Vous êtes sur la page 1sur 18
CHUTE ET ÉLÉVATION. L'APOLITIQUE DE SIMONDON Author(s): Bernard Stiegler Source: Revue Philosophique de la France

CHUTE ET ÉLÉVATION. L'APOLITIQUE DE SIMONDON Author(s): Bernard Stiegler

Source: Revue Philosophique de la France et de l'Étranger, T. 196, No. 3, GILBERT

SIMONDON (JUILLET 2006), pp. 325-341 Published by: Presses Universitaires de France Stable URL: http://www.jstor.org/stable/41099863 Accessed: 17-02-2017 19:10 UTC

JSTOR is a not-for-profit service that helps scholars, researchers, and students discover, use, and build upon a wide range of content in a trusted digital archive. We use information technology and tools to increase productivity and facilitate new forms of scholarship. For more information about JSTOR, please contact support@jstor.org.

Your use of the JSTOR archive indicates your acceptance of the Terms & Conditions of Use, available at http://about.jstor.org/terms

Conditions of Use, available at http://about.jstor.org/terms Presses Universitaires de France is collaborating with

Presses Universitaires de France is collaborating with JSTOR to digitize, preserve and extend access to

Revue Philosophique de la France et de l'Étranger

This content downloaded from 132.248.9.8 on Fri, 17 Feb 2017 19:10:21 UTC All use subject to http://about.jstor.org/terms

CHUTE ET ÉLÉVATION.

L'APOLITIQUE DE SIMONDON

Du mode d'existence des objets techniques a pour but d'inventer un

nouveau rapport de la culture à la technique dans un contexte où le

machinisme, c'est-à-dire le processus industriel de concrétisation

comme réalisation du devenir technique, a pour conséquence, du

côté du prolétaire, sa perte d'individuation : l'ancien individu tech-

nique, porteur d'outils, qu'était l'ouvrier, devient le servant de la machine, qui est le nouvel individu technique. Cet état de fait est un cas particulier de ce qui apparaît plus généralement comme une dimension entropique de la technologie machinique, ce qui induit

un conflit entre la culture, qui est la réalité néguentropique de

l'individuation psychique et collective, et la technique, qui est

pourtant la condition de cette individuation.

À cet état de fait, qui constitue donc un blocage de l'indivi-

duation psychique et collective, à cette « aliénation », Simondon

affirme qu'il y a une issue : celle qui passe par la théorisation du

devenir technique qu'il appelle une mécanologie, et dont le premier axiome est que, s'il peut y avoir une aliénation de l'homme (ou de la

culture) par la technique, elle est causée non par la machine, mais

par la méconnaissance de sa nature et de son essence. La mécano-

logie a confiance dans la connaissance qu'elle est en charge de cons- tituer dans une optique clairement politique, même si, par ailleurs,

Simondon dit que l'on ne peut jamais connaître l'individuation - la

technique étant aussi, comme devenir des individus techniques, une

individuation (et nous verrons en conclusion que c'est précisément

parce que l'individuation ne peut être connue que sa connaissance ne peut être que politique).

Et pourtant, précisément sur ce point de l'existence d'un proces-

sus d'individuation technique, Simondon n'est pas clair. 1 / II ne

Revue philosophique, n 3/2006, p. 325 à 341

This content downloaded from 132.248.9.8 on Fri, 17 Feb 2017 19:10:21 UTC All use subject to http://about.jstor.org/terms

326 Bernard Stiegler

parle nulle part de processus

parle partout, dans Du mod

d'individus techniques, tandis

lumière des notions de forme

qu'une phase de l'être relative

de laquelle il vient à exister :

d'individuation. 2 / S'il dévelo chique comme étant toujours

il ne parle jamais du rôle qu

- pour autant qu'il y ait une in

sément dans ce qui relie le psyc

cision théorique quant au lien

technique, mais aussi quant à

désindividuation en tant que

cet article. J'y examine en pa

guïtés sur les pensées de la rel

don, induisant l'impossibilité Le discours de Simondon sur

ment la manière de la penser tiel à la technique. Et pourtan

révèle que la technique est

décomposition d'une unité m

que la technique n'est qu'un

chique et collective, et ne jou

milieux pré-individuels, ta

relevé Jean-Hugues Barthélé

stabilisateur du transindividu

support et le symbole de cett

transindividuelle »*. Pour aut techno-logique. Au contraire,

« L'être sujet peut se concevoi

faitement cohérent des tro

individuelle, individuée, trans

ment mais non complètemen

nature, individu, spiritualité.

Seul le transindividuel est te

ménage une marge d'indécisio

1. Du mode d'existence des objet

(souligné par l'auteur).

2. L'individuation à la lumière des

noble, Millón, 2005, p. 310.

Revue philosophique, n° 3/2006, p. 325 à 341

This content downloaded from 132.248.9.8 on Fri, 17 Feb 2017 19:10:21 UTC All use subject to http://about.jstor.org/terms

Chute et élévation 327

cisant que le pré-individ

ment mais non complète

dance » est incertaine. O

aussi les discours que Sim

gion, la morale et l'œuv objets techniques, et sur

lumière des notions defor

fragilité, et elle concern Simondon désigne Freud

et non du désir. Or, le dé

plètement » la sexualité,

désir est la sexualité soc

viduée. Or la transindi

n'était que sexualité, il n

sionnelle. Les animaux se

qui constitue le processu

tant que tel, est ce qui

nature. Et cela veut dir

psychique et collective n

vital inachevé. Car si la v

de la pré-invidualité psy

vrai que pour autant que

autrement et pas complète

devient technique, et en

technicité est un nouveau

ment qu'est intrinsèque

sément en tant que pr

l'individuation psychiqu

dire sociaux.

Pour le dire autrement, il n'y a pas de « phases [simplement et complètement] successives de l'être ». Il y a un éternel retour de l'individu transindividué au stade pré-individuel où le transindivi- duel redevient un matériau pulsionnel (et non seulement instinc-

tuel). Or, ce qui constitue ce circuit, c'est la technicité de

l'individuation. La modalité techno-logique de l'inachèvement, que

l'on appelle, surtout depuis le XXe siècle, l'existence, est ce qui cons-

titue l'individuation psychosociale en tant qu'elle individue un

potentiel pré-individuel sursaturé non plus comme devenir et onto-

genèse d'une espèce vivante, mais bien comme co-individuation

d'un individu psychique et d'un groupe social à l'intérieur duquel il s'individue en y provoquant un processus de résonance interne où s'individue aussi l'ensemble des éléments techniques à travers les

Revue philosophique, n° 3/2006, p. 325 à 341

This content downloaded from 132.248.9.8 on Fri, 17 Feb 2017 19:10:21 UTC All use subject to http://about.jstor.org/terms

328 Bernard Stiegler

individus techniques, qui fo

qu'il faut analyser comme un

à son tour qu'en relation intri

saisit le vif» 1. O

« le mort

ciale, dont il forme le troisièm

La résonance en quoi cons

interne au groupe et intern

possible qu'en tant qu'il perm duation qui présuppose et que

gieux est une modalité hist

psychique et collective, c'est

dans l'histoire de la psyché c

aussi une modalité dé la tra

sont les transindividuations q

sociaux tout autant que les

qui ne sont rien sans elles, et

tion. Et c'est comme modali

teneur profondément techno

époque de la « conscience m

rant, sublime et surmoïse.

Mais l'individuation techni

constitution de l'individuatio n'est pas pensée par Simondo telle que, en particulier dans

religion du livre, c'est-à-dire

némata qui sont tout d'abord desquelles Simondon est muet

Les rapports entre le psychi

trans-former au fil de l'indiv

lectifs et techniques, et cette vers une organologie générale

de l'évolution du système tech

technique, que produit l'ind

tèmes sociaux, que produit l'i

cation, droit, économie, etc.),

l'individuation psychique.

1. J'ai commenté cette formule d

catastrophe du sensible, Paris, Gali

2. En un autre sens que celui usit

chez lui l'étude des éléments tech

ques, lesquels composent à leur tou

Revue philosophique, n 3/2006, p. 325 à 34

This content downloaded from 132.248.9.8 on Fri, 17 Feb 2017 19:10:21 UTC All use subject to http://about.jstor.org/terms

Chute et élévation 329

C'est précisément en ce

rétentions tertiaires (cf.

processus d'individuation

l'épiphylogénétique1, et

(polis), par une analyse de c'est-à-dire comme modal

- telle qu'elle passe toujo

par une mise en public po

qu'étudie Foucault à tra actuelle)2. L'hypomnèse

comme constitution de ce

nels3, est ce qui soutien

l'anamnèse comme sélect

elle consiste à la fois com vidue un pré-individuel q

Cette question est celle de

Husserl et au-delà.

C'est ici qu'apparaît la nécessité de relancer la pensée de

l'individuation psychique et collective à travers la métastabilisation

technique du transindividuel via les concepts de rétentions et de pro-

tentions, telles qu'elles peuvent devenir collectives via les rétentions

tertiaires. L'individuation est un processus à la fois temporel et spa-

tial. Comme perception, c'est-à-dire comme temporalité, telle que celle-

ci perçoit le spatial où elle distingue une figure sur un fond,

l'individuation psychique est ce qui agrège des rétentions primaires,

au sens de Husserl, qu'elle sélectionne dans les phénomènes depuis les cribles (les critères de sélection) que constituent ses rétentions secondaires individuelles. Ces rétentions secondaires individuelles

constituent des horizons d'attentes, c'est-à-dire aussi des proten-

tions. Et c'est parce qu'il y a de telles protentions que Simondon peut

écrire que « s'il n'y avait pas une tension préalable, un potentiel, la perception ne pourrait parvenir à une ségrégation des unités qui est en même temps la découverte de la polarité de ces unités »4.

Cette tension, c'est la protention constituée par la rencontre de la

rétention et du perçu qui, en la tendant, la trans-forme en attente - et

en attention. Et c'est pourquoi Simondon poursuit en posant que

1. La technique et le temps, Paris, Galilée, 1 et 2, 1994 et 1996.

2. Michel Foucault, « L'écriture de soi », Dits et écrits IL

3. Dans La technique et le temps 3. Le temps du cinéma et la question du mal-

être, Paris, Galilée, 2001.

4. L'individuation à la lumière des notions deforme et d information, op. cit.,

p. 236.

Revue philosophique, n 3/2006, p. 325 à 341

This content downloaded from 132.248.9.8 on Fri, 17 Feb 2017 19:10:21 UTC All use subject to http://about.jstor.org/terms

330 Bernard Stiegler

l'unité est perçue quand une r

se faire en fonction de la pol

formation, qui est l'individuat rétentions secondaires psychiq

maires (comme sélections pr

secondaires collectives qui les

constituent des protentions p pouvant être elles-mêmes psy

sation de ces rétentions secon

tions primaires comme agréga

des rétentions tertiaires en ta

du collectif et à travers lesqu

contre les phénomènes par

milieu de l'individuation psyc

La rétention secondaire co

l'individu : « La matière m

contenu de mémoire est le

mémoire constitue F « état d'

actuelle) au sens où chez Bergs cessus, fait boule de neige :

« Ma mémoire est là, qui pousse

sent. Mon état d'âme, en avançan

lement de la durée qu'il ramasse

avec lui-même. A plus forte rais ment intérieurs, sensations, affe pas, comme une simple perceptio

Mais il est commode de ne pas f

rompu, et de ne le remarquer qu mer au corps une nouvelle attitu

ce moment précis on trouve q

change sans cesse, et que l'état lu

Mais l'individu n'accède à ses qu'à travers les occurrences d

dont il hérite, et qui constitu là, et social : rien n'est mémo

dans le milieu et depuis le fo

rétentions secondaires collec

1. Sur le jeu des rétentions primai

les rétentions tertiaires, je me perm

L'époque hyperindustrielle, Paris, G

2. L'individuation à la lumière des n

p. 285.

3. Bergson, L'évolution créatrice (1907), Paris, PUF, 1941, p. 2.

Revue philosophique, n" 3/2006, p. 325 à 341

This content downloaded from 132.248.9.8 on Fri, 17 Feb 2017 19:10:21 UTC All use subject to http://about.jstor.org/terms

Chute et élévation 331

psychique en tant qu'el

que ne permet pas de pen

ception en quoi Bergson

Les rétentions secondaires collectives sont des rétentions secon-

daires psychiques transindividuées. Et cela signifie que la technè est au cœur de l'individuation dans ses moments les plus originaires et

les plus originaux, puisque la stabilisation des rétentions secon-

daires collectives est ce qui suppose les rétentions tertiaires, qui

sont elles-mêmes constitutivement prothétiques, qui ne sont collec- tives qu'à ce prix : comme stabilités - elles sont la matière organisée

par laquelle se stabilise le milieu dans lequel baignent des individus

psychiques et sociaux qui ne sont eux-mêmes que métastables. Il y a donc une double structure pré-individuelle pour l'individu

psychique : 1 / les rétentions secondaires collectives qui ont été

transmises par héritage, qui ne sont pas simplement les siennes,

mais qui constituent un déjà-là non vécu par lui1, et 2 / les réten-

tions secondaires vécues par lui, et uniquement par lui, mais qui ne

peuvent se constituer que sur le fond non vécu des rétentions secon-

daires collectives, et qui constituent son propre fonds pré-

individuel, son fonds vécu, son milieu mnésique. Cette trame des

rétentions secondaires vécues sur le fonds des rétentions secondaires

non vécues, et supposant l'existence de rétentions tertiaires, cons-

titue l'étoffe de l'individuation psychique et collective : ce n'est

qu'en articulant ces niveaux de pré-individualité non vécus et vécus

que l'on peut comprendre que l'individuation psychique est origi- nairement collective. Mais cela signifie également qu'elle est origi-

nairement technique, c'est-à-dire plus-que-psychique : spirituelle (ou dans la langue grecque, noétique).

Dans son « Au-delà du principe de plaisir », Freud avance

l'hypothèse selon laquelle « tous les instincts se manifesteraient par

la tendance à reproduire ce qui a déjà existé »2. De la même

manière, il y aurait, à l'intérieur du bain rétentionnel secondaire qui

accompagne le moi comme son milieu, et qui constitue la singularité

de sa part de pré-individualité sur la trame de la pré-individualité collective que forment les rétentions secondaires collectives, une tendance à la Stereotypie qui serait l'expression de la tendance du

1. J'ai développé ce point dans « Le théâtre de l'individuation », commu-

nication consacrée à une analyse comparée de Simondon et de Heidegger, au

cours du colloque « Simondon » organisé par Jean-Marie Vaysse à l'Université

de Toulouse II - Le Mirail. Cf. Techniques, monde, individation, Hildesheim,

01ms, 2006.

2. Freud, hssais de psychanalyse, trad. S. J ankelevitcn, rans, fayot, îv/y,

p. 47.

Revue philosophique, n" 3/2006, p. 325 à 341

This content downloaded from 132.248.9.8 on Fri, 17 Feb 2017 19:10:21 UTC All use subject to http://about.jstor.org/terms

332 Bernard Stiegler

vivant à reproduire ce qui a

manière homéostatique la syn secondaires existant. Etrange par cette philosophie de la m des processus d'individuation tions, la pensée propre de Sim

économie de tendances.

Or la question freudienne de 1' « Au-delà

» est celle que pose

une autre sorte de métastabilité par où est introduite l'économie

vitale des pulsions, s'il est vrai que, dans la description de la vie

individuelle et collective des protozoaires, il s'agit de décrire une double tendance typique de la vie en général recherchant un opti-

mum vital :

« Le processus vital de l'individu tend, pour des raisons internes, à l'égalisation des tensions chimiques, c'est-à-dire à la mort, alors que son union avec une autre substance vivante, individuellement différente, qui

augmenterait ces tensions, introduirait, pour ainsi dire, de nouvelles diffé- rences vitales qui se traduiraient pour la vie par une nouvelle durée. Il doit

naturellement y avoir un optimum ou plusieurs optima pour les différences

existant entre les individus qui s'unissent, pour que leur union aboutisse au

résultat voulu, c'est-à-dire au rajeunissement, au prolongement de la durée

de la vie. »*

Or, c'est ici qu'apparaît dans la pensée freudienne l'hypothèse de la pulsion de mort comme composante primordiale de l'indivi-

duation vitale, mais en permanente composition avec la pulsion de

vie, ce qui constitue, précisément, la méta-stabilité du vivant : « La

vie nerveuse en général est dominée par la tendance à l'abais-

sement, à l'invariation, à la suppression de la tension interne pro-

voquée par les excitations ([elle est dominée] par le principe du nir-

vana - pour nous servir de l'expression de Barbara Low). » Je ne

souligne ces points, dans l'immédiat, que pour les mettre en regard de ce que, dans Du mode d'existence des objets techniques, Simondon

décrit comme constituant une tendance spontanée à l'élévation

qu'il introduit tout d'abord par des considérations sur le « soubas-

sement affectif » du désir de conquête et de l'esprit de compétition,

de ce que j'ai appelé ailleurs, reprenant un vieux mot, cher à

Nietzsche, Véris, et qui « permet de passer de l'existence courante à

des actes d'exception »2. Ce passage depuis l'ordinaire dans l'extra-ordinaire prend pied

sur un fond d'où se détachent les saillances de ce que Simondon

1. Ibid., p. 70.

2. G. Simondon, Du mode d'existence des objets techniques, op. cit., p. 166.

Revue philosophique, n 3/2006, p. 325 à 341

This content downloaded from 132.248.9.8 on Fri, 17 Feb 2017 19:10:21 UTC All use subject to http://about.jstor.org/terms

Chute et élévation 333

croit pouvoir appeler l

« points clés » par où

moments privilégiés -

même analysé comme l

s

processus d'individuatio

même de toute individuat

dire de s'élever, que ces

ment comme la base mêm

et plus généralement tou aux points clés que la na vers le sommet, c'est s'a

mande tout le massif mo

der, mais pour échanger Et ce qui fait la puissan c'est sa singularité comm tout ce raisonnement tr

Car il suppose, tout com

magique pré-technique l'exception de ces point

ment du fond les forme

comme outils techniques,

cette structure réticulai

magique originelle aux t

clés [

]

deviennent les

traits du milieu »2.

Ces thèses supposent

laquelle Leroi-Gourhan, a cessus d'individuation ps

l'homme) comme proce

comme déséquilibre et ru

schéma de Rousseau.

Cette définition de la société magique semble de plus ignorer le rôle des churinga et autres « mythogrammes », pour reprendre une

expression de Leroi-Gourhan, dans la société magique, qui consti- tuent les ancêtres déjà très techniques et amovibles des hypomné-

mata. Et c'est leur ignorance, tout autant que l'inattention à la

fonction mnésique des techniques les plus primitives, et définitoires,

selon moi comme selon Leroi-Gourhan, du processus d'indivi-

duation psychosocial comme dégagement au-delà de l'individuation

1. Ibid.

2. Ibid., p. 167-168.

Revue philosophique, n° 3/2006, p. 325 à 341

This content downloaded from 132.248.9.8 on Fri, 17 Feb 2017 19:10:21 UTC All use subject to http://about.jstor.org/terms

334 Bernard Stiegler

vitale, qui engendre tout aussi don quant à ce qu'il en est du

que le religieux advient lorsq ture de l'équilibre magique : «

tivent sous forme d'outils et d

de fond se subjectivent en se p

du sacré (Dieux, héros, prêtre

dans la technique et se subje

raître dans l'objet technique l

premier sujet, alors qu'il n

vivant et de son milieu »*.

Mais cette définition de la religion, qui est aussi une confusion

avec la mythologie, ne prête pas attention au fait que religions et mythologies supposent des mnémotechniques, et que la religion se constitue précisément lorsque celles-ci deviennent à proprement parler hypomnésiques. Ce que ne voit donc pas Simondon, c'est que

c'est la technique comme mémoire qui fait monde : il ne comprend

pas que c'est la technique, comme épiphylogenèse et trame de rétentions tertiaires, qui constitue le fonds pré-individuel de

l'individuation non vitale qu'est Findividuation psychosociale. Et

c'est pourquoi il reste pris dans l'illusion ontogénétique d'une suc-

cession de phases de l'être (pré-individualité de la nature, individua-

tion de l'individu, transindividuation du spirituel) qui présuppose

de plus que la technique est analytique : « La disponibilité de la

chose technique consiste à être libéré de l'asservissement au fond du

monde. La technique est analytique »2. Mais poser que la technique est analytique, c'est l'opposer à la synthèse qu'est l'individuation, c'est l'opposer, autrement dit, au

monde en tant que milieu de l'individuation. Et c'est pourquoi

Simondon écrit que « le monde est une unité, un milieu plutôt qu'un

ensemble d'objets ; il y a en fait trois types de réalité : le monde, le

sujet, et l'objet, intermédiaire entre le monde et le sujet, dont la pre-

mière forme est celle de l'objet technique »3. Or la technique, comme

support de l'individuation, en particulier comme hypomnèse, et qui reconfigure et trans-forme les conditions épokhales dans lesquelles

l'individuation psychique est l'individuation collective, n'est pas

simplement « analytique » : elle est une synthèse prothétique a poste-

riori. Et pour le dire dans les mots de Simondon, elle est la relation

1. Ibid., p. 168.

2. Ibid., p. 170.

3. Ibid.

Revue philosophique, n 3/2006, p. 325 à 341

This content downloaded from 132.248.9.8 on Fri, 17 Feb 2017 19:10:21 UTC All use subject to http://about.jstor.org/terms

Chute et élévation 335

trans-ductive par où les

« sujet », sont constitués même parce qu'il l'exclut, la métaphysique du sujet

contre toute attente, Sim

de l'univers pour l'hom

ques »*. Il y a une unité ne sont donc pas encore fait défaut est la pensée

c'est-à-dire comme rétention tertiaire.

Dès lors, Simondon ne pense pas la discrétisation que la tech-

nique et plus encore la mnémotechnique hypomnésique constituent

d'emblée : il confond cette discrétisation avec un caractère simple-

ment analytique. Outre que son concept de religion est extrême-

ment englobant et vague, et à vrai dire très contestable, il ne pense

pas ce que l'on pourrait appeler le stade prégrammatisant2,

mais déjà discrétisant, des premières mnémotechniques qui seront à

l'origine du monothéisme par trans-formation de l'épiphylogéné-

tique en hypomnésique à proprement parler, en écritures hiérogly-

phiques et idéogrammatiques, puis en écriture alphabétique sans

laquelle la religion dite du livre est inconcevable. Reste que Simondon pose une tendance originelle à l'élévation qui constitue un point de départ audacieux et fécond pour penser

le religieux et plus largement le désir dont il est une forme

sublimée. C'est d'autant plus intéressant que, rapportée à la ten- dance à l'égalisation dont parle Freud, cette contre-tendance, qui

est, à n'en pas douter, une forme spécifique de la néguentropie,

non pas simplement comme vie, mais comme culture, ouvre la

perspective d'une métastabilité qui serait la négociation entre ces

tendances : l'une à l'égalisation et au nivellement, l'autre à

l'élévation - et sans cesse rejouées à travers l'histoire du processus d'indi viduation comme succession d'économies négociant entre les deux tendances via le jeu des rétentions tertiaires. Mais ici, nous

avons quitté le cadre de la pensée de Simondon : nous sommes

dans celui de ce qu'il est possible d'en faire en l'individuant avec la question de l'hypomnèse.

1. Ibid., p. 171. 2. Au sens où Sylvain Auroux a pu parler de processus de grammatisation dans La révolution technologique de la grammatisation, Mardaga, 1993 - et j'ai

moi-même repris ce concept dans De la misère symbolique 2 et dans Mécréance et

discrédit 1.

Revue philosophique, n 3/2006, p. 325 à 341

This content downloaded from 132.248.9.8 on Fri, 17 Feb 2017 19:10:21 UTC All use subject to http://about.jstor.org/terms

336 Bernard Stiegler

Or, quant aux rétentions terti

question de l'élévation posée pa saillances et les sommets que l' gravir, et qui appellent à toujo

tomber de toujours plus haut,

se détache : le ciel. Car il vient plement de gravir la montagne

et de regarder ce ciel dans lequ

gions » polythéistes vont voir d

astres, et dans lequel, ensuite,

d'Aristote, et les monothéismes

vont affirmer un grand partag

Du mode d'existence des objets t

l'infinité duquel se projettent

dieu d'Aristote que les idéali

duation psychosociale typiqu

hypomnésiques des proto-géom

Husserl qui découvre ainsi la

n'en parle pas parce que Simond

concerner, ne voit pas qu'un

l'élévation se produit avec les n tiaires qui apparaissent comme écritures alphabétiques.

Le livre ouvre une nouvelle

plus celle de la gravité et de l'e du parcours de la terre en tant

des esprits et l'enfer des morts

de F

« aller vers », de la directi

distinction d'un Orient) da

d'émotion, comme conquête

l'annonce qui est la protention tant qu'elle individue psychiqu

phétie, conduite par l'étoile, qu vont voir l'enfant, est aussi ava

comme expérience de la con

prétation comme hermeneia, et La terre devient alors ce lieu

écrivant ce qui s'y passe. Et le sou

morts a disparu : l'enfer de

Yaidôs grecque, n'est plus sous Tout se joue entre le ciel et la

distinction entre otium

et nego

Revue philosophique, n 3/2006, p. 325 à 341

This content downloaded from 132.248.9.8 on Fri, 17 Feb 2017 19:10:21 UTC All use subject to http://about.jstor.org/terms

Chute et élévation 337

monde et qu'il se désacra

tion du monde en mêm

deux mondes.

Ce qui s'ouvre avec les premières formes hypomnésiques consti-

tuées en dispositifs rétentionnels organisant l'individuation collec-

tive comme pouvoir royal ou pharaonique, puis politique, puis reli-

gieux, est l'élévation de la question de l'élévation au niveau de celui

de l'interprétation : interprétation des signes que donnent les

astres, c'est la Mésopotamie, c'est l'Egypte, interprétation oracu-

laire, tragique, juridique et logique, c'est la cité grecque, qui

devient l'espace des dieux dont la multiplicité constitue la consis-

tance du multiple dans l'Un et de l'Un à travers sa multiplicité,

mais dont ces dieux se retirent, interprétation des écritures elles-

mêmes comme monothéisme.

Et puis Dieu meurt, et Vhermeneia, où Yotium se distinguait du negotium, fait place à l'individuation psychique et collective indus- trielle et capitaliste. Et c'est le début du processus de désindividua-

tion (de « perte d'individuation ») où la machine devient l'individu

technique.

Alors même qu'en fin de compte, Simondon, très classiquement,

fait de l'apparition de la technique une chute hors de l'unité magique

originaire, il n'envisage à aucun moment la question de la possibilité

de tomber qu'ouvre toute élévation. Là où Heidegger ignore la question

du nous - telle que Simondon l'ouvre avec l'individuation psy-

chique et collective - qui l'aurait peut-être préservé de son calami- teux aventurisme politique, Simondon lui-même ignore la question du on qu'ouvre Heidegger et dans laquelle celui-ci tombe en 1933,

faute d'avoir été capable de penser le nous, mais aussi le neutre,

l'impersonnel qui, comme technique, le lie au je, et tel que ce lien

constitue trans-ductivement le Dasein : la technique est ce il qui

n'est pas un on et dont Heidegger fait précisément une chute

- comme Besorgen qui est pour lui (bien à tort - mais c'est toute la

question du rapport entre otium et negotium qui s'ouvre ici) un

Verfallen,

Or l'absence de toute question quant à la nécessité de tomber et

donc d'apprendre à tomber pour pouvoir s'élever, ou se relever, ce

qui s'appelle X empirie, c'est-à-dire aussi Yépimétheia, a pour consé-

quence que Simondon ne fait aucune place à la question du carac-

tère uniquement intermittent de l'âme noétique - c'est-à-dire au fait

qu'elle n'est noétique que lorsqu'elle passe à l'acte, à cet acte qu'est

(comme saut quantique) Y individuation, mais telle qu'elle peut

aussi régresser au stade de cette puissance où elle n'est, pour parler

Revue philosophique, n 3/2006, p. 325 à 341

This content downloaded from 132.248.9.8 on Fri, 17 Feb 2017 19:10:21 UTC All use subject to http://about.jstor.org/terms

338 Bernard Stiegler

dans des termes aristotélicien

différence ontico-ontologique

heureuse) de rendre compte

dienne dont Simondon se déb

Dès lors, Simondon ne fait a

moi et de la sublimation dans le devenir collectif de cet aff

concrétisation de l'individuat surmoïser et à se sublimer. D quelques pages magnifiques à

moral ne peut être cherchée p automatiques et stéréotypes s

démissionne »*, il ne voit pas tique comme technologie de c sublimation pour y substitue opérer un processus de désub duation psychique aussi bien question, et projette dans le s

système technique, qui est la d

matisation où s'individuent le

cybernétiques ne sont qu'un c

nique par la mécanologie qu

comme la conséquence inévita l'objet, dont on a vu le fond

A la distinction aristotélici

substitué celle de la Gestalttheor

quence en termes de saillances dans les termes de la théorie

la contradiction qui consiste :

comme devant être supportée

pouvoir de stabilisation, ce qu

en même temps ; 2 / à poser être neutralisé dans ses carac diction très profonde qui ind taux - à commencer par le fa comme étant lui-même déjà c

1. L'individuation à la lumière des n

p. 508.

2. Je développe ce thème dans Mécréance et discrédit 3. L'esprit perdu du capitalisme, Paris, Galilée, 2006.

3. C'est le thème de Mécréance et discrédit 2. Les sociétés incontrôlables

d'individus désaffectés, Paris, Galilée, 2006.

Revue philosophique, n° 3/2006, p. 325 à 341

This content downloaded from 132.248.9.8 on Fri, 17 Feb 2017 19:10:21 UTC All use subject to http://about.jstor.org/terms

Chute et élévation 339

Ce sont ces problèmes qu

partie du Mode d'existenc

lieu, comme discours sur

Un nouvel optimisme

seconde moitié du XXe si technique et la culture qu

la constitue, et qui la viv

modynamique, comme la vie de l'esprit, et, en ma

qui le divisait en sorte de

un prolétaire. Autreme

technique était celle de l

fin des années 1950, voit

le début d'un nouveau

machine, ouvrant l'âge d n'est que celui de Simond qu'il critique par ailleurs

Car malheureusement

donné tort à Simondon.

d'un pessimisme sans

entier, en large part ind divorce entre le devenir

Simondon voyait certes

mesure où il prédisait

aurait permis un ajustem dant à l'amorçage d'un n

de la nouvelle forme d

reposant sur une am

technique dans la constit un discours d'une factur vait aboutir : elle ne pou seulement consister, à sa

simondonienne, alors q

tique de part en part. Simondon dit bien, com

que Findividuation ne

l'individuation ne peut ê

quantique dans la trans

tion. Or, telle est bien la

Mais ne se donnant pas l l'irréductible empiricité

sa connaissance de l'in

Revue philosophique, n 3/2006, p. 3

This content downloaded from 132.248.9.8 on Fri, 17 Feb 2017 19:10:21 UTC All use subject to http://about.jstor.org/terms

340 Bernard Stiegler

reconnaisse lui-même, à savoi faute d'avoir identifié la ques Simondon n'a pas pensé le ci les montagnes, mais il y a un

angélique : on n'en tombe p

mort, ce que Simondon nom

et le ciel n'est plus que l'inf

d'anges, ni de dieux. Et il n'y

Mais sur la terre, la perte d'in

horrifique : il n'est plus besoi

manière que même Faust n'au

soit plus l'autre monde de la t

de désindividuation est plus

l'on appelle la pulsion de mor l'idée d'un Ciel, on appelait le

Il n'en va ainsi - comme règn

qui est aussi une prolétarisatio

nologies du dernier stade de

hégémoniquement comme t

tique, mais, plus amplement,

industriels, dont la cybern

diluée, d'ailleurs, dans la conv

et numériques que sont l'info

munications, forment l'ind

l'origine d'un processus de dé au niveau des individus psych général, qu'au niveau des indi

l'organisation mondiale de l du marketing qui ne vise qu

rité, celle-ci étant par nature modèles d'investissement qu'i lisme devenu planétaire. En 1958, Simondon ne voit

c'est-à-dire ce que l'on appe

l'information, sont appelées à communication dont il parle mateurs par destruction de l

privant ici l'individu psychoso de sa psyché, et de son rôle d

la circulation de l'énergie li

avoir un quelconque process

nique. Voir venir ce nouveau s

Revue philosophique, n 3/2006, p. 325 à 34

This content downloaded from 132.248.9.8 on Fri, 17 Feb 2017 19:10:21 UTC All use subject to http://about.jstor.org/terms

Chute et élévation 341

rait de penser le caract

sément il constitue un

c'est-à-dire d'origine vit aussi bien de s'élever que La lutte philosophique, viduation, est une questi de l'esprit que sont les n s'agit pas d'appropriation l'invention de nouvelles techniques, comme réte

ne sont pas des moyens

avec Simondon et Simondon avec le dernier Husserl. Il faut relan-

cer le projet initialement politique d'une « mécanologie », sans doute

en en changeant le nom - et je parle moi-même d'organologie géné-

rale en ce sens. La pensée philosophique de l'individuation par les

machines, et, au-delà des machines, par les appareils, comme l'a

bien vu Pierre-Damien Huyghe, ne peut être qu'une critique de ces machines et de ces appareils, une nouvelle critique, et qui se cons-

titue comme temps des appareils critiques.

Il ne fait pas de doute, en effet, que ce n'est qu'aux conditions

d'une transindividuation des nouvelles formes d'hypomnèse que

sont ces technologies de contrôle qu'une autre forme d'indivi-

duation est possible. Et il ne fait pas de doute qu'en cela les tech- niques, technologies et appareils sont des supports synthétiques de l'individuation, et non seulement analytiques. Mais cela n'est pos- sible qu'à la condition de concevoir ce qui devrait enchaîner sur le projet mécanologique comme une nouvelle pensée de Votium, dont

ces formes tfhypomnémata ouvrent la possibilité insigne, susceptible

d'instaurer un nouveau rapport entre le psychique, le collectif et le

technique devenu techno-logique.

Revue philosophique, n 3/2006, p. 325 à 341

Bernard STIEGLER,

Centre Georges-Pompidou.

This content downloaded from 132.248.9.8 on Fri, 17 Feb 2017 19:10:21 UTC All use subject to http://about.jstor.org/terms