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OUVRAGES DU MEME AUTEUR

Phénomène et différence. Essai sur Ravaisson (Klincksieck). Machines textuelles (Ed. du Seuil). Nietzsche contre Heidegger (Payot).

A PARAITRE

Herméneutique générale (Payot).

François LARUELLE

Le déclin de l'écriture

suivi d'entretiens avec

Jean-Luc NANCY Sarah KOFMAN Jacques DERRIDA Philippe LACOUE-LABARTHE

LA PHILOSOPHIE EN EFFET

AUBIER-FLAMMARION

Si vous désirez être tenu au courant de nos publications, il vous suffit d'envoyer vos nom et adresse

aux Editions Aubier Montaigne,

13, quai

de

Conti,

75006 Paris.

©

1977, Editions Aubier Montaigne, Paris.

Positions

  • 1. Nous commençons à posséder les instruments linguis- tiques, stylistiques et textuels complexes pour aborder, sinon rigoureusement, du moins sans trop de naïveté, le texte nietzschéen. Toutefois, ce sera notre objet, nous ne savons pas encore très bien, mis à part ses premières consi- dérations rhétoriciennes, ce que la pensée de Nietzsche peut de son côté nous apprendre de spécifique sur le fonction- nement d'un texte, même lorsqu'elle parle d'autre chose, par exemple de l'Eternel retour. Sans doute les aphorismes ne manquent pas, et nous en citerons quelques-uns, le moment venu (cf. début de la troisième section), qui mettent expres- sément le mot, le signe, la phrase - le signifiant, si l'on veut - en rapport avec les concepts fondamentaux de force et de Volonté de puissance. Mais d'une part, ces textes sont beaucoup moins nombreux qu'on pouvait l'imaginer. D'autre part ils sont dans un état de dispersion et d'élaboration si élémentaire qu'en un sens ils sont inutilisables dans l'état où ils se présentent immédiatement. Il faudrait pouvoir les lire, posséder une problématique spécifiquement nietzs- chéenne de la « lecture », ou plutôt du fonctionnement de ces aphorismes et de ces esquisses. Justement si une théorie spécifiquement nietzschéenne des phénomènes textuels reste en friche, c'est que ces indications dispersées n'ont peut-être pas encore trouvé la problématique capable d'en produire une lecture qui les rapporte à la «pensée-nietzsche», capable de les transfor- mer de « membres du hasard » en corps théorique néces- saire, de symptômes en théorie explicite, c'est-à-dire produc- tive, susceptible de se développer et d'avancer une

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perspective cohérente sur l'ensemble des « faits » de texte, et même des faits les plus strictement linguistiques.

Le risque n'est pas mince de manquer la portée virulente

des

indications

nietzschéennes

si

l'on

ne

dispose

pas

du

concept

développé

de

ce

que

nous

:

soit

Retour

la

et

problématique

formée

de

la

Volonté

de

rares

et sujets à falsification

appellerons la

pensée-

nietzsche

du

couplage de

l'Eternel

puissance.

Car

ces

« signes »

ne désignent

peut-

être pas du tout un thème à côté des autres et repérable

ici et là, ponctuellement, dans

le

texte

mais bien une

- manière de penser, de poser les problèmes plus que

de

les

résoudre, et qui donne en l'occurrence son espace théorique

et matériel, ses conditions de

possibilité à ce qui pourrait

n'apparaître que comme un thème «textuel» et pseudo- linguistique, isolé et sans avenir, dans l'œuvre de Nietzsche.

Un détour est donc nécessaire, et il nous semble que le lec- teur doit consentir avec nous à ce détour : pour que ces «indications » puissent devenir ce qu'elles sont, ou devenir ce qu'elles ont à être, il faut construire cette problématique,

se donner

d'abord

l'instrument

théorique

-

et

plus

que

théorique -

d'une lecture productive du texte nietzschéen

et de ce qu'il nous fait entendre sur lui-même et sur les autres. Cette problématique à élaborer permettrait non seulement de lire les quelques aphorismes sur le langage en leur fai- sant produire tous leurs effets possibles, elle permettrait tout autant un traitement non linguistique, non rhétorique et non « textualiste » du texte nietzschéen : elle ne pourrait se constituer qu'en occupant et en déplaçant les positions théoriques (et politiques) de la linguistique et des disciplines qui restent dans sa mouvance (poétique, sémiotique). C'est dire plus encore qu'elle aurait par elle-même, en dehors de ses effets textuels, un intérêt théorique et plus que théorique, que son sens ou sa puissance ne s'épuiserait pas à poser et à résoudre des problèmes de la textualité et de la lin- guistique, et que cette « validité » supérieure serait identique à sa puissance critique, à sa capacité à dénoncer et à déplacer les positions de la linguistique et de ses disciplines subor- données.

  • 2. Toutefois est-il bien nécessaire de spéculer une nou-

velle fois

sur

« la pensée

des

pensées » de Nietzsche ? Ne

savons-nous pas à satiété ce que c'est que l'Eternel retour?

7

Aucune pensée n'est -

par définition de son

sens

-

plus

méconnue, plus méconnaissable et falsifiable. Si l'on se souvient par exemple que Nietzsche a toujours deux concepts pour une seule chose ou deux sens pour un même signe (par ex. « hiérarchie », « force », « puissance », etc.), n'y

aurait-il pas deux signes ou deux concepts d'inégale valeur de l'Eternel retour et de la Volonté de puissance ? Pour justi- fier notre interprétation de la pensée-nietzsche dans les ter- mes inattendus de « Matérialisme machinique » et de « Cou- pure libidinale», nous devons procéder en plusieurs étapes qui expliciteront le caractère multiple, équivoque, de ses interprétations possibles :

a) D'une part il commence à être sinon admis, du moins plausible, que sous le nom de «Volonté de puissance», Nietzsche avance une théorie politique de l'inconscient et de la libido dont nous savons maintenant qu'elle n'a rien de freudien; et sous le nom d'Eternel retour, la théorie correspondante de la répétition, c'est-à-dire de la répétition comme production (de désir) dont cet inconscient est capable. Il nous faudra quelque temps pour apercevoir ici la corré- lation d'une matière politico-libidinale et d'un fonctionne-

ment spécifique que nous appellerons, réservant la justifi- cation et l'élaboration de ce terme pour Je deuxième chapi- tre, « machinique 1 ». Cette interprétation de Nietzsche est en fait loin d'être admise : ce qui n'a d'ailleurs pa~ ici la moindre importance. Toutefois comme elle est de toutes la plus productive et donc aussi la plus critique, la seule qui fasse de la pensée nietzschéenne une coupure sans retour dans la théorie de la matière (et de là dans. celle du texte),

nous l'enregistrons comme point de départ pour une nou- velle problématique du texte - comme matière première que nous avons à élaborer de notre côté en vue d'établir les

 

1. Pour

donner une

définition

préalable

et

provisoire

de

ce terme, pris évidemment de la conjoncture théorique, on

dira que « machinique » désigne le

rapport dont est capable

la Différance, rapport

unilatéral

(X est identique

à

Y

qui

se

distingue de X), ou la quasi-causalité de la Diflérance. De

quelle différance s'agit-il,

tout

le problème est

(cf.

chap.

2

et

3). Ici, Différence

=

corrélation

de l'Actif

et

 

de

l'Affir-

matif au sens nietzschéen de ces termes : du pouvoir (activité = résistance ; réactivité = domination) et de la libido (affirma- tion = révolution-processus ; négation = fascisation-processus).

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positions théoriques et politiques d'un « Matérialisme machi- nique ».

  • b) D'autre part, ce couplage forme une «problématique».

Ce terme désigne un fonctionnement précis : le cercle ou le chiasme d'affection réciproque de la pensée par son objet, de l'objet par la pensée. C'est ainsi que la matérialité libidi- nale n'est pas un thème ou un objet indifférent parmi d'autres, c'est le moteur du procès de la pensée et du texte

(nietzschéens ou non); la répétition « machinique » ou dif- férantiale n'est pas un thème ou un objet parmi d'autres, mais la manière dont fonctionnent la pensée et le texte (nietzschéens ou non).

  • c) Il suffit maintenant de rassembler ces deux traits (une

théorie de l'inconscient qui est en même temps une problé- matique) pour en tirer une conséquence inévitable : puisque

cette problématique de l'inconscient s'affecte de son objet,

elle se divise

à

son

tour en

deux

formes ou deux

versions.

D'abord une version manifeste ou exotérique de l'Eternel retour comme répétition de l'identique, et de la Volonté de puissance comme énergétique physique ou naturelle. C'est la version dominante et bien connue, trop connue, de ces concepts, celle qui se donne « à livre ouvert » dans les signifiés et signifiants. du texte nietzschéen; celle qu'il faut combattre et qui, de toute façon, ne conduit à rien du maté- rialisme que nous voulons produire 2 • Enstiite une version latente, « résistante » ou minoritaire. A la fois dans sa « forme » de pensée productive ou inconsciente, et dans son objet : l'Eternel retour comme répétition de l'Autre plutôt que du même, et la Volonté de puissance comme pouvoir et libido plutôt qu'énergétique naturelle-technique.

Il est donc absolument nécessaire de distinguer, de la forme dominante de la doctrine nietzschéenne, qui ne s'auto- rise que des significations manifestes du texte, et données presque sans travail (f!it-ce le « travail » du signifiant) - une forme résistante et productive (donc libidinale) de cette problématique, capable de produire à l'infini des effets théoriques qui sont aussi bien des positions libidinales. Cette

2.

Sur

le

problème

des

deux

versions

possibles

de

la

pensée-nietzsche, sur leur corrélation et le paralogisme auquel

elles donnent lieu, nous renvoyons à Nietzsche contre Heidegger (Payot).

9

problématique n'a pas seulement la libido « machinique »

pour

« objet », elle est de son côté un dispositif théorique,

mais tout aussi matériel (pulsionnel) que son objet. C'est pourquoi nous traitons cette problématique du Matérialisme machinique et par conséquent celle aussi du Matérialisme dialectique comme des inconscients (non freudiens) ou des machines libidinales. C'est au système de ces positions de

pouvoir et de désir qu'il faudra subordonner les indications

nietzschéennes sur le signifiant et le texte, c'est depuis le lieu théorique et matériel qu'il constitue qu'il faudra les déchiffrer et les interpréter comme les symptômes d'une théorie latente du texte en général. Car le texte aphoristique avec ce qu'il paraît éventuellement nous dire sur ce que c'est qu'un texte quelconque, doit être à son tour lu comme un ensemble de symptômes dont l'intelligibilité relève de cette problématique. On ne se contentera donc pas de ce qu'il dit explicitement et empiriquement sur l'Eternel retour, et sur le signifiant comme Volonté de puissance, on établira

d'abord l'appareil théorique capable de rendre productives ces indications empiriques. Mais pour savoir comment lire le texte nietzschéen, pour construire cette problématique, nous sommes évidemment obligés (cercle de la problématique) de la supposer non pas déjà connue ou donnée, du moins manifestée dans ses concepts majeurs. Nous ne pourrions la produire théorique- ment si nous n'en possédions déjà quelques indications direc- trices. En particulier, ce sont les prémisses de toute pensée en mode matérialiste-machinique, le Quadriparti qui permet de définir une politique de la Volonté de puis-

sance et de l'Eternel retour : actif/réactif, affirmatif/néga- tif. Ces catégories couplées deux à deux, nous les appel- lerons des « différantiaux », parce qu'elles fondent une pen-

sée de la Différance et que la Différance (ou l'Autre),

telle

que nous l'entendons ici -

reprenant mais pour le déplacer

cet opérateur maintenant bien connu de la « déconstruc- tion » - n'est que la corrélation de l'activité et de l'affir- mation au sens nietzschéen de ces mots (comme on le verra par la suite, nous donnons d'abord une « définition » libidi- nale plutôt que textuelle de la Différance). Ces catégories machiniques de la libido ne sont pas seule- ment ce qui travaille ou produit, et qu'il reste à penser à partir d'elles-mêmes. Sous leur forme « idéologique », sous leur forme immédiate ou dans leur « signifié », elles consti-

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tuent aussi le donné minimum, la matière première de notre travail théorique (mais pas seulement théorique : matériel

donc, aussi). C'est à partir d'elles que nous devons produire

ce « produit

fini » qui s'appelle la problématique du Maté-

rialisme

machinique,

avec

son

contenu

théorique

inven-

toriable

de

thèses,

avec ses

processus

a-théoriques

que

l'on

appellera

des

synthèses.

Bien

entendu

nous

aurons

recours à d'autres « philosophèmes » offerts par la conjonc-

ture

théorique

et

puisés

dans

des

problématiques

diver-

ses

(nietzschéenne,

linguistique,

marxiste),

sous

la

stricte

réserve

de

les

travailler à leur tour

et

de

les faire

fonc-

tionner et produire des effets conformément à ces

quatre

«gonds» de la problématique. Nous sommes donc pris

de part

en

part dans

le . « moment

actuel »

de

la

philoso-

phie

et

de la théorie, consommant des matériaux

fournis

par la linguistique, la déconstruction, le matérialisme dia-

lectique,

etc.

Mais

nous

sommes

aussi,

déjà,

pour

ainsi

dire

à l'extérieur de

ce moment

actuel,

travaillant

depuis

des positions théoriques et politiques qui sont

celles

du Matérialisme machinique et dont tout notre objet

est, sinon de les faire « apparaître », du moins

de

les

ré-affirmer et

ré-activer à

travers

leur

construction

théo-

rique.

 

3.

Pourquoi

donner

à

cette

problématique

latente

le

nom de « Matérialisme machinique » (MM) ?

 

a) Pourquoi

«matérialisme >>? Pour des raisons straté-

giques et paléonymiques, qui tiennent à sa mise en « concur- rence>> avec le «Matérialisme dialectique», à son ambition de déplacer les positions de la dialectique et du type de matérialité qu'elle tolère. Pour des raisons qui tiennent plus profondément à son objet : puisque c'est la matérialité libidi-

nale qui est à la fois l'objet dont elle est la théorie et le

moteur

qui

la

fait

fonctionner

comme

dispositif

capable

de produire des effets théoriques. Cet objet, ce moteur, c'est justement ce que nous appellerons la « Différance » =

l'Autre =

le moment ontique de la problématique. Il consti-

tue l'un des deux ou trois termes ou prémisses que les

thèses mettent dans des rapports de hiérarchie ou de subor- dination. Le second terme, corrélatif de la Différance ou de l'Autre, ne pourra désigner que la quasi-totalité, l'appa-

rence de totalité ou le quasi-Etre de la Différance

:

ce que

nous appellerons le Corps-de-l' Autre, ou le Corps plain

11

(cf. chap. 2), soit encore le moment ontologique de la pro- blématique matérialiste.

  • b) Pourquoi « machinique » ? Ce

terme exigera de longs

développements (chap. 2). C'est par eux que nous commen- cerons la construction effective du MM. Toutefois, à titre d'indication préliminaire et pour compléter une première

esquisse, nous appelons « machinique » un rapport ou un fonctionnement dont l'Autre ou la Différance, au sens défini

plus haut, est à la fois le moteur

et l'objet. « Machinique »

déplace donc stratégiquement «dialectique», qui désigne un fonctionnement dont la contradiction, et non plus la Différance, est le moteur et l'objet. Et il déplace aussi « tech- nique » au sens de ce terme que Heidegger nous a rendu familier : comme activité d'objectivation et de représentation (dans leurs diverses espèces historiques). Mais pourquoi ce terme de machinique, quelle formulation précise en a donnée Nietzsche sans prononcer le mot, en quoi

ce concept permet-il de dégager le matérialisme original contenu sans doute dans la notion des« machines désirantes », mais qu'il excède dans la mesure où il fonctionne dans toutes les pensées contemporaines dès qu'elles sont, sur des modes divers, pensées de «la» Différance - cela nous le dirons plus tard et pour fonder les simples définitions nomi-

nales

qui viennent d'être données du « machinique ».

Le « Matérialisme machinique » est donc la théorie (la problématique, puisque ce qu'elle dit de son objet vaut d'elle- même) des processus de production dont la matérialité n'est pas économique, pratique ou signifiante, mais politico-libidi- nale, et dont la loi ou la syntaxe est la Différance plutôt

que la contradiction 3 • Son contenu est latent, il reste à le produire en un double sens : au sens de sa manifestation théorique, mais aussi au sens de sa ré-affirmation/ré-activation matérielles. Sur le plan théorique ou dominant, on extraira (chap. 2 et 4) un certain nombre de thèses, positions, prises de parti - posant chaque fois en mode théorique leur corrélation, leur subordination ou leur inclusion. Toutefois ce travail reste justement encore théorique et positionne!, c'est son insuffi- sance. Car nous savons que le MM est une problématique,

3. Pour

des

raisons

qui apparaîtront plus

tard,

la

« Diffé-

rance » renvoie

à

la

fois,

synthétiquement,

à

la

matérialité

des processus de production et à leur syntaxe.

12

soit un procès de production : s'il produit des effets théori· ques, c'est parce que lui aussi, comme n'importe quel proces- sus de production, répond à des conditions matérielles strictes. Ici, c'est la libido « machinique » qui est sa force productive, la production est celle de la Différance, qui est à la fois, on verra pourquoi, le producteur et le produit à-venir du procès. Pour désigner cette produc- tion matérielle, on parlera aussi bien de synthèse machinique (production = synthèse) ou de synthèse de la Différance. Aussi pour donner au MM son sens complet et concret de problématique qui s'affecte de son objet ou de son produit (elle produit du pouvoir et · fonctionne avec du désir en consommant, par exemple, des données textuelles et linguis- tiques), devrons-nous subordonner ses thèses à son fonction- nement réel, inclure ses thèses théoriques dans les synthèses matérielles qu'elles sont aussi par ailleurs : la construction de la théorie est identiquement son déclin, la production des thèses est leur destruction (cf. chap. 1).

Ce fonctionnement concret et double (théorico-libidinal) de la problématique du MM, nous l'appelons la « Coupure libidinale». Sous la forme dominante de l'Eternel Retour et de la Volonté de puissance, Nietzsche a produit dans l'histoire de la théorie, comme dans l'histoire de tous les procès de production, c'est-à-dire dans l'Histoire tout court qui est seulement histoire de la production, une Coupure sans retour. Coupure par rapport non seulement à la dialec- tique hégélienne, mais plus généralement à l'ontothéo-logie et à l'univers de la présence, du logos, de la représentation dont la dialectique et la pratique ne sont que des espèces. Coupure qui n'est pas spécifique, mais « différantiale », qui n'est donc pas épistémologique, mais qui affecte également tous les procès de production. Sa cause est justement la libido, définie sous les conditions machiniques et différan-

tiales strictes

qui la distinguent de la libido « technique »

ou objectivée sous des conditions organiques, physiques ou « signifiantes ».

 

4.

Ces

recherches

répondent

à

deux

buts

qu'il

faut

soigneusement distinguer du

point

de

vue

de leur

portée

et

de

leur

« généralité »,

encore

que l'unité systématique

de ce travail tienne à leur corrélation ici pratiquée

:

d'une

part, c'est le but principal, tenter de renouveler les formes du matérialisme sur des bases non marxistes et non dia-

13

lectiques ; d'autre

part,

c'est

le

but

secondaire,

investir

cette problématique critique du MM dans les problèmes

classiques de la textualité la linguistique.

et,

à

plus

longue

échéance, de

a) L'institution de ce qui

n'est pas, à vrai dire, mais

un

nouveau

une forme

fonctionne-

nouvelle de matérialisme, ment du vieux matérialisme,

ne

se

fait

pas

dans

le

vide

idéologique, dans le vide théorique et politique.

Il

n'y

a

pas un créneau à remplir, on ne peut occuper des posi-

tions

qu'en délogeant

un

adversaire

potentiel,

à

la

fois

un adversaire principal

: la représentation

linguistique

et

sémiotique

du

fonctionnement

textuel,

de

la

libido-d'écri-

ture, et un adversaire secondaire sur le plan du traitement

du matérialisme et de

la textualité

:

le

Matérialisme dia-

lectique. L'univers de l'idéologie est plein, aussi plein que

la

substance

spinoziste

:

Deus

sive

« Ideologia

».

Simul-

tanément on construit ce MM et on occupe au fur et à

mesure les principales positions du MD. Mais on ne peut les occuper qu'à les déplacer, c'est-à-dire à marquer chaque fois ce que ses positions théoriques et politiques véhiculent de

représentation pratique et dialectique non critiquée.

 

b)

Cette

problématique

matérialiste

mais

machinique

n'est

pas

spécifiquement

textuelle

:

nous

la

construisons

d'abord

intentionnellement

sans

référence

à

ces

problè-

mes pour suggérer que toute sa puissance critique

tient

à

ce

qu'elle

ne

réfléchit

rien,

dans

les

conditions

de

son

 

moins,

des

concepts

fondamentaux

de

fonctionnement du la linguistique et

des

disciplines empiriques

de

l'écriture.

C'est

le

sens d'une

thèse centrale qui

trace

une

ligne de

démarcation,

dans

les

problèmes

de

la

textualité,

entre

la conjoncture théorique, marquée par la dominance du MD et du Matérialisme historique dans ces problèmes, et

notre intervention dans cette conjoncture. Cette thèse pose qu'il faut subordonner les valeurs linguistiques et textuel- les aux valeurs libidinales. Nous ne disons pas : aux

valeurs matérialistes

en

général,

car

il

y

a

des

valeurs

matérialistes qui ne résistent pas, par exemple, à la décons-

truction

:

et

ce

sont

les

valeurs dialectiques du matéria-

lisme.

Ainsi

la

problématique

du

MM

jouit

d'une

généralité

ou

d'une

universalité

qu'on

évitera

de

considérer trop

vite

comme

conceptuelle,

générique

ou

extensive. Nous

14

ne proposons

pas

du tout,

à

la

manière du marxisme,

un

concept générique et dominant du matérialisme (et de l'idéa-

lisme)

-

 

ni

même,

malgré

 

son progrès considérable sur

la contradiction

hégélienne,

un

concept spécifique ou

dif-

férentiel,

 

mais

un

concept

 

difjérantial

 

du

matérialisme.

C'est

dire

que

son

universalité

(ce

que

nous

appelons

sa

généralité

intense)

n'est

pas

celle

d'un

genre,

d'une

totalité,

d'un

fondement,

d'une

structure.

Le

matéria-

lisme

machinique

est

 

universel

de

l'universalité

de

la

Différance

plutôt

que

de

la

contradiction

(« surdétermi-

née » ou non). Nous n'entendons pas répéter un geste

classique

:

investir,

dans

l'empiricité

des

sciences,

des

problématiques

molaires ou

totalisatrices.

De

ce

point

de

vue,

la

contradiction

 

ne

suffit

pas

à

détruire

l'aspect

Il!,Jaire du Matérialisme dialectique. Nous lui « opposons »

un

appareil

théorico-pulsionnel,

à

la

fois

théorique

et

matériel

 

(son

unité

est

précisément

différantiale

plutôt

que

« contradictoire ») qui

a

la

propriété

d'être

toujours

en même temps universel et partiel,

« général »

et

« mino-

ritaire »

:

à

la

fois

la multiplicité

des positions

théorico-

libidinales

possibles

et

une

position

dans

cette

multipli-

cité.

C'est cette « minorité » du dispositif du MM qui fonde sa capacité à s'investir - entre autres - dans les problèmes

de l'écriture sans les subsumer sous des généralités

dia-

lectiques ou des généralités pratiques comme fait le-

marxisme.

Il est l'ensemble

des

conditions

à

la

fois

inter-

nes et externes qui font d'une éventuelle science

de l'écri-

ture une « science révolutionnaire » - disons, puisque la contradiction est ici l'objet d'une critique matérialiste, une

science «subversive». Comme toutefois l'appel à la sub-

version

(des

codes dialectiques,

pratiques, linguistiques

de

l'écriture) est de la dernière

naïveté et de la première faci-

lité, nous parlerons, plus doucement, du « déclin

de l'écri-

 

ture » comme du problème central d'une critique matérialiste des codes textuels et linguistiques.

  • 5. L'objet de la Première section, c'est ce « Matérialisme

machinique » que nous allons maintenant entreprendre de construire (produire) plus en détail dans ses thèses et ses

synthèses, d'abord sous son angle machinique, puis sous son angle matérialiste, mais toujours dans la perspective de l'unité des thèses machiniques et des thèses matérialistes.

15

L'objet de la Deuxième section, c'est d'investir cette pro- blématique dans la théorie et la pratique de la textualité. Ce qui signifie aussi que ce dispositif politico-pulsionnel inves- tit - au sens libidinal - le champ de la textualité. La Troisième section fournira quelques échantillons encore élémentaires du traitement matérialiste de l'écriture comme désirante, ou de la fusion des sciences du texte et du Maté- rialisme machinique : notions des objets textuels partiels, du texte comme formation-de-souveraineté, du Corps aphoristique intense, etc. Autrement dit, elle tire quelques- uns des effets de cet investissement du champ textuel par le projet politique du MM. C'est par elle que le lecteur que rebuterait la construction d'une problématique philoso- phique peut commencer (encore qu'elle soit comme une conclusion sans prémisses). Enfin les deux dernières sections développent la tâche critique corrélative de cette fusion, la dissolution de l'idéo-

logie du signifiant

: non seulement des idéologies qui ont

exploité le signifiant, mais du signifiant comme idéologie. Sous cette dernière forme - la critique matérialiste (la « sélection ») du structuralisme linguistique - les quelques indications avancées dans cet essai montreront suffisamment que le travail positif, et quel travail, reste à faire : la fusion

de la linguistique et du Matérialisme machinique.

Avant

d'aborder

le

corps

du

texte,

le

lecteur peut se

reporter à la discussion qui le suit. Cet entretien fut

mis

en scène par quatre questions des codirecteurs de la collec-

tion. Il y trouvera précisées des intentions, et marquées quel-

ques-unes des différences de ce texte aux la collection.

«positions» de

Première

section

Matérialisme machinique

1} POLITIQUE MINORITAIRE :

LA FUSION DE LA LIBIDO ET DE

LA THÉORIE DE

LA

LIBIDO.

1. Nous nous sommes fixés une stratégie : construire une problématique matérialiste, celle qui ne serait que latente « chez» Nietzsche, pour l'investir dans les problèmes de la textualité. Nous sommes donc liés - c'est l'occurrence dont nous devons tirer parti - par un ordre de circonstance. D'abord élaborer un dispositiî théorique, mais pas seulement théorique : articulé sur la matérialité, non pas quelconque, mais politico-libidinale qu'il est aussi par lui-même. Ce dispositif intensificateur, nous l'appelons le «Matérialisme machinique » (MM). Il faut voir dans. cette expression une formule à la fois militante : critique du Maté- rialisme dialectique (MD), occupation et déplacement de ses « positions », et directrice : indication d'un problème, des- sin d'une tâche dont il n'est pas exclu qu'elle prenne plus tard d'autres noms, s'assigne d'autres adversaires, produisent d'autres effets qu'elle ne contient pas actuellement dans son horizon.

Explicitons ce double effet. Quant au problème qui motive la construction de cette problématique, et qui est comme le but secondaire de ce travail par rapport à son but principal, il s'agit de la définition apparemment classique de positions

matérialistes dans la théorie et la pratique de l'écriture. Mais

la position ici tentée de ce problème tire sa spécificité de ce

qu'elle

se

fait

tout

entière hors

du marxisme

et

du

MD.

D'où

la

nécessité

d'articuler systématiquement, et pour

elles-mêmes, des

positions

matérialistes

non-dialectiques.

20

Cette articulation doit avoir par elle-même un effet critique car le problème d'une intervention matérialiste dans le

champ

de

la textualité (et

de

la linguistique) fut

toujours

posé

de

manière syncrétique et éclectique (un

peu

de

marxisme, un peu de déconstruction, un peu de psychana-

lyse, un peu de chaque linguistique -

et la dialectique pour

« lier »

ces

bouts

de chandelle et faire

« prendre »

la

solu-

tion).

Dans ces tentatives il

n'y avait

de mis au point

que

le bruit

à couvrir la fragilité

sûr que l'échec final.

des moyens théoriques, et de

Mais

il

y

a

une deuxième

raison, plus importante, pour

articuler dans la rigueur théorique le dispositif d'un nou-

veau

fonctionnement

du

matérialisme.

C'est

qu'actuelle-

ment,

et

sur

le

terrain

poststructuraliste

sur lequel

nous

travaillons à côté de quelques autres, le nouveau terrain de

la libido

machinique,

de

l'inconscient

comme

inconscient

de production

(laissons de

côté

le

problème de

savoir

si

c'est encore un « terrain »), une offensive un peu

courte

se développe contre la « théorie », fût-elle considérée dans

ce peu de rigueur qu'est la « théorie » pour les philosophes.

Quelle est

 

la

réalité, la

pratique

théorique et

politique

que couvre cette offensive ? Ce n'est pas une affaire

de mots

:

sur ce nouveau

terrain,

se reconstitue un

spectre

théorique et politique classique. Il y a une politique libidi-

nale et cette politique libidinale a ses droitiers, ses gauchis-

tes ...

et les autres,

les « minoritaires » qui, se confiant

à

la

rigueur de l'Autre, entendent faire de la fusion

de

la

libido

et de sa théorie un problème, expression de leur « finitude politique ». Les « droitiers » se reconnaissent à la subordina- tion de l'inconscient à la logique et à la linguistique - solu- tion « lacanienne» d'un « mathème » de la psychanalyse - dans la mesure - très problématique - où elle appartient par quelques-uns de ses effets à ce nouveau terrain. Ou à la subordination de la libido comme cause matérielle imma- nente des Rapports de pouvoirs, non plus au signifiant, mais à ces Rapports de pouvoirs - subordination du matérialisme à l'analyse politique. Quant au « gauchisme » (ce terme dési- gne moins des individualités qu'une pratique diffuse, il procède par recours massü et approximatif à la problématique « machi- nique » ; par usage pragmatique et politique immédiat de son matérialisme - kleptomanie ouverte et pratique des déchets philosophiques : le gauchisme est inséparable d'une théorie et d'une pratique des débris, il lui suffit de prendre les

21

concepts là où ils se trouvent. D'où l'usage vulgarisé et de contrebande des concepts machiniques, abstraits de leur pro- blématique et de l'unité complexe du pouvoir et de la libido. A ces deux solutions qui consistent à vider de leur libido tantôt l'inconscient, tantôt la théorie, à ces solutions théori- quement et politiquement faibles qui reviennent à confondre immédiatement ou à opposer le théorie et son objet, au pro- fit tantôt de la première, tantôt du second, nous «opposons» la pratique minoritaire du problème de la fusion en dernière instance de la libido et de sa théorie. Nous en faisons le centre de la construction d'un dispositif théorico-pulsionnel, le centre d'une politique de la théorie libidinale de l'écri- ture : contre le recours sauvage au désir brut qui n'est qu'un recours sauvage à la théorie de la libido - de telle sorte que la théorie soit conduite par elle-même (rien n'est jamais conduit par soi-même) aux limites de son refoulement par le désir : de sa finitude ou minorité.

  • 2. C'est d'une construction rigoureuse du MM que nous

avons besoin pour lutter contre le syncrétisme structurale- marxiste, et maintenant contre la forme libidino-marxiste de ce syncrétisme. Mais cet essai ne répond aux exigences classiques de la construction systématique qu'en vue de rap-

porter la théorie à ses limites, de clore l'epochè de la Théo- rie pour l'ouvrir à la finitude radicale du désir. Limites non pas de fait ou empiriques (l'incapacité de ce temps à affron- ter la forme théorique), mais limites transcendantales et maté- rielles, limites intempestives de la théorie : le déclin de la théo- rie comme constituant de la possibilité de la théorie. Or la subordination de l'articulation théorique (ici « machinique ») au matérialisme de la libido, n'est rien d'autre que la solu-

tion au problème de leur « fusion ». Il

ne peut donc être

question de condamner sommairement la pratique théorique. De toute façon, le refoulement de la libido et du pathos

par la théorie n'est jamais levé massivement et comme par l'enchantement d'un discours nouveau. La théorie est une apparance bien fondée qui nous tient et qu'il faut lever de manière militante : du même geste dédoublé, construire stratégiquement les codes techniques des définitions, des thèses, des principes, des articulations qui tiennent lieu, dans la philosophie, de la «démonstration», mais qui n'ont rien à proprement parler d'une démonstration - et la pos- sibilité de détruire ces codes théoriques. Faire du « corps théorique » du MM un corps libidinal et politique.

22

Toutefois on ne confondra pas

cette minorité

avec

un

conventionalisme ou un scepticisme, comme si le dispositif intensificateur ici construit était supposé sans valeur, tout au plus efficace (depuis quel critère de la pratique?) pour produire certains effets. Mais on ne peut répondre à cette objection qu'en rappelant la raison du recours à une problé- matique machinique-matérialiste : lutter contre l'usage éclec- tique et immédiat de la conjoncture théorique. Car la politique libidinale « gauchiste », par définition et en fonc-

tion des moyens qu'elle se donne, est incapable de tirer tous

les effets ou

toutes les conséquences de la coupure nietzs-

chéenne, du fait même qu'elle dresse toujours plus ou moins face à face, au lieu de subordonner la seconde à la première,

la libido

et la

théorie de la libido.

Or contre ce face

à face

et pour battre le gauchisme sur son terrain, il faut conce-

voir la théorie comme étant en dernière instance un dispositif

matériel, en l'occurrence pulsionnel, de telle sorte que la libido et son discours ne se limitent pas empiriquement (contradictoirement par exemple) [pulsion = pouvoir + libido].

Mais que veut dire : faire de la théorie une pulsion ? Rien d'autre que : la faire aller jusqu'au bout d'elle-même, la faire tirer à chaque instant toutes ses conséquences. Ou encore, c'est évidemment Nietzsche qui le dit (de son « hypothèse

généalogique »)

: la pousser à l'absurde. C'est-à-dire

:

faire

de la théorie un Corps plain ou désirant en dernière instance. Que cet essai porte la marque d'une « déviation théori- ciste » (en particulier dans son usage de la déconstruction), c'est évident. Mais qu'on veuille bien entendre cette dévia- tion comme une « tendance théoriciste », et cette « ten- dance », à son tour, en un sens débarrassé de sa première métaphysique : comme pulsion. La théorie du MM est bien une « tendance » ou une pulsion. C'est, si l'on veut, une

hypothèse, un schème immanents dont il faut tirer le plus d'effets possibles, jusqu'à ce qu'il soit dénoncé comme théo-

rique,

jusqu'à ce qu'il trouve

sa « vérification expérimen-

tale» c'est-à-dire sa mort ou son déclin comme code, non

pas évidemment dans ce que j'en dis, ou dans une expé- rimentation technique improbable, mais dans un affect où se consume en jouissance la théorie.

3. Puisque nous posons comme fondamental le pro- blème de la fusion de la libido et de sa théorie, tirons-en la conséquence. Du MM il en va comme du MD : le pro-

23

blème est d'abord de définir la corrélation

de

notre « caté-

gorie » de la matière (plus tard nous dirons « fonction »)

avec

la syntaxe qui

l'articule, qui est dite

ici machinique,

et

qui

occupe/déplace les

positions

(les

fonctions)

de

la

dialectique. Car si

le

MM

se laisse définir

par un certain

nombre de thèses qui

portent sur les rapports

de

l'être et

de la pensée, et d'abord sur ce qu'est un rapport ou une

hiérarchie, il est probable que toutes ces thèses se conden-

sent dans une thèse centrale qui pose les rapports de la

matérialité et du

principe

machinique.

 

On peut également soupçonner que c'est dans cette nou-

velle

« thèse » que

viendra

en question

pour lui-même le

code

thétique-théorique de la pensée ici développée. Une

problématique

matérialiste

qui

ne

contiendrait

pas,

préci-

sément en

tant que

matérialiste, la critique

de

sa forme

thétique (et donc aussi de sa syntaxe machinique en tant

que celle-ci est posée dans des thèses), ne serait pas un véritable matérialisme. D'où il faudra suivre attentivement comment les thèses machiniques (elles ont pour objet les rapports (de-différance) entre termes) sont subverties dans leur mode thétique lorsqu'elles sont pensées dans leur co-appartenance avec le matérialisme. Cette co-appartenance du « matérialisme » et du « machinique » est le problème

conducteur de cette

section

:

car c'est

l'insuffisance qui

motive le passage des thèses machiniques aux thèses maté-

rialistes, à savoir que le principe machinique reste par lui-

même indéterminé.

Pas

plus

que

de la dialectique (la « méthode »)

les

ne

structures internes sont séparables du

« système » qui lui donne un usage matérialiste ou idéa-

liste, la Différance -

catégorie (fonction) que nous reprenons

pour en changer le sens à la pratique de la déconstruc- -

tion

n'est univoque et définie une fois pour toutes. Elle

aussi est inséparable du type de matérialité qui

la remplit

et qu'elle articule en retour. On voudra donc bien se défier

de toute interprétation prématurée de ce terme de « Diffé- rance » dans le contexte contemporain.

4.

Notre

tâche

s'organise

donc

ainsi.

Le deuxième

chapitre énonce les quelques termes,

et

leurs rapports

de hiérarchie, qui forment ce que nous appelons la syntaxe

machinique ; puis

il

déduit

de

ces thèses

la définition du

principe machinique,

ainsi

que

celle

de

l'« unité

élémen-

taire » des procès de production libidinale : nous l'appelons

24

une « fonction libidinale ».

Le

troisième

chapitre montre

l'indétermination du principe machinique, la possibilité de son interprétation idéaliste, la nécessité de sa subordination à la matérialité libidinale qui la fait fonctionner comme

pulsion, qui lui donne toute sa fonction intense et

sa puis-

sance critique

contre la dialectique et le structuralisme.

Le quatrième chapitre tente d'éclairer la différence et la corrélation entre une thèse et une synthèse, une position théorique et une production matérielle : c'est le moment

de la subordination de la théorie à la libido, la

position

du problème de leur fusion. Le cinquième chapitre définit

la nature (concept ? catégorie ? fonction ?)

des termes mis

en rapport dans les thèses ou les hiérarchies, et la distingue du statut des «catégories» dans le MD. Enfin le sixième

chapitre énonce quelques problèmes d'une critique maté- rialiste du MD, de sa critique minoritaire.

2)

LES

THÈSES

MACHINIQUES

PRIMAIRES

OU

CONSTITUANTES.

1.

Nous avons

défini par

le

terme de

« machinique »

la Coupure libidinale. C'est depuis le fait de cette coupure que nous énoncerons les thèses qui forment la problématique matérialiste qui doit poser et régler les problèmes de la

« textualité >>.

 

Pour

définir

le

principe

« machinique

»,

il

faut

donc

construire maintenant cette

problématique,

énoncer

les

thèses qu'elle contient. Cette construction suppose un très petit nombre de prémisses ou de termes fondamentaux, car

ce sont les rapports seuls qui sont décisifs et donnent le

sens des « termes ». Ce que nous appelons

«thèse» n'est

d'ailleurs rien d'autre qu'un rapport de subordination ou de hiérarchie entre ces termes.

Précisons, par anticipation de ce que

nous ne cesserons

de répéter, que cette problématique forme un dispositif capable de subvertir ses propres moyens théoriques, c'est-à- dire les thèses qui en constituent le contenu plutôt que le

fonctionnement réel. Les thèses n'auront servi qu'à cons- truire un appareil dont la fonction est, entre autres, de détruire la forme thétique.

La définition du

principe machinique découle

de deux

thèses,

et

des rapports de

hiérarchie

qu'elles posent entre

deux ou trois termes variables : de subordination de l'un d'eux à l'autre ou de l'inclusion de celui-ci dans celui-là.

25

 

Ces

termes,

nous

pouvons caractériser l'un

comme

la

variable

ontique

(l'étant),

l'autre

comme

la

fonction

ontologique (l'être de

l'étant).

Leur

rapport

forme

la

fonction

ontico-ontologique

qui

peut

recevoir

diverses

effectuations. Les termes, ceux du moins qui font

du rap-

port ontico-ontologique suivants :

une fonction machinique,

sont les

  • - l'Autre ou la Différance, dont nous laissons provisoire- ment indéterminé le «contenu», car il dépendra juste- ment de la nature de sa matérialité (signifiante? prati- que? active-affirmative, politique et libidinale?). Quelle que soit sa définition, le moment ontique est toujours celui de la matière.

  • - la « totalité » ou la quasi-totalité spécifique de l'Autre, soit l'Etre ou le Corps-de-l'Autre (appelé également plus loin le « Corps plain ») comme Corps politique.

-

il

faut

y

de l'Etre.

ajouter

la représentation de

la Différance et

On remarquera que

nous

évitons de

définir ces termes

de

la

manière générale

traditionnelle,

qui

est

grecque

et

qui se prolonge dans le point de départ de Heidegger :

l'étant « en général », et l'Etre comme totalité de l'étant. Ces expressions, Heidegger l'a montré, produisent une ver-

sion

technique

ou

dominante

de

la fonction

ontico-onto-

logique, parce qu'elles

sont

apparemment

indéterminées,

c'est-à-dire en réalité représentativement

déterminées.

C'est

le sens de la Coupure nietzschéenne d'avoir substitué la

Différance matérielle à l'étant (en général)

ou

à

l'objet, et

d'avoir ainsi

rendu

possible

un

usage

minoritaire

de

la

fonction ontico-ontologique.

De

cette

substitution

découle

une conséquence capitale : l'Etre comme Corps ou quasi- totalité de la Différance se trouve enfin dans les conditions

pour ne plus être une totalité dominante (la présence comme Anwesen), surtout s'il est, comme on va le voir,

subordonné à la Différance, et si celle-ci

ne contient plus

de son côté aucun élément subsistant (telle que la négativité

et la contradiction) et lui assure ainsi sa minorité.

 

Toutefois,

pour

définir

dans

sa

généralité

le

principe

machinique, il suffit de poser le rapport des termes, le sens de leur hiérarchie, sans faire encore intervenir néces-

sairement la définition interne

de chaque

terme

variable,

c'est-à-dire la « nature » de sa matérialité.

26

  • 2. Enonçons à présent les thèses en question :

Thèse 1. L'Autre a la primauté sur l'Etre, inversement le Corps-de-l'Autre (l'Etre) est subordonné à la Différance ou à l'Autre.

Toute formelle qu'elle soit,

cette

thèse a

déjà un

effet

:

la transformation de l'Etre, en tant que désormais, et contre la tradition, il est dans la dépendance de la Différance, soit de l'Autre comme matérialité. Ce sera la quasi-totalité que tolère ou supporte la Différance, et sa définition dépen- dra, comme totalité dominante ou non, de la Différance et de son « contenu ». Ce contenu matériel n'est pas encore donné, mais il suffit déjà de cette simple forme encore

indéterminée de la hiérarchie pour commencer à renverser l'interprétation métaphysique ou technique de la fonction ontico-ontologique.

Thèse 2. Le Corps-de-l'Autre a la primauté sur la repré- sentation de l'Autre, la représentation de la Différance est

subordonnée

à

la

quasi-« totalité »

férance (ou à l'« Etre »).

spécifique

de

la

Dif-

Les deux premières thèses ne posent pas des rapports de

primauté simplement inversés.

Les

termes changent d'une

thèse

à

l'autre

: cette dissymétrie interdit qu'elles

s'annu-

lent dans leur renversement et rend possible leur corré-

lation dans une troisième.

Thèse 3.

La thèse

2 est subordonnée à la

thèse

1.

Des deux thèses qui posent les hiérarchies entre les termes, découle donc, sous une condition matérielle interne et sup- plémentaire à préciser, une nouvelle thèse qui en condense la portée. C'est en fait une syn-thèse, soit la quasi-identité des termes ou leur réconciliation dans l'opération même de leur subordination. Si l'Etre est subordonné à l'Autre, et la représentation de l'Autre (de la matière) subordonnée à l'Etre ainsi produit, il découle de la hiérarchie de ces deux rapports que l'Etre est Différance ou qu'il a à devenir l'Autre. La subordination de l'Etre à l'Autre matériel n'est pas rompue, elle devient une synthèse en devenir ou un procès : le procès du Corps-de-l' Autre comme la Différance ou la matérialité qu'il a à devenir. C'est ici que le contenu et la forme thétiques sont subvertis dans un fonctionnement a-thétique et matériel.

Cette dernière syn-thèse est la seule complète ou concrète (du point de vue machinique). ·C'est elle dont Heidegger

27

exprimait formellement le fonctionnement par sa fameuse

formule

:

il

y

va

de ...

(le

Dasein est un étant

pour lequel

il y va de son être et de l'Etre en général dans son être).

Généralisée

sous

les

conditions

minoritaires

(substitution

de la Différance à l'étant en général et donc aussi à «l'étant

que

je

suis »),

 

elle

se

formule

ainsi

:

il

y

va

de

la

Différance dans l'Etre de la Différance. Ou encore : l'Etre est à la fois Différance et l'Etre de la Différance. Peut-être aura-t-on reconnu que cette dernière proposition est la formule

ou la « définition» génétique de l'« Eternel retout "··· Nous

appellerons

donc

«propositions

machiniques »,

pour

les

opposer à la proposition spéculative, des propositions de ce type, qui mettent dans ce rapport paradoxal ou cette fonc- tion machinique la variable antique et la fonction ontolo- gique.

3.

Sur ce double passage

:

des thèses

à une synthèse

a-thétique, et des primautés (de l'Autre sur l'Etre,

puis

de

l'Etre sur la représentation de l'Autre) à ce qu'on appellera une souveraineté, sur la condition matérielle interne qui

l'actualise, on s'expliquera lors de la subordination des

thèses machiniques aux (syn-)thèses matérialistes.

Ce

pas-

sage est une subordination : des positions théoriques aux

productions (synthèses)

matérielles.

Elle

définit

le

Maté-

rialisme machinique comme procès concret, comme Cou- pure libidinale dans la théorie, mais aussi du coup hors de la théorie. Rapportées au procès de production, c'est-à- dire à la problématique dont elles sont abstraites, toutes les thèses fonctionnent comme des synthèses ou des pro- ductions. Chaque affirmation (de l'Autre, du Corps-de-

l'Autre, de

ce Corps

comme Autre) contient

plus

que

la

thèse qui lui correspond, et surtout le contient sous forme d'une production de souveraineté plutôt que d'une position de primauté. Les thèses doivent donc être lues deux fois, d'une lecture unique et dédoublée : comme (syn)-thèses en

tant que syn-(thèses), comme positions théoriques aussi des productions de dés.ir et de pouvoir.

qui sont

Ce

point

de

vue

concret et synthétique fixe

le

sens de

ces recherches. C'est la synthèse «générale», mais partielle ou minoritaire comme procès matériel, qui subordonne les thèses théoriques (machiniques ou matérialistes) aux syn- thèses libidinales qu'elles sont par ailleurs, et qui sont seules concrètes, inclusivement machinique et matéria-

28

listes. C'est elle qui détermine les limites théoriques posi- tives et la possibilité matérielle de notre entreprise. Celle-ci ne peut donc être évaluée que sur des critères immanents. Car l'articulation en dernière instance synthéti- que des thèses définit le cercle d'un problématique, le cercle que fait une pensée avec un «objet» (l'Autre) qui est à la fois son objet et l'objet dont elle s'affecte. Le rapport que posent les thèses (l'inclusion exclusive ou disjonctive du terme souverain par le terme subordonné) est en fait déjà par soi la matrice, ou la condition incluse, du rapport syn- thétique seul concret comme procès. Ce rapport complexe a reçu dans la conjoncture théorique le nom de synthèse ou d'inclusion « disjonctive ».

Que

cette

problématique

matérialiste-machinique

ne

puisse être évaluée que sur des critères immanents ne veut pas dire qu'elle soit autoréférentielle. Non seulement par définition une pensée de l'Autre ne peut pas être auto- référentielle et arbitraire puisqu'elle fonctionne sans référence à une subjectivité fondatrice. Mais l'immanence dont il s'agit est la liquidation en acte de l'intériorité théo- rique, épistémologique, systématique et subjective. Car c'est l'immanence spécifique de l'Autre, d'un Autre, on le verra, enfin sans négativité. C'est le Corps, ni subjectif ni objec- tif, de la libido, le Corps politique ou la référance dont est capable la disparité de la Différance matérielle. Cette problématique est si peu auto-référentielle qu'elle tolère l'introduction de n'importe quelle « valeur » théorique ou autre, sous réserve de la découper (re-fendre) suivant le système des rapports qui forment cette problématique.

  • 4. De ce~ thèses se déduit le principe machinique dans

sa spécificité ou sa détermination qui le distingue de toute interprétation technique de la hiérarchie des thèses, et dans

son universalité, qui le distingue de la généralité transcen-

dante des thèses du Matérialisme dialectique. Ce principe s'enracine dans la souveraineté de l'Autre, comme Différance ou matière, sur l'Etre : tout agent (organe partiel de pou- voir) produit l'Autre, mais en tant que l'Autre qu'il est déjà, c'est-à-dire qu'il a à devenir. C'est la Différance maté-

rielle qui est l'agent réel et

concret de la production, c'est

elle qui est la re-production et c'est elle qui est le produit.

Mais la Différance (soit la matérialité) n'est pas donnée, elle est à-venir, et l'identité machinique de l'agent productif,

29

du

re-produire et du

produit -

soit le Corps-( de-l' Autre)

comme Autre - n'est pas une identité donnée, mais une

identité à-venir et produite - et justement à produire comme Différance. C'est le principe machinique comme

cercle d'une hétéro-production de l'Autre ou de la matière,

qui permet de dissocier, des machines techniques

qui

dis-

tinguent

 

de

manière

externe

ou

transcendante

l'agent,

la

machine

et l'effet, les machines spécifiquement « machini-

ques »

qui

mettent en

jeu

la

quasi-causalité

de

la

Diffé-

rance,

et qui

sont présentes un peu partout

dans la philo-

sophie contemporaine, mais dont on verra qu'elles ne

reçoivent

un

sens

minoritaire

que

sous

des conditions

syntaxiques et matérialistes strictes.

L'identité

machinique

(celle

de

l'agent,

celle

de

la

machine, celle du produit ou

de l'effet, celle

de

ces trois

« instances »)

étant

dérivée

et

produite,

elle

fonctionne

uni-latéralement. Il y a identité uni-latérale des termes du

point

de

vue

de

l'un

d'eux,

et différance

uni-latérale

du

point

de

vue

de l'autre

(de l'Autre).

L'Autre circule d'un

terme

à

l'autre

du

procès,

d'une

synthèse

(à)

l'Autre et

forme

un cercle d'Eternel Retour.

Car

la

version

la

plus

connue

 

du

principe

machinique,

 

c'est

Nietzsche

qui

l'a

donnée

:

une force

ne

se distingue

pas

de

ses

effets (qui

s'en

distinguent),

une

 

force

tire

à

chaque

instant

toutes

ses conséquences. Toutefois il semble que ce soit encore une

formulation restreinte

à

l'agent -

 

identifié à

sa

produc-

tion

-

et

au produit.

Réintroduire le sujet ou le produit

dans

sa spécificité, ce

 

n'est

pas revenir

à

une

anthropo-

logie, puisque le sujet sera produit - de part en part comme minoritaire - comme le reste (à tous les sens du

terme).

 

Ces

se distinguent pas de

s'en

agents, qui ne distingue,

on

ne

les

confondra

pas

leur produit qui immédiatement

avec l'Autre ou la Différance - mais tendanciellement comme ce qu'ils ont à devenir. Ce sont les membres maté-

riels du

 

procès en

tant qu'ils

ne (sont)

que leur rapport-

à-l'Autre

(ils

ne se distinguent pas de l'Autre

qui

s'en dis-

tingue).

Ces

agents

sont

donc

qualitativement

distincts

selon l'ordre analytique des synthèses du procès, mais d'un point de vue concret ils sont tous le Corps-de-l'Autre ou des

fonctions

 

de

ce Corps.

 

On les appellera

pulsions dans la

première synthèse (ou pouvoirs partiels ou syntaxes flux/

coupure,

 

etc.),

Corps-de-l'Autre

(ou Corps

plain

du

pou-

30

voir 1 ) dans la seconde, sujet minoritaire dans la troisième. Toutefois ce sont là des distinctions provisoires et métho- dologiques, qui peuvent faire l'objet de thèses théoriques, mais qui s'évanouissent dans les synthèses productives réel- les. C'est pour la même raison que l'Autre sera désarticulé en des rapports ou des syntaxes qualitativement distinctes, mais provisoires, lors. de l'analyse des synthèses et en fonction du point de vue de chacune d'elles.

5.

Par

conséquent

il

y

a

une

« unité » machinique

partielle mais concrète, qui

ne

se

réduit

pas

à

l'inven-

taire

théorique

des

synthèses

du

procès

(pulsion,

Corps

plain, sujet). C'est l'élément des multiplicités du procès de production, ce qu'on appellera une jonction : l'agent par- tiel de pouvoir dans son rapport constituant (thèse

1)-à-l'Autre, donc aussi bien l'agent considéré

dans

sa

production, dans sa reproduction et dans son produit ou

son effet. Soit l'agent concret produit-producteur

des

syn-

thèses.

Ces

fonctions

diflérantiales,

bientôt

caractérisées

comme

jonctions

libidinales,

et

qui

sont

synthétiquement

pulsion,

Corps-de-l'Autre

et

sujet,

forment

les

véritables

objets des thèses du Matérialisme machinique - du MM comme Coupure politico-libidinale : donc des thèses comme synthèses. Mais rapportées-à-l'Autre, identité des agents et de leur

production, telle (thèse 1) que la production soit

à

la fois

non pas

constituante de l'agent et distincte de lui, et

l'inverse, ces fonctions machiniques et matérielles sont aussi

des fonctions trancendantales

: parce que l'Autre en est

constituant de

manière uni-latérale.

Si l'agent

était

à

son

tour

constituant de sa production,

leur rapport

serait de

transcendance réciproque, non de constitution transcendan-

tale

de l'agent par l'Autre.

Au niveau actuel de l'analyse,

sans

doute, on distinguera entre les agents d'une

part, les

syntaxes de leur rapport et de leur production d'autre part,

1.

Pour

éviter

une

interprétation

naturaliste et logocen-

trique du « Corps plein » comme présence à soi ou plénitude opposée simplement au manque, alors qu'il est dans la dépen- dance de l'Autre, et pour marquer sa fonction de surface mobile infinie ou de «pellicule», on écrira Corps plain. Cette contri- bution orthographique à la théorie du Corps plein, pour

modeste qu'elle soit, prend

aussi

est désirante ...

son sens

de ce que l'orthographe

-

-

31

entre la sémantique et

la

syntaxe

du

procès matériel 2 •

Mais dans le procès concret, dans les thèses fonctionnant comme synthèses, syntaxe et sémantique s'unissent dans le

point

de

vue

fonctionnel,

point de

vue

minoritaire d'un

empmsme transcendantal, d'un empmsme fonctionnel

radical. Cette conception machinique (et libidinale

:

point

de vue matérialiste) du transcendantal devrait suffire à le distinguer de ses formes antérieures qui n'étaient que des

formes encore transcendantes du transcendantal, des confu-

sion du transcendantal et du transcendant

(de l'a priori),

de l'Autre radical et de l'Etre, de la matérialité et de la représentation.

6. Il devient évident, en vertu du cercle du Matéria- lisme machinique, que cette problématique machinique « s'affecte » de son objet, c'est-à-dire de la matière (libidinale), et que les fonctions machiniques, objet des thèses, sont par conséquent aussi bien les thèses elles-mêmes lorsqu'elles sont considérées comme synthèses produites-productives. C'est pourquoi investir les thèses du MM dans la textualité par exemple signifie indifféremment que la textualité est traitée avec les concepts de pulsions, de Corps et de sujet minoritaire - ou bien que les thèses sont déjà par elles- mêmes des pulsions textuelles, etc. C'est dire que les forma- tions théoriques et pratiques où fonctionne le Matérialisme machinique sont investies à la fois de l'intérieur et de l'exté- rieur par la matérialité. Cette identité de l'intérieur et de l'extérieur d'une formation pratique ou théorique n'est possi- ble que parce que, mise en rapport avec les synthèses du MM, elle est mise en rapport avec l'Autre. Et l'Autre n'investit son objet que de manière à la fois immanente et transcendante. On appelle justement transcendantal (en un nouveau sens)

ce type de rapport-constitué à l'Autre-constituant.

Les (syn)-thèses de la Coupure libidinale n'investissent donc pas la textualité comme des positions transcendantes, des catégories générales, ni même encore extérieurement

2. On n'analysera pas

dans

cette section les

syntaxes de la

production dans les trois synthèses. Non seulement parce qu'elles

ont été admirablement

analysées

ailleurs

(dans

« L' Anti-

Œdipe »), mais parce

qu'on

en

trouvera des

ébauches appli-

quées dans les sections 3 et 4 et qu'elles se ramènent pour

l'essentiel

au

principe

machinique

dont

elles

constituent

des

variations.

32

comme les thèses du Matérialisme dialectique, qui sont beaucoup plus transcendantes que transcendantales. Ce sont des pouvoirs qui « investissent » d'autres pouvoirs, des fonc- tions libidinales qui investissent d'autres fonctions. Par défi- nition : ou plutôt par fonctionnement de la problématique du MM comme Coupure, des thèses comme synthèses, de leur cercle comme cercle spécifique, toutefois, de l'Autre. Ce qu'on appellerait par parodie la déduction transcendantale des thèses du MM, de leur validité quant aux problèmes de la textualité ou autres - se résout comme production matérielle qui possède ses critères immanents. Parce que les thèses sont rapportées à la fois de l'extérieur et de l'inté- rieur à elles-mêmes ou « s'affectent » de leur objet comme de l'Autre, elles fonctionnent comme synthèses transcendantales mais matérielles, à la fois immanentes et transcendantes à la textualité. Du point de vue de notre objet, de la fusion du MM et des disciplines du texte, voire de la sémiologie et de la linguistique, une conséquence décisive s'impose déjà : c'est parce que cet intensificateur du MM comme Coupure libidinale a pour objet des fonctions libidinales et non pas d'abord des valeurs textuelles, qu'elle est à ]a fois radicalement immanente et in-différante à la textualité et à sa représentation signifiante : cause matérielle immanente du signifiant.

3)

LA

SUBORDINATION

DES

THÈSES

MACHINIQUES

AUX

THÈSES

MATÉRIALISTES.

 
  • 1. Comment justifier la référence des thèses machiniques

aux (syn)-thèses matérialistes ? Les thèses machiniques, si elles sont nécessaires pour définir le MM, ne suffisent pas à cette tâche. D'une part elles ne disent rien par elles-mêmes sur la matérialité des processus machiniques. D'autre part, il faut repenser et spécifier le principe machinique en fonc- tion du matérialisme. Pour trois raisons :

a) Pour déplacer le Matérialisme dialectique non seulement dans ses positions dialectiques, mais d'abord dans ses posi- tions matérialistes, déplacer la subordination des premières aux secondes par un rapport différent, moins extérieur ou transcendant, et capable de refouler le rapport de domination ou de maîtrise d'une thèse sur l'autre, sans toutefois briser le principe de la thèse comme « position» d'une hiérar- chie. Or seul un concept nouveau (libidinal) de la matéria-

33

lité

de

l'Autre

peut

déplacer

à

la

fois

les

thèses maté-

rialistes du MD et leur rapport aux thèses dialectiques ou à

ce qui

en

tient lieu

ici,

à

la

Différance.

C'est donc que

thèses machiniques et thèses matérialistes ne sont pas d'égale

valeur.

En effet

:

  • b) La matérialité doit intervenir pour rendre possible le

passage des thèses machiniques à leur fonctionnement effec- tif et non plus seulement théorique dans la problématique du MM qui est l'élément concret des thèses et qui, comme procès, contient le moteur des positions théoriques. Quelle est la condition, incluse dans les thèses machiniques, la

condition matérielle à la fois interne et supplémentaire, qui

actualise les syntaxes machiniques, les fait fonctionner et se les subordonne comme des conditions nécessaires, mais non suffisantes, formant ensemble le moteur des procès de production ? En quoi la libido, plutôt que la pratique ou le signifiant remplit-elle cette fonction de Force productive des thèses théoriques ?

  • c) Les thèses machiniques sont ambiguës et peuvent rece-

voir plusieurs « usages » ou « interprétations » fonctionnel- les. A cette fin de discrimination de leur valeur, elles ont besoin d'un principe de distinction, de spécification ou plutôt

de détermination interne, un critère immanent de leur critique qui soit aussi le principe de leur production interne. Ce sera la fonction de la matérialité.

  • 2. De ce point de vue de la discrimination et de l'évalua-

tion des thèses machiniques, on dégagera quatre points relatifs à la distinction nécessaire du principe machinique et de ses effectuations contemporaines idéalistes, qui ne sont que des versions parmi d'autres de ce principe. Cette dis- crimination de la « spécificité » des thèses machiniques par rapport à leurs usages contemporains, c'est la condition pré- liminaire pour comprendre leur subordination au matéria- lisme, qui est seul capable de leur donner la généralité à laquelle elles peuvent prétendre : non dominante, minoritaire.

  • a) D'une part les syntaxes machiniques ne sont pas- on

s'en doute -la découverte spécifique du Matérialisme machi- nique. On en trouve des formulations partielles, des usages restreints chez Heidegger, Lacan, Althusser, Derrida- encore que cette énumération n'implique aucune égalisation des procédés et de leur puissance chez chacun : il faudra distin-

guer, justement en fonction de la matière. C'est par le biais

34

de Heidegger que le principe machinique est venu, de Nietzsche, confluer avec le structuralisme linguistique qui le

définissait et le restreignait

dans

la

différence signifiante.

Il y a intervention machinique dès qu'aux anciens rapports de causalité technique se substitue une causalité de la

Différance définie par la destruction

plus

ou moins

posi-

tive

et

menée

à

terme

de

toute

objectivation

possible.

Les

syntaxes

machiniques

ou

différantiales sont

l'instru-

ment philosophique le plus souple que se soit donné

la modernité,

elles ont toujours

depuis été requises

pour

lutter

contre la représentation

technique et l'objectivation

métaphysique - à des degrés divers de réussite. Car les

auteurs

cités

indiquent

assez

l'ambiguïté

du

machinique

et la diversité de ses usages : il y a des usages partiel- lement représentatifs et répressifs du machinique. Par exemple lorsqu'il est effectué comme différence signifiante (« le signifiant représente le sujet pour un autre signi- fiant ») en vue d'un usage idéaliste, qui subordonne le désir au machinique (l'inconscient à la «langue», la maté-

rialité à sa «syntaxe»). Plus généralement, ce moment « antique » du pnnctpe machinique ou de la Différance contient ou intériorise, dans la plupart des doctrines contemporaines issues de la Cou- pure nietzschéenne, des propriétés d'un étant déterminé qui spécifient encore la Différance ou l'Autre, s'y réfléchissent

et en limitent la portée : la Différance est effectuée comme

signifiant (Lacan), comme

surdétermination renvoyant à~

l'invariant structural de la Détermination en dernière ins- tance (Althusser), ou comme Existence et différence dans « l'étant que je suis » (Heidegger). A chaque fois les condi-

tions positives (dans le principe et à-venir) d'une production de la Différance dans l'Etre, et de l'Etre comme Différance,

ne sont pas réunies d'emblée, mais d'emblée limitées par ce qui est, pour re-prendre contre lui-même une formule de Heidegger, confusion de l'Etre et de l'étant, ou de la Dif- férance dont dépend l'Etre avec l'être-étant. Cette confusion initiale empêche la libération du Corps ou de l'Etre à

l'égard, non pas de son moment antique, la Différance -

au

contraire, il ne lui est pas encore suffisamment subordonné -

mais des codes qui entravent la Différance ou l'Autre. La tâche est donc de distinguer clairement, contre ces mixtes, entre le principe machinique et ses effectuations contempo- raines. Celles-ci sont toutes plus ou moins idéalistes, parce

35

qu'elles

sont dominantes

et

donc

contraintes

idéologique-

ment de subordonner la matérialité à des formes machiniques préjugées et contenant déjà un concept de la matière comme

donné et impensé - un concept dominant de la matière

(tous

les énoncés sur se valent

ne

matière

la

pas,

matière

ou

ne

et

sur

la

sont pas

position de la d'égale valeur

matérialiste). b) D'autre part, puisque

ces formes existantes

de mise

en rapport des syntaxes machiniques avec des concepts

préjugés, non produits, de matière, forment des cercles

vicieux qui re-produisent, sans les détruire ni les produire

effectivement, les données de départ relatives

aux espèces

de la Différance et de la matière, alors contre cet usage partiellement stérile et re-producteur - et plus encore que

la dialectique - le machinique a besoin d'être sinon « remis sur ses pieds», du moins ré-interprété ou relancé dans un nouveau fonctionnement qui l'arrache à ses fonctions réac- tives et répressives et qui lui fasse produire des effets autrement révolutionnaires et critiques au besoin contre le Matérialisme dialectique, de toute façon contre son usage symbolique et signifiant. Les syntaxes machiniques ne pro-

duisent leurs effets

les plus virulents contre les idéologies

dialectiques et structurales qui restreignent le matérialisme, voire contre une certaine primauté des valeurs textuelles sur les valeurs libidinales, que lorsqu'elles sont subordon- nées à des (syn-)thèses matérialistes (qu'elles contribuent à déterminer par ailleurs), arrachées de cette manière à une

relative indifférence

(la différence en général, l'hétérogé-

néité en général, etc.) qui masque toujours leur usage idéa-

liste.

Il

ne s'agit donc

pas de

recourir à l'Autre, à la Diffé-

rance, aux Machines, comme cela se fait maintenant un

peu partout, de manière générale, c'est-à-dire idéologique,

ni au matérialisme

et

à

l'idéalisme en général 3 , sans

préciser

leur

constitution

interne

de

quadri-parti, tant

3. C'est au niveau concret des synthèses du MM proprement dit, synthèses des thèses matérialistes et machiniques, que l'on verra qu'il n'y a pas d'idéalisme ni de matérialisme en général, mais des variétés qualitatives et complexes dans chacun d'eux (en fonction des critères actif/réactif, affirmatif/négatif) et dans leur combinaison. L'enjeu matérialiste toutefois n'est pas

ambigu

:

c'est celui

d'un

matérialisme à la

matif (Résistance + Révolution).

fois

actif et affir-

36

du point de vue de la syntaxe que du moteur (la Dif- férance ou l'Autre). Il y a un usage - et un seul - des thèses machiniques qui constitue le principe de leur déter- mination minoritaire la plus positive et la plus critique et qui soit capable de déconstruire non seulement leur usage symbolique ou leur mise au service du Matérialisme dia-

lectique, mais

de

ré-affirmer

la

matérialité

contre

ses

versions

restreintes

(dialectique,

pratique, signifiante,

sen-

sible).

c)

De

ces deux premiers

points, en résulte un troisième.

Parmi les effectuations contemporaines du machinique, son

effectuation textuelle est décisive pour notre tentative. Mais

pour

penser

correctement

l'effet

du

machinique

dans le

texte,

l'effet de la Coupure

libidinale dans les sciences du

texte, il faut commencer par le dissocier de son opération textuelle et signifiante immédiate dont on a vu qu'elle était l'une des deux lignées historiques dont le croisement a produit le principe machinique. On ne peut étendre sa

portée,

actuellement restreinte par les procès de valeur,

de signification, voire textuels,

et

étendre sa portée

dans

ces procès mêmes, qu'en le rapportant d'abord à ce qui

n'est

pas une

forme, une espèce, un genre de matérialité,

et comparable aux autres

:

à l'unité pouvoir-libido. Cette

matérialité n'est pas signifiante, textuelle, pratique ou dia-

lectique.

Car

ce

n'est pas

la sublimation catégoriale d'un

concept

scientifique

ou

idéologique

de

la

libido,

l'idéa-

lisation et l'intériorisation

philosophique

d'un moment

de

la science, d'une physique ou d'une énergétique des

processus primaires, mais la

condition à

la

fois

interne et

supplémentaire pour que les machines (de la déconstruc-

tion,

de

l'ontologie, de l'herméneutique,

de

la

production

théorique,

etc.)

fonctionnent

dans

une

généralité

intense

et

une

singularité