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JACQUES DERRIDA Psyché Inventions de l'autre GALILEE Ab PA O56 JD 433 81168 1483859+01 medi Univ. Biblicthek Bielefeld wil Y, rue Linné, 75005 Pari © ISBN 2-7186-0324-0 Avant-propos Ces écrits ont accompagné, en quelque sorte, les ouvrages que j'ai publiés au cours des dix derniéves années', Mais ils en ont été aussi bien dissociés, séparés, distraits. Cela se marque dans leur formation, qu'on entende sous ce mot le mouvement qui engendre en donnant forme ou la figure qui rassemble une multiplicité mobile . la configuration dans le déplacement. Une formation doit avancer mais aussi s'avancer groupée. Par guelne loi, dite on non dite, elle est tenue a s'espacer sans trop se disperser, Si l'on faisait de cette loi une thiorie, la formation de ces écrits procéderait comme une chéotie distraite. Loi d'une théorie discontinue ou allure discréte de la série, des textes se suivent donc, s'enchainent ou correspondent entre eux, malgré la différence visible des motifs et des thémes, la distance qui sépare les lienx, les moments, Jes circanstances. Et les noms, let noms surtout, des noms propres. Chacun des essais paraft en effet consacré, destiné, vaire singuliévement dédié & quelqu'un, tvés souvent 4 Tami, homme ox femme, lointain ou proche, vivant ou non, connu ox inconnu, Cest parfais, mais ce n'est pas toujours un patie ox un penseur, le philasophe ox Vécrivain, Crest parfois, mais ce n'est pas toujours celui ou celle qui met en scéne dans ces mondes qu'on appelle la politique, le théatre, la psythanalyse, architecture, De cette situation quasiment épistolaire, certains textes semblent témoigner mieux que d'autres, La Lettre 4 un ami japonais, par exemple, Envoi, Télépathie, . La lettre de Platon ow ... sept missives auraient pu, bar le jeu de quelque métonymie, tenir lien de titre on de préface. Mon choix 1 Je n’en ai exclu qu'un ensemble d’essais consacrés a |institution universitarte et 4 Henseignement de la philosophic Ils paraitront dans un volume séparé, Da druit & La Philosophie Psyché fut autre, En n'interrompant qu'une seule fois ordre chronolagique, j'ai pensé que Psyché, Invention de l'autre, jouerait mieux ce vile. A mi-parcours (1983), telle psyché semble pivoter autour de son axe pour véfléchir a sa maniéve les textes qui l'ant précédée comme ceux qui l'ont suivie, Du méme coup, un miroir mobile feint de rassembler le livre: dans ce qui lui resemble en tout cas, son image ox san phantasme, Cela reste aprés tout, technique du simulacre, le propre toxjours d'une préface. Simulacre et spéculavité. Ul s'agit ict de spéculer sur un miroir et sur la logique dévoutante de ce qu'on appelle tranquillement le narcissisme. Ll y a de ta complaisance, déja, dans le geste qui consiste @ publier. Tout simplement a publier, Cette premiére complaisance est élémentaive, aucune dénégation ne saurait Veffacer. Que dive alors du geste qui vassemble des écrits antévienrs, qu'ils sient ox non inédits'? Sans dénier ce surcroft d'exposition, disons qu'il fait aussi Vobjet de ce livre. Mais le mirair nommé psyché ne figure pas un objet comme un autre. Ni un geste parmi d'autres celui qui se prend 2 voxloir montrer le miroir. Qu'on lui reconnaisse on non ce dvoit, qu'il en fasse on non un devoir, il fant bien qu'il se regarde montrer en s’écoxtant parler, Est-ce possible? Et pourquoi s'exposer @ ce risque? A lautve chaque fois advessée, la question devient aussi demande. Sous sa forme la plus génévale et la plus implicite, om ta traduivait ainst en quelques mots : gu'est-ce qu'une invention ? et que signifie invention quand elle doit étre de \'autre? L’invention de !' autre, cela implique- til que l'autre reste encore moi, en moi, de moi, ax miexx pour moi (projection, assimilation, intériorisation, introjection, apprésentation analogique, ax mieux phénoménalité)? Ox bien gue mon invention de l'autre reste Uinvention de moi par l'autre qui me trouve, me découvre, m'institue on me constitue? A me venir de lui, Vinvention de l'axtre alors lui reviendrait. Y a-t-il a choisir entve ces modalités? L'autve sans moi, au-dela de moi en mot, dans Vexpérience impossible du don et du dexil, dans l'impossible condition de V'expérience, n’est-ce pas encore autre chose? Le don, le deuil, la psyché, est-ce pensable au-deld de tout psychologisme? Et que veut dire alors penser? Si la question correspond, si elle correspond toujours a quelque demande venue de l'autre, alors elle se laisse déja précéder par une étrange affirmation. Pour veiller sur elle, peut-étre faut-il d'abord se tendre d la veille de la question. 1 Quand ils ne sont pas simplement inédits, comme les plus longs et les plus récents d’entre eux, voire inédits en francais, comme bon nombre d’entre eux, es textes ne sont jamais en tous points conformes a la premiére version dont Je fiew de publication esr chaque fois mentionné Psyché Tnvention de l'autre Que vais-j¢ pouvoir inventer encore? Voila peut-étre un izcipit inventif pour une conférence, Imaginez ; un orateur ose se présenter ainsi devant ses hétes. Il semble alors ne pas savoir ce qu’il va dire. Ii déciare avec insolence qu'il se prépare 4 improviser. Il va devoir inventer sur place, et il se demande encore: que vais-je bien devoir inventer? Mais simul- tanément il semble sous-entendrc, non sans outrecuidance, que le discouts d’improvisation restera imprévisible, c'est-a-dire comme Whabitude, « encore » nouveau, original, singulier, en un mot inven- tif, Et de fait un tel orateur romprait assez avec les régles, le consensus, la politesse, la rhétorique de la modestie, bref avec toutes les conven- tions de la socialité, pour avoir au moins inventé quelque chose dés la premiére phrase de son introduction. Une invention suppose toujours quelque illégalité, la ruprure d’un contrat implicite, elle introduit un désordre dans 1a paisible ordonnance des choses, elie perturbe les bienséances, Apparemment sans la patience d'une préface — elle est elle-méme une nouvelle préface —, voici qu'elle déjoue les artendus, * Texte de deux conférences prononcées 4 !'université de Comell en avril 1984 et 4 l'université de Harvard (Renato Poggioli Lectures) en avril 1986 Psyché La question du fils Cicéron n’edt certainement pas conseillé a son fils de commencer ainsi, Car vous le savez, c'est pour répondre 4 la demande et au désir de son fils que Cicéton définit un jour, une fois parmi d'autres, la rhétorique de l'invention oratoire |, Une référence 4 Cicéron s'impose ici. Pour parler de l'invention, il nous faut coujours rappeler une latinicé du mot. Elle marque la construction du concept et l'histoire de la problématique. La premiére demande du fils de Cicéron porte d'ailleurs sur la langue — et sut la traduction du grec en latin : « Stzdeo, mi pater, Latine ex te audire ea quae mihi tu de ratione dicendi Graece tradisti, si modo tibi est otium et si vis» (« Je bridle du désic, pére, de t’entendre me dire en latin ces choses suc l’éloquence que tu m’as données {dispensées, rapportées, livrées ou traduites, léguées] en grec, si du moins tu en as le loisic et le souhait. ») Cicéron le pére tépond 4 son fils. [1 lui dit d’abord, comme en écho ou comme en réplique narcissique, que son premier désic de pére, c'est que son fils soit le plus savant possible (doctissimum). Pac sa demande brilante, le fils esc donc allé au-devant de la demande patemelle. Son désir briile du désir de son pére qui n’a donc pas de mal 4 s’en satisfaire et 4 se le réapproprict en le satisfaisant. Puis le péte enseigne 4 son fils que la force propre, la vis de !'orateur, consiste dans les choses dont il traite (les idées, les objets, les thémes) aussi bien que dans les mots; il faut donc distinguer l'invention et la disposition, Vinvention qui trouve ou découvre les choses, la disposition qui les situe, les localise, les pose en les disposant . « ef res, et verba invenienda sunt, et collocanda », Néanmoins Vinvention s'applique « proprement » aux idées, aux choses dont on parle, ct non a !'élocution ou aux formes verbales, Quant 4 1a disposition, qui situe aussi bien les mots que les choses, la forme que le fond, on la joint souvent a l'invention, précise alors Cicéton le pére. La disposition, l'aménagement des lieux conceme donc aussi bien ics mots que les choses, Nous aurions donc, d’une patt, le couple « invention-disposition » pout les idées ou les choses, et, d’autre part, le couple « élocution-disposition » pour les mots ou pout la forme. Voila mis en place un des sopoi philosophiques les plus tradi- I CE. Partitiones oratoriae, 1-3, et De inventione, Livre 1, VI Invention de l'autre tionnels, C'est ce que cappelle Paul de Man dans ce trés beau texte intitulé Pascal's Allegory of Persuasion'. Je voudrais dédier cetre conférence 4 la mémoice de Paul de Man, Permettez-moi de le faice trés simplement, en essayant de iui emprunter encore, patmi toutes les choses que nous avons reques de lui, quelque trair de cette sereine discrécion qui marquait la force et le rayonnement de sa pensée. Je tenais a le faire aussi 4 Comell parce qu'il y enseigna et y compte beaucoup d’amis, parmi ses anciens collégues ou étudiants. L’an dernier, lors d'une conférence analogue ’, et peu de remps aprés son dernier passage parmi vous, je cappelais aussi qu'il dirigeait en 1967 le premier programme de vorre université 4 Paris, C’est alors que jappris a le connaitre, 4 le lire, a 1écouter, et que commenga entre nous, je lui dois tant, une amitié dont ia fidéliré fut sans ombre et testera, dans ma vie, en moi, un des plus rares traits de lumiére. Dans Pascal's Allegory of Persuasion, Paul de Man poutsuit donc son incessante méditation sur le théme de Vallégorie, Et c'est aussi, plus ou moins directement, de Vinvention comme allégorie, autre nom pour invention de autre, que je voudrais patler aujourd'hui. Est-ce, invention de |’autre, une allégotie, un mythe, une fable? Aprés avoir souligné que l’allégorie est « séquentielle et natcative », bien que le «copic» de sa narration ne soit pas nécessairement «tempore! », Paul de Man insiste sur les paradoxes de ce qu'on pourrair appeler la tache ou l’exigence de l’allégorie, Celle-ci porte en elle des « vérités exigeantes ». Elle a pour charge d’« articuler un ordre épisrémologique de la vérité er de la tcomperie avec un ordre narratif et compositionnel de la persuasion ». Dans le méme déve- loppement, il croise 1a distinction classique de la rhétorique comme invention et de la thétotique comme disposition : « Un gtand nombre de ces rextes sur le rapport entre vérité et persuasion appactiennent au corpus canonique de la philosophie et de la rhétorique, souvent cfistallisés autour de fopoi philosophiques aussi tradirionnels que la telation entre jugements analytiques et jugements synthétiques, logique ptopositionnelle ct logique modale, logique et mathématique, logique L. In Allegory and Representation, ed §, Greenblatt, Johns Hopkins University Press, 1981, p. 1-25, 2 « Les pupilles de Muniversité. Le prinape de raison et l'idée de l'universite », depuis publiée dans Diacritics (automne 1983, « The principe of reason, The uni- versity in the eyes of its pupils ») puis dans Le Cahier du Collége International de philosophie, 2, 1986, Psyché et thétorique, rhétorique comme inventio et thétorique comme dis- positio, etc. » (p.2). Si nous en avions ici le temps, nous nous setions demandé pourquoi et comment, dans je droit positif qui s’institue entre le XVIF et le XIX‘ siécle, le droit d’auceur ou celui d’un inventeuc dans je domaine des arts et des lettres ne tient compte que de la forme et de la composition. Ce droit exclut toute considération des « choses », du contenu, des thémes ou du sens, Tous les textes de droit le soulignent, souvent au prix de difficultés et de confusions : l'invention ne peut marquer son originalité que dans les valeurs de forme et de composition, Les « idées », elles, appartiennent 4 tout le monde. Universelles par essence, elles ne sauraient donner licu 4 un droit de propriété, Est-ce la une trahison, une mauvaise traduction ou un déplacement de I'héritage cicéronien? Laissons certe question suspen- due. Je voulais seulement commencer pat un éloge du pére Cicéron. Méme s’il n’avait jamais inventé autre chose, je trouve beaucoup de vis, de force inventive 4 quelqu’un qui ouvre un discours sur le discouts, un ttaité de l’art oratoire et un éccit sur l'invention par ce que j’appellecai la question du fils comme question de ratione dicendi qui se trouve étre aussi une scéne de fraditio en tant que tradition, transfert et traduction, on pouttait dice aussi une allégoric de la métaphore. L’enfant qui parle, interroge, demande avec zéle (stu- dium), est-ce le fruit d’une invention? Invente-t-on un enfant? Si l'enfant s’invenie, est-ce comme la projection spéculaire du natcissisme parental ou comme I'autre qui, a parler, a répondre, devient |’in- vention absolue, la tcanscendance icréductible du plus proche, d’au- tant plus hétérogéne et inventive qu'elle parait répondre au désir parental? La vérité de i'enfant, dés lors, s’inventerait en un sens qui ne serait pas plus celui du dévoilement que celui de la découverte, pas plus celui de la création que celui de la production. Elle se trouverait 14 of la vérité se pense au-dela de tout héritage. Le concept de certe vérité elle-méme cesterait sans héritage possible. Est-ce possible? Cette question retentira plus loin. Concerne-t-elle d’abord le fis, enfant légitime et porteur du nom? Que vais-je pouvoir inventer encore? Dun discours sur l'invention, on attend certes qu'il réponde 4 sa promesse ou qu'il honore un contrat : il devea traiter de |’invention, Mais on espére aussi, la lettre du contrat ’'implique, qu'il avanceca quelque chose d’inédit, dans ies mots ou dans les choses, dans V’énoncé ou dans |’énonciation au sujet de Vinvention, Si peu que ce soit, pour ne pas décevoir, il devrait inventer. On attend de lui Invention de autre qu'il dise l'inattendu. Aucune préface ne l’annonce, aucun horizon d’attente ne préface sa réception. Malgré toute l'équivoque de ce mot ou de ce concept, !’inven- tion, vous comprenez dé quelque chose de ce que je voudrais dire. Ce discours doit donc se présenter comme une invention. Sans se prétendse inventif de part en pact et contindment, il doit exploiter un fonds largement commun de cessources et de possibilités régiées pour signer, en quelque sorte, une proposition inventive, au moins une, et il me pourra intéresser le désir de l’auditcur que dans la mesute de certe innovation signée, Mais, voila ot la dramatisation ec |’allégorie commencent, il aura aussi besoin de la signature de Yautte, de sa contresignature, disons ici celle d’un fils qui ne serait plus V'invention du péte. Un fils devra ceconnaitre linvention comme telle, comme si I'héritiec restait seul juge (retenez ce mot de juge- ment), comme si la contresignature du fils détenait l'autorité légi- timante, Mais présentant unc invention et se présentant comme une invention, le discours dont je parle devra faire évaluer, reconnaitre et légitimer son invention par un autre qui ne soit pas de la famille ; par l'autre comme membre d’une communauté sociale et d'une institution. Car une invention ne peut jamais étre privée dés lors que son statut d’invention, disons son brevet, sa patente — son identifi- cation manifeste, ouverte, publique, doit lui étre signifiée et conférée. Traduisons ; paclant de l'invention, ce vieux sujet grand-patemel qu'il s’agitait aujoutd’hui de réinventer, ce discours-ci devrait se voir accordec un brevet d'invention. Cela suppose contrat, promesse, engagement, institution, droit, légalité, légitimation. Il n’y a pas d'invention naturelle, et pourtant |’invention suppose aussi origina- lité, originaticé, génération, engendrement, généalogie, valeurs qu’on associe souvent 4 la génialité, donc 4 la naturalité. D’ow 1a question, du fils, de la signature et du nom. On voit déja s’annoncer la sttucture singuliére d’un tel événe- ment. Qui la voit s’annoncet? Le pére, le fils? Qui se trouve exclu de cette scéne de |’invention? Quel autre de !’invention? Le pére, le fils, la fille, la femme, le frére ou la sceur? Si invention n'est jamais privée, quel est encore son cappott avec toutes les scénes de familie? Structure singuliére, donc, d'un événement, car l’acte de parole dont je parle doit étce un événement : dans la mesure de sa singularité d'une part, et pour autant que, d’autre part, cette unicité fera venir ou advenir quelque chose de nouveau. Il devrait faite ou laisser venir le nouveau d’une premiére fois. Autant de mots, le « nouveau », L'« événement », le «venir», la «singularité », la « premiére fois » Psyché (« first time » o& le temps se marque dans une langue sans le faire dans une autre) qui portent tout le poids de !'énigme. Jamais une invention n’a lieu, jamais eile ne se dispose sans quelque événement inaugural, Ni sans quelque avénement, si l'on entend par ce dernier mot l'instauration pour l'avenir d'une possibilité ou d'un pouvoir qui testera a la disposition de tous. Avénement, car I’événement d'une invention, son acte de production inaugurale doit, une fois reconnu, une fois légitimé, contresigné par un consensus social, selon un systéme de conventions, valoir pour /’avenir. Il ne recevra son statut d'invencion, d’ailleurs, que dans la mesure oui cette socialisation de la chose inventée sera garantie par un systéme de conventions qui lui assurera du méme coup [inscription dans une histoire commune, Vapparcenance a une culture: héritage, patrimoine, tradition péda- gogique, discipline et chaine des générations, L’invention commence A pouvoir étre répétéc, exploitée, réinscrite, Pour nous en tenir 4 ce réseau qui n’est pas seulement lexical et qui ne se réduit pas aux jeux d’une simple invention verbale, nous venons de voir concourir plusieurs modes du venir ou de la venue, dans l'énigmatique collusion de Vinvenire ou de Viaventio, de Lévénement et de lavénement, de Vavenir, de Yaventure et de la convention, Cet essaim lexical, comment le traduire hors des langues latines en lui gardant son unité, celle qui lie la premiére fois de Pinvention au venir, 4 la venue de l'avenir, de l'événement, de T'avénement, de la convention ou de |’aventute? Tous ces mots dorigine latine sont certes accueillis pat exemple en anglais (et méme dans son usage judiciaire trés codé, trés étroit, celui de « venue », ct méme celui de « advent» réservé 4 la venue du Christ), sauf, au centre du foyer, le venir méme. Sans doute une invention revient- elle, dit l'Oxford English Dictionary, a « the action of coming upon or finding », Méme si cette collusion verbale parait aventureuse et conventionnelle, elle donne 4 penser, Que donne-t-elle 4 penser? Quoi d’autre? Qui d’autre? Que faur-il encore inventer quant au venir? Qu’est-ce que cela veut dire, venir? Venir une ptemiére fois? Toute invention suppose que quelque chose ou quelqu’un vienne une premiére fois, quelque chose 4 quelqu’un ou quelqu’un 4 quel- qu'un, ct qui soit autre, Mais pour que V’invention soit une invention, Cest-a-dire nique, méme si cette unicité doit donner lieu 4 répétition, il faut que cetce premieére fois soit aussi une derniére fois, l’archéologie et l'eschatologie se faisant signe dans Vironie du sew/ instant, Structure singuliére, donc, d'un événement qui semble se pro- duire en parlant de lui-méme, par /e fair d'en parler, dés iors qu'il invente au sujet de l’invention, frayant sa voie, inaugurant ou signant Invention de Pautre sa singularicé, |'effectuant en quelque sorte au moment méme od il nomme et décrit la généralité de son genre et la généalogie de son topos: de inventione, gardant en mémoire la tradition d’un genre et de ceux qui l’ont illustré. Dans sa prétention 4 inventer encore, tel discours dirait le commencement inventif en parlant de lui-méme, dans une structure réflexive qui non seulement ne produit pas de coincidence et de présence a soi mais projerte plutét l'avénement du soi, du « parler» ou « écrire» de soi-méme comme autre, ¢’est-d- dire 4 /a trace. Je me contente ici de nommer cette valeur de « self- reflexivity » qui fut souvent au centte des analyses de Paul de Man, Elle est sans doute plus retorse qu’il n’y parait, Elle a donné licu aux débats les plus intéressants, notamment dans les études de Rodolphe Gasché et de Suzanne Gearhart '. J’essaierai d’y revenir moi-méme une autre fois. En parlant de lui-méme, un tel discours tenterait donc de faire admettre par une communauté publique non seulement la valeur de vérité générale de ce qu'il avance au sujet de l’invention (vérité de Pinvention et invention de la vérité) mais du méme coup la valeur opératoire d'un dispositif technique désormais 4 la disposition de tous, Fables: au-del@ Sans V’avoir encore cité, je décris depuis tout 4 du Speech Act Yheure, d’un doigt pointé vers la marge de mon discours, un texte de Francis Ponge. II est bref : six lignes en italiques, sept si l'on y inclut le titre (je reviens dans un instant sur ce chiffre 7), plus une patenthése de deux lignes en caractéres romains. Bien qu’ils s’inversent d’une édition 4 l'autre, italiques et romains donnent peut-étre 4 remarquer cette descendance latine dont j’ai parlé. Ponge n’a jamais cessé de la cevendiquer pour lui-méme et pour sa poétique. De quel genre ce texte reléve-t-il? Il s’agit peut-étre de l'une de ces piéces que Bach appelait ses Ieventions *, piéces contrapuntiques 1 Rodolphe Gasché, « Deconstruction as Criticism », in Glyph, 6, 1979 Johns Hopkins University Press) et « Setzung und Ubersetzung * Notes on Paul de Man », in Diacritics, hiver 1981. Suzanne Gearhare, « Philosophy before Literature Deconstruction, Historociry, and the Work of Paul de Man», in Diacritics, hiver 1983 2 On pense aussi aux Inventions musicales de Clément Jaanequin (1345 environ), Celles de Bach ne furent pas seulement didactiques, méme si elles éraient Psyché a deux ou trois voix. Se développant 4 partir d’une courte cellule initiale dont le rythme et le contour mélodique sont trés nets, ces « inventions » se prétent pacfois 4 une éctiture essentiellement didac- tique ', Le texte de Ponge dispose une telle cellule initiale, c'est le syntagme « Par le mot far... ». Certe « invention », je ne la désignerai pas par son genre mais par son titre, 4 savoir par son nom propre : Fable. Ce texte s’appelle Fzb/e. Ce titre est son nom propre, il potte, si l'on peut dire, un nom de genre. Un titre, toujours singulier comme une signature, se confond ici avec un nom de gente, comme un roman qui s’intitulecait roman, ou des inventions inventions. On peut le parier, cette fable intitulée Fzé/e, construite comme une fable jusque dans la « moralité» finale, traitera de la fable. La fable, Tessence du fabuleux dont elle prétendra dite la vérité, ce seta aussi son sujet général. Topos : fable. Je lis donc Fadle, la fable Fable. aussi destinées enseigner la technique du contrepoint, On peut, et on le fait souvent, les traiter comme des ¢xetcices de composition (exposition du chéme dans sa tonalité principale, réexposition & la dominante, nouveaux développements, exposition supplémentaire ou finale dans ie ton indiqué 4 fa clé), Hy a les inventions en la majeur, en fa mineur et en sol mineur, etc Bt dés qu'on met le citre Inventions aa pluriel, comme je le fais ici, on laisse penser a la virruosité technique, 4 l'exercice didactique, aux variations instrumentales Mais faut-il se lassser aller 4 penser ce qu'on laisse ainsi penser? 1 in Proémes, 1. Natare piscem doces, Gallimard, 1948 Le terme prodme, en sa valeur didactique remarquée par le docre doces, dit quelque chose de I'invention, du moment inventif d'un discours : commencement, inauguration, incipit, intro- duction Deuxiéme édition de fable (avec invetsion des italiques er du romain) Tome premier, Gallimard, 1965, p. 114. Fable trouve et dit la vérité qu'elle trouve en la ttouvane, Cest-a-dire . en ta disant Philosophéme, théoréme, potme, Un Eureéa trés sobre, réduit 4 Ja plus grande économie de son opérarion. Préface fictive a Fureéa de Poe «.. jloffre ce livre de Verités, non pas seulement pour son caractére Véridique, mais 4 cause de la beauté qui abonde dans sa Vérité, et qui conficme son catactére véridique, A ceux-li je présente cette composition’ simplement comme un objet d’art; disons comme un Roman; ou si ma prétention n’est pas jugée trop haute, comme un Potme, Ce que j‘avance ict est veat, donc cela ne peut pas mourir, » (trad, Baudelaire, Exores en prose, Pigiade, p.697) On peut dite que Fable est un spongisme, car ici la vérité se signe (signé Ponge) st Exreéa est un podme Crest peur-étre ici Ie lieu de se demander, s‘agissant d’ Eureka, ce qui se passe quand on traduit exrema pat inventio, ettretes pat inventenr, enviské pat « je rencontre, je trouve en chetchane ou par hasard, aprés réflexion ou par chance, je découvre ou jobtiens »