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LE BUSINESS DES RÉFUGIÉS – Dossier pages 13 à 16

H LE BUSINESS DES RÉFUGIÉS – Dossier pages 13 à 16 LES MINEURS, LA MER ET

LES MINEURS, LA MER ET AUTRES HISTOIRES

PAR EDUARDO GALEANO Page 17.

5,40 €-Mensuel - 28 pages

N° 758 - 64 e année. Mai 2017

HARO SUR LES PATRONS ÉTRANGERS

Duplicité économique du Front national

Afin de résumer les termes de son duel avec M. Emmanuel Macron, incar- nation selon elle de l’« argent roi », M me Marine Le Pen a célébré la France «qui protège nos emplois, notre pouvoir d’achat ». En matière économique, le Front national se situe volontiers sur un terrain jadis occupé par la gauche. Mais le libéralisme ne lui pose aucun problème dès lors qu’il reste hexagonal.

UNE ENQUÊTE DE RENAUD LAMBERT

LE PROGRAMME du Front national (FN) ? « Le Medef est dans l’arrière- boutique », alerte la Confédération géné-

rale du travail (CGT). On en douterait, à lire le président du Mouvement des entreprises de France (Medef), qui condamne une ambition calquée sur celle de François Mitterrand en 1981, lorsqu’il entendait « rompre avec le capitalisme ». La candidate de Lutte ouvrière Nathalie Arthaud récuse la lec-

ture du patron des patrons : le FN « roule pour le grand patronat ». Idée qui décoifferait presque Édouard Tétreau, chroniqueur aux Échos. Tout en mesure, il assure de son côté que le programme condense «l’œuvre économique du colo-

nel Chávez, ( les exploits de Kim Il-

)

sung, Kim Jong-il et Kim Jong-un en Corée du Nord ; les ambitions de Fidel Castro pour Cuba ; celles de Lénine, Staline, Khrouchtchev et Brejnev pour l’URSS » (1).

PHOTO : PHILIPPE MIGEAT–MNAM-CCI - CENTRE POMPIDOU, PARIS - RMN-GRAND PALAIS
PHOTO : PHILIPPE MIGEAT–MNAM-CCI - CENTRE POMPIDOU, PARIS - RMN-GRAND PALAIS

VA SSILY K ANDINSKY.–«C ar ré ro ug e s ur fo nd bl eu », entr e 1 922 et 1933

MM. Pierre Gattaz et Kim Jong-un unis dans un pas de deux, la perspective n’avait rien d’intuitif. Le projet écono- mique du Front national serait-il par- venu à engendrer l’équivalent politique de l’« obscure clarté » du Cid : l’union des contraires, également connue sous le nom d’oxymore ?

«J’adore Le Monde diplomatique. » La trentaine, M. François de Voyer préside

Audace, un collectif de «jeunes entrepre- neurs patriotes » proche du FN. Il nous a donné rendez-vous dans un café du 7 e arron- dissement de Paris, et vient de transformer notre visage en point d’interrogation.

Énarque, M. Jean Messiha cite Karl Marx, Étienne de La Boétie ou encore Joseph Staline sur son blog (2). Il coor- donne le programme de M me Marine Le Pen et, lui aussi, s’intéresse au Monde diplomatique. « L’un des seuls journaux que je lise encore », précise-t-il tout en assaisonnant son bloody mary.

(Lire la suite page 8.)

(1) Les Échos, Paris, 16 janvier 2017 ; blog de M. Pierre Gattaz, 26 mars 2015 ; France 2, 12 novembre 2015 ; et Les Échos, 11 décembre 2013. (2) jean.messiha.over-blog.com

L’État profond

Q UAND UN PRÉSIDENT erratique et peu soucieux d’apprendre tout ce qu’il ignore commande la plus puissante armée

du monde, mieux vaut que les garde-fous soient nombreux. Or, lorsque M. Donald Trump a ordonné à ses généraux de bombarder la Syrie et d’engager des manœuvres navales en Asie, il a été ovationné par les parlementaires américains, républi- cains et démocrates, ainsi que par la quasi-totalité des médias, y compris en Europe. Un quotidien national français a même

jugé que «les frappes sur la Syrie» avaient eu «quelque chose de libérateur» (1). Cinquante-neuf missiles tirés contre une base aérienne au Proche-Orient auraient donc presque métamorphosé un président empêtré dans l’impopularité, l’amateurisme et le népotisme en homme déterminé, sensible, incapable de contenir son humanité devant des photographies de « beaux bébés cruellement assassinés lors d’une attaque très barbare ». Un tel concert de louanges inquiète d’autant plus dans le climat international actuel, lourd de tensions, que M. Trump adore être adulé.

En janvier 1961, trois jours avant de quitter le pouvoir, le président républicain Dwight Eisenhower mettait en garde ses compatriotes contre un « complexe militaro-industriel» dont « l’influence – économique, politique et même spiri- tuelle – s’éprouve dans chaque ville, chaque État, chaque

administration». À en juger par la succession de revirements de l’actuel président des États-Unis, ce « complexe » n’a pas chômé ces dernières semaines. Le 15 janvier, M. Trump estimait

que «l’OTAN est obsolète» ; le 13 avril, que «l’OTAN n’est plus obsolète». Il escomptait il yaquelques mois que la Russie deviendrait «une alliée» ; le 12 avril, il conclut que les relations entre Washington et Moscou ont chuté au «point le plus bas jamais atteint».

PAR SERGE HALIMI

Le premier ministre russe Dmitri Medvedev en a déduit que, sitôt « les derniers brouillards électoraux dissipés », M. Trump a été «brisé par le système de pouvoir» de Washington. Repris en main par un « État profond », en somme, qui ne se laisse jamais distraire de ses priorités stratégiques par les changements de locataire à la Maison Blanche. Les républi- cains et les démocrates les plus attachés à l’empire américain peuvent pavoiser : si M. Trump ressemble à un pantin, ce n’est plus à une «marionnette du Kremlin (2) » Sur ce point, l’État profond a gagné.

Si Eisenhower ressuscitait, il adjoindrait sans doute à son « complexe militaro-industriel » un associé médiatique. Car l’information continue raffole de la tension permanente, elle aime la guerre; et les commentateurs attitrés alignent d’autant plus volontiers les proclamations ronflantes que ce ne sont plus des conscrits comme leurs fils qui périssent dans les conflits armés, mais des « volontaires » souvent prolétaires. Les principaux journaux américains ont publié quarante-sept éditoriaux relatifs aux «frappes » américaines en Syrie. Un seul se prononçait contre (3)

(1) Libération, Paris, 9 avril 2017. (2) Lire «Marionnettes russes », Le Monde diplomatique, janvier 2017. (3) Adam Johnson, « Out of 47 major editorials on Trump’s Syria strikes, only one opposed », Fairness & Accuracy in Reporting (FAIR), 11 avril 2017.

Fairness & Accuracy in Reporting (FAIR), 11 avril 2017. H SOMMAIRE COMPLET EN PAGE 28 Afrique

H SOMMAIRE COMPLET EN PAGE 28

Afrique CFA : 2 400 F CFA, Algérie : 250 DA, Allemagne : 5,50 €, Antilles-Guyane : 5,50 €, Autriche : 5,50 €, Belgique : 5,40 €, Canada : 7,50 $C, Espagne : 5,50 €, Etats-Unis : 7,50 $US, Grande-Bretagne : 4,50 £, Grèce : 5,50 €, Hongrie : 1835 HUF, Irlande : 5,50 €, Italie : 5,50 €, Luxem- bourg : 5,40 €, Maroc : 35 DH, Pays-Bas : 5,50 €, Port ugal (cont.) : 5,50 €, Réunion : 5,50 €, Suisse : 7,80 CHF, TOM : 780 CFP, Tunisie : 5,90 DT.

APRÈS LES BOMBARDEMENTS EN SYRIE

Donald Trump

s’épanouit en chef de guerre

Comme il l’a souvent répété, M. Donald Trump entend mener une politique étrangère « imprévi- sible », et le bombardement d’une base du régime syrien a en effet beaucoup surpris les chancelleries. Cette attaque répond pourtant à une certaine logique : celle d’un président qui, depuis janvier, semble converti à l’usage de la force.

PAR MICHAEL T. KLARE *

DÉCLENCHÉS le 7 avril dernier en représailles à une attaque chimique meur- trière attribuée au régime de Damas par la plupart des membres du Conseil de sécurité des Nations unies, les bombar- dements lancés depuis des navires de guerre américains contre une base aérienne en Syrie ont été présentés dans les médias comme la première « vérita- ble » action militaire du président Donald Trump depuis son entrée à la Maison Blanche. Le déluge de cinquante-neuf missiles Tomahawk ne saurait être classé comme une affaire mineure, compte tenu des dégâts substantiels – quoique non catastrophiques – qu’il a provoqués. Mais il s’agit en réalité de la seconde offensive de M. Trump, la première étant le raid

sanglant des forces spéciales américaines au Yémen le 29 janvier 2017. Et, surtout, elle pourrait bien n’être qu’un prélude à une longue série d’autres recours à la vio- lence militaire, chacun plus imprudent et agressif que le précédent.

l’armée pour défendre les intérêts de son pays à l’étranger, tout en blâmant le pré- sident Barack Obama et la secrétaire d’État Hillary Clinton pour avoir entraîné les États-Unis dans des guerres sans fin au Proche-Orient. En septembre 2016, interrogé sur la conduite qu’il adopterait en cas de crise impliquant des navires de guerre iraniens et américains dans le golfe Arabo-Persique, il plastronna devant les journalistes : «Avec l’Iran, si jamais ils encerclent nos magnifiques destroyers avec leurs petits bateaux et qu’ils font des gestes envers nos hommes qu’ils ne devraient pas faire, on leur tirera dessus jusqu’à les faire sortir de l’eau (1). »

Depuis qu’il occupe le bureau Ovale, le président Trump se montre de plus en plus va-t-en-guerre, donnant les coudées franches à son état-major – « mes géné- raux », comme il aime à les appeler – pour planifier et exécuter des opérations mili- taires dans diverses zones de combat, comme l’Afghanistan, l’Irak, la Libye, la Somalie, la Syrie ou le Yémen.

Au cours de sa campagne électorale, M. Trump avait indiqué à maintes reprises qu’il n’hésiterait pas à mobiliser

(Lire la suite page 20.)

* Professeur au Hampshire College, Amherst (Massachusetts). Auteur de The Race for What’s Left. The Global Scramble for the World’s Last Resources, Metropolitan Books, New York, 2012.

(1) Propos cités par le New York Times du 9 novembre 2016.

Last Resources, Metropolitan Books, New Yo rk, 2012. (1) Propos cités par le New York Times

MAI 2017 LE MONDE diplomatique

2

Politique de la pollution O N PEUT DÉCIMER la population avec des gaz toxiques sans

Politique de la pollution

O N PEUT DÉCIMER la population avec des gaz toxiques sans recevoir de missiles de croisière ni encourir la réprobation internationale, mais à une condition : procéder à très large échelle et de manière continue.

« En 2015, estime une équipe de chercheurs dans un article publié par la revue médicale The Lancet, l’exposition longue aux particules fines (moins de 2,5 microns) a causé la mort de 4,2 millions de personnes et la perte de

103,1 millions d’années de vie en bonne santé (1). » Le bilan de cette pollution de l’air d’origine essentiellement industrielle ne cesse de s’alourdir. Mais pas pour tous. « Ces morts prématurées surviennent dans 59 % des cas en Asie du Sud et de l’Est », notamment en Chine, en Inde, au Pakistan et au Bangladesh. Dans ce dernier pays, l’atmosphère contient en moyenne neuf fois plus de particules fines qu’aux États-Unis.

On suffoque dans les ateliers du monde pour qu’on puisse soupirer d’aise dans les centres commerciaux de Paris ou de Los Angeles sans risquer de s’encrasser les bronches. Cette hypothèse audacieuse, qui fait du libre- échange l’une des causes majeures de mortalité sur terre, ne provient pas d’un livret militant mais d’un second article, publié cette fois par la revue scientifique Nature (2). Région par région, les chercheurs ont évalué les décès dus aux particules fines selon qu’ils découlaient de la production de biens et de services, de leur consommation ou du déplacement atmosphérique des polluants. Ils estiment que, sur les 3,45 millions de décès prématurés dus aux particules fines comptabilisés en 2007, « 22 %, soit 762 400 morts, étaient liés à des biens et des services produits dans une région mais consommés dans une autre», donc au commerce international, contre « 12 %, soit 411 100 morts, à des polluants émis dans une région différente de celle où les décès surviennent », c’est-à-dire au déplacement par le vent des parti- cules fines d’un pays à l’autre.

Par exemple, « la pollution émise en Chine en 2007 se traduit par plus de 64 800 morts prématurées dans d’autres régions du monde, dont 3 100 morts en Europe de l’Ouest et aux États-Unis. Mais, d’un autre côté, la consommation en Europe et aux États-Unis de biens chinois est liée à plus de 108 600 décès

prématurés en Chine». Parce qu’ils corrompent leur atmosphère pour produire chez eux les baskets et smartphones que d’autres consomment ailleurs, les Chinois se retrouvent exportateurs net de biens et de services, mais impor- tateurs net de morts dus à l’air vicié. Réciproquement, lorsqu’ils importent

des marchandises, les pays riches exportent la mortalité associée aux particules fines. «S’il s’avère que le coût des produits importés est plus faible à cause de contrôles de pollution atmosphérique moins stricts dans les pays

producteurs, concluent les scientifiques, alors les consommateurs font des économies au détriment de vies perdues ailleurs. »

Diffusées en boucle par la presse, des photographies de petites victimes agonisantes décideraient-elles M. Donald Trump à bombarder le siège de l’Organisation mondiale du commerce ?

PIERRE RIMBERT.

(1) Aaron Cohen et al., « Estimates and 25-year trends of the global burden of disease attributable to ambient air pollution : An analysis of data from the Global Burden of Diseases Study 2015 », The Lancet, Londres, vol. 389, n o 10078, 15 avril 2017. (2) Qiang Zhang et al., « Transboundary health impacts of transported global air pollution and international trade », Nature, Londres, vol. 543, n o 7647, 30 mars 2017.

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COURRIERCOURRIER DESDES LECTEURSLECTEURS
COURRIERCOURRIER DESDES LECTEURSLECTEURS
COURRIERCOURRIER DESDES LECTEURSLECTEURS Déserts Découvrant la volonté de la population danoise de

Déserts

Découvrant la volonté de la population danoise de lutter contre les territoires désertés avec l’article de Nicolas Escach, « Renaissance des déserts danois » (avril), M. Patrick Rion, de Lausanne (Suisse), nous fait part de ses réflexions :

N’ayant pas eu connaissance de ces faits

auparavant, j’ai lu cet article avec beaucoup d’intérêt. Je suppose que l’on peut rappro- cher ceux-ci de bon nombre d’autres, au sein de la communauté européenne pour

ne pas dire mondiale. (

cette volonté de redensification économique peut être considérée comme initialement constructive, je vois cependant un effet potentiellement pervers sur le moyen terme. Car, en définitive, chercher à redynamiser l’ensemble du territoire en développant l’économie, le tourisme et les technologies liées à la production énergétique ne condui- rait pas forcément à augmenter l’autonomie des populations vis-à-vis de l’industrie et du commerce. Le risque existerait plutôt de les placer dans un cycle infernal renou- velé – compétitivité, concurrence, mana- gement –, les rendant dépendantes d’un nouveau productivisme, relocalisé cette fois-ci. Cette configuration ne saurait man- quer,àson tour, de générer un cycle de mise en concurrence des territoires concer- nés avec les centres urbains, plaçant de plus ces populations urbaines dans un même mouvement de nouvelles pressions sala- riales liées à la compétitivité.

) Si, à mon sens,

Une démarche plus militante et revendi- catrice pourrait, au contraire, revendiquer une « pauvreté » assumée, la rendant ainsi légitime, ce qui justifierait dès lors une consommation évitant le gaspillage et s’op-

posant à la production de biens de luxe ou de prestige aussi stériles qu’énergivores. Cela permettrait de s’opposer frontalement à la doctrine qui permet aux centres urbains de conserver, justement, leur position domi- nante dans l’organisation sociale actuelle.

Vote utile

S’appuyant sur l’article « Et cette fois encore, le piège du vote utile ? » (avril 2017), M. Michael Feintuch tient à contester l’élection prési- dentielle elle-même, peu démocra- tique selon lui :

Serge Halimi prend l’angle du vote utile pour évoquer l’élection présidentielle. Certes, mais ne faut-il pas rappeler aussi que le Père Noël est illégitime ? Comment les Français peuvent-ils imaginer un instant qu’un homme seul puisse répondre aux attentes, questions, problèmes d’une société tout entière et lui donner pendant cinq longues années les pleins pouvoirs ? Sinon en croyant encore à l’âge adulte au Père Noël ?

Père Noël de surcroît totalement illé- gitime : faut-il rappeler que l’élection présidentielle est depuis l’origine anticons- titutionnelle ? De Gaulle l’a imposée. L’élection présidentielle est illégitime dans les textes, elle l’est aussi dans les urnes. Un candidat qui va réunir 22 ou 23 % des voix exprimées au premier tour, soit 14 à 15 % des électeurs inscrits, va se faire élire sur un coup de force, par un second tour obligatoire, avec un choix par défaut, par rejet de l’autre candidat, passant ainsi à la trappe 80 % des électeurs exprimés et 85% des inscrits du premier tour. Le référendum turc par lequel [M. Recep Tayyip] Erdo˘gan veut se doter des pleins pouvoirs nous

Tayyip] Erdo˘gan veut se doter des pleins pouvoirs nous ARROSEUR ARROSÉ Directeur exécutif du conglomérat

ARROSEUR ARROSÉ

Directeur exécutif du conglomérat médiatique News Corp (M. Rupert Murdoch), M. Robert Thomson a publié

dans le Wall Street Journal, propriété du groupe, un article contre Google

et

Facebook titré « Fausses nouvelles

et

duopole numérique » (6 avril 2017)

où affleure une pointe de jalousie.

Ensemble, les deux éditeurs d’information les plus puissants de l’histoire humaine ont créé un écosystème à la fois dysfonctionnel et socialement destructeur. Les deux entreprises auraient pu faire beaucoup plus pour mettre en avant le fait qu’il existe une hiérarchie des contenus. Au lieu de cela, ils ont prospéré considérablement en colportant une philosophie du «tout se vaut » qui ne distingue pas le vrai du faux parce que l’un et l’autre leur rapportent de substantielles sommes d’argent.

PIQUETS À TRAVERS LA CHINE

Le nombre de conflits du travail

a tellement augmenté dans l’empire

du Milieu que le gouvernement insiste sur la nécessité de réformer le syndicat unique, la Fédération des syndicats de toute la Chine (All-China Federation of Trade Unions), explique le China Labour Bulletin (7 avril 2017).

Il y a eu 1,77 million de conflits du travail en Chine en 2016, selon

le ministère des ressources humaines

et de la sécurité sociale (

Bulletin [CLB] a recensé plus de cinq mille grèves, manifestations ou incidents sérieux en 2015-2016. Dans un document appelé «Opinion sur le renforcement des

arbitrages lors des conflits du travail et l’amélioration du système de résolution » de ces conflits, le gouvernement suggère que la Fédération des syndicats de toute

la Chine joue un rôle plus actif. (

insiste le directeur de CLB, la négociation collective est la vraie solution pour résoudre les conflits.

CHIENS DE «HIPSTERS »

) Mais,

). China Labour

La gentrification de Vancouver,

au Canada, provoque une ruée sur

la nourriture de luxe pour animaux

de compagnie. L’engouement touche en

particulier le régime cru, très prisé par les «hipsters» et leurs chiens, comme le note

le Vancouver Business (18 avril 2017).

«Nous cherchons à développer de nouvelles formules qui se concentrent sur les problèmes de santé cruciaux

des animaux de compagnie », explique Inna Shekhtman, fondatrice et directrice de Red Dog Deli Raw Food Co. Inc. « Près de la moitié d’entre eux se verront diagnostiquer un cancer au cours de leur vie, et beaucoup de propriétaires ne commencent à se soucier de leur

régime que lorsqu’ils sont déjà malades. »

De nouvelles recherches restent à mener pour prouver que le régime cru améliore la santé des animaux.

LE PARTI DE L’INTELLIGENCE

Dans un article consacré au « culte que voue la gauche aux élites intellectuelles » et à leurs aveuglements, Rick Perlstein rappelle un arrêt quasi unanime de la Cour suprême de 1927 en faveur duquel deux piliers de l’intelligentsia progressiste, Oliver Wendell Holmes et Louis Brandeis, pesèrent de tout leur poids (The Baffler, mars 2017).

Dans cette décision historique, la Cour jugea constitutionnelle la stérilisation

chirurgicale d’une femme nommée Carrie

Buck. La loi de l’État examinée lors de l’affaire Buck v. Bell indiquait, comme Holmes le résuma, que «la santé du patient et le bien-être de la société peuvent être améliorés dans certains cas par la stérilisation des débiles mentaux». Et cela parce que, «dans ses diverses institutions, la Virginie subvient aux besoins de personnes déficientes qui deviendraient une menace si elles étaient rendues à la vie civile mais qui, si elles étaient incapables de procréer, pourraient retrouver la liberté en toute sécurité et devenir autonomes au bénéfice de tous». Buck était «la fille d’une mère faible d’esprit dans la même institution, et la mère d’un enfant illégitime faible d’esprit». «Trois générations d’imbéciles, ça suffit !».

L’ART DU RECTIFICATIF

Avec son mordant proverbial, Jeffrey St. Clair ironise sur les manies du New York Times (Counterpunch, 7 avril 2017).

Alexander Cockburn avait coutume de

dire que le New York Times publie deux ou trois rectificatifs par jour afin de persuader ses lecteurs que le reste du texte imprimé dans le journal est vrai. Comme celui-ci :

«Rectificatif,5avril 2017 : du fait d’une erreur d’édition, une version précédente de cet article identifiait Ivanka Trump comme la femme du président Trump. Sa femme est Melania. Ivanka est sa fille. »

horrifie, mais notre élection présidentielle « à la française » n’est-elle pas de même nature ?

Ondes

électromagnétiques

Après la publication de l’article d’Olivier Cachard « Ondes magné- tiques, une pollution invisible » (février), puis d’une lettre contestant certaines sources dans le courrier des lecteurs de mars, plusieurs lecteurs ont réagi, dont M me Victoria Heleven :

Cela fait des années que j’attendais de la part du Monde diplomatique un article sur cette question, et les propos du courrier des lecteurs n’apparaissent pas fondés. [Parmi les preuves de dangerosité], les études du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ont classé les champs électromagnétiques comme poten- tiellement cancérigènes pour les humains (groupe 2B), le 31 mai 2011 à Lyon (…). En mai 2016, l’Académie américaine de pédiatrie a recommandé aux parents de limiter l’utilisation du téléphone portable chez les enfants et les adolescents. L’étude scientifique révèle des tumeurs au cœur et au cerveau de rats exposés aux irradiations du téléphone portable (…).

Vous souhaitez réagir à l’un de nos articles :

Courrier des lecteurs, 1, av. Stephen-Pichon 75013 Paris

ou courrier@monde-diplomatique.fr

RECTIFICATIFS

– L’article « Le piège de l’indépendance se

referme sur le Mexique » (numéro d’avril) conte- nait une erreur de date. Nous voulions écrire «le salaire moyen enregistré entre 1988 et 2015 [et non 2005] ne dépasse pas 60 à 70% de son niveau de 1981 ».

– Le revenu moyen mensuel des dentistes n’est

pas de « 21 900 euros net », comme écrit dans l’article « L’assurance-maladie universelle en questions » (numéro d’avril), mais de 21 900 euros en honoraires, soit 8 600 euros net par mois en moyenne.

Édité par la SA Le Monde diplomatique. Actionnaires : Société éditrice du Monde, Association Gunter Holzmann, Les Amis du Monde diplomatique

1, avenue Stephen-Pichon, 75013 Paris Tél. : 01-53-94-96-01. Télécopieur : 01-53-94-96-26

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3

L’ÉTAT DE DROIT, UNE NOTION FAUSSEMENT NEUTRE

LE MONDE diplomatique – MAI 2017

C’est la faute au juge !

Des tensions inédites, et particulièrement vives, entre les juges et les responsables politiques auront marqué la cam- pagne présidentielle française. Au-delà des événements particuliers de la compétition électorale, magistrats et élus rejouent ici une pièce ancienne mais actualisée par la montée en puissance, via la construction européenne, d’une notion ambiguë : l’État de droit.

PAR ANNE-CÉCILE ROBERT

« COMPTE

TENU de l’apparition de

nouveaux problèmes concernant l’État de droit en Pologne, la Commission a décidé d’adresser des recommandations complé- mentaires au gouvernement polonais, déclare M. Frans Timmermans, premier

vice-président de l’exécutif bruxellois, le 21 décembre 2016. L’indépendance du pouvoir judiciaire revêt une importance

Jagland, alors président du comité Nobel et secrétaire général du Conseil de l’Eu- rope, a ainsi remis à l’Union européenne le prix Nobel de la paix en 2012 pour ses actions en faveur « de la paix et de la réconciliation, de la démocratie et des droits de l’homme » en Europe.

Mais les autorités européennes sont- elles si bien placées pour brandir un tel

capitale ( La Commission ne transigera

).

pas en la matière (1)Depuis juillet 2016, Bruxelles reproche à Varsovie une réforme limitant l’indépendance de son Tribunal constitutionnel.

À entendre M. Timmermans, l’action de l’Union dans le domaine des libertés fondamentales serait aussi naturelle que le geste d’affection d’un écolier envers un bébé panda. Un sentiment d’évidence lar-

étendard ? Elles se montrent certes –àjuste titre – p romptes à c ondamner Va rsovie, dont le régime cherche à concentrer les pouvoirs dans sa seule main, ou, en février 2017, Bucarest, dont le gouverne- ment veut priver la justice des moyens de lutter contre la corruption. Mais leur accommodement peu raisonnable avec le « déficit démocratique » des institutions bruxelloises ne jette-t-il pas le doute sur

gement partagé par les dirigeants du Vieux

leur

amour inconditionnel de la séparation

Continent. « Malgré tous les problèmes,

des

pouvoirs (3)? Leur volonté d’imposer

l’État de droit reste le fondement de

les traités de libre-échange en contournant

l’Union européenne, et c’est dans ce

les

avis parlementaires ou en évitant soi-

domaine que l’Union a le mieux fonc-

gneusement tout référendum ne dénote-t-

tionné au cours des dernières décennies »,

elle

pas une conception à géométrie varia-

affirme M. Andreas Voßkuhle, président

ble

de la primauté de la loi sur la force?

de la Cour constitutionnelle allemande, qui évoque un « acquis de civilisation majeur » pour Bruxelles. Son homologue français Laurent Fabius renchérit avec l’un de ces raccourcis sentencieux adaptés à la complexité des émissions de télévi- sion: « En Europe, l’État de droit n’est

Ces contradictions ne reflètent pas simplement des choix politiques. Elles mettent en lumière les ambiguïtés de la notion même d’État de droit. Présentée comme objective, celle-ci est en réalité l’expression d’un univers idéologique

pas une option, c’est une obligation» (2). Les Européens se montrent si sûrs d’eux-

particulier, plus attaché aux procédures qu’à l’exercice concret des libertés, et

mêmes qu’ils se décernent sans pudeur

qui

tend à faire prévaloir les normes juri-

des brevets de vertu. M. Thorbjørn

diques sur la politique.

Dialogue très tendu

ÉLABORÉE à partir du XVIII e siècle,

notamment en Allemagne et en Angle- terre, la notion s’oppose d’abord à celle d’État de police, c’est-à-dire à l’exercice arbitraire du pouvoir, au fait du prince tel

tice et la séparation des pouvoirs. Elle se

montre davantage préoccupée par la mon-

tée de ce qu’elle nomme les «populismes»

que par celle des inégalités sociales.

que le connaissaient la plupart des pays européens avant les Lumières. Juristes et politistes l’ont affinée en élaborant l’ar- chitecture juridique destinée à encadrer l’action des autorités : séparation des pou- voirs, égalité devant la loi, indépendance de la justice, etc. Le constitutionnalisme traduit en particulier la volonté de sou- mettre les dirigeants à des règles définies d’avance, la plupart du temps inscrites dans un document solennel – la Constitu-

Au XX e siècle, la définition de l’État de

L’État de droit a accompagné les «tran- sitions » orchestrées dans les pays d’Eu- rope centrale et orientale par les institu- tions financières internationales et par Bruxelles après la disparition de l’Union soviétique. En 1993, la Commission euro- péenne définit ainsi trois conditions d’adhésion à ce qui sera bientôt l’Union européenne : la mise en place d’«institu- tions stables garantissant l’État de droit, la démocratie, les droits de l’homme, le

tion – et acceptées par le peuple.

droit fait l’objet de débats : les universi-

respect des minorités et leur protection » ; « une économie de marché viable ainsi que la capacité de faire face à la pression concurrentielle et aux forces du marché à l’intérieur de l’Union » ; «la capacité

taires tendent à l’élargir en lui donnant une dimension substantielle à travers l’ajout

(

)

d’assumer les obligations et notam-

de références à la dignité ou au bien-être social. Ils soulignent que l’attachement à

ment de souscrire aux objectifs de l’union politique, économique et monétaire ».

des valeurs comme la justice ou l’équité est indispensable à la mise en œuvre effec-

De prime abord, il s’agit d’établir les

tive du principe. Les praticiens, en

libertés publiques dont les régimes domi-

revanche, tiennent à limiter le concept à

nés

par l’Union soviétique avaient privé

ses aspects formels (procédures). «Par-

des

populations entières. Mais l’instaura-

delà la diversité des approches, on peut

tion

de l’État de droit assoit aussi la société

estimer que l’État de droit est une réalité

de marché : le cadre juridique sacralise la

complexe, intégrant des éléments maté- riels, tangibles, tels que les procédures, les institutions et les rapports de forces

propriété privée et fournit les outils néces- saires au démantèlement de la sphère publique. Dans l’Europe de la fin du

associés, ainsi que des éléments immaté-

XX

e siècle, l’État de droit est ainsi le

riels comme les représentations, les cul-

corollaire de l’économie libérale ; il est

tures, les idées », résume le juriste Florent Parmentier, qui déplore la pauvreté des études menées sur ce concept-clé (4).

souvent associé à la « bonne gouver- nance » pour promouvoir privatisations et déréglementations (lire ci-contre).

Ces principes très généraux et assez abs- traits ramènent donc concrètement à une vision procédurale et fonctionnelle. Dans ce cadre, la question de l’effectivité des règles juridiques et la dimension sociale sont minorées, voire écartées. Dans ses recommandations à la Pologne en 2016 et dans son dialogue très tendu avec la Hon- grie de M. Viktor Orbán, la Commission insiste ainsi sur l’indépendance de la jus-

Boîte à outils juridique permettant d’af- firmer la primauté de la loi sur la force, la notion dont il est ici question pose de nombreux problèmes politiques. En pre- mier lieu, sa définition générale conduit à une application à géométrie variable : la Pologne et la Hongrie se trouvent, avec raison, dans le collimateur de Bruxelles, mais que dire d’États régulièrement condamnés par la Cour européenne des

© ADAGP, PARIS 2017 - KUPFERSTICHKABINETT (SMPK), BERLIN - PHOTO : JÖRG P. ANDERS -
© ADAGP, PARIS 2017 - KUPFERSTICHKABINETT (SMPK), BERLIN - PHOTO : JÖRG P. ANDERS - BPK, BERLIN - RMN-GRAND PALAIS

MAX ERNST.–«Figure ambiguë », vers 1919-1920

droits de l’homme (CEDH) pour la lenteur de leur justice ou les traitements inhu- mains et dégradants infligés dans leurs prisons, comme c’est le cas de la France? Ne peut-on également considérer qu’un taux de pauvreté supérieur à 15% dans tous les pays membres constitue une vio- lation des libertés fondamentales ?

En outre, l’État de droit peut faire l’objet d’interprétations différentes selon les tra- ditions juridiques : la CEDH a ainsi consi- déré que le Conseil d’État du Luxembourg, calqué sur son homologue français, ne res- pectait pas la séparation des pouvoirs, car il est à la fois le conseiller du gouverne- ment (survivance de l’histoire) et la plus haute juridiction administrative (arrêt Pro- cola contre Luxembourg du 28 septem- bre 1995). Son jumeau, le Conseil d’État français, manifeste pourtant régulièrement son indépendance vis-à-vis de la puissance publique, comme l’a illustré son ordon- nance du 26 août 2016 suspendant l’inter- diction, contre l’avis du premier ministre Manuel Valls, du port du burkini.

Enfin, l’État de droit confronte le prin- cipe de légalité (supériorité des règles) à la légitimité du politique à redéfinir ces règles au nom de la souveraineté populaire. C’est pourquoi le président de la Commis- sion Jean-Claude Juncker peut à la fois tancer Varsovie et estimer qu’il « n’existe pas de démocratie contre les traités régu- lièrement ratifiés ». Dans cette logique, la souveraineté populaire s’efface devant les procédures juridiques instaurées légale- ment mais pas forcément légitimement.

Le 13 octobre 1981, un échange à l’As- semblée nationale française avait cristallisé cet enjeu. Député de la majorité présiden- tielle, M. André Laignel avait cru pouvoir déclarer: «Les nationalisations sont-elles conformes à l’article 17 de la Déclaration des droits de l’homme ? M. [Jean] Foyer [député de droite opposé à la loi] répond par la négative. C’est sa responsabilité.

Mais, à ce moment précis, son raisonne- ment bascule du juridique au politique. De ce fait, il a juridiquement tort, car il est politiquement minoritaire.» M. Laignel fut rapidement démenti par le Conseil constitutionnel, qui, se substituantàl’ap- préciation des élus du peuple, estima que les indemnités versées aux propriétaires d’entreprises nationalisées n’étaient pas «justes » au sens de l’article 17 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Les députés durent donc augmen- ter les compensations financières, donnant tort à M. Laignel. En janvier 2017, le Conseil constitutionnel a invalidé un méca- nisme de lutte contre l’évasion fiscale prévu par la loi de finances (5).

Au-delà du respect de la Constitution, en général approuvée par le peuple, l’État de droit instille l’idée qu’il existe des prin- cipes intangibles, pas forcément écrits, qui échapperaient au débat public. Ce rôle de garde-fou, au-dessus des politiques, est assumé par le président du Conseil consti- tutionnel français Laurent Fabius à propos des lois antiterroristes: « Il est important que des institutions comme les nôtres soient en quelque sorte des “institutions repères”, possédant indépendance et vision longue, ne sacrifiant ni à la déma- gogie ni à l’immédiateté, et inspirant légi- timement confiance (6). » D’apparence neutre, cette formule est pétrie de sous- entendus discutables : les responsables politiques seraient, par nature, incapables de prendre de la hauteur face à des élec- teurs versatiles ; les juges, dénués de sen- timents, se tiendraient roides au-dessus de la mêlée. Cette vision quelque peu strato- sphérique évacue la question de la légiti- mité de principes parfois inventés par le juge. La Cour de justice de l’Union euro- péenne a ainsi purement et simplement imaginé le principe de primauté des normes européennes sur les règles juri- diques nationales (arrêt Costa contre ENEL [Ente Nazionale per l’Energia Elet- trica] de 1964). Ce principe permet aux

tribunaux d’écarter des lois régulièrement votées au profit de règlements européens adoptés de manière peu démocratique.

Aujourd’hui, les jeux de puissance sur la scène internationale et les affirmations nationales attisent les tensions autour de la primauté de règles juridiques définies hors du cadre national. Cherchant à pro- téger de toute poursuite ses soldats enga- gés à l’étranger, le Royaume-Uni menace de dénoncer la Convention européenne des droits de l’homme adoptée en 1951 et garantie par la CEDH, installée à Stras- bourg. «Nous n’avons pas besoin de rece- voir d’instructions de juges à Stras- bourg ! », s’était exclamé le premier ministre David Cameron en octobre 2014. Alors ministre de l’intérieur, M me Theresa May avait attaqué une convention capable de «lier les mains du Parlement » britan- nique. En France, alors qu’un extrémisme rétrograde s’installe dans le paysage poli- tique, le rôle croissant de la jurisprudence européenne pourrait faire rebondir le débat dans des conditions peu sereines : en 2015 et 2016, des tribunaux se sont appuyés sur la CEDH (7) pour imposer, en violation de la loi française, l’inscription à l’état civil d’enfants nés à l’étranger par gesta- tion pour autrui (affaires Foulon et Bouvet contre France).

Si la classe politique a beau jeu de dénoncer le « gouvernement des juges », la place grandissante occupée par la notion d’État de droit n’est-elle pas a contrario le symptôme d’une décomposition du pou- voir politique ? Celui-ci préférerait se défausser sur les magistrats plutôt que d’assumer ses choix devant les électeurs. C’est la conviction du constitutionnaliste Dominique Rousseau, professeur à l’uni- versité Paris-I Panthéon-Sorbonne, pour qui, «impuissants à choisir une règle, les politiques préfèrent se décharger des ques- tions embêtantes sur les juges. Ils bricolent des règles mal ficelées, laissant le juge trancher ». Ce serait notamment le cas dans les affaires délicates, telles celles liées à l’euthanasie. Cela pourrait également expliquer la volonté de «constitutionnali- ser» certains principes, comme l’économie de marché ou l’interdiction des déficits publics, en les inscrivant dans des textes très difficiles à modifier, comme le traité sur la stabilité, la coordination, et la gou- vernance (TSCG), que le candidat Fran- çois Hollande avait promis de renégocier en 2012. L’État de droit, boursouflé de pré- ceptes économiques, contribue à transfor- mer le libéralisme en loi d’airain. Le com- mode «C’est la faute à Bruxelles ! » aura désormais un jumeau tout aussi providen- tiel : « C’est la faute au juge ! »

(1) « État de droit : la Commission examine les dernières évolutions et adresse une recommandation complémentaire à la Pologne », 21 décembre 2016, http://ec.europa.eu (2) Entretiens croisés accordés au Monde,

21 octobre 2016.

(3) Lire Susan Watkins, « Le Parlement européen est-il vraiment la solution ? », Le Monde diplomatique, février 2016.

(4) Florent Parmentier, Les Chemins de l’État de droit. La voie étroite des pays entre l’Europe et la Russie, Presses de Sciences Po, coll. «La Bibliothèque du citoyen », Paris, 2014. (5) Sur le Conseil constitutionnel, lire «Vous avez dit “sages” ? », Le Monde diplomatique, avril 2013. (6) Entretiens croisés accordés au Monde,

21 octobre 2016.

(7) Cf. Caroline Mecary, « GPA: dans un État de droit, appliquer le droit », Libération, Paris,

17 juillet 2014.

Une préoccupation récente

L ONGTEMPS les traités européens, essentiellement écono- miques, abordaient peu les questions politiques ou les

libertés fondamentales. Le traité de Rome, en 1957, ne fixait aucune condition pour l’entrée de nouveaux membres dans la Communauté économique européenne (CEE) – pas même la nécessité d’être une démocratie. C’est avec l’adhésion d’anciennes dictatures (Grèce, Espagne et Portugal), dans les années 1980, mais surtout avec l’explosion du bloc soviétique et le traumatisme provoqué par les guerres en ex-Yougoslavie, que la Communauté européenne a commencé à s’intéresser à ces enjeux.

Le traité d’Amsterdam, signé en 1997, puis celui de Lisbonne, en décembre 2007, instaurent une procédure de sanction

(article 7 du traité de Lisbonne) à l’encontre de tout État membre qui violerait les « valeurs fondamentales» de l’Union, valeurs « de respect de la dignité humaine, de liberté, de démocratie, d’égalité, de l’État de droit, ainsi que de respect des droits de l’homme, y compris des droits des personnes

appartenant à des minorités» (article 2 du traité sur l’Union européenne). Le pays contrevenant peut voir suspendre ses droits de vote au sein des institutions.

En février 2017, la Commission a informellement consulté les États membres sur l’utilisation de l’article 7 contre la Pologne. Sa démarche s’est heurtée à l’hostilité de la Hongrie, dont le premier ministre Viktor Orbán affiche sa solidarité avec Varsovie. Jamais appliqué jusqu’à présent, l’article 7 (qui exige l’unanimité) a été complété en 2013 par un «mécanisme pour l’État de droit » qui permet à la Commission d’admonester les gouvernements contrevenants. Certains députés européens réclament désormais un pacte européen pour l’État de droit et les droits fondamentaux, afin de renforcer les pouvoirs de coercition de Bruxelles (1). A.-C. R.

(1) C’est le cas de la députée centriste Nathalie Griesbeck, www.nathalie- griesbeck.fr

MAI 2017 LE MONDE diplomatique

4

Kiev UKRAINE UKRAINE Crimée LOUGANSK « Républiques populaires » Stanytsia autoproclamées Louhanska de
Kiev
UKRAINE
UKRAINE
Crimée
LOUGANSK
« Républiques
populaires »
Stanytsia
autoproclamées
Louhanska
de Lougansk
(LNR)
Lougansk
de Donetsk
Maïorske
(DNR)
LNR
DONETSK
Mine de
charbon
Voie ferrée
Donetsk
Marinka
Point de
DNR
Novotroïtske
passage
RUSSIE
Sources :
Information
Hnoutove
Analysis Center,
National Security
Marioupol
of Ukraine ;
0 100 km
Olegzima.
Agnès Stienne
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PPAA RR NOTRENOTRE ENVOYÉENVOYÉ SPÉCIALSPÉCIAL LL OÏCOÏC RR AMIREZAMIREZ **

« ILS ONT TIRÉ sur l’immeuble dans la nuit du 3 au 4 février, nous avons rouvert le magasin le

20, cette semaine. » Emmitouflée dans sa belle écharpe et son manteau, la vendeuse nous montre les dégâts provoqués par l’armée ukrainienne,

avant de s’en aller accueillir les clients. Sa boutique

a été privée de fenêtres à cause du souffle des

explosions. Comme toute la périphérie de la ville de Donetsk, le quartier Kievski porte les stigmates du conflit qui oppose le gouvernement de Kiev aux milices séparatistes du Donbass officieu- sement soutenues par Moscou. Bâtiments éventrés et façades balafrées par les éclats d’obus rappellent l’intensité d’une guerre qui a coûté la

vie à près de dix mille personnes depuis avril 2014.

« Jusqu’au dernier moment, je ne pensais pas que notre propre armée serait capable de nous tirer

dessus ! », s’exclame Sacha, un habitant de Donetsk, tout en se frayant un chemin au milieu des cratères qui trouent les rues du quartier. Alors que les deux camps comptent leurs morts, les perspectives d’une réintégration des «Républiques populaires » autoproclamées de Donetsk (DNR) et de Lougansk (LNR) dans le giron de Kiev s’éloi- gnent. Et avec elles l’objectif ultime des accords de paix de Minsk, signés en février 2015, entre la Russie, l’Ukraine et ses deux soutiens occidentaux, la France et l’Allemagne. D’autant que, dans les territoires séparatistes, la vie reprend son cours, sous perfusion de Moscou et loin de la capitale.

Entérinée par référendum le 11 mai 2014, la DNR n’est reconnue par aucun pays membre de l’Organisation des Nations unies (ONU), pas même la Russie. La «République », comme on l’appelle ici, prend pourtant chaque jour davantage de consistance. Sur le fronton des édifices publics, le drapeau bleu et jaune ukrainien a cédé la place à celui de la DNR : un fond noir, bleu et rouge sur lequel trône l’aigle à deux têtes qu’arborent aussi les armoiries russes. « Avant la guerre il y avait 800 élèves, contre 665 aujourd’hui », explique M. Andreï Oudovienko, directeur de l’école 61 dans

le quartier de Kievski. Dans le hall d’entrée sont

exposées les photographies de vétérans et «héros»

morts durant la «grande guerre patriotique » contre l’Allemagne nazie (1941-1945), aux côtés de quelques visages jeunes de miliciens tués durant

le récent conflit. « Tous d’anciens élèves de cette

école, précise le directeur. Au plus fort des combats, entre 2014 et 2015, les jeunes ont suivi des cours par correspondance pendant six mois. L’école avait été touchée par des bombardements. Ce sont donc les parents et nous autres les professeurs qui avons bénévolement participé à la reconstruction », explique encore M. Oudovienko, avec un doux sourire qui contraste avec son imposante carrure. « Les professeurs recevaient une simple aide de la DNR, 3000 hryvnias de septembre 2014 à avril 2015 [entre 130 et 180 euros selon le cours, qui a fortement fluctué durant cette période], contre 4 000 hryvnias avant la guerre [350 euros au cours en vigueur au 1 er janvier 2014]. Aujourd’hui, la DNR nous verse un vrai salaire, entre 10 000 et 12 000 roubles par mois [entre 170 et 200 euros]. »

Dans le centre-ville de Donetsk, les amoureux flânent main dans la main, les enfants circulent dans les parcs au guidon de leur tricycle en plastique. Sur quelques murs, des inscriptions rudimentaires où l’on lit « abri » suivi d’une flèche troublent l’apparente atmosphère de paix. Soudain, une détonation, puis une autre. Le claquement des coups de feu rappelle que le front n’est qu’à une poignée de kilomètres. Depuis le début de l’année, on enregistre une recrudescence des affrontements sur fond de blocus commercial entre Kiev et les régions séparatistes (lire l’article ci- contre). Cet hiver, les tensions se sont concentrées autour de la station de filtration d’eau de Iassino- vataïa, dans la banlieue de Donetsk, reprise par l’armée ukrainienne le 27 février. L’installation alimente des quartiers situés de part et d’autre de

la ligne de contact.

* Journaliste.

CETTE RÉGION SÉPARATISTE QUE NE RECONNAISSENT

Le Donbass apprend

RÉGION SÉPARATISTE QUE NE RECONNAISSENT Le Donbass apprend distribuaient même les journaux eux-mêmes aux habitants,

distribuaient même les journaux eux-mêmes aux habitants, car la poste avait cessé de fonctionner. »

Selon le ministère de la politique sociale

ukrainien, 1,6 million de résidents de Crimée ou

du Donbass ont fui les combats. Difficile d’estimer

la population restée dans les républiques autopro-

clamées. Celles-ci couvrent les zones les plus urbanisées d’une région où vivaient 6,5 millions d’habitants avant la guerre et qui, selon les Nations unies, compterait actuellement 2,3 millions de personnes ayant besoin d’une aide humanitaire.

Pour faire face aux difficultés, nombreux sont ceux qui ont appris à vivre un pied de chaque côté de la ligne de front. Après avoir coupé en novembre 2014 le versement des pensions de

retraite aux résidents de Crimée et des territoires non contrôlés par Kiev, le gouvernement ukrainien

a instauré une procédure spéciale pour les

personnes déplacées (1). «Certains retraités avaient alors pris l’initiative de s’enregistrer chez un parent

(1) « Humanitarian response plan 2017 - Ukraine », rapport du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies (Unocha), www.humanitarianresponse.info, novembre 2016.

Trois ans après le début du conflit entre Kiev et la région séparatiste du Donbass, aucune solution ne semble se dégager. Le président ukrainien Piotr Porochenko souffle le chaud et le froid, hésitant entre l’instauration d’un blocus ferme et le rétablissement de liens économiques contrôlés. Du côté de Donetsk,

la population s’organise, dans l’attente d’une hypo- thétique intervention militaire.

l’attente d’une hypo- thétique intervention militaire. La nuit tombée, les rues se vident. Le couvre- feu

La nuit tombée, les rues se vident. Le couvre- feu interdit la circulation aux civils de 23 heures à 6 heures, laissant les échos des déflagrations seuls maîtres de la ville. Le matin, le trafic des voitures et des autobus ranime les avenues, ne laissant rien paraître des combats de la veille. À l’heure du déjeuner, les cafétérias se remplissent de jeunes étudiants, garçons et filles. Le nez collé à l’écran de leur téléphone, ils profitent d’une pause avant de retourner en cours.

Une ascension sociale permise par la fuite des cadres

«Pendant la guerre, 30 % des étudiants et des professeurs ont quitté l’établissement. Les étudiants sont revenus, mais ce n’est pas le cas

de tous les professeurs », se souvient M me Larissa Kastrovet tout en nous offrant une tasse de thé. Rectrice de l’académie de gestion et d’adminis- tration, où elle nous accueille aujourd’hui, M me Kastrovet s’est vu propulser à ce poste en novembre 2014 en raison du départ de son prédé- cesseur. Pourquoi d’autres choisissent-ils de

rester ?Àcette question, deux étudiantes inter- pellées dans leur salle de cours lâchent comme une évidence: «Parce que c’est chez nous ici. »

La fuite de nombreux cadres a laissé un vide qui a eu pour résultat l’arrivée soudaine de novices à des postes-clés dans l’administration. Ce phénomène d’ascension sociale rapide a profité à plusieurs personnes, parmi lesquelles le président de la DNR lui-même, M. Alexandre Zakhartchenko, électricien de métier. Ancienne institutrice, M me Maïa Peragova écrivait des articles dans la presse «pour [son] plaisir», avant que l’«opération antiterroriste» contre les insurgés prorusses, déclenchée en mai 2014 par le gouvernement issu de la « révolution de la dignité », bouleverse son existence. Désormais directrice d’un département du ministère de l’information, elle résume bien la reprise en main improvisée des institutions durant les deux premières années du conflit, notamment dans le secteur des médias: « Quand la direction de la chaîne de télévision locale K61 [désormais Premier canal républicain] s’est enfuie, les opéra- teurs ont récupéré le matériel. Même cas de figure dans les journaux : les rédacteurs en chef sont partis, laissant les journalistes reprendre les publi- cations, sans aucune rémunération. Au début, ils

Punir ou séduire,

le projet de loi, l’approvisionnement

en eau, en combustibles et en énergie devrait être stoppé, de manière à former un «cordon sanitaire» étanche

à toute incursion et à tout trafic

d’armes. Une fois les territoires récupérés – dans un avenir indéfini –, la population serait soumise pour une

période transitoire à la loi martiale et

à des restrictions touchant la liberté d’information. Soupçon d’ouverture,

la députée dit ne pas exclure une réconciliation, « seulement à l’endroit des collaborateurs par nécessité»,

comme elle nomme la population restée sur le territoire des républiques autoproclamées faute d’autres perspectives. Pour ceux qui ont participé aux combats ou travaillé dans l’administration, aucune amnistie, évidemment, n’est prévue.

UN PROJET de loi concurrent est également en préparation. «Nous ne devons pas renoncer nous-mêmes aux territoires occupés, les isoler ou construire je ne sais quel mur»,

s’insurge M. Mustafa Nayyem (bloc Porochenko), le député à l’origine du texte. Tout en théorisant une forme de

PPAA RR NOTRENOTRE ENVOYÉEENVOYÉE SPÉCIALESPÉCIALE HH ÉLÈNEÉLÈNE RR ICHARDICHARD

LE POUVOIR UKRAINIEN doit affronter

une question épineuse : faut-il ins- taurer un cordon sanitaire le long des territoires séparatistes, soutenus militairement et financièrement par la Russie, ou bien cultiver des liens économiques et administratifs avec leur population dans la perspective d’une réintégration du Donbass ? De la réponse que Kiev apportera à cette question dépendra en grande partie l’avenir des accords de Minsk signés en février 2015, qui prévoient l’octroi d’un statut d’autonomie aux régions de Donetsk et de Lougansk, en échange de la restauration du contrôle de l’Ukraine sur ces territoires et sur sa frontière avec la Russie.

Après de longs mois d’indécision, le président Petro Porochenko a brusquement penché vers la première branche de l’alternative, poussé par

les franges les plus intransigeantes de la Rada (Parlement) et de la société civile. Le 25 janvier dernier, des militants ultranationalistes issus de bataillons de volontaires et des militaires démobilisés de l’« opération antiterroriste » dans le Donbass campent sur plusieurs voies ferrées afin de stopper tout «commerce avec l’occupant». Ils bloquent notamment les convois de charbon en prove- nance de ces régions qui, malgré la guerre, continuent d’alimenter les centrales thermiques, à l’origine de 15 % de la production annuelle d’électricité. Le 15 mars, deux jours après une tentative infructueuse de la police de déloger les manifestants, et en dépit de la proclamation de l’état d’urgence énergétique, le Conseil de sécurité nationale et de défense annonce l’interdiction, cette fois officielle, de tout trafic de marchandises avec les territoires dits « occupés ». En opérant cette volte- face, le gouvernement a pris acte de la perte définitive des principaux actifs industriels et miniers, réquisi- tionnés par les républiques autopro- clamées en représailles aux blocages (lire l’article ci-dessus) et tenté de reprendre l’initiative.

Emmené par le parti d’opposition Samopomich, qui se réclame de la tradition démocrate-chrétienne euro- péenne, un groupe de vingt-sept députés a déposé en juillet 2016 un projet de loi « sur les territoires provi- soirement occupés », toujours en attente de vote. Certains élus, anciens membres de bataillons de volontaires, ont prêté main-forte pour les blocages, ce qui donne un visage moins modéré aux orientations politiques qu’affiche ce parti à l’extérieur du pays. Le texte précise que « les obligations [envers la population] pour le versement des retraites et l’aide sociale reviennent entièrement à la Russie, en tant qu’État occupant». En outre, il prévoit une restriction drastique de la circulation des personnes et des marchandises (hors aide humanitaire). «Les soldats reçoivent parfois l’ordre de stopper une offensive pour laisser passer les wagons de charbon. C’est à la fois incompréhensible pour nos soldats et incompatible avec l’impératif de sécurité nationale», explique M me Oksana Syroïd, vice-présidente de la Rada et membre de Samo- pomich, qui nous reçoit dans son bureau au Parlement, particulièrement calme en cette fin de session. Selon

5

LE MONDE diplomatique MAI 2017

5 L E M ONDE diplomatique – MAI 2017 Vu de Donetsk, le rapprochement avec Moscou

Vu de Donetsk, le rapprochement avec Moscou semble moins motivé par un élan nationaliste que par les initiatives de Kiev pour approfondir le fossé avec les républiques autoproclamées. « Nationaliser [les grandes entreprises], ce n’est ni une bonne ni une mauvaise chose : c’est une nécessité pour sauver les emplois et l’activité », argumente M me Iana Khomenko, professeure au département d’économie internationale à l’Université nationale technique de Donetsk. «À cause du blocus, il nous faut écouler la production vers la Russie», explique- t-elle, sous le regard approbateur de sa cheffe, M me Loudmila Chabalina. Et cette dernière de conclure: « C’est l’Ukraine qui nous a obligés à répondre au blocus. » Au commencement du conflit, en 2014, M. Muñoz payait 10 000 dollars par camion pour traverser les postes-frontières des milices nationalistes. Avec le renforcement des contrôles en 2015, « impossible de faire entrer quelque chose », affirme-t-il. Désormais, ses produits « passent par la Russie, légalement ».

Éphémère République de Donetsk-Krivoï-Rog

Le 14 mars 2017, les autorités de la DNR ont annoncé l’acheminement des premiers convois de charbon en direction de la Russie, alors qu’au même moment le gouvernement ukrainien commu-

niquait sur l’importation d’anthracite d’Afrique du Sud. Sixième producteur mondial de charbon, le voisin russe n’a aucun besoin d’importer ce combustible. « C’est une décision purement politique. Le but est d’éviter que tout s’effondre ici et que la Russie hérite d’une situation chaotique

à sa frontière », présume M. Muñoz. Une partie du charbon du Donbass pourrait retrouver, en faisant un détour par la Russie, le chemin de l’Ukraine. Une enquête du site de Radio Svoboda a révélé que le charbon utilisé par le combinat métallurgique Azovstal, installé à proximité de Marioupol (en terri- toire contrôlé par Kiev), transitait désormais par des barges venues de Russie, mais qu’il provien- drait, selon une source locale, des mines des terri- toires séparatistes (5).

Loin de freiner l’autonomisation de la DNR, la politique de l’Ukraine pousse celle-ci vers l’est. L’immense voisin slave semble offrir une solution de rechange raisonnable pour retrouver la stabilité, tandis que Kiev se fait chaque jour un peu plus lointain pour les gens du Donbass. Sur l’immense bâtiment du gouvernement de la DNR, ancien- nement siège du gouvernement régional, se détache encore la forme, plus claire, du trident, symbole de l’armoirie ukrainienne pourtant arraché de la façade. « On en apprend beaucoup sur un peuple en voyant ses statues. Ici, celle du poète ukrainien [Taras] Chevtchenko côtoie celle, plus grande, de Lénine. Mais celle d’Artiom est plus importante encore», explique M. Puertas en sortant de l’amphithéâtre où il vient de donner un cours. De son vrai nom Fiodor Andreïevitch Sergueïev, ce révolutionnaire bolchevique est considéré comme le fondateur de l’éphémère République de Donetsk- Krivoï-Rog, qui vit le jour en février 1918, dans la foulée de la révolution d’OctobreàPetrograd. Épisode d’une guerre civile qui déchira l’Ukraine entre l’Armée rouge, les troupes du nationaliste ukrainien Simon Petlioura, les armées blanches du général Anton Denikine, l’armée insurrectionnelle paysanne de l’anarchiste Nestor Makhno, cette république autonome fut finalement rattachée à la république socialiste soviétique d’Ukraine en février 1919, cette dernière étant à son tour intégrée dans l’URSS en 1922. « Les choses, ici, viennent de loin », conclut malicieusement M. Puertas.

LOÏC RAMIREZ.

(2) Stéphane Jourdain, «À Donetsk, les habitants condamnés au système D face aux banques fermées », Agence France-Presse, 1 er mars 2015. (3) «Les législateurs de la DNR pour le retrait du statut de seconde langue officielle à l’ukrainien » (en russe), Dan-news.info, 6 novembre 2015. (4) Lire Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin, « Ukraine, d’une oligarchie à l’autre », Le Monde diplomatique, avril 2014. (5) « Les entreprises d’Akhmetov reçoivent du charbon des Républiques populaires de Donetsk et de Lougansk, en transitant par la Russie » (en russe), 23 mars 2017, Radiosvoboda.org

NI L’UKRAINE NI LA RUSSIE

à vivre sans Kiev

resté vivre du côté ukrainien et touchaient deux pensions, l’ukrainienne et celle de la DNR. Cette pratique se fait de plus en plus rare, car les autorités ukrainiennes ont renforcé les contrôles. Il faut désormais une présence physique tous les trois

mois au guichet pour retirer sa pension », explique M. Andreï K., un jeune salarié d’une entreprise de construction. En tout, de 800 000 à1million de personnes, officiellement déplacées, traversent régulièrement l’un des cinq points de passage, toujours bondés, soit un flux quotidien de 20 000 à 25 000 personnes. Fin mars, ce chiffre est passé

à près de 42 000 en raison d’une campagne de

vérification du lieu de résidence des retraités et des bénéficiaires des aides sociales.

« Je suis l’un des rares étrangers à en posséder

une ! », s’exclame, hilare, M. Miquel Puertas, de nationalité espagnole, en exhibant une des 500 000 nouvelles cartes bancaires estampillées « Banque centrale républicaine » mises en

circulation et utilisables uniquement sur le territoire de la DNR. Blogueur hostile à la « révolution de la dignité » qui a conduit au renversement du président ukrainien prorusse Viktor Ianoukovitch en février 2014, M. Puertas a quitté la Lituanie pour rejoindre Donetsk à l’été 2016. Enseignant, il exerce désormais son métier à l’Université nationale technique de Donetsk. « Avant, on me payait en liquide. Je vais maintenant pouvoir directement retirer en roubles ou même me payer une bière au bar en utilisant la carte ! »

Dès le mois de mai 2014, face à l’instabilité de

la situation, les banques ukrainiennes implantées

à Donetsk ont commencé à fermer leurs agences,

avant de cesser définitivement de fonctionner dans toute la région séparatiste. Les habitants ne disposant pas d’un laissez-passer pour le territoire ukrainien devaient se rendre dans des « banques clandestines » improvisées qui ponctionnaient 10 %

sur la transaction (2). «Pour obtenir du liquide, il fallait passer par des agents privés : contre un transfert d’argent par Internet, ils te fournissaient la somme en liquide après avoir pris leur commission et retiré l’argent en territoire ukrainien»,

se rappelle M. Andreï K.

En réponse, la DNR a fondé la Banque centrale républicaine (BCR) le 7 octobre 2014. Y transitent notamment les charges d’immeubles ainsi que les pensions de retraite, délivrées en roubles. Au printemps 2015, près de 90 % des transactions économiques s’effectuaient dans la monnaie russe. En mai 2015, la BCR, comme son homologue de Lougansk, a ouvert un compte international dans une banque d’Ossétie du Sud, une république sécessionniste de Géorgie reconnue depuis 2008 par Moscou, qui fait probablement transiter son aide financière par ce canal.

Si le Kremlin ne reconnaît aucune des deux républiques séparatistes, le président russe Vladimir Poutine a fait un pas supplémentaire vers la norma- lisation de ces territoires en signant, le 18 février

dernier, un décret qui officialise la reconnaissance «temporaire» des passeports, plaques d’immatri- culation, certificats de naissance ou de mariage et autres documents émis par les autorités, tant que les accords de Minsk ne seront pas appliqués.

La russification du territoire se loge dans les détails

De la monnaie au fuseau horaire, désormais aligné sur celui de Moscou, la russification de ce territoire se loge dans les détails de la vie quoti- dienne. Y compris à l’école, où la langue russe domine plus que jamais. « Dès la rentrée de septembre 2014, le gouvernement de Kiev a refusé de nous envoyer les nouveaux manuels scolaires. Nous avons donc travaillé avec des manuels russes, raconte M. Oudovienko. Nous avons augmenté les heures de langue russe et, désormais, l’examen final d’études secondaires comprend une épreuve de russe obligatoire, et non plus d’ukrainien. Nous avons accru la part d’auteurs russes dans les études littéraires, sans pour autant supprimer les auteurs ukrainiens. En géographie, nous avons ajouté des cartes du Donbass. » La DNR reconnaît les deux langues, le russe et l’ukrainien, bien que le statut officiel de cette

dernière ait failli être supprimé en 2015 (3). Il appar- tient aux parents de choisir la langue dans laquelle leur enfant étudie. « Dès octobre 2014, le nombre de cursus en ukrainien a chuté à 4 %, contre 15 % auparavant. À la rentrée 2016, sur quatre-vingts élèves de première [7 ans], seul un élève souhaitait poursuivre en ukrainien. Nous lui avons donc proposé d’aller dans une autre école, pas loin, où une classe adaptée à son choix était ouverte »,

affirme notre interlocuteur. Quand on lui demande

si une réintégration à l’Ukraine est possible à ses yeux, M. Oudovienko répond: «Pas avec le gouver- nement actuellement aux commandes à Kiev. »

«Ici, le chef, c’est le peuple », peut-on lire sur de grands espaces publicitaires dans le centre- ville. Sur l’avenue principale, le visage de Mikhaïl To lstykh, mieux connu sous le pseudonyme de Givi, s’étale par centaines d’exemplaires. Le commandant, qui s’était illustré durant la bataille de l’aéroport de Donetsk de l’automne 2014, a péri dans un attentat le 8 février dernier. Tout en glorifiant ses héros, le jeune « État » se pare des attributs de la souveraineté. Dans la rue, des voitures de police, à la carrosserie impeccable, arborent les couleurs du drapeau de la DNR, tout comme les écussons des uniformes des agents. Dans les magasins, certains produits, comme les biscuits ou la charcu- terie, sont estampillés d’un «fabriqué en DNR », aux couleurs du drapeau.

Même si l’aide économique versée par Moscou, un secret de Polichinelle, reste essentielle pour que fonctionnent les institutions, les nouvelles autorités ont cherché rapidement à prélever

Photographies prises par l’auteur dans la ville de Donetsk en février-mars 2017.

quelques ressources sur le territoire. Enfoncé dans son fauteuil, M. Luis Hernando Muñoz, chef d’une entreprise d’importation de café colombien installé

à Donetsk depuis trente ans, assure que, durant

la première phase de la guerre en 2014 et 2015, plusieurs magasins ont été réquisitionnés pour former la nouvelle chaîne des « supermarchés républicains », devenue très populaire en raison de ses prix accessibles. « Je sais que les recettes de ces magasins ont été envoyées à des fonds utilisés pour payer toute une série de choses, dont les pensions. Un moyen pour stabiliser la situation », prétend M. Muñoz tout en restant discret sur les bénéficiaires directs et les autres usages de ce rudiment de fiscalité. Dans un second temps, le pouvoir a ciblé les petites et moyennes entreprises. « Depuis l’été 2016, elles subissent de fortes pressions pour se réenregistrer auprès des autorités et payer leurs impôts à la République », assure la responsable d’un programme de développement de l’ONU établie jusqu’en décembre 2016 à Donetsk, qui souhaite garder l’anonymat.

Jusqu’à ce que Kiev en perde le contrôle, la plupart des mines et des industries étaient enregis-

trées officiellement en Ukraine et y reversaient leurs impôts pour continuer à avoir accès au marché national. Un enjeu particulièrement important pour la filière métallurgique, dont les produits – du minerai de fer à l’acier, en passant par le charbon – circulaient, jusqu’à une date récente, de part et d’autre de la ligne de démarcation. Devant l’impuissance du gouvernement ukrainien

à lever des blocages organisés par des militants

nationalistes, M. Zakhartchenko, le président de la DNR, a annoncé, le 1 er mars, la réquisition de quarante-trois entreprises, pour l’essentiel des mines et des actifs du secteur métallurgique possédés par M. Rinat Akhmetov. Oligarque origi- naire du Donbass (4), M. Akhmetov a soutenu le camp séparatiste quelque temps, avant de se ranger du côté de Kiev. Le propriétaire de la société System Capital Management (SCM) Holding a également perdu le stade Donbass Arena, où il distribuait régulièrement de l’aide humanitaire, un gage d’influence auprès des habitants de Donetsk. Selon les données collectées par une députée auprès de l’administration fiscale, huit entreprises de la liste des réquisitions versaient à elles seules près de 1,3 milliard de hryvnias (45 millions euros) d’impôts par an.

le dilemme ukrainien

pouvoir d’influence qui viderait ces territoires de leurs forces vives en faisant de l’Ukraine une terre attractive pour la jeunesse du Donbass, notre interlocuteur crayonne un schéma. L’Ukraine y apparaît dans le camp occidental, sauf la partie extrême- orientale, qui demeure du côté de «l’ex- URSS». « Nous devons agir vis-à-vis du Donbass comme l’Occidentaagi en Ukraine après la chute de l’Union soviétique, commente le député, en finançant activement la société civile afin de [l’]arracher à son passé sovié- tique, de manièreàyfaire émerger des leaders qui parleront de démocratie et de liberté d’expression. » Selon lui, des bourses et programmes spéciaux d’admission permettront d’attirer une partie des cinquante mille bacheliers qui sortent des établissements secon- daires du Donbass chaque année.

SI LES DEUX APPROCHES divergent sur

la méthode, elle s’accordent sur un point essentiel : la reconnaissance des zones occupées non contrôlées par Kiev comme des territoires sous occupation. Graver le mot « occu- pation » dans la loi enterrerait définiti-

vement la timide politique engagée par le ministère des territoires provisoi-

subi le regain des affrontements depuis le début de l’année.

a

sept mille agents (sur onze mille), qu’elle paie pour certains en roubles

rement occupés et des personnes déplacées, créé en avril 2016. En

 

Sur le terrain, les personnes qui

(en espèces), pour d’autres en

janvier dernier, son ministre, M. Vadim Tchernych, proposait un plan de réinté- gration du Donbass en quatorze mesures: facilités pour les entreprises, programmes de soutien à la langue

travaillent dans les zones proches du front s’inquiètent des conséquences humanitaires du blocus, dans un contexte où les infrastructures, déjà marquées par les combats, font fi de

hryvnias, notamment ceux amenés à repasser régulièrement la frontière.

« Depuis le blocus, faute de laissez- passer spéciaux, nous ne pouvons plus acheminer aucun matériel de maintenance côté DNR. Même le

ukrainienne, compétitions sportives,

la

ligne de démarcation. Par exemple,

chlore, nous le recevons de Russie,

accès de la population locale aux

la

compagnie régionale pour l’appro-

en tant qu’aide humanitaire. »

produits de première nécessité et aux aides sociales. À défaut de victoire

visionnement en eau de la région de Donetsk, Voda Donbass, assure l’ex-

 

Pour damer le pion aux projets

militaire, il s’agirait de mener une

ploitation des stations de filtrage et

 

bataille pour la conquête des esprits

et des cœurs ». Cependant, l’institution n’a guère les moyens de mettre en œuvre ce programme. «Notre budget s’élève à 25 millions de hryvnias

«

[875 000 euros], et il nous en faudrait près de 2 millions de plus juste pour couvrir les salaires et les locaux »,

avoue l’adjoint du ministre, M. Gueorgi Touka, assis à son bureau, au-dessus duquel est accroché le cliché d’une

des réseaux de distribution de part et d’autre du front. « Nous sommes dans l’attente d’une résolution du problème de l’eau au niveau des

accords de Minsk », s’alarme M. Viktor Zavodovski, le chargé des questions financières. Preuve qu’une mesure qui consisterait à priver d’eau douce les républiques autopro- clamées est impraticable, le canal Donets-Donbass part de Sloviansk,

favorables à la reconnaissance du statut de territoire occupé, M. Porochenko a annoncé une loi prochaine sur le

« rétablissement de l’intégrité territo- riale de l’Ukraine». « [Nos partenaires occidentaux] ne comprendraient pas pourquoi l’Ukraine exige un soutien

quand à l’intérieur du pays une série de forces politiques se sont donné pour but de se débarrasser d’une partie du Donbass et de rejeter en Russie quelques millions d’Ukrai-

(

)

voiture calcinée au milieu d’une zone

en territoire contrôlé par Kiev, traverse

niens », expliquait-il en mars dernier

industrielle. «Un ancien du bataillon

la

ligne de démarcation pour desservir

devant le Conseil de sécurité nationale

HÉLÈNE RICHARD.

Azov, devenu photographe de guerre,

Donetsk, avant de la repasser en

et de défense. Un processus large-

a

pris cette photo à Avdiïvka», une ville

direction du port de Marioupol, tenu

ment avancé que le président semble,

limitrophe de Donetsk, tenue par les forces gouvernementales, située de l’autre côté de la ligne de contact, qui

par l’armée. Sur le territoire de la «République populaire de Donetsk » (DNR), la compagnie emploie encore

pour l’instant, impuissant à enrayer.

MAI 2017 – LE MONDE diplomatique

6

INSTRUMENTALISATION DE LA MISÈRE AU PROFIT DU FONDAMENTALISME

En Afrique, le spectre d’un djihad peul

À cause du réchauffement climatique et des politiques éco- nomiques suivies, la situation des éleveurs nomades du Sahel, traditionnellement difficile, se dégrade. Au point que de nombreux Peuls prennent désormais les armes pour faire entendre leurs revendications. Majoritairement musul- mans, ils fournissent de plus en plus de troupes aux mou- vements djihadistes qui déstabilisent la région.

PAR RÉMI CARAYOL *

FACE au soulèvement des pasteurs peuls qui embrase le centre du Mali depuis 2015 et qui menace tout le sous-continent, «l’État tâtonne », nous déclare, inquiet, M. Soumeylou Boubèye Maïga, qui a dirigé successivement les services de ren- seignement, la diplomatie et l’armée du pays. L’enchevêtrement des crises dans le Sahel mais aussi le «manque de connais- sance des dynamiques pastorales » com- pliquent selon lui les tentatives de circons- crire l’incendie. De tout temps, partout en Afrique, des conflits ont opposé les cul- tivateurs aux éleveurs pratiquant le noma- disme ou la transhumance. Les bergers peuls ont souvent été les protagonistes « de disputes dues aux dégâts dans les champs,àl’accès aux points d’eau et au passage des troupeaux », comme le rap- pelle l’anthropologue Sten Hagberg (1). Mais les affrontements demeuraient confi- nés à une localité et ne duraient pas plus de quelques jours, à l’issue desquels chaque camp comptait ses morts.

Depuis le début des années 2010, les conflits, plus nombreux, plus meurtriers, ont pris une tout autre ampleur. Attisés par l’essor des mouvements terroristes, par les trafics d’armes qui traversent le Sahel, mais aussi par les conséquences du changement climatique, ils ont changé de nature. Si les Peuls se mobilisent pour

défendre leurs intérêts, leurs revendica- tions sont aussi instrumentalisées par les milices qui s’affrontent en Afrique de l’Ouest et centrale, menaçant de rendre la situation incontrôlable.

Peuple de pasteurs, majoritairement musulmans, les Peuls seraient environ trente millions (aucun chiffre précis n’est disponible), dispersés dans plusieurs pays : Nigeria, Guinée, Sénégal, Came- roun, Mali, Niger, Burkina Faso, Tchad, Centrafrique, Côte d’Ivoire, Mauritanie, Gambie et Guinée-Bissau. Poussés par les sécheresses des années 1970 et 1980, ils ont entamé une grande migration vers le sud. En l’espace de quarante ans, les climatologues ont observé une chute ver- tigineuse de la pluviométrie (– 20 % en moyenne) au Sahel. De sévères périodes de sécheresse ont causé la mort de mil- liers de personnes et de millions d’ani- maux. Les Peuls subissent également l’extension continue des terres agricoles, qui limite progressivement leurs espaces de pâture et de transhumance. En outre, la priorité donnée à l’élevage intensif marginalise les nomades. Laissés pour compte des politiques de développement, évoluant parfois dans des pays dont ils ne possèdent pas la nationalité, les bergers peuls éprouvent le sentiment de vivre en milieu hostile.

Des kalachnikovs pour les bergers

LA RÉGION centrale, une région fertile du Nigeria qui fait tampon entre le Nord musulman et le Sud chrétien,aainsi vu affluer des pasteurs peuls venus du nord. Outre le changement climatique, ils fuyaient le surpâturage et, plus récem- ment, les tueries perpétrées par Boko Haram, la secte islamiste qui fait couler le sang depuis huit ans dans le nord-est du pays. Dès lors, éleveurs (majoritaire- ment nomades et musulmans) et cultiva- teurs (sédentaires et majoritairement chrétiens) se disputent terres et eau, sur fond de grand banditisme lié au trafic de bétail. Les tueries et les destructions ont atteint des niveaux record dans le Nord et dans le centre, où l’on dénombre plu- sieurs centaines de morts. Les tensions touchent désormais des États méridio- naux du Nigeria.

Négligée par les autorités politiques, qui ont fort à faire avec les bandes rebelles dans le delta du Niger (2) et dans le Nord-Est, cette guerre qui ne dit pas son nom pourrait prendre une nouvelle dimension. Une intense compétition reli- gieuse traverse en effet les régions cen- trales, comme l’ont montré en 2010 les massacres de Jos (ville du centre du Nigeria), au cours desquels des dizaines de personnes ont été assassinées. Vic- times de la rancœur suscitée par les

* Journaliste.

musulmans, les pasteurs peuls venus du Nord sont accusés de connivence avec Boko Haram, dont ils ont pourtant, eux aussi, fui les exactions.

En 2015, l’élection à la présidence du Nigeria d’un Peul, M. Muhammadu Buhari, n’a en rien modifié les percep- tions. Le nouveau chef de l’État s’est peu mobilisé pour les bergers de son ethnie. Car, au Nigeria comme dans les autres pays du Sahel, un fossé s’est creusé au fil des générations entre ceux que l’on décrit – un peu caricaturalement – comme les « Peuls des villes », souvent diplômés et embourgeoisés, et ceux, très majoritaires, que l’on appelle les « Peuls des champs », qui n’ont pour la plupart été que très peu scolarisés.

En Centrafrique, c’est un conflit d’une autre nature, mais nourri d’ingrédients similaires, qui a gagné les Peuls. Lorsque la guerre civile a éclaté dans le pays après le coup d’État du 24 mars 2013, les relations étaient déjà tendues avec les bergers qui, poussés par la séche- resse, descendaient du Tchad. Dans un État qui n’en est plus un depuis long- temps, chaque communauté se retrouve livrée à elle-même. Alors que les cou- peurs de routes et les groupes armés se multiplient, les bergers modifient leurs itinéraires, ce qui provoque des heurts avec les cultivateurs. Ils s’arment non

des heurts avec les cultivateurs. Ils s’arment non CLAUDE GERMAIN - MUSÉE DU QUAI BRANLY -
CLAUDE GERMAIN - MUSÉE DU QUAI BRANLY - JACQUES CHIRAC, PARIS - RMN-GRAND PALAIS
CLAUDE GERMAIN - MUSÉE DU QUAI BRANLY - JACQUES CHIRAC, PARIS - RMN-GRAND PALAIS

Scène relatant des épisodes de la guerre qui opposa le roi Ibrahim Njoya à un parti rebelle peul mené par Gbetnkom, entre 1892 et 1895. Première moitié du XX e siècle.

plus de machettes ou de vieux fusils, mais de kalachnikovs achetées aux tra- fiquants qui pullulent dans la région.

C’est à cette époque qu’intervient un Peul du Tchad, M. Baba Laddé. Cet

ancien gendarme entré en rébellion contre

le régime autoritaire du président Idriss

Déby prétend défendre les bergers peuls de Centrafrique tout en les rackettant

et en volant leur bétail. Acculé par les

armées tchadienne et centrafricaine, il finit par se rendre et par rentrer à N’Dja- mena en 2012. Mais une partie des com- battants de son mouvement, le Front populaire pour le redressement (FPR), refusent de le suivre. Lorsque la guerre

éclate en 2013, ils rejoignent les rangs de l’ex-rébellion de la Seleka (musulmans)

et combattent les milices anti-balaka

(chrétiennes).

Aujourd’hui, M. Ali Darassa, un ancien du FPR, a repris le flambeau de M. Laddé. À la tête de l’Union pour la paix en Centrafrique (UPC), il prétend à

son tour défendre les éleveurs peuls, qu’il a armés et qui sont accusés de commettre d’innombrables exactions – villages incendiés et pillés, civils tués à l’aveu- gle – dans le nord-ouest et dans le centre du pays. Ces massacres ont exacerbé les hostilités à l’égard de l’ensemble des Peuls, à leur tour pris pour cibles. Ceux-

ci représentent une part non négligeable

(quoique difficilement quantifiable) des 463 000 Centrafricains réfugiés dans les pays voisins. Cet afflux suscite parfois des tensions avec les populations locales, qui voient arriver, comme au Cameroun en 2014, les pasteurs accompagnés de leurs bêtes.

Quant aux bergers restés en Centra- frique, ils sont régulièrement dépouillés de leurs troupeaux – souvent leur seule richesse – par des combattants de l’ex- Seleka, qui, selon les Nations unies, «trouvent dans le vol de bétail une impor-

tante source de revenus (3) ». Ils subissent en outre une certaine hostilité à Bangui, où il n’est pas rare d’entendre: « Les musulmans devraient retourner chez eux. » Des hommes politiques dénoncent désormais d’improbables liens entre les ex-Seleka et les djihadistes qui sévissent

en Afrique de l’Ouest.

Le spectre d’un « djihad peul » prend corps dans le centre du Mali, une région fréquentée par les bergers pratiquant la transhumance, au cœur de laquelle les Peuls fondèrent au XIX e siècle un empire théocratique, l’empire du Macina. Depuis deux ans, l’influence des mouvements djihadistes, jadis actifs dans le nord du pays, s’est répandue dans la région de

Mopti, à tel point que la situation y sem- ble incontrôlable. Des dizaines de com- battants, peuls pour la plupart, y sèment

la terreur. Ils se réclament de M. Amadou

Koufa, chef de la katiba Macina, un groupe armé lié à Ansar Dine apparu en 2015. En février 2016, la katiba Macina

s’est affiliée au Groupe de soutien à l’is- lam et aux musulmans, un mouvement issu de la fusion d’entités sahéliennes se plaçant sous la bannière d’Al-Qaida.

Les assassinats ciblés et les attaques armées se multiplient, tout comme les incursions dans les villages. Selon Human Rights Watch, les exactions com- mises depuis le début de l’année par les groupes armés islamistes, les milices d’autodéfense et, dans une moindre mesure, l’armée malienne appelée pour rétablir l’ordre ont entraîné la mort d’au moins cinquante-deux personnes et le déplacement de plus de dix mille autres dans le centre du Mali. « L’État, dans ces zones, ne contrôle plus rien. Les écoles sont fermées, les fonctionnaires se terrent et l’armée ne fait que passer », constate un élu local exilé à Bamako pour sa pro- pre sécurité, qui requiert l’anonymat. Dans ce contexte d’insécurité générali- sée, les tensions parfois anciennes entre les communautés, notamment les Peuls, les Bambaras et les Dogons, s’exacer- bent, chaque groupe créant sa milice d’autodéfense.

L’expansion de la violence islamiste conduit souvent à sous-estimer la dimen- sion sociale des conflits en cours. Pour- tant, on dit souvent dans le Sahel qu’«il n’y a pas de Peuls terroristes, seulement des Peuls fâchés ». Selon le journaliste

Adam Thiam, spécialiste de la katiba Macina, l’insurrection plonge ses racines dans la récession économique qui touche la région de Mopti. Les principales acti- vités de la région, l’un des poumons éco- nomiques du pays, sont en berne depuis plusieurs années : le tourisme souffre de l’insécurité ; l’agriculture et l’élevage pâtissent des épisodes de sécheresse. Les heurts étaient récurrents avant la crise de 2012, qui a vu la prise de Tombouctou par les mouvements islamistes. L’émer- gence cette année-là des groupes armés indépendantistes et djihadistes a toutefois considérablement « modifié les modes de règlement » de ces conflits : « Le recours aux autorités traditionnellesaété écarté au profit du recours aux acteurs en armes. »

En 2012, les djihadistes n’ont pas seu- lement occupé le nord du Mali : ils se sont également rendus maîtres d’une par- tie du centre du pays. Les Peuls, qui dénonçaient depuis des années la réduc- tion de leur espace de pâturage en pays dogon, ou d’autres qui subissaient les razzias menées par des bandits touaregs, ont alors décidé de se placer sous la pro- tection des nouveaux maîtres de la zone, les hommes du Mouvement pour l’uni- cité et le djihad en Afrique de l’Ouest (Mujao), un groupe lié à Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), même s’ils n’épousaient pas leur idéologie.

Écoute de prêches sur téléphone portable

UNE fois les djihadistes partis, en janvier 2013, à la suite de l’intervention militaire française, certains se sont recy- clés dans le vol de bétail ; d’autres ont rejoint des groupes d’autodéfense; d’autres encore sont allés grossir les rangs de la katiba Macina pour des rai- sons diverses : appât du gain, convictions religieuses, mais aussi révolte contre les exactions de l’armée malienne ou contre l’aristocratie peule. Les bergers, que Thiam appelle les « cadets sociaux », subissent une marginalisation politique et économique depuis la fin du XIX e siè- cle, y compris au sein de leur propre communauté. Ils ont vu dans les événe- ments récents la possibilité de s’éman- ciper des lois (régime foncier, taxations officieuses, etc.). Et ils ont trouvé leur héraut en la personne de M. Koufa.

Ce fondamentaliste peul dont les jeunes écoutent les prêches sur leurs téléphones portables dénonce depuis trente ans les « privilèges » des familles maraboutiques, la corruption des auto- rités locales et la complicité des élites peules, responsables selon lui de la spo- liation des bergers. « Nombre d’habi- tants du centre, victimes d’injustices ou de racket, voient en lui un moyen d’ob- tenir réparation », explique Thiam, qui évoque « un terreau extrêmement pro- pice pour tout entrepreneur de cause

qui incarnerait un modèle en rupture avec cet ordre des choses ».

Cet engrenage peut-il se reproduire ail- leurs ? C’est ce que craint M. Soumeylou Boubèye Maïga. « Il y a de grandes dif- férences entre les Peuls selon les pays, nous explique-t-il. Mais tous vivent des situations plus ou moins similaires. Et les contacts existent. » Soulignant, pour sa part, le risque d’amalgame entre reven- dications peules et mouvements djiha- distes, Jean-Hervé Jezequel, directeur adjoint de l’International Crisis Group, estime que « l’idée d’un mouvement uni- fié peul est surévaluée ». Il craint en revanche l’éclosion de plusieurs foyers insurrectionnels dans les zones rurales d’États sahéliens à l’autorité affaiblie. C’est déjà le cas au Burkina Faso, dans la province de Soum (Nord), où un nou- veau groupe djihadiste, Ansaroul Islam, essentiellement composé de Peuls et dirigé par un prêcheur proche de M. Kou- fa, a vu le jour en décembre 2016.

(1) Sten Hagberg, « À l’ombre du conflit violent », Cahiers d’études africaines, n o 161, Paris, 2001. (2) Lire Jean-Christophe Servant, «Au Nigeria, le pétrole de la colère », Le Monde diplomatique, avril 2006. (3) Rapport (S/2016/824) du secrétaire général des Nations unies sur la situation en République centra- fricaine, New York, septembre 2016.

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LE MONDE diplomatique – MAI 2017

STUPÉFIANTE DÉFAILLANCE DES CUVES DU CREUSOT

Le talon d’Achille du nucléaire français

Pendant le prochain quinquennat, 53 des 58 réacteurs du parc atomique français dépasseront les quarante années de fonctionnement. Faudra-t-il prolonger leur exploitation au- delà de la durée prévue lors de leur conception, remplacer ces centrales par une nouvelle génération ou sortir progres- sivement du nucléaire? L’histoire édifiante d’une pièce essen- tielle du dispositif de sûreté interroge les choix à venir.

PAR AGNÈS SINAÏ *

CE BLOC EN ACIER mesurant 23,2 cen- timètres d’épaisseur et 4,72 mètres de dia- mètre joue un rôle crucial dans le confi- nement des centrales électronucléaires. La cuve du réacteur abrite la fission contrôlée de l’uranium dans une eau sous haute pression. Une fissure ou une rupture brutale de la calotte du fond conduirait à un accident majeur difficilement maîtri- sable. La montée en pression dans l’en- ceinte de confinement en béton serait trop rapide pour être endiguée. L’explosion de celle-ci entraînerait des rejets de radio- activité dans l’atmosphère, avec pour conséquence des dommages incalculables.

« La rupture doit être exclue », dit avec force le président de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), M. Pierre-Franck Che- vet, devant l’Office parlementaire d’éva- luation des choix scientifiques et techno- logiques. Ce 25 juin 2015, les élus sont sidérés par la découverte des défauts de fabrication de la cuve déjà installée dans l’EPR (1), réacteur dit de « troisième génération », en construction à Flaman- ville (Manche). Alors que dès 2007 l’ASN a demandé à l’entreprise de pro- céder à des essais pour pouvoir prononcer la conformité de ces pièces à l’exigence de qualification technique (2), ceux-ci n’ont eu lieu qu’en octobre 2014, sur une calotte similaire initialement destinée au marché américain. Et les résultats com- muniqués au printemps 2015 s’avèrent désastreux : la résilience de la cuve se limite par endroits à 36 joules et en moyenne à 52 joules, quand la réglemen- tation en impose un minimum de 60 (3). C’est une avarie de premier ordre pour un chantier pharaonique.

Avec une puissance électrique annon- cée de 1 630 mégawatts (MW), l’EPR sera, s’il voit le jour, le réacteur le plus puissant du monde. Destinéàremplacer à terme tous les réacteurs actuels (900, 1 300 et 1 450 MW), ce modèle est pré- senté comme plus rentable, plus sûr, entièrement informatisé et d’une durée de vie de soixante ans. Dès la création d’Areva en 2001, issue du rachat de Cogema par Framatome, M me Anne Lau- vergeon, alors présidente-directrice géné- rale du groupe, en a fait son principal

argument pour la relance du nucléaire, en France comme à l’international. Mais les vicissitudes de la construction des prototypes trahissent la démesure du pro- jet. En Chine, l’inauguration des deux EPR en chantier à Taishan a été repous- sée à la fin de l’année (4). En Finlande, l’EPR d’Olkiluoto, qui devait démarrer en 2009, ne sera raccordé au réseau élec- trique au mieux que fin 2018.ÀFlaman- ville, le chantier lancé en 2007 accumule les retards : déjà plus de six années. Estimé initialement à 3,3 milliards d’eu- ros, son coût sera au moins de 10,5 mil- liards d’euros (5), et à condition qu’Areva trouve une parade à ses nou- veaux déboires, qui révèlent un défaut majeur dans la maîtrise de la qualité des pièces forgées.

La cuve en acier d’un réacteur doit être ductile, c’est-à-dire apte à se déformer sous l’effort, sans rompre, mais aussi tenace pour résister à la propagation d’une fissure sous contrainte mécanique. Très peu de forges dans le monde sont capables d’en fabriquer. La calotte et le fond de cuve de Flamanville ont été façonnés dans l’usine Creusot Forge, en Saône-et-Loire, où les lingots de 156 tonnes en provenance de l’usine voi- sine d’Industeel (ArcelorMittal) sont for- gés puis moulés sur une énorme presse pour prendre la forme d’un couvercle ou d’un fond de cuve de réacteur, d’une virole de générateur de vapeur ou encore d’une branche de tuyauterie.

La forge du Creusot a une longue his- toire, qui débute en 1782 et s’étoffe à partir de 1836 sous l’égide de la dynastie industrielle des Schneider. Sous le contrôle du baron Édouard-Jean Empain à partir de 1969, l’activité donne naissance l’année d’après à Creusot- Loire, qui compte jusqu’à 22 000 sala- riés (6). L’atelier d’usinage de pièces nucléaires – qui marque alors un tour- nant technologique – est inauguré en 1974. Mais la demande s’essouffle après l’achèvement des principales centrales françaises, la baisse des prix du pétrole et la catastrophe de Tchernobyl, en 1986, qui provoque le gel des investissements dans le monde.

Un savoir-faire et des procédures émoussés

EN 2003, l’homme d’affaires Michel- Yves Bolloré (frère de Vincent) rachète la forge pour une bouchée de pain, alors que l’activité est en veilleuse depuis près de vingt ans et que le site ne compte plus que quatre cents salariés. Le savoir-faire et les procédures se sont émoussés. Dès le 16 décembre 2005, le chef du Bureau de contrôle des chaudières nucléaires (BCCN) écrit à la direction d’Électricité de France (EDF) : « Le BCCN a récem- ment constaté de nombreux écarts concernant le forgeron Creusot Forge. Ces éléments mettent en cause la qualité des travaux et de la surveillance de ses sous-traitants (7). »

Après une visite au Creusot, le BCCN repère des « déviances » qui auraient dû être signalées par le fabricant lui-même ou par son commanditaire. Le président de l’ASN de l’époque, M. André-Claude Lacoste, aurait averti Areva : « Votre fournisseur a de gros problèmes, chan- gez-en ou rachetez-le (8) ! » Areva annonce ce rachat en septembre et s’exé- cute fin 2006 pour la somme surprenante de 170 millions d’euros (9). C’est dans cette période mouvementée, entre sep- tembre 2006 et janvier 2007, que les

* Journaliste.

calottes du couvercle et du fond de la cuve de l’EPR ont été élaborées

Les anomalies constatées relèvent d’un phénomène bien connu de ségrégation des atomes du carbone que l’on ajoute au fer lors de la fabrication de l’acier. David Rodney, physicien spécialiste des métaux, décrit le risque de rupture : « Le fait qu’il y ait une concentration en car- bone un peu trop importante dans cer- taines pièces des centrales nucléaires les rend à la fois plus dures et plus fragiles, d’autant que la résilience de l’acier dimi- nue du fait du bombardement par les neutrons. En fonctionnement normal, cela ne pose pas de problème ; mais, en cas d’arrêt d’urgence du réacteur, la baisse de la température entraîne une contrainte forte sur les matériaux. » Alors que la teneur en carbone n’aurait pas dû dépasser 0,22 %, celle mesurée par Areva était par endroits de 0,30 %.

Comment expliquer que le japonais Mitsubishi Heavy Industries soit par- venu à forger correctement des compo- sants équivalents pour l’EPR finlandais ? « Creusot Forge a fait un choix différent de Mitsubishi, qui pouvait utiliser un lin- got plus grand. Areva a voulu croire que ce qui fonctionnait avec une pièce plus

BARTHÉLÉMY TOGUO - GALERIE LELONG, PARIS - BANDJOUN STATION, CAMEROUN
BARTHÉLÉMY TOGUO - GALERIE LELONG, PARIS - BANDJOUN STATION, CAMEROUN

BARTHÉLÉMY TOGUO. –«Nuclear Destiny III » (Destinée nucléaire III), 2015

petite pourrait convenir à cette nouvelle échelle. Dès le départ, l’alerte sur le risque de ségrégation du carbone était plus élevée que d’habitude et aurait dû mener à des contrôles plus poussés », explique l’expert indépendant Yv es Marignac, directeur de l’agence d’infor- mation sur l’énergie Wise-Paris. Quant

à EDF, responsable du chantier de Fla-

manville, elle semble s’en être remise aux garanties apportées par Areva sur la qualité de la cuve avant d’accepter que celle-ci soit installée.

Les syndicats de la filière déplorent une perte de compétence et une stratégie d’en- treprise devenue illisible, dans le contexte du rachat d’Areva NP (Nuclear Power, construction de réacteurs) par EDF décidé en 2016 : «Quand la logique financière se substitue à la réalité de la production, on en arrive là. Les économies sur la matière utilisée, sur les salariés et la non-prise en compte des retours du terrain ont joué en notre défaveur. Le gouvernement a ouvert le capital d’Areva à l’étranger et a déman- telé le groupe en misant sur le tout-export avant de penser à ce qu’on pourrait faire pour la France », témoigne M. Laurent Roussel, délégué syndical Areva NP.

L’affaire de l’EPR a mis en lumière un défaut de qualification du procédé de fabrication qui donne des sueurs froides

à toute la filière. En s’intéressant à l’en- semble des composants façonnés dans les réacteurs avec la même technique que la cuve de l’EPR, l’autorité de sûreté a ouvert la boîte de Pandore. De nom- breuses irrégularités ont été repérées dans le contrôle de pièces vitales élabo- rées par Areva au Creusot et par Japan Casting & Forging Corporation au Japon. Le 22 septembre 2016, l’ASN en publie une liste (10) : « On découvre que le fond des générateurs de vapeur a été fabriqué dans les mêmes conditions et

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rations fournies par les industriels eux- mêmes. On s’aperçoit que le mensonge règne. » Selon l’Institut de radioprotec- tion et de sûreté nucléaire (IRSN), man- daté par l’ASN, « les justifications permettant de montrer que cet affaiblis- sement est sans conséquence pour la sûreté ont pu être apportées rapidement pour les couvercles de cuves », mais de nombreux générateurs de vapeur néces- sitent « des investigations complémen- taires » (11). Par chance, l’hiver n’a pas été trop rigoureux, car les recherches de l’ASN ont conduit à plusieurs arrêts afin de pouvoir vérifier dix-huit des cin- quante-huit réacteurs en fonctionnement.

Lors de ses vœux à la presse, le 18 jan- vier 2017, M. Chevet estime « préoccu- pante » la situation de la filière et souligne que l’ASN a identifié un ensemble de dos- siers dits barrés, suspectés d’irrégularités, qui « s’apparentent à des faux, des falsi- fications ». Une inspection internationale menée sous sa conduite au Creusot, du 28 novembre au 2 décembre dernier, a révélé une « culture de qualité » défail- lante : absence d’identification des causes, sous-effectif de l’équipe qualité, absence de qualification de la fonction de super- viseur, etc. (12). «Aucun contrôle spéci- fique n’est mis en œuvre par Areva NP pour détecter ce type de pratique », notent les inspecteursàpropos des irrégularités.

Exemple de ces irrégularités concer- nant le réacteur numéro 2 de Fessenheim, qui a dû être arrêté en juin 2016 : « On a constaté que la tenue mécanique de la virole basse d’un générateur de vapeur n’était pas garantie. En 2012, Areva ne nous avait pas informés de cet écart », explique M. Rémy Catteau, directeur des équipements sous pression nucléaires à l’ASN. Une « anomalie de trop » qui a conduit à un signalement auprès du pro- cureur de la République : une enquête préliminaire a été ouverte en décembre dernier à la suite de plaintes déposées par plusieurs associations pour mise en dan- ger de la vie d’autrui.

qu’il yades problèmes de teneur en car- bone. Il yaaussi la question du phos- phore dans ces alliages. C’est d’une complexité sans fin. On se heurte aux limites techniques de ces prétendus fleu- rons de l’industrie, commente le physi- cien nucléaire Bernard Laponche. Les contrôles se font sur la base de décla-

EDF sur la sellette

ALORS que les leçons de la catastrophe de Fukushima conduisent à renforcer la sécurité en mobilisant les opérateurs des sites, ces découvertes tombent très mal. L’autorité de sûreté sera de son côté confrontée à un manque de moyens dans une période qui verra l’essentiel des réac- teurs nucléaires atteindre la fin de leur durée de vie. Les « grands carénages » nécessaires à la prolongation de leur fonc- tionnement au-delà de quarante années pourraient s’avérer très coûteux et ne peu- vent concerner certaines pièces, comme les cuves.

Mais EDF fait bonne figure. Lors d’une visite de presse le 16 novembre 2016 à Flamanville, où s’activent 4 300 travail- leurs, M. Xavier Ursat, directeur exécutif chargé de l’ingénierie et des projets EDF, explique aux journalistes que «le chantier a été remis sur les rails ». Le planning « ambitieux et réaliste sera tenu » (13). Pour EDF, il ne fait aucun doute que l’équipement est suffisamment robuste pour être déclaré apte à produire. « Les caractéristiques de ténacité mesurées dans les pièces [testées] respectent les attendus de la lettre de suite de l’ASN émise en décembre 2015. Le projet Flamanville 3 continue sa progression à un rythme soutenu et les essais de mise en service du réacteur interviendront dès 2017 », affirme de son côté Areva. Le 15 mars dernier, EDF annonçait la pro- chaine étape : « le chargement de son combustible et son démarrage, à la fin du quatrième trimestre 2018 ». Une manière de passer l’éponge en augmentant un peu plus la pression qui pèse sur l’ASN.

Car, d’ici à l’automne 2017, le « gen- darme du nucléaire » doit statuer sur les derniers résultats de l’évaluation de la cuve, fournis en novembre 2016. Areva a joué avec le feu, alors qu’elle avait été avertie par l’ASN dès 2007 de la prise de risque industriel importante liée au caractère tardif de la qualification tech- nique des matériaux. Cette décision sera d’autant plus cruciale pour EDF que

l’entreprise publique a signé un marché géant avec le Royaume-Uni le 29 sep- tembre 2016. Deux EPR coûtant au total 22 milliards d’euros doivent être construits à Hinkley Point par EDF et l’énergéticien chinois China General Nuclear Power Corporation. Les risques économiques de l’opération liés aux clauses du contrat inquiètent d’ailleurs beaucoup les syndicats de l’entreprise publique ; ils ont conduit à la démission du directeur financier d’EDF, M. Thomas Piquemal, en mars 2016, puis d’un mem- bre du conseil d’administration.

Que l’autorité de sûreté invalide la réception des pièces défaillantes ou demande une puissance d’exploitation réduite, et toute la filière tremblera. La vraie faiblesse du nucléaire français réside autant dans la vulnérabilité des cuves que dans l’arrogance techniciste de ses promoteurs.

(1) Pour evolutionary power reactor (« réacteur électrique évolutionnaire »). (2) Lettre du président de l’ASN au président du

collectif pour le contrôle des risques radioactifs,

29 juillet 2015. La plupart des documents mentionnés

dans cet article sont accessibles sur www.monde-

diplomatique.fr/57430

(3) « Précisions techniques sur les anomalies de fabrication de la cuve de l’EPR de Flamanville », note d’information de l’ASN, 8 avril 2015.

(4) Mycle Schneider et Antony Patrick Froggatt, Word Nuclear Industry Status Report 2016. (5) L’Usine nouvelle, n o 3434, Antony, 3 septembre 2015.

(6) Didier Hugue, « Un site passé aux mains de plusieurs repreneurs », Les Échos, Paris, 3 mai 2016. (7) Lettre du chef du BCCN au directeur d’EDF,

16 décembre 2005.

(8) Sylvain Tronchet, «Cuve de l’EPR de Flaman- ville : l’incroyable légèreté d’Areva et EDF », émission « Secrets d’info », France Inter, 1 er avril 2017. (9) Ibid. (10) Note de l’ASN du 22 septembre 2016, « Liste des irrégularités détectées au sein de Creusot Forge ». (11) Note d’information de l’IRSN, 18 octobre 2016. (12) « Inspection multinationale–usine Creusot Forge », courrier de l’ASN au président d’Areva,

31 janvier 2017.

(13) Philippe Collet, « Nucléaire : la relance d’EDF suspendue à la cuve de l’EPR », Actu- environnement.com, 17 novembre 2016.

MAI 2017 – LE MONDE diplomatique

8

HARO SUR LES PATRONS ÉTRANGERS

Duplicité économique du Front national

(Suite de la première page.)

Son analyse de la dette ? « Nous avons créé un monopole du financement de l’État par les marchés financiers, les- quels réclament des taux d’intérêt très supérieurs au taux obligataire auquel on se finançait naguère. » Des déloca- lisations ? « On prétend que l’opération fait profiter de prix moins élevés aux consommateurs : c’est faux ! On délo- calise pour accroître les profits. Résul- tat, on fait fabriquer par des pauvres des produits consommés par des chômeurs. »

Lors des législatives de juin 2012, « pas moins de 76 % des mesures proposées par le Rassemblement Bleu Marine se plaç[aient] à gauche de l’axe écono- mique », a calculé le politiste Gilles Ivaldi (3). Le programme 2017 n’infirme pas l’observation : réindustrialisation pla- nifiée (proposition 34), retour de la retraite à 60 ans (52), maintien des trente- cinq heures (63), lutte contre les déserts médicaux (67) et l’évasion fiscale (78), refus des traités de libre-échange (127), garantie de l’accès aux services publics (138), renationalisation des autoroutes (144) Comment expliquer un tel bra- connage de l’extrême droite sur les terres traditionnelles de la gauche ?

D’abord, par la stratégie visant à déro-

ber l’électorat de ses adversaires en imi- tant leur discours : la fameuse « trian- gulation ». Au cours des années 1980,

le Parti socialiste (PS) réorienta le recru-

tement de son électorat vers les classes moyennes, estimant que le « petit peu- ple » lui était acquis. Le FN démontrera qu’il avait tort, avec d’autant plus d’ef- ficacité qu’au lieu de chercher à com- prendre leurs anciens électeurs, les caciques socialistes s’emploient à cha-

PHOTO : PHILIPPE MIGEAT–MNAM-CCI - CENTRE POMPIDOU, PARIS - RMN-GRAND PALAIS
PHOTO : PHILIPPE MIGEAT–MNAM-CCI - CENTRE POMPIDOU, PARIS - RMN-GRAND PALAIS

VA SSILY K ANDINSKY.–«C ar ré bl eu sur fo nd ro ug e », e ntr e 1 922 et 1933

droits de l’homme contre l’identité (7). » Trois ans plus tard, le délégué général Bruno Mégret enfonce le clou : «Nous sommes en train de vivre une mutation de

très grande envergure. ( La société de

demain sera structurée par d’autres lignes de force. Ce ne sera plus le marxisme contre le capitalisme, mais le mondialisme contre le nationalisme (8). »

)

Le parti opère alors une mue dont M me Le Pen et son entourage constituent moins le moteur que l’aboutissement. La plupart des hauts cadres du parti ont rejoint le FN il yamoins de six ans. Cer- tains ont peut-être perçu qu’il offrait d’al- léchantes possibilités de carrière. M. Flo- rian Philippot devient vice-président du parti en 2012, un an après l’avoir rejoint. Encombré par les prétendants, un tel par- cours aurait été plus lent au PS ou chez Les Républicains. Le renouvellement au sommet du parti s’accompagne d’un autre, à la base : «Trois quarts des adhérents ont moins de quatre années de carte, souligne l’un des animateurs de la campagne de M me Le Pen. Ça veut dire que ça n’a plus rien à voir avec le parti à papa. La for- mation a changé. »

De ce « changement », face visible de son effort de « dédiabolisation», le FN tire orgueil. Il n’a pas pour autant troqué sa flamme bleu, blanc, rouge contre une fau- cille et un marteau : «Je souhaite que mon programme permette de dire “Heureux comme un entrepreneur en France” », déclare M me Le Pen le 5 janvier 2017. «Nous sommes des capitalistes, d’abord», nous confirme M. Bernard Monot, éco- nomiste, qui se présente comme «l’un des papas du programme économique » du FN. La spécificité de son projet ? «À l’in- térieur de l’Hexagone, nous sommes libé- raux, c’est-à-dire en faveur du profit. Au- delà des frontières, tout change : il faut lutter contre la concurrence déloyale que nous impose la dérégulation mondia- liste. » Une sorte de «macronisme dans un seul pays », en somme ? «Pas du tout !

états généraux avec les quelques fabricants de meubles français et nous cal- culons, par exemple, que l’industrie natio- nale peut fournir 2 % de la demande de meubles français. On informe alors les centrales de vente – Ikea, But, Confo- rama, etc. – qu’à partir de l’année pro- chaine elles doivent présenter 2 % de “made in France” dans leurs rayons. » Et si elles refusent? «On majore l’impôt sur les sociétés. » Imagine-t-on demander à Ikea de vendre 20 % de meubles français? «Bien sûr ! Davantage, même, à mesure que la filière grandit. » On a connu libé- ralisme moins encadré

Capital national contre prédation étran- gère pour les uns (M. Monot), intérêt géné- ral contre «esprit animal » pour d’autres (M. de Voyer), liberté d’entreprendre contre inertie étatique pour les derniers (M. Robert Ménard) « Oui, il existe des divergences entre nous, confirme M. Mikaël Sala, pré- sident du collectif Croissance Bleu Marine. Mais ce qui nous rassemble, c’est le patrio- tisme. Or la nation est un univers dans lequel chaque entité peut se mettre au ser- vice des autres.» Et l’ancien entrepreneur de prendre l’exemple du pianiste : «Les muscles des doigts et du dos fonctionnent en synergie pour créer un mouvement har- monieux. En cela, notre vision s’oppose aux deux grandes traditions politiques qui voient la société à travers le concept de classe : la vision marxiste, qui défend “le prolétariat”, et l’autre, tout aussi horizon- tale, que l’on pourrait appeler “le parti de l’étranger sous la Révolution”. Celui-ci vise à défendre les privilèges d’un petit groupe, y compris hors des frontières, avant de privilégier sa propre nation.» Rien de vraiment neuf : «Ce ne sera plus le parti des patrons contre celui des ouvriers, mais le parti des étrangers contre le parti de la France», avançait déjà M. Mégret dans la préface de l’ouvrage de 1992.

Substituant de la sorte une «conscience nationale » à la « conscience de classe », le FN désarçonne certains de ses observa- teurs. Car les questions économiques se trouvent mécaniquement reléguées dans la hiérarchie de ses priorités, lorsqu’elles ne sont pas revisitées afin d’activer le cli- vage fondamental à ses yeux : celui de l’identité. Le peuple, victime de la mon- dialisation personnifiée par l’immigré, l’is- lamiste ou le «plombier polonais», trouve alors à ses côtés le petit patron, lui aussi victime d’une menace caractérisée comme « étrangère » : la finance ou les multina- tionales. Du père à la fille, le discours a changé ; pas le propos.

pitrer ceux qui rejoignent le FN. Dans un livre paru en 2012, M me Le Pen s’amuse d’une telle balourdise : « La gauche abandonna peu à peu la défense des classes populaires, des travailleurs, des exploités, oui j’ose le mot, pour la défense monomaniaque de l’exclu du tiers-monde et du sans-papiers, telle- ment plus exotique et plus valorisante sur le plan intellectuel. Abandonner la défense du travailleur français, ce beauf raciste et inculte qui allait bientôt, et c’était une raison supplémentaire de l’abandonner, donner massivement ses voix au Front national, devint logique pour les grandes âmes de la gauche (4). »

Macron, c’est l’ultralibéralisme : les excès d’un modèle qui réserve le profit à quelques-uns ! »

Dans son livre de 2012, M me Le Pen ne critique jamais le « libéralisme » ou le « capitalisme » sans leur associer un mar- queur de dévoiement : « ultra », « hyper », « extrême », « mondialisé », suggérant qu’elle condamne moins un régime éco- nomique que sa tendance à l’immodéra- tion. « La société a été trop loin dans l’idéologie de la rente, renchérit M. de Voyer. Quand on voit que cette année les entreprises françaises ont reversé 50 mil- liards de dividendes à leurs actionnaires, un record Ça n’est pas sain. » En lecteur de Christopher Lasch, Jean-Claude Michéa et Jacques Ellul, il prône le retour d’un « sens des limites ». Il serait ici orchestré par un «État plus présent ».

Quid du «libéralisme hexagonal » que promeut M. Monot dans ces conditions? Notamment lorsqu’il est question de «pla- nification»? Après nous avoir assuré que celle-ci serait « bien entendu non coer- citive », M. Messiha nous en détaille les modalités : « Prenons l’exemple de l’industrie du meuble. En 1990, elle employait environ 600 000 personnes. Aujourd’hui, c’est quelques milliers. Qu’est-ce qu’on fait ? Nous organisons des

Ikea dans le viseur

POUR UNE PARTIE des milieux progres- sistes, la jubilation des représentants du FN à brouiller les cartes révèle donc moins l’évolution de cette formation d’extrême droite que son hypocrisie. Le nouveau dis- cours du parti dissimulerait son vrai visage. Pas de virage « social », «le FN ment», conclut le «Flash n o 6» du collectif Vigilance et initiatives syndicales antifas- cistes (VISA) (5), qui rassemble l’Union syndicale Solidaires, des fédérations et des syndicats de la CGT, de la Confédé- ration française démocratique du travail (CFDT) ou encore de la Confédération nationale du travail (CNT).

De fait, la formation tend souvent le bâton pour se faire battre. En 2017,

M me Le Pen condamne la directive euro-

péenne sur les «travailleurs détachés » (6),

semblant omettre qu’elle ne s’y est pas

opposée lors d’un vote au Parlement euro- péen en avril 2014. Mai 2016 : elle exige

le retrait de la loi travail, alors même que

les députés de son parti déposent des amendements visant à en renforcer la nature libérale. Et, dans son programme 2017, le FN promet, d’une part, un accroissement des dépenses et, de l’autre, un déficit structurel égal à zéro, l’équiva-

lent de la « règle d’or » européenne qui impose l’austérité aux peuples du conti- nent. Cette désinvolture suffit-elle toute- fois à distinguer le FN du PS ou des Répu- blicains, deux formations que le souci de tenir leurs promesses n’a jamais embar- rassées outre mesure ?

« Sur cette question, une partie de la gauche n’a pas changé de logiciel depuis le rapport Dimitrov du VII e Congrès mon- dial de l’Internationale communiste », observe le journaliste René Monzat. En 1935, Georgi Dimitrov définit le fascisme comme «la dictature terroriste ouverte des éléments les plus réactionnaires, les plus chauvins, les plus impérialistes du capital financier ». Jugé « fasciste », le FN serait donc le bras armé du grand patronat.

«Cette vision des choses ignore qu’une partie de l’extrême droite n’a rien à voir avec cette option économique », conteste

René Monzat. En réalité, la parenthèse reaganienne du FN dure peu : de 1983 à 1989. Quelques semaines seulement après la chute du mur de Berlin, la revue théo- rique de la formation proclame : «À l’af- frontement marxisme-libéralisme a déjà succédé un nouveau débat : celui des

Une constante, l’anticommunisme

DÉFENDRE «l’économie réelle » contre « la finance anonyme » ou les « petits entrepreneurs » courageux contre la pré- dation des multinationales relève alors moins d’une stratégie de relance de l’ap- pareil productif français que d’une volonté de structurer le monde autour d’une oppo- sition:« le proche enraciné » contre «l’étranger apatride ». En 2012, le pro- gramme du FN expliquait sa défense des petites et moyennes entreprises (PME) en ces termes : leur activité « contribue à la perpétuation de traditions qui sont inti- mement liéesàl’histoire des villes et des campagnes françaises, véritables sym- boles de l’art de vivre français et du raf- finement de notre civilisation ».

Cette vision de la société laisse peu de place à l’action syndicale, un domaine auquel s’intéresse tout particulièrement M. Thibaut de La Tocnaye : « Quand Marine a lancé le slogan “Remettre la France en ordre”, tout le monde a pensé à la lutte contre le terrorisme, à la maîtrise des frontières Moi, j’ai pensé au monde du travail. » Son ambition ? Revisiter l’or- ganisation des branches « pour permettre aux petits de se regrouper face aux gros donneurs d’ordres et pour lutter contre la concurrence déloyale ». Il s’agit égale- ment de se libérer des « archaïsmes » de la loi en matière de droit du travail puisque, « évidemment », les accords de branche « domineraient ».

Si le FN prévoit une « réforme de la représentativité » des syndicats en « allant plus loin que M. François Fillon en 2008 », M. de La Tocnaye partage volon- tiers son rêve : «Pour moi, notre doctrine

saine de réconciliation de l’économique et du social implique de créer de nouveaux syndicats rassemblant salariés, cadres et patrons. » Un modèle corporatiste garan- tissant que «les gens défendent leur métier plus que leurs intérêts catégoriels ». Au FN, on n’aime pas beaucoup la grève

Dans un livre paru en 2003 (9), l’homme qui nous présente sa vision des syndicats raconte son engagement auprès des Pha- langes chrétiennes maronites au Liban, son combat aux côtés des contras au Nicaragua et sa proximité avec Roberto D’Aubuisson, fondateur des escadrons de la mort anti- communistes au Salvador. On lui demande si le FN serait devenu «marxiste», comme le suggère l’économiste Christian Saint- Étienne (10). Il sourit.

RENAUD LAMBERT.

(3) « Du néolibéralisme au social-populisme ? », dans Sylvain Crépon, Alexandre Dézé et Nonna Mayer, (sous la dir. de), Les Faux-Semblants du Front national. Sociologie d’un parti politique, Presses de Sciences Po, Paris, 2015. (4) Pour que vive la France, Grancher, Paris, 2012. (5) « Les 35 heures, les retraites, la loi travail :

l’attrape-couillon du FN », 17 mars 2017, visa-isa.org (6) Lire Gilles Balbastre, «Travail détaché, travail- leurs enchaînés », Le Monde diplomatique, avril 2014. (7) Identité, n o 4, novembre-décembre 1989. Je remercie René Monzat de m’avoir orienté vers ce document. (8) «Réflexions sur le mondialisme », dans Jacques Robichez (sous la dir. de), Le Mondialisme. Mythe et réalité, Éditions nationales, Paris, 1992. (9) Thibaut de La Tocnaye, Les Peuples rebelles. Itinéraire d’un Français aux côtés des combattants de la liberté, Godefroy de Bouillon, Paris, 2003. (10) Christian Saint-Étienne, «Le “marinopenisme” est un marxisme péroniste », Le Figaro, Paris, 14 novembre 2014.

Christian Saint-Étienne, «Le “marinopenisme” est un marxisme péroniste », Le Figaro, Paris, 14 novembre 2014.
Christian Saint-Étienne, «Le “marinopenisme” est un marxisme péroniste », Le Figaro, Paris, 14 novembre 2014.
Christian Saint-Étienne, «Le “marinopenisme” est un marxisme péroniste », Le Figaro, Paris, 14 novembre 2014.
Christian Saint-Étienne, «Le “marinopenisme” est un marxisme péroniste », Le Figaro, Paris, 14 novembre 2014.
Christian Saint-Étienne, «Le “marinopenisme” est un marxisme péroniste », Le Figaro, Paris, 14 novembre 2014.
Christian Saint-Étienne, «Le “marinopenisme” est un marxisme péroniste », Le Figaro, Paris, 14 novembre 2014.
Christian Saint-Étienne, «Le “marinopenisme” est un marxisme péroniste », Le Figaro, Paris, 14 novembre 2014.
Christian Saint-Étienne, «Le “marinopenisme” est un marxisme péroniste », Le Figaro, Paris, 14 novembre 2014.
Christian Saint-Étienne, «Le “marinopenisme” est un marxisme péroniste », Le Figaro, Paris, 14 novembre 2014.
Christian Saint-Étienne, «Le “marinopenisme” est un marxisme péroniste », Le Figaro, Paris, 14 novembre 2014.
Christian Saint-Étienne, «Le “marinopenisme” est un marxisme péroniste », Le Figaro, Paris, 14 novembre 2014.
Christian Saint-Étienne, «Le “marinopenisme” est un marxisme péroniste », Le Figaro, Paris, 14 novembre 2014.
Christian Saint-Étienne, «Le “marinopenisme” est un marxisme péroniste », Le Figaro, Paris, 14 novembre 2014.
Christian Saint-Étienne, «Le “marinopenisme” est un marxisme péroniste », Le Figaro, Paris, 14 novembre 2014.
Christian Saint-Étienne, «Le “marinopenisme” est un marxisme péroniste », Le Figaro, Paris, 14 novembre 2014.

9

LE MONDE diplomatique – MAI 2017

EMMANUEL MACRON, FABRIQUÉ POUR SERVIR

Le candidat des médias

Le succès d’un candidat inconnu du public il yatrois ans ne s’explique pas seulement par la décomposition du système politique français. Inventeur d’une nouvelle manière de pro- mouvoir les vieilles idées sociales-libérales qui ont valu au président François Hollande des records d’impopularité, M. Emmanuel Macron a trouvé dans les médias un solide point d’appui. Son histoire ressemble à un rêve d’éditorialiste.

PAR MARIE BÉNILDE *

DEUX SEMAINES avant le premier

tour de l’élection présidentielle, en avril,

M. Emmanuel Macron, 39 ans, sort avec

son épouse d’une librairie du boulevard Saint-Germain ouverte tard le soir. Ils croisent des étudiants occupés à coller des affiches du leader du mouvement En marche !. La conversation s’engage sur l’absence regrettée du candidat au quar- tier général des «marcheurs » parisiens,

et glisse sur l’affiche officielle de la cam- pagne. M me Brigitte Macron ne l’aime pas. Elle ne ressemble pas à son jeune époux, estime-t-elle. M. Macron en explique la raison : il a été vieilli sur la photo pour mieux suggérer une posture

présidentielle.

du Monde, de Libération, de L’Obs et de L’Express qu’un acteur de théâtre expérimental aurait entrepris de hurler sur scène

C’est par l’entremise d’Henry Her- mand, l’argentier des think tanks La République des idées et Terra Nova, actionnaire de référence de l’hebdoma- daire Le 1 d’Éric Fottorino, que le jeune énarque a rencontré Jacques Attali. « Emmanuel Macron ? C’est moi qui l’ai repéré. C’est même moi qui l’ai inventé (2) », affirme l’ancien conseiller de François Mitterrand et président du conseil de surveillance du site d’informa- tion Slate, qui l’a nommé en 2007 rap- porteur adjoint de sa « commission pour la libération de la croissance ». Là, il siège au milieu de dix-sept patrons et anciens patrons, et remplit son carnet d’adresses. M. Pascal Houzelot, fondateur de la chaîne Pink TV, puis acquéreur de la chaîne Numéro 23 et membre du conseil de surveillance du Monde, l’invite à dîner. En 2010, ce personnage influent du Tout- Paris des médias et de la culture introduit le jeune gérant de chez Rothschild auprès des trois personnalités qui viennent de racheter le groupe Le Monde : le banquier d’affaires Matthieu Pigasse, le fondateur de Free Xavier Niel et l’ancien patron d’Yves Saint Laurent Pierre Bergé.

Comme ce cliché, la candidature de

M. Macron n’a-t-elle pas elle-même été

façonnée par des mains expertes ? Au-

delà de l’ambition, du talent, de la tra- jectoire de ce pur produit de l’élitisme

à la française (1), les fées penchées sur

le berceau du prodige n’en révèlent-elles pas davantage sur l’homme que ce qu’il dit lui-même – en particulier celles qui agitent leurs baguettes dans le monde des médias et de la communication ?

M. Macron plaît à la presse et à ses diri-

geants. Et pour cause : son discours libé- ral, europhile, atlantiste et moderniste évoque une synthèse des éditoriaux

Du coup de foudre à l’histoire d’amour

LES AFFAIRES du vénérable quotidien ne lui sont pas tout à fait inconnues. Quelques mois auparavant, M. Macron avait conseillé à titre gracieux la Société des rédacteurs du Monde (SRM), en quête

d’investisseurs. Alors qu’ils s’apprêtaient

à conclure avec le trio, les responsables de la SRM s’aperçoivent que leur ange gar- dien bénévole soutient en sous-main une proposition concurrente manigancée par

M. Alain Minc, ancienne éminence du

quotidien vespéral dont la SRM s’était

débarrassée à grand-peine deux ans plus

tôt. Le 3 septembre 2010, une scène bur-

lesque se déroule avenue George-V, à Paris : Adrien de Tricornot, vice-président de la SRM, aperçoit par hasard M. Macron qui sort des bureaux de M. Minc avant de s’éclipser précipitamment. Tricornot se lance à sa poursuite dans l’immeuble. «Quand j’arrive sur le palier du dernier étage, raconte-t-il, Macron regarde ses pieds, son portable à l’oreille, et fait

comme s’il ne me voyait pas. Et j’entends :

( ) Je me

rapproche à quelques centimètres de lui, mais toujours rien Il continue à “parler” au téléphone. Je lui tends la main et lui dis : “Bonjour Emmanuel. Tu ne nous dis plus bonjour ? Mes collègues t’attendent en bas.” J’ai senti à ce moment l’angoisse en lui. Il avait du mal à respirer. Son cœur battait à deux cents à l’heure (3)

“Oui, allô, c’est Emmanuel

Nommé secrétaire général adjoint à l’Élysée en mai 2012, l’inspecteur des finances devient la courroie de transmis- sion entre les grandes entreprises et le pou- voir. «Emmanuel Macron est notre relais, notre porte d’entrée auprès du président», déclare M. Stéphane Richard, président- directeur général d’Orange (4). Sa nomi- nation à Bercy en tant que ministre de l’économie, de l’industrie et du numérique, en août 2014, lui vaut une réputation de chantre de la « destruction créatrice » des emplois au profit de la transformation numérique du monde du travail. «Ce serait une grossière erreur de protéger les entre- prises et les jobs existants », estime-t-il en décembre 2014, alors que les chauffeurs de taxi manifestent contre Uber. Le minis- tre séduit ainsi des capitalistes de la nou-

* Journaliste.Auteure d’On achète bien les cerveaux, Raisons d’agir, Paris, 2007.

velle économie, tel M. Marc Simoncini,

le fondateur de Meetic, qui parle de sa ren- contre avec lui comme d’une « histoire d’amour le lendemain d’un coup de fou- dre ». M. Niel, qui lui a fait visiter son École 42 (une école d’informatique), résume le sentiment partagé par de nom- breux patrons : «Dans les bons milieux

parisiens, il est adoré ( J’aime bien

).

Emmanuel pour son côté volontariste et libéral» (Society, mai 2016).

En janvier 2017, le coactionnaire du Monde Pierre Bergé annonçait sur Twitter son «soutien sans la moindre restriction à Emmanuel Macron». Ces sympathies, et le trouble qu’elles suscitent chez les lec- teurs, ont incité le quotidien à s’interroger le 10 mars 2017 : « Le Monde roule-t-il pour Macron?» Non, bien sûr, répondait le médiateur, qui précisait tout de même que les chroniqueurs, eux, étaient «libres de donner leur point de vue». Et ils ne s’en sont pas privés.Arnaud Leparmentier s’en- thousiasme pour cet héritier du blairisme qui propose «la recette raisonnable cuisi- née par l’économiste de centre gauche Jean Pisani-Ferry pour redresser l’État social français ». Son collègue Vincent Giret exprime sur les ondes de Radio France son admiration pour «une vision, une explica- tion souvent brillante de la mondialisa- tion» et pour la «cohérence» d’un projet «à la fois libéral et social».

En couverture de Challenges, en jan- vier 2017, le jeune ambitieux se détachait avantageusement de ses concurrents sous le titre : « Gauches : le boulevard fait à Macron ». Le soutien inconditionnel de l’hebdomadaire, notamment par les plumes de Maurice Szafran et de Bruno-Roger Petit,aexaspéré même les salariés. Le 16 mars, un communiqué de la société des journalistes appelait à plus de retenue vis- à-vis de l’homme qui, le 13 avril, en pleine campagne électorale, était l’invité vedette du second «sommet des start-up » organisé par le magazine. Le propriétaire du titre, M. Claude Perdriel, voit dans M. Macron un nouveau Pierre Mendès-France.

Les rapports du candidat d’En marche ! avec un autre magnat des télécommunica- tions et des médias, M. Patrick Drahi (SFR,

tions et des médias, M. Patrick Drahi (SFR, DESSIN DE SELÇUK décidé à aller jusqu’au bout

DESSIN DE SELÇUK

décidé à aller jusqu’au bout de son projet, quitte à déplaire. C’est aussi le moment où son épouse arbore sur les clichés des robes de Louis Vuitton, la marque dirigée par son amie Delphine Arnault, fille de

M. Bernard Arnault, le patron du groupe

de luxe LVMH. En juillet 2016, M. Yannick Bolloré, président-directeur général de Havas et membre du conseil de surveillance de Vivendi, assiste à un meeting parisien de l’idole des magazines.

Au sein du groupe Lagardère – dont le propriétaire, M. Arnaud Lagardère, a décidé le 20 avril de prendre directement les rênes –, M. Macron peut aussi compter sur Le Journal du dimanche, qui, après avoir successivement chéri MM. Manuel

Valls et François Fillon, a fini en mars 2016 par changer de champion. Le candidat d’En marche ! a eu le privilège d’imaginer ses cent premiers jours à l’Élysée dans une interview sobrement intitulée «Moi prési- dent». Un prêté pour un rendu? En 2013,

M. Lagardère avait profité des lumières

d’un jeune secrétaire général adjoint de l’Élysée pour réussir sa sortie du groupe EADS dans les meilleures conditions – et avec une plus-value de près de 1,8 milliard d’euros (8). Quelques années plus tôt déjà, le banquier d’affaires de Rothschild avait brièvement joué les intermédiaires pour tenter de vendre la branche internationale des magazines du groupe.

BFM TV, RMC, Libération, L’Express),

interrogent. En 2014, lorsqu’il était ministre de l’économie, M. Arnaud Montebourg avait déclenché une enquête fiscale sur cet industriel qui avait domicilié sa résidence en Suisse et ses participations personnelles dans un paradis fiscal (Guernesey). À son arrivée à Bercy, M. Macron s’est montré plus conciliant. M. Drahi a ainsi pu racheter SFR à Vivendi sans avoir à rapatrier ses avoirs en France, comme l’avait exigé

M. Montebourg. Et si, l’année suivante, le

ministre n’a pas favorisé l’offre de reprise de Bouygues Telecom par SFR pour 10 milliards d’euros, c’est qu’il savait le dossier explosif : la société dirigée par

M. Martin Bouygues, actionnaire de TF1,

avait pour conseil la banque Rothschild.

M. Didier Casas, directeur général adjoint

de Bouygues Telecom, a d’ailleurs rejoint en janvier 2017 l’équipe de campagne du candidat Macron.

«J’arrive tout auréolé d’une réputation qui m’est faite par la presse », constatait ce dernier en prenant ses fonctions à Bercy (5). Le ministre collait en effet à la vision «moderne » de la politique que s’in- génient à promouvoir nombre d’édito- crates.Après «La bombe Macron » en sep- tembre 2014, L’Express inaugurait sa nouvelle formule, en mars 2016, avec ce titre : « Macron:“Ce que je veux pour 2017”». «C’est lui qui incarne le plus l’es- prit de réforme en France aujourd’hui, avec modernité», insistait Christophe Barbier, directeur du magazine. Le même mois, alors que l’intéressé n’avait toujours pas créé son mouvement politique, L’Obs titrait : « La fusée Macron : son plan secret pour 2017». Cinq autres «unes» devaient ensuite rappeler aux lecteurs l’actualité du candidat d’En marche !. Le 20 avril 2017, le directeur de la rédaction du magazine, Matthieu Croissandeau, abat son jeu dans un éditorial intitulé «Pourquoi Macron » :

« Ilasu, mieux que personne dans cette campagne, incarner à la fois un projet, un élan, un espoir de renouvellement et une volonté de rassemblement.»

Un peu plus à droite, Le Point a multiplié les couvertures : « Et pourquoi pas lui ?», «L’homme qui dérange», «Qui a peur des libéraux ? » ou «Ce qu’il a dans la tête». Même Le Figaro, officiellement champion de M. François Fillon, a laissé passer des commentaires élogieux. «D’avoir un pré- sident de la République qui a 39 ans dans un pays comme le nôtre qui a toujours une espèce de prévention vis-à-vis de la jeu- nesse, se risque le directeur adjoint de la rédaction Yv es Thréard sur France 2 (16 avril), ça va changer pas mal de choses. Cela changerait l’image de la France à l’extérieur, qui serait complètement renou- velée.» Le politiste Thomas Guénolé parle de «matraquage médiatique pour vendre la marque Macron à l’électorat ». Sur la foi des chiffres du cabinet DentsuConsulting, il constate qu’entrele 1 er avril etle 30 septem- bre 2016 le candidat d’En marche !abéné- ficié de 42 % des parts de voix dans les médias, alors qu’il n’atteignait que 17 %

sur les réseaux sociaux (6). Le 21 février 2017, l’hebdomadaire Marianne a ainsi calculé qu’en quatre mois BFM TV avait retransmis quatre cent vingt-six minutes de discours de M. Macron au cours de ses meetings, contre quatre cent quarante minutes pour ses quatre principaux adver- saires réunis. Faut-il y voir un lien avec la présence de M. Bernard Mourad, ancien dirigeant d’Altice Media Group, l’action- naire de BFM TV, dans l’équipe de cam- pagne du candidat d’En marche !?

Certes, la nouveauté en politique suscite la curiosité et fait vendre. Mais propulser la « fusée Macron » au firmament exigeait un carburant autrement plus efficace que les éloges conjugués de Maurice Szafran et Matthieu Croissandeau. Ce puissant moteur auxiliaire, ce fut la presse people. En avril 2016, au moment du lancement d’En marche !, Paris Match titre en « une » :

«Ensemble sur la route du pouvoir. Brigitte et Emmanuel Macron », avec les confi- dences de madame «en exclusivité». Même si le ministre a dit ensuite «regretter» cette couverture – néanmoins suivie de beaucoup d’autres –, l’histoire de l’ancienne profes- seure tombée amoureuse de son élève de vingt ans son cadet est une mine pour les gazettes. Le couple Macron travaille avec Bestimage, une importante agence de pho- tographies de célébrités créée par la cofon- datrice du site PurePeople, M me Michèle Marchand. L’homme politique comprend très vite qu’il a «peu de temps pour accroî- tre sa notoriété ». Entre octobre 2014 et février 2015, la proportion de Français qui ne le connaissaient pas a chuté de 47 % à 18 %, selon l’IFOP (7). Par sa mise en récit, la presse people véhicule puis conforte l’idée d’un Macron transgressif, différent,

Mais l’avantage accordé par la presse à

M. Macron tient moins à ce qui se dit qu’à

ce qui se tait. Dans le domaine des «affaires »–les 120000 euros de frais de bouche à Bercy, l’impôt sur la fortune ou l’évaluation de son patrimoine révélés par Le Canard enchaîné –, la clémence à l’en- droit d’«E. M. » est d’autant plus éclatante qu’elle contraste avec le pilonnage subi par ses rivaux lorsqu’ils sont pris en faute.

«Posez-vous la question : pourquoi ces heures et ces heures de télévision en direct ? Pourquoi ces couvertures de magazines, pourquoi ces pages et ces pages autour de photographies ou d’histoires assez vides ?», s’interrogeait le centriste François Bayrou sur BFM TVle 7 septembre 2016, avant son ralliement àM.Macron, qu’il qualifiait alors d’«hologramme». «Il y a là une tentative qui a déjà été faite plusieurs fois de très grands intérêts financiers et autres qui ne se contentent plus d’avoir le pouvoir éco- nomique.» Le ministreMacron, qui, en octo- bre 2014, estimait que la «maladie de la France» était «celle des intérêts particuliers constitués», aurait presque pu approuver

(1) Lire François Denord et Paul Lagneau-Ymonet, «Les vieux habits de l’homme neuf», Le Monde diplo- matique, mars 2017. (2) Anne Fulda, Emmanuel Macron. Un jeune homme si parfait, Plon, Paris, 2017. (3) Adrien de Tricornot, «Comment Macron m’a séduit puis trahi », Streetpress.com, 10 février 2017. (4) François-Xavier Bourmaud, Macron. L’invité surprise, L’Archipel, Paris, 2017. (5) Ibid. (6) Marianne, Paris, 17 février 2017. (7) Cité par Anne Fulda, op. cit. (8) Marianne, 6 avril 2013.

par Anne Fulda, op. cit. (8) Marianne, 6 a vril 2013. « Le Parisien » enchaîné

« Le Parisien » enchaîné

D ÉBUT 2016, peu après son rachat par le groupe LVMH de M. Bernard Arnault, Le Parisien avait interdit la publication d’articles sur le film de François Ruffin

Merci patron!, qui tournait en ridicule le nouveau propriétaire. Au printemps 2017,

la nouvelle cible se nomme Jean-Luc Mélenchon, qualifié de «marchand de rêves» dans un éditorial (16 avril 2017). À l’avant-veille du premier tour (21 avril 2017), une double page assimilait son mouvement, La France insoumise, au Front national :

«Ils appartiennent à une droite et à une gauche pour le moins radicales, allergiques

l’une et l’autreàl’Allemagne, à l’Europe, au monde qui, tout autour de nous, bouge et avance. Quoi qu’on en dise, les populismes quels qu’ils soient sont un rabou- grissement des idées et des ambitions qui pourrait mettre la France en état de congélation. » Contrairement au courant d’air vivifiant qu’insuffle le journalisme de faits divers.

Pour préciser le fond de sa pensée, le quotidien a sollicité un expert impecca- blement neutre, présenté comme « directeur de la Fondapol » : Dominique Reynié, en réalité candidat Les Républicains aux régionales de 2015 dans le Languedoc- Roussillon. « Ces deux extrémismes sont-ils identiques ? », interroge la journaliste. « Quelle est la force qu’a cherché à mobiliser Mélenchon la semaine dernière lors de son meeting à Marseille lorsqu’il a fait huer l’État d’Israël ?, rétorque le militant grimé en politologue. Il yatoujours eu dans l’extrême gauche un vieux fond antisémite contre lequel elle se défend en insistant sur la différence, qui n’est qu’un leurre, entre “antisémitisme” et “antisionisme”. » On attend désormais que Le Parisien fasse commenter la politique étrangère américaine par Élizabeth Teissier, présentée comme géopoliticienne.

PIERRE RIMBERT.

MAI 2017 – LE MONDE diplomatique

10

LA FRANCE AU MIROIR DE L’EUROPE

Métamorphoses des classes populaires

En

Europe, les classes populaires ont connu d’importants bou-

leversements. De Londres à Bucarest, elles sont les

grandes perdantes de la crise. En France, la vie des sala- riés modestes reste peu connue des professionnels de la

politique, qui les tiennent souvent pour une masse grise

Soudeur, auxiliaire de vie, guichetière, chauffeur

ouvriers, leur part globale a cependant décliné, passant de 21 % à 16 % (3).

Cette structuration professionnelle typique découle de politiques successives visant à faire supporter les conséquences de la concurrence internationale par les franges les plus fragiles du salariat. Elle est accentuée par l’exposition à cette concurrence d’une industrie française peu spécialisée et centrée sur les productions de moyenne gamme. Dans le secteur de l’automobile, par exemple, les construc- teurs ont choisi de déplacer des pans entiers de la production en Europe centrale (usine de Novo Mesto en Slovénie pour Renault) et du Sud (usine de Mangualde au Portugal pour PSA Peugeot Citroën). Leurs concurrents allemands Daimler et BMW, eux, ont délocalisé uniquement la fabrication de pièces détachées et ont conservé les usines d’assemblage sur le territoire national.

L’encouragement au travail peu qualifié par les baisses ciblées de cotisations sociales, l’incitation à la modération sala- riale et les multiples incitations fiscales accordées aux ménages pour recourir à des services à la personne ont produit leurs effets. La structure des classes populaires françaises se rapproche désormais plus de celle du Royaume-Uni que de l’Alle- magne : tertiarisation des métiers, préca- risation des statuts et des contrats, flexi- bilisation des horaires de travail.

dont il faut plaindre le sort pour gagner les suffrages.

PAR CÉDRIC HUGRÉE, ÉTIENNE

PENISSAT ET ALEXIS SPIRE *

DEPUIS quelques années, les constats

sur l’augmentation des inégalités se suc-

cèdent, au point de réveiller les plus libé- raux de nos experts internationaux. Même

la Banque mondiale s’inquiète de la crois-

sance des revenus des 1%les plus riches.

Cette mise en accusation des « plouto-

crates globaux», comme les appelle l’éco-

nomiste serbo-américain Branko Mila-

nović (1), s’accompagne d’un discours

alarmiste sur l’avenir des classes

moyennes. En revanche, le sort des classes populaires (lire la définition ci-dessous) émeut beaucoup moins, alors que celles-

ci ont payé le plus lourd tribut à l’inter-

nationalisation croissante du capital et à

la mise en concurrence des salariés.

que dans les autres fractions des classes populaires.

À côté de ce nouveau prolétariat, les professions de l’industrie, beaucoup plus masculines et touchées de plein fouet par le chômage et les restructurations, conti- nuent de décliner. Le recul des ouvriers qualifiés de l’industrie concerne toute l’Europe, mais il est plus accentué en France. Les classes populaires y comptent de plus en plus d’ouvriers et d’employés peu qualifiés : entre 2000 et 2009, leur part, qui avait déjà considérablement pro- gressé dans les années 1990, est passée de 10 % à 12 % de la population de plus de 15 ans en emploi. Si les travailleurs qualifiés restent majoritaires chez les

Quels traits rapprochent ou distinguent

les classes populaires françaises de celles

d’autres pays européens ? Une enquête statistique en cours permet de débrouiller

la question. La première particularité tient

au poids important, en France, du secteur

tertiaire, et tout particulièrement des ser-

vices à la personne et à domicile (2). On

y compte beaucoup d’aides-soignantes,

d’auxiliaires de puériculture, d’assistantes

maternelles ou d’aides à domicile (16 % des classes populaires), alors que leur part est bien moindre en Espagne (7 %), en Italie (5 %), voire résiduelle en Allemagne (4 %), en Grèce et en Pologne (1 %). De

même, les femmes de ménage (15 % des

classes populaires) y sont plus nombreuses

qu’ailleurs – du moins celles effectuant

un travail déclaré.

La politique de la précarité

SI les commentateurs libéraux déplo- rent rituellement une durée du travail fran- çaise moins élevée qu’ailleurs, ils oublient de mentionner les conditions, plus diffi- ciles qu’ailleurs. Sous cet angle, la France s’approche plus de la Grèce que du Royaume-Uni : 79 % des classes popu- laires portent des charges lourdes (78 % en Grèce et 67 % au Royaume-Uni), 79 % travaillent debout (82 % en Grèce et 75 % au Royaume-Uni), 45 % travaillent dans la fumée ou la poussière (43 % en Grèce, 33 % au Royaume-Uni), et enfin 59 % tra- vaillent dans le bruit (61 % en Grèce et seulement 47 % au Royaume-Uni).

Qui tenterait d’expliquer cette singula- rité par une plus forte présence d’immi- grés, traditionnellement moins bien traités et moins « revendicatifs » que les travail- leurs établis, en serait pour ses frais : en France, la part d’étrangers parmi les classes populaires (9 %) est moindre que dans tous les autres pays européens (14 % en Allemagne, 22 % en Espagne, 16 % en Grèce, 12 % au Royaume-Uni, 19 % en Italie). L’explication réside ailleurs : le patronat a fait le choix, ces vingt dernières années, d’intensifier considérablement le travail pour accroître la productivité, au détriment de l’emploi, mais aussi de l’in- vestissement dans les nouvelles techno- logies et l’amélioration des conditions de travail. Tout comme l’Espagne et le Por- tugal, la France se caractérise par un

volant plus important d’emplois peu qua- lifiés, précaires et sans perspective de car- rière (4). Certes, l’emprise de l’économie informelle dans les pays du sud de l’Eu- rope limite la portée de cette comparaison. Toutefois, si l’on ne prend en compte que les salariés ayant une activité déclarée, les classes populaires françaises subissent une précarité supérieure et des conditions de travail détériorées par rapport à des pays européens comparables.

Pourtant, elles affichent une proportion de diplômés relativement importante, plus élevée qu’en Espagne, en Grèce et en Ita- lie et analogue à celle du Royaume-Uni. Cette conjonction entre un bagage scolaire non négligeable et des conditions de tra- vail très défavorables peut s’avérer explo- sive sur le plan politique. Déjà, en 2006, le Centre de recherche pour l’étude et l’ob- servation des conditions de vie (Crédoc) relevait que les précaires et les chômeurs étaient proportionnellement plus nom- breux à réclamer des réformes radicales que les personnes en emploi stable (5). Bien sûr, il y a loin de la coupe aux lèvres. La non-inscription sur les listes électorales est trois fois plus fréquente chez les chô- meurs et les précaires que chez les cadres et professions intellectuelles supérieures, et il faut encore y ajouter les effets d’une plus grande abstention.

Précarisées, usées par l’intensification du travail et par un management agressif, les classes populaires françaises conser- vent néanmoins quelques filets de sécurité. L’État social a constitué pour elles et pour les classes moyennes un rempart contre la crise. Selon l’enquête européenne sur les revenus et les conditions de vie, si la modération salariale implique des « fins de mois difficiles » pour les classes popu- laires (72 %, contre 55 % au Royaume- Uni et 31 % en Allemagne, mais 95 % en Grèce), en revanche, elles sont nettement moins nombreuses à tomber sous le seuil de pauvreté : 17 %, contre 23 % en Alle- magne et 30 % en Espagne et en Grèce. Les élites allemandes et britanniques ont choisi d’exercer une pression salariale maximale sous prétexte de réduction du chômage : la part des travailleurs à bas salaire en 2014 était de plus de 20 % dans ces deux pays, mais d’à peine 9 % en France (6).

Bien que rongé par les coupes dras- tiques dans les dépenses, le système de protection sociale permet encore aux membres des classes populaires en activité d’accéder à certains soins : en France, seuls 7%d’entre eux déclarent avoir renoncé à se soigner pour des raisons économiques. Mais, si l’on prend en compte les inactifs et les sans-emploi, les écarts se creusent : d’après l’enquête du

Même si les personnels de ces secteurs restent bien souvent mieux payés et plus formés qu’ailleurs en Europe, leur impor- tance modifie en profondeur la morpho-

logie des classes populaires françaises.

Leur féminisation est aussi beaucoup plus

prononcée dans l’Hexagone (46 %) que

dans tous les autres pays, notamment l’Al-

lemagne (39 %), la Pologne (37 %), la

Grèce (35 %) ou l’Italie (34 %). À cette évolution correspond une part plus grande

de temps partiel, très souvent contraint.

Enfin, ces travailleuses des services se caractérisent par leur jeunesse, et on trouve parmi elles davantage d’étrangères

* Sociologues, auteurs de l’ouvrage Les Classes sociales en Europe. Tableau des nouvelles inégalités

sur le Vieux Continent, à paraître aux éditions Agone, Marseille, en septembre prochain.

Une société en sept familles

sous-groupes à partir desquels nous avons construit un espace social européen divisé en trois : les classes populaires, les classes moyennes et les classes supérieures.

Au bas de l’échelle sociale européenne, on définit comme appartenant aux classes populaires européennes les salariés peu qualifiés (agents d’entretien, ouvriers agricoles, vendeurs, etc.), les ouvriers qualifiés (chauffeurs, ouvriers qualifiés de l’artisanat, de la construction, de l’industrie, etc.) ainsi que les aides-soignants, les artisans et les agriculteurs. On distingue ensuite comme membres des classes moyennes les commerçants, les employés qualifiés (employés de bureau, gardiens de la paix), les professions intermédiaires telles que les infirmiers, les informaticiens et techniciens, les ensei- gnants, etc., ainsi que les hôteliers et restaurateurs à leur compte ou gérants. En haut, on retient comme membres des classes supérieures l’essentiel des professions libérales et intellectuelles (médecins, ingénieurs, avocats, magistrats, etc.), les cadres supérieurs et les patrons.

C. H., É. P. ET A. S.

(1) Étienne Penissat et Jay Rowell, « Note de recherche sur la fabrique de la nomenclature socio-économique européenne ESeC », Actes de la recherche en sciences sociales, n o 191-192, Paris, 2012. (2) Michel Amar, François Gleizes et Monique Meron, « Les Européens au travail en sept catégories socio-économiques », Insee Références - La France dans l’Union européenne, Paris, 2014.

C OMMENT définir les classes sociales à l’échelle interna- tionale ? Les économistes découpent des groupes selon

les écarts de revenus ; les sociologues mettent davantage l’accent sur la place dans la hiérarchie socioprofessionnelle. Mais les classifications varient selon les États : elles corres- pondentàl’histoire des groupes sociaux et de leurs repré- sentations. Par exemple, la catégorie française de « cadres » n’a pas d’équivalent exact au Royaume-Uni, où l’on distingue les managers (dirigeants) et les professionals (experts). Ces spécificités rendent délicates les comparaisons internationales, d’autant qu’il n’existe pas de schéma de classes parfaitement consensuel à l’échelle européenne. Jusqu’à récemment, l’ins- titut statistique européen Eurostat ne publiait pas de tableaux harmonisés selon la position socioprofessionnelle des Euro- péens, et il ne le fait toujours pas selon le secteur d’emploi (public-privé). Cela réduit notre connaissance de l’Europe à des inégalités entre pays (1), rendant par là même invisibles les inégalités entre les classes sociales et en leur sein.

Récemment, des chercheurs ont mis au point une classi- fication appelée European Socio-economic Groups (ESeG) (2). Elle permet de construire sept groupes socio- professionnels : les cadres dirigeants, les professions intel- lectuelles supérieures, les professions intermédiaires, les petits indépendants, les employés qualifiés, les ouvriers qualifiés et les salariés peu ou pas qualifiés (voir schéma ci-dessus).Àune échelle plus fine, elle distingue trente

Commonwealth Fund, 17 % des per- sonnes ayant un revenu inférieur à la moyenne déclarent avoir dû renoncer à des soins, ce taux étant de 13 % aux Pays- Bas et de 27 % en Allemagne. Les baisses des dépenses de santé promises par plu- sieurs candidats à l’élection présidentielle fragilisent encore ce qu’il reste d’une pro- tection héritée du programme du Conseil national de la Résistance.

Autre filet de protection: l’importance du secteur public et parapublic. En France, celui-ci occupe entre 16 % et 26 % des classes populaires (selon les définitions), soit bien plus qu’au Royaume-Uni (entre 15 % et 22 %) et surtout qu’en Allemagne ou en Espagne (entre 7 % et 12 %). Même si la fonction publique recourt de plus en plus à des sous-traitants et à des travailleurs temporaires, la sécurité de l’emploi y demeure plus forte que dans le privé. C’est notamment le cas pour les aides-soignantes dans les hôpitaux, les auxiliaires de pué- riculture dans les crèches, les cantinières et les ouvriers des collectivités territoriales, mais aussi pour une partie importante des femmes de ménage, des éboueurs et des facteurs. Cet îlot explique que le sentiment d’insécurité sociale reste peu élevé : au sein des classes populaires, 12 % des personnes seulement redoutent de perdre leur travail dans les six mois, ce qui est à peu près comparable à la situation en Allemagne et au Royaume-Uni, mais très au-dessous de la moyenne européenne.

Ainsi, les classes populaires du public apparaissent comme le dernier pôle de stabilité au sein d’un monde largement déstructuré par la crise et la mondialisa- tion. Mais un pôle assiégé : le rêve de devenir fonctionnaire, qui a longtemps représenté pour les enfants d’employés et d’ouvriers une possible promotion sociale, s’estompe avec l’élévation du niveau des concours de recrutement et la réduction du nombre de postes.

Comparées aux travailleurs peu qualifiés

du tertiaire privé, les classes populaires du public se trouvent aussi en position plus favorable pour revendiquer: qu’il s’agisse des aides-soignantes dans les hôpitaux ou des personnels administratifs, la syndica- lisation et les mobilisations y sont plus

fortes. En ciblant les «inégalités » de statut

entre public et privé, et en promettant la suppression massive de postes de fonc-

tionnaire – sans préciser davantage le profil des heureux perdants –, c’est sans doute à cette frange qui résiste encore que

MM. François Fillon et Emmanuel

Macron ont décidé de s’attaquer.

Mettre en concurrence celles et ceux qui se situent au bas de l’échelle sociale:

cette politique menée plus ou moins intentionnellement depuis le milieu des années 1980 a accentué les fractures internes et durci les oppositions de statut, de genre, d’origine et de culture, ou encore de génération. Cet éclatement lourd de conséquences permet de mieux compren- dre pourquoi certaines fractions des classes populaires ont cessé de croire à l’émancipation des travailleurs par eux- mêmes ; pourquoi d’autres font alliance avec le petit patronat national et protec- tionniste contre les immigrés perçus comme des concurrents ; pourquoi d’au- tres encore s’accrochent à l’idée d’une alliance possible avec les classes moyennes. À défaut de pouvoir adhérer à une perspective commune, le risque reste néanmoins qu’elles se retirent de l’action politique, laissant à d’autres le soin de décider à leur place.

(1) Branko Milanović, Global Inequality :ANew Approach for the Age of Globalization, Harvard University Press, Cambridge (Massachusetts), 2016. (2) Christelle Avril, Les Aides à domicile. Un autre monde populaire, La Dispute, Paris, 2014. (3) Cécile Brousse et François Gleizes, «Les trans- formations du paysage social européen de 2000 à

2009 », Insee Références - Emploi et salaires, Paris,

2011.

(4) Thomas Amossé, «Les conditions du travail en Europe dans les années 2000 : de fortes inégalités sociales », dans Annie Thébaud-Mony, Philippe Davezies, Laurent Vogel et Serge Volkoff (sous la dir. de), Les Risques du travail. Pour ne pas perdre sa vie à la gagner, La Découverte, Paris, 2015. (5) David Alibert, Régis Bigot et David Foucaud, «Les effets de l’instabilité professionnelle sur certaines attitudes et opinions des Français, depuis le début des années 1980 », Cahier de recherche, n o 225, Crédoc, Paris, 2006. (6) Eurostat, «Enquête sur la structure des salaires », Luxembourg, 8 décembre 2016.

2015Structure

en 2015

française de

population française

11 LE MONDE diplomatique – MAI 2017 TRANSFORMERTRANSFORMERS O LALA POPULATIONPOPULATIONO U O ENEN
11 LE MONDE diplomatique – MAI 2017
TRANSFORMERTRANSFORMERS O
LALA POPULATIONPOPULATIONO U
O
ENEN ÉLECTORATÉLECTORATC
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ThèThèmesèmesm
etet enjeuenjeuxnj
x
CoalitionsCoalitionsoalitions socialessocialessociales recherchéesrecherchéesrecherchées pparparpar leslesles candidatcandidatscandida s
Identité nationale, ordre,
sécurité, famille
Diversité, tolérance,
libéralisme culturel, droits
Nouveaux modèles économiques, institu-
tionnels, écologiques ou technologiques
Le Pen
Lee PePen
Hamon
Hamonamo
Mélenchonélencho
Mélenchon
Fillonllo
Fillon
Macron
Macronacro
Front Front
Parti Parrtit
La France
La FFrance
(droite des valeurs)
(gauche des valeurs)
(vision optimiste de l’avenir)
LesLeses RépublicRépublicainsRépublicaR p
licaincaini s
EEnn marchemararchche !!
nationnationalt o al
socialistesocialiste
insoumiseinsoumiou se
Propriété, entreprises,
fiscalité, responsabilité
Salaires, conditions de travail,
services publics, sécurité sociale
Protectionnisme,
souveraineté monétaire et budgétaire
(droite des intérêts)
(gauche des intérêts)
(en finir avec la mondialisation)
Proportion des thèmes
dans les discours
Part de la population de 18 ans et plus, en pourcentage
Effectifs en milliers
Femmes
Mobilisation sociale, participation électorale
Femmes Mobilisation sociale, participation électorale Agriculteurs exploitants 2,4 Agriculteurs sur grande

Agriculteurs exploitants

2,4

Agriculteurs sur grande exploitation

0,4

Agriculteurs sur petite ou moyenne exploitation

0,6

Retraités

1,4

Artisans, commerçants et chefs d’entreprise

5,8

Artisans et commerçants

3,2

Chefs d’entreprises de 10 salariés ou plus

0,3

Retraités

2,3

Cadres et professions intellectuelles supérieures

13,1

Professions libérales

0,9

Cadres de la fonction publique

1,0

Professeurs, scientifiques, métiers de l’information et du spectacle

2,2

Cadres administratifs ou commerciaux et ingénieurs d’entreprise

5,5

Retraités

3,5

 

Professions intermédiaires

19,6

Prof. des écoles, professions interm. de la santé, du trav. social, de la fonction publique

6,3

Professions intermédiaires administratives et commerciales des entreprises

4,1

Techniciens, contremaîtres, agents de maîtrise

3,8

Retraités

5,4

 

Employés

23,8

Employés civils et agents de service de la fonction publique

5,0

Policiers et militaires

1,1

Employés administratifs d’entreprise, employés de commerce

6,2

Personnel des services directs aux particuliers

4,2

Retraités

7,3

 

Ouvriers

18,9

Ouvriers qualifiés de type industriel et artisanal

5,5

Ouvriers qualifiés de la logistique, chauffeurs

2,5

Ouvriers non qualifiés de type industriel, artisanal ou agricole

4,6

Retraités

6,3

 

Inactifs (non retraités)

16,4

Chômeurs n’ayant jamais travaillé

1,0

Élèves, étudiants

4,1

Source : Insee, enquête emploi 2015.

Autres inactifs, dont femmes au foyer

11,3

1 183,4 206,5 276,4 700,5 2 938,4 1 616,7 163,0 1 158,7 6 571,3 474,9
1 183,4
206,5
276,4
700,5
2 938,4
1 616,7
163,0
1
158,7
6 571,3
474,9
493,9
1
112,8
2
739,8
1 749,9
9 825,3
3
154,7
2
075,1
1 887,7
2
707,8
11 969,2
2 531,2
562,7
3
135,1
2
091,7
3 648,5
9 497,7
2
768,6
1 272,2
2 305,5
3
151,4
8 217,5
502,2
2
053,3
5 662,0

Exemple de lecture:d’après notre interprétation des programmes, les thèmes majeurs avancés par M. François Fillon au cours de la campagne pour le premier tour de l’élection présidentielle de 2017 visaient à mobiliser une coalition constituée principalement d’agriculteurs, d’artisans, commerçants et chefs d’entreprise, de cadres et de personnes exerçant une profession intermédiaire dans le privé, tout en ciblant particulièrement les retraités.

CÉCILE MARIN ET PIERRE RIMBERT

Dans les cuisines du marché électoral

C ONTRAIREMENT à ce que suggère un certain théâtre démocra- tique remis en scène à chaque scrutin, ce sont moins les électeurs qui choisissent leurs représentants que les forma- tions politiques qui sélectionnent leur électorat. Censée

« rassembler » une majorité de « citoyens » autour de grands thèmes fédérateurs, l’élection consiste surtout pour les partis à additionner des parts du marché démocratique – employés, fonctionnaires, cadres, etc. – en quantité suffisante pour conquérir ou conserver le pouvoir. Bref, à constituer une coalition politiquement majoritaire (1). Comment les états-majors découpent-ils ces portions et par quels moyens s’emploient-ils à les mobiliser ? En un mot, comment fabri- quent-ils un électorat à partir d’une population ?

Ils s’appuient d’abord sur les statistiques, les sondages post-

électoraux et les enquêtes d’opinion qui saisissent les transformations des conditions de vie, mettent en exergue les régularités observées

à chaque scrutin et sondent les attentes, les penchants et les exaspé-

rations des votants potentiels. Ces colonnes de chiffres dissèquent la société selon le sexe, l’âge, le diplôme, le lieu de résidence et, surtout, la profession et la catégorie socioprofessionnelle. Partielles et parcellaires, elles offrent néanmoins un aperçu de l’espace électoral français et des intérêts contradictoires qui s’y affrontent. Les chauffeurs votent rarement comme les cadres supérieurs qu’ils conduisent. Parce qu’ils savent que nos conditions d’existence orientent nos visions du monde et influencent nos consciences politiques, les stratèges des partis portent à ces études une attention sourcilleuse, presque obses- sionnelle. Mais les indicateurs restent muets sur la manière dont on convertit cette conscience en suffrages pour un candidat. Le rapport entre les intérêts d’un groupe et le vote pour un parti qui prétend le représenter n’a en effet rien de mécanique. Il dépend des niveaux de politisation et de conscience de classe, l’un et l’autre puissants au sein des franges aisées, mais sévèrement émoussés au sein du monde populaire. Les pauvres ne votent plus majoritairement à gauche, comme en 1981 ; le poids du niveau scolaire dans la détermination du vote s’est considérablement renforcé ; et le rejet du monde politique atteint des sommets. Ainsi la mise en relation des intérêts et des suffrages s’opère-t-elle souvent par la médiation de thèmes et de valeurs ciselés pour rencontrer les préoccupations de chaque groupe, comme l’appât autour de l’hameçon rencontre le poisson.

Au cours de la campagne, les candidats tentent d’injecter au cœur du débat public ces enjeux (« les charges qui écrasent nos petites entreprises », par exemple) susceptibles de capter l’attention, de

mobiliser et de fidéliser les publics ciblés (petits patrons, artisans et commerçants). Chaque intervention médiatique, chaque meeting thématique – sur l’éducation, l’insécurité, l’économie, etc., tenu dans une ville symbolisant la question abordée – porte en creux un message adressé à un « segment »:«Vos intérêts m’intéressent. » Leur analyse fait émerger six familles de thèmes qui, depuis le milieu de la décennie 2000, structurent le paysage idéologique et dessinent les lignes de front des grandes mobilisations sociales. Deux se classent

à droite, deux à gauche, et deux transcendent ce clivage.

Invariant du discours d’ordre depuis 1848, le premier ensemble décline les idées d’identité nationale, d’autorité, de « protection » contre l’immigration, de sécurité, de famille. C’est la droite des valeurs, dont les accords plaqués tant par le Front national que par la droite classique entendent mobiliser tantôt la bourgeoisie catholique contre le libéralisme culturel, tantôt les classes populaires supposées tétanisées par la peur de l’islam. Plus terreàterre, le deuxième thème

PAR PIERRE RIMBERT

se rattache à la propriété, à l’entreprise, à la fiscalité (forcément confis- catoire), à la responsabilité individuelle (par opposition à « l’assistanat»). C’est la droite des intérêts, dont les accents s’élèvent de part et d’autre de l’échiquier politique lorsqu’il s’agit de séduire les dirigeants économiques, petits et grands, les possédants et, plus largement, les contribuables.

Deux autres enjeux animent les joutes électorales sur un tout autre versant. L’un s’articule autour de la diversité, de l’ouverture, de la tolérance, des droits et des libertés ; en deux mots, du libéralisme culturel. Ces sujets supplantent d’autres fondamentaux historiques du mouvement ouvrier, comme l’égalité ou la solidarité forgées par l’expérience commune de l’oppression, oblitérés du débat politique. Du côté économique et social, les thèmes relatifs aux salaires, aux conditions de travail, aux services publics et à la protection sociale, qu’on pourrait inscrire au registre de la gauche des intérêts, déclinent le rejet de l’austérité et des déréglementations. Avec l’effacement du mouvement communiste, les idées de socialisation des moyens de production et d’abolition du régime d’accumulation ne subsistent qu’aux marges de l’éventail politique.

L’élection fonctionne comme un tamis social

Restent deux faisceaux d’enjeux qui expriment le rapport à l’époque. L’un expose avec optimisme la réorientation du modèle économique vers de nouveaux horizons comme la transition écolo- gique, la rupture numérique ou le revenu universel – l’avenir à nouveau désirable. Par des moyens opposés, cet élément du discours de MM. Emmanuel Macron, Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon vise ceux qui veulent clore l’ère de la crise sans « retourner à la normale ». Le dernier thème, enfin, acclimaté à droite comme à gauche, articule une critique de la mondialisation et des institutions européennes qui l’ont organisée à l’échelle du continent. S’y côtoient les notions de souveraineté monétaire et budgétaire, de protectionnisme et plus généralement de protection écono- mique – un registre qui touche un large public depuis le référendum sur le traité constitutionnel de 2005.

Groupes sociaux, thèmes et enjeux électoraux, stratégies politiques : le tableau ci-dessus propose de lier ces trois éléments pour aboutir aux diverses coalitions qu’ont tenté de bâtir les principaux candidats à l’élection présidentielle en vue du premier tour. Il n’indique pas pour qui votent les électeurs, mais au contraire quels électorats courtisent les candidats. La lecture s’effectue du haut vers le bas. À gauche sont énumérées les catégories socioprofessionnelles de la population française âgée de 18 ans et plus (on a réintégré les retraités dans leur ancienne profession), auxquelles on associe un indicateur de participation et de mobilisation politique. À droite, les colonnes reflètent les efforts des candidats pour mobiliser des fractions de la population autour d’enjeux déterminés et bâtir une coalition majoritaire. Lorsque les discours, les déclarations et les programmes manifestent la volonté de harponner une catégorie au moyen d’un des six thèmes déjà évoqués, on le signale d’un point rouge ; l’absence de point ne

signifie pas que la catégorie professionnelle concernée indiffère le candidat, mais plutôt que ce dernier consacre plus d’efforts à en séduire d’autres pour former son socle électoral. À chaque projet politique correspond un nuancier d’enjeux, figuré en tête de colonne par un polygone coloré dont la composition correspond aux principaux thèmes mis en avant par le candidat.

Nécessairement approximative, incomplète et exagérément mécaniste, cette représentation centrée sur les statuts sociaux gomme certaines caractéristiques structurantes comme l’âge ou encore l’opposition géographique entre les métropoles et les territoires sinistrés. Elle affiche en revanche les noces, un peu honteuses en politique, de la conviction et de la calculette. Pendant que l’orateur s’égosille et persuade, le stratège soupèse et additionne. S’attarder sur ce tableau, c’est à la fois saisir le point de vue cynique du marketing électoral et se confronter au travers originel de la démocratie repré- sentative : l’élection ne convertit pas automatiquement la majorité sociale, celle des employés, ouvriers et membres des petites classes moyennes, en majorité politique.

Car la métamorphose d’une population en un électorat le temps d’un scrutin fonctionne comme un tamis social. En 2012, la proportion d’étrangers (privés du droit de vote), de non-inscrits, d’abstentionnistes permanents s’élevait ainsi à 10,7 % chez les professions intellectuelles supérieures, contre 39,5 % pour les ouvriers du nettoyage et du bâtiment. « Certes, les ouvriers sont plus nombreux que les cadres dans la population active, mais le poids des seconds est finalement supérieur », relève le sociologue Camille Peugny (2). Un second filtre neutralise les populations les moins pourvues en « compétence politique » et renforce corrélativement la puissance électorale des fractions les plus dotées (3).

Cette « compétence » très inégalement répartie combine la maîtrise des grilles interprétatives, la connaissance de l’histoire souvent sinueuse des partis, la familiarité avec les codes de cet univers, la capacité à s’orienter dans l’espace électoral et, finalement, à mettre en rapport les thèmes avancés par les candidats et les intérêts qu’ils servent objectivement. Elle varie assez largement en fonction du niveau d’instruction. À la fin des années 1970, 83 % des diplômés du supérieur classaient sans difficulté le personnel politique sur une échelle gauche-droite, contre 31 % des sans-diplôme. De même, la cohérence des prises de position décroît avec le statut social : les moins diplômés ont plus de chances d’adhérer à des propositions contradictoires (renforcer la Sécurité sociale et baisser les cotisations) et de disperser leurs suffrages. La forte hausse du niveau d’instruction observée depuis quatre décennies aurait dû rééquilibrer les proportions, mais l’effilochage des organisations qui transmettaient la culture politique au sein des classes populaires et l’aversion croissante qu’ins- pirent les classes cultivées en ont contrecarré l’effet. Et, quand sonne l’heure de dépouiller les bulletins, on ne s’étonne plus guère quand la minorité se trouve majoritaire.

(1) Lire Bruno Amable, «Majorité sociale, minorité politique », Le Monde diplomatique, mars 2017. (2) Camille Peugny, « Pour une prise en compte des clivages au sein des classes populaires. La participation politique des ouvriers et des employés », Revue française de science politique, vol. 65, n o 5-6, Paris, octobre-décembre 2015. (3) Cf. Daniel Gaxie, Le Cens caché. Inégalités culturelles et ségrégation politique, Seuil, Paris, 1978 ; Pierre Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement, Les Éditions de Minuit, Paris, 1979.

MAI 2017 LE MONDE diplomatique

12

DES AMÉRINDIENS SANS BOUSSOLE

En Guyane, sous les pavés la Bible

En vingt-cinq ans, la Guyane a vu sa population doubler, pour atteindre 250000 habitants. Délaissée par la métropole, dont elle dépend pour presque tout, elle reste coupée économiquement de ses voisins. La porosité de sa frontière la rend toutefois perméable aux trafics d’or comme au prosélytisme évangélique. En première ligne, les Amérindiens jouent leur avenir en tant que peuple.

PPAA RR NOTRENOTRE ENVOYÉENVOYÉ SPÉCIALSPÉCIAL EE LLVENVEN SS ICARDICARD **

AVEC LEURS REVENDICATIONS propres, les

organi-

sations amérindiennes ont pris pleinement part au mouvement social guyanais du printemps 2017.

Se sentant oubliés des pouvoirs publics, les six

peuples premiers de Guyane (entre dix mille et

vingt mille personnes selon les estimations) côtoient de près les trafiquants d’or et subissent les ravages

de l’orpaillage, tant en matière d’environnement

que de sécurité. C’est particulièrement vrai pour

les peuples de l’intérieur, sédentarisés en amont

des grands fleuves (Wayanas sur le haut Maroni, Wayampis sur le haut Oyapock et Tekos sur les

deux fleuves). Leur malaise plus global se traduit

conseil consultatif des populations amérindiennes et bushinengués (3) a certes été créé en 2008, mais il n’a été saisi que trois fois par l’État et jamais par la collectivité territoriale de Guyane (CTG). Ses avis produisent peu d’effets, et il ne dispose toujours d’aucun budget de fonction- nement. La loi égalité réelle outre-mer, adoptée en février 2017, est censée lui donner plus de poids en le dotant d’une personnalité morale. Mais les organisations indigènes n’ont pas été sollicitées sur la question du plan de dévelop- pement de la Guyane, en négociation depuis plusieurs mois entre la CTG et Paris.

par

un taux de suicide chez les jeunes de huit à

dix

fois supérieur au taux moyen de Guyane (1).

Outre le mépris qui peut subsister au sein de

laquelle «le principe d’indivisibilité de la République

Cette situation, que partagent dans une moindre mesure les peuples côtiers (Kali’nas, Arawaks- Lokonos et Palikurs), a été mise en lumière dès 2003, mais il aura fallu douze ans pour qu’une mission soit dépêchée.

la société guyanaise à l’égard des peuples premiers, ceux-ci ne sont pas pris en compte en tant que tels dans la République. Paris a ainsi toujours refusé de ratifier la convention 169 de l’Organisation internationale du travail (OIT) relative

Le rapport parlementaire remis au premier ministre le 30 novembre 2015 pointe des manque-

aux peuples indigènes et tribaux, qui reconnaît leurs droits à la terre et à disposer d’eux-mêmes. Des organisations de défense des droits des

ments de l’État aussi divers que l’absence d’accès

indigènes, telle Survival, militent en faveur de la

à

des services de base (eau courante, électricité,

ratification de cette convention. Son principe a été

couverture téléphonique, transports) ou la défail- lance du système de santé, la mauvaise gestion des dépendances à l’alcool ou aux drogues, la contamination neurotoxique de l’eau et des poissons par le mercure qu’utilisent massivement

approuvé le 23 février 2017 par la Commission nationale consultative des droits de l’homme, pour

est compatible avec la reconnaissance des droits individuels et collectifs des peuples autochtones ».

les chercheurs d’or pour agréger le métal précieux.

Des études sur la concentration de mercure dans

les cheveux ont ainsi montré que « les niveaux

d’exposition chronique auxquels sont soumises les populations riveraines amazoniennes sont parmi les plus élevés au monde (2) ».

Les parlementaires évoquent également une identité amérindienne déchirée. Les adolescents des communes isolées wayanas et wayampis du haut Maroni et du haut Oyapock doivent quitter leurs familles pour aller au collège, dans la ville la plus proche, à plusieurs heures de distance. Au déracinement s’ajoute la vie dans des internats souvent vétustes ou dans des familles d’accueil souvent mues par le seul appât du gain. Pour le

lycée, il faut aller encore plus loin, sur le littoral. Là,

les internats ferment le week-end, et les jeunes se

retrouvent livrés à eux-mêmes, en proie à leurs tourments.

Depuis ce diagnostic, responsables amérin- diens et associations déplorent l’absence de mise

en œuvre des trente-sept propositions du rapport,

y voyant une perpétuation de la longue indif-

férence des politiques publiques de la Guyane envers les communautés amérindiennes. Un

* Journaliste.

L’internat des collégiennes hanté par un esprit ?

Le champ libre laissé aux Églises évangéliques américaines apparaît à la fois comme un symptôme et comme une cause de ce profond malaise, qui prend une dimension existentielle. Leur prosélytisme est d’autant plus redoutable qu’il s’appuie sur la destruction des savoirs ances- traux en usant d’une iconographie infernale:

démons, Jugement dernier et châtiments éternels.

« Des Amérindiens convertis considèrent aujourd’hui le chamanisme comme l’incarnation

du mal, rapporte M. Alexandre Sommer- Schaechtele, secrétaire général de l’Organisation des nations autochtones de Guyane (ONAG). Les évangélistes remplissent un vide institutionnel et politique. Les élus comme les associations n’ont pas été suffisamment présents (4). » La mission parlementaireanotamment relevé les « humilia- tions et moqueries » des évangélistes à l’égard des croyances traditionnelles.

Les Wayanas du haut Maroni, dans le sud de la Guyane, à la frontière avec le Surinam, sont

Un sentiment d’abandon

F IN MARS, la classe politique métropolitaine s’est réveillée pour constater les terribles

retards de développement qu’accuse la Guyane malgré le succès économique du centre spatial de Kourou (16 % du produit intérieur brut) :

22,3 % de chômage, la moitié de la population sous le seuil de pauvreté, des aliments 45% plus chers qu’en métropole et une insécurité record. Les Guyanais partagent le sentiment que Paris les méprise. Bien que très diverses, les revendications convergent toutes vers le même constat : un désengagement de l’État, alors que la population guyanaise croît à un rythme bien supérieur à celui de tous les autres départements. La population est passée de 115 000 habitants en 1990 à plus de

250 000 aujourd’hui (1). To us les champs du service public manquent de moyens : la santé, l’éducation, la sécurité. Et les horizons de développement semblent bien sombres : la coopération économique avec les voisins (Brésil et Surinam) est quasi inexistante, tandis que persiste une sorte d’économie de comptoir, artificielle et captive, souffrant d’un déficit d’investissement chronique. Ce désespoir explique la forte mobilisation non seulement de toutes les catégories sociales, mais aussi de toute la mosaïque des peuples guyanais.

E. S.

(1) «Recensement de la population en Guyane », Insee Flash Guyane, n o 56, Cayenne,2janvier 2017.

WWW.KARLJOSEPH.COM
WWW.KARLJOSEPH.COM

KARL JOSEPH. – Dans l’église évangélique Missionario de Cayenne, mai 2012

particulièrement visés. Depuis avril 2016, des « crises de possession », qui touchent notamment

Leur stratégie consiste également à former des catéchumènes locaux, souvent en convertissant

des adolescentes, secouent la population. L’asso- ciation Actions pour le développement, l’éducation et la recherche (ADER) a recensé 161 cas entre mai et décembre 2016, et confirmé qu’une partie de ces personnes étaient en proie

les chefs coutumiers. Leur succès tient surtout aux services qu’ils rendent aux populations à la place de l’État surinamien : approvisionnement des dispensaires, évacuations d’urgence, projets de développement locaux. Cette stratégie agressive,

à

un « mal-être » profond. Alors que, à l’image de

permise par la générosité des fidèles du monde

la

docteure Mireille Renaud, la médecine diagnos-

entier (9 millions de dollars pour World Team en

tique des crises de spasmophilie (5), les collé- giennes accusent l’internat vétuste où elles logent : il serait hanté par un esprit. Dans cette région où l’animisme structure largement les croyances, les habitants souscrivent à l’explication des jeunes filles.

2016), se révèle payante. Sur son site, l’organisation World Team (7) s’enorgueillit d’avoir converti «100% des Tiriyós et des Wayanas du Surinam». De quoi établir une solide tête de pont pour évangéliser l’ensemble des «peuples éloignés».

Devant l’absence de réponse de la médecine scientifique, beaucoup de parents se tournent vers les évangélistes, qui font figure de spécialistes

dans la « guerre contre les esprits ». « L’amalgame entre les “esprits” et les “diables ” provoque une fracture aussi bien dans les rituels que dans les relations sociales et les psychismes : on exorcise, on ne négocie plus avec les entités », analyse

M me Marianne Pradem, responsable de la cellule

régionale pour le mieux-être des populations de l’intérieur (Cermepi), mise en place par la préfecture.

En mai 2016, une grande partie des neuf cents Wayanas des villages français se sont rendus à Anapaiké, de l’autre côté du fleuve Maroni, qui sépare la Guyane du Surinam. Le but de leur voyage ? Obtenir l’aide des pasteurs locaux encadrés par l’organisation religieuse américaine World Team. Venant parfois de loin, les familles y séjournent plusieurs semaines afin de prier longuement. Des séances d’exorcisme parfois spectaculaires scandent ces rites collectifs. On y brûle par exemple des vêtements portant la «marque

du diable »: des tee-shirts noirs, rouges ou affichant

le chiffre 6. Une occasion rêvée pour convertir des

dizaines de personnes. Porte-parole wayana et conseiller municipal de Maripasoula, M. Aïkumalé Alemin se souvient: « Les parents étaient fragiles pendant les crises ; trois cents personnes ont été baptisées.» Parmi elles, des enfants pour lesquels aucun consentement parental n’avait été donné.

Les évangélistes profitent du malaise grandissant. Depuis l’été 2016, le rythme des conversions aurait beaucoup augmenté, selon les travailleurs sociaux d’ADER, même si la mobilité de part et d’autre de la frontière rend la quantification des nouveaux adeptes délicate. À en croire l’ethno- botaniste Marie Fleury, spécialiste du haut Maroni, l’évangélisme «atteint quasiment tout le monde sur les bords du Maroni ». Deux églises ont été construites du côté français à la fin de l’année 2016 :

une première dans les villages wayanas, qui s’inscrit dans un phénomène plus global en Guyane. «Les églises évangéliques investissent tout le territoire et la spiritualité traditionnelle», déplore M me Pradem.

L’évangélisation de cette région du nord-est de l’Amazone prend sa source dans les colonies protestantes d’Amérique du Sud : Guyane britan- nique (actuel Guyana) et Guyane hollandaise (actuel Surinam) (6). Dans les années 1950, les mission- naires protestants entreprennent d’apporter la

«bonne parole » aux peuples isolés. En 1959, l’orga- nisation Door to Life – qui fusionnera avec la West Indies Mission (WIM) en 1962 – obtient du gouver- nement autonome du Surinam l’autorisation d’explorer les confins du pays. L’État y voit l’occasion de développer ses franges territoriales

et offre son aide à travers la construction de pistes

d’atterrissage dans plusieurs localités du Sud.

Les évangélistes commencent un travail d’étude

linguistique. Walter et Marjorie Jackson ainsi qu’Ivan

et Doris Schoen, deux couples américains, mettent

au point une transcription des phonèmes wayanas

en 1963. Claude et Barbara Leavitt ainsi que Morgan

et Mary-Jane Jones en feront autant avec les Tiriyós,

une autre tribu de la région. Très vite, ils mettent au point une traduction rudimentaire de la Bible.

« Plus tu donnes, plus on te mentionne dans les prêches »

« Ce sont des sectes », tranche M. Daniel François, secrétaire général de la Fédération des organisations amérindiennes de Guyane. Outre ceux portant sur l’alcool et le tabac, ces mouve- ments religieux énoncent une foule d’interdits :

téléphone, Internet, voire tee-shirts noirs, tatouages ou piercings. De nombreux responsables amérin- diens dénoncent également l’obligation d’apporter une contribution financière. «Plus tu donnes, plus on mentionne ton nom pendant les prêches »,

résume un fidèle auprès des travailleurs d’ADER. Cela représente un budget considérable pour des personnes souvent réduites à vivre du revenu de solidarité active (RSA). Des événements religieux parfois très éloignés géographiquement rythment en outre la vie des fidèles, qui doivent alors emprunter les services de transport payants des organisations.

Préconisant de faire table rase du passé, les évangélistes ont imposé une forme de normalisation des mœurs : sédentarisation de ces populations semi-nomades, fragmentation de l’habitat communautaire en cellules familiales, tentative de rupture avec le monde des esprits et du chamanisme. « En Amérique du Nord, on a massacré les Indiens à coups de fusil et de maladies. Nous, on nous tue à petit feu, à coups de prestations sociales, de boissons, de mercure et de religion », lance M. François.

Certains anthropologues spécialistes de la

région, comme Pierre Grenand, nuancent ce constat d’acculturation: « Les Wayanas subissent des campagnes d’évangélisation depuis près de soixante ans, et ils s’en sont libérés à plusieurs reprises. Je me garderais de prédire l’issue de celle- ci.» À quoi sa collègue Vanessa Grotti ajoute:

«Même s’il n’y a plus de chamanes, le monde des esprits existe toujours. Ils peuvent très bien y

revenir.» Jusqu’à présent, l’État français a jugé priori- taire la structuration d’une filière aurifère légale et « durable » plutôt que les attentes des peuples premiers. Et l’impuissance ou le laxisme dont a fait preuve l’administration face aux orpailleurs ne laisse guère de place à l’espoir d’un renouveau indigène.

(1) Aline Archimbaud et Marie-Anne Chapdelaine, « Suicides des jeunes Amérindiens en Guyane française : 37 propositions pour enrayer ces drames et créer les conditions d’un mieux-être », rapport au premier ministre, Paris, 30 novembre 2015. (2) Alain Boudou, Jean-Pierre Carmouze et Marc Lucotte (sous la dir. de), Le Mercure en Amazonie. Rôle de l’homme et de l’envi- ronnement, risques sanitaires, IRD Éditions, Bondy, 2001. (3) Les Noirs marrons, ou Bushinengués (environ dix mille personnes), sont des groupes descendant d’esclaves ayant reformé des communautés cachées dans la forêt après s’être libérés de leurs chaînes. Ils font partie intégrante de la mosaïque guyanaise avec leurs langues et leurs cultures. (4) Intervention lors du colloque sur les suicides des Amérindiens organisé au Sénat le 30 novembre 2016. (5) France-Guyane, Cayenne, 22 avril 2016. (6) Joseph F. Conley, Drumbeats That Changed the World, William Carey Library Pub, Pasadena (Californie), 2000. (7) Issue de la fusion en 1995 de la WIM et de la Regions Beyond Missionary Union.

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