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Profil couleur : DØsactivØ Composite 150 lpp 45 degrØs Logistique & Management Management logistique et outils de gestion : un dialogue nécessaire Aurélien ROUQUET Reims Management School, CRET-LOG Les aut arouquet@yahoo.fr F. Lusch Pascal LIEVRE William Shipp e Université d’Auvergne Clermont-Ferrand I de leurs PascalLievre@wanadoo.fr sur les p cet artic grandem L’objet de l’article est de proposer un rapprochement entre le champ du suggest management logistique et celui des outils de gestion. Dans une première partie, la anonym Zachari nécessité d’instaurer aujourd’hui un tel rapprochement est d’abord justifiée. Il est le Char alors argumenté qu’au vu de la dimension pratique de la logistique et de Enterpr Researc l’importance prise récemment en sciences de gestion par le thème de son sou l’instrumentation, le management logistique ne saurait plus désormais négliger cette question. Afin d’initier ce rapprochement, les principaux résultats de la littérature sur les outils de gestion sont alors présentés dans une deuxième partie. Il y est rappelé qu’un outil de gestion peut être vu comme la combinaison de trois éléments : un substrat technique, une philosophie gestionnaire et une vision simplifiée de l’organisation. Pour finir, dans une troisième partie, le management logistique est soumis à la grille de lecture que constitue la littérature sur les outils de gestion. Dans ce cadre, il est souligné qu’il n’y a pas réellement d’outils de gestion qui soient en propre ceux du management logistique, mais que l’émergence du management logistique a entraîné la création d’un certain nombre de nouveaux outils de gestion dont le point commun est une certaine philosophie gestionnaire, couplée à une certaine vision de l’organisation. Introduction dard d’évaluation logistique en vigueur dans l’industrie. Normalement, le responsable Olivier est directeur logistique. Aujourd’hui, local doit lui présenter un diagramme des flux Olivier doit assister au comité directeur de son de l’usine, ainsi qu’une première version d’un entreprise, qui se tient comme tous les lundis à protocole logistique à faire signer par tous les 9h30. Au cours de la séance, Olivier doit faire fournisseurs au moment des contrats. Dans la le point sur le déploiement de l’échange de données informatisé (EDI) auprès des four- journée, il faut de surcroît qu’Olivier trouve le nisseurs, qui est l’un des projets que le PDG temps de consulter ses courriels. En effet, le juge stratégique. Olivier et son équipe ont pris commercial d’Alfa, qui est le principal client un peu de retard sur le planning, en raison de de l’entreprise, doit lui avoir transmis son problèmes rencontrés pour interfacer le tra- indicateur de taux de service logistique pour ducteur EDI avec le progiciel de gestion inté- le mois dernier. Olivier espère que les résul- gré (PGI) de l’entreprise. Puis, l’après-midi, tats seront bons. Le mois précédent, un pro- Olivier doit se rendre dans l’une des six usines blème informatique avait rendu les étiquettes du groupe pour s’entretenir avec le respon- d’identification par codes-à-barres illisibles. sable logistique local du déploiement du stan- Suite à cette panne informatique, les dysfonc- Vol. 16 – N°2, 2008 5 LM_N2_2008.prn 5 LM_N2_2008.vp vendredi 13 fØvrier 2009 08:47:22 Profil couleur : DØsactivØ Composite 150 lpp 45 degrØs Logistique & Management tionnements dans la chaîne logistique s’é- traités militaires de Sun Tzu, Jomini ou Clau- 1- taient multipliés, et le taux de service logis- sewitz ; celui des outils de gestion (Hatchuel tique de l’entreprise était tombé sous les 90 %. et Weil, 1992 ; David, 1996), qui s’inscrit dans 2 - Infir la lignée des multiples travaux sur la tech- Ainsi que l’illustre ce bref (et imaginaire) nique qui jalonnent l’histoire des sciences récit, un logisticien mobilise quotidiennement humaines et sociales, tels ceux des anthropo- un nombre important d’outils de gestion : logues qui ont étudié le rapport homme / outil EDI, PGI, étiquette d’identification, taux de depuis le néolithique, ou bien encore ceux des service, protocole logistique, etc. Mais qu’est philosophes qui ont cherché à rendre compte ce qui fait que nous pouvons identifier ces de la genèse des objets techniques (Simon- outils de gestion comme relevant de la logis- don, 1965). tique ? D’autres opérateurs vont utiliser les mêmes outils et pour autant, ils ne vont pas se Dans cette optique, notre contribution s’orga- déclarer « logisticiens ». Pouvons-nous nisera en trois parties. Dans une première défendre la thèse qu’il n’y aurait qu’une seule partie, nous discuterons du peu d’intérêt mon- manière d’utiliser ces outils de gestion qui tré jusqu’à présent par le management logis- serait apparentée à une démarche que l’on tique à cette question des outils de gestion. pourrait qualifier de logistique ? Cette idée est Nous argumenterons alors qu’au vu de la contestée par de nombreux travaux, aussi bien dimension pratique et opérationnelle de la au sein des sciences de gestion (Tixier et al., logistique, et de l’importance prise récem- 1996) qu’au sein des sciences de l’ingénieur ment en sciences de gestion par ce thème de (Pimor, 2003) ; ils convergent vers l’idée du l’instrumentation, le management logistique caractère multiple de la logistique. Dans un ne saurait désormais plus négliger cette ques- travail récent, Lièvre (2007) émet d’ailleurs tion. Afin de pouvoir initier un rapproche- l’hypothèse qu’il y aurait au moins quatre ment entre les deux champs, nous façons de faire de la logistique : toutes seraient présenterons brièvement dans une deuxième légitimes, mais dans le même temps, toutes partie les principaux résultats de la littérature seraient relativement orthogonales les unes sur les outils de gestion. Notamment, nous avec les autres. Selon cette perspective, pou- rappellerons qu’un outil de gestion peut être vons-nous alors parler d’outil de gestion vu comme la combinaison de trois types d’é- propre à la logistique ? léments en interaction (Hatchuel et Weil, 1992) : un substrat technique, une philo- De manière générale, ces questions n’ont pas sophie gestionnaire et une vision simplifiée de fait l’objet d’une attention spécifique de la l’organisation. Enfin, dans une troisième part de la littérature logistique. Cela est relati- partie, nous soumettrons le management vement étonnant quand on observe que, logistique à la grille de lecture que constitue la depuis ses origines, la logistique se veut une littérature sur les outils de gestion. Il sera alors pratique, et qu’elle revendique le caractère souligné qu’il n’y a pas réellement d’outils de opératoire de la production de son savoir. Cela gestion qui soient en propre ceux du manage- l’est d’autant plus qu’à la suite des travaux ment logistique, mais que l’émergence du fondateurs de Berry (1983) sur ce qui n’était management logistique a entraîné la création alors qu’une « technologie invisible », les d’un certain nombre de nouveaux outils de sciences de gestion ont produit une réflexion gestion, dont le point commun est une cer- importante sur les outils de gestion : sur leur taine philosophie gestionnaire, couplée à une « nature » (Hatchuel et Weil, 1992), sur la certaine vision de l’organisation. En guise de manière dont ils se « contextualisent » dans les conclusion, nous suggèrerons quelques pistes organisations (David, 1996), sur leurs diffé- de recherche en vue d’approfondir le dialogue rents « modes d’existence » (Moisdon, 1997), initié ici entre management logistique et outils etc. de gestion. L’objet de l’article est justement de proposer un rapprochement entre les deux champs de la De la nécessité du dialogue logistique et de l’instrumentation de gestion. logistique / outils de gestion Précisément, il s’agira ici de faire dialoguer deux corpus théoriques qui ont récemment Alors que la plupart des auteurs s’accordent à émergé en sciences de gestion et qui se sont dire que le management logistique a une visée pour l’instant ignorés : celui du management pratique et une dimension opérationnelle, il logistique (Tixier et al., 1983 ; Aurifeille et est surprenant de constater que celui-ci ne al., 1997), qui n’est qu’un moment de la s’est pour l’instant pas intéressé à ses outils de longue histoire logistique née notamment des gestion. Cela apparaît d’autant plus étonnant 6 Vol. 16 – N°2, 2008 LM_N2_2008.prn 6 LM_N2_2008.vp vendredi 13 fØvrier 2009 08:47:22 Profil couleur : DØsactivØ Composite 150 lpp 45 degrØs Logistique & Management qu’historiquement, pour ce qui est tout du des organisations. Pour être plus précis, la moins du cas de la France, les premiers tra- littérature s’est jusqu’à présent limitée à ana- vaux sur le management logistique et sur les lyser et étudier de manière séparée et succes- outils de gestion sont apparus à la même sive un certain nombre d’outils de gestion époque –au début des années 1980 – et par- donnés et particuliers, sans se demander à viennent à des conclusions similaires. quelles conditions leurs usages pouvaient Aujourd’hui, avec la place de plus en plus effectivement relever de la logistique. grande accordée en sciences de gestion aux Figure 1 : Implicatio outils de gestion, il semble toutefois crucial Sans être exhaustif, mentionnons ici que les de développement d pour le management logistique de mettre fin à chercheurs se sont par exemple intéressés : à cette situation et de mener une réflexion l’EDI et à la manière dont il a été adopté et uti- approfondie sur le thème des outils de gestion. lisé au sein des supply chains (Walton, 1994) ; à la standardisation inter-organisationnelle et Les outils de gestion : une technologie aux difficultés associées aux interactions invisible pour la logistique ? entre plusieurs standards dans les supply Comme le traduisent la majorité des défini- chains (Fabbe-Costes et al., 2006) ; aux indi- tions, l’une des caractéristiques fondamenta- cateurs de mesure de la performance au sein les du management logistique est que celui-ci des supply chains et à la manière dont ils sont s’intéresse avant tout à un objet tangible : les définis (Gunasekaran et Kobu, 2007). Par ail- flux physiques. Ainsi, Paché (1994, p. 11) leurs, à un niveau d’abstraction plus élevé, note que l’approche logistique peut être plusieurs auteurs pointent du doigt l’impor- définie comme une « technologie de la maî- tance, sur le plan du management logistique, trise des flux expédiés vers les clients (pro- des différentes technologies de l’information duits finis, pièces détachées), transférés entre et de la communication (TIC) et, plus globale- ou au sein d’unités de production (demi-pro- ment, du système d’information et de commu- duits, en cours) et, enfin, reçus de fournisseurs nication logistique de l’entreprise (SICLE) (matières premières, composants) ». De la (Fabbe-Costes, 2000). même manière, Aurifeille et al. (1997, p. 1) voient dans la logistique « une compétence de Management logistique et outils de gestion et de pilotage des flux », qui a pour but gestion : des évolutions parallèles « d’optimiser le couple coût / niveau de ser- vice ». Le fait que le management logistique ne se soit pas réellement intéressé à la question des Dans ce cadre, la littérature s’accorde logi- outils est d’autant plus étonnant qu’histori- quement sur le fait que la logistique possède quement, les réflexions sur le management une forte dimension pratique et opération- des flux logistiques et sur le rôle des outils de nelle. Bien sûr, le management logistique ne gestion dans les organisations ont émergé en se réduit pas à cette dimension, et possède France à une même époque… et aboutissent également une portée stratégique (Fabbe- alors à des conclusions similaires ! D’un côté, Costes et Colin, 2003). D’ailleurs, comme le le management logistique s’est, comme on le note Lièvre (2007, p. 9), « c’est dans l’articu- sait, développé significativement en France au lation entre le niveau stratégique et le niveau début des années 1980, la plupart des auteurs opérationnel que se joue la logistique ». Tou- s’accordant pour voir dans son émergence à tefois, la dimension opérationnelle est bien cette époque une réponse à la crise ayant suivi prépondérante et première : quoi qu’il arrive, le second choc pétrolier (Fabbe-Costes, pour le logisticien, il faut acheminer les pro- 2004). Ainsi, la première thèse consacrée à duits vers les clients pour que ceux-ci soient l’étude des stratégies logistiques des entrepri- livrés en temps et en heure ! ses a été soutenue en France en octobre 1981 Au vu de l’importance de cette dimension, on au CRET-LOG par Jacques Colin, et le pre- s’attendrait a priori à ce qu’un certain nombre mier ouvrage de référence à avoir été publié de travaux en logistique se soient penchés sur sur le sujet date de 1983 (Tixier et al., 1983). cette question fondamentale des outils de ges- Dès cette époque, ces travaux fondateurs met- tion : sans mobiliser des outils et des techni- tent en avant le cœur de « l’idée logistique », à ques en effet, comment gérer de manière savoir la nécessité de rechercher une optimi- opérationnelle les flux physiques ? Pourtant, sation globale des flux, et de « supprimer les dans le champ du management logistique, il dysfonctionnements résultants d’approches existe à notre connaissance peu de travaux qui fractionnées des processus de circulation de ont été menés sur le statut des outils de gestion produits, informations et compétences » utilisés par les logisticiens et les autres acteurs (Mathe et Tixier, 1987, p. 13). Vol. 16 – N°2, 2008 7 LM_N2_2008.prn 7 LM_N2_2008.vp vendredi 13 fØvrier 2009 08:47:23 Profil couleur : DØsactivØ Composite 150 lpp 45 degrØs Logistique & Management De l’autre côté, les premiers travaux sur les sur les outils de gestion (Hatchuel et Molet, outils de gestion ont été initiés en France au 1986) et qui a parallèlement développé une sein du Centre de Recherche en Gestion approche « logistique » (Molet, 2006). (CRG) de l’Ecole Polytechnique et du Centre de Gestion Scientifique (CGS) de l’Ecole des Les outils de gestion : un thème au cœur Mines, au tout début des années 1980. Ainsi, des sciences de gestion même s’il n’a pas été formellement édité, Une Notre thèse est qu’il est aujourd’hui absolu- technologie invisible : l’impact des instru- ment nécessaire pour le management logis- ments de gestion sur l’évolution des systèmes tique de s’intéresser enfin à cette question des humains, qui est usuellement considéré outils de gestion. Cela semble d’autant plus comme l’ouvrage fondateur en France d’une important aujourd’hui que la question des réflexion sur les outils de gestion, date de outils et des instruments de gestion, après 1983, c’est-à-dire de la même année que l’ou- avoir été longtemps occultée, fait désormais vrage de Tixier et al. (1983). De surcroît, en l’objet d’une forte attention de la part de la mettant au centre de son analyse les outils et communauté gestionnaire. Ainsi, à la suite instruments de gestion, M. Berry aboutit à des réflexions initiées au sein du CRG de quelques conclusions qui n’auraient alors nul- l’Ecole Polytechnique (Berry, 1983 ; Girin, lement étonné un lecteur avisé sur le plan 1995) et du CGS de l’Ecole des Mines de Paris logistique. Qu’on en juge plutôt par ce bref (Hatchuel et Molet, 1986 ; Hatchuel et Weil, extrait de l’introduction (Berry, 1983, p. 2, 1992 ; David, 1996 ; Moisdon, 1997), de nom- souligné par nous) : breux chercheurs en sciences de gestion se sont dernièrement emparés de ce thème. « Les instruments de gestion et d’évaluation appliqués à chacune des parties de l’organi- D’un côté, certains auteurs se sont efforcés de sation sont spécialisés et partiels ; cette spé- proposer une réflexion globale sur l’instru- cialisation répond à une division des rôles et il mentation de gestion (Gilbert, 1998), tandis apparaît normal que le commerçant, le fabri- que d’autres se sont plutôt focalisés sur une cant, le financier, etc. relèvent de critères dif- dimension plus particulière, comme la ques- férents et disposent d’instruments propres à tion de l’appropriation des outils (de Vaujany, leur fonction : ces instruments sont les 2005 ; Grimand, 2006). Par ailleurs, certains moyens d’une division de la vigilance. Mais auteurs se sont intéressés à des types d’outils cette spécialisation des critères rend impos- de gestion particuliers, comme les outils de sible une cohérence globale des choix. Il y a gestion des compétences (Oiry, 2001), ou les alors une contradiction entre les critères tra- outils de gestion inter-organisationnels (Rou- ditionnels de la bonne gestion, fondés sur la quet, 2008). D’autres auteurs, encore, ont étu- croyance en une rationalité universelle posée dié la mise en place d’outils de gestion dans a priori, et la marche effective d’une organi- des organisations spécifiques, telles par sation, régie par une juxtaposition de logi- exemple les organisations universitaires ques locales engagées dans une incessante (Solle, 2001). Enfin, certains auteurs ont confrontation. La cohabitation de ces logi- récemment proposé de développer une ques antagonistes est facilitée par le flou sur approche narrative des outils de gestion dans l’information, l’excédent de moyens et l’opa- les organisations, et de considérer ces derniers cité sur les pratiques, facteurs qui rendent comme des textes (Detchessahar et Journé, d’ailleurs difficile l’analyse d’une organisa- 2007). tion et remettent en cause la pertinence de certaines applications de l’informatique ou En outre, notons qu’à rebours des habitudes, des rationalisations de la gestion suggérées ces réflexions sur les outils de gestion nées en face à la crise ». sciences de gestion commencent à être mobi- lisées au sein d’autres disciplines des sciences Ainsi, alors même que les réflexions sur cha- humaines et sociales. C’est notamment le cas cun de ces deux thèmes ont été initiées à une en sociologie, qui a vu certains auteurs utiliser même époque et avaient pour point de départ une grille d’analyse de moyenne portée, com- des constats similaires – l’existence au sein posée d’ingrédients qui, selon les propos de des organisations de plusieurs logiques loca- Moisdon (2006), font écho à certaines 5 - Nos analyses principalement po les non cohérentes – la littérature logistique et réflexions sur les outils de gestion, en vue d’a- revues suivantes : celle sur les outils de gestion ont connu jus- nalyser l’histoire et la mise en place d’innova- Stratégie logistiq qu’à présent un développement parallèle. La tions dans les organisations (Segrestin, 2004). Magazine, Supply seule exception notable concerne les travaux Par ailleurs, suivant une toute autre perspec- Magazine en Fran Management aux de Hugues Molet à l’Ecole des Mines de Paris tive, certains sociologues ont récemment uti- qui, de fait, a participé aux travaux fondateurs lisé le concept d’outils de gestion pour mettre 8 Vol. 16 – N°2, 2008 LM_N2_2008.prn 8 LM_N2_2008.vp vendredi 13 fØvrier 2009 08:47:23 Profil couleur : DØsactivØ Composite 150 lpp 45 degrØs Logistique & Management en lumière leur rôle « dans la dynamique de la lité, la question des outils et des techniques ne domination propre aux entreprises post-for- saurait être dissociée de celle de l’organisa- diennes » (Maugeri, 2007, p. 1). Comme l’ex- tion. Précisément, ils vont avancer que si les plique Maugeri (2007, p. 2), l’intérêt porté par outils s’appuient sur des techniques plus ou les sociologues aux outils de gestion s’ex- moins sophistiquées, on ne peut définir ce plique notamment « par leur valeur heuris- qu’ils sont sans « s’appuyer sur une concep- tique dans la description du comportement tion de l’action collective » (Hatchuel, 2001, des entreprises face à un marché qui s’est p. 13). Ainsi, il est possible d’utiliser « une transformé et mondialisé ». règle de trois » ou un « calcul abscons » pour établir le « plan de fabrication d’un atelier ». Toutefois, « au-delà des différences qu’entraî- Les outils de gestion : principaux nent la méthode de calcul », il faut pour mettre résultats en œuvre un tel plan « se demander ce que l’on entend par « établir un plan de production », si Au vu du caractère pratique et opérationnel de ce « plan est acceptable par ceux à qui il est la logistique, et de l’importance prise récem- destiné, et ce que l’on fera des surprises que ment en sciences de gestion par le thème de cette idée nous réservera » (Hatchuel, 2001, l’instrumentation, rapprocher logistique et p. 13). outils de gestion est selon nous nécessaire. Afin de pouvoir initier dans une troisième Au final, à l’aide d’une conceptualisation partie un tel rapprochement, un préalable est explicitant parfaitement l’inévitable « intrica- toutefois de présenter brièvement la littérature tion entre les outils de gestion et les formes sur les outils de gestion, avec lequel un lecteur d’organisation » (Hatchuel, 2001, p. 13), Hat- avisé sur le plan logistique n’est pas forcé- chuel et Weil (1992, p. 123) vont définir un ment familier. Sans pouvoir en donner un outil de gestion comme « un conglomérat sin- aperçu exhaustif, nous allons donc, dans cette gulier, constitué par spécification de trois élé- deuxième partie, rappeler comment cette litté- ments de nature différente mais en rature appréhende la nature des outils de ges- interaction » : tion et choisit de classer les outils en différents • Un « substrat technique ». Il s’agit de types, puis indiquer quels sont les trois « l’abstraction qui permet à un outil de ges- niveaux d’analyse qu’elle considère pour tion de fonctionner » (David, 1996, p. 7) comprendre la vie des outils de gestion. (exemples : les règles formelles utilisées, les éléments concrets mobilisés, les algo- Nature des outils de gestion : une structure rithmes éventuels). ternaire • Une « philosophie gestionnaire ». Il s’agit Tout d’abord, un résultat essentiel auquel est du « système de concepts qui désigne les parvenue la littérature sur les outils de gestion objets et les objectifs qui forment la cible de a trait à la nature de ces dispositifs. A l’ori- la rationalisation » (Hatchuel et Weil, 1992, gine, cette question faisait notamment débat à p. 124) et qui confére au « substrat tech- la fin des années 1970, au sein de la commu- nique » une « nature managériale ». nauté de la recherche opérationnelle (Hat- • Une « vision simplifiée de l’organisation ». chuel et Molet, 1986). D’un côté, on voyait en Il s’agit de la « scène primitive » qui est as- effet les spécialistes de la recherche opéra- sociée à l’outil et lui confère une « vertu tionnelle souligner les mérites en mobilisatrice » (Hatchuel et Weil, 1992, elles-mêmes des différentes techniques quan- p. 125). Celle-ci évoque les « rôles que doi- titatives qu’ils mobilisaient. De l’autre, on vent tenir un petit nombre d’acteurs som- voyait les analystes des organisations mairement, voire caricaturalement remettre en cause l’efficacité de ces différen- décrits » dans le fonctionnemenent de l’ou- tes techniques, et observer qu’en pratique, til (Hatchuel et Weil, 1992, p. 125) et/ou celles-ci engendraient « mécaniquement des brosse à grands traits « la nature et la lo- choix et des comportements échappant aux gique d’interaction des savoirs générés » prises des volontés des hommes », condui- par l’outil de gestion (David, 1996, p. 12). saient « les organisations dans des directions voulues parfois par personne » et les rendaient Grâce à cette définition, notons que ces « rebelles aux efforts de réforme » (Berry, auteurs vont renouveler la vision « instrumen- 1983, p. 2). tale » avec laquelle la plupart de la littérature appréhendait jusqu’alors les outils de gestion Dans le cadre d’une contribution fondamen- (Moisdon, 1997). Ainsi, à côté de la thèse tra- tale permettant de sortir de ce débat, Hatchuel ditionnelle, qui indique que les outils peuvent et Molet (1986) vont alors suggérer qu’en réa- être utilisés pour « normer les comporte- Vol. 16 – N°2, 2008 9 LM_N2_2008.prn 9 LM_N2_2008.vp vendredi 13 fØvrier 2009 08:47:23 Profil couleur : DØsactivØ Composite 150 lpp 45 degrØs Logistique & Management ments, au sens de les rendre conformes à un compte (David, 1998). Le premier niveau “optimum” postulé par l’outil », cette défini- d’analyse est celui du processus d’implémen- tion conduit à souligner que les outils peuvent tation d’un outil de gestion dans une organisa- également favoriser « la connaissance et l’ex- tion donnée. C’est à ce niveau qu’il est ploration du réel » (Moisdon, 1997, p. 8). En possible d’analyser « l’interaction entre l’ou- effet, puisqu’ils véhiculent par définition des til de gestion et l’organisation » et « d’étudier « visions simplifiées des organisations » au dans le détail les transformations réciproques sein desquelles ils sont censés fonctionner, les de l’outil par l’organisation et de l’organisa- outils de gestion peuvent être utilisés pour tion par l’outil » (David, 1998, p. 51). Par ail- « investiguer le fonctionnement organisation- leurs, comme l’illustre la célèbre étude de nel », pour « accompagner une mutation » ou Chandler (1989) sur la diffusion de l’organi- encore pour « explorer du nouveau » (Mois- sation matricielle, un deuxième niveau d’ana- don, 1997, pp. 34-36). lyse est celui de la courbe de vie d’un outil de gestion au sein des organisations. Enfin, un Typologie des outils de gestion : orientation troisième et dernier niveau d’analyse est celui relation / connaissance de « l’histoire des firmes et des marchés » Outre ce résultat essentiel portant sur la nature (David, 1998, p. 50). des outils de gestion, David (1996) va par ail- Comme le note Hatchuel (2001, p. 25), l’é- leurs suggérer que les outils de gestion peu- tude de ce troisième niveau d’analyse suggère vent être classés en trois types, en fonction de qu’il existe des « vagues de rationalisation leur « orientation relation / connaissance ». communes à un grand nombre d’entrepri- Comme son nom l’indique, cette variable, qui ses », qui conduisent celles-ci à se transformer renvoie à la théorie axiomatique de l’action et qui « s’accompagnent de vagues d’outils de collective développée par Hatchuel (2001), gestion nouveaux » (David, 1998, p. 51). vise à souligner que les outils de gestion peu- Ainsi, le développement de la production de vent être plus ou moins orientés sur les « rela- masse est lié à l’émergence des outils de l’or- tions » ou sur les « connaissances ». Ainsi, il ganisation scientifique du travail [OST] est possible de distinguer selon David (1996, (exemples : diagramme de Gantt, chronomé- p. 6) : trage). De même, le basculement vers une • Les « outils orientés connaissance ». Ils économie de la variété s’avère indissociable sont centrés sur la « production de connais- du développement des outils du marketing et sances », indépendamment « des modifica- du contrôle de gestion (exemples : ciblage, tions organisationnelles que leur utilisation segmentation, comptabilité analytique). suppose » (exemples : système expert, ou- Enfin, l’apparition d’un capitalisme à innova- tils de la recherche opérationnelle). tion intensive trouve sa source dans la concep- • Les « outils orientés relation ». Ils décri- tion d’outils visant à améliorer les vent d’abord « une forme d’organisation coordinations horizontales (exemples : particulière des relations entre les acteurs », gestion de projet, évaluation des même « si la question de savoir quelles compétences) (Tableau 1). connaissances seront produites par cette or- ganisation se pose nécessairement par la suite » (exemples : structure décentralisée, Management logistique et outils équipe projet). de gestion • Les « outils mixtes ». Se situant sur un Les principaux résultats de la littérature sur « continuum » entre « outils orientés les outils de gestion étant posés, nous allons connaissance » et « relation », ils s’adres- enfin pouvoir, dans cette troisième partie, ini- sent « simultanément aux relations entre tier un dialogue entre logistique et outils de acteurs et aux connaissances produites, les gestion. Précisément, nous nous proposons de deux dimensions étant présentes dans le soumettre le management logistique à la grille nom même qu’on leur a donné » (exemple : de lecture que forme la littérature sur les outils contrat d’objectifs). de gestion. Dans ce cadre, nous allons Outil de gestion et organisation : les trois défendre l’idée qu’il n’y a pas réellement niveaux d’analyse d’outils de gestion qui soient en propre ceux du management logistique, mais que l’émer- Enfin, la littérature sur les outils de gestion gence du management logistique a entraîné la souligne que, pour comprendre la vie des création d’un certain nombre de nouveaux outils dans les organisations, trois niveaux outils de gestion, dont le point commun est d’analyse interdépendants doivent être pris en une certaine philosophie gestionnaire, 10 Vol. 16 – N°2, 2008 LM_N2_2008.prn 10 LM_N2_2008.vp vendredi 13 fØvrier 2009 08:47:23 Profil couleur : DØsactivØ Composite 150 lpp 45 degrØs Logistique & Management couplée à une certaine vision de l’organisa- Tableau 1 : Trois vagues de rationalisation et leurs grappes d’outils de tion. Puis nous soulignerons que ces nou- gestion (adapté de David, 2003) veaux outils de gestion, apparus avec le management logistique, sont principalement Vague de Rapports de Compétence des outils de gestion orientés relation. Enfin, rationalisation concurrence organisationnelle critique nous nous placerons au niveau d’analyse qui 1. Age de la Bureau des méthodes de production est celui de l’histoire des firmes et des mar- production de Prix (OST : diagramme de Gantt, chés, et analyserons l’émergence du manage- masse chronométrage, etc.) ment logistique et de ces nouveaux outils de Marketing et contrôle de gestion gestion comme constituant une vague de 1 + largeur et 2. Economie de la (segmentation, ciblage, positionnement, rationalisation. profondeur des variété couple produit marché, comptabilité gammes analytique et évaluation des coûts, etc.) Des outils de gestion logistique ? 1 + 2 + Vitesse de Coordinations horizontales (outils de la Partant des travaux sur les outils de gestion, 3. Capitalisme à conception et de gestion de projet, outils d’évaluation des nous pouvons, à un premier niveau, nous innovation intensive renouvellement des compétences, systèmes de knowledge demander s’il existe ou non des outils de ges- produits management, etc.) tion logistique, c’est-à-dire des outils dont on puisse dire qu’ils sont caractéristiques du management logistique. De notre point de vent des outils de gestion. En effet, quelles vue, ce n’est pas le cas. En effet, s’il existait que soient les techniques sous-jacentes, les effectivement de tels outils de gestion, il logisticiens pensent toujours l’utilisation d’un devrait être possible, comme l’ont fait Hat- outil par rapport à un même « système de chuel et Weil (1992) pour le cas de l’OST, de concepts ». Ainsi, par opposition par exemple la GPAO, de la recherche opérationnelle et des aux outils du taylorisme, qui s’inscrivent dans systèmes experts, de décrire ici les trois élé- « une logique d’accroissement de la producti- ments qui composent de tels outils de gestion vité du travail humain » (Hatchuel et Weil, (substrat technique, philosophie gestion- 1992, p. 123), l’utilisation par un logisticien naire, vision de l’organisation). d’un outil de gestion se fait en rapport avec un objet, les flux, et vise un objectif, qui est d’as- Or, qui prend soin d’observer les outils de ges- surer le fonctionnement harmonieux, continu, tion utilisés au quotidien par les logisticiens fluide et rapide de ces flux au sein de l’organi- est forcé de constater que ces outils reposent sation et plus largement tout au long de la sup- sur une variété quasi infinie de substrats tech- ply chain. niques, au sein de laquelle il est bien difficile de dégager des similitudes. Ainsi, ces outils De même, quelles que soient les techniques de gestion font appel : à des opérations élé- mobilisées, les logisticiens pensent l’utilisa- mentaires de calcul, qui rendent possible la tion des outils de gestion en relation à des mesure du taux de service logistique ; à des visions simplifiées des organisations qui pos- ordinateurs et à des langages informatiques, sèdent des caractéristiques communes. Même qui supportent le fonctionnement de l’EDI si l’identité et le nombre des acteurs fluctuent avec les clients et/ou avec les fournisseurs ; à selon l’outil considéré, un logisticien envi- des emballages en plastique et en carton, qui sage ainsi toujours l’utilisation d’un outil de permettent concrètement le transport des piè- gestion dans le cadre d’une scène qui ras- ces ; à des algorithmes mathématiques, qui semble certains des acteurs de l’organisation aident à résoudre des problèmes d’optimisa- jouant un rôle dans la circulation des flux. Au tion complexes ; à des protocoles écrits, qui sein de ces scènes primitives, il s’agit alors à sont signés avec les fournisseurs en vue de chaque fois de penser la mise en place de meil- s’accorder sur les conditions logistiques des leures relations entre les acteurs convoqués, échanges ; à des symboles graphiques, sans afin d’atteindre une plus grande transversalité lesquels il serait impossible de réaliser le dia- au sein de l’organisation. On peut d’ailleurs gramme des flux d’une usine, etc. remarquer la forte prégnance de cette vision transversale des organisations en consultant Toutefois, si l’on laisse de côté les substrats les nombreuses représentations graphiques techniques sur lesquels reposent les outils de utilisées par la littérature en vue de retracer les gestion utilisés par les logisticiens, et que l’on grandes étapes de l’histoire du management se concentre sur les deux autres éléments qui logistique (la Figure 1 en donne un bon définissent un outil de gestion, une unité peut exemple). être trouvée ! Cela est notamment évident lorsque l’on se focalise sur la philosophie ges- Au passage, notons ici que ces visions organi- tionnaire avec laquelle les logisticiens se ser- sationnelles simplifiées peuvent aussi bien Vol. 16 – N°2, 2008 11 LM_N2_2008.prn 11 LM_N2_2008.vp vendredi 13 fØvrier 2009 08:47:23 Profil couleur : DØsactivØ Composite 150 lpp 45 degrØs Logistique & Management Figure 1 : Interfaces internes, externes, directes et transactionnelles nous, toujours en lien avec une philosophie de la logistique gestionnaire prenant pour cible les flux et dans le cadre d’une vision transversale de l’organisation. Pour le dire autrement, loin de trouver appui dans des substrats techniques particuliers, le management logistique cons- titue avant tout une approche des organisa- tions, une manière d’appréhender celles-ci dans le cadre d’une philosophie gestionnaire donnée et associée à une vision simplifiée et transversale de l’organisation. « Peu importe la technique (flacon), pourvu que l’on ait le regard logistique (ivresse) ! » pourrait-on dire. Ayant écrit cela, on peut alors noter qu’histo- riquement, l’émergence du « regard » logis- tique a permis de « régénérer » un certain nombre d’outils de gestion qui étaient alors déjà en usage dans les entreprises. Ainsi, suite à l’innovation logistique, il n’a plus été ques- tion de penser un emballage seulement comme un moyen de protéger les produits ou comme un vecteur du marketing, mais aussi comme un objet à faire circuler tout au long de être intra-organisationnelles (un diagramme la chaîne logistique. De même, la perfor- des flux de l’usine, qui met en scène les fonc- mance d’une machine au sein d’un atelier n’a tions achats, production et distribution), plus été évaluée par rapport à un taux de ren- qu’inter-organisationnelles (un protocole dement synthétique et/ou à un taux de logistique entre client et fournisseur, qui met non-qualité, mais aussi par rapport au temps en scène les acteurs de la relation marchande d’écoulement du flux de production transitant que sont le commercial et l’acheteur). Par ail- par la machine considérée. Mais si elle a per- leurs, soulignons qu’au sein de ces visions, le mis de « régénérer » certains outils de gestion logisticien apparaît rarement, alors qu’il joue existants, l’innovation logistique a également un rôle crucial dans le fonctionnement des conduit à la création d’un certain nombre de outils. Cette difficulté pour le logisticien à nouveaux outils de gestion ! En effet, pour penser sa place dans l’organisation, fréquem- pouvoir transformer les organisations selon le ment soulignée par la littérature (Fabbe-Cos- « regard » logistique, se contenter de rééva- tes et Meschi, 2000), est sans doute liée à la luer les outils de gestion en usage était bien manière dont celui-ci se représente son action. sûr insuffisant et la mise au point d’un certain Alors qu’il voit avant tout son action comme nombre de nouveaux outils de gestion s’im- une action de mise en relation des acteurs de posait (exemples : les divers indicateurs de l’organisation, il est par nature problématique performance logistique, les diagrammes des pour le logisticien de se mettre lui-même en flux, les protocoles logistiques). scène ! Apparaître explicitement, c’est en effet devenir un acteur à part entière de l’orga- nisation. Mais comment alors penser sa Faisant appel à des substrats techniques propre relation aux autres acteurs ? divers et variés, ces nouveaux outils de ges- tion qui sont apparus en vue d’instrumenter le Si nous nous résumons, les outils de gestion « regard » logistique ont naturellement pour utilisés par les logisticiens prennent donc cible les flux et sont porteurs d’une vision appui sur des substrats techniques divers et transversale de l’organisation. Au sein de variés, au sein desquels nulle unité ne peut être l’ensemble des outils de gestion, ces divers dégagée. Cette multiplicité des substrats tech- outils de gestion forment une classe particu- niques mobilisés par le management logis- lière, que l’on pourrait ici appeler « logis- tique rend impossible le fait de caractériser tique ». Non pas que les outils de gestion qui certains outils comme étant en propre ceux de sont membres de cette classe soient les seuls la logistique. Cependant, quelles que soient et uniques outils de gestion sur lesquels le les techniques considérées, l’usage d’un outil management logistique prend appui, mais de gestion par un logisticien s’inscrit, selon plutôt que ces outils soient impensables avant 12 Vol. 16 – N°2, 2008 LM_N2_2008.prn 12 LM_N2_2008.vp vendredi 13 fØvrier 2009 08:47:24 Profil couleur : DØsactivØ Composite 150 lpp 45 degrØs Logistique & Management que n’émerge le management logistique et Tableau 2 : Orientation des outils de gestion apparus qu’ils en constituent une conséquence. avec le management logistique (élaboration personnelle) Des outils de gestion principalement Outils de gestion Outils de gestion orientés relation orientés relation orientés connaissance Ayant mis en lumière qu’il n’existe pas réelle- Outils d’interface : Kanban, Outils d’évaluation : indicateur de taux de ment d’outils de gestion logistique, mais que diagramme des flux, protocole service logistique, indicateur de temps de l’émergence du management logistique a logistique, EDI, GPA cycle, standards d’évaluation de la logistique conduit à la création d’un certain nombre de nouveaux outils de gestion, nous pouvons, dans un deuxième temps, nous interroger sur mesure de taux de service, indicateur de temps ce qui caractérise ces nouveaux outils. de cycle, standards d’évaluation de la logis- Notamment, si nous reprenons la typologie tique, etc. Le Tableau 2 présente le type d’o- proposée par David (1996), nous pouvons ici rientation relation / connaissance des outils de nous demander si ces outils de gestion sont gestion apparus avec le management logis- plutôt des outils qui sont orientés relation, ou tique. plutôt des outils qui sont orientés connais- La vague de rationalisation logistique et sance. ses outils de gestion De notre point de vue, ces outils de gestion Au final, si l’on se place au niveau d’analyse sont d’abord et avant tout des outils qui sont qui est celui de l’histoire des entreprises et des orientés relation. Cela découle du fait que marchés, nous pouvons, à la suite des travaux dans le cadre de la vision transversale des de David (2003) présentés plus haut (voir le organisations qui est associée au manage- Tableau 1), analyser l’émergence du manage- ment logistique, il s’agit avant tout d’agir aux ment logistique et de ces nouveaux outils de interfaces inter-fonctionnelles et inter-organi- gestion comme constituant une vague de sationnelles, c’est-à-dire de penser la meil- rationalisation. Précisément, il est possible, leure mise en relation entre un certain nombre comme le suggère Rouquet (2007), de rendre des acteurs des organisations. Ainsi des tech- compte de l’apparition de cette vague de niques de Kanban, qui visent principalement à rationalisation en considérant respectivement organiser de manière nouvelle le transfert ses conséquences à deux niveaux d’analyse d’information entre les acteurs des organisa- organisationnels : le niveau intra-organisa- tions. Ainsi des diagrammes des flux, dont tionnel et le niveau inter-organisationnel. l’objet est de modéliser la circulation des pro- duits entre les acteurs des organisations. Ainsi A un niveau intra-organisationnel, nous pou- des protocoles logistiques signés entre clients vons observer que l’apparition du manage- et fournisseurs, qui décrivent avant tout une ment logistique a entraîné la création dans les nouvelle forme de relation entre ces derniers. entreprises des figures d’acteurs que sont les Ainsi encore, comme son nom même l’in- logisticiens et a conduit à la mise en place de dique, de l’EDI ou des diverses techniques nouveaux outils de gestion intra-organisation- d’approvisionnement comme par exemple la nels tels les diagrammes de flux, le Kanban, GPA. etc. A un niveau inter-organisationnel, nous pouvons remarquer que cette vague de ratio- S’ils sont majoritairement orientés relation, nalisation a amené les rapports marchands les nouveaux outils de gestion apparus suite à entre les entreprises à évoluer et à ne plus s’or- l’émergence du management logistique com- ganiser autour des seuls critères existants prennent également un certain nombre d’ou- (exemples : prix, qualité), mais aussi autour de tils qui sont orientés connaissance. En effet, la la capacité des entreprises à livrer rapidement mise en place de meilleures relations entre les et de manière fiable les produits. En pratique, acteurs sert un objectif précis, à savoir l’ob- ce changement au sein des relations marchan- tention d’une meilleure continuité et rapidité des a, entre autres, été instrumenté par la mise des flux au sein des organisations. Or, il faut en œuvre d’un certain nombre d’outils de ges- bien développer des outils pour évaluer le tion inter-organisationnels, et en particulier niveau d’atteinte de cet objectif désigné par la par l’apparition de standards inter-firmes philosophie gestionnaire logistique ! Ainsi, (taux de service logistique, d’évaluation c’est naturellement que l’émergence du logistique, etc.). management logistique a conduit à la création d’un certain nombre d’outils d’évaluation et Notons ici que l’on retrouve ces mêmes chan- de mesure, qui sont quant à eux, par défini- gements lorsque l’on considère d’autres tion, orientés connaissance : indicateur de vagues de rationalisation, comme par Vol. 16 – N°2, 2008 13 LM_N2_2008.prn 13 LM_N2_2008.vp vendredi 13 fØvrier 2009 08:47:24 Profil couleur : DØsactivØ Composite 150 lpp 45 degrØs Logistique & Management Tableau 3 : Le management logistique, une vague de rationalisation (élaboration personnelle à partir de David [2003] et Rouquet [2007]) Vague de Figures Outils de gestion Rapports Standards rationalisation d’acteurs intra-firmes marchands inter-firmes 1. Age de la Bureau des OST : diagramme de production de méthodes de Gantt, chronomètre, Prix – masse production etc. Standards ISO qualité, Direction Cercles de qualité, 1 + Qualité des 2. Qualité standards de qualité poka-yoke, etc. produits performance, etc. 1 + 2 + Rapidité et Standards de taux de 3. Management Direction Diagramme de flux, fiabilité des service, d’évaluation logistique logistique Kanban, etc. livraisons logistique, etc. Standards de Outils de gestion de 1 + 2 + 3 + Vitesse 4. Innovation Direction co-conception, de projet, de knowledge de conception des intensive ingénierie qualité des données management, etc. produits CAO, etc. exemple celle ayant trait à la qualité. Ainsi, à d’Aurifeille et al. (1997). Ainsi, nous avons un niveau intra-organisationnel, celle-ci a été défendu l’idée qu’il n’y avait pas réellement marquée par l’émergence au sein des firmes d’outils de gestion logistique, au sens où le d’une nouvelle figure d’acteur – le respon- management logistique prend appui sur une sable qualité – et par l’apparition d’un certain très grande variété de substrats techniques. nombre d’outils intra-organisationnels, tels Précisément, nous avons défendu la thèse que les cercles de qualité, le poka-yoke, etc. Par le management logistique constituait d’abord ailleurs, à un niveau inter-organisationnel, et avant tout une manière d’appréhender les cette vague de rationalisation est liée à l’ap- techniques dans le cadre d’une philosophie parition d’un certain nombre de standards gestionnaire qui prend pour objet les flux et inter-firmes (exemples : standards ISO qua- d’une vision transversale de l’organisation. lité, standards de mesure de qualité PPM), qui Toutefois, nous avons souligné que l’émer- ont permis de faire évoluer les rapports mar- gence du management logistique avait chands, afin que soit mieux pris en compte le conduit au développement d’un certain critère « qualité ». Partant de l’âge de la nombre de nouveaux outils de gestion qui ont production de masse, le Tableau 3 résume les permis d’instrumenter le « regard » logis- implications intra-organisationnelles et inter- tique, outils dont nous avons vu qu’ils étaient organisationnelles des vagues de rationalisa- principalement orientés relation. tion constituées par le management logis- tique, par la qualité et, enfin, par l’innovation Pour conclure, notons que la perspective que intensive. nous avons adoptée converge avec les analy- ses de Lièvre (2007). A partir d’une vision Conclusion plus extensive de la logistique, mais qui intègre le moment que constitue le manage- L’objet de l’article était d’amorcer un dia- ment logistique, celui-ci suggère en effet de logue entre le champ de la logistique et celui retenir comme seul invariant du « regard » de l’instrumentation de gestion. Pour cela, logistique une certaine philosophie gestion- nous avons choisi de nous focaliser sur deux naire en termes de processus. Toutefois, afin corpus théoriques qui se sont construits à la de pouvoir réellement élargir notre propos à même période et qui, pour l’instant, s’étaient cette vision plus extensive de la logistique, largement ignorés : celui du management des recherches empiriques doivent être logistique (Aurifeille et al., 1997) et celui des menées. Notamment, il serait selon nous inté- outils de gestion (Hatchuel et Weil, 1992). ressant, dans le cadre de futures recherches, Dans ce cadre, à partir de la notion d’outil de de prendre pour objet les outils de gestion gestion construite par Hatchuel et Weil mobilisés par la logistique dans d’autres (1992), puis étendue par David (1996), nous contextes que l’entreprise (exemples : logis- avons proposé une première lecture de la tique humanitaire, logistique de projet). Par logistique telle qu’elle s’est développée en ailleurs, toujours en vue de construire un pont tant que management transversal au sens entre les deux champs que constituent la 14 Vol. 16 – N°2, 2008 LM_N2_2008.prn 14 LM_N2_2008.vp vendredi 13 fØvrier 2009 08:47:24 Profil couleur : DØsactivØ Composite 150 lpp 45 degrØs Logistique & Management logistique et l’instrumentation de gestion, il Fabbe-Costes N., Meschi P.-X. (2000), La serait utile au sein de futurs travaux d’intégrer place de la logistique dans l’organisation : ins- d’autres corpus théoriques qui se sont intéres- titutionnalisation ou dilution ?, Actes des 3e sés aux techniques et instruments (Geslin et Rencontres Internationales de la Recherche Lièvre, 2006). en Logistique, Trois-Rivières, pp. 1-28 (CD-rom). Références bibliographiques Fabbe-Costes N., Colin J. (2003), Formula- ting a logistics strategy, in Waters D. 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