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APOCRYPHES

TOME PREMIER

rYPOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT ET C

TEXTES ET DOCUMENTS

POUR l'Étude historique du christianisme

PUBLIÉS SOUS LA DIRECTION DE

HippoLYTE HEMMER et Paul LEJAY

EVANGILES

APOCRYPHES

I

PROTÉVANGILE DE JACQUES, PSEUDO-MATTHIEU ÉVANGILE DE THOMAS

TEXTES ANNOTÉS ET TRADUITS

PAR

Charles MICHEL

CORRESPONDANT DE L'INSTITUT

PROFESSEUR A L'UNIVERSITÉ DE LIÈGE

HISTOIRE DE JOSEPH LE CHARPENTIER

RÉDACTIONS COPTE ET ARABE TRADUITES ET ANNOTÉES

PAR

P. PEETERS

BOLLANDISTE

DEUXIÈME ÉDITION

PARIS

AUGUSTE PICARD, ÉDITEUR

82, RUE BONAPARTE, 82

1924

FF

^a So

Ce volume contient quelques-uns des textes publiés par

Tischendorf. La collaboration du R. P. Peeters nous a permis d'y joindre des traductions de documents fort intéressants.

M. J. Hardy, professeur au collège communal de Bouillon,

avait bien voulu se charger de traduire le Protévangile de

Jacques, le Pseudo-Matthieu et l'Évangile de Thomas. Il nous

a remis un travail de tous points excellent. Mais, comme

nous avons cru devoir adopter un autre système pour cette

traduction, nous avons la refaire, en profitant d'ailleurs

largement du manuscrit de M. J. Hardy. Nous tenons à le

remercier de la peine qu'il a prise et des soins qu'il a

donnés à la correction des secondes épreuves.

Ch. M,

INTRODUCTION

PROTÉVANGILE DE JACQUES

I. Éditions

et

Manuscrits. Le texte du

Protévangile a été rapporté de Gonstantinople par

le célèbre orientaliste français Guillaume Postel

(1506-1581). Celui-ci en fit une traduction latine ^

qui fut éditée par Théodore Bibliander (Buchmann)

sous le titre de : Protei^angelion, swe de natali- bus Jesu Christi et ipsius matris Virginis Ma-

riae, sermo historicus divi Jacobi minoris {e gr

Bâle, chez

in

lat.

transi, a G.

Postello)^ etc.

J. Oporinus, 1552.

En 1564, Michel Neander (Neumann) donna,

aussi à Baie, et chez le même imprimeur, l'édition

princeps du texte grec, d'après un manuscrit qui a

disparu, en l'accompagnant de la traduction latine de Postel 2. C'est exclusivement sur ce texte que

1. Le manuscrit dont s'est servi Postel est perdu.

2. Une nouvelle édition de ce livre parut à Strasbourg, en

15-0.

-^C^

n

INTRODUCTION.

sont fondées les éditions de Gryneus (Baie, 1569),

de J.-A. Fabricius (Hambourg, 1703), de J. Jones

(Londres, 1726), et de A. Birch (Copenhague, 1804) K

Mais en 1832, J.-C. Thilo fit paraître dans son

Codex Apocryphus Noi>i Testamenti'^ une nou-

velle édition d'après un excellent manuscrit de

Paris (Bibl. Nat. 1454) datant du siècle. 11 don-

nait en note les variantes principales de sept mss.

de Paris et de deux Vaticani, avec celles du texte

de Neander.

En 1840, C.-A. Suckow donna à Breslau une édition du Protévangile, d'après un bon ms. de Venise, mais sans améliorer notablement le texte.

Vint enfin l'édition fondamentale de G. Tischen-

dorf ^, qui est aussi la dernière en date 4.

1. Cf. [Delehaye] Bibliotheca hagiographica graeca, éd.

(Bruxelles, 1909), 1056.

2. Codex apocryphus Novi Testamenti, e libris editis et ma-

nuscriptis. maxime gallicanis, germanicis et italicis, collec- tas, recensitus notisque et prolegomenis illastratus opéra et studio J.-G. Thilo. I. Leipzig, 1832. Le tome II n'a jamais paru.

3. Evangelia Apocrypha, adhihitis plurimis codicihus grae-

cis et latinis maximum partem nunc primum consultis atque

ineditorum copia insignibus, collegit atque recensait Constan-

TiNus DE TiSGHENDORF. Lclpzig, 1852 (2* édit. 1876). Le Proté-

vangile occupe les pp. 1-50.

4. G. Rauschen a publié des chapitres choisis (i, iv, v, vii-xi) du Protévangile dans son Florilegium Patristicum, III (Bonn,

1905), pp. 59-68, et M. E. Amann a réimprimé tout récemment le

texte de Tischendorf, avec une traduction et un commentaire

PROTÉVANGILE DE JACQUES.

III

Tischendorf a utilisé pour établir son texte de

dix-sept mss., sans compter ceux dont se sont ser- vis Postel pour sa traduction et Neander pour son

édition.

M. A. Ehrhardi en a signalé encore une quin-

zaine, mais ils n'ont pas été étudiés. Tischendorf

estimait à cinquante environ le nombre de ceux

que contenaient les bibliothèques ~.

Le plus

ancien 3

est le Parisinus Coisl. 152

[K de Tischendorf), il semble être du ix^ siècle,

mais ce n'est qu'un fragment qui va de vi, 3 à

Parisinus 1454 [A de

XII, 2. Puis viennent le

Thilo, Cde Tischendorf); le Marcianus, class. II,

42 [A de Tischendorf), le Vaticanus 455 (i^ de

Tischendorf), tous les trois du siècle, le Pari-

sinus 1215 {B de Thilo, D de Tischendorf), daté

de l'année 1068, le Parisinus 1468 ((^de Thilo,

{Le Protévangile de Jacques et ses remaniements latins, Paris,

1910).

1. Die altchristliche Litteratur und ihre Erforschung von

188^-1900, I (Fribourg, 1900), p. 143.

2. Evangelia Apocrypha, p. xiv.

3. M. Grenfell a publié récemment un court fragment de par- chemin très mutilé, qui contient une partie (vu, 2 x, i) du

Protévangile {An Alexandrian erotic fragment and other greek

papyri, Oxford, 1896, pp. 13-19). On peut dater ce fragment du

vr siècle et le texte ne diffère guère de celui des plus anciens

manuscrits de Tischendorf, sans être identique cependant à

aucun d'entre eux.

IV

INTRODUCTION.

E de Tischendorf) et Y Ambrosianus A 63 [0 de

Tischendorf), tous trois du xi'^ siècle. Mais on est

loin encore d'avoir classé tous les mss. de façon à en dresser l'arbre généalogique. A cette tâche de-

vront concourir les anciennes versions qui sont assez nombreuses. C'est d'abord le fragm. syria-

que, publié par W. Wright^, qui commence au

cbap. XVII, et qui peut dater du vi® siècle; puis le

texte complet qu'a publié M""' A. S. Lewis et qui

semble être de la même époque '2.

Outre les fragments d'une traduction copte men-

tionnés par Thilo ^, d'après Zoega, M. J. Leipoldt^ a signalé un fragment saïdique qui se trouve à la Bibliothèque Nationale. Le morceau, qui contient

le début du chap. xxiv du Protévangile et presque

tout le chap. xxv et dernier, est trop mutilé pour

permettre de fixer la place de la tradition saïdique

dans l'histoire du texte.

Thilo ^ a fait connaître des versions arabes, et le

1. Contributions to the apocryphal literature of the N. T.

(Londres, 1865), p. 1 et suiv.

2. Studia Sinaitica, XI, Apocrypha Syriaca. The Protevan- gelium Jacobi and Transitas Marias, etc. (Cambridge, 1902),

pp. 1-22. Cf. [P. Peeters] Bibliotheca Hagiographica orienta- lis. Bruxelles, 1910, 612.

3. Codex Apocryphus N. T., p. lxviii et suiv.

4. Zeitschrift fùr\. T. Wissenschaft, VI (1905), p. 106 et suiv.

5. Codex Apocryphus, p. lxvii et suiv.

PROTÉVANGILE DE JACQUES.

V

P. Peeters, des traductions et des remaniements

en arménien ^ M. Fr. Conybeare^ a publié la tra-

duction anglaise d'un texte arménien de la biblio-

thèque des Mékhitaristes à Venise et M. Ghaine la

traduction d'un texte éthiopien'^. Enfin, M. N.

Bonwetsch* a énuméré des traductions en anciens

dialectes slaves ^.

1. Bibliotheca Hagiographica Orientalis, n" 611, 613, 614.

2. American Journal oftheology, I (1897), p. 424 et suiv.

3. Corpus Script. Christ, orient., script. Aethiop., 1" sé- rie, VII (1909), p. 3-19; cf. Bibl. Hagiogr. Orient., n» 616.

4. Dans Harnack, Gesch. der altchristl Litteratur (Leipzig,

1893), p. 909 et suiv. Cf. aussi Krumbagher, Byzant. Zeit-

schr., VIII (1899), p. 568 et suiv.

5. Nous noterons seulement quelques-unes des plus connues

parmi les traductions en langues modernes : G. Brunet, Les

Évangiles apocryphes traduits et annotés d'après l'édition de

J.-C. Thilo, édit. (Paris, 1863), p. 111 et suiv. Le texte de la

V édit. (1849) a été reproduit dans Migne, Dictionnaire des

Apocryphes, I (Paris, 1856), col. 1013 et suiv. En anglais, on

cite B. H. CowPER, The apocryphal Gospels and other documents

relating to the history of Christ. Translated from the origi-

nals,

4*

édit., Londres, 1878, et A. Walker, Apocryphal

Gospels Acts and Révélations, Edimbourg, 1890 (Ante-Nicene

Christian Library, t. XVI). En allemand, Borberg, Die apocry-

phischen Evangelien und Apostelgeschichlen, Stuttgart, 1841;

LùTZELBERGER, Dus Protevangeliuni Jacobi, zwei Evangelien der Kindheit Jesuund die Akten des Pilatus, Nuremberg, 1842;

E. Hennecke, iXeutestamentliche Apokryphen, 2 volumes, Tu-

bingue, 1904. Cet ouvrage, dans lequel M. Hennecke, aidé d'un grand nombre de collaborateurs, a réuni des traductions

savamment commentées des principaux apocryphes, est main- tenant l'ouvrage fondamental. La traduction et les notes du

fl

INTRODUCTION.

II. Titre de l'ouvrage. Le titre que nous

avons placé en tête de notre texte : Téwr^aiç Mapixq

'zffÇ àvta; (iec'zy.zj xai O^repsvoi^ou jJ-^-rpoc Tyjjou Xpi-

(TTCj, est celui que donne le Paris inus 1468 et que

Tischendorf a adopté. Mais il faut remarquer que chaque manuscrit en a une rédaction différente.

Ainsi Parisinus 1454 : \\.r^'^r^aiq y,ai laTopia -ύ evev-

vTQÔYj V; Orepayia ôeoTÔv.cç elç Vjjjlwv cwTYjpîav ; Marcianus

class. II, n. 42 : Tcj àyisu àTrca-oXcu Tay.w6cu âp'/ts-

-îTiffxsTTCU 'IspcdOAUîJiwv T5J àcîAçcôecu ciriy/iciç '::£pî ty)?

Ysvvr^(7£a)ç Tf^ç Travayia; ÔcStoxou xa». àeiTuapôsvou Mapiaç ;

Parisinus 1215 : 'U-zpio: 'laxwêsj tsO âBsXçoOésj sic

ty;v Y£vv^7iv TY^ç u-£paY''a; Oeotsxcj. C'est encore 'laic-

pia qui reparaît à la fin du livre même, quand l'au- teur fait connaître son nom : 'Eyo) 3e 'laxwScç 6 ypi-

6aç ty;v li-.opix/ TaJTr/^ S et, comme nous le verrons

plus loin, c'est le même mot qu'emploient les plus

anciennes citations. Celui dU-jx'^-^i/j.z^ n'est donné

par aucun manuscrit et cependant la Notitia lihro- rum apocryphorum qui nullatenus a nobis recipi

debent, figurant dans le décret de Gélase^, men-

Protévangile, dues à M. Meyer, professeur à l'université de Zurich, nous ont été d'un grand secours.

1. Voir plus loin, p. 48.

2. Voir le texte dans Preuschen, Analecta, Fribourg, 1893,

p. 152 et suiv. ; cf. M. Nicolas, Études sur les Évangiles apo- cryphes (Paris, 1866), p. 428. Th. Zahn, Gesch. des neutestament-

PROTÉVANGILE DE JACQUES.

vil

tienne un Evangelium Jacobi minoris qui semble

bien devoir être notre texte. Quant au titre de Protévangile, on ne le rencontre pas avant Postel.

Bibliander, qui a placé ce nom en tête de sa publi-

cation, Ta emprunté à l'orientaliste dont il repro-

duit la traduction, et qui semble l'avoir trouvé en

usage chez les Grecs d'Orient, car il est peu vrai-

semblable que Postel l'ait inventé *.

III. Composition et date. Le Protévangile,

pour lui laisser le nom sous lequel il est connu en

Occident depuis plus de trois siècles, raconte la

naissance de Marie, son enfance, ses fiançailles

avec Joseph, l'Annonciation, la Nativité, le massa-

cre des Innocents et le meurtre de Zacharie dans

le temple. Il se donne comme l'œuvre de Jacques le

Mineur, « frère du Sauveur » et premier évêque de

Jérusalem. Mais, ainsi que l'a reconnu Hilgenfeld^, dès 1850, il est manifeste que le texte, tel que le présentent nos manuscrits, est fait de pièces

lichen Kanons, II (Leipzig, 1890), p. 265. Cette Notitia paraît

bien être postérieure à Gélase; on en fixe ordinairement la

date au début du vr siècle, cf. H. Grisar, Geschichte Roms

und der Pœpste, 1 (Fribourg, 1901), p. 736.

1. Quel que soit le litre qu'il ait porté, il est certain que, dans

plusieurs églises grecques, on lisait au xvr siècle des passages de notre texte, à la fête de S. Joachim (9 septembre) et à d'autres

encore. Cf. Thilo, Codejc Apocryphus, p. lviii et suiv. ;M. Ni-

colas, op. cit., p. 429.

2. Kritische Untersuchungen (Leipzig, 1850), p. 154.

fm

NTRODL'CTION.

de rapport assez maladroitement juxtaposées.

Tout d'abord on distingue, dans le récit de la Na- tivité (chapitres xvii-xx) ^ qui se détache nettement

du reste, un morceau qui va du chap. xviii, 2 au

chapitre xix, 1 et dans lequel Joseph commence, à

la première personne, le récit de la naissance de

Jésus ^. M. Ad. Harnack a reconnu ici avec beau-

coup de vraisemblance ce qu'il appelle un Apocry-

phum Josephi\ qui a avoir d'abord une exis-

tence indépendante et qui semble avoir été com-

posé pour affirmer énergiquement la virginité de Marie in partu. L'œuvre primitive peut être assez

ancienne, quoiqu'elle connaisse déjà le quatrième

Evangile, et quelques-uns ont songé à lui attri-

buer une origine gnostique^. Les derniers chapitres (xxi-xxiv), contenant le

récit de l'adoration des Mages, du massacre des

Innocents, de la fuite d'Elisabeth avec Jean et du

meurtre de Zacharie, forment aussi un morceau qui

1. Le chapitre xvii forme l'introduction naturelle de cette

partie, et ne paraît pas pouvoir en être détaché 2. Quand le narrateur reprend le fil de son récit, les mots

Toù; oçôa/.aoO; r,[jLûv (xix, 2) indiquent que tout l'épisode a sans

doute été rédigé primitivement à la première personne.

3. C'est à cet Apocryphum Josephl qu'il faut laire remonter sans doute le lointain original de Y Histoire de Joseph le Char-

pentier, dont le P. Peeters publie ci-après une traduction.

4. Die Chronologie der altchristlichen Litleratur bis Euse-

bias, I (Leipzig, 1897), p. 600 et suiv.

PROTÉVANGILE DE JACQUES.

IX

se détache très facilement ^ M. A. Berendts, qui Fa

étudié avec beaucoup de soin et de perspicacité 2, a montré que l'on n'avait pas dans ces chapitres la forme la plus ancienne de l'histoire de Zacharie, mais que le rédacteur devait avoir utilisé ce que

M. Harnack^ appelle un Apocryphum Zachariae,

qui peut remonter jusqu'au 11® siècle^.

Si l'on détache ces deux morceaux, il reste les seize premiers chapitres ^, qui forment proprement

l'histoire de Marie. A eux seuls convient le titre

qui est donné parfois à tout l'ouvrage : Naissance

de Marie, la glorieuse mère de Dieu,

Non seulement ces trois parties se distinguent

nettement l'une de l'autre, mais on peut montrer

qu'elles ont dû être rédigées à des époques dif-

férentes. M. Harnack^ a insisté sur une contradic-

tion très frappante. L'auteur des seize premiers

1. Il semble bien, quoiqu'on ne compose ordinairement cette

troisième partie que des chapitres xxii-xxiv, qu'il faut y joindre

le chapitre xxi, qui sert d'introduction.

2. Studien ûber Zacharias-Apokryphen and Zacharias-Le-

genden, Leipzig, 1895. Cf. A. Ehrhard, Die altchristliche Lit-

teratur (Fribourg, 1900), p. 144; Bardenhewer, Gesch. der altkirchlichen Litteratur, I (Fribourg, 1902), p. 405.

3. Chronologie der altchrîstl. Litt., p. 600.

4. Harnack, op. cit., p. 579.

5. Il faut noter qu'au milieu de cette première partie (chap.

X, 2) on trouve une trace deVApocryphum Zachariae, qui a tout

à fait l'air d'une interpolation; voir plus loin, p. 22.

INTRODUCTION.

chapitres fait preuve de la plus complète igno-

rance en ce qui touche à la vie juive et même à la

géographie de la Palestine ; il n'en connaît que ce

qu'il a pu en apprendre par les Evangiles cano-

niques et par des allusions de l'Ancien Testament; il est impossible d'en faire un Judéo-Chrétien. Mais il a pour le Judaïsme un respect sans bornes; tout

lui en paraît saint et vénérable, et il se figure les

prêtres juifs, à l'époque de la jeunesse de Marie,

s'inclinant pleins de déférence devant la Révéla-

tion. Et c'est là M. Harnack le fait remarquer

une attitude inconcevable chez un chrétien non

juif, au moins pendant les deux premiers siècles.

Au contraire, l'auteur du chapitre xvit trahit des préoccupations toutes différentes en faisant dire à

Marie : « Je vois de mes yeux deux peuples, l'un

qui pleure et se frappe la poitrine, et l'autre qui se

réjouit et bondit d'allégresse ». Cette allusion très

claire aux Gentils, qui accueilleront avec joie la

bonne nouvelle, trahit une mentalité très diffé- rente.

De ces observations, il résulte naturellement que

la question de la date du Protévangile se pose tout autrement que celle de la date de chaque partie. Il

est facile de voir que l'on ne peut considérer comme

un témoignage en faveur de l'ensemble, une cita-

PROTEVANGILE DE JACQUES.

ïl

tion qui ne se rapporte qu'à l'un de ces morceaux ^

Nous nous contenterons d'examiner les rapproche-

ments les plus frappants qui ont été relevés.

On fait remonter à Justin les plus anciens témoi-

gnages en ÏR\e\iv du Protévangile^, et on signale,

par exemple, l'insertion de Matth., i, 21 dans un

passage emprunté à Luc, i, 31-32, qui se retrouve

d'une part dans Justi>' ^ et d'autre part dans le

P rotévangile '^^VexipT ession -/apiv XaSoDua, que pré-

sentent à la fois, en l'appliquant à Marie après

l'Annonciation, et Justin ^ et le Protévangile^.

Mais en y joignant même la mention de la nais-

1. On a souvent groupé les passages du Protévangile aux-

quels semblent faire allusion les anciens écrivains chrétiens.

Cf. outre les éditions de Thilo et de Tischexdorf, Lipsius,

Dictionary of Christian Biography, II (Londres, 1880), p. 703; Th. Zahn, Gesch. des .V. T. Kanons, II, p. 776 et suiv. ; Har-

NACK, Gesch. deraltchristl. Litteratiir, I, p. 20 et s. ; Chronologie der altchr- Litt., I, p. 601 et s. ; Hastings, Dictionary of the

Bible, t. V (Edimbourg, 1904), p. 429 et s. (J. G. Tasker).

2. Zahn, loc. cit., les trouve si concluants qu'il n'hésite pas

à faire remonter notre texte au

ir siècle. C'est aussi l'opi-

nion à laquelle s'est rallié M. E. Amann, dans son édition citée

plus haut. Il me semble n'avoir pas vu

toute la portée des

arguments de MM. Harnagk et Berendts, pour ne citer que

ceux-là, qu'il résume cependant très exactement.

3. Apologie, I, 33 (éd. Pautigny, p. 68).

4. Protév., XI, 3 (voir plus loin, p. 24); cf. Zahn, Gesch. des

Kanons, I, p. 485 et suiv.; Berendts, Zacharias-Apckryphen,

p. 37.

5. Dial. av. Tryphon, c, 5 (éd. Arghambault, II, p. 121 et s.).

XII

INTROUlCTIO?f.

sance de Jésus dans une grotte, qu'on trouve chez

l'un et chez l'autre ', ces coïncidences, il est aisé

de le voir, ne prouvent guère que Fexistence, à

des récits qui ont servi de

Tépoque de Justin,

source au Protévangile, et il serait téméraire d'en

conclure que notre texte était connu à cette époque

et surtout qu'il comprenait déjà les trois parties

maintenant réunies. Le premier qui nomme le « Livre de Jacques »,

PiTaoç 'laxwéoj, est Origène, dans un passage sou-

vent cité-. Mentionnant l'opinion de ceux qui tien-

nent les frères de Jésus, dont parle S. Matthieu

(xiii, 55), pour les fils de Joseph, issus d'un pre-

mier mariage, il croit devoir la faire remonter à Y Évangile de Pierre ou au « Livre de Jacques )>.

En effet, notre Protévangile parle à plusieurs re-

prises de

ces fils de Joseph 3. Mais remarquons

que, dans le même ouvrage, au cliapitre suivant

immédiatement, Origène montre, par la façon dont

il parle de la mort de Zacharie, qu'il n'a pas eu

1. Voir plus loin, p. 36.

2.

Comm. in tLvang.Matlh., t. X, c. 17 : toù; àîeÀ^ùç 'lY)«yo-j

çofci Tive; elvai èx TrapaoôffSto; 6p[i.a){A£voi toO è7riYeYpau.U-évou xa^à

nitpov tiv.-^^ùXoM y) TTJç pîéî.O'j 'lofxciêou uîoù; 'Itùdri? èx upotépa;

yuvtt'.xàç <7UV({)xrîxyio; aÛTa> Ttpo -nj; Mapîa;. Cf. HaRNACK, Gescll.

der altclir. Litt.,1, p. 21.

3. Protév., IX, 2; xvii, i, 2; xviii, 1, justement dans les deux

premières parties du livre.

PROTÉVANGaS DE JACQl-ES.

xm

SOUS les yeux la version actuellement insérée dans le Protévangile. Celle qu'il donne est, en effet,

notablement différente, et il ne fait aucune allusion

à l'existence de notre récit ^ N'est-il pas vraisem-

blable de conclure qu'à l'époque d'Origène, le « Li-

vre de Jacques » ne contenait pas encore les cha-

pitres xxi-xxiv qui sont étroitement liés et qui en font partie actuellement- ?

C'est dans le même sens que témoigne une

homélie ordinairement attribuée à Grégoire de

Nysse et intitulée : Aôyoç elç -:y;v Y£vvY;ffiv tou Xpi^Tcu

y.ai c'.ç Ta vn^TTia àv BtjÔXesij!. âvaipeÔevTa 6rc 'Hpw-

oo'j^. L'auteur connaît très bien le contenu des deux premières parties du Protévangile, qu'il

appelle simplement, notons-le, àTroy.puçi; ti; î^Topta,

et il a même des réflexions sur la naissance du

Christ dans une grotte*. Mais quand il en vient à

l'adoration des Mages et au massacre des Inno-

cents, il s'écarte

nettement de l'apocryphe, il

raconte la mort de Zacharie d'après la version

que connaît Origène, et la façon dont il s'exprime

1. Bkrendts, Zacharias-Apokryphen, p. 26 et p. 38.

2. C'est la conclusion de M. Harnack {Chron. deraltchr. Litt.,

I, p. 601), qui suppose que la Tewriai; Macia;, première partie du

Protévangile, a pu être rédigée (sans doute en Egypte) peu de temps avant Origène.

3. P. G., t. XLVI, col. 1127. 4. Loc. cit., col. 1141.

XIV

INTRODUCTION.

semble impliquer que tout autre récit lui est in-

connu'. Au moment où cette homélie a été com- posée, on n'avait certainement pas encore tiré nos

chapitres xxi-xxiv de VApocryphum Zachariae,

Jusqu'à quelle date faut-il donc descendre pour

trouver nos trois parties réunies?

M. Berendts- considère que le plus ancien té- moignage est fourni par une chronique rédigée

peut-être au vi'' siècle 3, dont on n'a plus qu'une traduction latine, et qui est connue depuis Scali-

ger sous le nom à'Excerpta Barhari'^, Cette chro-

nique contient, il est vrai, une version de la mort de Zacharie qui est très semblable à celle du

Protévangile, et, d'autre part, le récit qu'elle fait

de la Visitation rappelle celui que donne notre

apocryphe. Faut-il conclure de avec M. Berendts

que la Tvnr,a\^ Mapiaç était réunie à VApocryphum

Zachariae avant la rédaction de la chronique et,

par conséquent, dès le siècle ? Ce serait peut-

1. Berendts, op. cit., p. 40.

2. Op. cit., p. 44.

3. C'est la date que proposent Mommsen {Chronica Minora,

I [Berlin,

1892], p. 272) et Wachsmuth {Einleit. in

die alte

Gesch. [Leipzig, 1895], p. 180 et suiv.). Jacoby propose le dé-

but du IV siècle {Pauly-Wissowa Real-EncycL, VI [Stuttgart,

1909], col. 1567), mais cette date est certainement trop haute.

4. C. Frick, Chronica Minora, I (Leipzig, 1892), p. 184 et

suiv. Cf. H. Gelzer, Sextas Julius Africanus, II (Leipzig, 1885),

p. 326 et s.

PROTEVANGILE DE JACQUES.

XV

être téméraire. La