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Economie sociale

Thierry Jeantet

L’économie sociale et l’Europe


Nous publions dans ce numéro la suite de l’entretien que nous a accordé Thierry Jeantet,
directeur général d’Euresa (groupement européen d’assureurs mutualistes).
En retraçant l’histoire de ce groupement, il poursuit la réflexion, entamée dans notre dernier
numéro, sur la place de l’économie sociale en Europe.

Pouvez-vous nous présenter Euresa ? d’un réseau d’échange de savoir-faire, mais aussi
Thierry Jeantet – Euresa est un rassemblement d’appui au développement de sociétés sœurs, par
d’assureurs de l’économie sociale né au début exemple dans les pays où il n’y en avait pas, ou
des années 1990 pour les inscrire dans une très peu, ou encore où elles étaient dormantes.
dimension européenne. Au milieu des années Ces démarches ont été portées par des acteurs
1980, alors secrétaire général du Groupement forts comme Jacques Vandier (Macif), Enea
des entreprises mutuelles d’assurance (Gema), Mazzoli (Unipol) et Jacques Forest (P&V) ou
j’ai pris l’initiative d’emmener des présidents de par le directeur général de la Folksam d’alors.
ces organismes faire un tour de l’Europe afin
qu’ils puissent rencontrer leurs homologues Comment est organisée Euresa ?
de l’Union européenne. A cette époque (1986- T. J. – Au départ ont été créés deux outils.
DR

1987), l’Europe semblait, pour beaucoup d’entre △ Thierry Jeantet, D’une part un groupement européen d’intérêt
eux, assez éloignée. Ce tour d’Europe va leur directeur général économique ; c’était, à ce moment-là, la seule
permettre de se découvrir. Ils vont constater d’Euresa. structure juridique reconnue simultanément par
leurs convergences nombreuses malgré leurs l’ensemble des pays européens. Il a permis d’or-
différences culturelles ou organisationnelles et ganiser tout ce qui était échanges de savoir-faire
prendre conscience que l’économie sociale est et plus tard élaboration de projets communs.
beaucoup plus européenne qu’ils ne le pensaient. D’autre part un holding de droit luxembourgeois
Comme à cette époque le marché européen de (parce que le Luxembourg était un terrain neutre
l’assurance était en train de se mettre en place, par rapport aux fondateurs). Il a rendu possible
un défi était lancé ! Ces responsables et leurs le soutien, la création et le développement de
sociétés se sont dits : « Comment travailler sociétés : Sagres au Portugal, Synetirestiki
ensemble au niveau européen de manière opé- en Grèce (1) ou Towarzystwo Übezpieczen
rationnelle, tout en restant des mutuelles ou des Wzajemnych (TÜW) (2), la première mutuelle
coopératives ? ». Les grands groupes capitalistes
traditionnels comme Axa, Generali, Allianz (1) La société Syneteristiki Ins. Co. a été créée en 1978 par les organisations
étaient alors en pleine période de dévelop- coopératives agricoles grecques. Ses statuts ont été modifiés en 1994, ce qui a permis
pement, de fusion, d’acquisition , ce chemin à de grandes organisations coopératives européennes d’assurances telles que la holding
Euresa et ses membres que sont Unipol (Italie), Macif (France) et P&V (Belgique)
traditionnel, banalisant, il était hors de question d’en devenir actionnaires. Aujourd’hui, l’entreprise compte aussi d’autres actionnaires
de l’emprunter pour les mutuelles d’assurance. qui représentent tous les secteurs de l’économie sociale grecque au sens large.
Plusieurs dirigeants ont ouvert une réflexion. (2) Créé en 1992, à l’initiative d’organisations et de personnalités proches du syndicat
Solidarnosc, TUW (Towarzystwo Ubezpieczen Wzajemnych) est la première mutuelle
Comment faire autrement, travailler ensemble d’assurance apparue en Pologne après la chute du communisme. Euresa Holding
de manière concrète, et en même temps garder et ses membres ont, dès l’origine, apporté leur contribution à ce projet à travers une aide
notre identité d’économie sociale et nationale ? technique et financière. Poursuivant leur soutien à l’essaimage et au développement
d’entreprises mutualistes et coopératives en Europe, les sociétés Macif, Maif et P&V
Euresa est alors créée, par la Macif en France,
détiennent aujourd’hui encore des participations dans la mutuelle polonaise.
Unipol en Italie, Prévoyance & Voorzorg (P&V) En 2005, la mutuelle affiche un taux de croissance de plus de 38 %, très supérieur
en Belgique, Folksam en Suède, sous la forme à celui du marché (+3,8 %) et compte près de 300 000 sociétaires.

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Economie sociale

sont dans le holding ou dans Euresa-Institut,


puisque l’adhésion à ces ensembles est souple,
flexible, ouverte, non obligatoire. L’idée a été
de construire un outil permettant de concevoir
et organiser dans le GEIE des projets et des
stratégies communes dans un certain nombre
de domaines : celui des produits, des services,
des modèles de vente, etc.

Tout cela dans un engagement européen ?


T. J. – Totalement européen. Nous sommes au-
jourd’hui présents dans onze pays, dans douze
demain et quatorze après-demain…

Comment mener de front la mise à la taille euro-


péenne des structures mutualistes, coopératives
DR

ou associatives et préserver les échanges humains,


△ Un conseil d’administration d’Euresa.
fondement des mouvements, porteurs et transmet-
teurs des projets ? Entre la macro-organisation et
d’assurance créée en Europe centrale et orien- les liens inter humains de proximité quel type de
tale depuis 1939. Ce holding a rendu possible tramage inventer ?
la création d’Euresa Life qui vend ses produits T. J. – Il y a trois aspects.
d’assurance-vie en libre prestation de service (3). Premièrement, la nécessité existe pour les
C’est Roger Belot, président directeur général mutuelles de prévoyance et de santé, mais c’est
de la Maif, qui est le président d’Euresa-Geie vrai aussi pour les mutuelles d’assurance, de
et d’Euresa-Holding. Une troisième entité a été développer leurs moyens et de se regrouper.
créée, il y a un peu plus de deux ans. Elle s’appelle Dans le cas des mutuelles de prévoyance et
Euresa-Institut. Cette association est née, en de santé, c’est souvent en fusionnant. Pour les
accord avec la Confédération européenne des mutuelles d’assurance, c’est une démarche un
syndicats, pour encadrer la réflexion sur la pro- peu différente, avec la création des Sociétés de
tection sociale d’un côté et sur le positionnement groupement d’assurance mutuelle (Sgam). On ne
éthique de l’autre. va pas dans ce cadre jusqu’à la fusion, mais on
Il y a donc trois entités au sein d’Euresa. Consti- recherche plutôt la mise en commun et l’appui
tué par treize partenaires (4) qui, au total, ras- réciproque (c’est le cas de la Sgam Macif, Maif,
semblent plus de vingt-six millions de membres Matmut). Il existe d’ailleurs un statut cousin
au sein de l’Union européenne, c’est un groupe-
ment (5) qui se situe comparativement au 10e rang ▽ Les rencontres du Mont-Blanc :
des groupes européens, si on fait l’addition de ses un forum de l’économie sociale
composants. De plus, certaines de ces structures se tient annuellement à Chamonix.

(3) Euresa-Life, compagnie d’assurance vie indépendante basée à Luxembourg,


a été créée en 1993 par 4 mutuelles - P&V (Belgique), Macif (France), Unipol (Italie)
et Folksam (Suède) - pour anticiper les opportunités offertes par la mise en place
du marché unique de l’assurance en développant ses activités dans le cadre de la libre
prestation de services, tout en apportant une approche nouvelle et différente, fondée sur
des valeurs mutualistes (objectivité, transparence et conseil). P&V en est aujourd’hui
l’actionnaire majoritaire.
© Maurice Lefeuvre

(4) Sociétés membres : DEVK Versicherungen (Allemagne), Macif (France), Maif


(France), P&V (Belgique), UGF (Italie). Sociétés membres associés : Folksam (Suède),
LB Group (Danemark), Matmut (France), NFU Mutual (Royaume-Uni), Atlantis
(Espagne), Sagres (Portugal), Syneteristiki (Grèce). Société Partenaire : IMA (France).
(5) Il s’agit bien d’un groupement et non d’un groupe.

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Economie sociale

Les Boutiques de gestion


Les Boutiques de gestion proposent aux créateurs
d’entreprises de l’émergence du projet jusqu’à
l’accompagnement post-création (durant les deux
à trois premières années de l’entreprise) de les
accompagner en leur apportant les compétences
multidisciplinaires, techniques et humaines néces-
saires au développement de leur projet.
Elles peuvent intervenir à chaque étape du processus
de création : formulation opérationnelle du projet,
étude de marché, formations complémentaires
nécessaires au porteur, recherche de financements…
Elles proposent ensuite à la jeune entreprise un
conseil adapté : mise en place d’outils de gestion,
élaboration de stratégies, projet de développement.
Elles contribuent à créer des activités économiques et des emplois en limitant le risque pris par
les créateurs d’entreprises. En ce sens les Boutiques de gestion sont des acteurs d’innovation
et du développement économique durable des territoires. Elles s’inscrivent dans une relation
constructive avec les collectivités locales, les entreprises, les acteurs de l’économie sociale et
solidaire et ceux du service public de l’emploi.
www.boutiques-de-gestion.com

pour les mutuelles de prévoyance. Il serait bien l’économie sociale, passent souvent à côté ; même
d’harmoniser ces deux dispositifs ! On observe encore aujourd’hui, malgré des efforts d’infor-
dans le domaine coopératif des rapprochements mation, de communication notables. On voit que
du même type pour se mettre à niveau des le statut des sociétés coopératives ouvrières de
concurrents nationaux ou européens. production est en train d’être « redécouvert » :
Deuxièmement, les échanges humains et éco- la télévision, la grande presse en parlent : c’est
nomiques se posant, de plus en plus, dans un intéressant et cela rend optimiste ! Rien n’est
champ sans frontière, ces regroupements, qui donc perdu ! Mais il reste à produire un énorme
sont essentiellement pour l’instant nationaux, effort d’information et de pédagogie autant
devraient être prolongés par des rassemblements que de réflexion sur les statuts eux-mêmes, leur
de dimension européenne. Euresa est né de cette accessibilité. C’est un combat à mener aussi bien
idée. A quand, d’ailleurs, le statut de mutuelle à Bruxelles qu’à Paris.
européenne ? Que va faire le gouvernement
français pour convaincre ses collègues
européens de faire adopter ce statut ? La
crise a mis plus que jamais en lumière le
besoin d’un tel statut.
Troisièmement : créera-t-on demain de
nouvelles mutuelles ? Nos adversaires di-
sent : vos mutuelles marchent bien, d’accord,
mais vous n’en créez plus. Ce n’est pas faux !
Comment desserrer l’étau des statuts mutua-
listes, coopératifs, trop complexes ? Il y a un
problème de lisibilité des statuts, un manque
OVEMBRE
2009
de connaissance qui fait que les gens qui ont 4 - 1 1 N
SSI LLON
U ED OC -ROU
des projets, même s’ils partagent les valeurs de L A NG

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Economie sociale

A L E E T
SOCI AIRE,
une agence nationale à la création d’entreprises
d’économie sociale ? C’est à voir.

SOLID IE
Deuxièmement, il existe depuis les années 1980
des outils de soutien financier, notamment, le
groupe Esfin-Ides (7) (financé par les entreprises

O M
de l’économie sociale et l’État). Cette structure

O N
L’ÉC I SAIT
propose des outils de développement aux pro-
moteurs de l’économie sociale. Elle fonctionne
très bien depuis sa naissance et mériterait de

QU
voir ses moyens se démultiplier. C’est vrai qu’au-
jourd’hui les grandes entreprises de l’économie

.
sociale qui cherchent des capitaux ou des fonds

E V A
propres n’ont pas de partenaires équivalents à

Ù E L L
ceux que les entreprises traditionnelles ont à

O
leur disposition. Il y a là un vrai problème. Un

is - ess.org des plus grands défis à relever pour l’économie

o
sociale, c’est d’inventer des outils, des véhicules

www.lem
financiers, adaptés à ses principes et à son chan-
gement de dimension.
Troisièmement, il y a une coordination à construire
Le problème c’est qu’avec le président actuel de entre le monde de l’économie sociale et le monde
l’Union, M. Barroso, on s’est heurté à des options universitaire. Le chemin qui reste à faire est long,
libérales, à une sorte d’indifférence, même si elle quand l’on consulte les manuels d’économie, on
est polie, vis-à-vis de l’économie sociale. Cela s’est constate qu’ils restent souvent imperméables
un peu amélioré pour les seules coopératives. à l’économie sociale. Il existe heureusement
un certain nombre d’économistes que nous
N’y avait-il pas des pistes intéressantes dans ce que connaissons bien qui ont publié des ouvrages à
le secrétaire d’État, Guy Hascoët (6), proposait avec destination des élèves et des étudiants sur le sujet.
l’Économie sociale et solidaire, en proposant que
des entreprises « bien assises » puissent devenir Que pensez-vous à ce sujet du modèle Mondragon ?
« porteuses de projet », accompagnant des créateurs T. J. – C’est un très beau modèle que nous regar-
d’entreprise ? dons toujours de près. Nous avons par exemple à
T. J. – Premièrement, cela existait déjà aupa- Euresa des relations avec eux, notamment avec
ravant. La Confédération des Scop a toujours leur société d’assurance Seguros Lagun Aro. Je
pris soin, notamment au travers de ses unions reste persuadé que leur modèle, qui combine une
régionales, de proposer des systèmes d’aide à la banque de type coopératif, qui a un rôle fort en
création d’entreprises coopératives. Ensuite, les termes de fonds propres, avec des entreprises
boutiques de gestion ont joué ce rôle, en paral- industrielles et de service, réalisant une sorte
lèle, depuis le début des années 1980. de conglomérat coopératif, est un exemple à
D’autres acteurs ont œuvré eux-aussi en ce sens, suivre. D’autant plus que non seulement ils ont
comme la Fédération des coopératives d’artisans. réussi au Pays Basque, mais aussi dans le reste
Un certain nombre d’outils, d’aide technique à de l’Espagne, en Europe et dans le monde
la création d’entreprise existent donc. Cela se entier aujourd’hui. Il est d’ailleurs intéressant
pratique-t-il dans toutes les familles ? C’est d’observer comment ils essayent de rendre plus
moins évident. C’est vrai qu’aujourd’hui, si vous coopératives leurs filiales à l’étranger avec la
(6) Guy Hascoët fut,
de 2000 à 2002, secrétaire avez envie de créer une mutuelle d’assurance ou conscience vive d’un risque de banalisation. Par
d’État à l’Économie une mutuelle de prévoyance et de santé, vous rapport à la question : « Comment vont se financer
solidaire du gouvernement pouvez vous adresser à la FNMF ou au Gema les grandes entreprises de l’économie sociale dans
de Lionel Jospin.
(7) Groupe Esfin-Ides : mais il manque une coordination entre les outils le futur ? », je pense que Mondragon doit être
www.esfin-ides.com opérationnels de l’économie sociale. Faudrait-il étudié avec attention.

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Economie sociale

Comment Euresa se positionne-t-il par rapport au publique. Cela a amené Unipol à créer une
déficit social et humain de l’Europe d’aujourd’hui ? société filiale, UniSalute, en s’inspirant en par-
T. J. – L’ensemble Euresa est un ensemble tie de ce que font les mutuelles de prévoyance
opérationnel, ce n’est pas une fédération et ce et de santé française de la FNMF.
n’est pas un outil de lobbying Toutefois, après
la naissance d’Euresa en 1991, très vite, dès Comment se positionne Euresa dans une problé-
1993, nous avons organisé un grand séminaire, matique politique européenne qui déploie plus
Les nouvelles frontières du social, auquel ont de pression pour enchaîner les avancées techno-
participé un certain nombre d’économistes cratiques que d’efforts pour mobiliser une réflexion
comme Ralph Dahrendorff (Allemagne) et des citoyens sur la construction européenne ?
Dominique Strauss-Kahn, (France). La Confé- T. J. – Je répondrais de manière personnelle.
dération européenne des syndicats était déjà L’un des défauts de cette Europe c’est son déficit
associée à ces réflexions avec son secrétaire en matière de projets sociaux. Il est nécessaire
général adjoint Jean Lapeyre. Une idée cen- d’appuyer la Confédération européenne des syn-
trale guidait les participants : « Nous sommes dicats de ce point de vue là. Le raisonnement que
des entreprises de l’économie sociale, nous ne sous-tend votre question, c’est aussi le sien. L’éco-
sommes pas là pour remplacer l’État. Donc nous nomie sociale européenne doit, demain plus
ne participerons pas au recul de l’État, même si qu’aujourd’hui, apporter des solutions concrètes
ses désengagements peuvent apparaître comme et les présenter au Parlement européen, au
des opportunités. Nos sociétés ne sont pas régies Comité économique et social européen. Depuis
par un esprit mercantile : leur objectif est de quelques années, cette démarche progresse. Les
servir les adhérents ». Cette position d’Euresa, représentants de l’économie sociale sont actifs
partagée avec la Confédération européenne au Cese. Il y a des liens qui se sont établis avec
des syndicats, est fondamentale. Il est évident le Parlement européen, qui a défendu les inté-
cependant qu’il existe parfois des situations de rêts de l’économie sociale à plusieurs reprises
fait, particulières, auxquelles il faut répondre. récemment, notamment sur la remise à l’ordre
Par exemple en Italie, quelques années après du jour du statut des mutuelles et des associa-
cette réflexion, un gouvernement conservateur tions. Il y a une action Politique, avec un grand
a réduit l’impact des systèmes publics de pro- « P », à conduire. L’économie sociale qui œuvre
tection sociale dans le domaine de la santé. depuis quinze à vingt ans pour se faire respecter
Les trois grands syndicats italiens se sont alors et entendre, doit aller encore plus loin – Jacques
▽ Un atelier
tournés vers UGF (Unipol Gruppo Finaziario) Delors lui avait apporté son appui ; cela a été assemblage
pour demander, devant la situation créée, son ensuite plus difficile ; ça l’est encore ! ● de la coopérative
intervention dans ce champ déserté par l’action Propos recueuillis par Jean-Luc Souchet de Mondragon.
© JLS

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