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H EMMANUEL MACRON, L A FINANCE E T L E POUVOIR – page 7

H EMMANUEL MACRON, L A FINANCE E T L E POUVOIR – page 7 QUI A

QUI A PEUR DU WOLOF ?

PAR BOUBACAR BORIS DIOP

Page 17.

5,40 €-Mensuel - 28 pages

N° 756 - 64 e année. Mars 2017

E N OCCIDENT, CONTESTAT ION DE GAUCHE ET DE DROITE

Bouillonnement

antisystème

Pas de flonflons pour célébrer le soixantième anniversaire du traité de Rome et du Marché commun, le 25 mars. La bannière européenne a perdu son éclat, tant les politiques de l’Union se sont révélées désastreuses. Partout ont fleuri des mouve- ments antisystème. Dans quelques pays, ils se situent résolument à gauche. Mais nombre d’entre eux font de la xénophobie leur fonds de commerce.

IL Y A VINGT-CINQ ANS, l’expression

« mouvement antisystème » était fré- quemment employée, notamment par les sociologues Immanuel Wallerstein et Giovanni Arrighi, pour décrire les diverses forces de gauche hostiles au capitalisme. De nos jours, elle reste per- tinente en Occident, mais sa signification a changé. Les mouvements contesta- taires qui se sont multipliés au cours des dix dernières années ne se rebellent plus contre le capitalisme, mais contre le néo- libéralisme – c’est-à-dire la déréglemen- tation des flux financiers, la privatisation des services publics et le creusement des inégalités sociales, cette variante du règne du capital mise en place en Europe et aux États-Unis depuis les années 1980.

* Historien, professeur à l’université de Californie à Los Angeles. Auteur de l’ouvrage Le Nouveau Vieux Monde, Agone, Marseille, 2011.

© EMILY EVELETH - MILLER YEZERSKI GALLERY, BOSTON
© EMILY EVELETH - MILLER YEZERSKI GALLERY, BOSTON

EMILY EVELETH.–« Fists»(Poings), 2010

PAR PERRY ANDERSON *

L’ordre politique et économique qui en découle a été accepté presque indistinc- tement par des gouvernements de centre droit et de centre gauche, consacrant le principe de la pensée unique illustré par la maxime de Margaret Thatcher : « Il n’y a pas de solution de rechange » (There is no alternative , ou TINA). Deux types de mouvements se sont développés en réaction à ce système. De droite ou de gauche, ils sont stigmatisés par les classes dirigeantes, qui les pré- sentent comme une menace unique :

celle du populisme.

Ce n’est pas un hasard si ces mouve- ments sont d’abord apparus en Europe

plutôt qu’aux États-Unis. Soixante ans après le traité de Rome, l’explication est simple. Le Marché commun de 1957, qui prolongeait la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) – conçue par Robert Schuman à la fois pour éviter le retour d’un siècle d’hostilités franco- allemandes et pour consolider la croissance économique d’après-guerre en Europe de l’Ouest –, était le produit d’une période de plein-emploi et de hausse des salaires moyens, d’ancrage de la démocratie repré- sentative et de développement des sys- tèmes de redistribution. Les accords com- merciaux découlant du Marché commun empiétaient peu sur la souveraineté des États membres, qui s’en trouvaient renfor- cés plutôt qu’affaiblis.

(Lire la suite page 10.)

Acharnement européen

« L

EXPÉRIENCE est une école sévère, mais aucune autre n’instruira les imbéciles. » Mort en 1790, Benjamin

Franklin, qui inventa le paratonnerre, ne pouvait prévoir l’exis-

tence de l’Union européenne Celle dont les expériences n’ont aucun effet sur l’instruction.

Consultés directement, les peuples occidentaux rejettent le libre-échange ; le Parlement européen vient pourtant de voter un nouveau traité – cette fois avec le Canada. Ses principales dispositions s’appliqueront sans attendre l’éventuelle ratification des Parlements nationaux (lire l’encadré page 10). Une deuxième expérience aurait instruit des imbéciles, même endurcis. Saignée depuis mai 2010 par les « remèdes » de cheval de l’Eurogroupe, de la Banque centrale européenne et du Fonds monétaire international, la Grèce est proche d’un nouveau défaut de paiement. Des seringues mal nettoyées se succèdent pourtant dans son corps labouré d’ecchymoses, en attendant que la droite allemande décide d’expulser Athènes de l’hôpital-caserne de la zone euro. Un dernier exemple ? Les budgets sociaux sont sous tension dans plusieurs États de l’Union, qui déjà rivalisent d’imagination pour moins payer les chômeurs et cesser de soigner les étrangers. Au même moment, tous semblent néanmoins s’accorder pour augmenter les crédits militaires, afin de répondre à la «menace russe », bien que le budget de la défense de ce pays représente moins du dixième de celui des États-Unis.

Le président de la Commission européenne, M. Jean- Claude Juncker, a-t-il fini par mesurer le caractère indéfen- dable de telles priorités ? S’inspirant de la sagesse de son ami François Hollande, il a annoncé qu’il ne solliciterait pas un second mandat. En prenant ses fonctions, il avait averti que sa commission serait « celle de la dernière chance ».

PAR SERGE HALIMI

Or, en ce moment, il consacre « plusieurs heures par jour à planifier la sortie d’un État membre ». On comprend qu’il vienne de soupirer : « Ce n’est pas un métier d’avenir. »

En 2014, M. Juncker, candidat de la droite européenne jusque- là connu pour sa défense du paradis fiscal luxembourgeois, est devenu président de la Commission grâce au soutien d’une majorité de parlementaires socialistes européens. « Je ne sais pas ce qui nous distingue », avouait à l’époque son concurrent social-démocrate Martin Schulz. «M. Schulz adhère largement à mes idées », admettait en retour M. Juncker. Une même proximité idéologique explique le vote, le 15 février dernier, du traité de libre-échange avec le Canada : la majorité des euro- députés sociaux-démocrates a fait bloc avec les libéraux.

Lorsqu’il s’est agi de la Grèce, le refus allemand de discuter du montant – pourtant insoutenable – de la dette d’Athènes a été appuyé par le gouvernement socialiste français. Et relayé avec une arrogance proche du fanatisme par le président de l’Eurogroupe, M. Jeroen Dijsselbloem, un travailliste néerlandais (1).

En période électorale, il est souvent question de « réorienter » l’Union européenne. Le dessein est louable, mais autant être instruit par l’expérience. Elle permet d’identifier ceux sur qui mieux vaudrait ne pas compter. Afin de s’épargner une nouvelle désillusion sur un front dont pourtant presque tout le reste dépend.

(1) Lire Ya nis Va roufakis, « “ Leur seul objectif était de nous humilier” », Le Monde diplomatique, août 2015.

de nous humilier” », Le Monde diplomatique, août 2015. H SOMMAIRE COMPLET EN PAGE 28 Afrique

H SOMMAIRE COMPLET EN PAGE 28

Afrique CFA : 2 400 F CFA, Algérie : 250 DA, Allemagne : 5,50 €, Antilles-Guyane : 5,50 €, Autriche : 5,50 €, Belgique : 5,40 €, Canada : 7,50 $C, Espagne : 5,50 €, Etats-Unis : 7,50 $US, Grande-Bretagne : 4,50 £, Grèce : 5,50 €, Hongrie : 1835 HUF, Irlande : 5,50 €, Italie : 5,50 €, Luxem- bourg : 5,40 €, Maroc : 35 DH, Pays-Bas : 5,50 €, Port ugal (cont.) : 5,50 €, Réunion : 5,50 €, Suisse : 7,80 CHF, TOM : 780 CFP, Tunisie : 5,90 DT.

UNE ÉCHAPPATOIRE AUX DISCRIMI NATIONS

En banlieue, autoentrepreneur faute de mieux

Au terme du mandat de M. François Hollande, les espoirs ont cédé place à la désillusion dans les banlieues populaires : les relations avec la police se sont détériorées, les inégalités scolaires demeurent abyssales et le chômage atteint des sommets. Exclus du marché du travail, nombre de jeunes issus de l’immigration aspirent à « créer leur boîte ». Les discriminations servent alors de carburant à l’idéologie patronale.

LÉGALITÉ dont on nous a rebattu

les oreilles, c’est du pipeau ! », lâche Sofiane (1), jeune entrepreneur de Vaulx- en-Velin, dans la banlieue lyonnaise. «Je ne peux pas balayer ma culture, mes ori- gines. Même si je suis intégré, c’est le regard des autres qui me signifie que je ne le suis pas, que je suis quand même d’ail- leurs », peste-t-il. Les inégalités, ce trente- naire qui dirige une société de conseil en marketing les expérimente au quotidien. Mal desservie par les transports en com- mun, enclavée entre le Rhône, le périphé- rique et l’autoroute, durement frappée par la désindustrialisation, sa ville, la plus pau- vre de la métropole, cumule les difficultés :

un taux de chômage qui flirte avec les 22 %–et même 40 % pour les jeunes hommes de certains quartiers, comme le Mas du Taureau ; un parc immobilier prin- cipalement composé de logements sociaux (environ 60 %) ; une population très jeune (46 % des 44 000 habitants ont moins de 30 ans) ; une proportion d’étrangers trois fois supérieure à la moyenne nationale.

PAR HACÈNE BELMESSOUS *

«

s’était vu barrer la route par une voiture de police. C’est aussi dans cette ville qu’a grandi Khaled Kelkal, l’un des responsa- bles des attentats de 1995, dont les médias n’ont cessé de rappeler les origines vau- daises et la trajectoire de «jeune des cités ». Théâtre régulier de révoltes urbaines, Vaulx-en-Velin a expérimenté depuis la fin des années 1970 tous les dispositifs de la politique de la ville (2) : le programme « Habitat et vie sociale » (HVS), la conven- tion de développement social des quar- tiers (DSQ), le contrat de ville, les zones urbaines sensibles (ZUS), les zones franches urbaines (ZFU) Cette ville sym- bolise à elle seule la «crise des banlieues ».

Les hommes jeunes, surtout noirs ou arabes, sont constamment ramenés à un « délit d’adresse », source de discrimina- tions qui leur ferment les portes des mar- chés du travail et du logement.

(Lire la suite page 8.)

Vaulx-en-Velin et ses grands ensembles ont mauvaise réputation. C’est d’ici que partit, en octobre 1990, la première révolte sociale de grande ampleur,àla suite de la mort du jeune passager d’une moto qui

* Chercheur indépendant et journaliste. Dernier ouvrage paru : Le Grand Paris du séparatisme social. Il faut refonder le droit à la ville pour tous, Post- Éditions, Fécamp, 2015.

(1) Les entretiens, rendus anonymes à la demande des témoins, ont été réalisés dans le cadre d’une recherche-action menée pour le Centre de ressources et d’échanges pour le développement social urbain (Lyon), qui a donné lieu au rapport «Résilience sociale et affirmation de soi à Vaulx-en-Velin. De l’impasse sociale à une trajectoire ascendante », 2016. (2) Apparue à la fin des années 1970, institution- nalisée dans les années 1980 et fondée sur un principe de discrimination positive territoriale, la politique de la ville vise à donner davantage de moyens aux terri- toires qui cumulent les problèmes.

territoriale, la politique de la ville vise à donner davantage de moyens aux terri- toires qui

MARS 2017 LE MONDE diplomatique

2

MARS 2017 – L E M ONDE diplomatique 2 Salades volantes P ANIQUE À L ONDRES

Salades volantes

P ANIQUE À LONDRES : au début du mois de février, plusieurs chaînes de supermarchés rationnaient les laitues iceberg, une variété aux feuilles fermes et croquantes dont les Britanniques raffolent. « Nous limitons

les achats à trois par personne », indiquait un panneau laconique posé sur les rayons de l’enseigne Te sco. « Hier, s ur le site de petites annonces

Gumtree, un homme vendait pour 50 livres sterling un carton de laitues

qui en coûte normalement 5 », s’alarmait le Telegraph (3 février 2017) dans un article au titre évoquant les heures sombres du Blitz : « Apparition d’un marché noir de la laitue dans un contexte de pénurie nationale de salades ».

À quoi tient cette crise, qui touche aussi brocolis et courgettes ? Aux caprices combinés du libre-échange et de la météo. En cette saison où abondent panais et carottes cultivés au Royaume-Uni, les grandes surfaces ont habitué leur clientèle à consommer des salades issues de l’agriculture intensive provenant de la région de Murcie, en Espagne, ou encore d’Italie. Mais, cette année, des pluies diluviennes doublées d’une vague de froid ont affecté la production sud-européenne, entraînant ces restrictions sur les étals londoniens. Qu’à cela ne tienne:les supermarchés achèteront des salades là où le soleil brille.

Pour le Financial Times, cette épreuve offre l’occasion d’un éditorial pédagogique : « La disparition de la laitue montre ce qu’il yade bon dans la mondialisation » (10 février). « Il peut sembler désinvolte de la part des Britanniques d’exiger une variété de légumes – et plus encore des fruits tropicaux et des roses – en février, explique le quotidien de la City. Mais les industries horticoles est-africaines contribuent puissamment à réduire la pauvreté. Et, sachant que les cultures en extérieur près de l’équateur diminuent le recours aux serres chauffées en Europe, le secteur pourrait même réduire ses émissions nettes de carbone. » Comme souvent en matière de libre-échange, la théorie fonctionne à merveille – jusqu’à sa mise en pratique.

« il n’a fallu que quelques jours pour qu’un

réapprovisionnement de laitues iceberg nous arrive des États-Unis »,

triomphe le Financial Times, sans plus de précisions. Mais àybien réfléchir, comment ces salades de secours traversent-elles l’Atlantique sans se changer en chiffes molles ? Elles voyagent par avion. « Les laitues proviennent du nord du Mexique ou de l’Arizona et transitent par les aéroports de Los Angeles ou de Seattle à destination de Londres-Heathrow », détaille M. Joe LeBeau, vice-président pour l’Amérique du Nord du transporteur aérien IAG Cargo (1). Ce périple de neuf mille kilomètres entre le site de production et le lieu de consommation implique une orgie de kérosène. Selon un rapport publié en 2007, le transport intercontinental aérien émet en moyenne 8,5 kilos de dioxyde de carbone (CO 2 ) par kilo de marchandise transportée (la culture de laitues en serre chauffée, elle, relâche en moyenne 1,25 kilo de gaz carbonique par kilo produit) (2). En somme, le paradis écologique mondialisé du Financial Times se traduit dans les faits par un désastre climatique. Car la théorie libérale admet toutes les hypothèses, sauf une :

manger des légumes de saison.

Dans le cas des salades,

PIERRE RIMBERT.

(1) Cité par Will Waters, «Lettuces flying onto the shelves », Lloyds Loading List, Londres, 9 février 2017. (2) «Airfreight transport of fresh fruit and vegetables. A review of the environmental impact and policy option », International Trade Centre, Genève, 2007.

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COURRIER COURRIER DES DES LECTEURS LECTEURS

Besoins

Après la lecture de l’article de Razmig Keucheyan «Ce dont nous avons (vraiment) besoin » (février), Étienne Lévesque puis Marie-Claude Peyvieux proposent chacun une solution pour définir un bien-être écologiquement viable:

E. L. : Un outil permettrait d’influer, en souplesse, sur nos comportements de citoyens et consommateurs, sur ceux des

entreprises et des collectivités, et cela de manière cohérente et massive. Il s’agit de la fiscalité. Utilisée de manière pertinente

et déterminée, elle est capable de réorienter

en quelques années l’ensemble des agents économiques vers des pratiques plus res- pectueuses de l’environnement. Il faut, pour cela, taxer systématiquement et de manière croissante la production de gaz à effet de serre et la pollution.

M.-C. P. : Quant au moyen de définir les besoins essentiels, je connais un moyen plus simple et plus efficace que d’impro- bables « assemblées citoyennes ». On ban- nit la publicité : les besoins véritables émergeront rapidement.

Promesses électorales

À la suite de la lecture de l’article « Mon voisin vote Front national » (janvier), Michel Lalande, retraité tourneur, nous a adressé un courrier vigoureux, dont voici les principaux extraits :

Qui fait ces belles promesses ? Lionel Jospin en présentant la plate-forme de la gauche plurielle pour les législatives du 25 mai et du 1 er juin 1997. Dès sa décla- ration de politique générale, le premier ministre revient sur son engagement de campagne de renégociation du traité d’Amsterdam. Aussitôt la trahison avec la privatisation de Fr ance Télécom, Thom- son-CSF, Air France, Gan, Marseillaise de crédit, Crédit lyonnais, Crédit foncier, Caisses d’épargne.

Pour régler le problème du Front natio- nal, une seule solution : obliger les élus du peuple à respecter leurs engagements. Avons-nous combattu vigoureusement M. Hollande pour l’obliger à tenir ses pro- messes ?

Si vous voulez lutter contre le FN, il faut travailler pour organiser des millions de travailleurs. Pour la paix, le pouvoir d’achat, le logement, la réduction du temps de travail, contre le chômage.

Le reste, c’est du blabla. Il faut redonner de l’espoir aux travailleurs.

Ondes

électromagnétiques

Plusieurs lecteurs ont réagi à l’article d’Olivier Cachard « Ondes magnétiques, une pollution invisible» (février), allant jusqu’à pointer le risque de « propager l’épidémie d’électrosensibilité » par le fait d’en parler. Un correspondant nous indique que la «principale pollution des ondes électromagnétiques » serait de faire obstacle à l’étude astronomique de leurs propres gammes de fréquence. Plusieurs discutent le choix de certaines sources, comme M. Joris Barrier:

Les références scientifiques datant res- pectivement de 2009 et 2005 données par l’auteur montrent un possible « effet de halo », soit une interprétation et une per- ception sélective d’informations allant dans le sens d’une première impression que l’on cherche à confirmer. Il aurait aussi pu citer le rapport de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’ali- mentation (Anses) du 8 juillet 2016 concluant que les données disponibles ne permettent pas de conclure à un effet des radiofréquences chez l’enfant concernant le comportement, les fonctions auditives, les systèmes reproducteurs, les effets can- cérigènes, le système immunitaire ou la toxicité systémique.

L’auteur aurait aussi pu donner l’adresse d’un rapport de 2014 de l’Or- ganisation mondiale de la santé (OMS) donnant par exemple cette information :

«À ce jour, il n’a jamais été établi que le téléphone portable puisse êtreàl’origine d’un effet nocif pour la santé. » Ou celui, plus ancien, de 2005, qui indiquait : « Il n’existe ni critères diagnostiques clairs pour ce problème sanitaire, ni base scien- tifique permettant de relier les symptômes de la HSEM [hypersensibilité électroma- gnétique] à une exposition aux CEM [champs électromagnétiques]. »

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BAPTÊME

On connaît les disputes entre Pékin et Tokyo à propos des îles en mer de Chine orientale, mais beaucoup moins celles qui opposent le Japon et la Russie autour des îles Kouriles (« territoires du Nord » pour le Japon). Selon le quotidien japonais Asahi Shimbun, Moscou aurait donné des noms russes à des îles revendiquées par Tokyo (15 février).

Le ministère des affaires étrangères a

déposé une protestation officielle auprès de Moscou pour « regretter que la Russie donne des noms russes à des terres japonaises ». De son côté, le service de presse du président Vladimir Poutine

a fait savoir que « les îles Kouriles appartiennent à la Russie, qui

a parfaitement le droit de nommer tel ou

Ces différends territoriaux

ont empêché la Russie et le Japon de signer l’accord de paix scellant la fin de la seconde guerre mondiale.

tel îlot ». ( )

BRACONNAGE

Le gouvernement chinois s’est lancé dans une croisade contre la chasse d’espèces protées et la déforestation, d’après l’agence officielle Xinhua (14 février 2017).

La Chine a lancé en 2016 trois campagnes contre les délits visant la faune et la forêt. Les autorités ont découvert 2 131 cas, en hausse de 76,6 % par rapportàl’année précédente. La Chine abrite 6 500 espèces de vertébrés, soit environ 10 % du total mondial. ( ) Parmi les espèces chinoises,

on compte le panda géant, le singe doré, le tigre de Chine du Sud et l’alligator chinois. Le chef de la police de l’administration forestière d’État

a promis de lutter plus sévèrement contre le braconnage et le commerce illégal d’animaux sauvages.

DICTIONNAIRE

Le président bolivien Evo Morales

a tenu à souligner qu’il existait deux

formes de protectionnisme : celui que défend le nouveau président américain Donald Trump et celui que promouvrait La Paz (Global Times, 2 février).

Les mesures protectionnistes voulues par le président américain Donald Trump visent à protéger le secteur privé, pas les

travailleurs, a clamé le président bolivien.

) (

« Nous aussi, nous sommes

protectionnistes, mais nous protégeons les travailleurs du pays. Voilà la différence fondamentale entre le gouvernement [de M. Trump] et le nôtre. » La Bolivie met en œuvre une forme de protectionnisme « reposant sur la complémentarité, la solidarité et la réciprocité », a expliqué Morales, un ancien dirigeant du syndicat des cultivateurs de coca, qui s’est distingué dans le combat pour la défense des droits des travailleurs.

Concernant la décision de Trump de construire un mur le long de la frontière entre son pays et le Mexique, Morales a fait ce commentaire : «On construit des murs contre les pauvres, contre les gens, mais jamais pour empêcher les sociétés minières ou pétrolières de nous dépouiller de nos ressources naturelles. »

SALAIRES

À l’occasion d’un article mesurant

l’impact potentiel de la politique commerciale du président américain Donald Trump sur la ville mexicaine de Ciudad Juárez, le quotidien espagnol El País révèle les salaires qui y sont pratiqués (22 février).

Les salaires sont jusqu’à huit fois moins élevés [à Ciudad Juárez] qu’aux États- Unis et inférieurs de 5à7%àceux pratiqués en Chine. (…) Les travailleurs des trois cents usines du pays touchent, en moyenne, 800 pesos par semaine (environ 37 euros).

L’auteur fait référence au « syndrome d’hypersensibilité » en laissant penser qu’il n’existe pas de traitement pour ce syndrome et que seul le D r Dominique Belpomme saurait correctement le diagnostiquer, alors qu’il existe vingt-quatre centres investiga- teurs sur le sujet en France. Il aurait aussi pu citer les études montrant que ce phéno- mène serait d’ordre psychosomatique et que les thérapies cognitivo-comportemen- tales sont efficaces.

Dans le paragraphe suivant, il fait réfé- rence aux publications du groupe BioIni- tiative, sans informer le lecteur que ces publications ne font absolument pas consensus dans le milieu scientifique.

L’auteur fait, à juste titre, référence aux possibles conflits d’intérêts des chercheurs traitant ce sujet, mais sans appliquer ce principe de précaution aux travaux du groupe BioInitiative, dont l’une des coédi- trices, Cindy Sage, possède un cabinet qui propose des solutions pour « caractériser ou atténuer » les impacts des champs élec- tromagnétiques.

Dans le même paragraphe, l’auteur affirme qu’il existe un «très faible nombre d’études consacrées aux effets biologiques de l’exposition de longue durée », sans nous informer du nombre de ces études. Une référence aurait été appréciée ici.

Vous souhaitez réagir à l’un de nos articles :

Courrier des lecteurs, 1, av. Stephen-Pichon 75013 Paris

ou courrier@monde-diplomatique.fr

RECTIFICATIFS

– Dans l’article «Au Pentagone, la peur pour

carburant » (février), une erreur de traduction nous a conduits à présenter le F-22 comme abandonné avant même sa mise en fabrication. En réalité, il a bien été construit mais arrêté précocement, le nombre d’exemplaires com- mandés ayant été réduit.

– L’article « De qui François Fillon est-il le

prête-nom ? » (février) comportait deux erreurs :

la philosophe Chantal Delsol a été prénommée Françoise ; en outre, depuis plusieurs années,

M.

Bruno Retailleau n’est plus conseiller de

M.

Philippe de Villiers, qui fut son mentor en

politique. Par ailleurs, l’écrivaine Édith de La Héronnière précise qu’elle a démissionné du comité de rédaction de la Revue des deux mondes en 2015 et qu’elle n’y publie plus depuis cette date.

Edité par la SA Le Monde diplomatique. Actionnaires : Société éditrice du Monde, Association Gunter Holzmann, Les Amis du Monde diplomatique

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LA COALITION INTROUVABLE

3

LE MONDE diplomatique – MARS 2017

Majorité sociale, minorité politique

Étrange démocratie française : depuis trente-cinq ans, les programmes des grands partis de gouvernement ne corres- pondent pas aux attentes économiques des classes popu- laires, qui représentent pourtant plus de la moitié du corps électoral. Contrairement aux idées en vogue sur l’effacement des clivages idéologiques, les aspirations des ouvriers et des employés dessinent un bloc social de gauche.

PAR BRUNO AMABLE *

PARMI les nombreuses expressions de la crise politique française, on peut men- tionner la propension de certains candi- dats ou partis à se proclamer « anti- système ». Onaainsi vu M. Emmanuel Macron, ancien ministre de l’économie de M. François Hollande, et M. François Fillon, premier ministre de M. Nicolas Sarkozy, adopter la posture du rebelle pour tenter d’échapper au discrédit qui frappe la représentation politique. Ils reprennent là une tactique couronnée de succès tant en 1995, lorsque M. Jacques Chirac s’était imposé face au premier ministre sortant, M. Édouard Balladur, qu’en 2007, quand M. Sarkozy avait incarné une « rupture » avec un gouver- nement dont il avait pourtant fait partie. Les deux candidats de la droite avaient ainsi pu vaincre la malédiction qui veut que, depuis 1981, un parti au pouvoir perde systématiquement les élections.

Il existe cependant une manifestation de cette crise moins exubérante mais plus significative : l’impossibilité de trouver un équilibre qui associerait un projet de société, et en particulier un modèle économique et social, une

coalition politique qui serait porteuse de

ce projet et une base suffisamment large

qui soutiendrait cette coalition. Jusqu’en 1981, la France de la V e République offrait un exemple de ce triptyque : une économie à croissance forte appuyée sur

un État social moins développé que dans

les pays d’Europe du Nord, promue par

une alliance unissant une large partie des cadres et professions intermédiaires du secteur privé à une minorité des ouvriers

et employés, le tout représenté par une

coalition rassemblant les gaullistes et les libéraux (1).

L’Italie, jusqu’à la crise de 1992, pré- sentait un autre cas de figure, avec un modèle économique reposant sur la modernisation industrielle, une alliance

de la grande industrie, des petites entre-

prises du Nord-Est et du Centre avec leurs employés ainsi qu’avec diverses fractions

de classe liées notamment à la rente et au

secteur financier, l’ensemble se traduisant par une représentation politique dominée par la Démocratie chrétienne. La recher- che infructueuse d’un tel triptyque carac-

térise la situation de la France depuis près

de quatre décennies.

Cette gauche qui a changé de base

LA CRISE politique peut alors se définir comme l’absence de bloc social domi- nant – entendre par là une agrégation de groupes sociaux dont les principales attentes en matière de politique publique et d’environnement institutionnel sont suf- fisamment prises en compte par la coali- tion au pouvoir pour susciter en retour un soutien. La constitution d’un tel bloc résulte d’une stratégie consistant à sélec- tionner les attentes à satisfaire, mais aussi, dans une optique de plus long terme, à influencer la formation de ces attentes en tentant de circonscrire ce qui sera présenté comme « réaliste ».

Si on remonteàla période 1975-1983, on distingue en France deux stratégies politiques opposées reposant sur deux projets de modèle économique et social. Après la crise du début des années 1970, la coalition de droite au pouvoir depuis le début de la V e République amorce un tournant néolibéral incarné par Raymond Barre et son choix d’une politique d’aus- térité, en rupture avec la gestion tradi- tionnelle qui avait prévalu jusqu’à la ten- tative infructueuse du plan de relance de M. Chirac en 1975. La droite recherchait le soutien d’un bloc social centré autour des catégories aisées, d’une grande partie des cadres et dirigeants du secteur privé, des indépendants, artisans et commer- çants ou encore des agriculteurs. Elle pou- vait également compter sur le soutien d’une minorité des classes populaires, ouvriers et surtout employés du secteur tertiaire, situés à droite par conviction religieuse ou par adhésion aux valeurs d’ordre et de sécurité.

En face, la coalition de gauche, qui associait le Parti communiste français (PCF), le Parti socialiste (PS) et les radi- caux de gauche, proposait, ensemble à partir de 1972 puis séparément après la rupture de l’union de la gauche en 1977, un changement de modèle économique. Les électeurs pouvaient, avec optimisme, l’interpréter comme une transition vers le socialisme ou, plus modestement, comme la mise en place d’un capitalisme social- démocrate fondé sur un État social de haut niveau combiné avec la prépondérance

* Économiste, coauteur avec Stefano Palombarini de L’Illusion du bloc bourgeois. Alliances sociales et avenir du modèle français, Raisons d’agir, Paris, à paraître le 23 mars 2017.

d’un secteur nationalisé pensé comme le

fer de lance de la croissance et du progrès. En se fondant sur les données de l’enquête postélectorale de 1978 du Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), on peut estimer que ce projet recueillait le soutien de la majorité des classes populaires (60 % des ouvriers,

56 % des contremaîtres) et des personnels

du service public. Au second tour de l’élection présidentielle de 1981, 72 % des ouvriers et 62 % des employés se pro- noncèrent en faveur de François Mitter- rand. La conviction de pouvoir s’appuyer

sur une base sociale solide conduisit celui-

ci à déclarer que «la majorité politique

des Français, démocratiquement expri- mée, vient de s’identifier à sa majorité sociale (2) ».

Trente et un ans plus tard, en 2012, on a pu voir à quel point la « gauche de gou- vernement » s’était séparée de sa base tra- ditionnelle en tournant le dos aux ambi- tions transformatrices dont elle était initialement porteuse. Le choix de la rigueur effectué en 1982-1983 revenait à négliger les attentes les plus fondamen- tales des groupes constitutifs du bloc sociologique soutenant la gauche. Cette contradiction entre les politiques écono- miques que la « gauche de gouverne- ment », c’est-à-dire principalement le PS, souhaitait mettre en œuvre et les attentes

de sa base devait déboucher sur une crise

que les socialistes ont tenté avec plus ou moins de conviction d’empêcher en cher- chant à renouveler le bloc social sur lequel s’appuyait leur parti.

Les chiffres de l’enquête électorale fran- çaise de 2012 du Centre d’études euro- péennes (CEE-Sciences Po) montrent qu’une minorité des ouvriers (45 %) approuvait alors les partis de gauche (du

PS à l’extrême gauche), alors qu’ils étaient

60 %àle faire en 1978. Les personnels de

service, qui votaient à 46% pour la gauche

en 1978, n’étaient plus que 35 %àfaire ce

choix en 2012. En revanche, le soutien des classes diplômées (cadres du privé comme

de la fonction publique) avait fortement

augmenté : les dirigeants et cadres de direction, qui étaient 18 %àsoutenir les partis de gauche en 1978, votaient pour

ces derniers à 43 % en 2012 ; de même, si

29 % des cadres d’entreprise votaient à

gauche en 1978, la proportion montait à

GALERÍA MARLBOROUGH, MADRID
GALERÍA MARLBOROUGH, MADRID

JUAN GENOVÉS.–«Cadmium », 2015

La stratégie politique correspon- dante n’est pas nouvelle et a été explorée avec des succès limités par les divers représentants de la droite du PS : M. Jacques Delors appelait en 1985 « les sages de tous les camps (5) » à se mettre d’accord sur une politique économique qui ne varierait que peu suivant les alter- nances politiques ; Michel Rocard, prenant la tête du PS après la défaite aux législatives de 1993, cherchait dans un « big bang » une solution de rechange à l’alliance traditionnelle du PS avec le PCF.

Celui qui l’incarne actuellement de la façon la plus flagrante est M. Macron, qui, malgré ses préten- tions à la nouveauté, revendique un « ni droite ni gauche » souvent uti- lisé dans le passé. On peut facile- ment deviner le programme écono- mique dont il est porteur à la lecture de ses œuvres de jeunesse, le rapport Attali (6), comme à l’examen de son parcours de ministre, avec la loi Macron. Ses orientations de poli- tique économique, pro-intégration européenne, favorables aux priva- tisations, à la « libéralisation » du marché du travail, correspondent à la tentative de constituer un « bloc bourgeois » qui serait dominant.

45 % en 2012. Par ailleurs, la désaffection des classes populaires à l’égard de la « gauche de gouvernement » a davantage alimenté le niveau d’abstention que les scores de la droite et de l’extrême droite. Ainsi, d’après l’enquête Ipsos sur les élec- tions régionales de 2015, le fort vote ouvrier pour le Front national (43 %) doit être relativisé par la prise en compte de l’abstention massive de ce groupe (61 %).

Des analyses statistiques (3) plus sys- tématiques font apparaître un élément cru- cial et paradoxalement négligé dans le débat public:le bloc social de gauche existait encore en 2012. En d’autres termes, des groupes repérables à l’aide des catégories socioprofessionnelles de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) exprimaient des attentes assez représentatives d’une politique de gauche. Un thème en appa- rence suranné comme celui des nationa- lisations recueillait une majorité d’opi- nions positives (4), avec un soutien plus marqué chez les salariés de la fonction publique et une opposition sensible pro- venant des catégories à hauts revenus. On retrouvait à peu près le même type d’an- tagonisme sur des questions telles que la réforme des retraites de M. Sarkozy, l’aug- mentation de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) ou les politiques de réduction des inégalités. Ainsi, contrairement aux idées en vogue sur l’effacement des « vieux » clivages, les préférences en matière éco- nomique dessinaient dans la population française une opposition droite-gauche que l’on pouvait relier à la stratification socioprofessionnelle.

trouver un équilibre entre les aspirations aux réformes néolibérales radicales que réclame une fraction de son électorat (les indépendants, les cadres supérieurs), mais qui en effraient une autre partie (les sala- riés intermédiaires du privé). Le problème récurrent des coalitions de droite est donc de trouver une médiation entre des aspi- rations divergentes. À cet égard, les choix de M. François Fillon, qui souhaite mettre en œuvre un programme plus radicale- ment néolibéral que ce qu’aucun parti de droite a jusqu’ici proposé, semblent de nature à aggraver le problème plutôt qu’à le résoudre.

La « gauche de gouvernement », elle, refuse depuis 1982-1983 de mettre en œuvre une politique correspondant aux attentes du bloc social qui la porte au pou- voir. Cette coalition politique, dominée par le PS, est donc condamnée à recher- cher un électorat alternatif qui soutien- drait les options fondamentales autour desquelles s’articule sa politique écono- mique : l’intégration européenne et les « réformes structurelles » néolibérales, éventuellement adoucies par une politique sociale « active » et/ou une politique macroéconomique tournant le dos à l’austérité. Les groupes susceptibles d’appuyer une telle orientation se caractérisent par un revenu et un niveau d’éducation relativement élevés ; c’est pourquoi on peut qualifier de « bloc bour- geois » le front qu’ils constitueraient. Son cœur serait formé des cadres supérieurs de la fonction publique, traditionnelle- ment rattachés au bloc de gauche, et des cadres du secteur privé, qui font plutôt partie du bloc de droite.

Il yatoutefois un obstacle à ce projet. Cet électorat est constitué de groupes sociaux diplômés et aisés mais socialement et politiquement minoritaires. Une straté- gie réaliste impliquerait donc de rechercher une médiation susceptible d’agréger d’au- tres troupes. Comme le projet économique repose sur des réformes néolibérales reje- tées par la majorité de l’ancien bloc de gauche, le renfort proviendrait le plus vrai- semblablement de fractions appartenant au bloc droitier (indépendants, professions intermédiaires). Ce serait là une solution aux contradictions internes de la droite :

rejeter dans la minorité politique les caté- gories les plus hostiles aux « réformes structurelles » pour s’allier aux groupes de l’ancien bloc de gauche qui y sont le plus favorables. Cette majorité politique resterait probablement sociologiquement minoritaire.

(1) Cf. Bruno Amable, Elvire Guillaud et Stefano Palombarini, L’Économie politique du néolibéralisme.

Le cas de la France et de l’Italie, Rue d’Ulm, Paris,

2012.

(2) Discours du 21 mai 1981. (3) Cf. Structural Crisis and Institutional Change in Modern Capitalism. French Capitalism in Transition, Oxford University Press, mars 2017. Les données traitées proviennent des enquêtes électorales françaises (Centre de données socio-politiques, Sciences Po). (4) Sur les nationalisations, 35 % des répondants exprimaient une opinion négative, 51 % une opinion positive. (5) Philippe Alexandre et Jacques Delors, En sortir ou pas, Grasset, Paris, 1985. (6) M. Macron fut rapporteur de la commission pour la libération de la croissance française, plus connue sous le nom de « commission Attali », qui a rendu son rapport en janvier 2008.

Plus généralement, les oppositions entre les groupes sociaux portant sur ces préférences n’apparaissaient pas, en 2012, profondément différentes de ce qu’elles étaient en 1978 : les catégories aux reve- nus les plus faibles approuvaient l’idée d’une redistribution, laquelle suscitait, toutes choses égales par ailleurs, l’hosti- lité des catégories disposant de revenus élevés. Ces dernières, ainsi que les indé- pendants, artisans et commerçants, étaient favorables à la réforme des retraites de M. Sarkozy et plutôt défavorables à une extension du secteur public. Le projet de remplacer les contrats de travail existants par un contrat unique flexible, avec un niveau de protection augmentant faible- ment en fonction du temps passé dans l’emploi, suscitait l’adhésion des groupes composés d’individus diplômés, âgés et aux revenus élevés (60 % des cadres et dirigeants), mais pas celle des catégories populaires (52 % des ouvriers et employés s’y opposaient).

S’il existait encore potentiellement en 2012 un bloc exprimant des attentes de gauche et un bloc de droite avec des aspi- rations opposées, la symétrie s’arrête là. Car les rapports qu’entretiennent les coalitions politiques de droite et de gauche avec leurs bases sociales respectives ont assez sensiblement changé. La droite doit

ÉÉccoouutteezzllee«DDiipplloo» Une sélection d’articles du mois lus par des comédiens (en ligne et en
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MARS 2017 – LE MONDE diplomatique

4

DES PROFESSIONNELS ET DES VOLONTAIRES

Les pompiers entre

Les pompiers–majoritairement de jeunes hommes blancs peu diplômés – sont en contact permanent avec les plus défavorisés. Ils assistent depuis une vingtaine d’années à la dégradation simultanée de leurs conditions de travail, sous l’effet des politiques de rigueur, et des conditions de vie de ceux qu’ils aident. Avec des conséquences politiques dont les progressistes peinent à mesurer l’ampleur.

PAR ROMAIN PUDAL *

« NON, mais franchement, je ne comprends rien à ce qu’ils veulent : ils crament les voitures de leurs darons, les écoles de leurs petits frères, leurs putains de cités, quoi Ça n’a aucun sens ! Ils veulent en venir où ? Ils croient qu’en fou- tant le bordel ils vont tout obtenir ? Tu ne vas quand même pas les excuser ?! À un moment, il faut que ça s’arrête ! »

ampleur. En 2005, il avait fallu tenir dans la durée ; là, l’embrasement est violent, mais plus bref. Chaque fois, l’incompré- hension et la colère – plus que la peur. Un certain fatalisme s’empare aussi de notre caserne située en grande banlieue parisienne, qui, sans être surexposée aux violences urbaines, y est régulièrement confrontée.

Apostrophe ordinaire, dans un fourgon de pompiers, un soir d’émeutes de novembre 2007, après la mort de deux adolescents dont la moto a été renversée par une voiture de police à Villiers-le-Bel (Val-d’Oise). Les cités s’embrasent : cail- lassages, guets-apens, affrontements, incendies se multiplient pendant quelques nuits. C’est la seconde fois que nous affrontons des événements d’une telle

Cette caserne, nous l’avons fréquentée pendant quinze ans, en garde postée, aux côtés de pompiers qui sont pour leur grande majorité de jeunes hommes blancs. Relativement peu diplômés, ils ont pour beaucoup suivi des cursus pro- fessionnels et techniques courts et appar- tiennent à cette France des classes popu- laires qui touchent aux classes moyennes ou aspirent à en faire partie.

«Malaises sans précision »

AUTANT DIRE qu’un intellectuel parisien ayant fait des études supérieures n’entre pas vraiment dans la norme : cha- cun ayant sur l’autre un ensemble de pré- jugés, mon profil renvoie presque évi- demment à la figure du « gaucho » laxiste, toujours prêt à tout excuser, « comme tous les bobos de gauche ». Il n’est pas toujours facile d’expliquer que la sociologie n’est pas une culture de l’excuse : les pompiers de terrain ne le croient guère, mais l’ancien premier ministre Manuel Va lls montrait la même finesse d’analyse pour cette discipline

Je suis donc régulièrement sommé, gen- timent souvent, sur un mode sarcastique parfois, de donner sens à ce qu’ils vivent et voient au quotidien, eux qui, par leur métier, sont de grands commentateurs de

* Pompier volontaire depuis 2002 et sociologue, chargé de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Auteur de Retour de flammes. Les pompiers, des héros fatigués ?, La Découverte, Paris, 2016.

la comédie et des tragédies humaines. Les émeutes, bien sûr, les caillassages, les agressions ou les tensions, dans certains quartiers populaires, avec les « djeuns », les «wesh-wesh », qu’on n’aime pas trop chez les pompiers, mais aussi les « cas soss » (cas sociaux), les «assistés » de tout poil. Et tous les «TPMG », les «tout pour ma gueule » : hommes politiques, patrons, stars du sport ou du showbiz. On fustige violemment leur égoïsme et leur goût immodéré de la réussite, leur absence de sens du sacrifice, du devoir, de l’abnéga- tion, de la fraternité : autant de valeurs fon- damentales dans ce milieu qui se vit comme une sorte de contre-société, avec ses codes et ses rites, fière de l’entraide et de la cohésion qu’elle offre à ceux qu’elle a acceptés dans ses rangs.

Le métier de sapeur-pompier reste peu connu, noyé sous les images médiatiques, voire folkloriques : incendies spectacu- laires et catastrophes, hommages natio- naux aux victimes du devoir, etc. C’est

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évidemment l’une de ses facettes, et les « morts au feu » méritent les hommages rendus. Mais, àyregarder de plus près, une autre forme d’« héroïsme »–bien que le mot fasse sourire dans le milieu et que chacun s’empresse de le récu- ser – apparaît : la confrontation à un quo- tidien de misères et de détresses de toute nature auxquelles les pompiers doivent trouver des solutions. Quelques gestes de secourisme, bien sûr, et des méthodes pour soulager ; mais aussi, et peut-être surtout, des heures passées à discuter, réconforter, calmer, apaiser. Car la réalité du terrain place le pompier chaque jour face à des problèmes et des souffrances qui ne relèvent pas d’urgences vitales, mais de tout ce que notre société peut générer de troubles, de malaises, d’an- goisses, de difficultés à vivre.

Les « malaises sans précision », par exemple – terminologie professionnelle pour laquelle on déclenche une interven- tion –, sont légion. Ils portent bien leur nom, tant il est parfois difficile de définir ce qui a conduit tel ou tel à composer le 18 ou le 112: des malades chroniques abandonnés à leur domicile et qui mena- cent d’en finir ; les « débrayages incon- grus» d’un cadre licencié qui insulte à tout- va son voisinage bien sous tous rapports et dont une âme charitable craint qu’il ne «commette l’irréparable » ; la détresse de personnes âgées qui n’ont plus toute leur tête et qui attendent la fin dans des foyers plus ou moins glauques ou déclenchent leur téléalarme au milieu de la nuit parce qu’elles ont chuté de leur lit Dans ces situations, les pompiers se font un devoir de se déplacer, de comprendre, de rassurer, mettant un point d’honneuràtaire ce qu’ils ressentent et à conserver calme et sou- rire – chaque fois que c’est possible.

Cet humanisme en actes s’est notam- ment manifesté quand la hiérarchie a demandé avec plus d’insistance l’applica- tion de la loi de 1996 qui permet de facturer certaines interventions ne relevant pas directement du secours, mais d’« opérations à caractère privé »: nid de guêpes, ouver- ture de porte, transport sanitaire secondaire, etc. Il en irait des finances du service, de la sensibilisation de la population à la notion d’urgence, de la nécessaire respon- sabilisation de nos concitoyens Toute une batterie d’arguments est ainsi donnée pen- dant les formations continues ; les mines amusées ou défiantes et les regards quelque peu lointains des participants laissent pen- ser qu’ils ne se retrouvent pas trop dans cette démarche. Quelques blagues et des rires sous cape fusent rapidement: «On se croirait chez Darty : “Et voilà, ma p’tite dame, ça vous fera tant !” »

Sur le terrain, les choses trouvent vite à s’incarner : fuite d’eau au troisième étage, HLM délabré, nous arrivons avec un col- lègue aguerri chez une dame âgée pani- quée dans un salon qui se remplit à vue d’œil. Nous arrêtons le sinistre, pompons l’eau : pas de doute, c’est la machine à laver, trop vieille, qui a lâché. «Ne fau- drait-il pas faire le papier “opération à

PHOTO : JAMES THORNHILL - CLAIRE FONTAINE - AIR DE PARIS, PARIS
PHOTO : JAMES THORNHILL - CLAIRE FONTAINE - AIR DE PARIS, PARIS

caractère privé” dans ce cas-là ? », mur- muré-je, autant pour m’instruire que pour montrer mon respect des procédures qu’on nous inculque. Le regard sévère que me jette Jérôme me refroidit. « Je vous dois quelque chose ? », s’enquiert fébrilement la retraitée à la fin de l’intervention. «Mais non, mais non ! répond-il avec un grand sourire. C’est les pompiers, c’est gratuit, vous savez ? Et puis bon, vous n’y êtes pour rien, hein, c’est déjà assez galère pour vous comme ça ! Allez, si, on veut bien un verre d’eau, après tout ce bou- lot ! » En rangeant le matériel dans le camion, Jérôme m’explique : « Tu as vu dans quoi elle vit ? Elle n’a pas un rond ! Elle doit être assurée, d’accord, mais ce n’est même pas sûr Il n’y a pas moyen que je fasse payer des gens comme ça, ce n’est pas mon truc. Après, c’est à toi de voir quel genre de pompier tu veux être. Moi, je suis à l’ancienne, je suis là pour filer un coup de main, pas pour dresser des factures.»

La question de la marchandisation de ce service public n’a pas manqué de se poser au cours des quinze dernières années. Facturation, coût des matériels uti- lisés en intervention, informatisation des moyens permettant de rémunérer les pom-

CLAIRE FONTAINE. –«France (burnt/unburnt) »

piers à la seconde de travail près, arrivée des contrôleurs de gestion, tentatives de définir la durée de chaque type d’interven- tion pour ne pas « dépasser un temps moyen »: nombreux ont été les signes de cette «nouvelle gestion publique» et de sa quête de « rationalisation ». Or les pom- piers ne savent jamais sur quoi ils vont tomber quand ils partent en intervention, ni ce qu’ils devront faire. Aucun d’entre eux ne souhaite qu’on quantifie son acti- vité de secours, qu’on mesure son temps d’empathie, qu’on paramètre son degré d’implication ou qu’on vienne lui repro- cher d’utiliser un matériel. J’ai même plu- tôt vu des collègues s’emporter: «On pou- vait ne pas mettre la compresse “Burn Free” pendant le transport [d’un brûlé] Tant qu’on y est, on n’a qu’à demander aux gens qui souffrent de mordre dans un bâton jusqu’à l’hôpital ! Là, ça ne coûtera pas trop cher ! »

Cette empathie, cet humanisme, ce sens des autres peuvent être résumés par la for- mule du sociologue Pierre Bourdieu, la «main gauche de l’État »: tout ce travail d’aide et d’assistance qu’assurent les pom- piers au quotidien et qui explique pour une grande part leur popularité – il s’agirait même, selon divers sondages, du métier

Une intervention toutes les sept secondes

Les statistiques des services d’incendie et de secours de l’année 2015 permettent de prendre la mesure de la professionnalisation, de l’intensification et de la diversification du secours à la personne en France.

Le pays comptait alors 246 900 sapeurs-pompiers, dont

12

300 militaires (5 %), 41 000 sapeurs-pompiers

professionnels (17 %) et 193 700 sapeurs-pompiers volon- taires (78 % des effectifs et 66 % des temps d’intervention). On dénombrait seulement 37 000 professionnels, mais 207 600 volontaires en 2004.

– Le budget global des services départementaux d’incendie

et de secours s’élevait à 4,92 milliards d’euros, 58 % de cette somme provenant des conseils départementaux et 42 % des communes ou des établissements publics de coopération inter- communale (EPCI).

– Les centres de traitement de l’alerte des pompiers (numéro 18

ou 112) ont reçu 20 246 559 appels téléphoniques, soit plus de

30 appels pour 100 habitants ; 31% d’entre eux se sont avérés

injustifiés.

– Tous corps confondus, les sapeurs-pompiers français ont

réalisé 4453 300 interventions (soit 12 200 interventions par jour), contre 3 675 000 en 2005. Parmi ces interventions, 76 % relevaient du « secours à victime » ou de l’« aide à personne » (accidents et malaises en tout genre, secours en milieu périlleux, intoxications,

relevage de personnes âgées, etc.) ; 7 % ont été déclenchées pour des incendies et la même proportion pour des «opérations

diverses » (fuite d’eau, inondation, ouverture de porte, nid de

guêpes

protection des biens (3 %) et les « risques technologiques » (fuite de gaz, pollution), qui représentaient 1% des interventions.

– 23% des pompiers volontaires travaillaient dans le secteur

public (dont 15,6 % d’employés), 24,2 % relevaient du secteur privé (dont 12,3 % d’ouvriers qualifiés ou non) et 6,9 % étaient des travailleurs indépendants (dont 1,4 % d’agriculteurs et 3,1 % de professions libérales). Enfin, 14,9 % n’étaient pas directement dans la vie active (dont 10 % d’étudiants et 3,1 % de chômeurs). Mais ces chiffres ne prennent pas en compte les 30% de volon- taires dont l’activité principale n’est pas connue.

– Un sapeur-pompier professionnel (grade sapeur, catégorie C)

gagne entre 1 522 et 1 719 euros brut par mois selon son ancienneté ; un lieutenant de 2 e classe (catégorie B), entre 1 588 et

2 333 euros brut ; un lieutenant-colonel (catégorie A), entre 2 305 et

3 716 euros brut.

– En moyenne, il s’écoule treize minutes et treize secondes entre l’appel et l’arrivée des secours.

Viennent ensuite les accidents de la route (6 %), la

).

Source : « Les statistiques des services d’incendie et de secours », ministère de l’intérieur, édition 2016 et édition 2015 ; « Les statistiques des sapeurs-pompiers volontaires de France », ministère de l’intérieur, édition 2016 ; grille indiciaire de la fonction publique territoriale.

CONFRONTÉS À UN QUOTIDIEN DE MISÈRE

5

LE MONDE diplomatique – MARS 2017

dévouement et amertume

M ONDE diplomatique – MARS 2017 dévouement et amertume (France [brûlée/pas brûlée]), 2011 le plus populaire

(France [brûlée/pas brûlée]), 2011

le plus populaire de France. On pourrait néanmoins nuancer en disant qu’après tout

c’est leur travail, qu’ils ont fait le choix de cette profession de secours et sont rému- nérés pour leur altruisme. C’est en partie vrai – pour les pompiers professionnels de la fonction publique territoriale (41 000 en 2015, soit 17 % du corps) et les militaires

à Paris et à Marseille (12 300 en 2015, 5%

des effectifs). Mais c’est oublier qu’en France près de 80 % des pompiers sont des

volontaires (193 700 en 2015), indemnisés

à la vacation horaire (de 5à8euros l’heure

en moyenne pour les pompiers de terrain, les moins gradés, les plus directement au

contact de la population). Tout volontaire sait rapidement qu’il gagnera entre 90 et 100 euros pour une garde de douze heures,

durant laquelle il réalisera six à dix inter- ventions. L’appât du gain ne fait pas partie des motivations : c’est une maigre indem- nisation pour un engagement fort. Le pom- pier volontaire doit se maintenir au niveau opérationnel en «montant » des gardes (de vingt-quatre heures et parfois plus, de nuit,

le week-end et par des formations conti-

)

nues obligatoires. Il est soumis régulière- ment à des tests physiques, des entraîne- ments sportifs et des manœuvres. L’usure physique est une constante du métier.

Contre les « donneurs de leçons »

POURTANT, le piège des vacations est volontariat », remis en septembre 2009

connu de tous : non imposables, versées directement sur le compte en banque en fin de mois, elles ne s’accompagnent d’au- cune cotisation et représentent rapidement un élément non négligeable des revenus. Comme l’écrivait avec inquiétude un syn- dicaliste de la Confédération générale du travail (CGT), on assiste depuis quelques années à une «salarisation des vacations », car beaucoup de pompiers, notamment parmi les plus jeunes et les plus précaires professionnellement, vivent au moins en partie de leurs vacations. Nombre de volontaires espèrent réussir le concours professionnel et devenir fonctionnaires, afin de continuer le métier de leurs rêves avec les garanties d’une vraie carrière :

Compte tenu de la dégradation conti- nue des conditions de vie et de travail, une autre question mérite d’être posée :

au président Nicolas Sarkozy (1). Autre- ment dit, et selon les mots d’un collègue syndicaliste, «la vérité, c’est que le SDIS [service départemental d’incendie et de secours] est un dealer qui vit de la pré- carité des volontaires ! ».

combien de temps encore des précaires devront-ils s’occuper de plus précaires qu’eux ? Mais aussi quels effets, notam- ment politiques, cela peut-il avoir ? En choisissant de parler de « retour de flammes », on veut mettre en lumière les formes de droitisation de cette frange des classes populaires, en constante proxi- mité avec les populations les plus préca- risées. Certains pompiers, blasés, se vivent parfois comme les « éboueurs de la société ». Le métier conduit à être en permanence au contact des plus défavo- risés, ainsi qu’à être pris à partie dans certaines cités ou zones pavillonnaires en déshérence.

Calendrier des fêtes nationales

1 er - 31 mars 2017

3

BULGARIE

te nationale

6

GHANA

Fête de l’indépend.

12

MAURICE

te de l’indépend.

17

IRLANDE

te nationale

20

TUNISIE

te de l’indépend.

21

NAMIBIE

te de l’indépend.

23

PAKISTAN

te nationale

25

GRÈCE

te nationale

26

BANGLADESH

te de l’indépend.

rémunération stable et évolutive, droits sociaux, droitsàla formation continue, primes, retraite, etc. Mais les restrictions de postes aux concours de recrutement, les difficultés à se faire embaucher dans le département de leur choix ont souvent rai- son de leurs espoirs.

Ils doivent alors trouver un emploi, si possible en lien avec leurs compétences

(maître-nageur, agent de sécurité incen-

die, ambulancier, brancardier mais

),

souvent précaire : ouvrier sous divers contrats, intérimaire dans la manutention, la sécurité ou la conduite d’engins. Leur avenir professionnel n’est pas toujours serein. « La vérité, c’est que, sans les volontaires, tout notre système de pro- tection et de sécurité civile s’effondrerait. Rien ne peut les re mplace r, tant sur le plan humain que sur le plan tout simple- ment budgétaire », écrivait par exemple l’ancien ministre de l’éducation nationale Luc Ferry dans son rapport «Ambition

Les menaces et insultes existent, il serait vain de le nier, même si ce n’est pas la norme. Le plus frappant, ce sont les ten- sions qui peuvent se créer entre jeunes de diverses fractions des classes populaires, la précarisation des uns ne les inclinant guère à excuser les «incivilités » des autres. S’y ajoutent des événements mar- quants, comme les émeutes de 2005 et 2007, qui ont accentué les incompré- hensions, les méfiances. Les pompiers ont été en première ligne pour affronter ces émeutes urbaines dont le sens leur a lar- gement échappé (2), tandis que la puis- sance de la condamnation morale et poli- tique par un battage médiatique incessant servait de principale grille de lecture.

Enfin, des inquiétudes multiples les tenaillent, notamment pour leurs enfants. Ils souhaitent leur épargner certaines écoles publiques où, dit l’un, «mon fiston sera le seul Blanc de sa classe » et les mau- vaises fréquentations de la cité d’à côté. Leur avenir, quand ils ne possèdent guère de capital culturel à leur transmettre, leur semble particulièrement sombre. Certains, chez les professionnels, se vivent comme des sortes de «miraculés sociaux ». « Je n’ai pas de diplômes et, avec les primes, je gagne mieux qu’un prof ! C’est dingue, ça ! », avons-nous maintes fois entendu. Mais ils craignent que ce «miracle » ne se reproduise pas pour leurs enfants, « puisque aujourd’hui il faut un diplôme pour tout, même pour passer le balai ! ».

Le sentiment d’avoir réussi profession- nellement sans bagage scolaire impor- tant, à force de travail physique éprou- vant, de rigueur, d’efforts, conduit nombre de pompiers à condamner sans appel « ceux qui profitent du système » :

les « cas soss » ou les « nantis » – après l’affaire Cahuzac (3), les accusations d’emplois fictifs à l’encontre de l’épouse de M. François Fillon devraient produire un effet tout aussi délétère. «Moi, ce que j’ai, j’ai bossé pour l’avoir. Pas tellement à l’école, d’accord, mais bon, depuis que j’ai 18 ans je vais au taf, et c’est du vingt- quatre heures de garde, des week-ends et tout. C’est sûr que quand tu vois ce qu’on leur donne : la sécu, les HLM, la CMU [couverture maladie universelle], les allocs, et pas d’impôts pourquoi ils se bougeraient ? », nous confie Lorenzo, un volontaire de 30 ans, entré chez les pompiers très jeune. « Qu’est-ce qu’on fait de l’immigration illégale ? Dès qu’on fait une reconduite à la frontière, il y a tous les connards qui vont dans la rue, mais est-ce qu’ils comprennent que c’est nos impôts, des charges sociales supplé- mentaires, des délocalisations ? Tout est engouffré dans des aides qui coûtent énormément à la France, des prestations sociales donnéesàdes gens qui ne les méritent pas », renchérit un autre col- lègue, qui s’affiche « clairement de droite, mais pas du tout d’extrême droite, catholique mais non pratiquant ».

Des propos de cette nature sont fré- quents ; ces discussions témoignent en général d’une adhésion plus ou moins

forte à l’idée de M. Laurent Wauquiez, vice-président du parti Les Républicains, selon laquelle «l’assistanat est le cancer de la société » – une des formules qui ont fait le plus de mal aux idéaux et à l’éthique des pompiers.

Que les propos de M me Marine Le Pen, la présidente du Front national (FN), sur «l’establishment et ses privilèges » et sur les «assistés » fassent mouche dans un tel contexte professionnel, familial et social, qui s’en étonnera ? Parler de «droitisation » permet de résumer ce phénomène observé depuis au moins quinze ans, mais le cari- cature, aussi, en passant sous silence les débats, les revirements, les doutes, les ques- tionnements : l’éthique du pompier est sou- vent rappelée à ceux qui tiennent des pro- pos racistes, de même que les valeurs du service public. Il n’en demeure pas moins que la dégradation générale des conditions

de vie et le matraquage de propos politiques à caractère raciste, nationaliste, anti-intel- lectualiste ont fait des ravages.

Il faut aussi se méfier de ce terme, connoté politiquement, de « droitisation », qui laisse entendre, d’une part, que ces classes populaires étaient plus à gauche autrefois et, d’autre part, qu’elles adhére- raient désormais à des valeurs de droite. L’offre politique dite «de gauche » apparaît souvent en décalage avec les aspirations exprimées par les collègues pompiers. À leurs yeux, les intellectuels et militants de gauche se battent surtout pour des valeurs culturelles, vantant l’ouverture des fron- tières, défendant l’accueil des autres et les soins aux plus précarisés, en mettant tou- jours en avant leurs diplômes, leurs connaissances, le tout à travers des modes d’intervention (textes, tracts, grands dis- cours) qui semblent les exclure.

Une éthique forte et solide

LA GAUCHE au pouvoir, qui a promu M. Jérôme Cahuzac, « le plus grand escroc de France », comme le disaient certains pompiers dégoûtés, puis M. Emmanuel Macron, l’ex-ministre de l’économie qui parlait avec condescen- dance des ouvrières illettrées, leur paraît toujours prête à « donner des leçons » qu’elle ne s’applique pas à elle-même. Ainsi, lors du second anniversaire du retour d’un socialiste à l’Élysée, José n’était pas tendre : « Alors, après deux ans de Hollande, tu en penses quoi ? T’as bien voté pour lui, toi ?! Un peu comme tous les profs, non ? Alors main- tenant, môsieur le professeu r, t’as l’im- pression qu’ils font la politique que tu voulais ? En voyant ce qu’ils font, tu as enfin compris qu’il yaaussi des gens bêtes à gauche ! » Il concluait triompha- lement : « La finance, les patrons, le Medef [Mouvement des entreprises de France], on va leur faire ci, leur faire ça, et au final quoi ? Rien de tout ça ! T’as pas l’impression que vous vous êtes fait avoir comme des bleus, non ? Ce serait bien de vous en souvenir avant de faire des leçons à tout le monde »

Les discours de dirigeants progressistes faisant référence à Victor Hugo, à 1793 ou à Rosa Luxemburg leur semblent cruelle- ment décalés. Loin d’être une position anti- intellectualiste, ce constat dessine une voie pour répondre à cette injonction pres- sante : «C’est de la capacité à retisser la trame entre différents types d’intellectuels et des porte-parole issus des classes populaires que dépend un avenir poli- tique de classes populaires sinon condamnées à être victimes d’entreprises fascistoïdes, comme celle du FN (4). »

Longtemps, la résistance du milieu des pompiers aux logiques néolibérales ou aux idées réactionnaires et racistes s’est nourrie d’une éthique forte et solide, que mes premiers mentors me rappelaient souvent. Ils étaient fiers d’être, au sens plein, au sens noble du terme, un service

public. «Altruisme, efficience, discré- tion » sont les maîtres mots des pompiers, que l’on ne peut rappeler sans évoquer aussi le poème éthique du général Abdon Robert Casso (5), que chaque nouvelle recrue est censée apprendre par cœur :

« Je ne veux connaître ni ta philosophie, ni ta religion, ni ta tendance politique, peu m’importe que tu sois jeune ou vieux, riche ou pauvre, français ou étranger. Si je me permets de te demander quelle est ta peine, ce n’est pas par indiscrétion, mais bien pour mieux t’aider. »

La casse du service public, la libération de la parole raciste depuis l’ère Sarkozy, la précarisation généralisée des petites classes moyennes et des classes popu- laires confrontées à un avenir de plus en plus incertain sont en train de faire des dégâts politiques considérables. Les gou- vernements successifs et les commenta- teurs qui minimisent ou oublient les luttes de classe (caractérisées notamment par les inégalités de capital économique, social, scolaire, ou encore par l’insécurité économique et professionnelle) sont comptables de cette situation, car, comme l’écrivait cruellement Karl Kraus, « quand le peuple place les responsables devant leurs actes, ces derniers font de grands yeux d’enfant, comme le loup à qui l’on raconterait l’histoire du loup ».

ROMAIN PUDAL.

(1) Rapport de la commission «Ambition volon- tariat » présidée par M. Luc Ferry, La Documentation française, Paris, 2010. (2) Cf. Gérard Mauger, L’Émeute de novembre 2005. Une révolte protopolitique, Éditions du Croquant, coll. « Savoir/Agir », Bellecombe-en-Bauges, 2006. (3) Accusé en 2012 de fraude fiscale, l’ancien ministre du budget Jérôme Cahuzac a été condamné en première instance, en décembre 2016, à trois ans de prison ferme. (4) Lorenzo Barrault-Stella et Bernard Pudal,

« Représenter les classes populaires ? », Savoir/Agir,

n o 34, «De la classe ouvrière aux classes populaires », Vulaines-sur-Seine, 2015. (5) Commandant de la brigade des sapeurs-pompiers de Paris d’avril 1967 à août 1970.

», Vulaines-sur-Seine, 2015. (5) Commandant de la brigade des sapeurs-pompiers de Paris d’avril 1967 à a

MARS 2017 – LE MONDE diplomatique

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UNE UTOPIE DANS LA LESSIVEUSE DE LA PRÉSIDENTIELLE

Revenu garanti, l’invité-surprise

En inscrivant à son programme l’instauration d’un revenu universel, le socialiste Benoît Hamon a semé le trouble dans la campagne présidentielle française. Cette idée à laquelle il s’est rallié récemment, et dont il présente un projet de mise en œuvre en forme de reculade, rompt cepen- dant avec la vision du travail qui domine chez les autres candidats. Et rallume le débat au sein de la gauche.

PAR MONA CHOLLET

SUR LES RÉSEAUX SOCIAUX, fin jan-

vier, une image facétieuse mettait en scène Dory, héroïne du Monde de Dory, le dessin animé des studios Pixar (2016). La « pois- sonne », qui souffre de troubles de la mémoire immédiate, nageotait en jurant :

«Je ne me laisserai plus jamais berner par le PS [Parti socialiste]. » Avant de s’émer- veiller : «Ho ! Un revenu de base ! »

L’instauration d’un revenu universel apparaît en effet comme la mesure-phare proposée par le député socialiste Benoît Hamon, vainqueur, le 29 janvier, de la

« primaire citoyenne » pour l’élection pré-

sidentielle. Brandir cette utopie lui a per- mis de se distinguer de son rival, l’ancien premier ministre Manuel Valls, et de son discours de père Fouettard. Le candidat d’Europe Écologie -Les Verts, M. Yannick

Jadot, qui s’est retiré de la course, portait également cet objectif, qui figure depuis 2013 au programme de son parti. En fai- sant sienne une idée longtemps restée confidentielle au sein de la gauche, M. Hamon lui a donné un écho inédit. Et

a suscité des réactions révélatrices.

M. Va lls a d énoncé le projet d’une « société de l’assistanat et du farniente », se prononçant, à l’inverse, « pour une société du travail, pour la dignité que pro- cure le travail » (France Info, 10 janvier). L’ex-ministre de l’économie Emmanuel Macron, dont le mouvement En marche !, imprégné de culture d’entreprise et d’idéo- logie managériale, est décrit par son entou- rage comme une « start-up en hypercrois- sance (1) », lançait lors d’un meeting à Lyon, le 4 février : «Je ne veux plus enten- dre qu’il est intéressant de faire autre chose que travailler ! » Et le quotidien

Libération affichait à sa « une », le 13 jan- vier, la photographie d’une femme lisant dans un hamac, avec ce titre : « Revenu universel : le farniente pour tous?» Autant d’illustrations de «l’identification histo- rique abusive que le capitalisme a établie entre travail et travail salarié », pour reprendre les termes de l’économiste Carlo Vercellone (2). Mais aussi du fait que, dans notre société, «le temps ne connaît que deux formes sociales : le travail et le loi- sir », comme l’observe Julien Dourgnon, conseiller de M. Hamon (3). Le candidat socialiste desserre cet étau en affirmant, sur son site de campagne, vouloir «donner la possibilité à chacun de s’émanciper et de s’engager librement dans l’activité qui répond à ses aspirations ».

Pourquoi, en effet, confiner ses béné-

ficiaires à leur canapé, alors que le revenu de base pourrait favoriser une reconver- sion professionnelle ou le démarrage d’une activité plus utile socialement ?

M. Maxime de Rostolan, initiateur du

mouvement Fermes d’avenir, estime par exemple que son instauration aboutirait à «décupler les installations » en agriculture biologique (4). Le dispositif permettrait aussi de prendre en compte les innombra- bles activités non rémunérées qui « font société » et qui, accessoirement, rendent possible l’activité économique à propre- ment parler : étudier, élever un enfant, être bénévole dans un festival ou un club spor- tif, développer un logiciel libre, prendre le temps d’inventer, de créer D’aucuns rappellent que, à l’époque où elle écrivait le premier tome de Harry Potter (à la fois objet littéraire délectable et future poule aux œufs d’or), J. K. Rowling vivait des aides sociales britanniques !

«Capitalisme d’argent de poche »

POUR SES PARTISANS, le revenu garanti serait ainsi un revenu primaire, issu de la production, et non secondaire, c’est-à-dire issu de la redistribution. Dourgnon juge indispensable de « promouvoir une nou- velle narration de l’économie » qui se substitue à celle imposée par le Mouve- ment des entreprises de France (Medef), « selon laquelle la société vivrait aux cro- chets de l’entreprise, alors que c’est l’in- verse ». Ce que fait remarquer l’ancien ministre des finances grec Yanis Varoufa- kis : «C’est un mythe répandu, avec l’ap- pui des riches, que la richesse est produite individuellement. En réalité, la richesse a toujours été produite collectivement et pri- vatisée par ceux qui en avaient le pouvoir :

la classe des possédants » (World Econo- mic Forum, 3 novembre 2016).

Cet argument justifie aussi que le revenu universel, comme son nom l’in- dique, soit versé à tout le monde ; un prin- cipe attaqué par de nombreux commen- tateurs, qui jugent absurde de l’accorder « aussi bien à [la milliardaire] Liliane Bettencourt qu’à la caissière d’Auchan » (Challenges, 13 janvier 2017). Or, bien sûr, l’héritière de L’Oréal restituerait le sien par l’impôt, et financerait même celui d’un bon nombre de ses concitoyens ; en outre, elle a déjà droit à la Sécurité sociale et personne ne s’en indigne.

Ce caractère collectif de la production

de richesse, les partisans du revenu garanti le brandissent également face à ceux qui,

y compris à gauche, redoutent la création

d’une «classe de citoyens oisifs, entretenus par leurs concitoyens (5) ». Non seulement ils jugent très improbable que quiconque soit réellement un parasite, mais, même si

le cas se rencontrait, arguent-ils, le revenu

garanti représenterait, plutôt qu’une faveur extravagante, le meilleur moyen de réduire son coût pour la société. Proche de

M. Hamon, le député PS Michel Pouzol,

qui a lui-même vécu du revenu minimum d’insertion (RMI) il yaune quinzaine d’an- nées, interrogeait lors d’un débat au Sénat, le 8 février : « Ilyahuit millions de per- sonnes au-dessous du seuil de pauvreté en France; est-ce qu’on mesure le coût direct et indirect de cette pauvreté ?» Il s’agirait, écrit Dourgnon dans son livre, de mener une « politique d’inclusion incondition- nelle », au lieu de faire dépendre l’accès à des moyens d’existence décents du fait que l’on est «salarié de Tartempion » – selon l’expression de l’économiste Yann Moulier Boutang lors du débat au Sénat.

Offrir un filet de sécurité efficace y compris à la masse des chômeurs et des précaires, et alléger en même temps la condition salariale, dans laquelle les indi- vidus, comme l’écrivait l’économiste Fré- déric Lordon, sont « rivés à des finalités qui ne sont pas les leurs » et « dépossédés de toute prise sur leur existence » (6) ? Difficile d’y trouveràredire. Sauf que ce sont des « salariés de Tartempion », pré- cisément, qui ont bâti la Sécurité sociale et conquis de haute lutte l’essentiel des droits sociaux dont nous jouissons aujourd’hui. Pour beaucoup, à gauche, cette forteresse du salariat, certes bien ébranlée, mais encore solide, constitue le seul cadre de progrès possible. L’ampleur prise par le débat sur le revenu garanti a ainsi amené le sociologue Bernard Friot, partisan, lui, du salaire à vie (7), à diag- nostiquer «l’effondrement idéologique à gauche » (Bondy Blog, 6 janvier 2017). Elle a ravivé chez beaucoup la peur d’un « cheval de Troie néolibéral »:l’alloca- tion à tous d’une somme forfaitaire, insuf- fisante pour donner une réelle marge de manœuvre face à un employeur, servirait de prétexte à la casse de toute la protec- tion sociale existante ainsi que du droit du travail. C’est d’ailleurs pour cette rai-

NICOLA BEALING. – « Running Elephant »

(Éléphant qui court),

2006

BRIDGEMAN IMAGES
BRIDGEMAN IMAGES

son que certains libéraux – pas tous, loin de là – se font les avocats du revenu garanti, le dernier rallié en date étant M. Henri de Castries, ancien président d’Axa et soutien de M. François Fillon. Un représentant des assureurs privés :

peut-être pas un hasard.

Cela explique la défiance que l’on manifeste à la gauche du PS, aussi bien au sein du mouvement de M. Jean-Luc Mélenchon, La France insoumise, qu’au Parti communiste ou au Nouveau Parti anticapitaliste, à l’égard d’une telle mesure. M. Mélenchon, même s’il dit son intérêt pour les travaux de Friot, maintient le cap du retour au plein-emploi, de la revalorisation des bas salaires, de la lutte contre la précarité et de la réduction du temps de travail. Les partisans du revenu universel partagent ce dernier objectif (M. Hamon préconise d’y inciter les entreprises sans modifier la durée légale), mais il présente à leurs yeux le défaut de ne pas concerner l’ensemble de la société et de « laisser inchangé le degré de dépendance du salarié », comme l’écrit Dourgnon. Dialogue de sourds

Les montants généralement évoqués pour la mise en place d’un revenu garanti n’ont rien pour rassurer les sceptiques. Passons sur le système baroque imaginé par l’économiste Thomas Piketty, membre de l’équipe de campagne de M. Hamon, sorte de prime d’activité améliorée qui n’a de « revenu universel » que le nom (8). Qu’il s’agisse des pistes explorées par le Mouvement français pour un revenu de base (MFRB) (9) ou du projet du candidat socialiste, l’impression qui domine est que, après vous avoir fait miroiter la lune, ils se proposent de vous y emmener en deux-chevaux.

En septembre 2016, M. Hamon prenait pour référence plancher le revenu de soli- darité active (RSA), soit 535 euros men- suels pour une personne seule, et fixait pour objectif d’arriver à « 750, voire 800 à 1000 euros », même si le quinquennat pou- vait ne pas suffire pour atteindre ce mon- tant. La somme de 750 euros pour tous, que mentionnait la première version de son site de campagne, a suscité un tollé, les commentateurs jugeant impossible de réu- nir les 400 milliards d’euros annuels néces- saires–selon un mode de calcul discutable. Dès lors, il a proposé un plan par étapes, repris dans la plate-forme présidentielle signée avec M. Jadot : revalorisation du

Nos précédents articles

• « Le revenu garanti et ses faux amis », par M. C. (juillet 2016).

• « Une utopie à portée de main », dossier (mai 2013).

• « L’aurore », par Ignacio Ramonet (janvier 2000).

• « Instaurer un revenu d’existence contre l’exclusion », par Yoland Bresson (février 1994).

• « Revenu minimum ou “deuxième chèque” ? », par Jean-Paul Maréchal (mars 1993).

RSA à 600 euros, automatisation de son versement (actuellement, un tiers des ayants droit ne le réclament pas), y compris aux 18-25 ans qui en sont jusqu’ici exclus, puis extension à l’ensemble de la popula- tion. Les 750 euros étaient désormais l’ob- jectif à terme. Dans une version ultérieure, toute mention de ce montant avait disparu, et l’universalisation devait faire l’objet d’une «conférence citoyenne». Finalement, le plan initial – 750 euros pour tous « à terme » – est réapparu sur le site le 18 jan- vier (10). Que d’hésitations, qui pourraient en annoncer d’autres

Dourgnon déplore que tous ses interlo- cuteurs « ne s’intéressent qu’au finance- ment, et se moquent de l’idée elle-même ». Cette obsession révèle à la fois la dimen- sion un peu magique que revêt au premier abord l’idée d’un revenu universel et l’ef- ficacité du discours qui, depuis des années, assimile la dépense publique à une catas- trophe. « On nous prend pour des fous furieux », insiste M. Pouzol, qui s’évertue à répéter qu’en 1945 la création de la Sécurité sociale avait mobilisé l’équiva- lent de « 100 % du PIB [produit intérieur brut] du pays ». Il souligne en outre que ces 400 milliards seraient « réintroduits dans l’économie réelle » (11).

Pour le financement, M. Hamon pro- pose une réforme de l’impôt sur le revenu, rendu « beaucoup plus progres- sif » et fusionné avec la contribution sociale généralisée (CSG) afin d’intégrer les revenus non salariaux – ce qui pourrait mettre en danger le financement de la Sécurité sociale, auquel est jusqu’ici réservée la CSG. Il envisage une nouvelle fiscalité du patrimoine qui réunirait taxe foncière et impôt sur la fortune, et « aurait un meilleur rendement ». Il souhaite rapa- trier « au moins la moitié des 80 milliards d’euros » de l’évasion fiscale, et met en cause les cadeaux faits au patronat, en pure perte, sous forme d’exonérations de cotisations (20 milliards d’euros par an) (12). Il envisage aussi une «taxe sur les robots » lorsqu’un travailleur est rem- placé par une machine ; plus largement, il reprend à son compte la prédiction d’une « raréfaction du travail », prédic- tion qui est loin de faire l’unanimité (13).

Il n’empêche : 750 euros, c’est au-des- sous du seuil de pauvreté, évalué par l’Ins- titut national de la statistique et des études économiques (Insee)à840 ou 1 008 euros par mois pour une personne seule, selon

que l’on retient un seuil à 50 ouà60 % du revenu médian. Cela permet-il de refu- ser un emploi ou de discuter ses conditions de travail ou de rémunération ? Ne risque- t-on pas de voir simplement la société payer une partie des salaires à la place du patronat, donnant naissance à ce que Mou- lier Boutang appelle un «capitalisme d’ar- gent de poche » ? Cette frilosité ne risque- t-elle pas de tuer l’idée dans l’œuf ?

Dourgnon plaide pour une politique des petits pas, une « stratégie de la tortue, façon armée romaine », en espérant que le montant augmente peu à peu. En outre, argue-t-il, une somme faible au départ prêterait moins le flanc à des attaques contre la protection sociale existante. « Pour le moment, de toute façon, nous n’avons pas les forces sociales pour faire mieux. Les syndicats sont contre!» Reste à voir si cette campagne changera la donne. Et si Moulier Boutang a raison d’affirmer que désormais cette question « ne quittera plus le débat politique ».

(1) Cité par Mathieu Magnaudeix, «Dans les rouages de la “Macron Company” », Mediapart, 3 février 2017. (2) « Quelle place pour le travail ? », débat entre Jean-Marie Harribey et Carlo Vercellone, L’Économie politique, n° 67, Paris, juillet 2015. (3) Julien Dourgnon, Revenu universel. Pourquoi ? Comment ?, Les Petits Matins - Institut Veblen, coll. « Politiques de la transition », Paris, 2017. (4) Cité dans Olivier Le Naire et Clémentine Lebon, Le Revenu de base. Une idée qui pourrait changer nos vies, Actes Sud, coll. « Domaine du possible », Arles, 2017.

(5) Seth Ackerman, « L’allocation universelle comme solution au chômage ? », dans Mateo Alaluf et Daniel Zamora (sous la dir. de), Contre l’allocation universelle, Lux, Montréal, 2016. (6) Frédéric Lordon, « Pour la république sociale », Le Monde diplomatique, mars 2016. (7) Lire Bernard Friot, «La cotisation, levier d’éman- cipation », Le Monde diplomatique, février 2012. (8) Thomas Piketty, « Notre revenu universel est-il vraiment universel?», 30 janvier 2017, http://piketty.blog.lemonde.fr (9) Jean-Éric Hyafil et Thibault Laurentjoye (sous la dir. de), Revenu de base. Comment le financer ?, MFRB - Éditions Yves Michel, Paris-Gap, 2016. (10) Adrien Sénécat, «En pleine campagne, Benoît Hamon rabote (puis remet) son “revenu universel” », Les Décodeurs, 17 janvier 2017, www.lemonde.fr (11) Cf. le graphique «Dépenser pour relancer : des flux et des fuites », Manuel d’économie critique du Monde diplomatique, www.monde diplomatique.fr/

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(12) Entretien au site MadmoiZelle.com, 18 jan- vier 2017. (13) Cf. Jean Gadrey, « L’hypothèse de “la fin du travail” qui fonde le projet de revenu universel de Benoît Hamon est très contestable », 8 janvier 2017, http://alternatives-economiques.fr/blogs

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LE MONDE diplomatique – MARS 2017

EMMANUEL MACRON, LA FINANCE ET LE POUVOIR

Les vieux habits de l’homme neuf

Étroitement associé à la politique économique du président François Hollande, le candidat du mouvement En marche! se présente pourtant comme un homme « hors système », loin des partis et des coteries. Cautionnée par la presse, la métamorphose de M. Emmanuel Macron en évangéliste poli- tique masque mal la trajectoire banale d’un technocrate dont l’entregent lui a permis de brûler les étapes.

PAR FRANÇOIS DENORD ET PAUL LAGNEAU-YMONET *

CE 17 mars 2015, l’agenda de

M. Emmanuel Macron s’annonce chargé.

À 7 h 45, la revue Politique internationale

attend le ministre de l’économie, de l’in- dustrie et du numérique pour un petit déjeuner-débat. Au menu : exposé face à un aréopage de patrons, de diplomates et de responsables politiques. Une heure plus

tard, direction Bercy. Le ministre participe

à l’ouverture d’une conférence sur les dis-

positifs publics de soutien à l’exportation, où se mêlent hauts fonctionnaires et diri- geants du privé, avant de s’entretenir avec les sénateurs socialistes au sujet de la loi pour la croissance, l’activité et l’égalité des chances économiques.

Vers 13 h 15, il retrouve les convives du Cercle Turgot pour un déjeuner-débat. Le président en exercice de ce think tank, M. François Pérol, patron du groupe Banque populaire - Caisse d’épargne (BPCE), l’accueille : «Bienvenue, Emma-

nuel. Tu arrives juste du Sénat. Y a-t-il trop d’articles à ton projet de loi ? Comme on disait en d’autres temps, trop de notes s’agissant de la musique de Mozart ? » Pareil hommage tient en partie de l’auto- célébration, tant la carrière de M. Macron ressemble à celle de M. Pérol : fils de médecin, énarque, passé par l’inspection des finances, par la banque Rothschild et par les services de l’Élysée. Le ministre

a vite fait d’emballer financiers, journa-

listes et autres cadres, qui l’intronisent membre d’honneur de leur cercle. Après les questions au gouvernement à l’Assem-

blée nationale, M. Macron s’attarde pour un long entretien avec M. Pierre Gattaz, président du Mouvement des entreprises de France (Medef). Puis, Saint-Patrick oblige, il reçoit M. Richard Bruton, son homologue irlandais.

Une succession d’apparitions brèves dans les sphères du pouvoir, avec la volonté de faire forte impression à défaut de laisser une empreinte profonde : ce 17 mars 2015 résume à bien des égards la trajectoire du candidat à l’élection pré- sidentielle française.

Il se rêvait normalien, il atterrit à Sciences Po. Là, l’historien François Dosse le présente en 1999 au philosophe Paul Ricœur, qui cherche une petite main pour achever le manuscrit de La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli (1). Cette collaboration ouvre à l’étudiant les portes d’Esprit, revue intellectuelle française proche de la « deuxième gauche » qui sou- tint par exemple le plan de réforme de la Sécurité sociale du premier ministre Alain Juppé en 1995. Il y théorise sa conception de l’exercice du pouvoir : « Le discours comme l’action politique ne peuvent plus s’inscrire dans un programme qu’on pro- poserait au vote et qu’on appliquerait durant les cinq années du mandat (2). » Au politique, il faudrait, selon lui, un hori- zon plutôt qu’un catalogue de mesures. C’est auprès de piliers de la « deuxième gauche » qu’il trouve l’idéologie donnant sens à son engagement.

Sous le fouet de la sainte concurrence

ÉNARQUE stagiaire dans l’Oise à l’au- tomne 2002, M. Macron se lie d’amitié avec Henry Hermand. Enrichi dans l’im- mobilier commercial, l’homme d’affaires (décédé en 2016) a été l’une des figures tutélaires et nourricières d’une gauche chrétienne et « anti » : anticommuniste,

anticolonialiste et antijacobine (3). Puis, en 2007, le chef de l’inspection des finances, M. Jean-Pierre Jouyet, débauché par M. Nicolas Sarkozy pour le secrétariat d’État chargé des affaires européennes, présente ce jeune homme prometteur à

M. Jacques Attali.

L’ancien conseiller de François Mit- terrand, qui préside la commission pour la libération de la croissance, le nomme rapporteur général adjoint. On discerne en sourdine dans le document final cette volonté de dépasser des clivages ordi- naires que le candidat vocifère désormais

sur toutes les estrades. « Ceci n’est ni un rapport, ni une étude, mais un mode d’emploi pour des réformes urgentes et fondatrices. Il n’est ni partisan ni bipar- tisan : il est non partisan. » Les « non- partisans » de la commission pourfendent

«la rente ( triomphante : dans les for-

tunes foncières, dans la collusion des pri- vilégiés, dans le recrutement des élites » (4) et défendent un projet de société fondé sur la concurrence et la

déréglementation.

)

Ces esprits inspirés ne se contentent pas de recommander la réorientation mas- sive de l’épargne des Français vers les marchés d’actions six mois avant l’effon- drement financier de 2008. La mise en concurrence généralisée revient à opposer entre elles des fractions des classes popu- laires : fonctionnaires et salariés du privé,

* Sociologues. Auteurs de l’ouvrage Le Concert des puissants, Raisons d’agir, Paris, 2016.

artisans taxis contre chauffeurs Uber. Une telle vision du monde sied bien à un frin- gant inspecteur des finances qui, outre le comité de rédaction d’Esprit, qu’il intè- gre, fréquente des cénacles sociaux-libé-

raux et partisans de la construction euro- péenne telle qu’elle se fait, comme En temps réel ou les Gracques. Le premier se présente comme un «lieu de rencontre entre acteurs publics et privés soucieux de confronter leurs expériences et ana-

lyses, ( dédié à la construction de puis- santes bases intellectuelles d’un agenda réformiste ». Le second proclame que le marché « est le moyen de remettre en cause les situations acquises, les privi- lèges et les rentes ».

)

La rente sociale de M. Macron, elle, reste à l’abri des grands vents de la « modernité ». En 2008, M. Xavier Fon- tanet, alors président d’Essilor, M. Serge Weinberg, ancien conseiller de M. Lau- rent Fabius, président du fonds Weinberg Capital Partners, M. Jean-Michel Dar- rois, avocat d’affaires, et M. Alain Minc – le seul à ne pas avoir été membre de la commission Attali – le recomman- dent auprès de la banque Rothschild. Son ascension y sera fulgurante, grâce à un marché conclu en 2012 pour le compte de Nestlé, dont le président, M. Peter Brabeck-Letmathe, avait participé à ladite commission.

M. Attaliaprésenté M. Macron à M. François Hollande en 2010, lorsque celui-ci ne dirigeait plus le Parti socia- liste (PS) et que M. Dominique Strauss- Kahn ou M me Martine Aubry semblaient assurés de jouer les premiers rôles aux primaires de 2011. Le jeune trentenaire coordonne pour le futur président le tra- vail d’économistes comme Philippe Aghion (encore un membre de la com- mission Attali). Après la victoire de

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2012, M. Attali et M. Jouyet – revenu de son aventure sarkozyste et à nouveau intime de M. Hollande – appuient sa can- didature au poste de secrétaire général adjoint de l’Élysée, chargé des questions économiques.

En 2014, c’est encore M. Jouyet qui, en sa qualité de secrétaire général de l’Élysée, annonce la nomination de son protégé au ministère de l’économie. « C’est quand même exaltant, à cet âge- là, d’avoir en charge l’économie, les entreprises, l’industrie, tout ça, lui explique-t-il au téléphone juste après l’annonce du remaniement. Tu te rends compte, le numérique, tout ce que j’au- rais aimé faire ! Je pensais, quand même, à l’inspection des finances, être le maître, maintenant, c’est toi qui vas être le maître (5). » Le nom du jeune pro- dige sera vite associé à une loi qui promeut le bus plutôt que le train, à l’ou- verture dominicale des commerces et au travail de nuit. Il assouplit les règles des licenciements collectifs et hâte la privatisation de la gestion d’aéroports régionaux.

À ce stade d’une trajectoire de météore, on distingue déjà l’épure d’un

style : être introduit dans une institution de pouvoir par un influent pygmalion, n’y passer que le temps nécessaire à la constitution d’un dense réseau de rela- tions, puis recommencer à un poste d’un prestige supérieur. M. Macron ne restera pas plus longtemps à Bercy qu’à l’ins- pection des finances, chez Rothschild ou au secrétariat de la présidence : moins de trois ans. Quand il lance à 38 ans, en avril 2016, son mouvement En marche !,

il mobilise les contacts accumulés à

chaque étape de sa carrière.

À Sciences Po, où il enseigna à sa sor- tie de l’École nationale d’administration (ENA), M. Macron se lie d’amitié avec M. Laurent Bigorgne. C’est à l’adresse privée de ce dernier qu’il domiciliera En marche ! Fin 2010, M. Bigorgne devient directeur général de l’Institut Montaigne. Du très libéral institut, le candidat débauchera M me Françoise Holder, codi- rectrice du groupe du même nom (bou-

langeries Paul et pâtisseries Ladurée), et recourra un temps aux services de l’agence de communication, Little Wing.

Il ne boude pas pour autant les think

tanks de l’autre bord politique : il est proche de M. Thierry Pech, ancien cadre de la Confédération française démocra- tique du travail (CFDT) et directeur général de la fondation Terra Nova, proche du Parti socialiste.

D’anciens membres de la commission Attali se mettent aussi « en marche ».

L’essayiste Erik Orsenna était au premier rang pour le lancement du mouvement à

la Mutualité (La Tribune, 31 août 2016).

La rapporteuse de la commission,

M me Josseline de Clausade, passée du

Conseil d’État à la direction du groupe Casino, M. Jean Kaspar, ancien secré- taire général de la CFDT désormais consultant en stratégies sociales, M. Dar- rois ainsi que M. Stéphane Boujnah, pré- sident d’Euronext, la société qui gère les Bourses d’Amsterdam, Bruxelles,

MICHEL HERRERIA. – « L’Os de la parole », 2009

Lisbonne et Paris, ont fait le déplace- ment pour le premier grand meeting de campagne, le 10 décembre 2016, à la porte de Ve rsailles. C’est d’ailleurs

M. Boujnah, ancien « DSK boy », vice-

président d’En temps réel, qui aurait pré- senté à M. Macron l’homme qui désor- mais lève des fonds pour sa campagne présidentielle: M. Christian Dargnat. Cet ancien patron de la gestion d’actifs de BNP Paribas et du Crédit agricole a éga- lement présidé le comité «Monnaies et système monétaire international » du Medef de 2010 à 2013. Le patron du cabinet de conseil Accenture, M. Pierre Nanterme, autre ancien de la commis- sion Attali et de la direction du Medef – sous la présidence de M me Lau- rence Parisot –, a déclaré avoir versé 7 500 euros (le plafond autorisé) à En marche ! (Les Échos, 27 janvier 2017).

Côté syndical, outre M. Kaspar, la connexion macronienne se nomme Pierre Ferracci. L’homme a transformé le cabinet d’expertise Secafi, proche de la Confédération générale du travail (CGT), en un groupe spécialisé dans le conseil aux syndicats, aux représentants du personnel et aux directions d’entre- prise, le groupe Alpha. Son fils Marc et sa belle-fille Sophie occupent une place importante dans la garde rapprochée du candidat. Témoin de mariage du couple Macron, le premier est professeur d’éco- nomie, chercheur associé à la chaire « Sécurisation des parcours profession- nels » que cofinancent à Sciences Po le groupe Alpha, la société de travail inté- rimaire Randstad, Pôle emploi et le ministère du travail. Avocate d’affaires,

la seconde fut cheffe de cabinet du ministre à Bercy avant d’intégrer son équipe de campagne.

D’autres anciens membres du cabinet ministériel ont rallié En marche ! Son directeur (6), M. Alexis Kohler, qui a rejoint la direction financière du deuxième armateur mondial, MSC, continue de conseiller M. Macron, quand son adjoint, M. Julien Denorman- die, se consacre à temps plein à la cam- pagne. Tous deux sont passés par le cabi- net de M. Pierre Moscovici, aujourd’hui commissaire européen.

Le conseiller chargé de la communica- tion et des affaires stratégiques de M. Macron à Bercy, M. Ismaël Emelien,

fait appel à des entreprises spécialisées dans la collecte et l’analyse de données

de masse afin de caler l’« offre » politique

sur les desiderata des électeurs (Le Monde, 19 décembre 2016). Le porte-parole d’En marche !, M. Benjamin Griveaux, ne faisait pas partie de son cabinet minis- tériel, mais il cumule les propriétés de ses jeunes membres : surdiplômé – École des hautes études commerciales (HEC) de Paris, Sciences Po –, formé au sein de la droite du PS (auprès de

MM. Strauss-Kahn et Moscovici), passé

par un cabinet ministériel (celui de

M me Marisol Touraine). En outre, il a

exercé des mandats électoraux (à Cha- lon-sur-Saône et dans le département de Saône-et-Loire), tout comme le secré- taire général d’En marche !, le député et conseiller régional du Finistère Richard Ferrand, ancien directeur général des Mutuelles de Bretagne.

Héritier de la noblesse d’État

AINSI l’homme qui se présente comme neuf, sans passé et sans attache incarne- t-il, tant personnellement que par son entourage, l’héritage cumulé de la noblesse d’État (Bercy), de l’expertise et de la haute finance : le noyau du « sys- tème », en somme, que sanctionne son appartenance au club Le Siècle.

Trente ans après que M. Hollande,

M. Jouyet et quelques autres caciques

socialistes ont proclamé que « la gauche bouge (7) », la vieille garde et les

Jeunes-Turcs de M. Macron rejouent l’éternelle histoire du modernisme : un homme situé au-dessus des partis qui agrège les bonnes volontés, les compé- tences techniques et les méthodes der-

nier cri pour piloter le pays. Dès lors, l’essentiel n’est pas d’avoir un pro- gramme. C’est de rassembler, de la droite de la gauche (par exemple

M. Gérard Collomb, sénateur-maire de

Lyon, connu pour sa sollicitude envers la hiérarchie catholique) à la gauche de

la droite (comme la députée européenne Sylvie Goulard, auteure de l’inénarrable L’Europe pour les nuls).

C’est surtout de pouvoir compter sur l’appui d’individus influents, tel M. Jean Pisani-Ferry, ancien commissaire géné- ral à la stratégie et à la prospective, et sur les nombreux experts qu’il draine

dans son sillage. Cet ancien conseiller de M. Strauss-Kahn et de M. Jouyet sait pourtant l’inconvénient d’un tel

positionnement. Peu après le « Brexit »,

il constatait : « Nous sommes les experts,

ceux que 52 % des Britanniques détes- tent » (Le Figaro, 4 juillet 2016). Il fau- dra à M. Macron beaucoup de charisme pour maintenir l’illusion qu’il appartient

à l’autre camp. Lui suffira-t-il de croiser

le mythe pompidolien du banquier lettré

sachant conduire les affaires avec le fantasme giscardien du jeune homme

progressiste ?

(1) Marc Endeweld, L’Ambigu Monsieur Macron, Flammarion, Paris, 2015. (2) Emmanuel Macron, « Les labyrinthes du politique. Que peut-on attendre pour 2012 et après ? », Esprit, Paris, mars-avril 2011. (3) Vincent Duclert, « La deuxième gauche », dans Jean-Jacques Becker et Gilles Candar (sous la dir. de), Histoire des gauches en France, vol. 2, XX e siècle:

à l’épreuve de l’histoire, La Découverte, Paris, 2004. (4) Commission pour la libération de la croissance française présidée par Jacques Attali, 300 décisions pour changer la France, XO Éditions - La Documen- tation française, Paris, 2008. (5) Yves Jeuland, À l’Élysée, un temps de président, documentaire diffusé sur France 3 le 28 septembre 2015. (6) Les rôles de directeur et de chef de cabinet ne se confondent pas, le second assumant plutôt des fonctions d’organisation. (7) Jean-François Trans (pseudonyme collectif), La gauche bouge, Jean-Claude Lattès, Paris, 1985.

MARS 2017 – LE MONDE diplomatique

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UN RÊVE D’AMÉRIQUE QUI SE HEURTE

Désenchantement des Maghrébins

Accueillis par la Belle Province parce qu’ils sont diplômés et qu’ils parlent français, les immigrés originaires d’Algérie, du Maroc et de Tunisie rencontrent d’importantes difficultés pour échapper au chômage ou pour trouver un emploi correspondant à leurs compétences. Le débat tendu et current autour de la question identitaire et l’attentat contre une mosquée de Québec en janvier ont aggravé leur mal-être.

PPAA

RR NOTRENOTRE ENVOYÉENVOYÉ SPÉCIALSPÉCIAL AA KRAMKRAM BB ELKAÏDELKAÏD

LONGTEMPS considérés comme la «petite Italie » de Montréal, les alentours de la rue Jean-Talon Est ont récemment été rebaptisés « petit Maghreb » par un regroupement de commerçants. Avec ses deux millions d’habitants, la ville de Montréal, en plus d’être divisée entre francophones (à l’est et au nord) et anglophones (au sud-ouest de l’île), apparaît comme une mosaïque ethnique. Ce quartier concentre une bonne part de la population maghrébine et surtout algérienne au Québec (voir la carte page 9). Situés en bordure du Plateau- Mont-Royal – le quartier cossu des immigrants français –, nombre des segments de la rue Jean- Talon Est arborent les signes caractéristiques de cette présence récente, qui remonte au début des années 1980 (1). Au Canada, où un habitant sur cinq est né à l’étranger, on compte deux cent mille Maghrébins, dont 80 % installés dans la province du Québec et 70 % dans la seule ville de Montréal (2).

problèmes, je ne vais pas le nier, mais, frère, avec mon épouse et mes enfants, nous avons notre logement, une voiture, et dans cinq ans maximum nous serons citoyens canadiens ! Il ne faut pas trop écouter les gens qui se plaignent. Ici, on a la paix. »

Les protestations fusent. Ses camarades sont

loin d’être d’accord. Pour eux, la réalité est bien plus contrastée. Ils ne cachent ni leur déception ni leur colèreàl’égard des autorités québécoises, qui ne feraient pas tout pour leur garantir une meilleure intégration. M. Hassan M., un architecte d’origine tunisienne qui dit travailler dans le bâtiment, sans autre précision, avoue son amertume : « Nous ne sommes pas des réfugiés qui demandons l’aumône. Nous sommes une immigration choisie, puisque le Canada et le Québec ont fait appel à nous et nous ont sélec- tionnés. Or, après notre installation, c’est le chômage garanti. Ici, c’est tout sauf un eldorado. »

Les boucheries sont halal, les agences de voyages proposent des vols bon marché pour l’Afrique du Nord et les boulangeries vendent des pâtisseries et des ustensiles de cuisine «du pays ». Quelques rares tiendas (boutiques) témoignent aussi d’une présence sud-américaine. Dans ce quartier, on célèbre joyeusement les victoires des équipes de football maghrébines, la police intervenant avec bonhomie pour détourner la circulation et éviter les débordements. De nombreux cafés portent le nom d’établissements très connus à Alger, Tunis ou Casablanca. C’est dans l’un d’eux, le

5 Juillet – référence au jour de l’indépendance algé- rienne en 1962 –, que nous retrouvons plusieurs arrivés de fraîche date. M. Mounir D., un Oranais de 35 ans, manutentionnaire dans un grand magasin,

a obtenu son visa d’immigration en 2015. Une petite

tasse de café à la main, une cigarette dans l’autre,

il raconte sa nouvelle vie, synonyme d’autonomie

et d’émancipation : « Ici, je suis bien. Il yades

Hantise de devoir dépendre du « bessbass »

Pour enrayer la dénatalité et éviter un déclin démographique face à la majorité anglophone du Canada, le Québec a en effet adopté un régime législatif qui lui permet de sélectionner des « ressor- tissants étrangers en mesure de participer pleinement, en français, à la société québé- coise (3) ». Le Maghreb, à l’instar de l’Afrique de l’Ouest ou d’Haïti, est ainsi vu comme le réservoir francophone d’une immigration perçue très largement comme nécessaire au développement de la province.

Hassan et ses camarades insistent toutefois sur le taux de chômage particulièrement important

au sein de la population active d’origine maghrébine : 20% à 30% selon les estimations, c’est-à-dire trois à cinq fois plus que la moyenne de la province (6,2 % en janvier 2017). Et ces chiffres ne prennent pas en compte le profond sentiment de déclassement ressenti par de nombreux migrants qui ont la chance de travailler. Une anecdote maintes fois entendue l’illustre: en cas d’urgence médicale à Montréal, mieux vaudrait appeler un taxi, conduit par un médecin maghrébin ou subsaharien qui ne peut exercer faute d’équi- valence de diplôme, que faire appel aux services hospitaliers, régulièrement congestionnés Mounir reconnaît lui-même avoir du mal à accepter sa

condition. Titulaire d’un doctorat de lettres et d’un diplôme tunisien d’interprétariat, il n’a pu trouver de poste à la hauteur de ses compétences : « On n’est pas suffisamment mis en garde pendant le processus de sélection. Les services d’immigration insistent à raison sur la dureté de l’hiver, mais ils feraient mieux de dire aux immigrés que le plus difficile pour eux sera de trouver un vrai emploi. »

Il faut toutefois relever que les documents gouver-

nementaux avertissent les futurs résidents étrangers : « Le fait d’avoir été sélectionné en tant que travailleur qualifié ne signifie pas que vous occuperez un emploi dans la profession ou le métier que vous voulez exercer. »

Quel que soit l’interlocuteur, revient la hantise de rejoindre celles et ceux qui doivent se contenter d’attendre la fin du mois et le versement du bessbass. Ce terme arabe signifie « fenouil » et désigne, par dérision, le programme gouverne- mental d’aide sociale, appelé communément « bien-être social », ou péjorativement « BS », soit 604 dollars canadiens par adulte (435 euros). Ancien ingénieur dans une compagnie d’électricité en Tunisie, M. Moaz F. nous reçoit dans une petite maison individuelle à quelques centaines de mètres de la grande tour inclinée du stade olympique de Montréal. Il a réussi à trouver un emploi d’ingénieur, mais au terme d’un difficile processus de plusieurs années, au cours duquel il a été obligé de reprendre ses études faute d’obtenir les équivalences nécessaires.

Son épouse Ines, ingénieure elle aussi, travaille à mi-temps dans une association d’alphabétisation pour des immigrés non francophones. To ut en reconnaissant la « tranquillité d’esprit » dont elle jouit loin de la Tunisie et de ses incertitudes

politiques, elle dénonce le discours officiel à propos des difficultés d’emploi des Maghrébins. « Quelle que soit la couleur du gouvernement de la province, le problème est minimisé. Le corporatisme de certains ordres professionnels empêche l’accès à des professions réglementées, comme médecin, avocat ou infirmière. Il n’est pas remis en question,

et le sujet de la discrimination à l’embauche reste tabou. Dans le même temps, on dit aux gens de créer leur entreprise. C’est un vrai choc culturel, parce que ces personnes viennent de pays où le salariat est la voie normale et où l’on attend de l’État la solution. D’où la frustration qu’elles expriment. De guerre lasse, certains créent de petites entreprises dont la cible est d’abord la clientèle maghrébine. Voilà comment on favorise le communautarisme. »

Bien mieux considérés qu’en Europe

Les statistiques montrant que les Maghrébins sont la communauté la plus touchée par le chômage ne semblent guère émouvoir les autorités, même si des voix s’élèvent pour réclamer un effort plus soutenu afin de leur faciliter l’accès à la fonction publique. Nous avons pu recueillir des dizaines de témoignages comme ceux d’Ines ou de Hassan, avec les mêmes critiques et les mêmes arguments. Ancien journaliste en Algérie, M. Kamel Dziri résume ainsi son parcours par le millier de curriculum vitae envoyés ou distribués en faisant du porte-à-porte, et qui n’ont débouché que sur quelques entretiens infructueux. Alors qu’on le

considère comme « surqualifié », il a dû se satisfaire d’un emploi de magasinier dans une chaîne d’équi- pements électroniques. Doctorant à l’université d’Ottawa, dans l’Ontario voisin, M. Adib Bencherif a quant à lui connu une surprenante déconvenue lors de sa recherche d’emploi au Québec : « Un recruteur m’a fait comprendre que ma bonne maîtrise de la langue et de la culture françaises était un handicap. Selon lui, je risquais de complexer mes collègues québécois »

De fait, la complexité des relations triangulaires entre le Québec, la France et les pays du Maghreb façonne le quotidien des immigrés d’origine nord- africaine. Professeur titulaireàHEC Montréal, Taïeb

Hafsi vit au Canada depuis plus de trois décennies. Observateur attentif de l’évolution des commu- nautés maghrébines, il dresse un constat apaisé, mais non dénué de critiques : « Dans l’ensemble, les Maghrébins sont heureux d’être au Québec et ils y sont bien mieux accueillis qu’en Europe. Il y

(1) De 2005 à 2014, le Québec a enregistré près de 500 000 nouveaux immigrants, dont 39 971 d’Algérie, 38 183 de France, 36 222 de Chine, 36 018 du Maroc, 27 742 d’Haïti et 10 707 de Tunisie. Source : ministère de l’immigration, de la diversité et de l’inclusion, Montréal. (2) Statistiques Canada. (3) Article 111 de la loi sur l’immigration au Québec.

(Suite de la première page.)

Comment, dans ces conditions, imagi- ner s’en sortir ? Quel processus de « rési- lience sociale » envisagent ceux qui veu- lent rompre avec la trajectoireàlaquelle ils sont destinés ?

Lycéens ou jeunes entrepreneurs, les Vaudais que nous avons interrogés ont mis en avant diverses stratégies : faire une grande école, s’engager en politique, créer son entreprise, partiràl’étranger, etc.

Au lycée Robert-Doisneau, un établis- sement de 730 élèves, la possibilité d’in- tégrer Sciences Po Paris attire les meil- leurs élèves. La prestigieuse école leur

propose une voie d’accès spécifique, à travers une convention qui permet à des jeunes issus de lycées défavorisés d’ac- céder à la rue Saint-Guillaume sans passer le très sélectif concours d’entrée. « Je vois Sciences Po comme une chance. On m’a ouvert des portes, et Sciences Po Paris est la porte d’entrée de ma vie future », confie Mohamed, en terminale, section économique et sociale. Ce jeune homme qui vit depuis toujours dans un grand ensemble y voit « un moyen de changer l’élite » : «Pourquoi demain je ne devien- drais pas entrepreneur ou dirigeant ? », interroge-t-il. Rachid, l’un de ses cama- rades de classe, abonde : lui veut «tenter Sciences Po pour [s]’ouvrir de nouveaux horizons, pour pouvoir ensuite travailler à l’international ».

La barrière des entretiens d’embauche

CRÉÉES EN 2001 et fondées sur un principe de discrimination positive ter- ritoriale, les conventions d’éducation prioritaire devaient favoriser la « mixité sociale », l’« excellence dans la diver- sité » dans cet établissement habituelle- ment fréquenté par des élèves issus de familles aisées.

Si, en quinze ans, plus de 1 600 étu- diants ont bénéficié de ce dispositif, les résultats ne sont pas toujours à la hauteur des promesses: 40% des 163 élèves admis grâce à cette passerelle en 2016 avaient

des parents appartenant aux catégories socio-professionnelles favorisées (contre 20 % en 2001 et 36 % en 2010) (3). La perspective d’intégrer Sciences Po Paris n’en est pas moins vécue comme un rêve :

« Mes parents savent à peine parler le français. Ma scolarité depuis le collège, je l’ai gérée tout seul, raconte Rachid. J’ai travaillé tout seul, cherchant parfois des solutions sur Internet ou auprès d’étu- diants extérieurs au lycée. C’est pourquoi je suis fier. Si je réussis à entrer à Sciences Po Paris, vous imaginez combien toute ma famille sera heureuse ? »

UNE ÉCHAPPATOIRE

En banlieue,

ZINEDDINEBESSAI.COM
ZINEDDINEBESSAI.COM

ZINEDDINE BESSAÏ. –«MIM », 2012

Contrairement aux jeunes « décro- cheurs », qui rejettent l’école et ne la per- çoivent pas comme un vecteur de promo- tion sociale, ces bons élèves lui attribuent une valeur égalisatrice, mais uniquement

pour les plus méritants : travailler dur, être prêt à tous les sacrifices permettrait selon eux de compenser les inégalités, de dépasser les discriminations. Les discours sur la volonté individuelle, en vogue dans

le monde de l’entreprise (« Quand on veut, on peut », « Tout le monde a sa chance à condition de s’en donner les moyens »), trouvent un fort écho chez eux. Dès lors, il n’est pas étonnant que, dans leur majorité, ils n’envisagent pas Sciences Po comme un moyen d’acquérir un capital culturel ou de devenir hauts fonctionnaires, mais comme un tremplin vers une carrière commerciale. « Je me projette vers un master d’économie et de business, parce que j’ai toujours été inté- ressé par le monde des affaires », explique Mohand, désireux de «travailler à l’in- ternational dans des métiers centrés sur le commerce ». Rachid, qui confie avoir redoublé son cours préparatoire parce qu’il ne savait ni lire ni écrire, insiste sur le fait qu’il a « travaillé intensément » pour en arriver là, et s’imagine « dans un cabinet de conseil ». Saïd se rêve pour sa part « dans le trading, la finance » ; quant à Mohamed, il a un projet « d’entrepre- neuriat dans le textile ».

La volonté de « créer sa boîte », de devenir travailleur indépendant ou autoentrepreneur revient souvent dans la bouche des jeunes hommes de Vaulx-en- Ve lin. Non par idéal profess ionnel mais par défaut, car ils constatent que leur cou- leur de peau et leur quartier de résidence

(3) Philippe Douroux et Maryam El Hamouchi, « Sciences Po : une diversité trop homogène », Libération, Paris, 23 janvier 2017.

À LA RECHERCHE DEMPLOI

9

LE

MONDE

diplomatique

– MARS 2017

au Québec

a un vrai attachement à cette terre d’adoption, et les critiques que l’on entend à propos de la difficulté d’accès à l’emploi s’expliquent aussi par une impatience et une volonté d’intégration très

importantes. » Pour ce spécialiste du management mondialement reconnu, les problèmes naissent néanmoins quand, dans un pays de tradition multi- culturelle, le Québec importe des problématiques qui lui sont étrangères, en reproduisant par exemple le débat français à propos de la laïcité et de la place de l’islam dans l’espace public.

Avant la tuerie du Centre culturel islamique de la ville de Québec, qui a fait six morts le 29 janvier dernier, deux événements majeurs avaient créé le malaise au sein de la communauté maghrébine. Le premier concernait la tenue, en 2007 et 2008, de débats publics à propos des «accommodements raisonnables » imposés depuis 1985 par la Cour suprême du Canada. Ces exceptions à certaines règles en apparence égalitaires visent à éviter une discrimination envers les handicapés ou envers des minorités, essentiellement confessionnelles. Ces accommodements encadrés par les tribunaux autorisent par exemple des congés les jours de fête religieuse, le port à l’école du couteau tradi- tionnel par les enfants sikhs, celui du hidjab par les musulmanes ou de la kippa par les juifs. Au terme de ces auditions et de son enquête, la commission Bouchard-Taylor avait conclu que ces accommo- dements ne posaient pas de problèmes « sur le terrain », mais elle avait mis au jour une crainte crois- sante des Québécois à l’égard de l’immigration.

Le second événement, plus récent, est la proposition d’une « charte des valeurs québé- coises » évoquée par le Parti québécois (PQ) lors de la campagne pour les élections provinciales de septembre 2012. Le projet, présenté en 2013, entendait encadrer la pratique des « accommo- dements raisonnables » en réaffirmant les valeurs de laïcité et d’égalité entre les femmes et les hommes. La charte interdisait notamment à tout le personnel de l’État, de l’éducation ou de la santé de porter des « signes religieux facilement visibles et ayant un caractère démonstratif ». Après avoir mobilisé opposants puis partisans, et divisé le camp souverainiste, elle fut abandonnée à la suite de la victoire du Parti libéral en avril 2014 (4). Durant ces deux moments d’agitation, nombre de migrants se sont sentis stigmatisés et reprochent au PQ d’avoir joué avec le feu en créant un climat général d’intolérance.

Jeune Français descendant de grands-parents algériens installé dans la banlieue de Montréal,

M. Salim Nadjer insiste sur la sensation de déjà- vécu qu’il éprouve depuis quelques années. « Les débats ont parfois été caricaturaux. N’importe qui

a pu s’emparer du micro pour dire n’importe quoi.

J’ai eu l’impression que la France et ses problèmes m’avaient suivi à Montréal, et je me dis qu’il faut peut-être que j’aille m’installer au Canada anglo- phone pour être tranquille. » De son côté, M. Abdel- hamid Benhmade, doctorant marocain à l’université d’Ottawa, estime que les polémiques liées à la charte des valeurs ont eu quelques conséquences positives. « De nombreux Québécois ont aban- donné leur attitude d’évitement et ont dit des choses qu’ils n’osaient pas formuler. C’est un point de départ pour résorber les incompréhensions. »

Une opinion que partage l’universitaire montréalaise

Rachida Azdouz. Pour cette personnalité très

engagée contre les discriminations, « le débat sur la laïcité est nécessaire, mais il faut garder en tête la montée de l’intolérance. Il yasûrement des ajustements à faire, mais certains en profitent pour remettre en question la présence des Maghrébins sur le sol québécois ».

La Belle Province n’est pas restée à l’abri des tumultes du Proche-Orient et de l’Europe. Le

28 mars 2015, le groupe d’extrême droite Pegida Québec, s’inspirant du mouvement allemand du même nom, a tenté d’organiser une marche

« contre l’islamisation du Québec » dans le « petit

Maghreb », avant d’y renoncer à la demande de la police et face à une contre-manifestation impor- tante. En décembre 2016, comme s’ils pressen- taient le drame à venir, de nombreux internautes maghrébins résidant à Québec et à Montréal s’alar- maient que plusieurs groupes militants appellent sur des réseaux sociaux à « nettoyer le Québec de toute présence musulmane ». L’un d’eux, la Meute, fondé à l’automne 2015 par deux anciens militaires, compterait plus de 43 000 membres sur sa page Facebook. Il entend défendre l’identité du Québec, «foyer et nombril de la civilisation européenne dans toutes les Amériques (5) ».

Plus ouverts, plus indulgents qu’en France

La tuerie du 29 janvier, commise par un étudiant d’extrême droite, mais aussi les polémiques liées à la charte des valeurs ont semé

le doute au sein du PQ. L’un de ses responsables, partie prenante de la campagne électorale de 2014, a bien voulu s’exprimer sur la question, en demandant à ne pas être cité nommément : «Il y

a une nécessité de poser des limites au multicul-

turalisme tel qu’il existe dans le reste du Canada. Si, à Calgary, une policière voilée ne pose pas de problème, ce n’est pas le cas au Québec. Il ne s’agit pas de dire non à l’islam, mais de fixer des

Laurent Montréal, ville-monde Bd Saint- Pays de naissance des immigrés 1 les plus nombreux là
Laurent
Montréal, ville-monde
Bd Saint-
Pays de naissance des immigrés 1 les plus nombreux
là où les personnes originaires d’un même pays
représentent au moins 5%de la population totale
Algérie
et Maroc
France
Italie
Haïti
Chine
Autre pays d’Asie (Vietnam,
Inde, Bangladesh, Sri Lanka)
Autre pays du Proche-Orient
(Iran, Égypte)
Autre pays d’Europe
(Portugal, Russie,
Royaume-Uni,
Roumanie)
MONTRÉAL-
EST
Liban
Grèce
Saint-
LAVAL
Léonard
Philippines
États-Unis
Rosemont
1. Qu’ils aient acquis
ou non la nationalité
canadienne.
Plateau-
Mont-Royal
Cartierville
LONGUEIL
MONTRÉAL
Côte-
des-Neiges
POINTE- CÔTE
CLAIRE
SAINT-LUC
DORVAL
BROSSARD
SENNEVILLE
Lasalle
0 5
10 km
Source : Statistique Canada, « Enquête nationale auprès des ménages 2011 ».
CÉCILE MARIN
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Rue Jean-
Talon Est

règles sur le vivre-ensemble. Ce débat n’est pas clos, même si notre parti risque de se couper d’une partie de l’électorat de confession musulmane. »

Un avis que partage le politiste Christian Dufour :

« Le Québec n’est certes pas la France, car nous sommes plus ouverts et plus indulgents vis-à-vis de la diversité culturelle. Mais ce n’est pas non plus la Colombie-Britannique, l’Alberta ou l’Ontario. C’est aux courants nationalistes et autonomistes québécois de définir une plate-forme acceptable

par tous, loin des surenchères identitaires. » De son côté, le parti progressiste Québec solidaire a décidé en novembre 2015 de se tenir à distance du débat identitaire. Vigilant à l’égard du prosély- tisme, il ne s’oppose pas pour autant au port de signes religieux par les représentants de l’État. Avec un « projet collectif d’indépendance et de défense des droits de la personne et des minorités », ce parti entend attirer à lui les souve- rainistes québécois que le débat sur la charte des valeurs a rebutés.

Pour autant, nombre de résidents maghrébins se sont ouvertement prononcés en faveur de cette dernière. « Je ne suis pas venu m’installer au Québec pour vivre les mêmes pressions religieuses que celles que j’ai subies en Algérie », nous déclare à ce sujet M. Fouad Nedromi, un logisticien d’origine algérienne. Pour lui, des voix comme celle de M me Djemila Benhabib, candidate du PQ

en 2012 et 2014, ont raison de se faire entendre pour dénoncer le danger de l’intégrisme et du repli communautariste. Attaquée pour ses positions en faveur d’une laïcité intransigeante, cette auteure et militante très active a publié sur sa page Facebook, le 4 février 2017, un texte dénonçant l’opportunisme de la classe politique québécoise

après l’attentat de Québec. « Je me serais attendue à ce que ces rencontres [des représentants politiques] avec les religieux musulmans soient aussi une occasion pour nos politiciens de leur expliquer le sens de la démocratie. La nécessaire distanciation entre le politique et le religieux pour protéger les religions, précisément. Le profond respect des femmes. Notre attachement à la liberté d’expression. Notre rejet viscéral de la violence. Mais non, c’était trop leur demander. L’occasion était trop belle pour eux de comptabiliser des

votes ! » Cette intervention a suscité la polémique. Et fait direàde nombreux Québéco-Maghrébins que ce ne sont pas simplement les débats franco- français sur l’intégration qui les poursuivent, mais aussi les affrontements entre laïques et islamistes qui divisent leurs sociétés d’origine.

AKRAM BELKAÏD.

(4) Lire Jean-François Nadeau, « Le Parti québécois sanctionné pour ses errements politiques », Le Monde diplomatique, mai 2014. (5) Radio Canada, 6 décembre 2016.

AUX DISCRIMINATIONS

autoentrepreneur faute de mieux

constituent un handicap majeur pour pas- ser la barrière des entretiens d’embauche. Farid, désormais entrepreneur dans le secteur de l’immobilier, ne croit plus aux discours sur la « diversité en entreprise »:

« Après le bac, j’ai voulu faire un BTS [brevet de technicien supérieur] en alter- nance, mais je n’arrivais pas à trouver d’entreprise parce que j’habitais Vaulx- en-Velin et que je suis issu de l’immigra-

tion. Je suis devenu commercial durant quelques années. Et là, c’est très drôle, j’ai découvert une autre forme de discri- mination. Elle m’allait bien, celle-là :

c’est la discrimination au chiffre d’af- faires. Ton salaire dépend en partie des commissions que tu ramènes. J’ai vu une justice avec le capitalisme : c’est dur à dire, mais au moins, on ne te ramène pas à tes origines », analyse-t-il.

« Fils de Bédouin devenu millionnaire »

MILOUD, qui ne vit pas à Vaulx-en- Velin mais qui a choisi cette commune pour y développer son activité,aconnu une expérience similaire. « Quand je suis parti de Pau pour venir à Lyon, je suis passé par l’APEC (4), où j’ai fait un bilan de compétences. En matière d’expérience, j’avais géré un magasin pour une fran- chise et trois établissements pour un groupe hôtelier de dimension internatio- nale. Je savais donc ce qu’était la gestion. Pourtant, de tous ceux qui avaient envoyé un CV, j’étais le seul qui n’avait obtenu aucune réponse. On était une vingtaine dans le groupe, avec tous les types de pro- fil, mais j’étais le seul qui avait un nom et un prénom à consonance arabe. » Dans un contexte où les discriminations à l’em- bauche ferment souvent les portes du salariat, l’entrepreneuriat apparaît comme un moyen de s’extraire de son milieu social, une voie de salut, certes inégali- taire, mais moins injuste que la pseudo-

« égalité des chances » promue par les pouvoirs publics.

Créer une entreprise n’a cependant rien d’aisé quand on ne dispose ni de moyens ni de réseaux, et beaucoup doivent se contenter du statut d’autoentrepreneur, notamment pour le compte d’Uber, la société américaine de voitures de transport avec chauffeur (VTC), qui rencontre un succès certain dans les quartiers populaires et immigrés : entre janvier 2015 et mars 2016, 22,5 % des créations d’entre- prises françaises du secteur «taxis-VTC » ont eu lieu en Seine-Saint-Denis, et une entreprise sur huit créées dans ce départe- ment l’a été dans ce secteur qui offre des rémunérations à peine supérieures au salaire minimum (5). Un modèle qui fait rêver le candidat à la présidentielle Emma- nuel Macron: «On le voit avec l’exemple qu’offre Uber dans la région parisienne :

des gens souvent victimes de l’exclusion

choisissent l’entrepreneuriat individuel, parce que, pour beaucoup de jeunes aujourd’hui, c’est plus facile de trouver un client que de trouver un employeur. Ils se lancent, ils travaillent plus, la rémuné- ration ne suit pas toujours, mais ils ont accès à l’activité économique et à des perspectives de mobilité », déclarait-il dans un entretien au Monde, le 6 janvier 2016.

À Vaulx-en-Velin, depuis une quinzaine d’années, la municipalité – historiquement dirigée par le Parti communiste, mais rem- portée en 2014 par les socialistes – tente de se présenter comme un lieu où peut s’épanouir l’esprit d’initiative. Fière de ses 2 500 entreprises et soucieuse d’attirer des ménages de classe moyenne, elle a entre- pris d’importants travaux pour se doter d’un vrai centre-ville–ce que le bourg his- torique n’était pas – et pour aménager une vaste zone commerciale, le Carré de soie, dans le sud de la commune, à l’emplace- ment des anciennes usines textiles. Vaulx- en-Velin dispose en outre d’une zone franche urbaine (ZFU), couvrant un tiers de son territoire, où les entreprises sont exonérées de cotisations sociales en échange d’un quota d’embauches locales. La nouvelle aire commerciale et la ZFU sont vantées par les élus comme la pro- messe d’une ville dynamique, moderne, où se rencontrent toutes les catégories sociales. Une image largement idéalisée, car le Vaulx-en-Velin des quartiers populaires et celui des entreprises se mélangent peu. D’ailleurs, lorsque les promoteurs du Carré

de soie mènent des campagnes de commu- nication, ils ne précisent pas à leur clientèle que le site se trouve à Vaulx-en-Velin

Valorisée par l’État à travers des pro- grammes comme le concours «Talents des cités », imaginé en 2002 pour récompenser de jeunes créateurs et entrepreneurs ins- tallés dans des quartiers populaires, la figure de l’immigré ou du «jeune des cités qui s’en est sorti» prospère également dans les médias. En mars 2015, le magazine Capital s’extasiait par exemple devant le

parcours de M. Mohed Altrad, ce «fils de Bédouin devenu millionnaire»,«bosseur et déterminé », fondateur et dirigeant du groupe Altrad, l’un des leaders mondiaux du bâtiment. Il vantait aussi celui de M. Héritier Luwawa Nzinga, «ex-livreur de pizzas devenu chef d’entreprise », ou encore de M. Abdelkrim Benamar, origi- naire de Montfermeil, devenu vice-prési- dent d’Alcatel-Lucent puis directeur géné- ral d’Astellia, qui affirme n’avoir «jamais fait l’objet de discriminations » et avoir toujours eu « 19 de moyenne ».

«Travailler à l’international »

LES JEUNES ENTREPRENEURS rencontrés

à Vaulx-en-Velin sont loin de partager ce discours irénique. Selon eux, leurs ori- gines entravent toujours leurs perspec- tives d’avenir. Beaucoup envisagent de s’installer à l’étranger (dans des pays anglo-saxons ou des pays du Golfe) ou tout du moins de «travailler à l’interna- tional », où le poids des discriminations est jugé moins lourd. Bilal, consultant indépendant pour des entreprises étran- gères, raconte que cela l’a aidé : « Il y règne un état d’esprit ouvert. Ilyaun melting-pot tel qu’on peut boire un café avec un Asiatique, puis faire une réunion avec un Malgache ou une conférence télé- phonique avec un Américain Les Anglo- Saxons ne t’interrogent pas sur tes ori- gines, alors qu’en France c’est la première question qu’on te pose. » Cette

vision du monde du travail anglo-saxon est largement enjolivée : si certains sec- teurs font figure de paradis multiculturel, l’intégration des migrants d’origine maghrébine est loin d’être facile aux États-Unis, au Royaume-Uni ou au Canada (lire l’article ci-dessus). Les jeunes Vaudais n’en expriment pas moins une amertume tenace vis-à-vis du «modèle français » et de ses assignations identitaires, qui génèrent en retour une certaine adhésion à l’idéologie entrepre- neuriale et méritocratique.

HACÈNE BELMESSOUS.

(4) Agence pour l’emploi des cadres. (5) D’après les chiffres des tribunaux de commerce, cités dans Jean-Laurent Cassely, « Comment la banlieue parisienne s’est ubérisée », Slate.fr, 13 mai 2016.

MARS 2017 – LE MONDE diplomatique

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E N OCCIDENT, CONTESTAT ION

Bouillonnement antisystème

© EMILY EVELETH - MILLER YEZERSKI GALLERY, BOSTON
© EMILY EVELETH - MILLER YEZERSKI GALLERY, BOSTON

cette mécanique en place, une austérité draconienne a pu être imposée d’en haut à un électorat sans recours, sous la direc- tion conjointe de la Commission euro- péenne et d’une Allemagne réunifiée devenue l’État le plus puissant de l’Union, et dont les penseurs dominants annonçaient sans précaution la vocation hégémonique sur le continent. Pendant la même période, l’Union et ses membres ont cessé de jouer un rôle dans le monde et d’agir à rebours des directives améri- caines (2). Lors de la dernière phase de cette subordination, ils se sont placés aux avant-postes des politiques de néo-guerre froide envers la Russie, orchestrées par Washington et payées par l’Europe.

EMILY EVELETH. –«Future Tense » (Futur), 2014

gauche, respectivement Podemos, Syriza et Sinn Féin. L’Italie constitue un cas à part dans la mesure où elle conjugue un mouvement antisystème situé clairement à droite, la Ligue du Nord, et un parti, plus puissant encore, qui dépasse le cli- vage gauche-droite : le Mouvement 5 étoiles (M5S). La rhétorique extrapar- lementaire de ce dernier sur l’impôt et l’immigration le classerait à droite, mais son action parlementaire le situe plutôt à gauche, en raison de la constante oppo- sition qu’il a manifestée au gouvernement de M. Matteo Renzi, notamment sur les questions d’éducation et de déréglemen- tation du marché du travail, et de son rôle décisif dans la mise en échec du projet de rendre plus autoritaire la Constitution ita- lienne (3). À cet ensemble s’ajoute Momentum, une organisation qui a émergé au Royaume-Uni pour favoriser l’élection inattendue de M. Jeremy Cor- byn à la tête du Labour.Àl’exception de l’AfD, tous les mouvements de droite sont apparus avant la crise de 2008, pour certains pendant les années 1970, voire plus tôt encore. En revanche, la montée de Syriza et la naissance du M5S, de Podemos et de Momentum découlent de la crise financière mondiale.

Dans ce décor général, le fait central est que, dans leur ensemble, les mouve- ments de droite pèsent plus lourd que ceux de gauche, si l’on en juge par le

nombre de pays où ils dominent et par leur force électorale cumulée. Cet avan- tage s’explique par la structure du sys- tème néolibéral contre lequel ils s’insur- gent, qui trouve son expression la plus brutale et la plus concentrée dans ce qu’est devenue l’Union européenne.

Son ordre se fonde sur trois principes :

réduction et privatisation des services publics, abrogation du contrôle et de la représentation démocratiques, déréglemen- tation des facteurs de production. Tous trois sont omniprésents au niveau national en Europe comme ailleurs, mais ils se manifestent de manière plus intense encore au sein de l’Union. L’attestent les pressions infligées à la Grèce, la série de référen- dums bafoués et l’ampleur croissante du dumping salarial. Dans l’arène politique, ces orientations directrices alimentent les inquiétudes principales de la population et motivent ses manifestations d’hostilité au système, qui concernent l’austérité, la perte de souveraineté et l’immigration.

Les mouvements antisystème se diffé-

rencient par l’importance qu’ils attribuent

à chacun de ces facteurs, déterminant

ainsi les aspects de la palette néolibérale

qu’ils choisissent de cibler en priorité.

La raison la plus évidente du succès des mouvements de droite tient à ce qu’ils se sont d’emblée approprié la ques- tion de l’immigration. Ils jouent sur les réactions xénophobes et racistes afin de

gagner le soutien des couches de la popu- lation les plus vulnérables.Àl’exception des mouvements néerlandais et allemand, adeptes du libéralisme économique, cette position est intimement associée non à la dénonciation mais à la défense de l’État-providence, menacé selon eux par l’arrivée de migrants – une thèse défen- due par les mouvements antisystème de droite en France, au Danemark, en Suède et en Finlande.

Toutefois, on aurait tort d’attribuer leur avantage à ce seul argument. Dans certains États importants, comme l’illustre le FN, ils combattent également sur d’autres fronts, par exemple celui de l’union moné- taire. L’euro et la Banque centrale tels qu’ils ont été conçus à Maastricht ont asso- cié l’austérité et le déni de la souveraineté populaire dans un seul et même système. Les mouvements de gauche les mettent en accusation avec autant de véhémence, voire davantage, mais ils tendent à propo- ser des solutions moins radicales. En revanche, le FN ou la Ligue du Nord pré- conisent des remèdes draconiens et per- cutants aux «fléaux» de la monnaie unique et de l’immigration : sortir de la zone euro et fermer les frontières. La gauche, à quelques exceptions près, n’a pas formulé d’exigences aussi explicites. Elle propose au mieux d’apporter à la monnaie unique quelques ajustements techniques trop com- plexes pour mobiliser un large électorat ; sur l’immigration, il est rare qu’elle aille au-delà des bons sentiments.

Un statu quo détesté

LIMMIGRATION et l’union monétaire posent problème à la gauche pour des rai- sons historiques. Le traité de Rome repo- sait sur la promesse d’une libre circulation des capitaux, des biens et de la main- d’œuvre au sein d’un Marché commun européen. Tant que celui-ci se limitait aux pays d’Europe occidentale, seule la mobi- lité des deux premiers facteurs de pro- duction comptait vraiment, les migrations transfrontalières restant en général – la France est une exception – plutôt modestes. Cependant, à compter de la fin des années 1960, la population de travail- leurs immigrés issue des anciennes colo- nies africaines, asiatiques et caribéennes ainsi que des régions semi-coloniales de l’ancien Empire ottoman atteignait déjà un nombre significatif. L’élargissement

à l’Europe centrale a ensuite amplifié les

migrations intra-européennes. Enfin, les interventions néo-impérialistes succes- sives dans les anciennes colonies médi- terranéennes – l’attaque-éclair en Libye en 2011 et la participation indirecte à la guerre civile en Syrie – ont amené en

Europe des vagues de réfugiés et un ter- rorisme de représailles.

Tout cela a attisé la xénophobie, dont les mouvements antisystème de droite ont fait leur fonds de commerce et que la gauche combat par fidélité à la cause

de l’internationalisme humaniste. Les mêmes inclinations ont conduit une

grande partie de cette dernière à résister

à toute idée de mettre un terme à l’union

monétaire, ce qui conduirait selon elle

à un nationalisme associé aux catas-

trophes du passé. L’idéal de l’unité euro- péenne reste à ses yeux une valeur fon- damentale. Mais l’Europe réellement existante de l’intégration néolibérale constitue un ordre plus cohérent que toutes les solutions hésitantes qui lui ont

été opposées jusque-là. L’austérité, l’oli- garchie et la mobilité forment un sys- tème interconnecté. La troisième est indissociable de la deuxième : aucun électeur des pays européens n’a jamais été consulté sur l’arrivée plus ou moins

(1) Robert Brenner, The Economics of Global Turbu- lence : The Advanced Capitalist Economies from Long Boom to Long Downturn, 1945-2005, Verso Books, New York, 2006. (2) L’opposition de la France et de l’Allemagne à la guerre d’Irak en 2003 doit être relativisée :

M. Jacques Chirac avait accepté que les avions de guerre américains survolent l’espace aérien français ; des agents spéciaux allemands stationnés à Bagdad avaient communiqué leurs informations aux instiga- teurs de l’invasion. Et deux mois après celle-ci, le 22 mai 2003, les deux pays votaient la résolution 1483 du Conseil de sécurité des Nations unies qui entérinait l’occupation américaine de l’Irak. (3) Lire Raffaele Laudani, «Matteo Renzi se rêve en phénix », Le Monde diplomatique, janvier 2017.

(Suite de la première page.)

Les budgets et les taux de change étaient décidés au niveau national, par des Parle- ments responsables devant leurs électeurs, où l’on débattait avec vigueur d’orienta- tions politiques très distinctes. Paris s’était d’ailleurs illustré en freinant les tentatives de la Commission de Bruxelles d’étendre ses prérogatives. La France du général de Gaulle mais aussi, de manière beaucoup plus discrète, l’Allemagne de l’Ouest de Konrad Adenauer conduisaient une poli- tique étrangère indépendante de Washing- ton et capable de lui résister.

La fin des «trente glorieuses »abou- leversé cette construction. Dès le milieu des années 1970, les sociétés capitalistes développées sont entrées dans une longue phase de déclin, analysée par l’historien américain Robert Brenner (1) : décennie après décennie, une diminution durable des taux de croissance et un ralentis- sement de la productivité, moins d’em- plois et plus d’inégalités, le tout ponctué par de fortes récessions. À partir des années 1980, au Royaume-Uni et aux États-Unis d’abord, puis dans toute l’Eu- rope, la stratégie s’inverse : réduction des allocations sociales, privatisation des industries et des services publics, déré- glementation des marchés financiers. Le néolibéralisme fait son entrée. En Europe, cependant, il acquiert au fil du temps une forme institutionnelle particulièrement rigide, à mesure que le nombre d’États membres de ce qui deviendra l’Union européenne est multiplié par quatre, englobant ainsi une grande zone de main- d’œuvre bon marché à l’est.

Du marché unique (1986) au pacte bud- gétaire (2012) en passant par le pacte de stabilité et de croissance (1997), les Par- lements nationaux ont été supplantés par une structure d’autorité bureaucratique protégée de la volonté populaire, comme l’avait prédit et réclamé l’économiste ultralibéral Friedrich Hayek. Une fois

Abrogation du contrôle démocratique

DÈS LORS QUE, faisant fi des référen- dums successifs, la caste de plus en plus oligarchique de l’Union européenne se joue de la volonté populaire et inscrit ses diktats budgétaires dans la Constitution, il n’est pas étonnant qu’elle provoque tant de mouvements de contestation de tous bords. À quoi ressemblent-ils ? Dans le noyau dur de l’Europe d’avant l’élargis- sement, autrement dit l’Europe occiden- tale de la guerre froide (écartons pour l’instant l’Europe centrale et orientale,

pour l’instant l’Europe centrale et orientale, dont la topographie était alors radicale- ment

dont la topographie était alors radicale- ment différente), les mouvements de droite dominent l’opposition au système en France (Front national, FN), aux Pays- Bas (Parti pour la liberté, PVV), en Autriche (Parti de la liberté d’Autriche, FPÖ), en Suède (Démocrates de Suède), au Danemark (Parti populaire danois, DF), en Finlande (Vrais Finlandais), en Allemagne (Alternative pour l’Alle- magne, AfD) et au Royaume-Uni (UKIP).

En Espagne, en Grèce et en Irlande pré- valent en revanche des mouvements de

Parlements croupions

C OMMENT IMPOSER un accord de libre-échange en contournant les institutions démocratiques des pays concernés ? Les dirigeants de l’Union européenne

disposent pour cela d’une impressionnante palette d’outils. Les tractations autour du grand marché transatlantique (GMT, également connu sous l’acronyme anglais Tafta) avaient déjà vu l’utilisation de certains d’entre eux : le principe du « secret des négociations » avait notamment permis de tenir dans l’igno- rance les citoyens et leurs élus pendant de longs mois, jusqu’à ce que le mandat de négociation soit finalement éventé.

L’histoire de l’Accord économique et commercial global entre l’Union européenne et le Canada (AECG, en anglais CETA) met

en lumière un autre outil, plus redoutable encore:l’application provisoire d’un traité non ratifié. Cette technique, explique paternellement le gouvernement français, «présente l’avantage de ne pas avoir à attendre que toutes les procédures de ratifi- cation nationales, qui s’étalent sur plusieurs années, soient achevées pour bénéficier des effets économiques de l’accord, car elle a en pratique les mêmes effets que l’entrée en vigueur (1) ». Le sénateur du Tarn Philippe Bonnecarrère se prend même à évaluer généreusement cet avantage : «Ainsi de l’accord de libre-échange avec la Corée du Sud qui, durant son application provisoire [de 2011 à 2015], a permis de développer les exportations de l’Union vers ce pays à hauteur

de 17 milliards d’euros (2). » Cette stratégie du fait accompli permet surtout de s’assurer l’approbation future des Parlements, en présentant tout autre choix que le «oui » comme une pertur- bation dans une mécanique bien huilée.

Vouloir faire le bonheur de quelqu’un à sa place est, selon certains psychiatres, une forme de perversion. On comprend mieux alors l’empressement des dirigeants européens à mettre

en œuvre l’AECG, adopté par le Parlement européen le 15 février 2017, sans attendre que les Parlements des États membres aient, au nom des citoyens, exprimé à leur tour leur consentement. La pratique communautaire et le droit international leur confèrent, en partie, ce pouvoir : l’application provisoire d’un accord non encore ratifié est autorisée par la convention de Vienne de 1961 (article 25) à condition que le traité le prévoie lui-même ou que les États en conviennent.

Mais ce principe ne cesse d’embarrasser certains juristes, qui le qualifient d’« ambigu (3) », tandis que d’autres soulignent l’incertitude juridique pesant sur les dispositions mises en place durant cette période « provisoire ». Afin de dédramatiser, les promoteurs des traités en cause tentent souvent de les présenter comme d’inoffensifs textes « techniques ».

Peut-on qualifier de « technique » un accord qui met en danger les droits sociaux ou l’environnement ? En outre, au moment où se creuse le fossé entre élus et électeurs, les dirigeants ne seraient-ils pas avisés de s’assurer de la légitimité des engage- ments internationaux qu’ils prennent ? Rien n’est toutefois

verrouillé, car, comme le précisent les Nations unies, « l’appli- cation à titre provisoire prend fin lorsqu’un État informe les États concernés par l’application provisoire de son intention de ne pas devenir partie au traité ».

ANNE-CÉCILE ROBERT.

(1) « France Diplomatie, Questions et réponses – Accord économique et commercial global (AECG) entre l’Union européenne et le Canada », www.diplomatie.gouv.fr (2) Philippe Bonnecarrère, «Rapport sur les conditions de ratification de l’AECG », Sénat, Paris, 13 octobre 2016. (3) Daniel Vignes, «Une notion ambiguë : la mise en application provisoire des traités », Annuaire français de droit international, vol. 18, n o 1, Paris, 1972.

DE GAUCHE ET DE DROITE

11

LE MONDE diplomatique – MARS 2017

en Europe et aux États-Unis

importante de main-d’œuvre étrangère dans sa société, laquelle s’est toujours produite à son insu.

La négation de la démocratie qu’est devenue la structure de l’Union a exclu d’emblée toute possibilité de se pronon- cer sur ces questions. Le rejet de cette Europe-là par les mouvements de droite apparaît plus cohérent politiquement que celui de la gauche – une autre raison de l’avance des premiers sur la seconde.

L’arrivée du M5S, de Syriza, de Pode- mos et de l’AfD a marqué un bond en avant du mécontentement populaire en Europe. Les sondages actuels affichent des niveaux record de rejet de l’Union. Mais, à gauche commeàdroite, le poids parlementaire des mouvements antisystème reste limité. Au niveau euro- péen, lors des dernières échéances élec- torales, les trois meilleurs résultats de la droite antisystème – obtenus par l’UKIP, le FN et le Parti populaire danois – se situaient aux alentours du quart des voix. Au niveau national, en Europe de l’Ouest, le score moyen de toutes ces forces – gauche et droite con- fondues – atteint environ 15 %. Un sixième de l’électorat ne représente pas une menace sérieuse pour l’ordre établi. Un quart peut poser problème, mais le « danger populiste » dont s’alarme la presse demeure très relatif. Les seules fois où un mouvement antisystème a accédé au pouvoir (ou semblait sur le point d’y parvenir), c’était à cause d’un mode de scrutin censé favoriser des par- tis majoritaires et qui s’est retourné contre ces derniers, comme en Grèce, ou qui a failli le faire, comme en Italie.

Il existe en réalité un grand écart entre le degré de désillusion populaire à l’en- contre de l’Union européenne néolibé- rale d’aujourd’hui (4) et le soutien aux forces qui prétendent s’y opposer. Si l’indignation ou le dégoût sont devenus courants depuis quelque temps déjà, le vote des Européens est (et reste) déterminé par la peur. Le statu quo socio-économique est largement détesté. Ce qui ne l’empêche pas d’être réguliè- rement réaffirmé dans les urnes, avec la

© EMILY EVELETH - MILLER YEZERSKI GALLERY, BOSTON
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EMILY EVELETH. –«World Bank » (Banque mondiale), 2010

économiques supplante celle de l’immi- gration n’a pas fonctionné, en raison d’un mélange de désespoir économique et d’orgueil national.

C’est dans des conditions similaires que, aux États-Unis, suffisamment d’ou- vriers blancs des régions industrielles déclinantes et abandonnées ont pu porter à la présidence un candidat républicain au parcours et au tempérament inédits, exécré par les faiseurs d’opinion des deux partis en même temps que mal vu par nombre de ses propres électeurs. Là comme au Royaume-Uni, le désespoir des régions désindustrialisées a eu raison de l’appréhension face à ce saut dans l’inconnu. De manière plus crue et expli- cite qu’en Europe, du fait de la longue histoire du racisme aux États-Unis, l’im- migration y a été également dénoncée, et des barrières – physiques et légales – éri- gées pour l’endiguer. Enfin, et surtout, la grandeur impériale n’est pas pour les Américains un souvenir lointain, mais une dimension bien réelle et une reven- dication naturelle pour l’avenir, aban- donnée pourtant par les tenants du pou- voir au profit d’une mondialisation jugée responsable de la misère du peuple et de l’humiliation du pays. « Make America great again » (« Rendre à l’Amérique sa grandeur ») – une fois qu’elle aura renoncé aux fétiches de la libre circula- tion des biens et de la main-d’œuvre, et balayé les entraves du multilatéralisme :

M. Donald Trump n’a pas eu tort de pro- clamer que sa victoire représentait un « Brexit »àgrande échelle. Cette révolte était bien plus spectaculaire que l’autre :

elle ne se limitait pas à une seule question – largement symbolique aux yeux des Britanniques – et elle était dépourvue de tout vernis de respectabi- lité institutionnelle ou d’approbation des commentateurs.

La victoire de M. Trump a soulevé l’indignation des dirigeants politiques européens, de centre droit comme de centre gauche. D’abord en raison de sa transgression affichée des convenances usuelles sur l’immigrat ion. L’Union

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cas, son élection a rendu visible une dif- férence significative entre de nombreux mouvements antisystème de droite (ou vaguement centristes) et la gauche tra- ditionnelle, qu’elle soit rose ou verte :

en France et en Italie, les premiers ont rejeté les politiques de néo-guerre froide et les opérations militaires applaudies par les seconds, en particulier l’inter- vention en Libye et les sanctions infli- gées à la Russie.

Les convulsions antisystème de droite, tels le référendum britannique et les élec- tions américaines, se sont accompagnées d’une poussée de la gauche – M. Bernie Sanders aux États-Unis, le phénomène Corbyn au Royaume-Uni –, à une échelle plus modeste mais plus inattendue. Cependant, les conséquences de l’élection de M. Trump et du «Brexit » s’avéreront probablement moindres qu’on ne l’an- nonce. Dans les deux pays, l’ordre établi est loin d’être défait, et on a vu en Grèce sa capacité à absorber etàneutraliser avec une rapidité impressionnante les révoltes d’où qu’elles viennent. Il a d’ailleurs déjà développé des anticorps – exprimés par de jeunes cadres soi-disant dynamiques qui affichent un simulacre de contestation contre les impasses et la corruption. Ils promettent des politiques plus transpa- rentes, plus dynamiques, en transcendant ainsi les partis actuels en déroute. C’est le cas de M. Albert Rivera (de Ciudada- nos) en Espagne et de M. Emmanuel Macron en France.

Mais, pour les courants antisystème de gauche, la leçon à tirer de ces dernières années est claire. S’ils ne veulent plus être éclipsés par leurs homologues de droite, ils ne peuvent plus se permettre d’être moins radicaux et moins cohérents qu’eux dans leur opposition au système. En d’autres termes, admettre la probabi- lité que dorénavant l’Union européenne dépend tellement des décisions qui l’ont façonnée comme construction néolibérale qu’on ne peut plus sérieusement penser à sa réforme, et qu’il faudrait la défaire afin de bâtir quelque chose de mieux. Que ce soit par la sortie de l’Union telle qu’elle existe ou par la construction de l’Europe sur une autre base, en jetant Maastricht au feu. À l’heure actuelle, ni l’une ni l’autre n’est proche.

PERRY ANDERSON.

(4) L’été dernier, la majorité des Français et des Espagnols exprimaient de l’aversion envers elle ; et même en Allemagne, à peine la moitié des sondés avaient une opinion positive de l’Union.

reconduction des partis qui en sont res-

ponsables, par crainte d’affoler les mar- chés et au risque d’accroître la misère. La monnaie unique n’a permis aucune accélération de la croissance en Europe

et a mis en difficulté les pays du Sud les

plus fragiles. Pourtant, la perspective

d’une sortie de l’euro effraie même ceux qui savent désormais à quel point celui-

ci est responsable de leurs maux. La peur

l’emporte sur la colère. D’où l’accepta- tion par les électeurs grecs de la capitu- lation de Syriza face à Bruxelles, le recul de Podemos en Espagne et les tergiver- sations du Parti de gauche en France. La logique est partout la même : ce système est mauvais, mais, en l’affrontant, on s’expose à des représailles.

européenne elle-même ne manifeste aucun scrupule lorsqu’il s’agit pour elle de contenir les réfugiés dans la Turquie de M. Recep Tayyip Erdoğan, avec ses dizaines de milliers de prisonniers poli- tiques, la torture policière et la suspen- sion générale de l’État de droit, ou de détourner le regard devant les barricades de barbelés dressées au nord de la Grèce pour que les réfugiés restent enfermés dans les îles de la mer Égée. Toutefois, soucieuse de décence diplomatique, l’Europe ne s’est jamais ouvertement félicitée de ces exclusions. En réalité, ce qui l’inquiète vraiment n’est pas tant la brutalité de M. Trump en la matière que son rejet de l’idéologie du libre- échange, son dédain apparent pour l’Or- ganisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) et sa disposition à adopter une attitude moins belliqueuse envers la Russie. Seul le temps dira s’il ne s’agit là de sa part que de remarques provo- catrices, vouées à tomber dans l’oubli, comme déjà nombre de ses engage- ments de politique intérieure. En tout

Le désespoir plus fort que la peur

COMMENT alors expliquer le «Brexit »? L’immigration de masse, une crainte répandue en Europe, a été stigmatisée sans relâche lors de la campagne pour la sortie de l’Union par M. Nigel Farage, dirigeant de l’UKIP, porte-voix remarqué de cette option aux côtés de grandes figures du Parti conservateur. Mais, ici comme ailleurs, la xénophobie pèse moins que la peur de l’effondrement éco- nomique. Au Royaume-Uni, l’hostilité aux étrangers s’est accrue à mesure que les gouvernements successifs mentaient sur l’ampleur de l’immigration. Toutefois, si le référendum ne s’était joué qu’entre ces deux peurs, comme le souhaitait la classe politique, le camp qui militait pour que le pays reste dans l’Union l’aurait sans doute emporté à une large majo- rité – en témoigne le référendum sur l’in- dépendance écossaise en 2014.

Trois autres facteurs ont déterminé l’is- sue du scrutin. Après Maastricht, la classe politique britannique a refusé la camisole de l’euro pour mieux mettre en œuvre sa propre vision du néolibéralisme, plus dras- tique encore que toutes celles du continent. Les excès financiers du New Labour ont précipité le Royaume-Uni dans la crise bancaire avant les autres pays européens, et l’austérité draconienne du gouverne- ment conservateur-libéral a été sans équi- valent endogène sur le continent. Écono- miquement, les résultats de cette politique britannique parlent d’eux-mêmes. Aucun autre pays européen ne souffre d’un tel cli- vage politique entre une métropole aisée autonome, à Londres et dans le Sud-Est, et une région désindustrialisée et paupéri- sée dans le Nord et dans le Nord-Est. Dans bien des zones, les électeurs estimaient donc ne pas avoir grand-chose à perdre en cas de sortie de l’Union – une perspective plus abstraite que celle de renoncer à l’euro –, quoi qu’il puisse arriver à la City et aux investissements étrangers. Le désespoir a pris le pas sur la peur.

Politiquement aussi, aucun pays euro-

péen n’a faussé de manière aussi flagrante

le système électoral. Si, en 2014, l’UKIP

est devenu le plus grand parti britannique au Parlement européen grâce à la repré- sentation proportionnelle, l’année sui- vante ce parti n’a obtenu qu’un siège à Westminster après avoir recueilli 13 % des voix, alors que le Parti national écos- sais (SNP), avec 5%des suffrages à l’échelle du pays, décrochait cinquante- cinq sièges. Tant que le Parti travailliste ou le Parti conservateur, bénéficiaires de ce système, alternaient au pouvoir pour conduire des politiques interchangeables, les électeurs du bas de la pyramide des salaires boudaient massivement les urnes. Lorsqu’ils ont perçu dans le référendum national la chance de faire un vrai choix, ils se sont déplacés en nombre ; dans les régions les plus défavorisées, la partici- pation a grimpé d’un coup, livrant le ver- dict qu’on connaît sur les bilans acca- blants de MM. Anthony Blair, Gordon Brown et David Cameron.

blants de MM. Anthony Blair, Gordon Brown et David Cameron. Dernier facteur , et n on

Dernier facteur, et non des moindres :

la différence historique qui sépare le

Royaume-Uni du continent. Culturelle-

ment, non seulement la Grande-Bretagne

a été un empire beaucoup plus puissant

que ses rivaux européens pendant des siè- cles, mais, de surcroît, contrairement à la France, l’Allemagne, l’Italie et la plupart des États de l’Union, elle n’a subi ni défaite, ni invasion, ni occupation lors des deux guerres mondiales. Dans un tel contexte, la captation des pouvoirs locaux au profit d’une bureaucratie établie en Belgique ne pouvait qu’être rejetée davantage qu’ailleurs : pourquoi un État

qui, par deux fois, avait remis Berlin à sa place devrait-il se soumettre à Bruxelles ou à Luxembourg ? La question de l’iden- tité pouvait donc, plus aisément que sur

le continent, supplanter celle de l’intérêt

matériel. C’est pourquoi l’idée selon laquelle la crainte des conséquences

MARS 2017 LE MONDE diplomatique

12

UN GRAND ÉLAN DE SOLIDARITÉ,

L’Allemagne et les réfugiés,

Avec l’entrée en scène de M. Martin Schulz, candidat du Parti social-démocrate à la chancellerie contre M me Angela Merkel, l’Allemagne s’installe dans la campagne pour les élections fédérales de septembre prochain. Les questions liées à la politique migratoireyoccupent une place importante, tant l’accueil dans le pays de plus d’un million de fugiés depuis deux ans a polarisé la société.

IL EST RARE que les foyers pour demandeurs d’asile

soient localisés dans des paysages de carte postale. Pour atteindre celui de la Bornitzstraße, à Berlin- Lichtenberg, on remonte une longue rue qui mène d’un supermarché bas de gamme à des immeubles désaffectés entre lesquels un petit cirque a pris possession d’un terrain vague. Deux chameaux faméliques y broutent des herbes boueuses. Plus loin, un immense bowling hérité de l’ère soviétique tourne le dos à une barre en béton gris de quatre étages équipée de caméras de vidéosurveillance. Nous y sommes. Devant l’entrée, trois jeunes Afghans trompent l’ennui en fumant une cigarette.

«Vous avez vu ? C’est gentil, Angela Merkel nous a mis des chameaux pour qu’on se sente un peu

comme chez nous. » L’anglophone du groupe s’appelle Émir, ila28 ans, des yeux rieurs et le don pour divertir ses camarades, qui s’esclaffent sans qu’il ait besoin de traduire. Blaguer sur leur sort :

l’un des rares remèdes disponibles à l’interminable attente dans laquelle ils sont englués.

PPAA RR NOTRENOTRE ENVOYÉENVOYÉ SPÉCIALSPÉCIAL OO LIVIERLIVIER CC YRANYRAN **

Quand Émir est arrivé à Berlin, en septem- bre 2015, l’Allemagne faisait face au plus grand afflux de réfugiés depuis la seconde guerre mondiale : jusqu’à dix mille personnes par jour franchissaient ses frontières, majoritairement depuis la Syrie, mais aussi depuis l’Afghanistan, l’Irak, le Soudan, l’Afrique du Nord ou les Balkans. Au sein d’une Europe qui ne songeait qu’aux moyens de repousser ces grands voyageurs prêts à affronter tous les périls pour fuir la guerre ou la misère, la décision de l’Allemagne de leur ouvrir les portes sans conditions a marqué l’histoire autant qu’elle a surpris. Comment était-ce possible ? Le monstre économique qui venait de garrotter la Grèce et d’imposer le règne de l’austérité agitait maintenant des bouquets de fleurs à la descente des trains de fugiés. Tandis que, partout ailleurs, de Calais à Budapest, explosaient les commandes de barbelés, l’Allemagne, sous la bannière du «Wir schaffen es » (« On va y arriver ») de la chancelière Angela Merkel, se mobilisait pour accueillir 900 000 migrants en 2015, puis encore 280 000 l’année suivante (voir page 13 le graphique consacré aux demandes d’asile).

Un Allemand sur dix dans les réseaux de soutien

Concrètement, les conditions de cet accueil laissent parfois à désirer. Au centre de la Bornitz- straße, les installations sont vétustes, les sanitaires dans un état lamentable, les chambres infestées de punaises. Le gestionnaire du foyer, la société privée PeWoBe, aurait mis en place un système de surfacturation en rognant sur les services qu’il est censé fournir aux résidents. Ces exploits, ajoutés à la divulgation de courriels internes dans lesquels des administrateurs s’amusaient à imaginer des centres équipés de « guillotines pour enfants », ont incité la ville de Berlin à annuler en août 2016 tous les contrats passés avec ce bailleur (1) et à transférer les quelque cinq cents résidents de la Bornitzstraße dans une ancienne caserne du quartier de Spandau. Trois mois plus tard, cependant, une soixantaine se refusaient toujours à déménager. «On veut nous envoyer dans un endroit encore plus excentré, où l’on n’aura toujours pas la possibilité de faire la cuisine nous- mêmes, alors que c’est ce qu’on réclame depuis un an, explique Émir. Ce n’est pas d’un nouveau centre que nous avons besoin, mais d’une perspective de vie. » Déposée il yaquatorze mois, sa demande d’asile reste sans réponse. En Afgha- nistan, il travaillait comme comptable pour un sous- traitant de l’armée, jusqu’à ce qu’une sombre histoire liée à la situation chaotique du pays lui coûte son emploi et menace sa vie. Il a hâte de retrouver un travail en Allemagne et de s’y faire une place, mais il en est encore loin. «Il faut d’abord que ma demande d’asile soit acceptée. Ensuite, que je prenne des cours d’allemand. Puis que je

* Journaliste. Auteur avec Julien Brygo de Boulots de merde ! Du cireur au trader. Enquête sur l’utilité et la nuisance sociales des métiers, La Découverte, Paris, 2016.

sociales des métiers, La Découverte, Paris, 2016. soutien aux réfugiés. Si l’élan est quelque peu

soutien aux réfugiés. Si l’élan est quelque peu retombé depuis un an, il continue d’oxygéner le dispositif et de déterminer l’état d’esprit d’une partie importante de la société.

La classe politique durcit le ton

Un autre facteur, moins désintéressé, joue en faveur de la politique d’accueil : la convoitise des employeurs pour ce gisement de main-d’œuvre souvent qualifiée et impatiente d’acquérir des moyens d’existence autonomes. Face au vieillis- sement de la population et à la pénurie des vocations dans certains secteurs, les travailleurs immigrés représentent depuis longtemps une force d’appoint vitale pour le pays – par exemple, dans l’aide à domicile aux personnes âgées, sous-traitée pour l’essentiel à des Polonaises précaires et sous- payées, mais aussi dans les services hospitaliers, la restauration ou le nettoyage. Le travail étant réputé synonyme d’intégration, le patronat se sent en position de force pour réclamer une dérogation

à la loi sur le salaire minimum, afin de pouvoir

recruter à faible coût les nombreux réfugiés qui ont besoin d’un stage pour valider leurs compétences. L’idée ne paraît pas déplaire au gouvernement, qui

est en train de l’étudier. « Les réfugiés ne sont pas toujours au courant de leurs droits, et certaines

entreprises en profitent déjà pour les rémunérer au- dessous du minimum légal », s’inquiète M. Stefan Körzell, de la Confédération allemande des syndicats (DGB). Si Berlin exauçait les vœux des employeurs, cela conduirait selon lui à «multiplier les possibilités patronales de contourner la loi » par le « camouflage de vrais emplois en stages ».

Les patrons ne restent pas non plus insensibles

à la providence des 20 milliards d’euros de fonds

publics investis en 2016 pour héberger, nourrir,

soigner et « intégrer » les fugiés. Selon l’Institut allemand de recherche en économie (DIW), l’injection de cette masse d’argent « produit le même effet qu’un plan de relance et profite en dernier ressort aux entreprises et aux employeurs »,

notamment dans les secteurs du bâtiment, des services et de l’alimentation. Assimilable à un mini- plan Marshall de l’intérieur, le « On va y arriver » se serait traduit par une hausse du produit intérieur brut de 0,3 % en 2016.

Plusieurs forces se conjuguent cependant pour torpiller les chatoyantes promesses de M me Merkel. D’abord, la nature intrinsèquement policière de l’appareil bureaucratique mis en place pour mouliner les demandes d’asile. Après quelques mois de pagaille qui, début 2015, ont mis à rude

épreuve leur sens de l’ordre, la police et l’Office fédéral pour la migration et les réfugiés (BAMF) se sont rapidement entendus pour serrer la vis. Depuis

août 2015, les candidats à l’asile doivent emprunter

un « corridor de traitement » découpé en « stations »

pour l’enregistrement, la prise de photographies, les examens médicaux, le relevé des empreintes digitales et leur vérification dans diverses banques de données. Ce protocole, justifié par le souci de

repérer d’éventuels djihadistes infiltrés, donne aux policiers les pleins pouvoirs pour opérer le premier

tri et rejeter les candidats qu’ils jugent indésirables

ou infondés à faire valoir leurs droits. Plus de treize

mille migrants ont ainsi été refoulés durant les six premiers mois de 2016. To us n’étaient sans doute pas des djihadistes.

Mais le principal danger pour le droit d’asile

découle de la droitisation de la classe politique. L’attentat du 19 décembre 2016 à Berlin, au cours duquel douze personnes ont trouvé la mort sous les roues d’un camion conduit par un ancien détenu tunisien, n’est pas resté sans suites. Le ministre fédéral de l’intérieur Thomas de Maizière

a annoncé en janvier des mesures visant à

« réajuster » la politique migratoire et sécuritaire allemande, consacrant la porosité entre ces deux adjectifs : nouvelle amputation des critères d’accueil, élargissement des pouvoirs de la police, renforcement de la vidéosurveillance, mise en œuvre d’un « plan d’action national » en vue de

faciliter les expulsions de déboutés du droit d’asile.

« L’attentat de Berlin n’a rien à voir avec la question du droit d’asile, puisque son auteur n’en bénéficiait pas et s’est radicalisé en Europe, observe M me Ulla Jelpke, députée du groupe Die Linke (La Gauche) au Parlement. Mais une partie importante de la population considère aujourd’hui que les réfugiés sont responsables de tous les maux, alors les politiques lui emboîtent le pas. »

Il est vrai qu’ils n’ont pas attendu l’attentat de Berlin pour durcir le ton. Deux lois ont déjà été promulguées en octobre 2015 et mars 2016 qui restreignent les droits des arrivants sur des points essentiels tels que le regroupement familial, l’accès aux prestations sociales, la liberté d’installation ou les reconduites à la frontière. L’une de ces mesures interdit par exemple au demandeur d’asile de quitter la ville ou la zone administrative qui lui a été assignée par loterie pour toute la durée de l’examen de son dossier – laquelle s’étend souvent sur une année, voire davantage.

Le durcissement à l’intérieur s’accompagne d’une politique de sous-traitance accrue vers l’exté- rieur. L’accord passé avec la Turquie pour « fixer » sur son territoire les migrants qui le traversent dans l’espoir de rejoindre l’Allemagne a donné des idées aux maîtres des clés. Le chef de la police fédérale,

aux maîtres des clés. Le chef de la police fédérale, suive une mise à niveau pour

suive une mise à niveau pour que mes qualifications soient reconnues. Alors seulement, je pourrai

postuler pour un travail. » Rien ne lui garantit qu’il franchira le principal obstacle de ce parcours du combattant : l’Afghanistan n’est plus considéré par l’État allemand comme un pays à risque. En novembre, un premier charter de déboutés du droit d’asile a décollé de Berlin pour Kaboul.

Presque deux ans après le « pic » de l’été 2015 et les images d’une Allemagne heureuse de se découvrir si accueillante, le tableau paraît moins idyllique. Mais tout de même :àl’heure du premier bilan, les efforts déployés impressionnent. La ville de Berlin a accueilli à elle seule près de cent mille réfugiés entre 2015 et 2016, à l’intention desquels elle a réquisitionné trente-huit gymnases et aménagé soixante-huit centres d’hébergement ou « villages conteneurs ». « Notre devoir est d’en faire encore davantage », martelait en décembre le maire social-démocrate de la capitale, M. Michael Müller. De HambourgàMunich, la plupart des grandes villes se sont équipées dans des propor- tions similaires. À titre de comparaison, il a fallu attendre octobre 2016, soit un an et demi après l’apparition des premiers camps de migrants dans ses rues, pour que la ville de Paris se dote d’un seul et unique centre d’accueil de huit cents places, immédiatement saturé. Le spectacle, devenu habituel dans la capitale française, de forces de police dispersant à coups de gaz lacrymogènes les regroupements de migrants laissés sur le carreau, ou leur confisquant leurs duvets en plein hiver, serait inconcevable en Allemagne.

Outre-Rhin, la politique d’accueil tangue sous l’effet de deux pressions opposées. D’un côté, elle bénéficie d’une mobilisation populaire sans équivalent. Depuis 2015, des centaines de milliers de bénévoles ont proposé leur aide dans les foyers,

les structures sociales, les associations ou les églises. M. Olaf Riedel, un jeune fabricant de meubles de Halle, en Saxe-Anhalt, incarne bien cette inclination, moins liée à des motifs politiques qu’à un esprit de bon voisinage : après s’être rendu « un peu par hasard» à une fête paroissiale de bienvenue aux arrivants syriens, il a aidé plusieurs d’entre eux à quitter le foyer qui leur avait été assigné dans une cité de barres et de béton et à dégoter un logement en centre-ville, tandis que son épouse, enseignante, leur donnait des cours d’allemand à domicile. «Les propriétaires refusent parfois de louer aux réfugiés, explique-t-il, ce qui est étrange, dans la mesure où le paiement du loyer leur est garanti par le Job Center [équivalent du Pôle emploi français]. Certains inter- médiaires ou agents immobiliers profitent de la situation en réclamant une commission ; un coup de main n’est donc pas de trop. »

Wissam, qui travaillait dans un centre d’appels

à Damas avant de fuir la conscription (« Je n’avais pas envie de tirer sur mes compatriotes »), habite

à présent dans le même quartier que son camarade

Olaf. Son aide lui reste précieuse pour affronter les cours de langue et d’« intégration des valeurs allemandes »–une initiation à l’histoire et aux insti- tutions du pays, mais aussi à sa « culture » et à ses «mœurs »–requis par le Job Center en vue d’une future autorisation de travail. Selon plusieurs études, un Allemand sur dix a été ou reste impliqué d’une manière ou d’une autre dans les réseaux de

plusieurs études, un Allemand sur dix a été ou reste impliqué d’une manière ou d’une autre

MAIS UNE XÉNOPHOBIE QUI PROGRESSE

deux ans après

M. Helmut Teichmann, a annoncé en octobre que le gouvernement travaillait à un plan européen visant à refouler en Tunisie les migrants débarqués sur les côtes italiennes ou sauvés de la noyade en Méditerranée. Cette stratégie dite du « transfert anticipé » s’appuierait sur la construction de centres de rétention géants en Tunisie, mais aussi en Égypte. Dans une telle hypothèse, c’est le droit d’asile tout entier qui coulerait au fond de la Grande Bleue avec les douze mille migrants qui, selon les estimations les plus faibles, y ont péri ces trois dernières années.

Dans l’opinion, la crainte du terrorisme joue toutefois un rôle secondaire par rapport au spectre de la « criminalité étrangère ». L’exploitation de plusieurs faits divers horrifiques, comme les agres- sions sexuelles massives perpétrées à Cologne le soir du 31 décembre 2015, le viol et l’assassinat d’une étudiante par un réfugié afghan à Fribourg en octobre 2016, ou encore l’arrestation en décembre d’un groupe de mineurs syriens accusés d’avoir jeté un papier en feu sur un sans-abri dans le métro berlinois, pèse lourd dans l’imaginaire

collectif. Peu importe si les statistiques de l’Office fédéral de la police criminelle (BKA) indiquent que les étrangers ne commettent pas davantage de crimes et de délits que les Allemands – et que les infractions qui leur sont imputables tendent même

à diminuer : cela ne fera pas les gros titres.

Noyés sous les flots d’insanités racistes qui se déversent désormais sur Internet, les sites de plusieurs journaux ont fermé les commentaires sous les articles consacrés de près ou de loin à la question des réfugiés. D’autres, plus préoccupés par leurs recettes publicitaires, préfèrent laisser leur public se débonder, fût-ce de manière plus sommaire. Le très consulté portail N24, propriété du groupe Axel Springer, met ainsi à disposition de ses lecteurs un choix de huit émoticônes censées traduire l’émotion que leur inspire un contenu. Le résultat est éloquent. Le 20 novembre 2016, un article intitulé «En Suède, les réfugiés dorment dans le froid » récoltait 2622 clics sur la face hilare de l’émoticône « très content », tandis que les symboles « alarmé »,

« triste » et « en colère» ne totalisaient que 238 résul- tats. Auparavant, une dépêche titrée «Magdebourg:

un groupe de trente personnes attaque des réfugiés

à coups de battes de base-ball » avait été ovationnée dans les mêmes proportions.

Imprécations contre l’« invasion musulmane »

Au lieu de s’inquiéter pour l’État de droit, les partis politiques se disputent les reliefs que leur laisse une extrême droite galvanisée. M. Horst Seehofer, le très conservateur président de l’Union chrétienne-sociale (CSU), harcèle son alliée Angela Merkel pour imposer un plafonnement du nombre de réfugiés accueillis chaque année, en violation du principe même du droit d’asile. Le Parti social- démocrate (SPD) multiplie les rodomontades sécuri-

taires et se déclare favorable, par la voix notamment de son chef au Bundestag, M. Thomas Oppermann,

à la reconduite manu militari en Afrique du Nord

des migrants rescapés de la Méditerranée. Le Parti libéral-démocrate (FDP), traditionnellement ferme sur la défense des intérêts patronaux mais souple sur tout le reste, ne trouve plus de mots assez durs pour fustiger les « rêveries éthiques » de M me Merkel

et ne veut plus entendre parler d’immigration que

«dirigée vers le marché du travail et réservée à des personnes que nous aurons choisies nous-

mêmes ». Tandis que les Grünen (Verts) laissent l’un de leurs porte-parole exiger plus de vidéo- surveillance et un contrôle a posteriori des « réfugiés à l’identité douteuse », Die Linke n’est pas épargné :

la députée Sahra Wagenknecht, cheffe de file de l’aile gauche du parti, considère que « l’accueil et l’intégration d’un grand nombre de réfugiés posent de sérieux problèmes ». La course au bâton d’or sécuritaire risque encore de s’accélérer à l’approche des élections.

À quel foyer cette contagion sémantique se nourrit-elle ? Le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD), qui exploite le thème du mahométan fourbe après avoir épuisé celui du Grec gaspilleur,aremporté ses scores les plus triomphaux dans l’est de l’Allemagne (21 % en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale et 24 % en Saxe-Anhalt aux élections régionales de 2016). C’est peut-être là qu’il convient de chercher la clé.

Dresde fait partie de ces villes allemandes où il faut se promener longtemps avant d’espérer croiser une personne non blanche. C’est encore plus vrai en ce dimanche d’octobre 2016 où huit mille « patriotes contre l’islamisation de l’Occident » (Pegida) se sont donné rendez-vous aux pieds de l’opéra Semper pour célébrer les deux ans de leur mouvement. Pegida, qui a submergé la Saxe avant de proliférer à l’Ouest et d’attiser le vote AfD, a perdu l’effet de nouveauté dont il jouissait l’année précé- dente, quand vingt mille «patriotes » avaient répondu au son de l’olifant, mais a conservé une force de

frappe suffisante pour s’arroger le cœur historique de la ville. À la tribune, le publicitaire Lutz Bachmann, fondateur et idole du mouvement, tonne comme à son habitude contre l’«invasion musulmane» qui ravagerait les fondations chrétiennes de la nation

– paroles qui, tout aussi rituellement, soulèvent une

tempête de «Merkel traître au peuple !» et de «Nous sommes le peuple !».

Le casier judiciaire pas si chrétien de M. Bach- mann – condamnations pour cambriolages, posses-

tionnels. » On a comptabilisé 477 agressions racistes en Saxe en 2015, en hausse de 87 % par rapport à l’année précédente. La criminalité d’extrême droite explose dans toute l’Allemagne : 921 attaques contre des foyers de réfugiés en 2016, dont 66 incendies

et quatre attentats à l’explosif. La journaliste Andrea Röpke, qui a consacré un livreàce phénomène (3), évoque un « terrorisme au quotidien qui reste dans l’ombre de l’actualité». Fait-il partie des «moyens non conventionnels » auxquels réfléchit M. Hartung ?

«Nous n’avons aucune responsabilité dans ces faits, assure-t-il, son petit sourire blême toujours accroché aux gencives. Mais, quand la population réclame le droit d’être consultée pour déterminer qui doit vivre avec elle, et qu’on ne l’écoute toujours pas, son impuissance peut la faire basculer dans des actions désespérées. C’est un facteur psychologique tout à fait normal. La population voit son sens de la justice bouleversé, alors elle se défend. »

Dans le Land voisin de Saxe-Anhalt, l’ancien maire de Tröglitz a pu mesurer le tranchant de cette « défense ». Ce village de trois mille habitants ne paie pas de mine avec ses petites maisons fleuries toutes sorties du même moule ; ses résidents, à la manière de ceux d’un lotissement surveillé, ne semblent sortir de chez eux que pour faire les courses ou se rendreàleur travail. Comme Bautzen, Freital, Clausnitz ou Heidenau, Tröglitz fait partie des bourgades de l’Est où la haine du réfugié a pris la forme d’une hystérie collective de gros calibre. Fin 2014, les autorités du Land conçoivent le projet d’y envoyer soixante demandeurs d’asile ; un

le projet d’y envoyer soixante demandeurs d’asile ; un sion de cocaïne, non-paiement de pension familiale

sion de cocaïne, non-paiement de pension familiale

– ne pose aucun problème à la foule des pégidistes.

Celle-ci comporte bien sûr son lot de prolétaires «Hartz IV (2) », cramponnés au seul privilège qu’on ne leur prendra pas, celui d’être allemands. Mais y abondent surtout les classes moyennes des employés et petits commerçants, pas riches mais pas si pauvres, agrégées autour d’une haine simple comme des corps transis autour d’un brasero. Les universitaires sont également représentés. Thomas Hartung, 54 ans, enseignait la communication à l’Uni- versité technique de Dresde quand il a été promu secrétaire général adjoint de la fédération saxonne de l’AfD. Il nous reçoit le lendemain matin au siège de son parti, le visage festonné d’un petit sourire narquois qui ne quittera pas ses lèvres.

L’AfD se veut moins imprécatoire et plus

«constructive » que Pegida, mais, de près, la diffé- rence ne saute pas aux yeux. Sa cheffe, M me Frauke Petry, préconise par exemple de déporter tous les réfugiés du pays sur des îles-prisons situées hors des eaux européennes. Interrogé à ce propos, Hartung répond sans ciller : « Ce n’est pas en appliquant la Constitution que l’on peut stopper les flots de migrants. La politique d’Angela Merkel cause un tort immense à notre pays ; pour y remédier, il faut donc réfléchir à des moyens non conven-

Les images qui accompagnent ce reportage sont de Marie Dorigny. Elles ont été réalisées en janvier 2016 au centre d’enregistrement de migrants Paul-Hallen de Passau, petite ville allemande frontalière de l’Autriche, et à la Bayernkaserne de Munich, l’un des plus grands centres pour réfugiés d’Allemagne. © Marie Dorigny/Myop

bâtiment vacant doit être réaménagé pour les recevoir. Peu soucieuses d’en informer les habitants ou de les consulter, elles laissent le maire, M. Markus Nierth, se débrouiller seul. Celui-ci fait le choix d’endosser le projet et de le défendre bec et ongles auprès de ses administrés. Mal lui en prend : les villageois, parmi lesquels des amis et des voisins, le traitent soudain en pestiféré. Il reçoit des lettres d’insultes, des menaces de mort, des enveloppes remplies de déjections. Une page Facebook est créée où se déversent d’autres joyeusetés anonymes. Les néonazis du Parti national- démocrate d’Allemagne (NPD) se jettent sur l’aubaine et viennent parader tous les dimanches dans les rues aux côtés de dizaines d’habitants. En mars 2015, à bout de nerfs, le maire démissionne après que le NPD a appelé à un rassemblement devant la ferme où il vit avec sa famille. Aux élections régionales qui ont lieu la même semaine, l’AfD et le NPD engrangent ensemble 40 % des voix du village. Un résultat couronné un mois plus tard par l’incendie

Un résultat couronné un mois plus tard par l’incendie 13 LE MONDE diplomatique – MARS 2017
Un résultat couronné un mois plus tard par l’incendie 13 LE MONDE diplomatique – MARS 2017
13 LE MONDE diplomatique – MARS 2017 L’Allemagne accepte dix fois plus de demandes d’asile
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LE MONDE diplomatique – MARS 2017
L’Allemagne accepte dix fois plus
de demandes d’asile que la France
Demandes d’asile
déposées
acceptées 1
2015
2016
85 244
80 075
26 351
19 506
FRANCE
745 545
476 649
256
136
137
136
ALLEMAGNE
1. Les réponses aux demandes d’asile peuvent intervenir l’année
qui suit leur dépôt. Le délai moyen de réponse en 2015 était de
huit mois et demi en France, contre cinq mois et demi en Allemagne.
Sources : Office fédéral des migrations et des réfugiés (BAMF) ;
Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra).

criminel du foyer d’hébergement et l’enterrement définitif du projet d’accueil des réfugiés. À ce jour, les coupables n’ont pas été retrouvés.

To ujours abasourdi par ce déchaînement de violence qui lui a valu de vivre neuf mois sous protection policière, M. Nierth se dit moins frappé par le racisme virulent de quelques-uns que par

l’absence de réaction de tous les autres : «Le pire, c’est la majorité silencieuse, celle qui regarde ailleurs et laisse faire. Quand même les gens de gauche restent les bras croisés, l’extrême droite progresse dans les esprits. » À aucun moment il n’a reçu de soutien des élus alentour ou de son député. «Pas même un coup de téléphone, rien. Marquer leur

»

Fils d’un pasteur qui s’engagea dans l’opposition clandestine à l’ancien régime de la République démocratique allemande (RDA), ce chrétien de 49 ans impute le comportement de ses congénères aux quarante années de « conformisme » et de « vie sous cloche » qu’ils connurent avant la réunification. Mais celle-ci n’a pas forcément arrangé les choses.

solidarité leur aurait sans doute coûté des voix

«Ici, on trie ses déchets et on mange du porc»

Tröglitz a été construit en 1937, sous Adolf

Hitler, pour héberger les travailleurs d’une entreprise spécialisée dans la transformation de charbon brun en carburant pour chars d’assaut. Pendant la guerre, l’usine a exploité la main-d’œuvre gratuite des déportés de Buchenwald, parmi lesquels le futur écrivain hongrois Imre Kertész. Beaucoup y sont morts d’épuisement. Elle a continué à tourner durant toutes les années de la RDA, jusqu’à sa fermeture en 1992 par les nouveaux maîtres de l’Allemagne réunifiée. Trois rues portent encore les noms des inventeurs du procédé chimique utilisé sur le site – aucune mention en revanche du Prix Nobel Kertész (4). «L’usine ne faisait pas seulement vivre les habitants du village : elle s’occupait aussi d’organiser leurs loisirs, leurs bals, leur vie sociale, se souvient l’ancien maire. Quand elle a fermé, par choix de privilégier les intérêts de la raffinerie Total de Leuna, ce sont ses travailleurs eux-mêmes qui ont dû la démonter et jeter à la ferraille un matériel encore opérationnel qu’ils maniaient depuis des décennies. C’était violent, les gens disaient :

“Pourquoi est-ce qu’on nous force à détruire notre outil de travail alors qu’il fonctionne parfaitement ?” Du jour au lendemain, la quasi-totalité des habitants se sont retrouvés au chômage. Cet épisode a laissé un souvenir terrible. Pour beaucoup, la décision du Land d’envoyer des réfugiés à Tröglitz a ravivé l’humiliation subie vingt-deux ans plus tôt. D’autant que le traumatisme de 1992 a été transmis à la génération suivante. Le village a longtemps vécu avec un taux de chômage de plus de 20 %. »

Un tel panorama pourrait donner l’impression que la Willkommenskultur (« culture de l’hospitalité ») n’est plus ce qu’elle était. De retour à Berlin, on feuillette Premières informations pour les réfugiés, un manuel en allemand et en arabe édité par la Fondation Konrad-Adenauer pour familiariser les nouveaux venus avec les usages et les valeurs de leur pays d’accueil. On y apprend, entre autres choses utiles, qu’en Allemagne on trie ses déchets et on mange du porc, que « la bière est très appréciée, surtout par les hommes », et que partout « s’applique le proverbe “le policier, ton ami et bienfaiteur”». Cela rassure un peu.

OLIVIER CYRAN.

(1) « S enat kündigt Ve rträge mit Flüchtlingsheim-Bet reiber », Berliner Zeitung, 14 août 2016.

(2) Nom donné au régime d’allocation unique et de contrôle renforcé des chômeurs mis en place en janvier 2005 par le gouver- nement social-démocrate de M. Gerhard Schröder sur les recom- mandations de son ami Peter Hartz, ancien directeur des ressources humaines du groupe Volkswagen. (3) Andrea Röpke, 2017 Jahrbuch rechte Gewalt, Knaur, Munich,

2016.

(4) Imre Kertész évoque l’enfer vécu à Tröglitz par les déportés de Buchenwald dans son roman autobiographique Être sans destin, Actes Sud, Arles, 1997.

MARS 2017 – LE MONDE diplomatique

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L’AUTEUR AMÉRICAIN E

Jack London ou la p

Jack London (1876-1916) aura longtemps souffert des étiquettes qu’on lui a accolées : cette figure d’auteur héros de sa vie, durablement minorée comme romancier pour enfants (« Croc-Blanc »…), fut également et vigoureusement célébrée en tant que modèle d’écrivain engagé. Or il conjugua toutes sortes de contradictions. Bien plus qu’un idéologue, il fut, obstinément, au service d’une œuvre qui cherchait à dire les forces du vivant.

PAR MICHEL LE BRIS *

« JAIME MIEUX être un météore superbe, chacun de mes atomes rayonnant d’un magnifique éclat, qu’une planète endormie. La fonction de

l’homme est de vivre, non d’exister. » Vivre! Sentir son sang bouillir dans ses artères, chevaucher la tempête, mener sa vie comme «le galop de quarante chevaux furieux », vivre chaque instant à sa pleine intensité, comme s’il devait être le dernier : « Je ne gâcherai pas mes jours à tenter de prolonger ma vie. Je veux brûler tout mon temps. » Et déjà commencent les malentendus

de Glen Ellen, ancêtre pourquoi pas des beatniks au temps des vagabonds du rail en vain essaie- t-on de le tenir dans des cadres convenus : il les déborde aussitôt. Communiste ? Socialiste ? Oui, sans doute, mais revendiquant pour seule religion « la culture physique et la loi du plus fort ». Raciste, aussi, et virulent, chantant la supériorité de la «brute blonde anglo-saxonne », vomissant les Noirs, les Jaunes, les métis, les Mexicains, à commencer par leurs héros Pancho Villa et Zapata (« ni poisson, ni oiseau, ni mammifère, comme tous les êtres des races mélangées », ni hommes blancs ni Indiens, possédant « tous les défauts des deux races sans en avoir les vertus »). Présentant la guerre bactério- logique, dans un texte d’anticipation, L’Invasion sans pareille, comme un moyen radical d’en finir avec le « péril jaune ». Impérialiste, machiste, chantre du retour à la terre et aux saines valeurs des pionniers en même temps qu’il écrit Au sud de la Fente, hymne au socialisme. On n’en finit pas de le raboter de-ci, de-là, de glisser tel ou tel de ses textes sous le tapis pour le faire entrer dans des cadres rassurants, « civilisés ». En vain.

Tour à tour voyou, vendeur de journaux, balayeur, livreur de glace, ouvrier, pilleur d’huîtres, indicateur de police, chasseur de phoques, étudiant, militant socialiste, chercheur d’or, écrivain, rancher, coureur de mondes, journaliste des abîmes, brûlant sa vie, traquant furieusement la gloire, la fortune, prêt à tout pour réussir, Jack London a fait de sa vie une légende, qui a fini par absorber son œuvre. Et certes il fut un géant bigger than life (plus grand que la vie), un cyclone, un tourbillon d’énergie, une galaxie en expansion continue. Mais il fut aussi un tissu de contradictions sur lesquelles on glisse un peu vite, si violentes que ses laudateurs ne savent trop par quel bout les prendre pour rendre leur héros malgré tout présentable. Militant socialiste, annonciateur de Mai 68, écologiste avant la lettre en son ranch

* Écrivain, fondateur du festival Étonnants Voyageurs.

Peut-être serait-il temps, cessant de confondre idéologie, ordre moral et littérature, de le considérer enfin comme un écrivain. Un immense écrivain. Et de partir de là pour le lire enfin. L’édition en deux volumes à la Pléiade d’une partie de son œuvre, introduite de belle manière par Philippe Jaworski, devrait y contribuer (1). Car enfin, si l’on ne cesse de l’aimer, de le lire avec passion malgré ses exécrables dérives, ses assertions scandaleuses, ses voltes et ses doubles discours, c’est bien parce qu’il yal’œuvre, énorme, proliférante, excédant les idéologies contradictoires, souvent simultanées, de son auteur : l’évidence fascinante de quelque chose d’autre frayant sa voie de livre en livre, d’une puissance avec laquelle l’auteur semble se débattre, qu’il appelle à lui mais qui bien vite le submerge, le soulève, le traverse alors même qu’il croit la maîtriser – une puissance inquiétante, troublante, venue d’il ne sait où, peut-être du cœur du monde, mais dont il soupçonne qu’elle est sienne, pourtant, et qu’écrivant, tentant de la manifester dans la forme d’un récit, il y dessine et découvre son propre visage. Et c’est ce quelque chose d’autre, bien sûr, qui nous le rend si proche, si émouvant : l’exploration, par Jack London, du mystère qu’il restait pour lui-même – et ce sentiment, à le lire, que s’y joue quelque chose d’essentiel quant aux puissances de la littérature, à leur capacité de donner un visage à l’inconnu qui vient.

Grandi comme un chat sauvage dans le ghetto