
conscience s’est absentée.

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Références et exemples supplémentaires :

 [Les Pensées, Pascal] → Dans un autre passage des Pensées, Pascal
parle du rêve, et il est intéressant de noter qu’il met en relation la
question du rêve avec celle de l’assurance de la foi. Certains passages
ont été rayés par Pascal, au sujet des rêves dans les rêves.
« De plus, que personne n’a d’assurance - hors de la foi - s’il veille ou
s’il dort, vu que durant le sommeil on croit veiller aussi fermement que
nous faisons. On croit voir les espaces, les figures, les mouvements. On
sent couler le temps, on le mesure, et enfin on agit de même qu’éveillé.
De sorte que la moitié de la vie se passant en sommeil, par notre
propre aveu ou quoi qu’il nous en paraisse, nous n’avons aucune idée
du vrai, tous nos sentiments étant alors des illusions. Qui sait si cette
autre moitié de la vie où nous pensons veiller n’est pas un autre
sommeil un peu différent du premier, dont nous nous éveillons quand
nous pensons dormir ?
[PASSAGE RAYE] Et qui doute que si on rêvait en compagnie et que
par hasard les songes s’accordassent assez ce qui est ordinaire et
qu’on veillât en solitude, on ne crût les choses renversées. Comme on
rêve souvent qu’on rêve, entassant un songe sur l’autre, la vie où nous
pensons veiller n’est elle-même qu’un songe, sur lequel les autres sont
entés, dont nous nous éveillons à la mort, pendant laquelle nous avons
aussi peu les principes du vrai et du bien que pendant le sommeil
naturel, ces différentes pensées qui nous y agitent n’étant peut-être
que des illusions pareilles à l’écoulement du temps et aux vains
fantômes de nos songes. »
 [La République, l’allégorie de la caverne…] → Contrairement à
Platon qui met une sortie de secours à sa caverne, Pascal semble
nous enfermer dans l’illusion de la « Matrice ». Mais comme chez
Platon, tout se joue sur la scène de notre théâtre intérieur et dans
les deux cas il faut se convertir, effectuer une conversion du regard
et regarder avec les yeux de l’âme ce que nous croyons

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illusoirement pouvoir voir grâce aux yeux du corps. Cela implique
une remise en question fondamentale de nos présupposés.

 [Méditations métaphysiques de Descartes]→ Descartes a travaillé le
problème qui intéresse ici Pascal avant lui. L’exemple du roi est
utilisé par Descartes avant que Pascal ne s’en serve à son tour.
Descartes aboutit à des conclusions qui ne sont pas très éloignées
de celles que propose ensuite Pascal, à ceci près que Descartes se
suffit du fait qu’il y a une différence notoire entre la veille et le
sommeil qui tient à leurs caractères respectifs : continu pour la
veille et discontinu pour le rêve. Or dans ce texte Pascal nuance
cette différence jusqu’à la faire disparaître totalement pour proposer
de penser la ressemblance entre le songe et la vie éveillée et faire
de cette pensée le point de départ de notre réflexion, celle que
Pascal nous incite à mener et qui est la visée même du texte, sa
raison d’être. Une thèse est donc proposée, mais ce n’est en fait que
le prologue d’une aventure que le lecteur doit faire seul, après que
Pascal l’ait conduit sur la ligne de départ.

 [Traité de la nature humaine de Hume]→ Le moi n’est qu’une
construction de l’imagination et la contiguïté temporelle des
expériences est à l’origine de l’illusoire moi soi-disant substantiel et
« véritable » de Descartes.

 [Rêve du papillon, Tchouang-tseu]→ « Zhuangzi rêva une fois qu'il
était un papillon, un papillon qui voletait et voltigeait alentour,
heureux de lui-même et faisant ce qui lui plaisait. Il ne savait pas
qu'il était Zhuangzi. Soudain, il se réveilla, et il se tenait là, un
Zhuangzi indiscutable et massif. Mais il ne savait pas s'il était
Zhuangzi qui avait rêvé qu'il était un papillon, ou un papillon qui
rêvait qu'il était Zhuangzi. Entre Zhuangzi et un papillon, il doit bien
exister une différence ! C'est ce qu'on appelle la Transformation des
choses. »

 [Tchouang-tseu, Zhuangzi, chapitre II, « Discours sur l'identité des
choses »] → « la Transformation des choses » : autre forme de
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continuité, prise en compte de l’univers au-delà du moi conscient
qui nous coupe de nous-même et du reste du monde quand il est
distingué.

 [François Jullien, Cinq concepts proposés à la psychanalyse, p. 147]
François Jullien appelle « transformation silencieuse une
transformation qui se passe sans bruit, donc dont on ne parle pas.
Silencieuse dans ces deux sens : elle opère sans crier gare, on ne
songe pas à en parler. Son imperceptibilité n’est pas celle de
l’invisible, car elle se produit ostensiblement, sous nos yeux, mais
ne se repère pas. »

 Les soixante-seize masques du théâtre antique, Julius Pollux
Onomasticon.

 [Extrait de La vie est un songe de Calderon] → « SIGISMOND. Que le
ciel me soit en aide ! Que vois-je ? Je doute si je veille, et j’éprouve
une sorte de crainte… Moi dans un palais somptueux ! moi au milieu
du brocart et de la soie ! moi, je suis entouré de valets si riches, si
brillants ! moi, j’ai dormi et me suis éveillé dans un lit si parfait !
moi, j’ai, pour me servir, tant de gens qui m’offrent des vêtements !
… Est-ce un rêve ? non, je suis éveillé… Ne suis-je donc pas
Sigismond ? … O ciel ! instruis-moi de la vérité, et apprends-moi ce
qui se passe ; dis-moi ce qui est arrivé pendant mon sommeil, et par
quelle aventure je me trouve en ces lieux… Mais pourquoi m’en
inquiéter ? Je veux me laisser servir, et advienne que pourra ! »

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