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MA VIE MISSIONNAIRE

Denys BELLUT

Ma vie missionnaire

« VERBA VOLANT SCRIPTA MANENT »

MONTFERRIER - 2010

MONTFERRIER - 2010

J’ai bien souvent pensé écrire mes souvenirs, mon autobiographie. En effet ceux qui m’écoutaient raconter ce que j’avais vécu ici ou là me disaient :

» Entre 1993 et 1997 j’ai été nommé responsable de cette maison de retraite de Montferrier. J’en ai profité pour commencer ce travail de mémoire pensant qu’à 68 ans mes supérieurs avaient l’in- tention de me maintenir à ce poste jusqu’à l’âge de

la retraite définitive. Il en fut tout autrement ; au bout de trois ans ils me demandèrent si j’acceptais de retourner au Bénin. C’est avec joie que j’acceptais, j’avais alors 71 ans. Mais mon séjour ne dura que deux ans et demi ; en rentrant en congé après le décès rapide et imprévu de Mgr Isidore de Souza, je compris que notre place de missionnaire n’était plus au Bénin. Je me mis donc à la disposition de Mgr Jean Bonfils, alors évêque de Nice, et S.M.A. lui-même. C’est sans aucune hésitation qu’il m’admit dans son diocèse comme prêtre auxiliaire. Je suis resté 8 ans dans ce diocèse. En 2007 je décidais de rejoindre Montferrier ; c’était en octobre et trois mois plus tard je fêtais mes 82 ans. Cette fois j’ai tout mon temps, mes paroissiens de Puget-Théniers, ma dernière résidence, m’ont offert un ordinateur; alors je peux m’organiser pour me mettre à l’informatique et rédiger mes souvenirs. Excellente initiative ! Mais c’est la troisième fois que je m’y remets. Est-ce l’âge, la méthode à suivre, le plan du récit,

Quand on est totalement libre

on traîne, on regarde la télé, on se laisse vivre Toujours est-il qu’à ce jour ça n’a pas beaucoup avancé ! Nous voici en février 2009 et je décide de m’y mettre sérieusement.

« Tu devrais écrire tout cela

la paresse ?

! Nous voici en février 2009 et je décide de m’y mettre sérieusement. « Tu devrais
! Nous voici en février 2009 et je décide de m’y mettre sérieusement. « Tu devrais

MA VIE MISSIONNAIRE

Petit à petit j’ai élaboré mon plan que je construis autour de mon histoire personnelle. Le voici :

- Ma famille jusqu’en 1938

- Ma vocation et ma formation dans nos séminaires

- Ma vie en mission

- Ma vie en France : congés et séjours à Paris et à Montferrier - Ministère dans le diocèse de Nice

MA FAMILLE

On naît dans une famille, on y grandit, on y reçoit une éducation jusqu’à la maturité, on la quitte alors pour en fonder une nouvelle ou pour vivre selon un idéal particulier, vocation ou célibat. C’est du moins la conception européenne, ou au moins française de la famille, bien différente de celle que l’on trouve en Afrique ; la grande famille englobe les oncles et tantes, les grands parents, tous les ascendants, c’est en quelque sorte l’ethnie qui a une grande importance pour la vie de la famille restreinte des parents et enfants. C’est ce que j’ai connu au Dahomey-Bénin au cours des quarante ans que j’y ai vécu. Mais fermons cette parenthèse et revenons à la maison ! Ma famille qu’est-elle pour moi ? Le regard que j’ai posé sur elle a évolué tout au cours de ma vie suivant les circonstances, l’âge, l’éloignement Quand on vit en famille, on ne se pose pas de question, tout au moins dans l’enfance, mais le jour où l’on s’en sépare c’est alors qu’on l’apprécie ; du moins ce fut mon cas. Je n’avais pas 13 ans lorsque je suis entré au petit séminaire à Pont-Rousseau près de Nantes. Cette rupture brusque dès le début de l’adolescence me l’a fait découvrir et apprécier. Famille exceptionnelle comme on en trouve peu, surtout dans la région parisienne, en banlieue :

- famille nombreuse, onze enfants

- famille profondément chrétienne

- maman au foyer (ce qui à l’époque était courant)

- papa ouvrier, devenu cadre par la suite, militant

chrétien, ouvrier et, après la guerre militant familial,

- famille modeste où « l’on joint difficilement les

deux bouts » mais dans laquelle on a des principes, en particulier l’école chrétienne.

Aller dans une école libre c’est coûteux mais papa et maman ont toujours regardé cela comme prioritaire. Nous avons fait notre communion privée avant d’aller au catéchisme car nous avions un enseignement chrétien de base et, comme l’avait demandé le pape Pie X, notre curé connaissant bien

la famille nous y autorisait les uns après les autres à la demande de nos parents. Evidemment messe dominicale, communion et confirmation puis l’Action Catholique : Croisade eucharistique, JOC pour Yves, Enfant de Marie pour les filles, puis Michel : Cœur-Vaillant. Quant à moi ce fut le séminaire. Tous ceux qui fondèrent un foyer se marièrent à l’Eglise ; moi prêtre, Geneviève religieuse. Papa était fils et petit-fils d’ajusteur, fier de l’être, nous racontant, termes techniques à l’appui, comment il avait appris à limer. Il travaillait à l’arsenal de Puteaux (l’APX) comme son père (pépère Bellut) et son grand père que nous n’avons pas connu. A l’image de son père, papa suivit à l’arsenal une formation de dessinateur industriel, et comme lui il devint chef de bureau, ingénieur dessinateur. Papa s’est lancé en politique, ou plus exactement le curé de la paroisse, l’abbé Muller, l’y a poussé. Il lui dit un jour : « Monsieur Bellut, vous devriez vous présenter aux élections municipales ; il est bon que des chrétiens participent à la vie de leur commune. » Papa devait avoir la trentaine. C’était l’époque du socialisme et du communisme qui venait de naître. Il prit donc contact avec le maire sortant, un homme de droite je pense, et fut parmi les élus ; il devint même adjoint au maire. Il n’a jamais été un homme de droite mais un catholique social, s’inspirant des encycliques de Léon XIII (Rerum novarum) et de Pie X (quadragesimo anno), du Sillon de Marc Sangnier. C’est pourquoi il adhéra au PDP (parti Démocrate Populaire) qui deviendra après guerre le MRP (Mouvement Républicain Populaire). Il était un “battant” ne craignant pas de prendre la parole en public, de participer aux campagnes électorales, de porter la contradiction aux orateurs communistes, se présentant comme seuls défenseurs de la classe ouvrière et du prolétariat. Lui pouvait s’afficher comme ouvrier, chrétien et

Les neuf aînés Denys
Les neuf aînés
Denys

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père de famille nombreuse et non pas comme simple théoricien d’une idéologie. Il faisait parti de l’équipe de rédaction du Courrier de Nanterre hebdomadaire de la municipalité, continuellement en lutte contre l’Eveil de Nanterre organe communiste. Il avait une bonne plume même s’il n’avait fait que des études primaires, style clair, à la portée de tous et toujours respectueux des adversaires, même quand ceux-ci se montraient virulents pour ne pas dire insultants. Quel avait été son parcours ? Aîné de trois enfants (deux sœurs Suzanne et Louisette), il avait perdu sa maman à la naissance de la dernière ; il avait alors 14 ans. Elevé par son père (Pépère Bellut que nous aimions beaucoup à cause de sa gentillesse et de ses talents culinaires, il aimait nous gâter) un brave homme sans aucune conviction chrétienne. Je pense que c’est sous l’influence de sa maman que papa a eu une éducation chrétienne, alla au catéchisme, fit sa communion solennelle comme de coutume à l’époque. Le soir même son père lui dit, à ce qu’il nous a raconté : « Maintenant que tu as fait ta communion, c’est fini ! » Quelque temps après, en colonie de vacances, il a fait connaissance de l’abbé Massenet dont il nous parla souvent comme celui qui lui fit découvrir l’Evangile et le Christ. Ce fut pour lui une vraie conversion ; il reprit le chemin de l’Eglise, la pratique religieuse régulière en cachette de son père. Sa devise sera désormais, et pour toute sa vie :

« Cherchez le royaume de Dieu et sa justice, tout le reste vous sera donné par surcroît. »

Mobilisé en fin de guerre de 1914 (en 1918 il avait 20 ans), il remarque au patronage de la paroisse de Suresnes où il vient aider en encadrant les jeunes, une jeune fille discrète qui s’occupe des plus petits (les morveux délaissés de tout le monde, comme il nous disait), Claire Portzert, âgée de 18 ans. C’est le coup de foudre !

Il fait des démarches près de sa famille ; il se trouve que son père, François Portzert, travaille lui aussi dans un bureau à l’arsenal de Puteaux et connaît le père de papa. Cela facilite les démarches. Ils se marient en 1920.

La famille Delsarte, dont est issue madame Portzert, (qui deviendra pour nous : “mémé”) est une grande famille : Georges Bizet est le grand-oncle de mémé, Maxime Réal-Delsarte, sculpteur réalisateur en particulier de la Jeanne d’Arc de Rouen, est un cousin par alliance, et François Delsarte, pédagogue réputé dont le nom est dans

Avec mes parents
Avec mes parents

le petit Larousse est son grand-père. Alors des Delsarte, on en a entendu parler ! Pépère François, lui, est effacé et n’a pas droit à la parole. La famille Delsarte est de droite, pour ne pas dire d’extrême droite, Action Française, disciple de Maurras, Croix de Feu avec De Laroque etc Je me demande comment papa, militant démocrate chrétien et simple ouvrier, ait pu avoir gain de cause près de mémé et se marier avec sa fille. Je crois que la volonté de papa et l’amour partagé par maman, leur foi profonde et leur prière ont réussi à l’emporter. D’ailleurs mémé n’avait pas une tendresse bien particulière pour son aînée et, par voie de conséquence, pour nous ses enfants, auxquels elle préférait nos cousins. Si c’est avec joie que nous nous rendions rue des Damattes à Puteaux chez pépère Bellut pour y passer un dimanche et nous régaler d’un bon repas avec rôti de bœuf cuit à point, c’était un vrai pensum d’aller avenue Georges Clemenceau chez mémé certains dimanches après-midi comme le demandaient les convenances. Maman était dans ses petits souliers, craignant toujours que l’un ou l’autre ne fit ou ne dit quelque chose qui lui déplût. La discussion entre papa et nos oncles devenait vite politique : Action Française d’un côté avec Maurras comme prophète contre démocrates, christianisme social et encycliques des papes. Nous, après avoir obtenu d’écarter avec beaucoup de délicatesse les rideaux de la fenêtre, nous regardions passer les autos et

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autobus sur l’avenue. Quel soulagement quand papa, sur un signe discret de maman, décidait que nous retournions à la maison. Voila donc le cadre de la famille. Les relations ont évidemment évolué avec l’âge et les circonstan- ces. Pépère Bellut ayant rejoint Suzanne et ses en- fants pendant la guerre, en Algérie, mémé et Odette s’étant installées à Chaville adoptant Bernadette fille d’Yves devenu veuf à sa naissance, les autres frères de maman Daniel, Serge et Emmanuel s’étant mariés et installés chacun de leur côté, c’était la dispersion les relations se distendirent, chaque fa- mille mène sa vie de son côté, c’est tout naturel. Mais revenons en arrière, aux débuts de la famille fondée par papa et maman. En 1946 papa fit éditer un petit opuscule de 78 pages, un témoignage qu’il

mais

intitula : « Une grande et belle famille ? Oui

est-ce encore possible? ». Il le signa du pseudonyme : Jean Héand, prénoms de son grand-père. Dans son avant-propos il écrit :

« L’auteur des pages qui suivent est père de onze

Il se marie en 1920, au retour du régiment,

enfants

avec 500 F. d’économies. 500 F pour monter son

ménage

Les possibilités budgétaires sont alors de

610 à 630 F chaque mois, salaire de l’ouvrier d’usine qu’est le chef du nouveau foyer : 100 F

pour le loyer, 100 F pour le crédit immobilier, 133 F pour le crédit des draps et du linge. Restent

péniblement 300 F pour vivre

On mange de la viande, on boit du vin, une fois

par semaine, le dimanche

veille. Puis vient la promotion. D’ouvrier qualifié on passe dans les cadres etc. On n’a jamais d’argent devant soi parce qu’il faut tout entier le consacrer

aux enfants

Ecole ! Cinq simultanément

fréquentent l’école libre et la cantine. Mais c’est une dépense sacrée, payée pour ainsi dire en

priorité

cher et ça disperse. Mais quand les premiers enfants ont grandi, on va chaque année en vacances, à la campagne, dans l’union et la joie de tous. La famille s’épanouit. » Voila ce que j’ai découvert lorsque je l’ai quittée, cette famille, à 13 ans en rentrant au petit séminaire. Je sais maintenant que papa et maman ont eu bien des soucis pour élever tous ces enfants mais nous n’avons jamais eu à nous plaindre, nous n’avons jamais manqué de l’essentiel et nous vivions heureux entre nous, nous contentant de ce que nous avions. Il y avait bien des chamailleries enfantines comme entre tous les frères et soeurs mais l’intervention des parents et l’éducation chrétienne y remédiait. Nous

et un bébé est né

mais la Providence

On ne va jamais au spectacle. Ça coûte

n’avons jamais vu papa et maman se disputer le moins du monde. Maman était vigilante mais discrète, et ne rapportait jamais les sottises que nous aurions pu faire, à papa qui était autoritaire et avait la main leste. Pour nous c’était dans l’ordre des choses ! Pour être plus exact et ne pas parler au nom de tous les frères et sœurs, je dois préciser que parmi nous il y a eu plusieurs “générations”. La différence d’âge entre Blandine et Cécile est de 24 ans (1921- 1945). Le nombre d’enfants, l’âge des parents, les situations diverses et en particulier la guerre de 1939-1945, me font distinguer entre ceux d’avant guerre, les cinq aînés Blandine, Yves, Agnès, moi et Geneviève ; puis ceux de la guerre : Michel né en janvier 1930 et Odile en avril 1932. Luc serait en charnière : né en avril 1934 il a 5 ans à la déclaration de guerre et 11 ans en 1945. Jean est né en décembre 1936 et Pierre juste avant la débâcle de 1940. Cécile est née après la guerre le 25 juillet 1945 ; elle avait deux neveux Marie-Geneviève et Jacques et maman était âgée de 45 ans. L’éducation ne fut donc pas la même pour les cinq premiers qui ne s’en sont pas plaint alors que les suivants ont été ballottés par suite des événements, ont changé plusieurs fois d’école, ont vécu à Bargny papa n’y venant que le week-end. Pendant leur adolescence ils vécurent au milieu d’une jeunesse contestataire, préconisant la mixité, absolument contraire aux principes chrétiens d’avant guerre et d’après lesquels, même dans les mouvements d’Action-Catholique, il y avait toujours séparation entre garçons et filles. Papa et maman qui avaient plus de 45 ans devaient admettre ces nouvelles idées à contre coeur car elles étaient favorisées par le clergé lui-même. Michel me suivit à Pont-Rousseau en 1943, Yves était au STO (Service du Travail Obligatoire) en Allemagne en 1943, Blandine et Agnès étaient mariées. Yves suivit de peu à son retour après la fin de la guerre. Michel quitta le petit séminaire, Odile ne tarda pas à se marier et Geneviève était entrée chez les Oblates de l’Eucharistie en 1946. La famille s’était totalement transformée même si la rue des Plaideurs restait un centre d’attraction pour tous, surtout les petits enfants. Puis Michel partit travailler au Gabon et Luc se maria à son tour. Moi-même je ne me trouvais en famille que pendant les vacances. Ne restaient plus que Jean jusqu’à son service militaire, Pierre et Cécile qui était plus proche de ses neveux Marie- Geneviève, Jacques, Marc, Paul, Véronique, Patricia etc

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La famille n’était plus ce qu’elle avait été ; plus que trois enfants à la maison et bientôt plus que deux, Pierre et Cécile, encore écoliers puis collégiens. Papa et maman ont souffert de cette évolution, de cette remise en cause de tous les grands principes qu’ils avaient pratiqués et essayé d’inculquer à leurs aînés et que les plus jeunes remettaient en question soutenus par l’ambiance générale de l’après guerre et qu’une grande partie du clergé paroissial partageait volontiers. D’ailleurs tout cela aboutit, en 1968, à cette “chienlit” dont parla de Gaulle, à l’abandon de la pratique religieuse que nous déplorons encore aujourd’hui. Quant à moi je suivais un autre chemin, hors de la famille, chemin qui était tout à fait en conformité avec l’éducation reçue à la maison et qui se fortifiait par les études secondaires, la formation spirituelle que je recevais au séminaire, puis au noviciat et au grand séminaire. Je me tenais au courant par l’échange de courrier avec papa et maman, les vacances en famille. Je retrouvais alors une famille éclatée, frères et sœurs mariés, prenant à leur tour leurs responsabilités pour éduquer leurs enfants. Les temps avaient changé mais nos parents restaient toujours une référence imitée par les aînés et parfois critiquée par les autres. Personnellement, avec le recul dans le temps et la distance j’ai toujours admiré papa pour ses convictions personnelles, sa foi, sa pratique chrétienne. Maman était beaucoup plus effacée, mais tout à fait en accord avec lui et me le disant lorsque nous parlions seul à seul quand

Ordination

je revenais à la maison durant mes vacances ou mes

congés. Après cette vue panoramique de ce que fut la vie de la famille à Nanterre jusqu’à mon entrée au petit séminaire et ma formation préparatoire à ma

vie missionnaire, j’aimerais revoir en détail ce que fut son histoire à partir de 1936. Le Front Populaire (Communistes unis aux Socialistes) remporta les élections municipales. Papa se retrouva dans une opposition active en s’occupant toujours du Courrier de Nanterre. Mais cela ne dura pas très longtemps :

la guerre est déclarée en septembre 1939, puis c’est

l’invasion allemande en mai 1940, et le changement de régime. La France est coupée en trois : l’Alsace et la Lorraine sont annexées le reste divisé entre zone occupée, toute la côte Atlantique et de la Manche, le nord de la Loire jusqu’à la Saône et la frontière Suisse. La troisième République se saborde et donne au maréchal Pétain la responsabilité de signer l’armistice. Il crée l’Etat Français qui s’installe

à Vichy et dirige la zone non occupée, dénommée

plus couramment zone libre. L’attitude des français devant ce chamboulement

a été bien différente chez les uns et les autres. Je

pense pouvoir dire que la signature de l’armistice a été pour tous un soulagement même si c’était une humiliation : nous qui nous disions les plus forts :

« Nous vaincrons car nous sommes les plus forts ! » proclamaient de grandes affiches placardées sur les murs avec une planisphère

représentant la France et l’Angleterre avec leurs colonies occupant des territoires immenses. En un

une planisphère représentant la France et l’Angleterre avec leurs colonies occupant des territoires immenses. En un

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mois les Allemands avaient mis la France à genoux et les anglais étaient retournés chez eux, alors autant arrêter la guerre le plus vite possible. Les allemands restaient nos ennemis dont nous aurions raison un jour ou l’autre, mais pour le moment il fallait continuer à vivre. Il y avait bien un général, nommé ministre de la guerre dans le dernier gouvernement qui s’était enfui à Londres et qui avait fait une proclamation au lendemain de l’armistice à la radio anglaise, le 18 juin : « La France a perdu une bataille, elle n’a pas perdu la guerre ! » mais c’était un inconnu pour la grande majorité des français qui apparaissait comme un illuminé demandant que les militaires et les patriotes le rejoignent à Londres pour former une armée française au côté des Anglais. D’autres irréductibles, surtout des militaires constituèrent des groupes secrets, surtout en zone libre, pensant que Pétain avait des accords secrets avec de Gaulle pour préparer une revanche : on les appelait les résistants, parfois les terroristes, à cause de leurs incursions dans les fermes ou dans les villes pour se procurer argent et ravitaillement. Ils trouvaient que de Gaulle ne pouvait rien faire depuis Londres alors qu’eux pouvaient lutter sur place contre l’ennemi. Il y avait parmi eux beaucoup de communistes recherchés par les allemands et le gouvernement Pétain qui avait interdit le parti. Mais la majorité des français acceptait le nouveau gouvernement et l’Etat Français remplaçant la III e République qui avait été incapable de mener la guerre qu’elle n’avait pas préparée et était la cause de la défaite. Et papa dans tout cela ? Pour lui il n’était plus question de politique ; il attendait d’y voir plus clair. Nous avions un gouvernement qui continuait tant bien que mal d’administrer la France, occupée ou non occupée. L’administration était en place, les mairies fonctionnaient avec des municipalités soumises à l’autorité occupante ; les municipalités de gauche, surtout communistes, avaient été dissoutes et remplacées par des neutres qui géraient les communes : état civil, ravitaillement, voirie etc. Plus question de politique en zone occupée et bien souvent il fallait s’adresser à la kommandantur pour obtenir certaines autorisations. En zone libre on voyait encore le drapeau français avec la francisque et surtout un peu partout, mairies, écoles, monuments publics, un immense tableau du Maréchal, sauveur de la France. Plus de partis politiques, plus de mouvements d’action catholique : tous pétainistes ! Tout cela n’était évidemment pas du goût de

papa. Tous ses soucis étaient la famille : vivre et même simplement survivre car la vie devenait de plus en plus difficile. Nous étions en vacances à Andelaroche au moment de la déclaration de la guerre. Dès que ce fut possible, après l’invasion allemande et que les trains se remirent à fonctionner nous avons rejoint Nanterre, courant septembre. Nous avons vu les premiers soldats allemands à la ligne de démarcation, à Moulins ; impression bizarre et sentiment d’être devenus des prisonniers. Puis on s’y est fait ; ils avaient des surnoms : doryphores, frisés, fritz, fridolins. Papa n’aimait pas le terme “boches” trop insultant à son goût et il n’était pas question de l’employer à la maison.

Il reprit son travail à l’arsenal.Yves, qui avait terminé son apprentissage, s’était trouvé un emploi dans une imprimerie. Blandine et Agnès aidaient maman à la maison, les autres en âge scolaire allaient à l’école à Puteaux comme auparavant et les trois derniers restaient à la maison. Quant à moi j’étais retourné en quatrième à Pont-Rousseau qui fut réquisitionné par les allemands en janvier 1941 pour être transformé en hôpital militaire ; le petit

séminaire fut transféré rue du Ballet en pleine ville de Nantes. Le ravitaillement devint de plus en plus difficile, surtout en ville ; les allemands réquisitionnaient céréales, animaux de boucherie, les importations étaient bloquées. Plus d’huile, plus de matières grasses, plus de vêtements ni de

Nous recevions des cartes de

rationnement pour le pain, le sucre, le beurre, la viande, les chaussures, les habits. Papa se débrouille

avec Yves pour aller à vélo dans la campagne chercher ce qu’on veut encore bien leur vendre en cachette. Puis commencent les bombardements anglais. C’est alors que papa recherche un logement à la campagne où la vie sera plus paisible et le ravitaillement plus facile.

chaussures etc

Bargny, le château
Bargny, le château

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Il finit par trouver à Bargny dans l’Oise, une maison assez grande où un fermier, M. Triboulet (père de Suzy qui se mariera avec Yves en 1946) loge quelques ouvriers agricoles. Mais la maison est vaste, à Bargny on l’appelle “le château”, et papa la meuble de bric et de broc en achetant des meubles d’occasion à des ventes aux enchères qui ont lieu dans le coin. Toute la famille émigrée, s’installe, s’organise, cultive un potager, établit un poulailler, élève un ou deux cochons nourris grâce au son fourni par la ferme et les betteraves ramassées sur les routes au moment de la récolte ou les céréales et les pommes de terre glanées dans les champs. La ferme nous donne du blé écrasé, qui, une fois tamisé, fournit la farine avec laquelle nos ménagères fabriquent du pain cuit au four de la cuisinière. On mange à sa faim ce qui est très apprécié par tous en particulier ceux qui viennent de Paris ou la banlieue. Blandine est alors mariée, mère de deux enfants, habite à Suresnes mais ne tarde pas à rejoindre Bargny. Papa et Yves qui travaillent passent la semaine à Nanterre et rejoignent la famille tous les vendredis soir pour repartir au travail le lundi matin avec Agnès ou Geneviève. Elles tiennent la maison et font la cuisine alternativement pour les travailleurs. Puis papa propose à la cousine Geneviève d’envoyer à Bargny Marie-José et Annick pour qu’elles profitent des avantages qu’on y trouvait. Tous ceux qui ont vécu là-bas en ont gardé un très bon souvenir de la vie au “château de Bargny”. Personnellement je l’ai apprécié pendant les vacances où je rejoignais tout le monde. J’étais donc à Pont-Rousseau que j’ai rejoint en octobre 1940 pour la classe de quatrième. En Janvier 1941 nous avons dû rejoindre la rue du Ballet, en pleine ville de Nantes, dans un ancien collège des frères des Ecoles Chrétiennes. Mes liens avec la famille c’est le courrier que je reçois de maman, Blandine ou Agnès. Parfois de papa qui, outre les nouvelles, me donne des conseils ou ses impressions sur la situation. J’ai gardé une grande partie de ce courrier reçu durant tout mon séminaire jusqu’à mon ordination et même en Afrique. Je suis sans doute celui qui est le plus au courant de la pensée de papa sur les événements, le déroulement de la guerre. Il a été sollicité par ses amis du PDP qui militaient dans la résistance mais a refusé de se joindre à eux estimant que sa situation de père de famille nombreuse ne l’autorisait pas à courir de tels risques. Par contre il fut sollicité par le maire de Nanterre,

M. Comtesse, celui de Puteaux, M. Barthélémy, et celui de Suresnes, M. Sellier, pour accepter le poste de Conseiller Départemental de la Seine. Ces trois maires socialistes, donc opposés aux Démocrates avant guerre, connaissaient bien papa et l’estimaient, bien qu’adversaires. D’ailleurs ce poste n’avait rien de politique, il consistait à administrer le département, Paris et les arrondissements de St Denis et de Sceaux, pour le ravitaillement, la voierie, la santé, la famille etc. Donc représenter la France face à l’occupant. Une seule chose faisait hésiter papa : il devait faire serment au Maréchal. Il posa la question : « Dois-je faire le serment au maréchal Pétain ou au chef de l’Etat ? » : question subtile que les autres ne s’étaient pas posée mais qui avait une grande importance pour lui qui ne voulait à aucun prix être regardé comme pétainiste. Il était prêt à rendre service à ses concitoyens mais n’avait jamais voulu pratiquer le culte de la personnalité.On lui répondit que ce n’était qu’une formalité. Il accepta donc, surtout que les émoluments attachés à la fonction amélioreraient sérieusement la situation financière de la famille. Il se rendait donc à l’hôtel de ville de Paris, avec sa vieille bicyclette, chaque fois qu’il y avait une réunion, au moins une fois par semaine.

Cela dura jusqu’en 1944. Pétain vint à Paris en

mars et fut accueilli triomphalement par une foule

Quatre mois plus tard, le 25 août

enthousiaste

c’était au tour du général de Gaulle le libérateur ! La girouette avait tourné, d’ailleurs beaucoup pensèrent alors qu’il y avait une certaine connivence entre les deux hommes et qu’il y aurait réconciliation après la fin de la guerre. On connaît la suite. Papa, qui était avec nous en vacances à Bargny, voyant que les alliés approchaient de Paris nous quitta pour retourner à Nanterre estimant qu’il devait assumer ses responsabilités et ne pas sembler s’être enfui pour ne pas être arrêté comme “collaborateur”. Il s’est rendu à l’hôtel de ville de Paris pour voir comment les choses tournaient, tout étonné de voir des FFI poursuivre des Allemands et vice versa, se mitraillant mutuellement, l’obligeant à se mettre à l’abri en rentrant dans les porches des immeubles. Arrivé à destination il fut encore plus surpris de voir un homme en armes avec un brassard FFI lui barrant l’entrée et lui disant : « Circulez ! ! — Mais, je viens à la réunion ! — II n’y a pas de réunion ! » Papa réalisa alors que la situation était sérieuse, enfourcha son vélo et revint à Nanterre. C’était la libération. Il pensa qu’il n’avait plus qu’une chose à faire : attendre que l’on vienne l’arrêter comme

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collaborateur. Personne ne vint ; alors il fit comme tous les voisins, se procura un drapeau tricolore qu’il mit à la fenêtre et le lendemain prit son vélo pour nous rejoindre à Bargny. Là encore toute une aventure ; traversée de Paris libéré, route de Soissons, les résistants, au Bourget, lui déconseillent de continuer, c’est le “no mens land”. Un peu plus loin des allemands dans le fossé avec une mitrailleuse, des fusils : « Halte ! ». Papa est emmené au PC interrogé, s’explique, est mis en garde à vue une demie journée, récite pas mal de chapelets est relâché et nous arrive à Bargny. Tout le monde saute de joie et demande comment il a réussi à arriver. « Allons d’abord à l’église, j’ai promis qu’on y réciterait une dizaine de chapelet avant tout. » C’est ce que nous avons fait, puis papa nous raconta son épopée.

Par la suite il dut passer à l’épuration, tribunal populaire de la résistance qui déterminait si l’accusé avait été un collaborateur, mais on ne put rien lui reprocher et l’affaire fut close. Il comprit alors qu’il était inutile de vouloir se lancer à nouveau dans la politique où on le traiterait “d’ancien collabo”, même si le PDP renaissait de ses cendres en devenant le MRP Il préféra se lancer dans l’action familiale, adhéra à la FFF (Fédération des Familles de France). Membre du bureau national il en devint président et, à ce titre, il fit parti de L’UNAF (organisme reconnu comme partenaire officiel du ministère de la Famille). Il en fut même vice-président.

L’âge avançait, en 1958 papa eut ses 60 ans et donc la retraite. La famille s’était éparpillée : Blandine et Yves avaient construit à Rueil, Agnès était à Mareuil, moi au Dahomey, Geneviève chez les Oblates, Michel, qui avait quitté Pont-Rousseau, avait fait une formation mécanique auto dans un garage. Après un séjour au Gabon revint en France, se maria avec Marie- Jo. Ils s’installèrent à Yerres dans l’Essonne. Odile, Mano et leurs enfants se trouvaient à Varrèdes. Luc se maria après son service militaire, s’installa à Nanterre puis à Rueil et enfin à Caudebec en Caux où il avait trouvé du travail. Enfin Jean et Pierre se marièrent à leur tour. Cécile, devenue infirmière, restait seule, rue des Plaideurs, avec papa et maman. Papa, toujours en forme et dynamique, donna sa démission des mouvements familiaux et se trouva une nouvelle activité en Seine-Maritime, à Goumay en Bray, comme directeur d’une imprimerie et d’un hebdomadaire local, l’Eclaireur Brayon. Il s’y rendait chaque semaine deux ou trois jours.

Une série d’événements importants se déroula alors : Vatican II, mai 1968, qui furent des épreuves lourdes à porter pour papa et maman qui se montrèrent toujours exemplaires dans leur fidélité à l’Eglise. En 1970 ils fêtèrent leurs noces d’or. Tous les frères et sœurs se cotisèrent pour leur offrir, par anticipation un beau cadeau : un voyage au Dahomey où ils passèrent Noël 1969 et le jour de l’an avec moi. J’étais alors supérieur régional et je devais organiser un peu partout des réunions S.M.A. en vue des assemblées de Rome et de Lyon. Je les ai donc emmenés avec moi et nous avons pu parcourir tout le pays du nord au sud. La célébration des noces d’or eut lieu en mai, à Sainte Marie-des-Fontenelles, présidées par Mgr Guilhem, évêque de Laval et ancien curé de la paroisse. Je concélébrai (fis l’homélie) avec les anciens curés, vicaires, et prêtres amis. Au vin d’honneur papa, intarissable orateur, dans un discours plein d’émotion, remercia le Seigneur, de toutes les grâces reçues, en particulier d’avoir épousé maman avec laquelle il avait élevé une belle famille dont ils étaient fiers. Il termina, comme le vieillard Siméon, par son “Nunc dimitis…”. (Maintenant Seigneur, tu peux laisser ton serviteur partir en paix…) Il ne se doutait pas que Dieu le prendrait au mot. Un cancer se déclara et il mourut deux ans plus tard. Maman le suivit le 1 er Octobre 1974 ; tous deux moururent âgés de74 ans. Une page était tournée. A ce jour 17 février 2009 les descendant directs de nos parents : enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants et arrière- arrière petits-enfants sont au nombre de 188 BELLE FAMILLE !

La famille aux 40 ans de mariage

et arrière- arrière petits-enfants sont au nombre de 188 BELLE FAMILLE ! La famille aux 40

MA VIE MISSIONNAIRE

VOCATION – FORMATION

Petit séminaire- Pont-Rousseau

Ma vie a bifurqué en septembre 1938 à mon entrée à l’Ecole Apostolique du père Dorgère, nom officiel du petit séminaire des Missions Africaines - Pont-Rousseau, près de Nantes. C’était le chemin normal pour aboutir à la réalisation de ma vocation missionnaire. D’où m’est venue cette vocation ? Quand ? Comment ? Je me suis souvent posé ces questions sans pouvoir y répondre de façon précise.

ces questions sans pouvoir y répondre de façon précise. La vocation est quelque chose de mystérieux.

La vocation est quelque chose de mystérieux. Bien des enfants disent : « Quand je serai grand je ferai ceci ou cela » ; bien peu réalisent leur souhait qui est plutôt une utopie. Ils ont bien des changements d’orientation en cours de route. Beaucoup de ceux qui se sentent appelés à la vocation religieuse, le sont dès leur jeune âge, souvent avant l’adolescence ; je l’ai constaté en questionnant des confrères, des religieuses. Les motivations sont souvent étonnantes au départ, mais se précisent peu à peu au cours de la formation où l’on découvre combien cet idéal est exigeant. Un de nos prédicateur de retraite nous a dit : « Le sacerdoce n’est pas une voie de garage pour ceux qui recherchent la tranquillité, la sécurité, pour les paresseux ! » Pour aboutir il faut toujours de la persévérance dans un milieu favorable. Dans notre environnement actuel, du moins en France, dans notre monde permissif, engendré par les événements de 1968, beaucoup de jeunes pleins de générosité osent rarement s’engager à vie. Suivre un appel de Dieu demande une ascèse, une discipline de vie. Cela dans le sacerdoce ou la vie religieuse, mais aussi dans le mariage chrétien ; c’est peut-être ce qui explique que beaucoup hésitent à fonder un ménage chrétien en recevant le sacrement du mariage qui suppose lui aussi un engagement à vie.

Il est évident que l’exemple de nos parents et l’éducation que nous recevions à la maison, la fréquentation du catéchisme, de l’école chrétienne, de la Croisade Eucharistique, tout, favorisait l’éclosion d’une vocation. D’ailleurs Geneviève qui me suivait de deux ans, s’est sentie elle-même, toute jeune, attirée par la vocation religieuse et s’est engagée à vie. Je n’ai aucun souvenir précis de l’âge que j’avais quand j’ai fait mon choix de devenir prêtre et missionnaire, mais je suis certain que j’étais déjà décidé lorsque j’ai fait ma communion solennelle et reçu la confirmation en 1935. J’avais alors 9 ans et demi. Comme je l’ai dit, l’ambiance familiale ne pouvait qu’encourager ce choix mais sans me pousser le moins du monde. Au contraire, papa et maman se posaient quelques questions en voyant mon caractère qui leur rappelait celui de mon oncle, frère de maman, qui avait désiré être prêtre, avait porté la soutane et avait finalement renoncé durant le grand séminaire. J’étais enfant de chœur et chaque matin papa, qui allait à la messe, me réveillait pour que je l’accompagne. C’était la messe de 6 h 30, j’y communiais et je revenais à la maison pour déjeuner et partir ensuite à l’école de Puteaux avec mes frères et sœurs. Autre souvenir qui me montre comment ma vocation s’est précisée et affermie. Si nous n’avions

pas la TSF (encore chose rare à l’époque, quant à la télévision ça n’existait pas) nous allions à la salle des fêtes de la paroisse pour voir des films, des représentations théâtrales ou des conférences. Des religieux nous parlaient de leurs congrégations (enseignants, moines, hospitaliers ou

Un certain dimanche celui qui est

missionnaires

venu était un simple missionnaire qui revenait d’Afrique. Lui il y était réellement allé ! Il nous a fait une conférence avec des projections où on le voyait entouré de ses chrétiens devant son église et les cases couvertes de paille ! Voilà ce que je voudrais être ! J’ai été très impressionné. Est-ce ce jour-là que j’ai reçu la vocation ? Ce père, auquel je n’ai pas parlé, je pense que c’était le Père Duhil qui

revenait de Côte-d’Ivoire et devint procureur à Paris, avec lequel je fis connaissance par la suite après être rentré à Pont- Rousseau. Mon choix définitif date de 1935. J’étais dans ma dixième année, en CM1, et je revenais de l’école avec Michel et nous arrivions à la maison, au carrefour de la rue de la Source. Nous croisons un militaire en uniforme bleu horizon, képi et bandes

).

MA VIE MISSIONNAIRE

molletières ; il nous croise puis revient sur ses pas et me demande si je ne suis pas un des enfants de chœur de Ste Bernadette, la chapelle qui était derrière chez nous. Je lui réponds affirmativement. Il me dit alors :

- Que veux-tu faire plus tard ?

- Je veux être prêtre !

- Ah, bon. En France ?

- Non, je veux être missionnaire, aller en Afrique, chez les Noirs !

- Alors ça, c’est formidable ! Moi aussi, je veux

être prêtre, missionnaire et aller chez les noirs en Afrique. Où habites-tu ?

Je lui montre la maison.

- Eh bien, dis à ton papa que demain soir je vais aller le voir.

Arrivé à la maison, je n’ai rien dit à personne,

Michel non plus d’ailleurs

au retour de l’école “mon militaire” était là, discutant avec papa. Il s’était présenté à lui, qui se demandait ce que pouvait bien vouloir ce jeune militaire. C’était l’abbé Victor Mercier, séminariste des Missions Africaines, qui faisait son service militaire au Mont Valérien dans le 8 è des transmissions. Il venait à la messe tous les dimanches à Ste Bernadette avec quelques camarades pratiquants et m’avait reconnu dans la rue comme un des enfants de chœur. Evidemment, la maison lui fut ouverte et il se trouva sur place une nouvelle famille. Son service terminé il retourna au grand séminaire du 150 cours Gambetta à Lyon, fut ordonné prêtre le 6 janvier 1938. Il resta très attaché à la famille ; il partit en mission au Dahomey en octobre 1938, y passa la guerre et revint en France en 1945 alors que j’étais déjà entré au noviciat à Chanly. Nous ne nous sommes retrouvés qu’en 1951, au Dahomey où je fus nommé moi-même, pour mon premier séjour, comme professeur de cinquième au collège Aupiais. Je suis allé lui rendre visite à Agoué où il était supérieur de la mission.

mais le lendemain soir

Providentiellement mon chemin était tout tracé. J’entrerai aux Missions Africaines, en commençant par le petit séminaire, dès que j’aurai obtenu mon Certificat d’études, ce qui eut lieu en 1938. J’ai retrouvé dans mes archives une lettre de l’abbé Mercier datée du 8 octobre 1937 :

« Merci de ta petite carte d’Ivors ; je l’ai

reçue très tard. Je me trouvais alors en colonie de vacances près de Mende, on a sans doute

oublié de me la faire suivre

petit ami, mes souhaits de bonne fête les

Reçois donc, mon

meilleurs et les plus chauds. Demain (ma fête, la Saint Denys) j’aurai une pensée toute spéciale pour toi, pour ton avenir, pour ta vocation sacerdotale et missionnaire, si le

Je suis passé à Nantes le

bon Dieu le veut

24 septembre ; on a triplé les bâtiments

pense donc 225 élèves au lieu de 80, lorsque

j’y étais

»

Une autre du 12 octobre 1938, expédiée de Lyon, alors que le Père Mercier se préparait à partir pour Marseille et le Dahomey :

« Mon cher Denys, Un simple mot pour te dire combien j’ai regretté de n’avoir pu te voir avant de partir. Il convenait pour ma famille,

que je passe à Paris

Du moins ai-je eu le

plaisir de passer à Nanterre. J’ai rencontré toute la famille, dimanche matin. Evidemment,

on a beaucoup parlé de Denys, du voyage et de ses débuts là-bas. Je vois que tu es bien en train, maintenant. L’épreuve est passée. Tu

te prépares à l’Afrique

travaille, prie, sacrifie-toi pour les Chers Noirs que tu aimes déjà, j’en suis sûr. Ils attendent

et nous autres aussi, tes

aînés en terre païenne

beaucoup de toi

cérémonie du

Départ aura lieu vendredi soir, 17 h 30 sous la

présidence du cardinal Gerlier. Il y aura foule,

foule

Oui, mon petit Denys,

Notre

Nous sommes douze partants comme

Ne m’oublie pas dans tes

Allons, au revoir, sois un bon et saint

séminariste, déjà un apôtre, un missionnaire. Je t’embrasse bien cordialement en N.S.

Victor Mercier.

Je ne le reverrai qu’au Dahomey dès mon arrivée, fin septembre 1951. Quelles retrouvailles ! Nommé professeur au collège Aupiais où la rentrée n’avait lieu que le 1 er octobre, je profitais des quelques jours de vacances scolaires qui restaient pour aller le voir dans sa mission d’Agoué, une des plus anciennes du Dahomey fondée dès 1865 environ. Vieille bâtisse coloniale, rez-de-chaussée en briques, à l’origine salles de classes, l’étage en bois avec véranda circulaire. En face la cocoteraie qui avançait jusqu’à la plage, à 200 m. Les circonstances ont voulu que je devienne Supérieur Régional en 1966. Il était alors devenu vicaire à Comé, puis à 60 ans il a demandé à revenir en France. Le moral n’était plus très brillant car il se sentait vieillir. En 1993 je l’ai retrouvé dans notre maison de retraite où je suis resté trois ans comme supérieur. Nos chemins se sont séparés à nouveau car je suis retourné à la paroisse du Sacré-Cœur de Cotonou. Revenu moi-même définitivement en France en 1999 je l’ai retrouvé à l’occasion de passages à

les apôtres !

prières

MA VIE MISSIONNAIRE

Montferrier mais il était en mauvaise santé, avait perdu la mémoire, ne me reconnaissait pas. Il est décédé à Montferrier le 11 février 2004 (c’était la veille de mon 53 è anniversaire d’ordination) il était âgé de 90 ans. C’est à moi que l’on a demandé de présider ses obsèques. Le 24 septembre 1938 papa et maman m’accompagnèrent jusqu’à Pont-Rousseau. C’était un samedi ce qui permettait à papa de disposer de sa journée mais la rentrée effective n’avait lieu que le lundi. Enfin je réalisais mon désir le plus profond :

devenir missionnaire. Ce jour m’est resté en mémoire. Nous avons pris le train pour Nantes à la gare d’Orsay car papa avait choisi de passer par Orléans. Cette gare n’existe plus, elle a été transformée en musée et les départs se font depuis celle d’Austerlitz, mais la SNCF venait tout juste d’être créée et regroupait tous les anciens réseaux :

Nord, Est, PLM, PO, Etat et Midi. C’était mon premier grand voyage. Je me souviens de la Loire que nous avons longée, des vignes rencontrées à partir d’Angers. Arrivés à Nantes un frère nous attendait avec la Peugeot 202 du séminaire car papa avait prévenu le Supérieur de notre arrivée et il avait eu la gentillesse de nous envoyer la voiture. Arrivés au séminaire le frère nous a accompagné au parloir, salle austère badigeonnée à la chaux, meublée de quelques chaises et d’une table centrale ; le Frère partit chercher le Supérieur. Papa et maman restaient silencieux et moi tout bizarre, regardant cette salle qui me parut froide. Le Père Supérieur arriva, la quarantaine, bossu, la barbe d’un blond tirant sur le roux, la voix éraillée, s’efforçant de paraître aimable. Il fit connaissance et, sentant l’émotion des parents qui se séparaient de leur enfant, le premier à quitter la famille pour être en “pension” à 400 km de la maison, les tranquillisa en leur disant : « N’ayez pas crainte, il sera très bien ici et dans trois mois il retournera à la maison pour Noël. » (pieux mensonge, les premières vacances étaient à Pâques, en avril). Ce Père, Marius Micoud, était bon en réalité. Il prenait la direction du petit séminaire, dénommé officiellement : Ecole Apostolique du Père Dorgère, qui regroupait tous les petits séminaristes du nord de la France, ceux du premier cycle (de la sixième à la quatrième) et ceux du deuxième cycle qui se trouvaient auparavant à Offémont, dans 1’Oise. Les travaux d’agrandissement venaient de se terminer, ce dont parle le père Mercier dans sa lettre citée plus haut. Le père Micoud était assisté du directeur le Père Directeur (Barathieu 56 ans alors, à la

réputation d’homme sévère qui était l’ancien supérieur d’Offémont) auquel il déléguait la plupart de ses fonctions par suite de la difficulté qu’il avait à parler ; il devait avoir une maladie du larynx. D’ailleurs il fut remplacé en 1939, affecté à la procure de Marseille, où je devais le revoir en 1951 lorsque je partis pour la première fois en mission. Il s’est montré ce jour là d’une gentillesse exceptionnelle envers moi, alors qu’il s’était fait, auprès des confrères qui devaient avoir recours à ses services pour débarquer ou embarquer, la réputation d’être un vieux ronchon ! Sans doute se souvenait-il de mon arrivée à Pont-Rousseau. Papa et maman ont pris congé assez vite, prétextant l’heure du train, nous nous sommes embrassés, ils ont pris le chemin de la sortie et j’ai suivi le Père dans un couloir qui me parut interminable, sans me retourner. C’est alors que j’ai ressenti la rupture. Je n’avais pas 13 ans et la famille,

Du moins ce fut mon impression ; je

me trouvais perdu dans cette immense maison comme un oiseau pris au piège et mis encage. Papa et maman m’ont dit par la suite qu’ils n’étaient pas sortis immédiatement, étaient revenus pour me voir disparaître au bout de ce long couloir : ils avaient le cœur bien gros. Papa m’avait dit, avant de quitter la maison rue des Plaideurs: « Si tu ne te plais pas là- bas, écris moi “tout va bien et je pense souvent à tonton Yves’’ (celui qui avait été séminariste) ; dans les 24 h je reviens te chercher. » Je ne m’en souvenais plus mais papa me l’a rappelé plus tard lorsque nous nous remémorions cette journée éprouvante. Personnellement je voulais tenir le coup : je m’étais engagé, il n’était pas question de revenir en arrière. Pendant huit jours j’eus un cafard terrible, cela ne m’était jamais arrivé. Le soir je pleurais en silence dans mon lit avant de m’endormir. Avoir quitté la famille était pour moi un déchirement indescriptible. Je suis heureux d’avoir conservé la correspondance de la famille tout au long de ma vie et j’ai profité de mon temps libre pour la classer et la parcourir. Voici quelques lettres ou extraits qui datent de cette époque et m’ont fait revivre cette séparation de la famille.

c’était fini !

La première en date est d’Agnès ; elle est du 26 septembre :

« Mon cher Denys, tu me manques un peu, mais je me console en pensant que tu nous

écriras de temps en temps

Papa et maman

m’ont dit qu’en te séparant d’eux tu as eu la larme à l’oeil, ce qui est tout à fait normal chez

MA VIE MISSIONNAIRE

un enfant et même chez une personne puisque papa l’avait aussi, presque et que maman se retenait et en sortant s’est laissée

aller à son petit chagrin

P.S. en ce moment nous sommes tout près de la guerre et maman a vu sur le journal qu’on va distribuer des masques à gaz. »

Agnès.

Même date, de maman :

« Mon cher petit Denys, voila déjà deux

je

voudrais être de huit jours plus vieille pour avoir

tes impressions sur ta vie de nouveau pensionnaire. Remarque que je ne doute pas un seul instant de ce que tu nous diras, tu as trop désiré être missionnaire pour te laisser décontenancer par les changements qui vont s’opérer dans ta nouvelle vie. Je sais très bien

jours que tu goûtes à ta nouvelle vie

que d’ici huit jours, avec ta facilité d’adaptation, tu t’imagineras être à Pont-Rousseau depuis

longtemps

calme, tu n’as rien qui puisse te déranger comme chez nous avec tes petits frères. Ta maman qui t’embrasse bien fort, Claire. »

Travaille bien, là tu es dans le

De papa, le 27 septembre, trois jours seulement après notre séparation :

« Mon cher Denys, je rentre d’une petite

réunion et il est onze heures du soir, je suis donc bien tranquille pour venir bavarder avec toi. Nous avons bien reçu ta première lettre de dimanche où tu parles bien à coeur ouvert et cela nous a fait plaisir de recevoir dès aujourd’hui de tes nouvelles. Je note que, si samedi tu as été un peu triste, cela allait déjà mieux dimanche et que tu t’habituais à la vie de séminaire. J’ai noté surtout cette phrase :

“Quand on veut être missionnaire il faut savoir faire des sacrifices”. Vois-tu mon cher Denys tu es entré samedi dans ta vie d’homme, à partir de cette date tu n’es plus tout à fait un enfant et les soucis, les petits ennuis de toute vie vont commencer pour toi. Crois-en mon expérience, le Bon Dieu sait parfaitement mesurer pour chacun la part de peines qu’il peut supporter et II envoie des petits ennuis (chacun doit porter sa croix). Il donne aussi à chacun la force de les supporter et des consolations intérieures que rien ne remplace. Je suis sûr que déjà tu t’es fait à la situation et que tu as accepté ce petit changement de vie avec beaucoup de générosité. Ne t’étonne pas, toi qui n’as jamais eu le cafard d’avoir connu un peu cette sale bête samedi. Vois-tu, ça aussi c’est dans l’ordre. Le Bon Dieu procède toujours ainsi avec les âmes qu’il aime. Le bon

abbé Massenet me l’a dit souvent quand j’étais jeune : “Le Bon Dieu nous prends, nous attire d’abord à lui avec des confitures, comme des enfants, après il nous traite comme des hommes” ».

Tu t’es réjoui de partir au séminaire, tu étais tout joyeux à ton départ et pendant le voyage, il n’était pas possible que tu n’aies pas de peine ; sans peine, sans douleur il n’y a pas de mérite et le Bon Dieu a besoin que nous méritions, d’abord pour aider au rachat des âmes ensuite pour nous former, pour nous fortifier nous-mêmes. Je pourrais dire :

“console-toi, les Pères avec qui tu es seront une seconde famille pour toi et puis, nous, tes parents, nous sommes toujours là pour que tu puisses épancher ton cœur, tu n’es pas seul

et abandonné” tout cela est vrai, très vrai, mais je préfère te le dire : sois sûr que le Bon Dieu t’aime, veut ton bien et sait mieux toucher les cœurs qu’aucun être humain. Aie donc en Lui la confiance la plus absolue. Tu nous dis que tu es allé samedi dire une dizaine de chapelet

à la chapelle et que cela t’a consolé car tu étais

triste : sois sûr que c’est le moyen le plus direct d’être heureux.

D’ailleurs je suis persuadé que quand tu recevras cette lettre il y aura longtemps que tout cela sera oublié parce que bien d’autres choses auront occupé ton esprit et nous avons hâte de lire ta prochaine lettre où tu nous fera participer à l’emploi de ton temps et à l’organisation de ta vie. Dis nous également si tu as besoin de quoi que ce soit, nous te l’enverrons. Ici tout le monde pense beaucoup

à toi et, ta maman et moi nous avons décidé

d’ajouter à notre prière du soir une invocation

à Ste Thérèse, patronne des missions, à ton

intention. Demain je vais à la messe et également vendredi jour de sa fête. J’aurai une

pensée toute spéciale à ton intention.

Au revoir donc mon cher Denys, tu es en ce moment celui de mes enfants auquel je pense le plus et je te redis toute mon affection. Ton père qui t’embrasse et te souhaite bon courage.

Mon cher petit Denys.

Il reste un peu de place aussi j’en profite pour venir t’embrasser et te dire combien nous avons été tous heureux de recevoir de tes nouvelles ce matin. Ta maman qui t’embrasse bien fort.

Claire. »

MA VIE MISSIONNAIRE

Et les lettres se succèdent : de maman le 29 septembre 1938

« Je viens de recevoir ta deuxième lettre

et vois-tu avant de l’ouvrir j’ai compris que mon petit Denys devait avoir quelque chose de pas

normal. Je ne me suis donc pas trompée, je

ce n’est pas le frisson

que tu es parvenu à avoir, mais que c’est cette

autre chose que tu n’as jamais connue, cette

le “cafard”.

crois bien deviner que

vilaine bête que l’on a surnommée

Te rappelles-tu que nous t’avions prévenu,

c’est la première séparation, et puis aurions- nous du mérite si nous n’avions que la joie, toi d’être missionnaire et nous de savoir que le Bon Dieu a choisi parmi vous un de ses apôtres ? Ce sont les premières petites épreuves qui nous arrivent, car nous de notre côté avons aussi souffert en pensant que tu passerais par là. Mais c’est un petit effort à faire pour surmonter cela et la joie apparaîtra

plus grande après

Tu as dû recevoir une

lettre de moi et une de papa, plus celle d’Agnès ce qui te prouve que tu es toujours présent

par la pensée parmi nous, car vous avez beau être nombreux vous avez chacun votre place particulière. »

Ont signé ensuite tous les frères et sœurs.

Les lettres se succédaient venant des uns et des autres : le 30 septembre, de Blandine, le 4 octobre de Michel, Odile et Luc, puis à la même date de Maman et Agnès. Tout cela a dû donner le tournis au supérieur qui contrôlait tout le courrier, au départ comme à l’arrivée, comme prévu dans le règlement à l’époque. Voici, in extenso, la lettre de papa du mercredi 5 octobre, donc dix jours après mon entrée.

« Ta lettre d’hier nous a tant fait plaisir que

je t’écris moi aussi bien que maman l’ait déjà fait hier. Aussi je risque fort de ne te dire que des choses que tu sais déjà ! Tant pis, quand tu seras tout à fait habitué tu ne recevras pas si souvent qu’en ce moment sans doute des lettres de Nanterre. Le Père supérieur, si tu te souviens, ne tenait pas tellement à un échange de correspondance nombreuse car il craint que cela ne distraie les jeunes gens de leurs études. Pour toi et pour nous le Père a été très bon puisque ta deuxième lettre, celle de mardi 27 septembre, assez triste de ta part, étant passée par ses mains n’a pas été retenue par lui comme c’est l’usage. Au contraire il nous a joint sa carte nous disant sa confiance que nous ne nous laisserions pas gagner par la contagion de ton cafard. Il peut se rendre

compte de l’heureux résultat de sa manière de procéder puisque nous n’avons pas été gagnés par ton ennui tandis que tu as retrouvé ton humour. Tu vois, grâce à cette lettre si franche, où tu épanchais ton cœur un peu triste nous nous sommes tenus auprès de toi par la pensée et par la prière et nous avons un peu “forcé” la grâce puisque tu es redevenu toi-même avant le délai qui es, parait-il, habituel en pareille cas et que monsieur l’abbé Beaunier estimait à deux mois. Puisque tu nous as parlé des “affaires étrangères” en nous disant que tu avais appris que ça avait été mal, je t’en toucherai deux mots maintenant que c’est fini. Nous avons été très, très près de la guerre. Le samedi 24 où nous t’avons quitté nous sommes rentrés le soir par un train qui ramenait aussi les réservistes rappelés le matin. Il y en avait dans notre compartiment de 1 re classe déclassée en 2 è , car ils devaient prendre les rapides. Lundi et mardi cela allait assez mal mais le pire fut le mercredi. Je t’avais écrit ma dernière la veille mais sans t’en parler car j’avais à t’entretenir de tes affaires personnelles. Donc le mercredi étant allé à la messe de 6 h 30, je vis l’abbé Reynas monter à l’autel, se retourner avant de dire sa messe et nous adresser ces paroles : “II n’y aura que cette messe aujourd’hui : M. le Curé est parti dire au revoir à sa mère en Bretagne et M. l’abbé Pernot a été mobilisé hier soir.” Tu juges si cela a jeté un froid. Je sors après la messe et vois M. Moulin qui me dit qu’Hitler a lancé un ultimatum pour l’après-midi à 2 h ! En cas de mobilisation tous les prêtres de la paroisse s’en allaient, M. Moulin aussi et M. le Curé avait songé à remettre un certain nombre de charges à M. Couquiaut, à M. Glaisner et à moi-même. Heureusement, l’après-midi la nouvelle arrivait à Paris d’une réunion à Munich de Hitler, Mussolini, Daladier et Chamberlin.- Tout s’est arrangé rapidement- Je n’entre pas dans des détails qui ne peuvent pas t’intéresser. Sache seulement que la guerre a été arrêtée d’une façon très visiblement miraculeuse et qui a ému beaucoup d’incroyants. M. Cassier a été tout retourné (prie beaucoup pour lui car il est sur le bon chemin). J’ai fait remarquer à mes collègues de bureau, le matin où ça allait si mal, que c’était ce jour là la St Wenceslas patron de la Bohême et le lendemain la St Michel patron de la France. J’avais ajouté le surlendemain fête de Ste Thérèse de l’Enfant-Jésus, ce n’était

MA VIE MISSIONNAIRE

que

l’anniversaire de sa mort. Toujours est-il que ce sont ces trois jours- là que la guerre a été écartée par une intervention miraculeuse. En effet il est impossible de comprendre qu’Hitler, si têtu dans son orgueil, ait subitement accepté de causer et il est de même incompréhensible que l’entente se soit faite en une dizaine d’heures alors qu’on prévoyait plusieurs jours. Remercions donc le Bon Dieu et la Ste Vierge qui en cette année mariale ne nous abandonnent pas- Confiance pour l’avenir. Ce matin j’ai vu M. le Curé et lui ai fait part de ta bonne humeur retrouvée. Il en a été très content. Nous n’avons toujours pas de nouvelles du Père Mercier mais si je ne le vois pas à la fin de la semaine je téléphonerai à la procure pour en avoir et ce jour là (quand il viendra) nous penserons encore plus à toi. Au revoir, mon cher Denys, travaille bien, sois toujours joyeux. Tu vois que j’avais raison en te disant que le Bon Dieu ne nous charge que des fardeaux que nous pouvons supporter. Tache également de faire venir, dimanche prochain, dans tes trois-quarts d’heure (hebdomadaires où nous étions autorisés à faire notre correspondance) tout ce que tu as à nous dire et que nous attendons de toi. Ton père qui t’embrasse affectueusement ».

pas

tout

à

fait

exact,

ce

n’était

La vie à Pont-Rousseau

Je me suis étendu sur mon entrée et mes pre- miers jours au petit séminaire car ils m’ont marqué profondément. Cette rupture m’a permis de réali- ser combien j’étais attaché à ma famille, papa, ma- man, frères et sœurs. Celui qui quitte la maison alors qu’il est déjà mûr, pour le service militaire autrefois, ou pour fonder un foyer lui-même, ressent sans doute un changement profond mais je ne pense pas qu’il ressente une telle souffrance suite à un arrachement prématuré. Enfant on a encore be- soin d’une affection familiale dont on est privé dans un internat, même si c’est pour une bonne cause, fut-elle de devenir missionnaire ! L’échange de cour- rier dont j’ai fait quelques citations, car il y a eu beau- coup d’autres lettres, non seulement de papa et maman, mais de tous, frères et sœurs qui tenaient à me dire leur affection et que je leur manquais, en est la preuve. Bien souvent je me suis posé la ques- tion : aurais-je le courage de recommencer con- naissant l’épreuve ressentie alors ?

La vie que nous menions à l’époque au petit séminaire était plutôt spartiate ; jugez-en vous- mêmes : lever à 5 h coucher à 21 h. Le matin méditation et messe précédent une étude d’une demi-heure pour apprendre les leçons. Petit déjeuner composé d’une panade (que nous appelions du nom évocateur de “soupe aux mollards”) accompagnée d’une tartine de pain et de compote de pomme que nous terminions sur la cour de récréation car le temps nous était compté. La matinée, deux heures de classe, une demie-heure

d’étude suivie d’une heure de classe qui nous menait

à 11 h 45 et l’examen particulier (exercice spirituel

connu des spécialistes de la formation donnée dans les séminaires). A midi nous quittions la chapelle pour le réfectoire. Le repas était copieux et satisfaisant pour quelqu’un qui n’était pas un gourmet ou un enfant gâté (pour moi, pas de problème) : les patates, fayots, nouilles et lentilles je connaissais déjà. De la viande on en avait tous les jours, donc plus souvent qu’à la maison. Tout cela

m’a profité et six mois après, quand je suis retourné

à la maison pour les vacances de Pâques, tout le

monde s’est extasié sur l’arrondissement du personnage. L’après-midi, après une récréation d’une demie heure, étude préparatoire à la classe d’une heure, goûter (une tartine de pain sec sauf jeudi et dimanche où nous avions droit à une barre de chocolat squelettique comme je n’en avais jamais vu nulle part ailleurs) petite récréation suivie d’une longue étude d’au moins deux heures pour faire nos devoirs. La journée se terminait à la chapelle :

chapelet et visite au St Sacrement. Dîner : soupe, patates ou fayots, alternés suivant les jours, jamais de surprise de ce côté et comme dessert une cuillerée à soupe de compote de pomme. Prière du soir après une courte récréation et au lit. Voilà donc la vie de famille qu’on m’avait annoncée en remplacement de celle que j’avais menée à la maison. J’allais oublier que nous avions promenade de trois à quatre heures chaque jeudi après midi, de trois heures le dimanche suivie des vêpres et bénédiction du St Sacrement.

Voilà, en gros la vie que nous menions durant toute notre formation secondaire. Ceux qui tenaient le coup prouvaient qu’ils avaient l’étoffe qu’il convenait pour devenir un jour missionnaire. Nous pouvions choisir notre directeur spirituel parmi les professeurs, mais il y en avait un officiel qui en portait le titre et dirigeait méditation et examen particulier. Il dirigeait pratiquement tous les séminaristes. Il était vieux, 58 ans ! N’avait jamais

MA VIE MISSIONNAIRE

été en mission

comme Pépin le Bref) et totalement rasoir. Deux ans plus tard, heureusement, on lui adjoignit un jeune père qui me parut plus à mon goût (le père Boulo) que je choisis comme directeur, ce qui n’eut pas le gré de plaire à celui que j’avais auparavant ; il me le fit ressentir !

Lesétudes

Nous n’avions pas un corps professoral spécialisé. Tous nos professeurs étaient des membres de la SMA, donc désirant aller en mission et non pas être professeurs. Il y avait donc des genres bien différents quant à l’âge, la pédagogie, la psychologie, la santé etc. Nous ne nous serions pas permis de juger leurs capacités, c’étaient nos profs, mais, avec le recul, la connaissance que j’ai faite d’eux, plus tard en tant que confrères, je me suis aperçu que certains étaient là sans aucune aptitude pour l’enseignement. Certains s’y trouvaient car on ne savait pas trop où les mettre, d’autres à cause de leur famille, de leur santé délicate qui n’aurait pas supporté le rude climat de nos missions d’Afrique. Il était préférable pour eux de se trouver dans une communauté importante plutôt qu’en compagnie d’un seul confrère, on les avait donc nommés à Pont- Rousseau où ils pouvaient bien rendre quelque service, surveillance ou matières secondaires dans une petite classe. Dans le second cycle, chez les “grands”, c’est-à-dire à partir de la troisième, les professeurs avaient un niveau supérieur, les titulaires avaient le baccalauréat. Nous pouvions avoir d’anciens missionnaires, d’âge mûr, des jeunes sortant du grand séminaire en attente d’un départ en Afrique dans quelques années, certains s’étaient formés sur le tas et donnaient satisfaction ; ils y avaient fait leur trou et s’y trouvaient bien, à la satisfaction des supérieurs qui n’avaient pas le problème de devoir les remplacer. Les résultats étaient corrects, ni moindres ni meilleurs que dans les autres séminaires comparables. Chaque année, après les vacances, on s’apercevait que l’effectif de la classe diminuait. D’après les photos que j’ai retrouvées, de 30 en sixième nous n’étions déjà plus que 19 en quatrième. C’était une proportion convenable, l’élimination était le fait de la difficulté à mener cette vie quasi monacale, à supporter l’éloignement de la famille, le choix d’une autre orientation ou l’incapacité de poursuivre des études dans les conditions où nous nous trouvions. Personnellement je continuais à vouloir devenir missionnaire, je progressais même si je n’étais pas

était petit (surnommé Pépin,

un séminariste exemplaire spirituellement ou intellectuellement, mais toujours dans la bonne moyenne, dans le peloton ! Je parle du petit séminaire que j’ai connu mais, par la suite, la formation des profs s’est améliorée et certains ont été poussés dans leurs études, vu leurs aptitudes, à la sortie du grand séminaire pour devenir des professeurs plus valables pour l’enseignement soit dans la SMA en France, soit en Afrique où nous avions aussi petits séminaires et collèges. La vie de notre séminaire a d’ailleurs été perturbée par la situation de l’époque : guerre déclarée en septembre 1939, invasion allemande en mai 1940. Les Naudières (nom du lieu dit où se situait le séminaire) furent réquisitionnées par l’armée allemande pour être transformées en hôpital militaire, ce qui nous obligea à nous installer dans un ancien collège désaffecté appartenant aux Frères des Ecoles Chrétiennes, rue du Ballet en pleine ville de Nantes. Nous y sommes restés trois ans. Par suite des bombardements de l’aviation anglaise et américaine nous avons dû émigrer de nouveau, cette fois à la campagne en Maine-et-Loire à 10 km au sud d’Ancenis. La section des petits dans le château de la Foucaudière (St Laurent des Autels) et nous, les grands (je faisais ma première) au château de La Colaissière (St Sauveur de Landemont). C’est après la Libération, que nous avons pu récupérer Les Naudières pour la rentrée d’octobre 1944. Tous ces changements successifs ont demandé bien des adaptations imprévues qui, après le recul des ans, me paraissent providentiellement heureuses pour l’esprit de la communauté et son ouverture sur l’extérieur. D’ailleurs c’est la France, l’Europe et le monde entier qui changèrent d’allure à la suite de cette guerre. Une nouvelle page se tourne, nouveau chapitre

Château de La Colaissière

d’allure à la suite de cette guerre. Une nouvelle page se tourne, nouveau chapitre Château de

MA VIE MISSIONNAIRE

le NOVICIAT - le GRAND SEMINAIRE

Chanly1945-1947

GrandSéminaire1947-1951

Je viens de terminer mon petit séminaire aux Naudières. En 1938 nous étions trente à entrer en sixième. De ceux-là nous n’étions plus que douze à entrer au noviciat. Certains avaient abandonné, d’autres avaient redoublé. En classe de seconde, quatre autres élèves, provenant de nos petits séminaires de Chamalières et de Baudonne, s’étaient ajoutés à nous. Puis à Chanly trois Belges provenant de celui de Ave, les Alsaciens et Lorrains de Haguenau. Enfin un groupe assez important provenant de différentes origines, collèges, petits séminaires de différents diocèses et vocations tardives etc. complétèrent le groupe, si bien que notre promotion comptait en définitive trente-cinq novices. Ceux qui avaient accompli leur première année à Martigné-Ferchaud vinrent nous rejoindre, si bien que le noviciat comptait au total une cinquantaine de candidats à l’entrée aux Missions- Africaines. Entrer au noviciat c’est opter clairement pour le sacerdoce en vue des missions. Le conseil provincial avait étudié la situation de chacun avant de nous admettre. Ceux qui provenaient de nos petits

Chanly

de nous admettre. Ceux qui provenaient de nos petits Chanly séminaires, étaient connus, mais notre statut

séminaires, étaient connus, mais notre statut devenait bien différent. J’ai eu l’impression en arrivant au noviciat qu’on nous considérait comme des adultes, j’étais dans ma vingtième année. L’ambiance était bien différente de celle des Naudières. La maison se trouvait en Belgique, dans les Ardennes, en bordure du village. Le pays était agréable, mais l’hiver était rude. Chacun disposait d’une chambre, ce qui donne une certaine autonomie. La guerre était achevée ; alors qu’en France les restrictions se faisaient encore ressentir, en Belgique nous avions l’impression que tout était redevenu normal : plus de rationnement, les boutiques étaient bien achalandées et comme nous devions porter des soutanes il n’y eut aucun problème pour les confectionner.

Le noviciat nous préparait à la vie que nous mènerions dans la SMA, société missionnaire, mais non des religieux dans le sens du droit canon, nous ne faisons pas les trois voeux mais un simple serment d’obéissance : partir en mission en Afrique lorsque nos supérieurs nous y enverraient. Donc vie de prière, formation spirituelle et intellectuelle (philosophie scholastique). A cela s’ajoutait un temps important de travail manuel : jardinage, entretien de la ferme, le tout en silence (relatif, bien qu’obligatoire !) Il y avait des moments de détente :

récréations matin et soir, sortie hebdomadaire. En somme une vie bien équilibrée : deux heures de cours par jour et, à l’occasion, des conférences données par des missionnaires en congé. Nous étions tenus à rester vingt-deux mois sans interruption, hors cas de force majeure, pour pouvoir remplir les conditions nécessaires à l’admission au serment. Si ces conditions de vie peuvent paraître austères, je ne connais pas de confrères qui aient gardé un mauvais souvenir du temps passé à Chanly et la vie m’y parut plus facile, malgré la durée, que celle de Pont-Rousseau. Pour la petite histoire, moi, parisien de banlieue, je fus affecté à l’entretien de l’écurie et des vaches

) Ça me plaisait

beaucoup ! Peut-être le supérieur, (qui m’avait affecté

à cette tâche avec un certain humour) s’en aperçut-

il, et au bout d’un an il me fit rejoindre les autres

novices sous les ordres du chef des travaux, Patient Redois qui me précédait d’un an depuis les Naudières et qui, après un séjour au Dahomey fut

nommé supérieur du noviciat. Par la suite il devint le premier évêque de Natitingou où il fit un excellent travail puis donna sa démission pour laisser la place

à un évêque africain.

(enlever le fumier, mettre le foin

MA VIE MISSIONNAIRE

Le grand séminaire 150 cours Gambetta – LYON

C’est en octobre 1947 que nous avons rejoint le “150” pour nos quatre années de théologie. Je

commençais à voir le bout du tunnel. Neuf ans d’écoulés depuis mon entrée de 1938 ! Plus que quatre années de théologie et l’idéal serait atteint :

l’Afrique !

serment à la rentrée, tonsure en fin de première année. Les “mineurs” (portier, lecteur, exorciste, acolyte : disparus depuis la reforme post-conciliaire) au cours de la deuxième année. Le sous-diaconat qui, à l’époque, était l’engagement définitif au célibat et à la récitation du bréviaire (une heure et demie par jour ! Heureusement le concile et la réforme liturgique qui en découla en réduisit le temps de moitié) en fin de troisième année. Au début de la quatrième nous étions ordonnés diacres et, enfin prêtres !

Les étapes marquaient le parcours :

Nous avons eu la chance d’étudier la théologie après la guerre, à une époque où l’Eglise ouvrait les yeux sur le monde, le remue-ménage provoqué par tous ces conflits, le mélange des peuples, les nouvelles idées philosophiques et théologiques, tout cela nous fit profiter d’un enseignement nouveau. Nous avons eu des professeurs qualifiés comme Eschlimann pour l’écriture sainte, Dalbin pour le dogme qui abondaient dans le sens du renouveau, ce qui ne plut pas aux autorités ! Mais quelques années plus tard (en 1963-65) ce fut le Concile :

une nouvelle conception de l’Eglise dans le monde contemporain ; la théologie que nous avions suivie était conforme à cet esprit !

Ces quatre années parurent longues, bien sûr, car nous aspirions à en voir la fin et nous nous posions

à chaque ordination cette question : « A quand mon tour ! » II finit par arriver : nous avon été ordonnés par le cardinal Gerlier le 2 février 1951. Papa, maman et tous mes frères et sœurs étaient là. Je célébrai ma première messe chez des sœurs de Vaise le lendemain et, à Ste Marie des Fontenelles à Nanterre, le jour de Pâques.

Enfin, avant le départ en vacances courant juillet, le Supérieur Provincial nous appela dans son bureau, tous ensemble (nous étions vingt-cinq de la province de Lyon) et annonça nos affectations. Pour moi : « Père Denys Bellut vous êtes mis à la disposition du vicaire apostolique de Ouidah ! » Puis à tous : « Mettez-vous en relation avec votre évêque pour qu’il vous donne ses directives ! »

Notice explicative :

Correspondance avec la famille.

En classant mes archives je me suis aperçu que la correspondance avec la maison avait été abon- dante de septembre 1938 à juin 1940. Ce fut alors l’exode, l’invasion allemande et les bouleverse- ments de la guerre. Ce fut Blandine, puis Agnès qui me donnèrent des nouvelles ; elles se mariè- rent et maman continua dans la mesure du possi- ble car elle était très prise et seule à s’occuper de la maison. Les études, pour les jeunes se prolongeaient par suite de la réforme de l’enseignement. Gene- viève elle-même m’a peu écrit. Le courrier s’est sans

doute espacé

ou bien il a été égaré quand je suis

parti en Afrique et que j’ai laissé dans une malle tout ce que je n’emportais pas là-bas ? Toujours est- il que je ne retrouve pas trace de la correspondance. Il ne me reste que ma mémoire, rien de concret comme documents écrits. J’en déduis que, petit à petit, ma vie était ailleurs, différente et tout orien- tée vers l’avenir. Néanmoins je garde un souvenir admiratif et affectueux de mes parents.

Noviciat Chanly
Noviciat Chanly

MA VIE MISSIONNAIRE

Revenons aux archives : la première lettre de papa que j’y retrouve date du 29 janvier1947. Je suis alors à Chanly, en deuxième année de noviciat. Cette lettre peut aussi donner une certaine ex- plication. En voici des extraits :

« Nous avons reçu aujourd’hui ta lettre du 26 courant toute pleine de récriminations parce qu’on ne t’écrit pas. Nous comprenons parfaitement ton impatience et ton attente mais tu as compris aussi la raison qui nous fait reculer toujours : le manque de temps. Depuis

l’époque où nous étions à Bargny (et que parfois je me prends à regretter) j’ai plus d’occupation pour mon travail. J’ai repris mon action extérieure (et en raison de l’action communiste sur le terrain familial c’est un nouveau champ de bataille qu’il ne faut pas abandonner) Quand à maman elle est seule ici à faire tout le travail alors qu’elle avait à cette époque deux grandes filles Agnès et Geneviève à la maison. Ajoutes à cela qu’en ce moment nous sommes comme stérilisés par le froid, car nous manquons de moyens de chauffage et maman a dû se cantonner dans la cuisine séparée de la salle à manger par un drap et un tapis tendus. Nous y sommes tous tassés le soir ce qui n’est pas approprié à s’isoler pour écrire comme je le faisais souvent dans mon bureau. Voici donc mon plaidoyer terminé. Je pense que tu ne nous refuseras pas l’absolution - Amen ! Comme tu nous poses un tas de questions,

Et mainte-

je vais les prendre dans l’ordre

nant je vais te parler un peu politique. Tu te souviens des luttes électorales MRP, commu- nistes. Après l’élection du Conseil de la Répu- blique (ex-sénat) Bidault a démissionné car il était chef du gouvernement provisoire. Tho-

rez n’a pas été élu par la chambre président du gouvernement Bidault non plus. On était dans l’impasse. C’est alors que Vincent Auriol

(Président de l’Assemblée Nationale) a inventé Blum. Celui-ci à la faveur de sa déportation a beaucoup évolué, (il parait qu’il a été collègue d’un évêque à ce moment là) ; il est admis par

tous

c’est-à-dire composé des seuls socialistes en déclarant qu’il n’irait pas plus loin que l’élec- tion du président de la République. Ce minis- tère aurait pu se contenter d’expédier les af- faires courantes, mais Blum a fait plus : il a brusquement décrété une baisse de 5 % sur tous les articles vendus, à appliquer immédia- tement (le 1 er janvier) et annoncé une autre pour le 1 er mars. Cette baisse est appliquée

Blum a fait alors un ministère homogène,

12 février 1951
12 février 1951

partout dans les magasins de détail et a pro- duit un très bon effet psychologique, mais en fait bien des produits avaient été majorés offi- ciellement, avant, de 20 ou 30 %, Mais les gros- sistes n’appliquent peut-être pas la baisse. En tout cas les producteurs agricoles ne semblent pas se décider à la baisse et à nouveau on commence à manquer de tout. Plus de viande ni de charcuterie, peu de poisson. Légumes verts assez rares à cause de la saison. Pom- mes de terre très rares. Pour nous, nous nous en sortons car il n’y a que maman et Odile à midi, nous mangeons les enfants et moi à la cantine) et nous avions fait provision de pata- tes grâce à Jean Hermant. Ça ne va donc pas

très bien comme tu le vois

»

Papa continue sur la politique et conclut :

« Tout cela nous laisse bien loin du gouvernement énergique et à vues suivies qu’il faudrait pour remettre la France sur pied. C’est la faiblesse du régime démocratique surtout qu’il n’y a pas unité de pensée dans le pays. En France actuellement il y a deux groupes égaux capables seulement de se neutraliser. Comment nous en sortirons nous ? Ce gouvernement de médiocrité arrivera- t-il à réaliser quelque chose de bien, ou bien irons- nous de chute en chute vers une inévitable dictature dont l’expérience prouve qu’elle ne mène à rien. C’est le secret de la Providence. Travaillons avec confiance et attendons la suite. Nous sommes au moins sûrs qu’au bout

de notre vie il y a l’autre

et cela suffit ! »

MA VIE MISSIONNAIRE

LA MISSION

Cher confrère, Le Conseil provincial vous a désigné pour le Vicariat de Ouidah, où vous êtes mis à la disposition de S. Ex Mgr Parisot, Vicaire Apostolique. Au R.P. Denys Bellut. Lyon le 21 juin 1951 Le secrétaire : Peyvel Le Provincial : Noël Boucheix

Nanti de cette nomination officielle, très administrative et sur le conseil du supérieur Provincial j’écrivis à Mgr Parisot. Voici sa réponse :

Ouidah le 27juillet 1951 Cher Père Bellut J’ai été très heureux d’apprendre votre nomination au Vicariat de Ouidah. Les confrères d’ici, qui vous connaissent m’ont dit beaucoup de bien de vous et des autres jeunes missionnaires qui vont nous arriver en renfort… J’espère que vous serez heureux parmi nous et que vous y ferez beaucoup de bien. Le Conseil Vicarial du 21 juillet vous a affecté au collège de Cotonou. Le R.P. Gaillard, directeur, pourra si vous lui écrivez, vous dire quel cours vous aurez à faire. Je pense que vous n’aurez pas tellement de travail que vous ne puissiez avoir des loisirs pour apprendre la langue du pays et faire du ministère à Cotonou ou dans la banlieue. Pour ce qui est du trousseau, il était autrefois fourni par la Maison Mère (aujourd’hui Maison Provinciale) : les soutanes blanches sont confectionnées sur place, on nous donnait autrefois : quatre chemises coton flanelle, trois pantalons, deux paires de bas, une ceinture de flanelle, un casque, une couverture, une paire de souliers. A bientôt, cher Père Bellut, bonne santé, bonnes joies, bonnes grâces. Je vous embrasse et vous bénis de tout cœur. + Louis Parisot Je vous serais reconnaissant, d’aller voir à Nanterre, avenue Clemenceau, 257, dans un magasin d’alimentation, la famille Chevin. Ce sont de proches cousins. Vous leur donnerez de mes nouvelles, qui sont bonnes, et leur direz que vous venez au Dahomey. »

J’ai tenu à recopier intégralement cette lettre parce qu’elle donne bien à la fois le caractère paternel de Mgr Parisot et le pittoresque de l’époque où l’on maintenait les anciennes traditions de fournir un trousseau aux jeunes missionnaires en partance pour la première fois vers ces pays tropicaux et leurs

fièvres qui avaient eu raison de nos prédécesseurs ! En fait, le père Micoud, procureur de Marseille, et mon ancien supérieur lors de mon entrée en sixième, nous a dit que l’on ne fournissait plus qu’un casque colonial en liège (à porter sous le soleil, impérativement de 9 h du matin à 5 h de l’après

midi si l’on ne voulait pas de risquer une insolation, dite “coup de bambou”, et de risquer une mort à peu près certaine dans les quelques jours à

une ceinture de flanelle contre les

refroidissements la nuit et une chaise longue pour nous installer confortablement sur le pont du navire et nous reposer des fatigues de notre ministère apostolique (avec modération !) une fois en mission. Au cours du mois de juillet, alors que j’étais en vacances en famille dans la Meurthe-et -Moselle, une lettre du Conseil Provincial me prévint que ma place était retenue sur un cargo mixte de la compagnie Fabre-Freyssinet, le Foch qui faisait son voyage inaugural et partait de Marseille le 31 août. Les valises furent vite bouclées ; je rejoignis les confrères qui devaient embarquer sur le même bateau, au 150. Nous étions une douzaine à destination de la Côte d’Ivoire et du Dahomey, cinq à destination de Cotonou, un ancien qui avait déjà fait un séjour là- bas, le père Clément Cadieu, le père Maurice Grenot qui quittait le diocèse de Dijon pour les Missions

suivre !

),

bas, le père Clément Cadieu, le père Maurice Grenot qui quittait le diocèse de Dijon pour

MA VIE MISSIONNAIRE

Africaines et avait une dizaine d’années d’ordination. Les trois autres Marcel Mahy, Paul Dupuis et moi- même partions pour la première fois. Nous découvrions le voyage au long cours, avec ses agréments et ses inconvénients, le mal de mer pour certains, mais ce ne fut pas mon cas.

Durant le voyage nous avons fait escales à Casablanca, Dakar, Conakry, Sassandra, Abidjan, Takoradi, Lomé et enfin Cotonou. Voyage plus long que de coutume car certaines escales furent l’occasion de réceptions à bord des personnalités du pays pour l’inauguration du nouveau bateau ; nous arrivions le matin et ne partions que tard dans la nuit. Nous sommes restés 48 h à Abidjan et nous sommes allés au petit séminaire de Bingerville où nous avons rencontré des confrères que nous connaissions, dîné avec eux et même passé la nuit.

Le débarquement à Cotonou était encore pittoresque car il n’y avait pas de port, mais un simple wharf, sorte de jetée métallique qui dépassait la barre (triple vague qui déferle sur la plage). Le bateau restait au large, à quelques encablures, et des baleinières faisaient le va et vient depuis le wharf pour amener passagers et marchandises. C’est une grue qui descendait dans une petite caisse à quatre sièges (le “panier à salade”) les voyageurs, avec plus ou moins de délicatesse, suivant l’état de la mer et le roulis du paquebot. La manœuvre recommençait à l’extrémité du wharf où les passagers étaient accueillis par ceux qui étaient venus à leur rencontre.

Le père Francis Verger, qui me précédait d’un an au séminaire, était venu m’accueillir pour m’emmener au collège Aupiais. Il était avec le père Cogard (un “grand” quand je suis rentré en sixième). Après une année au petit séminaire de Ouidah il venait d’être affecté au collège. Je me trouvais déjà en pays de connaissance.

Débarqué le 19 septembre je disposais d’une dizaine de jours avant la rentrée et je décidai d’aller jusqu’à Agoué pour revoir le père Mercier, que je n’avais plus jamais vu depuis qu’il était venu à la maison en 1937. C’est lui qui était curé de cette paroisse. Le père Cogard se fit un plaisir de m’accompagner. Agoué se trouve à une centaine de kilomètres de Cotonou sur la route du Togo et il suffit actuellement d’une heure et demie pour s’y rendre en auto, mais à l’époque il n’y avait pas de route goudronnée, (sauf 6 km à Cotonou depuis le camp militaire jusqu’au pont de la lagune). Toute le reste n’était que de la piste de terre, poussiéreuse durant la saison sèche, qui se transformait en ce

qu’on appelait “tôle ondulée”, ondulations formées par les trépidations des roues des voitures, ou en bourbier au cours de la saison des pluies. Nous sommes allés prendre un camion de transport à Cotonou dans lequel s’entassent les voyageurs et leurs bagages. Le départ fixé à 8 h 30 eut lieu vers 10 h, « C’est l’habitude ! » me dit le père Cogard, « on est en Afrique ! » Premier arrêt à Cadjéhoun, village où se trouve le collège Aupiais à un quart d’heure du départ. Et ainsi de suite de village en village avec arrêt d’au moins un quart d’heure chaque fois A Grand Popo arrêt pour passer le bac qui traverse le Mono. Une fois sur l’autre rive il ne reste plus que 19 km jusqu’à Agoué. Nous y sommes arrivés vers 17 h. Chaleureux accueil du père Mercier bien sûr. Nous sommes restés une journée qui nous permit de découvrir cette vieille mission, une des premières du Dahomey, la cocoteraie qui l’entoure, la plage. C’est là que je vins ensuite passer les vacances durant mon premier séjour comme professeur au collège Aupiais.

CollègeAupiais

Professeur au collège n’était pas l’idéal que j’avais rêvé comme travail missionnaire ! Mais je ne m’en plaignais pas. Plutôt professeur ici qu’en France. Et puis c’était généralement le chemin classique : un premier séjour dans une communauté SMA, dans un séminaire ou au collège ; c’était un test qui permettait de nous acclimater et à nos supérieurs d’apprécier nos aptitudes. On nous répétait volontiers ce dicton : « Tu sors du séminaire avec de bonnes idées, mais ici, pendant ton premier séjour ou au minimum ta première année, écoute,

regarde et tais-toi ! Par la suite tu verras !

pourras donner ton avis ! » Je fus chargé de la classe de cinquième ; en tant que titulaire j’enseignais le français, le latin, la religion et l’histoire comme tous les titulaires de classe. Je me suis souvenu de mon entrée en 6è où le professeur venait nous chercher jusqu’à l’étude pour nous accompagner dans notre classe. C’est avec une certaine crainte que nous nous y rendions nous demandant quelle pouvait bien être son humeur du jour (nous l’avions surnommé Cerbère !). C’est en racontant ce souvenir à mes élèves que je me présentais pour leur dire que mon rôle était de les instruire, de les éduquer mais dans un esprit de famille et non dans la crainte d’un professeur intransigeant. La discipline était

Tu

MA VIE MISSIONNAIRE

nécessaire en classe mais avec un dialogue toujours possible. Je dois reconnaître que les élèves étaient très disciplinés, certainement beaucoup plus qu’en France, ils étaient pourtant nombreux, une trentaine.

Le collège était alors à ses débuts. Il avait été fondé en 1947 par le père Julien Gaillard, prêtre du diocèse de Rennes qui était venu au Dahomey pour entrer dans la SMA. Après quelques années passées au séminaire de Ouidah comme professeur, ce qui lui servit de noviciat, il fut chargé de la fondation d’un collège de garçons.

Il s’installa provisoirement dans des bâtiments ayant appartenu aux sœurs NDA et où se trouvait aussi la procure. Monseigneur Parisot lui demanda de chercher un terrain assez vaste, proche de Cotonou. Il le trouva à Cadjéhoun, alors village, devenu maintenant quartier de Cotonou. Il se lança dans la construction grâce à des subventions du FIDES, organisme financier officiel français qui se chargeait, après la guerre, d’équiper les colonies en structures administratives, écoles, hôpitaux, dispensaires etc. C’est pour la rentrée de 1951 que le collège s’installa dans les nouveaux bâtiments alors que les travaux se poursuivaient tout autour des bâtiments déjà achevés que nous utilisions pour les classes, les études, le réfectoire et le dortoir.

Le corps professoral se composait du Directeur, le Père Julien Gaillard âgé de 37 ans, de Théophile Cogard ( 31 ans), directeur de discipline, Candido Troconiz espagnol, le plus âgé, 41ans, que j’avais eu comme professeur de math en première, Lazare Shanu, Bernard Dossou et Romain Daï tous les trois dahoméens, le Père Kellner de la province de hollande et le Frère Jean-Louis Guénolé chargé des travaux et de l’aménagement enfin moi le plus jeune, 26 ans qui venais d’arriver. En plus de professeur de cinquième je fus désigné comme responsable des sports. Je m’occupais de l’équipe de foot ayant pratiqué moi-même ce sport durant tout mon séminaire. Regardés de haut par les élèves du lycée Victor Ballot de Porto-Novo et du collège technique de Cotonou nos adversaires, nous avons fini par les battre l’un et l’autre en 1955 et nous avons enlevé la coupe du Gouverneur Noutary, ce qui fit la fierté de tous nos élèves.

Mais la réputation du collège vint surtout de la qualité de son enseignement et des résultats obtenus aux examens, à l’exemple du cours secondaire Notre-Dame des Apôtres fondé un an avant le nôtre et dirigé par les sœurs. Je crois qu’après quelques années de fonctionnement ces

deux établissements ont toujours obtenu les meilleurs résultats et leur réputation est solidement établie : sortir des collèges des Soeurs et des Pères est une sérieuse référence.

AUMONERIE MILITAIRE

Dans le début du premier trimestre, Mgr Parisot, comme il en avait l’habitude avec les nouveaux arrivants, vint me rencontrer au collège pour faire connaissance avec moi. Il me demanda si je me plaisais au Dahomey.

- Bien sûr, Monseigneur. Je suis heureux d’avoir

été envoyé en Afrique dès mon ordination ; d’ailleurs je ne suis qu’un “bleu” je ne dois donc pas me plaindre !

- Pourquoi dites-vous cela ? Vous avez un problème ?

- Non, Monseigneur, mais en me faisant

missionnaire je ne pensais pas devenir professeur dans un collège.

- Vous préféreriez être dans le ministère ?

- Bien sur ! Mais, je suis très bien ici et l’équipe est très sympathique !

Monseigneur avait enregistré. Il m’écrivit de Ouidah le 18 janvier 1952 :

Cher Père BELLUT. L’évincement par l’autorité militaire du P. Mittaine nommé aumônier de la garnison de Cotonou, pour le motif qu’il ne réside plus à Cotonou, l’insistance avec laquelle cette même autorité demande la désignation d’un autre aumônier, l’importance au point de vue apostolique de cette charge, m’ont fait jeter les yeux sur vous, et c’est votre nom que je viens de donner au bureau du Commandant Militaire. Vous aurez à constituer un dossier dont le

Mgr Parisot
Mgr Parisot

MA VIE MISSIONNAIRE

même bureau vous indiquera les différentes pièces. Comme ministère : le service religieux à assurer chaque dimanche, au camp militaire, la visite des malades et, à vos temps libres, des foyers de soldats. Connaissant votre besoin de vous donner, et en vous donnant, de donner le Christ, j’espère que vous accepterez avec plaisir votre nomination. Et déjà je vous en remercie. Veuillez, cher père Bellut, agréer mes très affectueusement dévoués et obligés sentiments.

+ L.Parisot

Je reçus ensuite de Dakar une lettre de l’aumônier permanent pour toute l’AOF, le père Robert Dugon : « 1er mars 1952- Votre nomination est sortie depuis trois jours et a été envoyée à Niamey pour Cotonou. »

Le milieu militaire m’était totalement étranger ; en effet par suite de la guerre et de l’occupation allemande ma classe, 1945, n’avait pas été appelée sous les drapeaux ; on nous avait simplement pré- venus que nous aurions à accomplir des périodes qui n’eurent jamais lieu. Cela ne représentait pour moi aucun problème. Il me fallait mettre sur pied l’aumônerie militaire qui n’avait jamais existé jus- qu’alors. Je me suis présenté au colonel comman- dant militaire et aux officiers supérieurs du BAD (Bataillon Autonome du Dahomey) qui avait un camp militaire à Cotonou et des garnisons à Oui- dah, Parakou et Kandi. Il dépendait de la brigade de Niamey commandée alors par le colonel Massu qui gravit les échelons par la suite durant la guerre d’Algérie et se rendit célèbre en 1968 lorsque De Gaulle se rendit le consulter en Allemagne

Je célébrais la messe tous les dimanches au mess des officiers jusqu’à ce que l’on m’attribuât un autre lieu plus vaste dans un magasin du camp plus proche des cases des tirailleurs et des logements des sous-officiers européens. Je découvris assez rapidement un catéchiste, Jacques SodabiI, militaire lui-même et ancien catéchiste de la région d’Allada. Puis j’embauchais une jeune fille de la paroisse St Michel que m’indiqua le Père Francis Verger qui l’avait dans son groupe de JOCF. Elle se chargea du catéchisme des femmes, épouses des tirailleurs. C’est ainsi que je commençais mon ministère au Dahomey : apprentissage “sur le tas” ! Mes paroissiens étaient de genres bien différents :

officiers, la haute classe (!), les sous-officiers beaucoup plus simples et abordables, les engagés ou appelés français, très peu pratiquants.

Cotonou en 1955
Cotonou en 1955

J’organisais pour eux avec l’agrément de l’autorité militaire et des camions de l’armée des sorties les week-ends pour faire découvrir le pays à tous ces français qui, les dimanches et jours de fête, ne savaient pas comment occuper leur temps. Célibataires. C’était en plus pour moi une occasion de contact. Quant aux simples tirailleurs, dahoméens, togolais ou autres originaires de l’AOF c’était déjà pour moi un premier ministère comme je le rêvais depuis longtemps.

Bilan de mon premier séjour : collège Aupiais

« J’entends dire : heureux le missionnaire, heureux le glorieux confesseur, heureux le généreux martyr ! Et moi je dis : heureux celui qui marche et qui reste où le Seigneur l’appelle ! » (Mgr de Brésillac dans “Mes pensées sur les missions”-N° 17, DMF,

p.87)

II est évident que si l’on m’avait donné le choix d’un poste au Dahomey je n’aurais pas pensé au collège Aupiais ! Avec le recul et en lisant les écrits de notre fondateur, je crois que ce premier séjour du 19 septembre 1951 au 30 mai 1955 a été providentiel et comme un complément de formation missionnaire. Ces quatre ans m’ont permis de découvrir le pays, les confrères qui travaillaient en brousse, leur ministère et leurs difficultés. Je me suis aussi adapté au climat chaud et humide du pays. Je partis en congé le 31 mai 1955, cette fois-ci par avion, car, en tant que professeur il me fallait impérativement être présent fin septembre, pour la rentrée, alors que normalement après un séjour de quatre ans j’aurais pu rester cinq mois en France. Il me fallait bien accepter même si j’avais perdu quelques kilos ; le principal était de revenir au Dahomey. Le père Gaillard m’écrivit, à la suite d’un conseil de l’évêque, qu’il y avait eut des changements dans

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le vicariat. Il fallait étoffer le corps professoral du collège qui avait maintenant un cycle complet, et même faire appel à des professeurs laïcs diplômés. En conséquence, pas mal de branle-bas et j’étais nommé vicaire à la paroisse Notre-Dame de Cotonou. J’en étais très heureux et j’écrivis à Mgr Parisot pour lui dire ma satisfaction.

NOTRE-DAME DE COTONOU octobre1955àjuillet 1958

J’arrive à la paroisse de Notre-Dame de Cotonou dès le début d’octobre. Il n’y a alors que trois paroisses sur la ville desservant aussi les villages environnants : Notre-Dame fondée en 1901 dessert Agbato, Minontchou, Agblangandan, Agbalilamè, Ekpè et Djeffa ; Saint Michel fondé en 1937 par le père Henri Poidevineau (encore curé), dessert Awansouri, Cadjéhoun, Godomey, Zogbo, Cocotomey et Cococodji ; enfin St Jean-Baptiste fondé récemment, en 1955, par l’abbé Bernard Dossou , notre ancien économe du collège . Le curé de Notre-Dame est donc le père Ibaretta, (45 ans), je suis son vicaire, (dans ma trentième année) et il y a aussi un prêtre résident, le père Alexandre Desbois âgé de 60 ans. Le curé de St Michel est le père Poidevineau (51 ans) qui a deux vicaires, le père Joseph Daniel (49 ans) et Francis Verger (32 ans) ainsi qu’un prêtre auxiliaire, le père Le Port (65 ans) qui avait été curé de Notre-Dame de Porto-Novo, dont il avait achevé l’église Notre-Dame. Il s’était retiré à St Michel où il continuait à rendre bien des services, messes et confessions. Enfin le père Dossou (40 ans prêtre diocésain) fondait la paroisse St Jean-Baptiste. Il utilisait une classe de l’école comme église et logeait dans un presbytère provisoire. Nous n’étions donc que huit prêtres pour desservir la ville et les villages environnants. Cotonou comptait alors environ 150.000 habitants ; il y avait encore bien des cases en bambous couvertes de paille. Le centre ville seul était construit en dur et comprenait l’église, l’état-major, l’intendance, la mairie, le wharf et ses hangars, des maisons de commerce assez sommaires, la gare et ses logements pour le personnel européen, le pavillon du gouverneur, dont la résidence était à Porto-Novo, la poste et quelques bâtiments administratifs, les écoles, un hôpital (portant le simple titre d’ambulance) tenu par des médecins militaires, un dispensaire et une maternité. Sur

l’avenue Mgr Steinmetz quelques maisons privées. En un peu plus de 50 ans Cotonou a bien évolué. Sur le territoire que nous desservions la population a sans doute décuplé. Il y a actuellement (2009) 30 paroisses (sur le territoire que nous desservions) et 62 prêtres sans inclure des aumôniers d’oeuvres, de l’hôpital etc. Alors il serait difficile de vouloir comparer. C’est en 1958 que le Dahomey obtint son indépendance interne et en 1963 l’indépendance totale. En 1955 c’était encore une colonie française faisant partie de l’AOF (Afrique Occidentale Française).

Mais revenons à Notre-Dame ! J’arrivais dans une paroisse qui avait eu beaucoup de curés depuis la fin de la guerre. Le père Grando, le dernier supérieur SMA, était rentré en France malade et était décédé en 1944. Son successeur fut un prêtre du diocèse de Toulouse, le père Fournier, qui avait des velléités de devenir missionnaire et d’entrer dans la SMA. Il demanda à faire un stage en Afrique et fut envoyé dans le vicariat apostolique de Ouidah. Monseigneur Parisot le nomma curé de Notre-Dame, pensant que cette paroisse de ville, où le ministère était assez semblable à celui qu’il avait exercé en France, serait celle qui lui conviendrait le mieux. Il eut comme vicaire l’abbé Lazare Shanu, jeune prêtre dahoméen originaire de Porto-Novo. Le père Foumier y fit un séjour et retourna dans son diocèse où il reprit son ministère de prêtre diocésain. Il n’était pas favorable à la fondation d’une station secondaire à Akpakpa où les Protestants étaient déjà installés. C’était un nouveau quartier, au-delà du pont de la lagune à l’est de Cotonou, où commençait à s’implanter une population assez importante. Il devait devenir la zône industrielle et commerciale de Cotonou.

C’est le père Paul Ferlandin qui fut désigné pour remplacer le père Four- nier. Il était d’un tempéra- ment bien différent : mis- sionnaire de base, originaire du diocèse de St Brieuc. Après un court séjour en Egypte il fut rappelé en France à la déclaration de la

guerre et démobilisé en 1942. Il fut nommé, pour quelque temps, surveillant rue du Ballet (où j’étais alors en classe de troisième) et envoyé au Dahomey, où il fut affecté à la pa- roisse Notre- Dame de Porto-Novo. A mon arrivée en 1951 il était déjà à Notre-Dame de Cotonou en

Paul Ferlandin

roisse Notre- Dame de Porto-Novo. A mon arrivée en 1951 il était déjà à Notre-Dame de

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remplacement du père Fournier ; j’allais le voir de temps en temps puisque je l’avais connu à Nantes et l’avais trouvé très sympathique. Son vicaire était l’abbé Zadji, originaire d’Abomey ; il avait été ordonné en 1950. Le père Ferlandin aimait la brousse et s’était beaucoup

investi sur le quartier d’Akpakpa

assez vaste territoire planté de palmiers, qui commençait à se peupler petit à petit, c’était une extension de Cotonou où il y avait un petit noyau de chrétiens. Ils avaient demandé au curé de fonder une station secondaire où ils pourraient avoir la messe le dimanche. Mais le père Fournier n’y était pas favorable. Les chrétiens s’adressèrent donc à l’évêque qui pensa que c’était une bonne idée. Le père Fournier lui répondit qu’il ne voyait pas l’utilité d’aller là-bas perdre son temps pour une poignée de paresseux qui n’avaient pas le courage de passer le pont pour aller à la messe le dimanche. Le père Ferlandin, lui, en missionnaire dynamique et prévoyant l’avenir, adopta cette proposition pensant qu’Akpakpa pourrait devenir une future paroisse et qu’il était temps de trouver un terrain assez vaste pour cette nouvelle création. Monseigneur l’encouragea. Le père Ferlandin trouva un paroissien, M. Tékou, qui lui prêta une partie de son terrain où il construisit une paillote servant de chapelle provisoire. En vue de l’avenir des démarches furent entreprises auprès de l’administration pour obtenir un terrain; mais tous ceux qui furent proposés étaient déjà occupés. Finalement ce sont les paroissiens eux-mêmes qui se groupèrent autour de M. Dominique de Souza, se cotisèrent pour acheter un vaste terrain, plutôt marécageux, qu’ils présentèrent au nouveau curé. Le père Ferlandin s’investit beaucoup avec des volontaires pour le délimiter et le mettre en état. Il y fit construire une paillote qui servirait de chapelle provisoire avec l’espoir secret de devenir le fondateur de la nouvelle paroisse. Il eut pas mal de palabres avec M. Tékou qui ne voulait pas que la chapelle soit transférée de chez lui sur le nouveau terrain. Le père Ferlandin s’épuisa au travail, commit sans doute des imprudences et fut enlevé par une typhoïde foudroyante le 23 mars 1952, il n’avait que 41 ans. Lors de son enterrement Mgr Parisot dit « C’est Akpakpa qui a tué le père Ferlandin » soulignant ainsi qu’il s’y était épuisé à la tâche. Mais cette parole fut interprétée de façon malheureuse, vu les démêlés que le père Ferlandin avait eus au sujet du transfert de la mission sur le nouveau terrain avec M. Tékou, et que l’évêque ignorait.

Il y avait là un

Ce fut le père Jean Huet que Monseigneur désigna comme nouveau curé. Confrère charmant, alors vicaire du père Bothua à Ste Anne de Porto- Novo, ce qui lui tenait lieu de noviciat car il venait de quitter le diocèse de Rennes pour entrer aux

Missions Africaines. Le père Lazare Shanu avait quitté la paroisse et été nommé professeur au collège Aupiais en fondation dans les bâtiments voisins de la procure. Le père Huet se trouvait à Notre- Dame avec le père Alexandre Desbois , en résidence à la paroisse car ses paroissiens de Sokponta avaient refusé qu’il revienne à son ancien poste après son congé vu sa sévérité et ses méthodes d’un autre

Il avait refusé tout autre poste et la seule

solution était de le renvoyer en France. Mais une fois à Notre-Dame en attente d’un bateau il s’y ancra et n’assura comme ministère que la messe du matin et les confessions du samedi soir. L’abbé Joseph Zadji, jeune vicaire, remplaçait l’abbé Shanu, était très indépendant et se souciait très peu du curé. Le père Huet ne se sentait pas à son aise dans cet environnement peu sympathique: vicaire très indépendant et père Desbois insupportable le critiquant continuellement ; il en avait même peur ! Sa consolation ce fut aussi Akpakpa ; il s’y attacha et fut adopté par les chrétiens qui espéraient de nouveau trouver en lui un futur curé. Il commanda même un hangar métallique qu’il destinait à devenir la future église. Mais il était en fin de séjour, d’une santé fragile, proche de la dépression à cause de sa

âge !

Avec le Père Ibaretta

était en fin de séjour, d’une santé fragile, proche de la dépression à cause de sa

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situation, il rentra en congé et prolongea son séjour en France pour se rétablir totalement. C’est alors que le père Ibaretta devint curé à son tour et dut supporter son vicaire et l’ancien combattant de la guerre de 14 qui n’en manquait pas une pour se payer sa tête ! J’étais déjà au collège Aupiais, c’était en 1954. Je partis pour mon premier congé. Après un séjour de quatre ans (comme je l’ai écrit plus haut) j’aurais dû avoir cinq mois de congé puisque j’étais maintenant dans le ministère. J’écrivis donc à Mgr Parisot pour lui demander de ne revenir qu’en novembre. Voici sa réponse :

Ouidah 29 août 1955 - Cher père Bellut Je reçois aujourd’hui votre lettre du 26 courant. Il est vrai, en effet, que vous êtes nommé vicaire à Notre-Dame de Cotonou, en remplacement du père Zadji nommé au petit séminaire. Vous l’y remplacerez aussi comme directeur de l’école paroissiale, charge qui, le dimanche, devra vous faire modifier l’horaire de votre messe, au camp militaire, (une heure et demie après celle des enfants). Cette charge réclame aussi « quam primum » votre présence à Notre-Dame. Je ne puis donc vous accorder le supplément de congé que vous demandez. Votre zèle d’apôtre, votre amour de l’Afrique vous donnera la force d’accepter les sacrifices qui vous sont demandés. Veuillez agréer, cher père Bellut mes très affectueusement dévoués sentiments. + L. Parisot

J’arrivai donc début octobre. Le père Ségurola qui venait d’être nommé professeur au collège Aupiais, était venu courant septembre tenir compagnie à Ibaretta, son compatriote, et assurer la rentrée de l’école en faisant les inscriptions et en recevant les contributions scolaires. Zadji prenait ses vacances avant de rejoindre le petit séminaire de Ouidah. J’ai toujours supposé que le père Ibaretta me regardait arriver comme vicaire avec une certaine appréhension : je m’étais fait ma réputation et il m’avait connu pendant plusieurs années au petit séminaire de Pont-Rousseau et depuis mon arrivée au Dahomey, comme professeur au collège Aupiais et aumônier militaire. Il était originaire du pays basque espagnol, de famille de paysans, il n’avait aucune ambition et aurait préféré la brousse ; toujours sur la défensive vis à vis de ses confrères de la paroisse et de St Michel, il devait se demander ce qu’il pourrait attendre de moi et quel camp je

choisirais ! Je le mis assez rapidement à l’aise. Dès mon arrivée il m’expliqua mon rôle : le vicaire était directeur de l’école, donc veillait à l’exactitude des maîtres, à la discipline et à l’enseignement donné aux élèves. Pour le ministère, nous étions de permanence

à tour de rôle chaque semaine pour la prédication

du dimanche et la célébration de la grand’messe. Je m’occuperai de la chorale et des mouvements d’action catholique des jeunes. Mon prédécesseur ne s’était occupé sérieusement ni de l’école, ni des mouvements ou de la chorale. Il avait délégué ses pouvoirs au “grand Maître”, le doyen des moniteurs et organiste de la chorale. Mon prédécesseur était souvent en visite et aimait faire salon. Assez démagogue il recevait volontiers les maîtres en organisant des repas à la moindre occasion. A cet effet il avait acheté vaisselle et couverts, et tout le nécessaire pour ses réceptions. En conséquence la caisse de l’école était vide ; il n’y avait que les contributions scolaires, perçues avant mon arrivée par le père Segurola, ce qui me permettrait de verser la première paye ; pour la suite je recevrai les subventions pour le deuxième trimestre en janvier et, en attendant le père Ibaretta me dit qu’il me fournirait le nécessaire sur la caisse de la paroisse. J’aurai donc à veiller particulièrement sur la bonne marche de l’école, la discipline et les finances.

La deuxième chose qui le gênait c’est que je

n’étais qu’à mi-temps à la paroisse ayant toujours à remplir mon rôle d’aumônier militaire. Chaque dimanche un professeur du petit séminaire de Ouidah viendrait assurer mon service à la paroisse,

à la demande de Monseigneur pour me permettre

de continuer mon ministère au camp militaire. Enfin il m’expliqua ce qu’il avait souffert du père Desbois qui soutenait le vicaire contre lui. Il me fallait me méfier de lui si je ne voulais pas qu’il me prenne en grippe et que je le laisse parler à son aise. Je lui répondis que, pour moi, un vicaire n’avait d’ordre à recevoir que de son curé et donc je ferai ce qu’il me demandera de faire. Je le remerciais de me tranquilliser pour les finances ; je m’efforcerai de les gérer de mon mieux et il pourrait les vérifier à son aise. Je n’avais d’ailleurs aucune intention de continuer sur les traces de mon prédécesseur. Je tenais à prendre les choses en main, à vérifier par moi-même la bonne marche de l’école tout en respectant “l’aura du grand maître”. Quant au père Desbois, dont je connaissais la réputation, il ne me faisait pas peur et je ne me

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gênerai pas pour le remettre à sa place quelle que soit sa réaction ; j’étais assez grand pour me diriger moi-même, et lui, mon curé, pouvait compter sur moi, il avait d’avance mon soutien total.

Pour ce qui était de l’aumônerie militaire cela m’avait beaucoup plu car c’était pour moi une occasion d’exercer un ministère ; mais je ne voyais pas pourquoi Monseigneur tenait à ce que je demeure à ce poste, quelque gloriole que je puisse en tirer. Maintenant que j’étais à plein temps dans le ministère paroissial j’étais prêt à donner ma démission et l’évêque pourrait désigner un remplaçant parmi les confrères professeurs du collège. Ce qui fut fait à l’étonnement de tout le monde, à l’édification de Monseigneur et au soulagement du père Ibaretta. Durant mon second séjour je ne mis plus les pieds au camp Compérat, c’est le père Cogard qui me succéda au poste d’aumônier. Les maîtres de l’école m’accueillirent gentiment avec un petit discours pompeux du grand maître exprimant l’espoir que je continuerais, à l’exemple de mon prédécesseur, à organiser de temps en temps des réunions « où ils puissent mettre la main dans le plat ! ». Je répondis que le curé m’avait donné ses consignes, expliqué la situation catastrophique des finances laissées par mon prédécesseur et que mon premier soucis serait de

les équilibrer. Par la suite on verrait

Je veillerai

personnellement à la bonne marche de l’école tout en m’appuyant sur les conseils du grand maître et

Général de Gaulle

sur les conseils du grand maître et Général de Gaulle que j’étais sûr que je pouvais

que j’étais sûr que je pouvais compter sur la bonne volonté de chacun d’eux. Tout marcha pour le mieux, la coopération avec le curé ne rencontra aucun problème. Il aimait parcourir les villages et pouvait donc quitter le centre en me faisant totalement confiance. Je pris l’école en main et la chorale que je dirigeai moi-même, car j’aimais bien le chant. Petit à petit tout prit un nouveau rythme, ce qui ne fut pas du goût de tous mais tranquillisa le curé. Il profita de mon soutien pour mettre un peu d’ordre dans le fonctionnement de la paroisse. Il renvoya, par exemple le sacristain qui s’était fait pourtant une solide réputation de saint homme. Il était tous les matins à l’église à 6 h, servait la première messe à laquelle il communiait, passait la matinée à l’église. Que pouvait-il faire ainsi ? De plus, ce qui étonnait le curé : il accueillait beaucoup de femmes et de jeunes filles à la sacristie où elles restaient longtemps alors qu’elles n’avaient rien à y faire. Les quêtes semblaient faibles en fonction de l’assistance du dimanche. C’est le sacristain qui avait le privilège de les compter. Le père Ibaretta, lui demanda donc de lui remettre les quêtes qu’il ferait compter sous ses yeux, dans son bureau par les enfants de chœur. Il se plaignit à un membre du conseil paroissial. Scandale ! Comment pouvait-on soupçonner un si saint homme, sacristain depuis bien des années et qui avait toujours eu la confiance des curés précédents ! Un paroissien, libanais généreux, pensait lui aussi que le sacristain n’était qu’un hypocrite pas très honnête. Il fit un test : un dimanche il mit un billet de 25 F, en prévint le curé et lui demanda de bien vérifier qu’il s’y trouvait. Quand les enfants comptèrent, pas de billet, d’ailleurs il n’y en avait jamais ! Il était clair que le sacristain écrémait la quête et les billets ne sortaient pas de la sacristie, du moins pour le presbytère. Le curé demanda donc aux personnes qui faisaient la quête de la déposer dans le chœur au vu et su de tout le monde, il irait la prendre lui-même. Nouveau scandale ! Il traitait le sacristain de voleur ! Une délégation du comité paroissial, se portant garante de l’honnêteté du sacristain, protesta avec véhémence : c’était de la diffamation d’agir ainsi. Le curé tint bon. Un jour la sœur, qui s’occupait d’entretenir le linge d’autel, trouva des billets de banque entre les nappes d’autel qu’elle rangeait : c’était la cache du sacristain. Le renvoi fut immédiat malgré les protestations. Le curé révéla au comité les preuves qu’il avait trouvées et les quêtes doublèrent.

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C’est alors que les langues se délièrent et l’on apprit que les femmes qui venaient le consulter à la

sacristie le considéraient comme un saint ayant des pouvoirs spéciaux et des prières efficaces. Elles lui demandaient des prières pour se faire aimer, contre

les ennemis, les mauvais esprits

Ibaretta n’aurait osé prendre une telle décision auparavant par crainte de son vicaire, soutenu par le père Desbois. Quant à moi il me tint au courant sachant que j’étais de son côté. Cet épisode illustre ce que fut notre collaboration et me servit de leçon pour l’avenir.

Jamais le père

Nous avons vécu ensemble deux événements exceptionnels dans la vie de la paroisse : la nomination de Mgr Parisot comme archevêque et l’arrivée de son auxiliaire Mgr Bernardin Gantin.

Le vicariat apostolique de Ouidah devient Archevêché de Cotonou

Le Dahomey était encore pays de mission, comme toutes les colonies française de l’époque. Le pape Pie XII décida d’établir des diocèses en mission là où l’Eglise était déjà bien implantée avec des prêtres du pays en nombre suffisant et des séminaires pour les former. Il décida donc que le vicariat apostolique deviendrait Diocèse de Cotonou. Par la suite il institua d’autres autres diocèses : Porto- Novo, Abomey, Parakou et Natitingou. Notre-Dame de Cotonou devenait cathédrale et Mgr Parisot archevêque. Le diocèse de Porto-Novo était institué et en attente d’un évêque. Les autres diocèses : Abomey, Parakou et Natitingou suivirent de peu. Mgr Chopard, préfet apostolique de Parakou, fut remplacé par Mgr Van den Bronk de la province de Hollande qui quittait la Gold Coast pour laisser la place à un évêque ghanéen. Le père Patient Redois fut nommé évêque de Natitingou. Il était supérieur du noviciat de Chanly après avoir fait un séjour à Djougou. Pour Porto-Novo les candidats étaient nombreux dans le clergé originaire de cette région, mais il fallut attendre plusieurs années pour que Rome nomme un évêque dahoméen car le régionalisme était à l’ordre du jour. Mgr Gantin, alors auxiliaire de l’archevêque de Cotonou, fut pressenti mais, par suite des protestations du clergé goun, Rome désigna un administrateur qui ne fut autre que Mgr Gantin devenu Archevêque de Cotonou en remplacement de Mgr Parisot qui avait démissionné en 1960. Du fait de cet état d’esprit du clergé, Rome

nomma comme premier évêque, en 1958, Mgr Noël Boucheix alors vicaire apostolique du delta du Nil ; il donna sa démission dix ans après et fut remplacé par Mgr Vincent Mensah, dahoméen mais de race mina (originaire d’Agoué). Au début nous ne nous sommes pas aperçus de grands changements dans notre ministère, c’était pour nous une simple modification administrative. Le Cardinal Tisserand, doyen du Sacré-Collège, fut désigné pour venir installer l’Archevêque de Cotonou. Mon curé fut heureux que je sois avec lui pour les préparatifs. Ce fut évidemment une cérémonie solennelle avec la présence du Gouverneur, les autorités civiles, militaires et religieuses (y compris protestantes, traditionnelles et musulmanes). Le cardinal lut le décret officiel et remit le pallium au nouvel archevêque.

Monseigneur Bernardin GANTIN

Mgr Parisot était âgé de 71 ans en 1956. Après avoir couru la brousse comme simple missionnaire, il fut chargé de fonder le séminaire Ste Jeanne d’arc de Ouidah qu’il dirigea. Nommé vicaire apostolique pour remplacer Mgr Steinmetz qui se retirait en 1934, il se sentait fatigué. Il pensait aussi à l’avenir de l’Eglise du Dahomey et demanda un auxiliaire.

en 1934, il se sentait fatigué. Il pensait aussi à l’avenir de l’Eglise du Dahomey et

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MA VIE MISSIONNAIRE Ce fut l’abbé Gantin qui fut désigné. Il était alors à Rome depuis

Ce fut l’abbé Gantin qui fut désigné. Il était alors à Rome depuis deux ans préparant un diplôme de théologie; il avait été ordonné prêtre en janvier 1951, avait été professeur au petit séminaire Ste Jeanne d’Arc à Ouidah pendant trois ans et n’était âgé que de 35 ans. Ce fut le premier évêque africain et le plus jeune de tous les évêques d’alors. Cette nomination provoqua une joie énorme au Dahomey. C’est le père Durand, doyen des prêtres africains, qui fut chargé d’organiser les festivités. Il était alors curé de Bohicon, prêtre depuis 31 ans. Il avait établi son plan pensant que l’on devait accueillir le nouvel évêque devant une cathédrale vide et entrer en procession. Nous avions déjà une certaine expérience depuis la remise du pallium à Mgr Parisot où, par crainte d’une ruée de la foule, nous avions rempli l’église et mis chacun à la place qui convenait dès avant la cérémonie. Ainsi tout s’était déroulé dans le calme. L’abbé Durand ne voulut rien entendre et, fort de son autorité bien connue, nous assura qu’il était capable lui-même de mettre bon ordre à tout et d’organiser une belle entrée solennelle. Ce fut une catastrophe ! L’armée avait mis à la disposition de Mgr Gantin un “command car” conduit par un sous officier français en civil. Monseigneur était debout assisté de deux prêtres africains ; une foule immense accompagnait l’élu. Le père Durand et le maire de Cotonou l’attendaient sur l’esplanade de la cathédrale. La procession

sur l’esplanade de la cathédrale. La procession s’organisa, protégée par les gendarmes de la garde

s’organisa, protégée par les gendarmes de la garde présidentielle en grande tenue mais dès que Mgr Gantin fut descendu du véhicule pour se mettre

à la suite du clergé, ce fut une ruée générale, comme nous l’avions prédit, à laquelle le service d’ordre de

la garde présidentielle ne put résister. Des évêques

perdirent leur mitre, des sœurs leur voile et certaines même leurs chaussures. Le pire était à craindre ; je pus rapidement entrer dans l’église en passant par la sacristie et, aidé de nos marguilliers, fermer le portail pour éviter que certains ne fussent écrasés. Le père Ibaretta, en homme pratique, était monté à la mission pour en interdire l’entrée et assista au spectacle depuis l’étage. Le père Durand à l’extérieur hurlait de toutes ses forces sans aucun résultat ! Puis il disparut on ne sait où, vexé de voir son autorité totalement ignorée.

La situation était paradoxale : presque personne dans la cathédrale à part Mgr Gantin, deux ou trois évêques, quelques prêtres et religieuses, certains

laïcs qui avaient réussi à s’infiltrer. A l’extérieur une foule déchaînée, hurlante et joyeuse en même temps, une “pagaille sympathique” comme dit un confrère. Goutte à goutte, par la porte de la sacristie, je réussis à faire entrer les évêques, prêtres, religieuses que je pus atteindre grâce aux membres du service d’ordre et la cérémonie assez brève vu les circonstances, se déroula dans une cathédrale

Le problème était la sortie de

à moitié vide !

Monseigneur qui risquait de se faire écraser par la foule enthousiaste qui l’attendait au portail de la cathédrale. J’imaginais un stratagème : entouré de quelques gardes du corps, nous sommes sortis par

la sacristie et atteignîmes la mission par la cour de

l’école et montâmes à l’étage par l’escalier de service.

A la surprise de tous le nouvel évêque apparut sur

le perron, là où personne ne l’attendait, mais où tout le monde pouvait le voir et l’acclamer ! Triomphe sans aucun risque qui dura le temps voulu

Ma vie à Notre-Dame.

Mon séjour à Notre-Dame fut une expérience exceptionnelle. C’était mon premier poste en pa- roisse. Je devais me former sur le tas. Le père Ibaretta me laissa libre de m’organiser comme je l’entendais. Nous partagions le ministère ordinaire chacun prenant sa semaine de permanence alter- nativement : grand’messe du dimanche et sermon, visite des malades, confessions, communions et sacrement à domicile sur demande, confessions du samedi après-midi. Le vicaire était responsable de

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l’école (douze classes de garçons, les sœurs en ayant autant pour les filles). Je veillais à l’exactitude des maîtres et des élèves, à la discipline et l’enseigne- ment. Chaque mercredi je réunissais à l’église les filles et les garçons des cours moyens, pour le con- trôle des connaissances et donner des explications.

Je faisais les classes de chant pour la chorale deux soirs par semaine de 19 h à 20 h et les réu- nions des Routiers le dimanche après-midi. Puis, à la demande d’une sœur NDA professeur au col- lège des filles, nous avons lancé les guides sur la paroisse pour tout Cotonou. J’étais aussi aumônier des Ames Vaillantes et des Enfants de Marie. Le curé de son côté visitait les villages et moi j’avais la charge de l’école d’Akpakpa qui venait d’être fondée en 1955 et où chaque année on devait ouvrir une nou- velle classe.

Nous avons eu un nouveau supérieur Régio- nal, le père René Bothua. Il avait été nommé à la suite des assemblées, générale et provinciale. Son rôle avait pris de l’importance. Alors qu’auparavant le Régional assumait aussi un ministère en paroisse, il était généralement curé, il devait désormais se consacrer uniquement à sa fonction, résider hors paroisse et avoir sa maison propre, maison d’ac- cueil pour les confrères SMA. Il devait les visiter ré- gulièrement dans leur mission, au moins une fois par an.

Le père Bothua s’installa d’abord à la procure, qui avait quelques chambres de passage, puis il préféra Notre-Dame où le père Ibaretta l’accueillit bien volontiers. Nous vivions donc en communauté et avons vite sympathisé. Il rendait service à la pa- roisse quand il n’était pas en déplacement pour rem- plir son rôle dans l’ensemble du Dahomey. C’est lui qui assurait généralement la messe à Akpakpa le dimanche et, vu l’assistance qui s’y rendait réguliè- rement, il pensait lui aussi qu’il faudrait envisager une nouvelle paroisse dans ce secteur. Il connais- sait les sentiments des paroissiens qui, déçus deux fois par suite de la mort de Ferlandin et le départ de Huet, espéraient que je serais bientôt chargé de cette fondation.

Le père Ibaretta, de son côté, s’occupait des stations secondaires où il était plus à son aise qu’en ville. Il s’y rendait souvent en pirogue car elles se trouvaient sur le bord du lac. Son séjour devait se terminer en juillet 1957 : il était arrivé en 1952 pour Porto-Novo avant de succéder au père Huet à Co- tonou. Quelques mois avant son départ qui devait avoir lieu en juillet, il me dit :

« Je pense que ce sera l’un des nous deux qui fondera la nouvelle paroisse à Akpakpa. Je vais profiter de ce que je dispose de la caisse de Notre- Dame pour entreprendre la construction d’une nou- velle église qui pourra par la suite être transformée en presbytère. Venez avec moi pour déterminer le lieu qui conviendra le mieux pour cela. » C’est ainsi que nous avons tracé l’emplacement de l’église provisoire, appelée à devenir presbytère dans quelques années quand on en ferait une défi- nitive plus vaste. C’est actuellement “le sanctuaire” où se fait l’adoration perpétuelle. C’est alors que les nouvelles structures se mirent en place. Mgr Parisot profita de la présence de son auxiliaire pour prendre son congé en France en juin 1957. Le père Bothua fit de même et fut remplacé par le père Henri Barrotin, vice régional et en même temps curé de Sakété. Quand à son tour le père Ibaretta quitta la paroisse en juillet Mgr Gantin me demanda d’assurer l’intérim. L’abbé Noudéhou qui avait été ordonné prêtre en décembre 1953 et avait été nommé alors professeur au petit séminaire de Ouidah, fut nommé vicaire. Il prit ses vacances et me rejoignit pour préparer la rentrée en septembre. Je lui transmis alors mes responsabilités de vicaire et assumai celles de curé, tout en me demandant pour combien de temps j’occuperai ce poste. Je posai la question à Mgr Gantin qui resta très évasif. Je continuai donc la construction de l’église d’Akpakpa car le père Ibaretta était un bon gestionnaire et avait laissé une caisse en excellent état. Le fameux hangar qu’avait acheté le père Huet pour la future église avait été mis en place par le père Ibaretta contre la volonté des paroissiens qui espéraient toujours le retour du père Huet. Sachant enfin qu’il devait se reposer assez longtemps en France pour retrouver sa santé et qu’il ne reviendrait probablement pas à Cotonou dans l’immédiat, c’est sur moi qu’ils jetèrent leur dévolu. La nouvelle église recouverte était encore inachevée : le sol n’était pas cimenté et les finances ne me permirent pas de construire le choeur. Je bouchai donc l’extrémité avec des tôles de récupération et l’on commença à célébrer la messe le dimanche dans ce nouveau bâtiment en toute sécurité même à la saison des pluies. Petit à petit je fis connaissance avec les paroissiens, en particulier Dominique de Souza qui avait été à l’origine de la fondation, depuis le père Fournier et ses successeurs. C’était madame de Souza et ses filles qui préparaient le repas le dimanche pour le père qui venait célébrer la messe. Ils m’apprécièrent et je fis rapidement la

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MA VIE MISSIONNAIRE

MA VIE MISSIONNAIRE Supérieur intérimaire à Notre-Dame connaissance de toute la famille; je passais de temps

Supérieur intérimaire à Notre-Dame

connaissance de toute la famille; je passais de temps en temps à la maison et je compris bien vite que j’étais à mon tour l’élu des paroissiens pour la fondation de la quatrième paroisse de Cotonou à Akpakpa. C’est alors que les événements se précipitèrent. Mgr Parisot et le père Bothua étaient déjà sur le bateau du retour quand Mgr Gantin réunit le conseil diocésain pour les nominations de la rentrée. Etait- ce en accord avec l’archevêque ou un coup de force pour imposer sa volonté ? Je me le suis toujours demandé. Nouvel auxiliaire, l’archevêque déjà âgé, le vicariat apostolique devenu diocèse, il était logique que Mgr Parisot se retirât et laissât la succession à son auxiliaire dans un avenir assez proche. La paroisse Notre-Dame devenue cathédrale, il était dans l’ordre des choses que le curé fut un dahoméen. Et c’est ce qui se produisit. L’abbé Moïse Durand, curé de Bohicon, doyen des prêtres africains fut nommé curé de la cathédrale. Le père Ibaretta le remplacerait à Bohicon à son retour et moi-même, à ma grande surprise et contre toute attente, nommé curé de Zagnanado (village de Mgr. Gantin à 150 km de Cotonou). Mon vicaire, l’abbé Achille Noudéhou, devenait curé de Comé, dans le Mono sur la route de Lomé. J’avais pourtant tout fait pour intéresser Mgr Gantin à l’avenir d’ Akpakpa.l’avais invité à venir un dimanche célébrer une messe dans la paillote qui servait encore de chapelle. Il choisit le jour du Christ Roi fin octobre 1957. Etant au courant des

rumeurs qui couraient il posa clairement la question : « Vous désirez avoir un curé, mais serez- vous capables de le nourrir, de le faire vivre ? »

La réponse fut évidemment affirmative. Monseigneur ne fit aucune promesse, d’ailleurs, lui, auxiliaire ne pouvait pas fonder unenouvelle paroisse en l’absence de l’archevêque.

La publication des nominations causa une grande déception, une fois de plus, chez les chrétiens d’ Akpakpa qui se voyaient encore laissés de côté. Personnellement je tournais la page et me consolais en pensant que je ne tarderais pas à me trouver en pleine brousse comme je l’avais désiré depuis mon enfance.

Quelques jours seulement après ce fameux conseil, Mgr. Parisot et le père Bothua débarquaient du bateau. La première question que me posa le Régional fut celle-ci :

« - II parait qu’il y a eu des nominations, tu vas à Akpakpa ?

- Non !

- Alors qui est nommé ?

- Personne !

- Ah, ça alors, c’est un peu fort ! Ça ne se passera pas ainsi ! »

Connaissant l’attente des chrétiens et les nombreuses fois où ils avaient été déçus en voyant repoussée la fondation, il était décidé à intervenir auprès de l’archevêque.

Personnellement je continuais d’assumer ma charge. L’abbé Durand ne devait rejoindre son nouveau poste qu’en janvier 1958 à l’arrivée du père Ibaretta. Ayant laissé passer quelques jours pour que Mgr Gantin eut mis au courant l’archevêque de

son administration pendant son congé, je suis allé le voir pour lui dire : « Vous m’avez nommé supérieur de la mission de Zagnanado ; je suis tout prêt à y aller. Quand pensez-vous que je doive m’y rendre ? » Mgr Gantin me répondit : « Vous devez remplacer le père Malo qui va partir en congé et sa date de départ n’est pas encore fixée ; et puis il vous faudra mettre l’abbé Durand au courant de la

il

gestion de la paroisse Notre Dame. D’ailleurs n’y a rien de moins sûr que cette nomination ! »

Je compris alors qu’il avait dû y avoir quelques explications au sommet, et qu’il y aurait des modifications au programme !

En janvier 1958 l’abbé Durand Moïse arrivait donc comme annoncé. Agé 63 ans il avait eu un parcours exceptionnel. Il était l’un des premiers sé-

MA VIE MISSIONNAIRE

minaristes avec Mouléro, Kiti et Ayatomey au petit séminaire Ste Jeanne d’Arc de Ouidah dont la fon- dation avait été décidée par Mgr Steinmetz et con- fiée au père Parisot. Le séminaire dut être fermé en 1914 à cause de la guerre, d’où manque de per- sonnel par suite de la mobilisation des missionnai- res qui rejoignirent la France. Les séminaristes re- joignirent leurs familles ou se mirent à la disposi- tion de la Mission comme catéchiste. Durand trouva du travail puis se maria et eut, m’a-on dit, une fille. Sa femme mourut à la suite de l’accouchement. Il décida ensuite de retourner au séminaire et Mgr Steinmetz l’envoya à St Priest au séminaire des vocations tardives de la SMA pour achever ses étu- des. Ensuite il fit sa théologie avec les séminaristes des Mission Africaines, demanda à être ordonné au Dahomey, ce qui lui fut refusé. Il en garda une cer- taine rancœur. Il fut ordonné à Lyon en 1931 et, à son retour au Dahomey, chargé de fonder la mis- sion de Bohicon. Il avait alors 36 ans. Il se lança dans l’apostolat et dans la construction d’une église, immense pour l’époque, mais ne put en faire que les fondations. C’est le père Ibaretta qui réalisa le reste après son retour en 1958. C’est une des plus belles églises du Dahomey, en granit provenant des carrières ouvertes à Dan, non loin de Bohicon, pour la construction de la digue du port de Cotonou et dont un wagon, de temps en temps, restait en gare de Bohicon pour la construction de l’église du père ! (gratuitement, bien sûr !)

L’abbé Durand avait la réputation d’être autoritaire avec ses paroissiens mais aussi avec ses vicaires. Pour eux il avait ce principe, qu’il leur annonçait dès leur arrivée : « Avec moi c’est soumission ou démission ! » (La petite histoire prétend que tous ont démissionné )

Pour moi il n’y eut pas de problème ; il est vrai que je fus son premier vicaire européen et que je l’avais précédé dans la direction de la paroisse. Je n’étais là que temporairement. J’avais aussi un certain humour qu’il appréciait ayant passé lui- même bien des années en France. Nous sommes même devenus des amis malgré la différence d’âge :

il avait 30 ans de plus que moi. Je le mis au courant des constructions que j’avais commencées à Akpakpa. Il m’approuva totalement et je n’eus aucun problème pour cela.

Mgr Parisot ayant repris les rênes (et, le curé me laissant les coudées franches à Akpakpa) je l’invitais à découvrir la nouvelle station. Il fut assez surpris de voir ce qui existait déjà : trois classes en dur,

trois autres en voie de construction et l’église déjà utilisable quoiqu’inachevée. Il y avait aussi ce hangar que j’envisageais d’utiliser comme presbytère. Je dis donc à Monseigneur : « Peut-être pourrait-on profiter de ce que j’aie du matériel et de la main-d’œuvre sur place pour aménager ce bâtiment en presbytère si vous avez l’intention de fonder prochainement un nouvelle paroisse ? « Bien sûr ! » me répondit-il tout en me laissant dans une certaine incertitude quant au choix du futur

Les semaines s’écoulèrent, le travail

avançait. Le père Bothua, qui assurait la messe le dimanche à Akpakpa, écoutait les doléances des paroissiens qui me réclamaient et leur laissait bon espoir que ça ne tarderait pas. Un conseil épiscopal eut lieu fin mai et je reçus la nomination que l’archevêque m’adressa le 31 mai. (Je signale que Monseigneur à commis une petite erreur d’orthographe en écrivant : à Kpakpa (qui signifie “canard” en fon) au lieu de à Akpakpa nom du quartier.)

fondateur

FONDATION SACRÉ CŒUR

Le Sacré-Cœur D’Akpakpa quatrième paroisse de Cotonou 1958-1966

Ma nomination comme curé fondateur de la paroisse du Sacré-Cœur était l’aboutissement d’une longue préparation. Je ne reprends pas cette histoire racontée dans un petit fascicule intitulé « Les origines de la paroisse du Sacré-Cœur d’Akpapa ». Il date du 29-01-1974 et je l’ai préfacé. Il est signé DFS i.e. Dominique Facoundo de Souza. II est bon de replacer cette fondation dans le cadre historique de l’époque.

Histoire de l’Église

Le pape PIE XII meurt le 9 octobre 1958. C’est Jean XXIII qui est élu à sa place le 28 octobre1958. On parle de lui comme un pape de transition car il est déjà âgé de 77 ans. Or trois mois après son élection il annonce l’ouverture d’un concile :

Vatican II, qu’il qualifie d’Aggiornimento, une mise à jour, il faut ouvrir les fenêtres, donner de l’air, conformer l’Eglise aux besoins de l’époque contemporaine ! La préparation de ce concile demande quatre ans ; l’ouverture a lieu le 11 octobre 1962.

MA VIE MISSIONNAIRE

Jean XXIII meurt le 3 juin 1963. Paul VI lui succède et relance le concile qui se terminera le 8 décembre 1965. Dans le diocèse de Cotonou, Mgr Parisot âgé de 75 ans, fatigué et malade donne sa démission ; il décède le 21 avril 1960. C’est Mgr Bernardin Gantin qui lui succède et qui participera au concile.

Histoire du Dahomey

Colonie française jusqu’en 1958 il accède comme toute les colonies d’AOF et d’AEF à l’indépendance interne, c’est-à-dire que le gouverneur devient président, qu’il y a une assemblée nationale locale qui élit un premier ministre lequel constitue son ministère, la France conservant les Affaires étrangères, l’Intérieur et la Défense nationale. Le pays fait partie de la Communauté Française. M. Marcellin Sourou Migan Apithy est élu premier ministre. Finalement en 1960 le pays accède à l’indépendance totale, devient République du Dahomey et c’est M. Hubert Maga qui est élu premier Président. Ce passage à l’indépendance s’est déroulé dans le calme, l’euphorie patriotique et sans la moindre xénophobie.

Ma nomination officielle comme curé d’Akpakpa date du 31 mai, mais je reste à Notre-Dame jusqu’au 26 juillet avant de m’installer dans ma nouvelle mission. J’ai aménagé le hangar acheté par le père Huet, qui voulait en faire l’église, après de savantes et astucieuses combinaisons, et que le père Ibaretta s’est contenté de monter pour qu’il ne reste pas à rouiller par terre. Je le divise en quatre pièces qui me serviront de bureau, chambre, salle à manger et oratoire pour célébrer la messe en semaine et conserver le Saint Sacrement avant d’avoir terminé d’aménager l’église inachevée. Quand j’annonce

mon départ à l’abbé Durand, qui connaissait la date fixée depuis le mois de juin, il s’écrie : « Vous n’allez pas m’abandonner ! » Je suis revenu partager le repas de midi avec lui car c’était la fête de Notre- Dame de Miséricorde, fête patronale de la paroisse, et j’ai rejoint mon nouveau domicile dans l’après- midi. Je jouis pleinement de mon indépendance !

Tout autour de la mission c’est la brousse, les maisons les plus proches sont au moins à cinquante mètres. Nous sommes en juillet, période des vacances. L’école est vide, j’ai tout le temps de m’installer, de surveiller les travaux en cours pour achever l’église et construire les trois nouvelles classes. J’ai trouvé un ancien élève de Notre-Dame qui me sert de cuisinier, il a déjà été au service d’une européenne qui l’a un peu formé, mais il y aura bien des surprises parfois ! Il se forme sur le tas et comme je suis seul à table cela ne porte pas à conséquence.

Le nom de la paroisse était à l’origine : “Notre- Dame du Sacré-Cœur” donné par une association pieuse qui existait sur place. Puis Mgr Gantin, du fait que la paroisse mère portait déjà le nom de Notre- Dame, proposa “Le Bon Pasteur” nom d’une paroisse suisse qui se proposait de subventionner les constructions. Ce fut enfin l’abbé Durand qui, avec son autorité habituelle, dit à l’évêque : « Ce sera le “Sacré-Cœur” comme à Montmartre ; on y fera l’adoration perpétuelle ! ». Akpakpa dépendait à l’époque de la cathédrale et je n’en étais pas encore le curé ; je n’avais pas voix au chapitre. Mais par la suite je m’accommodais très bien de cette dénomination ! En 1958, suite à l’encyclique “Fidei donum” faisant appel aux pays de chrétienté pour coopérer à l’évangélisation du monde, les Sœurs de l’Education Chrétienne, congrégation enseignante,

Sacré-Cæur en 1958
Sacré-Cæur en 1958

MA VIE MISSIONNAIRE

se proposèrent de venir au Dahomey pour fonder un collège de filles. Mgr Gantin leur demanda de s’installer à Abomey puisqu’il y en avait déjà un à Cotonou. Elles acceptèrent et fondèrent le collège Ste Jeanne d’Arc. Mais désirant avoir un pied-à- terre à Cotonou elles choisirent le Sacré-Cœur où un terrain était libre pour des religieuses.

La Mère Lescroard, supérieure d’Abomey me demanda de construire leur maison d’habitation. J’avais sur place une équipe toute trouvée et continuai à faire le chef de chantier. Trois nouvelles sœurs arrivèrent en fin 1959 ; l’une d’elle se mit immédiatement au travail en secondant une monitrice dans l’école déjà existante à la mission. Dès la rentrée suivante les sœurs ouvrirent leur propre école de filles. Petit à petit elles s’intégrèrent dans la paroisse, sœur Suzanne qui tenait la maison, était la plus proche des gens ; quelques années plus tard c’est sœur Monique qui organisa une chorale de jeunes dans le style en vogue à l’époque, avec guitare et batterie. Elle forma aussi un groupe charismatique, mais j’avais déjà quitté la paroisse, c’était donc après 1966.

Ayant achevé la construction des trois dernières classes de l’école des garçons, je demandai à Mgr Parisot de venir les bénir car elles devaient servira à la rentrée suivante. C’était aussi lui montrer que la nouvelle paroisse prenait forme et l’occasion pour notre Archevêque de voir la communauté chrétienne. Il accepta donc bien volontiers de venir un dimanche pour cette célébration qui suivit la messe.

Revenu de congé en 1955 je pouvais repartir à nouveau en 1959, mais je préférais retarder un peu mon départ étant donné que je venais d’arriver à Akpakpa depuis moins d’un an et que j’avais en charge le chantier des sœurs. Je ne partis finalement en France qu’en mars 1960. C’est alors le père Maurice Grenot que le père Bothua proposa à l’Archevêque pour assurer l’intérim. Je le connaissais bien car il était responsable de l’enseignement catholique pour l’ensemble du Dahomey et résidait au presbytère de Notre-Dame. Il faisait partie de notre communauté SMA : Ibaretta curé, le père Bothua Régional, Grenot directeur de l’enseignement et moi-même vicaire. Il y avait aussi le père Desbois qui n’osait plus trop intervenir cette fois et ne faisait plus peur à personne. D’ailleurs je réussis, à l’occasion de la grippe asiatique, en 1957, à le remettre sur le bateau en route pour Marseille et La Croix -Valmer.

Je pouvais avoir une confiance totale dans le père Grenot, c’était un pasteur, un gros travailleur. Il avait de nombreuses casquettes : directeur de l’enseignement, directeur de La Croix au Dahomey, fondateur et responsable national de la Légion de Marie. D’ailleurs il n’était curé que pour cinq mois et serait secondé par le père Bothua ; il gagnait aussi en indépendance car il pouvait s’il le désirait, venir s’installer au presbytère d’Akpakpa, loin du bruit de la ville de Cotonou. C’est donc après un séjour de quatre ans et demi assez fatigant, vu les différentes situations où je m’étais trouvé (vicaire, curé intérimaire, à nouveau vicaire, chef de chantier et fondateur de la nouvelle paroisse) que je pris le bateau avec deux autres confrères en mars 1960. La santé était toujours bonne mais j’avais besoin de reprendre quelques kilos (je n’en pesais plus que 63, j’en avais perdu 10 depuis mon arrivée en 1951). Heureux de retrouver papa, maman et tous les frères et sœurs, de faire connaissance avec les nouveaux neveux et nièces, de retrouver la France pour la deuxième fois, je profitais de ce temps de détente, à la maison et en allant chez les uns et les autres. Mais j’eus une surprise imprévue. Je reçus une lettre des sœurs qui m’annonçaient que le Supérieur Régional avait décidé de s’installer sur le terrain de la mission d’Akpakpa et d’y construire la maison régionale, comme prévu dans les nouveaux statuts. Il pourrait y accueillir les confrères de passage, arrivant de France ou partant en congé, ceux qui venaient à Cotonou pour y faire leurs achats ou qui désiraient simplement se reposer. Que s’était-il donc passé ? Ni le père Bothua ni le père Grenot ne m’avaient écrit quoi que ce soit. J’ai eu l’explication par la suite car je répondis aux sœurs que tout changeait pour moi et que je devrai quitter la paroisse pour laisser la place au père Grenot qui, en tant que vice régional, devenait automatiquement curé de la paroisse de résidence du Régional. Voici l’explication : le père Grenot avait invité le père Bothua à faire passer les examens de baptême et de communion en langue fon qu’il parlait couramment. Voyant le terrain assez vaste dont disposait la mission, il pensa que ce serait un lieu idéal pour y construire sa maison, se mit en contact avec le Provincial qui approuva. Le père Grenot ne se sentait pas capable d’assumer ses nombreuses responsabilités et d’y ajouter celle de curé du Sacré- Cœur dont il avait eu la responsabilité pendant mon congé. Il décida donc, en accord avec le père Bothua, de donner sa démission de vice régional. C’est pourquoi le père Bothua, mis au courant par

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les sœurs de ce que je leur avais écrit, s’empressa de me tranquilliser en m’écrivant que pour moi il n’y avait rien de changé, je conservais mon poste Je n’y comprenais plus rien ! Serions-nous deux à résider avec le Régional ? Tout devint clair quand je reçus une lettre du Provincial m’expliquant ce qui avait été décidé en haut lieu et que le secrétaire provincial avait oublié de me notifier : j’étais nommé vice régional et restais ainsi curé de la paroisse.

A mon retour de congé je retrouve donc le Sacré-Cœur et le père Grenot retourne à ses activités : Légion de Marie, direction de l’enseignement primaire catholique des garçons et La Croix au Dahomey ; il a de quoi s’occuper ! La maison régionale est en construction et les travaux vont bon train car le père Bothua s’est adressé à l’entreprise Hersent, une grosse entreprise française qui a bien d’autres chantiers sur le territoire, donc personnel et matériel importants. Le père Bothua peut déménager dès le mois de janvier 1961. La maison est bénite par notre archevêque Mgr Gantin.

Le père Bothua a recruté un excellent cuisinier, Félix, qu’il avait repéré à Notre-Dame de Porto-Novo alors qu’il faisait son apprentissage. Le régional m’a demandé si mon boy, Joseph Soglo, pouvait venir à son service quant à moi j’irai prendre mes repas à la maison régionale. Tout s’arrangeait pour le mieux, surtout que le père Bothua était un excellent hôte, il pensait que, pour faire du bon travail, il fallait avoir une bonne table. Ce fut pour moi l’occasion de faire connaissance de tous les confrères du Dahomey qui venaient rencontrer le Régional, et restaient volontiers quelques jours pour se détendre et faire leurs achats.

Les diocèses se multiplient : Celui d’Abomey fut érigé en 1963 avec pour évêque Mgr Lucien Agboka. La préfecture apostolique de Parakou où se trouvait Mgr Robert Chopard, donna naissance à deux diocèses : Parakou avec Mgr Van den Bronk, hollandais, déjà évêque en Gold Coast,, et Natitingou avec Mgr Patient edois, ancien missionnaire à Djougou où il fît un séjour puis rappelé comme supérieur du noviciat de Chanly. Je le connaissais bien puisqu’à Pont-Rousseau, en 1938 quand j’entrais en sixième, il me précédait d’un an. Ces deux diocèses furent érigés le 10 février 1964.

Le mandat de supérieur régional fut renouvelé pour le Père Bothua avec moi comme vice régional en 1964. Le père Bothua décida de partir en congé en juin 1966, son année normale de congé mais il

était fatigué, sans vouloir le laisser paraître. Je ne me doutais pas que je ne le reverrais plus ; en fait il était sérieusement malade, il dut être hospitalisé, puis ramené dans sa famille ; il mourut à Camors, son village, le 22 juillet 1966. Il n’avait que 60 ans alors que nous avions l’habitude de l’appeler affectueusement “le vieux Bothua”. Ce fut un choc pour tous les confrères du Dahomey qui l’estimaient sincèrement et pour moi tout particulièrement qui lui étais très proche depuis que je le connaissais, à Notre-Dame puis à Akpakpa.

Le presbytère
Le presbytère

SUPÉRIEUR RÉGIONAL 1966-1974

Une fois de plus tout est changé dans ma vie :

je n’avais pas envisagé un tel bouleversement, les amis et les paroissiens non plus. Pour la paroisse la passation des pouvoirs ne posa pas de problème, le père Germain Flouret devenait curé et il connaissait déjà la paroisse depuis plus de deux ans, d’ailleurs je restais sur place, la maison régionale étant sur la propriété. Je pouvais même intervenir s’il avait besoin de moi pour assurer des messes ou les confessions du samedi. Aux yeux de beaucoup de fidèles j’étais toujours le responsable… J’assurais donc l’intérim, mais les confrères de la SMA du Dahomey furent consultés pour la nomination d’un nouveau Régional. Peut être n’avaisje pas le profil idéal de la fonction, surtout après un père Bothua, mais je pense que les confrères se sont dit : « au fond avec Bellut il n’y aura pas de problème, il connaît bien Cotonou et pourra toujours nous indiquer où aller pour nos courses et nos démarches. » C’est ainsi que je fus désigné pour terminer le mandat du père Bothua, jusqu’en 1968.

En tant que vice régional et curé de la paroisse j’avais accueilli les nouveaux arrivants pour un an de formation durant lequel ils devaient étudier la

MA VIE MISSIONNAIRE

langue de la région où ils seraient affectés et faire connaissance du pays et des confrères. C’est ainsi que mon premier stagiaire fut le père Maurice Collaudin qui fut ensuite nommé dans le diocèse de Porto-Novo. Le second ce fut Pierre Saulnier qui devint professeur au petit séminaire de Wando à Porto-Novo puis curé d’Adjohon.

Enfin j’accueillis Germain Flouret que le père Bothua affecta comme vicaire de la paroisse du Sacré-Cœur. Nous avons vite sympathisé et nos routes se sont entrecoupées par la suite : il m’a remplacé, puis fut nommé curé de Ste Cécile à Cotonou ; il travailla à Sô-Tchanhoué dans les cités lacustres avec le père Cogard. J’étais alors à Calavi donc voisin. Il m’y rejoignit, comme vicaire après un temps de repos en France et finalement me remplaça à mon départ pour Monferrier en 1993. C’est là qu’il vint à nouveau avec moi pour se reposer. En fait il ne s’était jamais totalement rétabli d’un ictère contracté sur le lac et il décéda, à l’âge de 62 ans le 18 mai 1995 à Montferrier. Je n’eus qu’à me féliciter de son ministère à la paroisse du Sacré- Cœur. Il avait fait un stage dans une paroisse du diocèse de Lyon durant son grand séminaire et après son ordination ; il était rodé aux idées nouvelles postconciliaires ce qui me permit de me mettre à jour moi aussi.

Nous avons vécu ensemble une expérience pastorale enrichissante. Le curé doyen, archiprêtre de la cathédrale, prélat de Sa Sainteté le Pape, ce qui lui valait le titre de Monseigneur, j’ai nommé mon ancien curé de Notre-Dame devenu “Monseigneur Durand”, vint un jour me trouver pour me supplier d’assurer son intérim à la cathédrale car il devait se rendre en Europe pour un temps indéterminé afin d’y subir une opération chirurgicale. Il n’avait

confiance qu’en moi seul, disait-il, pour assumer cette responsabilité ! Il avait déjà fait appel, dans un cas semblable, à un de ses confrères mais avait

trouvé la caisse vide à son retour

objections il tint bon et obtint gain de cause auprès

Malgré mes

de l’archevêque qui m’envoya une nomination, assez flatteuse.

Je plaisantais par la suite en disant que, curé du Sacré Cœur, j’avais la cathédrale comme station secondaire. Nous avions coutume avec Flouret, chaque lundi, de préparer ensemble la liturgie du dimanche suivant ; nous appelions cela notre concile ! Prenant en charge la paroisse mère, la cathédrale, je décidais de l’organisation avec les deux vicaires de Notre Dame et leur proposais de

participer à notre “concile”, ce qu’ils acceptèrent de bon cœur ; ils réclamaient eux-mêmes une date différente si pour une raison ou une autre nous ne pouvions pas nous réunir un lundi. C’était bon signe et la collaboration fut parfaite. Devenu Régional, tout changeait pour moi : plus de ministère paroissial direct, même si je restais en contact avec les amis et aidais le père Flouret s’il me le demandait. Les évêques avaient été prévenus de ma nomination et m’acceptèrent sans difficulté. Il y avait maintenant six diocèses : quatre dans le sud avaient un évêque issu du clergé local, dans le Nord où il n’y avait pas beaucoup de prêtres originaires du pays mais surtout des missionnaires SMA les deux évêques de Natitingou et Parakou étaient des Missions Africaines. Le rôle du Régional avait pris une importance particulière du fait de l’évolution de l’Eglise. Nous n’étions plus responsables de l’organisation de l’évangélisation cela était le rôle de l’évêque ; la Société des Missions Africaines devenait une “Société de Vie Apostolique” au service des évêques. Nouvelle situation qu’il fallait expliquer aux confrères en vue des modifications des Constitutions et Directoire qui auraient lieu lors des prochaines Assemblées Générale et Provinciale Il me revenait d’organiser des réunions par diocèse pour étudier les problèmes particuliers qui pouvaient se poser à nous dans notre ministère, comme le soulignait le Conseil provincial dans ma nomination : « …vous aurez, en plus de votre travail ordinaire de Supérieur Régional à promouvoir les réflexions des confrères et à recueillir suggestions en vue des Assemblées de 1968 et l’ “Aggiornament» de notre Société”. Toutes les congrégations du monde entier exerçant un ministère dans les diocèses devaient, si cela n’était pas encore fait, signer des contrats avec les évêques locaux pour déterminer les attributions et responsabilités précises de chacun. Au Régional de prendre les contacts nécessaires avec les ordinaires, pour indiquer la position de chacun d’eux lors des assemblées. Le Régional devenait un diplomate au rôle délicat. Aux confrères il me fallait exposer le problème auquel devait répondre la SMA : d’après eux quelle devait être notre priorité au service des évêques, première évangélisation ou ministère paroissial ? Les deux à la fois ? Les opinions étaient différentes, les discussions bien argumentées. Dans le Nord moins de problèmes du fait que les évêques étaient de notre Société et que nous étions pratiquement seuls. Il fallait néanmoins prévoir l’avenir. Mais dans le Sud où il y

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avait des paroisses bien établies dont le curé était souvent un européen, fallait-il se retirer et laisser la place au clergé local, au moins dans les paroisses bien établies ?

Les évêques africains avaient cette position :

« Mais où est le problème ? Avec vous on ne va tout de même pas faire des contrats ! Vous êtes des nôtres ! Vous êtes NOS PERES DANS LA FOI ! » Et il fut impossible de parler contrat. Cette position montrait bien leur estime pour nous : ils ne voulaient pas faire de différence entre nous et leurs propres prêtres ; mais les circonstances, l’évolution de l’Eglise locale, la diminution des vocations missionnaires en Europe, l’augmentation du nombre de prêtres diocésains, obligeaient à être plus réalistes, raison pour laquelle nous demandions de nous traiter comme les autres congrégations venues récemment travailler dans leurs diocèses.

J’eus différents problèmes à traiter avec Mgr Gantin ; je le connaissais bien, nos relations

étaient très amicales. Cela n’empêchait pas que parfois je doive plaider pour l’un ou l’autre confrère et que nos points de vue ne correspondent pas exactement. Il voulait affirmer son autorité et je devais prendre la défense du confrère, expliquer sa façon de voir, après discussion nous prenions ensemble une décision ; ce n’était pas toujours simple ! Surtout au début de son épiscopat où il se montrait souvent intransigeant… Mais un jour, après avoir traité un problème, il me fit cette réflexion :

« Ce que je désire c’est que la Propagation de la Foi

nous aide financièrement et que les Missions Africaines nous envoient des missionnaires ! » Pouvions-nous souhaiter plus bel hommage ? La pratique lui avait montré que, malgré quelques frictions passagères, il était plus facile de traiter avec nous qu’avec certaines congrégations arrivées récemment.

Il a toujours été très délicat vis-à-vis des confrères et ne manquait jamais de rendre visite à nos familles, quand il venait en France, s’il savait que l’une d’elles se trouvait proche d’un lieu où il se rendait. Sa carrière fulgurante qui le mena au Vatican où il devint cardinal, président de différentes Congrégations et finalement Doyen du Sacré Collège, le rapprocha de la SMA. Il recevait volontiers les confrères du Dahomey chez lui, à Rome et la maison généralice était sa maison à l’occasion de réceptions qu’il devait faire. Finalement il accepta de devenir membre honoraire des Missions Africaines.

Je dus rencontrer les différents évêques :

Agboka à Abomey, Sastre à Lokossa et Mensah à Porto Novo ; toutes ces rencontres furent toujours amicales, sans la moindre anicroche, mais il fallait toujours se montrer diplomate. L’essentiel de mon travail m’était tout tracé par les Constitutions et le Directoire ; mais son application souvent délicate. J’avais heureusement la référence, qui m’était comme instinctive : le père Bothua qui avait si bien réussi dans son contact avec les confrères : « Si Bothua devait régler cela, que ferait-il ? » Après ses tournées il me racontait volontiers, quand nous étions en tête à tête pendant les repas, les incidents rencontrés, les problèmes avec celui-ci ou celui-là, avec les différents évêques.

J’appliquais les directives reçues de la Province en organisant des réunions les diocèses où nous travaillions pour étudier les questionnaires préparatoires aux Assemblées. Ce ne fut pas de tout repos. Nous avons indiqué les problèmes que nous rencontrions par suite de la nouvelle situation où nous vivions du fait de l’établissement des nouveaux diocèses et l’adaptation qui nous semblait nécessaire dans l’organisation de la Société, au niveau local, provincial et général. Je me demandais comment le père Bothua aurait traité ces problèmes lui qui n’était pas du genre à organiser de grandes réunions, à faire un plan de réunion, un exposé théorique. Il était très sensible et “encaissait” sans trop réagir de peur de blesser, alors qu’il avait un contact facile en tête à tête avec la plupart des confrères. Je pensais parfois que son départ prématuré avait peut-être été providentiel !

Personnellement j’avais 40 ans (vingt de moins que lui !), je ne craignais pas la critique et avais la répartie facile. De plus il fallait périodiquement faire des rapports, répondre aux questions posées, cela n’aurait pas été de son goût et lui aurait causé bien des insomnies ! Mes tournées furent pour moi l’occasion de découvrir le pays, les confrères dans leur cadre de travail et de parler avec les évêques qui m’exposaient leur point de vue, ce qu’ils attendaient de nous.

L’après concile fut pour l’Eglise une période délicate, de contestation pour les uns qui voulaient des changements parfois révolutionnaires, alors que d’autres s’accrochaient à des coutumes obsolètes et craignaient le moindre changement. Sur place, en mission, nous nous sentions assez éloignés de tous ces bouleversements, beaucoup plus sensibles en France. Les échos nous arrivaient par la presse,

MA VIE MISSIONNAIRE

bien sûr, mais aussi par les nouveaux confrères et par ceux qui revenaient de congé. La contagion nous atteignit petit à petit, il fallait bien se mettre à jour, mais nous étions plutôt prudents, peut-être même conservateurs. Nous apprenions les défections dans le clergé en Europe ; sur place au Dahomey, il y en eut un peu, quelques unités. Le confrère qui se sentait mal dans sa peau et dans le sacerdoce, traitait son problème avec le Supérieur provincial lors d’un congé et prenait le large sans que le régional n’ait la moindre décision à prendre.

Revenons-en à ma succession à la paroisse du Sacré-Cœur. Lorsque je fus nommé comme régional pour terminer le mandat du père Bothua, le Provincial me demanda de désigner le père Flouret, mon vicaire, comme successeur. En 1967 il prenait son congé et c’est le père Pierre Trichet qui assura l’intérim.

Mgr Gantin n’avait pas apprécié que la paroisse soit devenue ”pleno jure”. Le régional ayant là sa résidence, le vice régional devenait de droit curé, chargé de la formation des nouveaux missionnaires arrivant au Dahomey. Il disait que de ce fait son autorité était limitée, qu’il était obligé de confirmer une nomination qui dépendait des supérieurs SMA. En fait c’est ce qui se passait pour toutes les paroisses du diocèse confiées à une congrégation, mais nous n’avions pas de contrat, nous étions considérés comme du clergé local, nous “les Pères dans la foi”.

Il profita donc des changements survenus par suite de ma nomination et du départ en congé de Flouret, pour le nommer à son retour curé de la paroisse Ste Cécile en remplacement du père Francis Verger qui quittait le Dahomey. Il le remplaça par le père Michel Dujarier, fidei donum du diocèse de Tours. Tour de passe-passe que personne ne sembla remarquer : ni le Supérieur Général, Joseph Hardy ni le Provincial, Paul Falcon, ni le Régional, en l’occurrence moi-même ! D’ailleurs nous avions été les premiers à contourner la loi en nommant Flouret comme curé alors que le vice régional, nommé par la suite, fut le Père Prat, curé de Ouagbo. Mais nous n’avions pas envie d’envenimer la situation, et nous avons fait semblant de ne rien remarquer.

était professeur au grand séminaire de Ouidah, spécialiste de la patristique, il eut l’occasion de mettre en pratique, avec succès, les théories qu’il enseignait. C’était un gros travailleur, très bien organisé, s’efforçant de connaître sa paroisse à fond. Il construisit une nouvelle église, sur un modèle qu’il avait vu à Abidjan. Il fut un précurseur dans le travail de l’inculturation, organisa avec des confrères dahoméens une équipe de traduction. Il fit traduire le missel en fon-gbé, puis les évangiles. Il travailla avec des spécialistes du pays à la composition de cantiques sur des airs traditionnels locaux et installa sur la paroisse des chorales : Hanyé, Sèhouégnon, Adjogan. De ce fait la chorale traditionnelle, que j’avais lancée, mourut de sa belle mort et ses membres vinrent se plaindre à moi. Je dus reconnaître que c’était lui qui avait raison car il était dans la ligne de l’Eglise de l’après concile ! La chorale “Cécilienne” fut rétablie par la suite quand il y eut un curé Béninois ! Malheureusement l’harmonium qui avait été mis de côté dans un débarras était inutilisable, rongé par les termites ! Notre fondateur, Mgr de Marion Brésillac, avait d’ailleurs écrit dans “Souvenirs de douze ans de Mission” (p.290) : « On veut transformer ces peuples en des peuples français, anglais, italiens, portugais ou autres, avant que de les initier franchement dans tout ce que notre religion a de fécondité dans ses divines institutions. Laissez donc l’Indien toujours indien, et le Chinois, chinois; et faites-en seulement des enfants de Dieu et de l’Eglise. » C’était là le vrai problème et ce devait être notre premier souci, ce que nous devions favoriser dans nos communautés chrétiennes.

LES ASSEMBLEES

Les Constitutions avaient été modifiées dans les années 1955, lors de l’assemblée générale. Le supérieur des confrères en mission appelé “Visiteur” et nommé par le supérieur provincial devenait

Assemblée générale 1973
Assemblée générale 1973

père

d’ailleurs un excellent

Le

Dujarier

fut

curé. Il

MA VIE MISSIONNAIRE

“Supérieur Régional”. Il était nommé, après consultation des confrères de la mission, par le Provincial, nomination approuvée par le supérieur Général. Il représentait la SMA devant les évêques depuis que les diocèses avaient été institués. Il était le lien entre les supérieurs majeurs et la hiérarchie locale. Deux représentants des Régionaux, l’un anglophone, l’autre francophone, étaient élus par les confrères en mission, membre de l’Assemblée Générale de Rome. C’est moi qui fus désigné pour représenter les régionaux francophones à Rome ; pour l’assemblée provinciale tous les régionaux en étaient membres d’office. Le but de ces assemblées, qui avaient lieu tous les sept ans, était avant tout d’élire un nouveau supérieur Général et son conseil, un provincial dans chacune des provinces. Il y avait aussi certaines questions à traiter, administration, finances, mais la durée des assemblées était relativement brève, de 8 à 10 jours. Cette fois-ci il fallait faire notre “aggiornamento”, revoir les constitutions et le directoire pour les adapter aux décisions du Concile. Dès le début de la réunion à Rome nous nous sommes posé bien des questions pour établir le programme. La première était de fixer la date de l’élection du Général et de son Conseil. Fallait-il la faire dès le début, après les rapports des participants : général, provinciaux, régionaux pour qu’ensuite le nouveau général et son conseil dirigent les débats ou bien fallait-il attendre la fin de l’Assemblée, une fois les décisions prises pour que ce nouveau supérieur ait le profil convenable pour les appliquer ? Nous avons opté pour la deuxième solution, c’est-à-dire faire le point de la situation par les rapports et ensuite choisir le Général et son conseil qui pourrait mener les débats. Vaste programme, nous avions envisagé un mois de travail car nous étions limités par la date des assemblées provinciales, déjà fixée. En fait nous avons été obligés de programmer une deuxième session qui se tint au mois de septembre, après les vacances. Une autre question était celle des structures de la SMA. A l’origine tout dépendait du Général qui résidait à Lyon, nous étions les Missions Africaines de Lyon. Les irlandais devenus nombreux obtinrent de fonder leur province, puis ce furent les alsaciens, les hollandais et donc Lyon. Chaque Province devint une entité assez indépendante et la SMA une sorte de fédération de provinces, chacune tenant à son indépendance. Les provinciaux étaient les maîtres, le Général, notre représentant officiel sans grands pouvoirs de décision. N’était-il pas bon de centraliser

un peu plus notre congrégation en redonnant une autorité plus réelle au Général sur l’ensemble des Provinces En fait nous avons ressenti dès le début de l’Assemblée qu’il y avait deux groupes différents :

les anglophones et les francophones. Les provinces de Lyon et de Strasbourg demandaient que l’on redonne une autorité plus réelle au supérieur général, les irlandais tenaient à conserver les avantages acquis par les provinciaux et que, chaque province, ayant son type de pastorale propre, nous poursuivions comme auparavant. Ils ne réalisaient pas que notre situation avait changé et que nous étions au service des églises locales, donc plus maîtres de la pastorale qui relevait des évêques. Deuxième risque d’affrontement : l’élection du nouveau Général. Depuis 1937 les deux supérieurs généraux avaient été des Irlandais (Slattery et Harrington). Les deux provinces les plus importantes, Lyon et l’Irlande, avaient le même nombre de délégués ; restaient l’Angleterre, fondée opportunément un ou deux ans avant l’assemblée et composée surtout d’irlandais, la province de l’est, francophone, celle des Etats-Unis fondée par la province des l’Est, enfin la Hollande. Une solution fut trouvée après un travail en coulisses : le choix se porta sur le père Henri Monde, de la province de Hollande, parlant parfaitement le français et l’anglais. Il fut élu avec Joseph Hardy comme vice supérieur, un conseiller irlandais, un américain et un alsacien. Petit à petit l’atmosphère se détendit, le mélange s’opéra dans les différentes commissions (constitutions, provinces, régionaux, finances etc.). La seconde session, en septembre, acheva les travaux. Tout le monde admit les réformes et surtout le besoin d’une centralisation autour du Général et son conseil, ce qui donna naissance au Conseil Plénier, formé du Conseil Général, des provinciaux et de deux délégués des régionaux, qui devrait se réunir chaque année pour traiter les problèmes les plus importants qui se seraient présentés et faire le point de la situation dans l’ensemble de la SMA.

ASSEMBLEE PROVINCIALE :

Elle se tint au “150” dans un esprit très fraternel, prit connaissance des modifications prévues à Rome par l’assemblée générale. C’est le père Paul Falcon qui fut élu comme Provincial avec son conseil. Il put ainsi diriger les débats se faire le porte-parole de la Province à la deuxième session de Rome. Nous avons réalisé de façon concrète les réformes

MA VIE MISSIONNAIRE

nécessaires à la suite du Concile Vatican II de l’évolution de l’Eglise et de la crise des vocations. A la seconde session de l’Assemblée générale nous avons achevé l’ensemble des documents, approuvés un à un, puis rédigé le document final des nouvelles Constitutions. Une centralisation plus importante était décidée grâce au “Conseil plénier” annuel qui pouvait prendre des décisions importantes, énumérées dans les textes, ce qui donnait plus de pouvoirs au Supérieur Général. Cette évolution favorisa une certaine dynamique nécessaire dans l’époque que nous abordions après le Concile. J’ai eu la chance de participer à l’une de ces réunions, durant mon second mandat de Régional, aux Etats Unis, en notre maison provinciale de Tenafly. De retour au Dahomey, ma première tâche fut d’organiser la consultation des confrères de la région pour l’élection et la nomination d’un nouveau Régional. Je fus renouvelé dans mon mandat pour une durée de cinq ans, jusqu’à la future Assemblée Provinciale. Petit à petit l’évolution post conciliaire s’opéra sans heurts majeurs, même si les rapports avec les nouveaux évêques locaux occasionnaient des frottements inévitables entre les confrères et l’ordinaire, à l’occasion des mutations, des modifications dans la pastorale ; certains venaient me trouver ou me disaient, à l’occasion de mes tournées : « Voici ce qu’a décidé Monseigneur ! Tu devrais lui dire… ». Il y avait maintenant dans le sud quatre diocèses : Cotonou, Porto-Novo, Abomey et Lokossa. C’est surtout à Porto-Novo (Mgr Vincent Mensah) et Lokossa (Mgr Robert Sastre) que les problèmes se multiplièrent. Petit à petit, les confrères sentirent qu’ils étaient plus supportés que désirés, et, prenant de l’âge, demandèrent à rester en France à l’occasion de leur congé, ou de changer de mission ou de diocèse. Au diocèse de Cotonou il y eut un grand changement : Mgr Gantin était nommé secrétaire de la Sacrée Congrégation de la Propagation de la Foi en 1970. Il fit à Rome une carrière très remarquée; cardinal en 1977, responsable de Justice et paix, puis de la Congrégation des évêques (problèmes de Mgr Lefebvre et de Mgr Gaillot) il fut élu Doyen du Sacré-Collège en 1994. Il eut l’amitié de Jean-Paul II. En 2002, atteint par la limite d’âge, il se retira au Bénin. En 2008 il dut être hospitalisé d’urgence à Paris il y mourut le 13 mai. Le Bénin lui fit des obsèques nationales exceptionnelles. Le gouvernement décida de baptiser de son nom l’aéroport de Cotonou !

C’est Mgr Christophe Adimou, son ancien vicaire général, puis évêque de Lokossa qui fut nommé pour le remplacer. Il était le premier évêque Dahoméen à être nommé sans avoir poursuivi des études supérieures à Rome ou en Europe, mais c’était aussi le premier à avoir exercé un long ministère paroissial en brousse et en ville comme vicaire ou curé. Cela lui valut l’estime des missionnaires et de son clergé, il avait l’expérience de ce que nous vivions. Il connaissait très bien les us et coutumes du pays et la religion locale : sa maman avait été féticheuse et ne se fit baptiser que peu de temps avant sa mort.

RÉTROSPECTIVE SUR MON DEUXIÈME MANDAT

Ne gardant pas un souvenir bien précis de ce deuxième mandat je me suis reporté à mes archives ce qui m’a rafraîchi la mémoire. En fait j’ai conservé quelques lettres qui datent de 1973-74 et qui me rappellent comment il s’est terminé.

A la suite des assemblées et du fait de l’établissement de nouveaux diocèses les années 1968-1973 furent des années de rodage d’un nouveau système où les évêques, issus du clergé local, prenaient leurs responsabilités et parfois

clergé local, prenaient leurs responsabilités et parfois Assemblée provinciale 1973 faisaient sentir à ceux qui

Assemblée provinciale 1973

faisaient sentir à ceux qui montraient quelques réticences qu’ils tenaient à ce qu’on se soumette sans réserve. Beaucoup de missionnaires me firent comprendre que je devrais les défendre et faire comprendre à l’évêque que s’il voulait s’imposer de force nous irions ailleurs ! C’est alors que je dus user de diplomatie, voir l’un ou l’autre évêque et essayer de lui demander d’arrondir les angles. Il me répondait gentiment qu’il comprenait ma démarche mais que l’on avait mal compris ce qu’il voulait… Les confrères me trouvaient trop faible, ils auraient voulu trouver dans le régional une sorte de chef syndical défendant sa corporation ; je devais absolument exiger un contrat avec les évêques !

MA VIE MISSIONNAIRE

Les Assemblées eurent lieu en 1973. Occasion de faire le point sur l’application des décisions de 1968 et pour les confrères d’exprimer leurs critiques, leurs revendications en particulier vis-à- vis des évêques. Il y eut un grand branle bas : dans la province de Lyon, Falcon fut remplacé par le père Jean Bonfils. Celui-ci ne se doutait pas qu’il serait choisi mais la consultation des confrères l’avait mis en tête de liste, après Falcon, je crois. Certains, le trouvant trop personnel et pas assez au goût du temps, firent campagne contre lui. Durant l’assemblée provinciale le travail de coulisses fut intense, Falcon ne fut pas réélu. Conformément aux constitutions, dès mon retour au Dahomey j’organisai la consultation des confrères pour la nomination d’un Régional en octobre. Vu le délai nécessaire pour que chacun adresse son vote au provincial, que le dépouillement se fasse en réunion du conseil provincial, voici la réponse que je reçus de Raymond Domas, vice provincial, datée du 20 décembre 1973 :

« …Autre question plus délicate : le choix du Régional pour le Dahomey. Nous sommes plus qu’embarrassés… pour ne pas employer un autre terme… ce qui était un peu à prévoir. Une des raisons, presque la moitié des votants n’ont mis qu’un seul nom au second tour, alors qu’il est dit dans le texte, pour le second scrutin :

“chaque électeur choisit deux noms parmi les six majoritaires (un bulletin comportant un ou deux noms est cependant valide)” est aussi valable pour le deuxième tour… mais il y a des inconvénients et nous nous en rendons compte, car cela nous amène à avoir un premier candidat largement majoritaire avec les deux suivants assez loin derrière. Voici la situation que je t’expose confidentiellement, car rien n’est encore décidé. Desbois arrive largement en tête avec plus de la moitié des voix sur 90 votants. Or nous avons reçu les réponses des évêques : ils sont unanimes (au moins les quatre du sud) à refuser nommément le P. Desbois. Motif : “il nous sera impossible de dialoguer avec lui” Dialogue impossible, pourquoi ? Les raisons ne sont pas données, mais elles se devinent. Nous pensons que maintenir le père Desbois serait aboutir à un blocage systématique. Il nous reste donc les deux suivants qui n’ont pas la moitié des voix (à peine le tiers) : toi et Prat. Tu es le deuxième suivi à quelques voix près de Prat. Je dois te préciser que Prat est accepté par les évêques

Mgr Adimou nous a écrit donnant

comme acceptable, au nom de la Conférence

(étonnant !

)

épiscopale, toi ou Prat. Alors une question se pose : tiens-tu à remettre cela comme

Si tu n’y tenais pas, le Conseil

provincial aimerait te “récupérer” pour un poste important en France dans le genre de celui dont tu m’avais parlé. Par ailleurs, si on interprète le vote des confrères, ils manifestent une volonté de changement. En choisissant Prat cette volonté serait en partie satisfaite. Voilà où nous en sommes de nos réflexions, et je t’assure que ce n’est pas facile. Si un deuxième candidat s’était détaché plus valablement, cela nous aurait sans doute facilité la tâche. Alors réfléchis toi-même. Jean Bonfils te téléphonera le jeudi 27 entre 8 h et 8 h30 pour savoir ce que tu en penses. Si on ne peut t’avoir le 27 (car il parait que ce n’est pas facile pour avoir Cotonou), on essaiera de t’appeler samedi 29 entre 8 h et 8 h30. J’espère que la lettre te parviendra avant. » Fraternellement. Raymond Domas.

Régional ?

Je ne me souvenais pas de tous ces détails précis qui me remettent aujourd’hui dans l’ambiance de l’époque. Quand j’ai écrit plus haut qu’il y avait bien quelques frottements parfois avec les évêques, je pensais en particulier au diocèse d’Abomey où le père Desbois avait parfois maille à partir avec Mgr Agboka et ne craignait pas de prendre la parole en public dans les réunions du clergé pour défendre les SMA, ce qui n’était pas du goût de l’évêque ! Il m’avait lui-même fait part de cela et regardait un peu Desbois comme le porte parole des mécontents, comme un chef syndicaliste. Dans une lettre que Monseigneur a adressée au Provincial et que celui- ci m’a envoyée : c’est éclairant. On voit en effet le rôle que je devais avoir, l’opinion que Monseigneur avait de moi et la raison qui a poussé les confrères à vouloir un nouveau Régional. Cela explique aussi l’étonnement de Domas (“étonnant”) devant le consentement de la conférence épiscopale pour la candidature de Prat qui, lui aussi, n’était pas toujours en odeur de sainteté chez les évêques à cause de sa franchise ! Le père Bonfils, provincial, me téléphona donc comme prévu, me demandant si j’avais bien réfléchi et quelle était ma position. Je lui répondis que j’accepterai la décision du conseil et qu’il était normal de faire passer en premier lieu le désir des confrères, surtout qu’il n’était pas ambigu. Je n’éprouvais d’ailleurs aucune aigreur du fait qu’ils aient choisi un autre Régional ; il y avait bientôt huit ans que j’occupais le poste et je ne désirais aucunement

MA VIE MISSIONNAIRE

continuer encore cinq ans. S’il y en avait un autre qui veuille la charge, je lui souhaitais bon courage car ce n’était pas une sinécure ! Le père Bonfils fut soulagé de ma réponse et me dit qu’il réunirait le conseil immédiatement pour voir quoi décider. Le lendemain nouveau coup de téléphone : « Denys, c’est d’accord. Mais je te demande un nouveau service : vois Desbois et annonce lui qu’il sera nommé si Mgr Agboka ne s’y oppose pas ; puis va voir Agboka pour le prévenir et tu nous donneras sa réponse. » La commission fut faite immédiatement. Monseigneur, à qui je rendis visite à Abomey dès que ce fut possible, me dit : « Je pense que le père Desbois fera très bien ce travail. Il est dévoué et prendra ses responsabilités ». Je fus étonné moi- même de cette réponse sans aucune réticence et soulagé de pouvoir annoncer cette bonne nouvelle au Provincial. Au téléphone de nouveau, le lendemain « Monseigneur accepte, sans aucun problème ! ». Un ouf de soulagement ! « Et toi, qu’est-ce que tu vas faire ?

– Ce que décideront mes supérieurs.

– Quoi ?

– Je répète : ce que me diront mes supérieurs !

– Eh bien, on n’est plus habitué à entendre parler ainsi à l’heure actuelle !

– Et même à venir en France ?

– J’ai bien dit : ce que décideront mes supérieurs !

– « D’accord, compris ! »

Quelques jours après, Bonfils m’annonçait que je devrai probablement rejoindre la maison provinciale, qui s’était installée à Paris, rue Hidalgo, en tant que secrétaire provincial et économe de la maison. Je devais garder cela secret en attendant la nomination officielle et rester quelque temps à Akpakpa pour que le nouveau Régional s’installe, que je lui passe les consignes et qu’il aille en France pour la réunion du Conseil Provincial Extraordinaire (COPREX), nouvelle structure instituée par la dernière Assemblée Générale, qui devait se tenir une fois par an et comprendre l’équipe provinciale et les Régionaux de la Province.

Tout cela s’est déroulé aux environs de Noël et début Janvier. Le père Desbois vint s’installer en janvier. Je ne me souviens pas des réactions des confrères. J’en ai eu de la part des évêques à l’occasion des vœux de bonne année. Ils me dirent leur reconnaissance pour les excellents contacts que

nous avions eu durant mes mandats. Je transcris la lettre que m’a envoyée Mgr Van den Bronk évêque de Parakou.

Parakou le 3 janvier 1974

Bien cher Père. J’ai reçu votre missive du 29-12-73 avec votre carte : je comprenais le message dès que j’avais vu le trait d’encre effaçant l’indication de votre fonction. Le SMA a été effacé aussi mais je suppose que vous restez membre de la Société ! Et même au conseil régional ? En cette qualité supposée je vous joins une petite note pour le Père Desbois dont j’ignore l’adresse. Veuillez la lui passer après l’avoir lue et avec vos explications au besoin. Car vous connaissez un peu tout au Borgou et je pense que nous avons besoin de l’aide du Régional durant les mois à venir. Entre temps je vous remercie de ce que vous avez fait pour ce diocèse. Cela n’a pas toujours été facile et vous n’avez peut-être pas la satisfaction d’avoir obtenu ce que vous désiriez. C’est pour vous dire que vos efforts ont été appréciés même je crois par les Pères J’espère bien venir à Akpakpa et, si possible, y rencontre le Père Desbois ? Sans vouloir l’assommer le premier jour je voudrais tout de même l’entretenir de nos “problèmes”. Encore une fois bien sincère merci et Dieu vous aide dans votre nouveau (?) lieu de travail Votre dévoué (signature).

Le Provincial, Jean Bonfils, m’écrivit de Paris le 31 décembre 1973 :

Bien cher Denys, Après les communications téléphoniques que nous avons eues récemment au sujet de la nomination du nouveau Régional, je ne veux pas te faire attendre davantage une lettre du conseil pour te donner quelque idée sur ton avenir. Mais auparavant, je veux te dire au nom du Conseil et de tous les confrères du Daho- mey un très grand et très fraternel merci. Il y a onze ans quand je suis arrivé pour la première fois au Dahomey, tu étais déjà vice régional en même temps que curé de la paroisse, puis tu as succédé au père Bothua, et tu as appris, sans perdre pour autant ton humour, ce que c’est que d’être coincé entre les évêques, le Conseil provincial et les confrères. Je sais bien que c’est la fonction qui le veut, mais il est plus que convenable d’exprimer un minimum de reconnaissance à celui qui a su remplir cette

MA VIE MISSIONNAIRE

fonction en y mettant tout son cœur et toute sa foi. Donc, au nom de tous, grand merci ! Et maintenant, parlons de la suite. Nous nous sommes réunis tous les trois le 27 dé- cembre et nous avons décidé de te faire les propositions suivantes :

1) Tu aides A. Desbois à entrer en fonction et à expédier les affaires courantes sans doute jusqu’à son retour du conseil provincial extra- ordinaire, car il y a les votes pour le vice régio- nal et les conseillers à organiser et à dépouiller. 2) Après avoir pris le temps que tu vou- dras pour saluer tes amis au Dahomey, nous te proposons ensuite de rentrer en France et de prendre le poste de secrétaire général de la Province et d’économe local des “Hidalgos”. Les numéros 101 à 104 (p.4) des textes de l’Assemblée provinciale 73 et le Lien 112 p.4 disent amplement ce que nous attendons de ce secrétaire. Evidemment, ce n’est pas là une nomination, mais une proposition à laquelle nous te serions reconnaissants de bien vouloir réagir sans tarder. Si tu acceptais ce service, tu nous enlèverais une belle épine du pied. 3) Après avoir pris les consignes auprès de Pierre Trichet (junior) et prévu avec nous un planning de vacances pour assurer une permanence aux “Hidalgos” pendant l’été, nous te laisserions la possibilité de te recycler, soit par plusieurs sessions au cours de l’été, soit en allant à l’Arbresle pour le stage théologi- que d’octobre à décembre prochain. Me permets-tu d’ajouter pour être tout à fait clair, que nous te proposons ce poste de secrétaire provincial pour plus de trois ans, de telle sorte qu’étant bien au courant des affai- res tu puisses faire le lien entre notre adminis- tration provinciale et la suivante. Tu as, je crois, vingt deux ans de mission et nous croyons possible de te demander un bon temps de sé- jour en Europe avant d’envisager par la suite avec nos successeurs, un nouveau départ. Voila donc la nouvelle, comme on dit en Afrique. Si, comme tu me l’as dit au téléphone, tu es vraiment à la disposition de la Société pour un service, nous te remercions d’avance de bien vouloir accepter celui-là et nous éten- drons notre merci à ton temps de régionalat où il faut croire que tu n’as pas si mal réussi puisque les évêques t’auraient volontiers revu à la même place. A bientôt le plaisir de te lire. Je te prie de croire à mes sentiments de fraternelle recon- naissance et sois assuré de ma prière. Jean Bonfils.

Quand je me remémore cette époque, ces événements : consultation des confrères pour la nomination d’un Régional, nomination de Desbois, je n’en garde aucune aigreur, aucun dépit. Je n’étais pas au courant de la cabale montée contre moi par certains confrères, des jeunes surtout, qui étaient arrivés après 1968 et avaient baigné dans la mentalité contestataire durant leur séminaire. Je n’étais pas accroché à mon poste et même heureux de le quitter car le régional est continuellement tiraillé entre confrères et autorité, comme l’a si bien souligné le père Bonfils.

J’étais tout à fait libre, me laissant conduire par la Providence et les supérieurs. Le Provincial me demandait de réfléchir à ses propositions : c’était tout réfléchi !… j’acceptai immédiatement tout ce que l’on me demandait et je crois même avoir répondu que s’il me choisissait pour ce poste de secrétaire provincial c’est qu’il pensait que j’étais apte à le remplir ; donc si ça ne marchait pas il n’aurait à s’en prendre qu’à lui seul.

D’un autre côté je ne tenais pas à rester au Dahomey avec Desbois comme régional car je risquais d’être gênant pour lui qui avait été choisi du fait que certains contestaient ma façon de remplir ma fonction. D’un autre côté j’avais vingt-deux ans de présence et, comme l’avait souligné Bonfils, il était normal que je paie mon écot à la Société en acceptant un service en France. Je voulais aussi me prouver que j’étais encore capable de remplir un rôle hors d’Afrique alors que bien des confrères se prétendaient incapables de se refaire à la vie européenne.

Je restai donc sur place pour accueillir mon remplaçant, j’annonçai par circulaire que Desbois était nommé Régional et sur la même circulaire il indiquait la marche à suivre pour l’élection du vice régional, son programme pour le COPREX. Aucune allusion à son prédécesseur ni à l’intérim que je devais assurer. D’ailleurs à son retour il réunit son nouveau conseil auquel je ne fus pas invité, ce qui m’a un peu chagriné. Je pensais qu’il eut été normal et fraternel de faire un petit geste de reconnaissance, au moins symbolique. Je compris qu’on était dans une autre mentalité, celle d’une opposition qui l’avait emporté sur une autorité obsolète déchue !

Quelques jours avant mon départ je reçus cette lettre de Joseph Hardy, notre nouveau Supérieur Général que j’avais d’ailleurs connu à Pont- Rousseau où il faisait sa cinquième alors que j’étais en philo.

MA VIE MISSIONNAIRE

Rome le 8 mars 1974 Mon cher Denis, Je ne voudrais pas te laisser quitter le Dahomey sans te remercier pour l’excellent travail réalisé pendant tout le temps où tu as occupé la charge de Régional. Je garde un bon souvenir de nos contacts mutuels au cours des cinq dernières années, spécialement pendant la longue tournée 69-70 où j’ai eu la chance de connaître tes parents. Et aussi durant le Conseil Général Extraordinaire de Tenafly. Merci pour tout ce que tu nous as apporté en idées et en expérience.

Le métier de Régional est l’un des plus difficiles dans la Société. Il est donc normal que l’homme qui l’accepte s’expose aux critiques et devienne parfois le bouc émissaire de tous les malaises et mécontentements. Pourtant j’ai été étonné des réactions injustes et irréfléchies de quelques confrères à ton égard et je le leur dirai à l’occasion. Hélas ! l’hommerie est bien humaine, comme tu as dû l’apprendre au cours de tes mandats successifs. En tout cas sois certain que ces réactions déraisonnables ne représentent en rien la pensée du Conseil Général sur ton action, ni non plus celle du Conseil Provincial si j’en crois les réactions indignées de Jean Bonfils. En lisant le compte- rendu du COPREX, j’ai vu que tu avais accepté un service temporaire à la Province. Je suis sûr que tu seras heureux de souffler un peu et… de te ressourcer dans l’accent natal. Ta mère sera sans doute contente de t’avoir près d’elle pour quelques années.

Je passerai à Cotonou après Pâques. Si tu es déjà parti je te reverrai certainement dans le courant de cette année à Paris. En toute amitié.

Joseph HARDY

Je pense tout commentaire inutile…

Je partis donc, sans tambours ni trompettes mi- mars. La première lettre que je reçus du Dahomey fut celle de Dominique de Souza qui avait été à l’origine de la fondation de la paroisse d’Akpakpa. Il fut mon premier président du conseil paroissial, un ami ainsi que toute sa famille. Mon départ de la paroisse, en tant que curé, pour le poste de Régional l’avait peiné ; mais je restais sur place et rendais de fréquentes visites à la famille. Quand papa et maman vinrent me rendre visite en 1969-1970 il fut heureux de les accueillir et aurait aimé qu’ils logent chez lui comme ils avaient logé, lui et sa femme, à Nanterre lors d’un voyage en France. Mais

je m’y opposais gentiment sous prétexte que moi aussi je désirais les avoir près de moi à la maison régionale. Je pensais surtout que maman ne se serait pas sentie à son aise et à l’étroit chez eux : la vie africaine est tellement différente de celle des européens ! Voici donc cette lettre datée du 21 mars 1974 :

Denys,

A peine es-tu en avion et que je suis encore

en méditation au parapet que Mgr Durand est arrivé pour te faire ses adieux. Il a regretté son retard, mais il m’a mis la joie au cœur à ce point que notre séparation, si dure qu’elle soit, je n’aie pas de peine outre mesure. Mgr Durand me fit une confidence que je tiens à te transmettre ; aussitôt j’ai fait confidence à Barthélémy, sauf à Etienne qui, tu dois le savoir, est fort bavard. Tu sais, Mgr Adimou a eu l’occasion de se soulager dernièrement à une visite du Père Desbois, il me l’a dit, je te le redis moi-même sachant que tu n’es pas bavard.

Il était chez moi le nouveau Régional, eh

bien il est reparti rouge comme une tomate. Je lui disais que je suis bien au courant pourquoi vous avez eu la confiance des collègues pour liquider le père Bellut. Il est question de former désormais une équipe et finie cette routine de supérieur régional, et comme vous avez la tête de syndicaliste on a songé à vous. Pour moi, le syndicat et la Mission font deux, quoique noir je suis à la tête de l’archidiocèse du Dahomey. Dès mes premières remarques ou dès que dans vos dires je sens du syndicalisme, moi je vous tiens informé que vous n’avez que vingt- quatre heures pendant lesquelles vous pouvez aller attendre soit à Lagos, soit à Lomé.

Tu penses si je suis en joie pour ces Vincent de Porto-Novo, ces Moulin, ces Ollivaud qui assurément doivent recevoir du chef d’équipe plutôt cette communication de la part de Mgr Adimou. Si on donne vingt-quatre heures au chef de file qu’en dira-t-on des hommes du groupe ? Je tiens t’en aviser pour que cela ne soit pas tard… Les pleurs ? C’est Agnès et Georgine qui ont le premier prix, moi c’est devant mon courrier que cela semble venir. Je m’arrête donc. Embrassez tout le monde pour moi. Dominique de Souza

Une nouvelle page tournée ! Je vais passer quatre ans à Paris dans notre nouvelle maison provinciale. Je trouve une équipe sympathique :

Bonfils le provincial, son assistant Domas qui est

MA VIE MISSIONNAIRE

du même cours que moi, Legendre conseiller et Grenot responsable des confrères de la Province dans nos maisons d’Europe et la diaspora.

MAISON PROVINCIALE

36 rue Miguel Hidalgo, Paris : mars 1974 – septembre 1978

« Songez qu’il n’y a qu’une place pour vous sur la terre ; le Seigneur l’a fixée de toute éternité ; n’en veuillez pas une autre. » « …et moi je dis : heureux celui qui marche et qui reste où le Seigneur l’appelle ! » (Mgr de Brésillac dans “Mes pensées sur les missions”. Citations de Renzo Mandirola SMA dans le Bulletin N° 130) Je rentrai en France et ne traînais pas en famille ; papa était mort en août 1972 et maman, malade, avait rejoint Agnès et Jean à Mareuil pour se reposer. Elle alla ensuite à la clinique de Rueil dont s’occupaient les Oblates de l’Eucharistie, congrégation de Geneviève. C’est là qu’elle mourut à son tour le 1 er octobre 1974. Une fois les parents disparus, nous missionnaires, nous n’avons pas de domicile hors de nos communautés, même si frères et sœurs se font un plaisir de nous accueillir quelques jours pour les vacances. Je rejoignis donc mon nouveau poste de secrétaire et économe local. Le Dahomey et la responsabilité de Régional me semblaient bien lointains ! L’ambiance de la maison provinciale était excellente ; j’y retrouvais des confrères du Dahomey et il était fréquent que nous recevions des évêques et des prêtres qui en venaient, c’était leur pied à terre tout naturel lors de leurs déplacements en France. De plus la maison provinciale recevait tous les confrères des missions durant leurs congés ainsi que ceux qui résidaient en France dans les différentes communautés. Ce séjour fut pour moi une occasion de changer totalement de vie. Je m’occupais surtout du matériel en tant qu’économe. Une maison neuve a toujours besoin d’aménagements : mobilier, placards, étagères, peinture etc… et cela ne me gênait aucunement car j’aimais bricoler. Le Père Bonfils, homme d’ordre, voulut classer toutes les archives apportées de Lyon lors du déménagement. Il me chargea de les faire relier par des religieuses, mais cela coûtait très cher. Je lui proposai de faire cela moi-même car j’estimai qu’il ne fallait pas un outillage très important pour brocher les différents courriers, comptes-rendus et revues qu’il classait selon sa

méthode. Un petit massicot, quelques serre-joints, colle à reliure suffiraient amplement pour cela et ne coûteraient pas aussi cher que de confier le travail à l’extérieur. Accord conclu et de quoi m’occuper pendant un bon moment. Le travail de secrétaire ne me prenait pas beaucoup de temps : comptes rendus des réunions du Conseil, courrier à distribuer et à expédier, accueil des passagers, permanence en l’absence des responsables et me tenir au courant de la vie de la maison et de la province pour renseigner ceux qui en avaient besoin. J’allais aussi de temps en temps aux gares et à l’aérogare de Roissy accueillir les uns et les autres. Donc travail assez varié qui me convenait. Je faisais aussi le marché de temps en temps avec la cuisinière, surtout pour l’aider en traînant le caddie ! Un confrère du Dahomey arrivé en congé et me voyant vivre dans cette maison, tout détendu, retourna en mission après ses vacances et répandit ce bruit : « Bellut ne reviendra pas ici, il se plaît très bien rue Hidalgo ! » Ce confrère avait refusé un poste en France, ce qui lui paraissait impensable après une dizaine d’années en mission ! C’est en 1978 qu’eurent lieu les Assemblées. Joseph Hardy fut élu supérieur général en place du père Monde dont il avait été l’assistant. Le père Bonfils avait fait savoir qu’il ne désirait pas renouveler son mandat. Il fut d’ailleurs nommé secrétaire de l’Assemblée des Supérieurs Majeurs des Congrégations (masculines) des Religieux de France créée à la suite du concile. C’est Raymond Domas qui fut élu Provincial à sa place. De ce fait je n’avais pas de raison de poursuivre mon séjour à Paris, comme cela était prévu pour assurer la continuité au moment de la transition. Je demandais donc à rejoindre le Dahomey devenu Bénin en 1975. Il n’y eut aucun problème : l’ancien Provincial m’avait promis que je ne ferais qu’un séjour en France et Domas n’y vit aucun inconvénient, bien sûr !

Retour en France pour le premier congé
Retour
en France pour
le premier congé

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PAROISSE SAINT ANTOINE DE PADOUE - ABOMEY-CALAVI

15 octobre 1978- juillet 1993

Bref rappel historique.

Avant de continuer mon récit, je crois qu’il est bon de faire un bref rappel historique. En 1951, lorsque je débarquai au Wharf de Cotonou, le Dahomey était encore une colonie française, depuis1895, avec Porto-Novo comme capitale, lieu de résidence du Gouverneur représentant la France et dirigeant, en son nom, cette colonie qui faisait partie de l’AOF (Afrique Occidentale Française). Les premiers missionnaires des Missions Africaines avaient débarqué en 1861, donc bien avant la colonisation française.

Après la fin de la guerre de 1939-1945, ces colonies étaient représentées à la chambre des députés et le Dahomey avait trois sièges. Le premier élu avait été, en décembre 1945, le Père Aupiais, ancien missionnaire à Porto-Novo, devenu provincial de Lyon. Il avait lutté pour obtenir une certaine autonomie des colonies d’Afrique, avait beaucoup travaillé à l’émancipation des populations noires, en particulier en favorisant l’enseignement : écoles et collèges. Ce sont les dahoméens, possédant la nationalité française, qui lui demandèrent de déposer sa candidature. Il avait déjà 68 ans mais accepta volontiers ; sa tournée électorale au Dahomey l’épuisa, il fut élu mais mourut avant même de pouvoir siéger !

En 1951 les trois députés étaient :

Ahomadegbé, Apithi et Maga ; il y avait aussi une Assemblée de l’Union Française, à Paris, où siégeait monsieur Zinsou, élu par l’assemblée locale de Porto-Novo, sorte d’Assemblée Nationale dont les membres étaient élus par la population au suffrage universel. Plusieurs pères en furent membres au début mais bien vite ils laissèrent leurs places aux citoyens qui se présentèrent comme candidats.

Quand le général de Gaulle fut élu président de la République en 1958, la nouvelle constitution française transforma les colonies en membres de l’Union Française (excepté la Guinée de Sékou- Touré qui choisit l’indépendance immédiate). L’assemblée locale devint Assemblée Nationale Dahoméenne à l’image de celle de France ; les députés furent élus par les citoyens dahoméens. Le président du Dahomey était l’ancien gouverneur, assisté d’un vice président, sorte de premier

ministre, qui dirigeait son gouvernement. C’était l’indépendance interne, la France se réservant trois ministères : défense nationale, finances et affaires étrangères. Cette situation ne dura que deux ans :

le Dahomey, comme toutes les colonies, se voyait accorder l’indépendance totale. Donc élections générales : députés, Président de la chambre. Celle- ci devait élire un premier ministre chargé de former un gouvernement et se doter d’une constitution… C’est le 1 er août 1960 que fut proclamée l’indépendance. Les trois leaders politiques de l’époque étaient Ahomadegbé chef de l’UDD (Union Démocratique Dahoméenne) parti majoritaire à Cotonou, Ouidah, Abomey, Apithy chef du PRD (Parti Républicain du Dahomey) Porto-Novo et Maga chef du parti représentant le Nord : Parakou, Natitingou. En somme trois chefs régionalistes qui ressuscitaient les royaumes d’Abomey (fons), Porto- Novo (gouns) et Nord (races voltaïques et nigériennes). Aucune majorité absolue ne se dégagea à la Chambre. Ce fut une lutte fratricide entre les deux candidats du sud. Maga fit un accord avec Apithy ; ils eurent la majorité absolue ; Maga devint Président de la République et Apithy premier ministre. Cette situation ne pouvait durer ; Ahomadegbé dans l’opposition et maître de Cotonou suscita des grèves, des manifestations pour un oui ou un non, réussit à retourner la population contre Maga (ce “Kaï-Kaï”, surnom donné aux peulhs du nord, gardiens de troupeaux de vaches). Apithy s’allia avec Ahomadegbé. Coup d’état en 1963 ! Nouveau Président : Apithy et premier ministre :

Ahomadegbé. Et les coups d’état se succédèrent, les alliances de partis opposés ne satisfaisait personne. Le Dahomey eut le record, en Afrique, des coups d’état : cinq en 11 ans. C’était l’armée qui agissait et, au bout d’un certain temps, peut- être sous la pression de la France (Foccart, éminence grise de De Gaulle pour les anciennes colonies d’Afrique, rodait par là), rendait le pouvoir aux civils. Le dernier coup d’état, organisé par trois capitaines originaires du pays fon au mois d’octobre 1972 eut des conséquences beaucoup plus importantes. Ces trois capitaines (Aïkpé, Assogba et Alladayè) redoutant une scission dans le pays entre Nord et Sud, choisirent comme chef du Gouvernement Militaire Révolutionnaire (GMR) un quatrième capitaine, Mathieu Kérékou, originaire de l’Atakora et ancien aide de camp du Président Maga (!) promettant que dans les six mois ils rendraient le pouvoir aux civils. Mais Kérékou

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s’accrocha au pouvoir, opta en 1975 pour le marxisme, changea le nom du pays qui devint la “République Populaire du Bénin” et le drapeau : vert orné d’une étoile rouge. Il fallut attendre 1990 pour aboutir au “Renouveau démocratique”. Si j’ai fait ce retour en arrière c’est pour expliquer l’évolution du cadre où j’ai vécu, depuis mon arrivée en 1951, jusqu’en 1978 où je commençais un nouveau chapitre de ma vie missionnaire à Abomey- Calavi. J’étais Régional lors du coup d’état du GMR, à la rue Hidalgo de 1973 à 1978. De là nous suivions les événements grâce à la correspondance et aux médias de France (nous étions parfois mieux renseignés que ceux qui étaient sur place et subissaient la censure ou les fausses rumeurs). Je suis revenu au Bénin le 15 octobre 1978, en plein régime marxiste ; il fallait toujours se méfier, bien sûr, mais la tension avait baissé, la population s’était adaptée à la situation, biaisait pour ne pas se causer d’ennuis mais il ne fallait surtout pas critiquer la révolution ouvertement. J’envoyais régulièrement des nouvelles à la famille et j’ai retrouvé la première lettre que j’ai écrite de Calavi le 15 octobre 1978 qui m’a remis dans l’ambiance de l’époque. La voici :

Que de choses se bousculent dans ma

Le mieux

est sans doute de procéder par ordre chronologique. Décollage de Roissy, le 7 à 12 h 30. Un avion complet, un DC8 avec plus de 200 passagers. Temps splendide, vol sans problème au dessus de la France, de l’Espagne, des Baléares, de l’Algérie. Puis le désert, le Niger et le Nigéria. Nous arrivons à Lagos vers 19 h ; après 45 minutes d’escale et 20 minutes de vol nous arrivons à Cotonou, il est 20 h et il a plu ; il fait nuit et la température est supportable. Mgr Adimou, l’archevêque de Cotonou est là (J’ai été bien souvent l’accueillir à Roissy et il a tenu à me rendre la politesse ! des confrères de Cotonou, Jo et sa femme (mon ancien boy d’Akpakpa) et les “amis de Nanterre” (groupe formé par les familles de ceux qui avaient rendu visite à la famille lors d’un stage ou un voyage en France)…Je suis immédiatement replongé dans l’ambiance et nullement dépaysé. Le lendemain dimanche quelques anciens amis viennent me souhaiter une bonne arrivée.

tête !

Par quel bout commencer ?

Le soir à 17 h 30 je me rends en voiture à Calavi, ma nouvelle paroisse située à 20 km de Cotonou. Mgr Adimou tient à me présenter

lui-même à mes paroissiens qui n’ont plus de curé depuis Mars. La vieille église lézardée n’est pas très vaste. Elle est comble et la

température est étouffante, première suée ! 1 h 1/2 de cérémonie, messe concélébrée avec monseigneur en présence de Mgr Durand (83 ans) qui a tenu à venir assister à la cérémonie au titre de l’amitié ; c’est le doyen des prêtres béninois et j’ai été son vicaire en 1958… Après la messe vin d’honneur et même une bouteille

de champagne !

Chants, tam-tam, danses…

un gros brouhaha sympathique qui vous remet immédiatement dans l’ambiance… Le soir je retourne à Akpakpa pour la nuit car il me faudra faire mon ravitaillement : conserves, légumes

secs, matériel divers, lessive, eau de javel… Il

y a un gros nettoyage à faire dans cette mission

à l’abandon depuis six mois, il faudra même

tout repeindre, m’a dit monseigneur. Et ce n’est pas tout, une simple mise en condition : il me faudra aussi construire une nouvelle église.

L’ambiance ? Beaucoup de changement en quatre ans et demi de révolution mais au fond les gens sont restés les mêmes et sous une apparente froideur ils cherchent à rendre service. Je suis allé acheter un timbre fiscal dans un service administratif à Cotonou. Dans une pièce voisine j’ai entendu : “Ce n’est pas

la voix du père Bellut ?” J’y suis allé et les deux dactylos, de mes anciennes jocistes, m’ont sauté au cou ; comment voulez-vous qu’on ne

Ce qui a

changé c’est le ravitaillement : pour la nourriture de base les gens trouvent tout ce qu’ils désirent mais pour les produits venant d’Europe c’est difficile et on n’achète pas ce que l’on cherche mais ce que l’on trouve…dans les quincailleries par exemple, on a l’impression que c’est une fin de liquidation. J’ai cherché une cafetière durant toute la semaine, je n’en ai pas trouvé. Heureusement que les confrères m’avaient prévenu et que dans mes bagages j’ai une caisse remplie de casseroles, cocotte minute, couverts, vaisselle etc. mais je dois attendre l’arrivée du bateau dans un, deux ou trois mois !

J’ai la chance d’avoir sur la paroisse des sœurs africaines et même le noviciat de leur congrégation. Alors elles sont aux petits soins pour moi, elles ont accepté de m’envoyer mes repas et m’ont demandé ce que je désirais manger. Je leur ai dit de me faire la même nourriture que pour elles, si bien que je me suis mis à la pâte et à la sauce pimentée et je m’y habitue. Et puis cela m’évite d’avoir un cuisinier, ce qui devient un luxe aujourd’hui

reste pas attaché à un tel pays ?

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surtout à Calavi qui est une paroisse au budget fragile. Je me suis installé sur place, c’est-à-dire que j’y ai passé ma première nuit jeudi. J’appréhendais un peu à cause du lit, un vieux lit de fer qui doit avoir au moins mon âge, genre lit cage d’autrefois, raide comme la justice et un matelas de crin. Ma fois, ça s’est bien passé. La nuit tombée vers 19 h 30, je dîne, puis je fume une pipe tranquillement allongé sur une vieille chaise longue sous la véranda attendant que la transpiration se calme un peu dans la fraîcheur du soir, goûtant la paix africaine en écoutant les bruits du village. C’est le moment le plus agréable de la journée où l’on peut laisser trotter l’imagination. A 21 h 30, au lit, ce qui fait que je me réveille vers 5h, j’ai tout le temps de réciter du bréviaire et de me préparer à la messe, précédée de l’office, chanté avec les sœurs, à 6 h 30. Me voici tout à fait heureux d’être revenu dans cette paroisse de campagne où la vie est moins trépidante qu’en France ou même qu’à Cotonou. »

NOMINATION A CALAVI

Comme je l’ai écrit plus haut, j’avais accepté de faire un séjour en France, après vingt-deux ans de Dahomey, mais à condition de revenir ensuite, après un seul séjour. Après nos assemblées, le nouveau provincial, Raymond Domas, prévint Mgr Adimou, de passage à Paris, que j’étais à sa disposition pour le diocèse de Cotonou. Il me posa la question de savoir où je désirais aller. Je lui répondis, comme au provincial en 1974 :

«– J’irai où vous me nommerez !

– En ville ou en brousse ?

– A vous de décider !

– Eh bien ce sera en brousse. Mais que préférez- vous, Allada ou Abomey-Calavi ?

– Comme vous voulez !

– Vous n’avez rien contre Calavi ?

– Ni contre Calavi, ni contre Allada !

– Eh bien vous irez à Calavi ! ».

Dans sa tête c’est cela qui devait déjà être décidé. Connaissant le pays, je savais qu’Abomey-Calavi n’avait pas bonne réputation et que peu de confrères souhaitaient y aller. Ce village n’est pas très éloigné de Cotonou, une vingtaine de kilomètres sur la route centrale du pays qui mène à Allada, Bohicon, Savè, Parakou, Kandi et le Niger. Donc ce n’est pas un trou perdu ; mais sa réputation c’est d’être très fétichiste et surtout le pays des sorciers. Pour nous

européens cela ne nous effraie pas, mais pour les indigènes, fonctionnaires, instituteurs, employés de l’administration c’est une malédiction que d’y être affecté :

« Tu vas à Calavi ? Ils vont te bouffer ! » La mission est une des plus anciennes du pays. Elle a été fondée par le Père Douris en 1898, c’était une station secondaire de Ouidah. Installée en plein pays aïzo cette mission a peu de chrétiens autochtones mais plutôt des « étrangers » nagots, fons, minas. Tous les supérieurs, depuis l’origine, n’avaient été que des européens. Il y avait bien eu quelques vicaires dahoméens mais ils n’étaient restés là que deux ou trois ans. Même les supérieurs européens défilèrent en grand nombre, excepté le père Barril qui resta onze ans, y fonda une congrégation de sœurs africaines, les Petites Servantes des Pauvres (devenues OCPSP = Oblates Catéchistes Petites Servantes des Pauvres) et le Père Aujoulat qui battit les records (une trentaine d’années en plusieurs séjours). Tous les autres supérieurs dépassèrent rarement un séjour de trois ans. Je peux être fier d’y être resté quinze ans, de 1978 à 1993, me trouvant ainsi en deuxième position ! Il y avait alors sept stations secondaires dont s’occupaient trois catéchistes, une école de filles tenues par les sœurs et une école paroissiale de garçons. Mais ces écoles avaient été nationalisées par la “Révolution Marxiste Léniniste”. Mgr Adimou m’envoya en France cette nomination :

« Cotonou 16 août 1978 Cher père Bellut

Vous savez vous-même que votre nomination à la tête de la paroisse St Antoine de Calavi est chose virtuellement faite depuis ma lettre envoyée de Ouidah. N’ayant plus de problème autour de la question, je me suis permis de publier dans “Eglise de Cotonou” votre nomination comme curé de Calavi. Vous êtes donc impatiemment attendu, mais il n’y a quand même pas le feu à la maison…

A bientôt, cher père Bellut et merci encore

une fois d’avoir accepté de nous venir en aide.

Grande union de prières

C.Adimou Archevêque de Cotonou.

La première année, d’octobre 1978 à juillet 1979, je me contentais d’expédier les affaires courantes. Mon prédécesseur, le père Germain Boucheix, était parti, malade, en mars et c’est le

MA VIE MISSIONNAIRE

MA VIE MISSIONNAIRE Devant l’ancienne église, en compagnie de « Chère Soeur » père Théophile Cogard,

Devant l’ancienne église, en compagnie de « Chère Soeur »

père Théophile Cogard, ancien curé, qui fondait alors la paroisse de Sô-Tchanhoué, citée lacustre et ancienne station secondaire de Calavi, qui venait assurer la messe du dimanche. La révolution avait fait des dégâts : il n’y avait plus de jeunes à la messe mais uniquement des adultes surtout des personnes âgées, les sœurs, leurs novices et leurs internes. L’église, pas très grande, n’était pas pleine. Les écoles ayant été prises par l’état il n’y avait plus au catéchisme que les internes des sœurs, une douzaine environ. Pour les gens il n’était pas question de se compromettre vis- à-vis du pouvoir marxiste qui organisait souvent des réunions le dimanche matin pour tous. Petit à petit cela tomba en désuétude tout le monde se lassant, y compris les responsables qui n’avaient pas nécessairement le feu sacré ! Seul le nettoyage des rues fut maintenu les samedis matin. Une soeur assurait, un soir en semaine, le catéchisme des adultes en langue fon (sept ou huit femmes). Elle se contentait selon la vieille méthode traditionnelle, de rabâcher questions et réponses alternativement avec ses catéchumènes pour que ça rentre dans ces têtes rébarbatives. Dans certains villages il y avait des catéchuménats organisés, dont s’occupaient des catéchistes ; cela suivait son petit train-train au rythme du responsable, qui assurait catéchisme et célébration dominicale. La révolution s’était organisée là aussi, mais les structures traditionnelles gardaient leur importance, de façon discrète mais réelle. D’octobre à juin je découvris la paroisse. Le centre d’abord avec ses responsables, dévoués bien sûr, mais méfiants, se sachant surveillés par

les instances révolutionnaires. Le président du conseil paroissial était un directeur d’école primaire, Pierre Lawson, dont on m’avait dit de me méfier car il faisait partie des instances révolutionnaires ! Quand je le découvris réellement je m’aperçus qu’il n’avait rien d’un marxiste, bien au contraire, que ce n’était qu’une façade, comme c’était le cas de la plupart de nos chrétiens qui voulaient éviter les ennuis. Le régime marxiste disait que la religion était une affaire privée, chacun était libre de pratiquer la sienne mais il ne devait y avoir aucune manifestation extérieure, aucune propagande exceptées celles du parti. Ainsi la Fête Dieu, qui était autrefois l’occasion de la procession du Saint Sacrement dans les rues de la ville avec reposoirs, n’avait plus lieu. On se contentait de tourner trois fois dans la cour de la mission et de donner la bénédiction à l’intérieur de l’église.

Les stations secondaires ensuite ; il y en avait sept : Akassato, Adjagbo, Domegbo, Tokan, Houèto, Ouéga et Ouédo. Elles se trouvaient dan un rayon assez restreint, Ouédo la plus éloignée n’était qu’à 12 km de Calavi. Pour s’occuper de ces villages il y avait trois catéchistes permanents logés et rétribués par la paroisse et desservant les villages qui les entouraient. Cette organisation existait depuis longtemps, on peut même dire depuis l’origine de la paroisse ; son fonctionnement était bien rôdé. Nous nous réunissions au début de chaque mois pour organiser le programme des messes, du catéchisme, l’étude des problèmes qui se posaient et la formation des maîtres.

Dès le mois de juin 1979, ayant une vue d’ensemble sur la vie de la paroisse je décidai de parler franchement aux paroissiens en leur disant quel était mon programme. Mon impression était que la paroisse vivotait car le gouvernement marxiste avait créé un climat de peur et de suspicion qui empêchait les gens d’afficher leurs convictions. Il me fallait leur redonner confiance en eux, leur montrer que moi-même je n’avais pas peur et que j’étais persuadé qu’ils étaient chrétiens convaincus, que donc ils devaient reprendre leur pratique chrétienne. Je leur dis donc à peu près ceci un dimanche durant l’homélie :

« Mes frères ! Voici que je suis arrivé ici depuis quelques mois et j’ai fait connaissance de la paroisse. Je me plais bien parmi vous mais je me sens obligé de faire un choix : ou bien j’achète une chaise longue, j’assure le ministère que vous attendez de moi, messes, sacrements passant

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ensuite mes journées sans souci à me reposer sous la véranda ; ou bien, avec vous, nous nous mettons au travail ! Je m’aperçois que cette paroisse a vieilli, c’est une des premières du Bénin qui a plus de 80 ans. Or nous ne sommes pas capables de remplir notre église, qui n’est pas très grande, le dimanche pour la messe. Au catéchisme il n’y a que quelques adultes, sept ou huit, et une dizaine d’écoliers, uniquement des filles dont 7sept viennent de l’internat des soeurs, donc de Cotonou et trois de Calavi !

Je suis venu pour travailler, donc s’il n’y a rien à faire à Calavi je ne vais pas tarder à aller trouver Monseigneur pour qu’il me donne du travail ailleurs ! La première chose que je vous demande c’est d’inscrire vos enfants, du primaire et du secondaire, au catéchisme. Je ferai moi-même le caté aux collégiens et je demande des volontaires pour m’aider à faire le caté aux élèves des écoles primaires, filles et garçons. Je sais très bien qu’il n’y a pas de mauvaise volonté de la part des parents qui, envoyant leurs enfants dans les anciennes écoles chrétiennes, se figurent qu’on y enseigne toujours le catéchisme ; vous savez très bien que cela n’est pas vrai. Notre devoir est d’y remédier en faisant le catéchisme à la mission pour tous les écoliers.

Vous devez ensuite rappeler à tous vos proches, amis et voisins que je les invite à revenir pratiquer leur religion, c’est le devoir des chrétiens et personne n’a interdit de venir à la messe du dimanche ! »

La réaction fut immédiate et dans la semaine j’avais six catéchistes volontaires, des adultes heureux de voir que leur nouveau curé n’avait pas peur de parler clairement. Aussi dès la rentrée d’octobre nous avons eu un nombre assez important d’enfants des écoles primaires et une dizaine de collégiens auxquels je faisais le catéchisme. Evidemment j’exigeais qu’ils viennent à la messe du dimanche. Petit à petit par suite de l’effet boule de neige, l’église se remplit et devint même trop petite ! La machine était relancée, les habitudes reprises et personne ne nous fit aucune remarque.

Je décidai de tâter le terrain et d’aller un peu plus loin. L’habitude était demeurée, malgré le régime marxiste, de faire les enterrements à l’église et j’accompagnais les défunts au cimetière. Je dis donc aux paroissiens que nous irions au cimetière en procession l’après midi de la Toussaint pour bénir les tombes. Aussitôt les membres du Conseil paroissial vinrent me trouver pour me dire que c’était

interdit par le gouvernement : aucune cérémonie

« Et pourtant ils

nous laissent bien accompagner les défunts au cimetière ! Donc j’irai avec les enfants de choeur bénir les tombes. D’ailleurs le cimetière est envahi par les mauvaises herbes et je vais inviter les paroissiens à faire le nettoyage avant la Toussaint ! »

J’en fis l’annonce le dimanche : « Demain nous allons tous nettoyer le cimetière pour qu’il soit propre pour la Toussaint. » Le lundi à l’heure prévue j’attendis les travailleurs : personne à la Mission ! Je me rendis au cimetière avec le sacristain, le secrétaire catéchiste, Eliane une bachelière embauchée comme professeur au CEG et logeant à la mission, ainsi que deux jeunes qui logeaient eux aussi chez moi. Nous nous sommes mis au travail avec houes, coupe-coupe, râteau et brouette. Nous étions seuls ! Après une demi-heure trois notables chrétiens vinrent nous voir : « Mon père, ce n’est pas à vous de faire ce travail ! – Et pourquoi ? Je n’oblige jamais personne à faire un travail que je ne peux pas faire moi-même ! » J’avais déclenché le scandale et la honte ! Nous avons continué tranquillement à nettoyer… pendant une heure environ.

La leçon avait porté, le bouche à oreille, bien fonctionné. En effet l’après-midi tous les élèves de l’ex-école catholique des garçons, qui se trouve juste en face du cimetière, étaient au travail dans le cimetière avec houes et râteaux, surveillés par leurs maîtres. Le cimetière était propre, la honte effacée ! Qui pourrait nous interdire maintenant de célébrer les défunts et de bénir les tombes ? Ce fut fait. J’attendis des réactions ou des remarques du Comité Central de Calavi, du chef de district ou du maire… Rien. J’avais gagné, les chrétiens étaient fiers et j’attendais une nouvelle occasion de lancer le bouchon un peu plus loin !

C’est à l’occasion de la fête du Chrit-Roi, que je décidais d’organiser la procession du Saint Sacrement. Evidemment les membres du comité paroissial poussèrent les hauts cris. Jamais on ne m’autoriserait une telle manifestation ! Je répondis tout simplement que je n’avais pas besoin d’autorisation ; n’étions-nous pas allés fêter les défunts au cimetière sans que personne ne proteste ? Donc, s’ils avaient peur d’avoir des ennuis, nous ferions un reposoir dans le cimetière car faire trois tours de cour de la mission avec l’ostensoir n’avait pas grand sens.

religieuse en dehors de l’église !

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MA VIE MISSIONNAIRE Nouvelle église inaugurée en 1985 L’affaire s’ébruita et une dame de Cotonou (Mme

Nouvelle église inaugurée en 1985

L’affaire s’ébruita et une dame de Cotonou (Mme Taraffe, une libanaise), ayant eu vent de mon projet vint me trouver pour me dire qu’elle possédait un terrain clos sur le chemin de “L’Asile”, maison de repos des sœurs ; elle me proposa d’y installer un reposoir. Très bien ! Notre programme fut donc arrêté : départ de la procession de l’église, direction “Les Enfants Chéris” (la fameuse propriété que par la suite Mgr de Souza acheta pour le diocèse) ; premier reposoir. La procession continuerait ensuite jusqu’à la propriété des sœurs où il y aurait un second reposoir et la fin de la procession. Je déposerai le Saint Sacrement dans leur chapelle et le rapporterais discrètement le lendemain (si je ne me retrouvais pas en prison !). Le parcours représentait un kilomètre sur un chemin peu habité, la provocation n’était pas trop voyante et je pensais que cela ne porterait pas à conséquence. Tout se déroula sans problème ; au départ de la mission il n’y avait pas grand monde, (toujours cette peur du risque), mais petit à petit les gens arrivèrent et il y avait déjà beaucoup de monde au premier reposoir. Encore une fois personne ne vint me trouver pour me faire le moindre reproche. J’avais gagné une bataille et je m’en rendis compte l’année suivante. Des notables de Calavi, installés à Cotonou où ils avaient de bonnes situations dans l’administration ou le commerce, vinrent me trouver pour me dire que cette année, pour la fête de saint Antoine, patron de la paroisse et fête de toute la ville avant la révolution, nous ferions la procession traditionnelle le dimanche de la fête (13 juin). Ils se chargeaient de faire les démarches pour obtenir l’autorisation. Je donnais évidemment mon accord total tout en ayant un doute sur le succès de leur démarche. Comment l’autorité locale révolutionnaire “marxiste léniniste”

pourrait-elle autoriser une telle manifestation d’une religion rétrograde et à la suite de la démarche de membres de la “bourgeoisie comprador” locale ! Une délégation de ces notables se rendit donc chez le “camarade chef de district” et posa sa demande. Refus absolu de ce personnage, haut placé dans la hiérarchie du parti, qui remplissait le rôle de sous préfet. Les messagers vinrent me trouver et me racontèrent comment cela s’était passé.

Quand il nous a refusé l’autorisation demandée nous lui avons dit :

- Camarade, lorsque vous avez besoin d’argent

pour vos écoles, vos maternités etc., vous vous adressez à nous et nous vous aidons. Aujourd’hui

nous vous demandons une simple autorisation qui ne vous coûte rien et vous refusez. Alors sachez que, d’accord ou pas, nous ferons cette procession sinon inutile de nous solliciter à nouveau !

- Je ne peux décider de moi-même, je dois en

référer au Comité Central !

- Faites comme vous devez, c’est votre affaire, mais nous sommes déterminés !

Quelques jours après ils revinrent me rendre compte. L’autorisation était accordée par le Comité central à condition que la circulation ne soit pas gênée donc interdiction de circuler sur la route goudronnée internationale qui traverse la ville. « Pas question, c’est par là que se déroule toujours cette procession » ! Finalement un compromis fut trouvé :

nous n’occuperions que la moitié de la route pour laisser les voitures circuler. La procession eut lieu ; une vraie folie ! Même les païens étaient là et j’ai entendu une féticheuse crier : « Mahu Tin ! » (Dieu existe !). La statue de saint Antoine était sur un char, pick-up décoré et fleuri. Nous nous sommes efforcés, une fois sur la grand-route, de bien marcher sur la droite. Un motard de la gendarmerie précédait la procession, un second fermait la marche, mais vu l’importance de la foule ils prirent la décision d’arrêter toute circulation et nous indiquèrent du geste d’occuper toute la chaussée. Ils montraient ainsi qu’ils étaient maîtres de la situation et ne se souciaient pas des consignes mais de la sécurité de ceux qu’ils escortaient. Nous avons ainsi profité de la route entière pendant un quart d’heure. Impensable à l’époque ! Les gens de Calavi, surtout les catholiques, relevaient la tête. Le parti, ce n’était qu’une façade bien trompeuse ; j’avais atteint mon but : rendre la confiance aux fidèles et je pouvais compter sur eux qui n’avaient pas hésité à s’afficher comme chrétiens. Par la suite, à

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l’occasion de divers problèmes, en particulier d’enlèvements de jeunes filles pour les donner en mariage, j’eus à faire des démarches auprès du chef de district, un capitaine, qui devint un ami. Cette victoire remportée à Calavi fit en quelque sorte jurisprudence et les curés des autres paroisses, dans la brousse comme à Cotonou, obtinrent l’autorisation d’organiser des processions pour la fête Dieu ou des manifestations paroissiales. Avec le recul et après avoir vécu le déroulement des événements qui se produisirent en 1990, (retour à la démocratie), je pense que, si Kérékou opta pour l’instauration du communisme ce fut uniquement par opportunisme, s’étant entouré de conseillers, anciens étudiants en France où ils avaient échoué dans leurs études et adhéré à des partis gauchisants. Opter pour le marxisme léniniste c’était adopter un système qui permettait de tenir tout le pays avec des structures constituées d’arrivistes qui obtenaient une autorité à tous les niveaux du pays. Ils s’imposaient grâce à la délation et tout le monde courba l’échine. Sous prétexte de faux complots on arrêta tous ceux qui voulaient protester, ils furent jetés en prison, jugés par des tribunaux populaires et condamnés à la détention (comme les anciens présidents) et même à mort comme l’abbé Alphonse Quénum (qui ne fut jamais exécuté). Des missionnaires furent même expulsés comme le père Chenevier de Perma et Faurite de Kandi. En fait une seule force organisée pouvait résister, c’était l’Eglise, solidement implantée dans tout le pays. Elle ne fit rien de spectaculaire mais Kérékou, qui en fait n’avait rien d’un marxiste, comprit assez vite qu’il valait mieux l’avoir avec lui que contre lui. Ceci explique qu’il ait fermé les yeux sur certains détails. D’ailleurs petit à petit il s’efforça de se montrer aimable avec l’archevêque, le rencontra volontiers et Mgr Adimou ne quittait jamais le pays sans avertir le Président car il savait que ce dernier le considérait un peu comme son paratonnerre !

Repas en présence du chef de district
Repas en présence
du chef de district

FIN DE LA REVOLUTION MARXISTE

La révolution s’essoufflait, les critiques vis-à-vis du “Parti”, des instances gouvernementales ou responsables locaux étaient de moins en moins voilées. Des tracts anticommunistes circulaient. Les caisses étaient vides, les fonctionnaires se plaignaient d’être payés irrégulièrement et de plus en plus tardivement, les banques et la poste n’avaient plus de liquidités, impossible de se faire payer les chèques ou de retirer de l’argent de son compte personnel. Blandine a conservé ma correspondance qu’elle m’a donnée à mon, retour en France. Voici ce que je lui écrivais le 6 janvier 1988 :

« Ici la vie devient de plus en plus difficile au plan financier pour les gens du pays : so- ciétés nationalisées en faillite donc liquidation du personnel sans aucune indemnité, fonction- naires impayés depuis trois mois, denrées chè- res à cause de la mauvaise récolte… On se demande jusques à quand cela va durer. »

Je suis parti en congé de juillet au début novembre 1989. En Europe c’était la fin du communisme et la débandade dans les pays de l’Est, satellites de l’URSS : Pologne, Tchécoslovaquie, Autriche, Allemagne (RDA) etc. De retour au Bénin j’ai senti qu’on y retrouvait la même situation et que la fin du communisme n’allait pas tarder.

Chaque année, un mois après la rentrée, donc en novembre, l’archevêque réunissait le presbyterium, l’ensemble du clergé, pour le programme de l’année et les questions diverses. Il nous mit au courant de ses soucis en face de la situation politique du fait que tout semblait se dégrader. Devant la faillite le gouvernement fit appel au Fonds Monétaire International (FMI) pour demander un secours financier. Celui-ci demanda que le gouvernement procède à un ajustement structurel, en clair qu’il renonce au régime marxiste, que le Bénin redevienne une démocratie.

Kérékou s’exécuta, le gouvernement approuva et le Bénin fut proclamé : “République du Bénin”. Le pays n’était donc plus un régime marxiste, même si le parti communiste demeurait parti unique. Qu’allait-il se produire maintenant ? Les ministres étaient tous membres du parti ; allait-on les conserver ou les remplacer ? On craignait le pire, qu’allait-il se passer ? Le parti dirigeait tout, avait ses cellules bien installées dans toutes les régions, les districts et les communes. L’armée était divisée :

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les militaires dans les camps et la garde présidentielle, politisée, bien armée était à la botte du pouvoir. C’était le ministre de l’Intérieur, Martin Azonhiho, qui s’était attribué le titre de MISON (Ministre de la Sécurité et de l’Orientation Nationale) qui possédait tous les pouvoirs, Qu’allait- il faire ? Monseigneur, à cette réunion du presbyterium, proposa, pour obtenir la clémence de Dieu, d’organiser dans toutes les paroisses des prières de réparation. Je ne pus m’empêcher de demander la parole :

« Monseigneur, tenez-vous à culpabiliser vos

diocésains ? »

- Que voulez-vous dire ?

- De quoi sont-ils coupables pour leur demander

des prières de réparation ? Depuis des années, à votre demande, ils ont constitué des groupes de prière, fait des chemins de croix dans les églises, participé à des messes et à des adorations espérant que Dieu allait les protéger et ramener le pays dans une situation plus conforme à l’esprit chrétien en écartant les marxisme athée ! Leur demander maintenant de réparer c’est les traiter en coupables. Ce sont les coupables qui doivent être démasqués ! »

Mgr De Souza, le coadjuteur, me dit à son tour :

« - Père Bellut, devant cette situation que

préconisez-vous ? Que faut-il faire ?

- Je pense que nous devons nous inspirer de ce

qui se passe en Europe de l’Est : que nous organisions une vaste manifestation de tous les chrétiens de Cotonou. Si tous les chrétiens de chaque paroisse se mettent en route, en même temps pour se rendre pacifiquement, silencieusement, en priant au besoin pour que la paix revienne dans le pays avec la liberté, en un lieu déterminé, à St Michel par exemple, ce sera une foule immense des dizaines de milliers de personnes qui seront dans les rues. Nous montrerons l’influence et la puissance de l’Eglise. Ne croyez- vous pas que cela ferait réfléchir nos dirigeants ? »

Mgr de Souza s’adressa à moi :

« - Si ce soir vous deviez organiser cela à Calavi quelles consignes donneriez- vous à vos chrétiens ? »

- Les mêmes que celles qui ont été données en

Tchécoslovaquie : défiler pacifiquement, en silence et sans rien casser ! »

Je venais de jeter une pierre dans la mare. Un

débat s’ensuivit et l’idée adoptée mais en proposant de demander l’autorisation d’une telle manifestation. Je ne voyais pas comment on pourrait autoriser cela ; mais le parti devant être divisé et maintenant sans pouvoir réel, il est probable que cette initiative plut au chef de l’état qui pourrait s’appuyer sur les chrétiens et ceux qui se joindraient à eux pour continuer à diriger le pays.

La manifestation se déroula sans problème et sans désordre. Elle déclancha toute une série d’autres manifestations spontanées, moins pacifiques, avec insultes à l’adresse du président, des dirigeants et du parti. Les syndicats se débarrassèrent de leurs dirigeants membres du parti et imposés par lui, les fonctionnaires se mirent en grève. Kérékou voulut affronter les “vastes masses populaires” mais il fut insulté, reçut des cailloux et il dut se réfugier dans l’église St Michel pour éviter le lynchage !

Le parti semblait divisé, impuissant et muet. Le gouvernement fut remanié s’adjoignant des hommes politiques et techniciens bien éloignés de la doctrine communiste qui avait été imposée au pays pendant une quinzaine d’années. Les critiques furent proclamées à haute voix et l’on eut comme un vent de liberté qui risquait de tourner à l’anarchie.

Les évêques se réunirent et firent une déclaration pour demander aux fidèles et aux personnes de bonne volonté de réfléchir et de revenir au calme. C’était avant Noël 1989. L’Eglise s’organisa ; un Bureau de la Coordination des Catholiques du Bénin se chargea de faire une réunion des représentants des conseils paroissiaux de toutes les paroisses du diocèse le 6 janvier 1990. Il publia une déclaration, prise de position sans ambiguïté des laïcs catholiques. Le gouvernement devant cette déliquescence générale décida d’organiser une conférence nationale de toutes les forces vives de la nation qui aurait pour but, après l’abandon du marxisme comme idéologie du pays, de proposer une orientation nouvelle en remplacement de la “loi fondamentale” mise en place par la République Marxiste Léniniste en 1975. J’ai retrouvé, dans mon courrier conservé par Blandine, une lettre datée du 8 mars 1990 qui résume bien la situation. En voici des passages :

« …En résumé : coup d’état militaire en octobre 1972 dont tout le monde s’était réjoui car on avait alors l’impression qu’il fallait remettre de l’ordre dans le pays à cause de

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tous ces politicards (Apithy, Maga et Ahomadegbé) se disputant continuellement le pouvoir sans se soucier du bien du pays. Les trois capitaines qui avaient pris le pouvoir choisirent un quatrième capitaine, Kérékou originaire du Nord, comme président de ce Gouvernement Militaire Révolutionnaire. Leur intention affichée était de remettre le pouvoir aux civils dans les six mois ! Des rumeurs prétendaient que ce serait Bertin Borna, avocat originaire du nord du Dahomey qui était pressenti. Il était réfugié à Dakar et aurait été l’instigateur du coup d’état. En 1975, Kérékou, toujours au pouvoir, et son gouvernement militaire optent pour le “Marxisme Léniniste, Socialisme Scientifique”. C’est le parti unique, communiste, l’hymne c’est l’Internationale, syndicat unique, nationalisation de l’industrie et de l’agriculture, des assurances et de toutes les banques. Essai d’endoctrinement de la population par des réunions, des défilés, délation organisée, nationalisation de toutes les écoles privées, régime policier, slogans révolutionnaires marxistes, nouveau drapeau vert à étoile rouge. Vexations à l’égard de l’Eglise, arrestations arbitraires de tous ceux qui sont dénoncés comme antirévolutionnaires, camp de prisonniers, tortures et humiliations etc. Il y a un semblant de démocratie avec élections sur une liste unique, donc les candidats sont élus avec 99 % des voix. Enfin tout le système des démocraties populaires.

C’est la faillite économique : en 1986 les Chèques Postaux et la Caisse d’épargne sont à court de liquidité, plus moyen de toucher les mandats venus de l’extérieur. En 1988 c’est la Banque Nationale qui est en faillite. Les uns et les autres, hauts dignitaires du Parti se sont servis, se sont construit de belles maisons. Toutes les Sociétés d’Etat font faillite les unes après les autres. Les enseignants (université, lycées, collèges et écoles primaires) ne sont payés qu’avec un mois, puis deux et trois de retard. C’est bientôt le tour des fonctionnaires ; seuls les militaires reçoivent leur solde !

En 1988, après menaces et arrestations, le gouvernement décide de prendre contact avec la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International, avec les “bailleurs de fonds” des pays d’Europe et d’Amérique. Tous exigent un programme d’ajustement structurel : rien sans l’abandon du marxisme ! Enfin le président Kérékou, le 7 décembre 1989, annonce que le gouvernement renonce au Marxisme comme doctrine officielle de

l’Etat, supprime la prépondérance du parti sur le gouvernement, fait appel à toutes les “sensibilités du pays” pour une conférence nationale qui déterminera l’avenir de la Nation et constituera un nouveau gouvernement. Cette conférence prévue pour janvier 1990 est retardée et s’ouvrira finalement le 19 février. Elle comprend environ 450 délégués désignés par une commission gouvernementale. Une bonne partie des délégués représente le gouvernement : ministres, dignitaires du parti, syndicalistes etc. Les autres membres de l’assemblée sont les anciens présidents de la république, les délégués des nouveaux partis politiques qui germent partout (ils sont 52 !) et des nouveaux syndicats qui se désolidarisent du syndicat unique communiste, des délégués des différents organismes “sociaux culturels” (santé, enseignement, justice). Les “religieux” (animistes, musulmans, catholiques, protestants) ont droit à trois représentants chacun, (les catholiques un évêque, un prêtre et un laïc) C’est Kérékou qui ouvre la conférence ; il souffle le chaud et le froid : il faut la démocratie mais il ne quittera pas le pouvoir. Les débats sont intégralement diffusés en direct à la radio et tout le Bénin est à l’écoute. Le premier jour c’est une pagaille monstre et tout le monde pense que la Conférence va tourner court ce que désire le gouvernement pour rester au pouvoir. Enfin l’assemblée décide de constituer un présidium de seize membres qui dirigera les débats après avoir proposé un programme. Je suis à l’écoute de la radio et prends un papier pour inscrire les noms des candidats à la présidence. Ce sont des personnages politiques bien connus. Après le troisième nom, une voix s’écrie dans la salle : “Monseigneur De Souza !” Bref silence… suivi d’une acclamation générale et d’applaudissements. Le président demande donc à Monseigneur s’il accepte de déposer sa candidature comme président du présidium qui dirigera les débats. Monseigneur répond affirmativement. L’un des candidats se lève alors et dit : « Si Monseigneur est candidat, je retire ma candidature ». Les deux autres candidats se désistent aussi en sa faveur. Acclamation générale. Monseigneur demande la parole et réclame que l’on procède au vote comme prévu. C’est la quasi unanimité en sa faveur. Monseigneur demande que ceux qui n’acceptent pas sa présidence votent aussi à leur tour. Piteusement les membres du gouvernement et responsables du parti doivent lever la main : ils ne sont que seize ! Ils choisissent l’abstention !

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Le présidium qui dirigera les débats (seize membres) est élu, mis en place Monseigneur prend les rênes de l’Assemblée…et tout change. On sort de la pagaille. Un règlement est proposé, approuvé, Monseigneur se montre intraitable ; les questions orales ne doivent pas durer plus de trois minutes, pas de faveur pour qui que ce soit pas même les anciens présidents de la République. Kérékou ne participe pas aux débats mais il intervient, s’il le désire, pendant les suspensions de séance. Les représentants du gouvernement ou du comité central lui rendent visite tous les soirs pour lui donner un compte-rendu. Mgr de Souza sait être diplomate et vient lui aussi, tous les soirs, voir le Président au palais pour le tenir au courant de l’avancée des travaux. La Conférence qui devait se terminer le samedi soir est prolongée jusqu’au mardi dans la nuit. Petit à petit les participants prennent conscience de leur pouvoir et certains vont jusqu’à poser la question de la destitution du Président Kérékou ! Monseigneur comprend le danger : faire cela serait risquer un coup de force de la Garde Présidentielle et aboutir au cahot, à la guerre civile. Il prend la parole, rappelle qu’il y a quelque temps Kérékou s’est fait élire Président au suffrage universel. Il est donc légitimement chef de l’Etat. Monseigneur va plus loin : il propose que la Conférence vote l’amnistie pour toutes les décisions qu’il aurait prises durant son gouvernement ! L’assemblée approuve ! Un projet se dégage : Kérékou restera président pour un an, le présidium se transformera en Haut Conseil de la République, sorte d’Assemblée législative qui devra rédiger une nouvelle constitution soumise à un référendum en juillet. Le présidium sera complété par les anciens présidents, des techniciens (juristes) et d’un représentant de chacun des départements. L’Assemblée Nationale Révolutionnaire et le gouvernement seront dissous, l’armée retournera dans ses casernes. La conférence Nationale désigne un premier ministre, Nicéphore Soglo, qui a participé à la conférence. On reprend l’ancien drapeau, l’hymne national traditionnel et le pays redevient “République du Bénin”. Mais tout cela n’est qu’un beau projet qui doit être approuvé par le Président de la république seul garant de la légitimité. Le suspense dure jusqu’à la séance de clôture qui doit être présidée par Kérékou ; approuvera-t-il ou rejettera-t-il ces

propositions ? Mgr de Souza nous a raconté comment cela s’est déroulé. Kérékou est arrivé à cette séance le visage renfrogné. Monseigneur l’a accueilli, avec les anciens présidents, au salon d’honneur pour lui laisser le temps de se détendre et lui dire sa confiance. Puis ils sont entrés dans la salle de l’assemblée. Kérékou est monté à la tribune, le secrétaire du Parti lui a remis un dossier, sans doute le discours préparé à l’avance, mais il en a sorti un autre de sa poche : le sien. Il approuvait toutes les décisions prises au congrès ! Toute la salle a explosé de joie et chanté l’hymne national.

Monseigneur a dit à

l’assemblée qu’il avait accepté de diriger les débats durant toute la Conférence mais qu’il n’avait aucune intention de faire parti du HCR, ce n’était pas sa place, en tant qu’évêque il n’avait pas le droit de faire de la politique : c’était un NON définitif. Tous, même les non chrétiens, l’ont supplié d’accepter de diriger cette assemblée constituante.

Le lendemain, il s’est rendu au palais du Président, avec le bureau de la conférence, pour

faire signer les décrets et la liste des membres du gouvernement provisoire. Kérékou a signé les décrets mais il a refusé de signer la liste du gouvernement en disant : « Je ne signe pas cela car il manque un nom, celui de Mgr de Souza qui doit être en premier comme président ! Je ne signe

Vous représentez une force morale en laquelle

seule j’ai confiance. Si vous n’acceptez pas de

présider le HCR je ne réponds de rien !

Devant cela Monseigneur reste perplexe et il accepte à deux conditions :

- 1° Que cette présidence dure uniquement pendant la période de transition qui doit être de onze mois - 2° Que Rome lui en donne l’autorisation. Monseigneur demanda l’autorisation à l’archevêque, Mgr Adimou qui, bien gêné, lui dit de téléphoner au cardinal Gantin. Celui-ci, dans l’embarras à son tour lui conseilla de s’adresser au président de la congrégation des évêques le prévenant qu’il s’exposait à un refus total étant donné que le Pape Jean Paul II avait absolument interdit, dans un pays d’Amérique du sud, à des prêtres engagés dans la politique de continuer sous peine de suspense ! Le cardinal Gantin, sans l’approuver clairement, mais connaissant la situation du Bénin son pays et la prudence de Mgr De Souza lui conseilla de prendre ses responsabilités. Refuser la proposition du Président c’était

pas !

Mais, car il y a un MAIS !

»

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anéantir tout le travail de la conférence et risquer un coup de force des durs du Parti soutenus par la garde présidentielle et risquer un bain de sang… Mgr De Souza accepta donc de présider le Haut Conseil de la République et sauva le pays.

Tout se déroula comme demandé par la Conférence. Monseigneur présida, mais plus en arbitre qu’en dirigeant, une nouvelle constitution fut élaborée et un référendum organisé. Puis des élections démocratiques furent organisées et Nicéphore Soglo élu parmi les nombreux candidats qui se présentèrent. Kérékou lui-même fut candidat et obtint la deuxième place, loin derrière Soglo, mais le Nord Bénin avait voté en sa faveur !

Même si j’ai été long sur ce fait historique de la fin du régime communiste au Bénin je tiens à rapporter un détail qui termine ma lettre à Blandine.

« Chose extraordinaire qui s’est passée durant la Conférence, certains participants ont proposé qu’on prie Dieu au début d’une séance. Monseigneur a dit à peu près ceci :

“Etant donné ma foi je dois vous dire que beaucoup ont ressenti, comme moi, que Dieu est présent parmi nous, qu’on l’appelle du nom que l’on veut suivant sa religion. Je vous propose donc, au début de cette séance, une minute de silence, où chacun priera Dieu intérieurement avec ses mots à lui.” La minute a bien duré 60 secondes dans un silence impressionnant ! On était bien loin des slogans révolutionnaires du parti qui avait gouverné pendant dix-sept ans ! »

Et comment tout cela se termina-t-il ? Rome ne pouvant donner la moindre autorisation permettant à Mgr de Souza d’accepter la présidence, celui-ci sachant très bien que s’il refusait ce serait la catastrophe, finit par accepter ce qui devait sauver le pays et tous ceux qui étaient sur place l’approuvèrent. Président du Haut Conseil de la République il remplit son rôle de façon exemplaire, imposant une discipline stricte, une justice totalement impartiale, un détachement exemplaire. Un simple exemple : en tant que président on lui fournit une voiture de fonction, une belle Mercédès avec chauffeur. Il refusa d’abord mais le nouveau gouvernement lui dit qu’il ne devait pas refuser étant donné son rang et que chaque ministre en avait une. Il utilisa cette voiture uniquement pour les réunions gouvernementales, les réceptions et pour l’accueil des visiteurs. En dehors de cela la belle voiture restait au garage et Monseigneur utilisait la sienne qu’il conduisait lui-même. Il se regardait

comme un simple arbitre neutre qui ne prenait pas parti et se contentait de faire réfléchir les uns et les autres pour aboutir le plus possible à un consensus. Je ne me souviens pas avoir entendu de critique à son égard. Il fallut régler bien des problèmes délicats comme les abus de pouvoir, les arrestations arbitraires, les exécutions, les détournements de fonds et autres excès durant les années de régime marxiste. Il fallut procéder à des arrestations et mettre en prison des responsables de l’ancien régime qui durent passer devant un tribunal d’exception, mais il n’y eut pas d’excès, pas de condamnations capitales. Un référendum approuva la nouvelle constitution préparée par le HCR de nombreux candidats se présentèrent, ce qui dispersa les voix dans le sud, mais au deuxième tour Nicéphore Soglo fut élu à une forte majorité devant Kérékou,

seul candidat du nord. Mgr De Souza se retira officiellement mais il était consulté par les uns et les autres pour bien des décisions. Le Pape Jean-Paul

II lui demanda, lors d’un de ses passages au Bénin

(je ne m’en rappelle pas la date exacte) de se retirer totalement de toute activité politique, ce qu’il fit bien

volontiers pour se consacrer totalement à son ministère d’archevêque de Cotonou, monseigneur Adimou ayant démissionné atteint par la limite d’âge. Le père Germain Flouret et moi avons eu la primeur de la nouvelle de la démission de Monseigneur venu faire sa première visite pastorale à la paroisse d’Abomey-Calavi, début 1993. Je devais quitter la paroisse étant nommé supérieur de notre maison de retraite de Montferrier et Monseigneur en profita pour visiter tous les villages où nous allions transmettre la direction à Germain.

Il passa une semaine avec nous et c’est alors qu’il nous a mis au courant de sa décision de démissionner de la présidence pour se consacrer uniquement à son ministère.

Retour d’Emmanuel

de sa décision de démissionner de la présidence pour se consacrer uniquement à son ministère. Retour

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ABOMEY-CALAVI : BILAN

Octobre1978–juillet 1993

Mon séjour à Calavi fut le plus long de ma vie en mission. Lorsque j’y suis arrivé j’avais près de 53 ans, l’âge le plus adapté pour diriger une paroisse. Mon parcours au Dahomey m’avait donné une certaine expérience dans des situations bien diverses : collège Aupiais de 1951 à 1955, avec expérience pastorale d’aumônier militaire ; vicaire et curé de Notre-Dame de 1955 à 1958 ; fondateur du Sacré-Cœur de 1958 à 1966 ; supérieur régional de 1966 à 1974 ; secrétaire provincial à Paris 1974 à 1978. J’étais déjà parmi les anciens, vingt-sept ans de sacerdoce. Mgr Adimou m’avait confié un poste réputé difficile, ingrat car une des plus anciennes paroisses du Dahomey fondée en 1898, qui avait son histoire, ses traditions, mais quelque peu endormie. La référence pour la pastorale c’était le père Joseph Aujoulat qui avait été vicaire puis curé pendant une trentaine d’années en trois séjours différents. Il avait un territoire immense comprenant Zinvié et les cités lacustres de Ganvié et Sô- Tchanhoué, limité par les paroisses de Cotonou, Ouidah et Allada. Il avait eu des vicaires de temps en temps et finalement un prêtre auxiliaire, le père Delbaere pour un bref séjour. Il partit en retaite au cours des années 60 et mourut en 1980. Il fut remplacé par le Père Cogard qui avait pour vicaire le père Peyle. Cogard fut chargé de fonder la paroisse du lac à Sô-Tchanhoué en décembre 1973. Le père Peyle dut assumer la charge de curé, ce qui n’était pas du tout son charisme car il avait toujours été professeur au petit séminaire. De plus la Révolution venait de commencer et il se crut menacé d’expulsion et se réfugia à la maison régionale. Mgr Adimou fit assurer le ministère par des intérimaires ou des professeurs et aumôniers venus de Cotonou. Puis ce fut le Père Germain Boucheix, venant du diocèse de Porto-Novo, qui demanda à entrer dans le diocèse de Cotonou. Monseigneur le nomma à Calavi où il resta quelque temps et retourna en France en janvier 1978. Le père Cogard vint alors assurer les messes dominicales jusqu’à mon arrivée en octobre. Tout cela explique la situation de semi hibernation de la paroisse au moment de mon arrivée, j’y ai fait allusion plus haut. J’écrivis au père Boucheix pour lui faire part de ma nomination afin qu’il me dise ce qu’il pensait de cette paroisse, lui

demander quelques conseils pratiques. Sa réponse fut brève, je résume rien : « Il n’y a rien à faire à Calavi ! Un prêtre ne peut pas y vivre ! Je ne pouvais y subsister que grâce à mes bienfaiteurs. » Je connaissais le père depuis bien des années et cela ne me désarçonna pas le moins du monde. J’ai raconté plus haut comment petit à petit j’ai réussi à remplir l’église, à en construire une nouvelle qui s’est révélée trop petite par la suite et a été agrandie par un curé africain. Celui qui est maintenant curé et que j’ai rencontré en juillet dernier (2009) pense l’agrandir de nouveau alors qu’il y a deux nouvelles paroisses ! Je lisais ce matin même (24.09.09) dans la biographie de notre fondateur, de Bruno Semplicio, ce qu’il écrivait en 1844 : « …il me semble que, sans un clergé local nombreux, rien ne s’opérera de stable, aucun mouvement général ne pourra se produire. » Il voyait clair ; s’il a fondé la SMA c’était pour cela et je pense que nous avons atteint le but qu’il nous a fixé : créer un clergé local qui puisse enraciner solidement l’Eglise.

Situationactuelle

La paroisse dont je me suis occupé à Calavi de 1978 à 1993 s’est morcelée en dix paroisses avec un clergé de seize prêtres. Une seule paroisse reste confiée à la SMA à Calavi, Ste Joséphine Bakhita, mais le curé est Béninois et son vicaire un africain. C’est sur cette paroisse qu’a été fondé le Centre Brésillac, année spirituelle où viennent tous les africains, anglophones et francophones qui désirent devenir missionnaires dans notre congrégation. Nous avons transmis le témoin et la course continue ! (cf. Fondation Centre Brésillac)

Les adieux au Bénin

Nous avons transmis le témoin et la course continue ! (cf. Fondation Centre Brésillac) Les adieux

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MAISON DE RETRAITE DE MONTFERRIER

Le père Michel Loiret, régional, accompagné d’André Moriceau, conseiller provincial me demandèrent si j’acceptais, après mon congé, de rester en France en tant que supérieur de la maison de retraite SMA de Montferrier-sur-Lez. J’acceptais immédiatement, estimant qu’à 67 ans, après quarante-deux ans de sacerdoce dont trente-huit passés en Afrique, il était normal de quitter le terrain de mission pour rendre un service à la Société ; c’était sans doute la volonté de Dieu. Quitter l’Afrique à cet âge ce devait être un départ définitif : le minimum du séjour était de trois ans renouvelables deux fois. Vu mon état de santé, j’envisageais le maximum ! Ce ne serait pas à plus de 70 ans qu’on envisagerait de me renvoyer au Bénin ! Je reçus ma nomination officielle datée du 17 avril 1993 :

« Il est grand temps que le Conseil Provincial vous fasse connaître officiellement votre nomination comme supérieur de la communauté de Montferrier. Il serait bon que vous puissiez rejoindre Montferrier vers le 1 er septembre ou le 1 er octobre (voir Bernard Curutchet) de manière à prendre sa succession à partir du 1 er janvier 1994, pour une période de trois ans, évidemment renouvelable. Vous savez que votre rôle ne sera pas exactement le même que celui de B .Curutchet. Mme Guimelli sera officiellement directrice de la maison de retraite à partir du 1 er janvier 1994. C’est elle bien sûr qui prendra en main tout l’aspect du gouvernement de la maison… » (Signé du Provincial François Fénéon.)

Après les baptêmes et premières communions de fin d’année scolaire je partis donc en en France pour mon congé, je fis mon tour de famille. Elle était pas mal dispersée maintenant, tous les frères et sœurs mariés, et certains à la retraite étaient grands parents et plusieurs avaient émigré vers le sud de la France ou le bord de la mer comme Yves et Suzy. Je logeais à Rueil chez Blandine avant de rejoindre mon poste. C’est en 1979 que les confrères de La Croix Valmer avaient rejoint Montferrier, il y avait donc quatorze ans, et la maison fonctionnait comme toutes nos communautés de France : dirigée par un supérieur assisté d’un vice supérieur ; un économe était responsable des comptes, du ravitaillement, de l’entretien, de la cuisine etc. Cette

nouvelle maison construite selon les normes officielles la Province put la faire reconnaître par la DDASS. Le père Curutchet choisit Mme Guimelli comme directrice, lui fit suivre une formation. Il fallait donc s’adapter à une nouvelle organisation, supprimer l’économe et la Directrice devenait la responsable de toute la gestion administrative, du ravitaillement, du personnel. Quant à moi, supérieur, mon rôle consistait à m’occuper des confrères, en particulier de la santé de chacun : visites des docteurs, hospitalisations, en liaison avec le personnel de santé et de tout ce qui regardait la bonne marche de la communauté ainsi que des relations avec le Provincial et les autorités ecclésiastiques.

Je réussis à me rendre à Montferrier seulement en octobre car le frère qui s’occupait de l’économat quittait son poste à regret et se vit obligé de partir pour me laisser sa chambre. Curutchet me mit au courant des affaires qui me concernaient, je fis connaissance des uns et des autres, tout particulièrement du personnel. Il y avait une quarantaine de confrères SMA, une douzaine de soeurs NDA et une dizaine de prêtres diocésains.

Une fois l’ancien économe parti, le père Curutchet me dit d’occuper son bureau et sa chambre, m’expliquant que ce serait là que je résiderai définitivement, Mme Guimelli utilisant la place du supérieur. Je trouvais cela assez étonnant et des confrères me demandèrent si c’était moi ou elle qui était le responsable. Personnellement je n’y voyais aucun inconvénient, les deux appartements étant semblables, mais cela choquait les confrères de voir que le supérieur passe au second plan. Le changement ne se fit pas sans à-coups : la directrice était déjà ancienne dans la maison, au courant de tout le fonctionnement, responsable du personnel et chargée des démarches administratives. La maison de retraite c’était “son affaire” et moi je n’y connaissais pas grand-chose ! Chacun allait délimiter son territoire.

Le provincial avait bien expliqué les fonctions de chacun : communauté SMA et direction de la maison. Pour Mme Guimelli son rôle était de remplacer Curutchet, le mien assez flou : supérieur de la communauté je m’occupais des malades hospitalisés ou devant rencontrer un médecin ; je dirigeais les célébrations mais en dehors de cela qu’avais-je à faire ? Je ne disais rien mais prenais note : les confrères mécontents se plaignaient à la directrice qui les recevaient volontiers et parfois me

MA VIE MISSIONNAIRE

tenait au courant. C’est elle qui continuait à s’occuper des allocations mensuelles et des comptes de messes etc. Elle se plaignit parfois de certains qui la dérangeaient ; je lui dis que c’était à moi de m’en occuper, qu’elle devait me les envoyer. Elle ne le fit jamais. Les rapports avec l’évêché au sujet des prêtres diocésains résidant chez nous dépendaient de la SMA dont j’étais le représentant, mais c’est elle qui avait accaparé ce rôle. J’attendais l’occasion favorable pour mettre les choses au clair. Cela ne tarda pas lorsqu’elle prit une initiative auprès du diocèse et demanda l’avis du Provincial par téléphone. Elle me prévint ensuite que celui-ci avait répondu favorablement… Je pris ma plus belle plume et écrivis au Provincial pour lui relater tous les faits que j’avais notés, qui me paraissaient être de mon ressort et non de celui de la directrice ; je lui soulignais en particulier qu’elle lui avait téléphoné et qu’il avait lui-même traité le sujet avec elle alors qu’il s’agissait d’une affaire qui dépendait du Supérieur local. Quel était donc mon rôle dans cette maison : simple chauffeur de taxi pour accompagner les confrères en visite chez les docteurs ou à l’hôpital, ou bien supérieur, donc représentant des Missions Africaines ? La réponse ne tarda pas :

« Merci de m’avoir ouvert les yeux sur certains points ; il est vrai que, sans le vouloir, nous avons gaffé en répondant trop rapidement à Mme Guimelli sans passer d’abord par toi, en ce qui concerne les relations avec le diocèse. Il faut que tu saches tout de même que j’avais essayé de te téléphoner, mais que tu étais en train de visiter les malades. J’aurais dû patienter et attendre ton retour. Mais je pensais tellement que toute décision importante se prenait d’un commun accord par toi et la Directrice. Malheureusement ce que tu écris dans ton rapport montre bien que ce n’est pas aussi clair que cela parait. Alors veuille excuser ma maladresse. Après réflexion, je pense qu’à ta place j’aurais eu les mêmes réactions que toi. Dorénavant, lorsque Mme Guimelli nous téléphonera pour des problèmes de ce genre, nous la renverrons vers toi et lui ferons comprendre que c’est d’abord toi qui, sur place, représente les Missions Africaines et doit défendre nos intérêts. J’ai même envie d’envoyer un petit mot dans ce sens à Mme Guimelli, à moins que tu préfères que je règle

cela oralement lors de mon futur passage à Montferrier…. …Pour terminer, je voudrais simplement dire que vous êtes condamnés à vous entendre et ce n’est pas pour rien qu’on avait exigé une rencontre quotidienne entre le Supérieur et la Directrice. Il ne faudrait pas que tu te considères comme quelqu’un ‘que l’on met sur la touche’. » Paris le 21 octobre 1994 Signé François Fénéon

SACRE-COEUR 1997–1999

Fin décembre 1995, je reçus uns lettre du père Michel Bertonneau, conseiller du supérieur provincial, le père Bouchet, et chargé en particulier de la maison de retraite et de la mission du Bénin. Dans cette lettre datée du 20 décembre1995 il m’écrit en particulier :

« … Le père Pierre Bouchet est revenu enchanté de sa visite au Bénin. Les évêques demandent toujours des pères, surtout pour former leurs prêtres à l’animation d’une paroisse, car ils manquent de pasteurs. Nous savons au Conseil que tu souhaites repartir au Bénin. Le père Provincial, lors de sa tournée et de ses contacts, a constaté que les SMA vont se faire rares dans l’avenir au diocèse de Cotonou. C’est une région que tu connais bien, où tu es attendu et en accord avec le Régional et l’évêque, le Conseil te verrait bien rejoindre ce diocèse. Ton mandat de supérieur à Montferrier se termine le 1 er janvier 1997 comme tu me l’as rappelé au mois de Novembre. Mais pour que le “tuilage” puisse bien se passer avec ton successeur, le Conseil te demanderait de

prolonger jusqu’au mois de juin 1997

»

C’est avec joie et enthousiasme que j’acceptais cette proposition. La nomination effective me fut envoyée quelques mois après, datée du 6 mai 1996. J’avais prévu de faire un voyage au Bénin pendant les vacances de 1996, alors que ma nomination n’était pas encore officielle. J’écrivis à Mgr de Souza qui me répondit brièvement ; il savait que je devais rejoindre son diocèse début 1997. Tout était radieux dans ma tête. Lors de mon séjour de vacances du 24 juin au 22 juillet à Cotonou le père Richaud m’avait confirmé que je remplacerais le père Gonon comme curé du Sacré- Cœur que j’avais fondé en 1958, déjà 38 ans… Bien des choses avaient changé.

MA VIE MISSIONNAIRE

J’ai retrouvé la première lettre que j’ai écrite le 22 janvier 1997 à Blandine pour donner mes premières impressions deux jours après mon arrivée. En voici quelques passages :

« Me voici arrivé à destination : le Bénin,

Je reviens dans la paroisse que

j’ai fondée en juillet 1958 (déjà 38 ans) et que j’ai quittée en 1966, il y a 30 ans ! C’était alors un quartier neuf… la mission était isolée sur un terrain de 6 ha transformé en marécage pendant la saison des pluies, sans voies carrossables. On estimait la population à 15.000 ha- bitants. Après 30 ans je me retrouve en pleine ville, deux avenues à quatre voies bordent la propriété sur deux côtés… A 15 mètres de l’église, au carrefour, des feux de signalisation où s’arrêtent puis démarrent camions, autos, motos et vélomoteurs dans un tintamarre inimaginable ! L’ensemble d’Akpakpa compte 170.000 habitants répartis en trois paroisses. Celle du Sacré-Cœur en compte 87.000. La nouvelle église, construite il y a une vingtaine d’années, est vaste (1.250 places assises) mais trop petite le dimanche pour accueillir tous les paroissiens malgré les quatre messes. Les cours de catéchisme, en français ou en langues locales, pour adultes, écoliers et collégiens totalisent 5.500 inscrits. Tout est dans les mêmes proportions : mouvements, associations, chorales etc. »

Un des premiers dimanches qui suivit mon

arrivée, l’abbé Gilbert Dagnon, vicaire général, vint m’installer officiellement comme curé de la paroisse. Après un mot de présentation il me donna la parole :

« Le père Bellut va maintenant nous dire quel est

son programme. » Je n’avais rien préparé à ce sujet mais dans ma tête c’était bien clair : « Je n’ai aucun programme précis actuellement pour l’organisation de la

pastorale. Si j’ai fondé cette paroisse en 1958, il y

a donc 38 ans, c’est une tout autre paroisse que je

retrouve. Je l’ai quittée en 1966 pour remplacer le père Bothua en tant que Régional. Je dois donc découvrir ce qu’elle est devenue et continuer le travail de mes prédécesseurs sans vouloir tout chambouler selon mon goût. Ce n’est pas à 71 ans que l’on doit jouer les réformateurs. Je suis missionnaire et je suis bien conscient que dans peu de temps je devrai laisser cette place de curé à un diocésain. Je veillerai uniquement à appliquer les consignes de notre évêque. »

Cotonou !

VUE D’ENSEMBLE DE LA PAROISSE SACRÉ-CŒUR EN JANVIER 1997

La révolution de 1972–1990 avait tout bouleversé dans les structures des paroisses et des diocèses. :

- Plus d’écoles ni de collèges privés, l’enseignement avait été nationalisé

- Plus de mouvements d’action catholique ou de groupements divers, mais le marxisme, “socialisme scientifique”.

Par contre, la religion restant une affaire privée, des groupes de prière avaient été lancés dans les quartiers, à domicile, ou dans les églises et les chapelles. La ferveur des chrétiens s’était accrue, on peut même dire qu’elle était devenue une forme de résistance au pouvoir marxiste.

Avec le Renouveau Démocratique, en 1990, les paroisses s’épanouirent ; les anciens mouvements d’action catholique ne se reconstituèrent que partiellement mais il y eut, comme dans bien des pays de chrétienté, une vague “charismatique” qui regroupa surtout des adultes sous l’impulsion de Jean Pliya.

Le père Pierre Legendre, directeur des œuvres, avait rassemblé les jeunes des groupes de prière dans un mouvement intitulé la “Coordination des Jeunes” dans le but d’animer les paroisses. Il avait été responsable de la catéchèse, puis professeur au grand séminaire de Ouidah , enfin directeur des œuvres. Plutôt que de s’installer au Centre Paul VI, il préféra venir au Sacré-Cœur, occupant la chambre du vicaire, ce qui lui permettait en même temps de tenir compagnie au père Gonon et de l’aider dans le ministère paroissial. Il fut ensuite remplacé par l’abbé Delphin Vigan qui lui aussi s’installa sur la paroisse du Sacré-Cœur plutôt que de rejoindre le Centre Paul VI, sa résidence prévue, sur la paroisse St Michel.

A la dernière Assemblée Provinciale de Lyon un

projet missionnaire avait été envisagé pour le Bénin :

proposer à l’évêque de Cotonou une équipe SMA de quatre confrères qui séjournerait dans une paroisse de Cotonou. Deux des confrères se chargeraient de la pastorale paroissiale et les deux autres des enfants de la rue. Mgr Adimou adopta ce projet et proposa que l’équipe s’installe au Sacré- Cœur. Les membres retenus étaient : les pères

MA VIE MISSIONNAIRE

Christian Besnard, Louis Gonon, Germain Flouret et Claude Templé. Mais les circonstances ne permirent pas de réaliser immédiatement ce projet. En effet le père Besnard fut élu conseiller provincial et le père Flouret quitta Sô-Tchanhoué très fatigué ; il dut rester en France pour un repos prolongé avant de revenir au Bénin. Il vint me rejoignit à Calavi en 1992 comme vicaire avec la consigne de ne pas se fatiguer pour éviter une rechute. Louis Gonon remplit provisoirement le rôle de curé. Quant à Templé, responsable de l’œuvre des enfants de la rue, il demanda, à son retour au Bénin, d’aller à Ouidah pendant un an pour apprendre la langue fon. Le père Louis Gonon, en 1988, devint curé provisoire pour deux ans au maximum. En fait il resta à ce poste huit ans et demi. Le “p’tit Louis” (comme tout le monde avait coutume de l’appeler) avait été curé d’une petite paroisse sur le diocèse de Porto-Novo, Missérété, village sur la route de Sakété. Il aurait fait un bon vicaire au Sacré-Cœur mais n’avait pas l’envergure du curé qu’il fallait pour diriger cette paroisse, la plus peuplée des paroisses de Cotonou. Se sachant intérimaire il ne prit aucune initiative. De plus en 1990, après la Conférence Nationale pour le Renouveau Démocratique, l’ambiance générale du pays, à tous les niveaux, était la liberté et chacun revendiquait les droits dont il avait été privé sous le régime marxiste. La Coordination des jeunes voulait, dans une bonne intention sans doute, animer les paroisses, leur redonner un dynamisme dont elles avaient été privées. Les anciens, qui formaient autrefois le Conseil Paroissial, se retirèrent discrètement ou n’osèrent pas reprendre leurs responsabilités, surtout que le curé ne les soutenait pas. J’arrivais donc le 20 janvier 1997 dans une paroisse désorganisée. Bien des confrères, connaissant la situation, me souhaitaient bon courage pour y remettre de l’ordre ! Le père Gonon s’était laissé déborder par les jeunes de la “coordination” disait amen à toutes leurs initiatives, rien ne pouvait se faire sans leur approbation. Ils formaient une structure sur l’ensemble des paroisses de Cotonou, étaient solidaires et organisés, et bien des curés, en majorité des prêtres diocésains, se plaignaient de leurs initiatives qui ne correspondaient pas toujours à la pastorale paroissiale. Sur la paroisse du Sacré-Cœur il n’y avait plus de réunions du Conseil pastoral paroissial, le Comité des fêtes avait totalement disparu ; la Coordination

des Jeunes s’occupait de tout : organisation, de la liturgie, des fêtes, de la vente de charité et même des marguilliers, prétendant qu’il y avait des jeunes parmi eux. Les jeunes, pour eux, englobaient tous ceux qui avaient de 15 à 35 ans. Seul échappait à leur autorité le Renouveau Charismatique, ayant à sa tête un “berger” qui menait son troupeau selon les directives de M. Jean Pliya, le berger suprême. Ce renouveau charismatique se réunissait dans l’église tous les mercredis, avait ses chants, ses danses, ses prières, ses témoignages ; c’était une église dans l’Eglise (pour ne pas dire une secte) inspirée des mouvements pentecôtistes lancés par les protestants américains. Le curé de la paroisse n’avait rien à y faire. Mgr de Souza y était favorable pensant que c’était un mouvement favorisant, d’une certaine façon, l’action de l’Esprit Saint dans l’Eglise actuelle et permettant d’ouvrir l’Eglise à une expression plus africaine de la prière. Il dut néanmoins intervenir pour que ces liturgies sauvages ne traînent pas trop en longueur et que les femmes, participantes les plus nombreuses, soient rentrées à la maison à 21 heures afin de préparer le repas pour leur famille ! Il est à noter que ce mouvement attirait une foule de gens, même des non catholiques, et certains pensaient qu’il valait mieux les supporter que les interdire car il était préférable qu’ils se réunissent dans nos églises plutôt que d’aller dans les sectes, comme les Chrétiens célestes, Chérubins et Séraphins ou autres qui pullulaient depuis la fin de la Révolution. Dès mon arrivée, le père Gonon convoqua une réunion du Conseil Pastoral Paroissial, ou ce qui en restait, pour me présenter (même si j’étais connu depuis longtemps à Akpakpa), comme c’était normal. Quelqu’un lui demanda quelle était la situation financière de la paroisse. Le père, à mon grand étonnement, resta totalement muet. Y aurait-il une mésentente entre le curé et se conseillers ? « Mais, enfin, qu’il y a-t-il en caisse ? » Nouveau silence. Je commençais à me demander ce qu’il se passait et regardais Gonon, visage fermé, sans réaction. L’économe paroissial, Sodedji Marcellin, qui ne devait pas en savoir plus que les autres, prit la parole. Il affirma qu’il n’y avait pas de problème du fait que la vente de charité venait d’avoir lieu et que la caisse était dans un état satisfaisant. La réunion tourna court, chacun retourna chez lui. Gonon sortit avec moi et je lui posai la question : « Que se passe-t-il ? Pourquoi es-tu resté muet ? » Il me répondit simplement : « Je t’expliquerai cela demain… »

MA VIE MISSIONNAIRE

En fait il aurait dû y avoir 6 millions cfa en caisse (9.150 euros, à l’époque 60.000 F français) mais il

Un peu fort !

Et je lui dis : « Je ne peux accepter une telle situation ; cette affaire se règlera devant le Supérieur Régional. » Le lendemain nous sommes allés voir le père Richaud qui ne me parut pas tellement étonné (peut-être était-il au courant ?) Il me demanda la plus grande discrétion pour éviter tout scandale. Il me promit d’en parler au Coprex (Conseil Provincial Extraordinaire qui se tient une fois par an avec les supérieurs régionaux) pour obtenir un secours pour la paroisse et qu’il tâcherait de trouver des bienfaiteurs qui m’aideraient. De retour à la mission Gonon m’avoua : « J’ai oublié de te dire que je gardais aussi la caisse d’Agbato qui a fait des ventes de charité depuis plusieurs années pour la construction de son église. Il y avait là aussi environ 6 millions…et je ne sais pas, là non plus, où ils sont passés ! » Impossible d’obtenir la moindre explication. Toujours est-il que le 3 février 1997 le père me remit 1.301.880 F CFA dont je dus déduire 342.500 F (Montant de dépôts divers de mouvements que je m’empressai de rendre aux intéressés). Cahiers de comptes ? Néant ! Lorsque le père fut parti en France, je finis par découvrir un relevé de comptes de la banque où il avait inscrit des retraits importants sans destination. Je n’ai pas cherché à éclaircir ce mystère… on m’avait demandé d’être discret ! Me voici donc à la tête d’une somme totale de 959.880 F Cfa. (soit 1.463 euros). Sur ordre du Régional Gonon me remit le montant de sa retraite de la CAMAVIC : 1 million. Donc, à peine 3.000 euros pour faire tourner la paroisse, payer le personnel (cuisinier, secrétaires) et nourrir les sept confrères qui prennent pension à la paroisse ! Prenant les rênes dès le début de février, je logeais dans une petite chambre de passage en attendant que Louis rentre en France aux environs de Pâques. Toutes les pièces de l’étage étaient occupées comme chambres des résidents : ancien curé, vicaire, stagiaire et moi-même. La salle de réunion avait été transformée en oratoire pour les jeunes du groupe de prières. Au rez-de-chaussée se trouvait le secrétariat des œuvres, la salle à manger, la cuisine et la réserve, un bureau occupé par l’opticienne et le secrétariat de la paroisse. Aucune salle libre qui puisse me servir de bureau

ne savait pas où ils étaient passés !

avant que je n’occupe le logement du curé. J’avais l’impression que la paroisse était tout juste tolérée dans ce presbytère ! Il fallait m’armer de patience pendant les deux mois qui restaient avant que je puisse m’installer convenablement. La situation était délicate puisque j’étais curé mais que mon prédécesseur était encore sur place. Il ne prenait d’ailleurs aucune initiative et me laissait remplir mon rôle. Les jeunes de la coopération réalisèrent vite que je ne me laisserais pas faire et que j’affirmerai mon autorité. Je sentais que l’orage se préparait. Dans mes archives j’ai retrouvé des notes que j’ai écrites :

en voici une du 13 février 1997 « Akpakpa. le lendemain des Cendres à 19 h 15. Je suis dans mon bureau. Atmosphère étouffante dans ma petite chambre, juste à côté de l’oratoire où le Renouveau- Charismatique, du moins les jeunes responsables prient et chantent…C’est gentil d’être ouvert à tous, mais il n’y a plus d’intimité possible chez soi et je dois supporter… Ai-je été bien inspiré, à 71 ans d’accepter ce poste de la paroisse du Sacré-Cœur où il faudrait remettre de l’ordre dans cette organisation insensée où l’on mélange paroisse, enfants de la rue, direction des œuvres parce que nous, Missions Africaines, on est ouverts et prêts à tous les sacrifices ! » Mon impression : j’ai atterri dans un caravansérail où l’on ne sait pas qui est qui, qui fait quoi ? J’ai l’impression que le navire va à vau l’eau sans chef pour le diriger et que chacun fait ce qu’il lui plait. »

C’est le Jeudi Saint 27 mars 1997 qu’éclata l’orage ! Je trouvai dans le panier déposé devant le reposoir pour recueillir les offrandes, une lettre anonyme dont voici quelques extraits :

« …Ta trop grande rigueur éloigne plutôt que n’attire. Aujourd’hui, les fidèles ayant perdu l’habitude de ta rigueur s’énervent et se révoltent… » « …on a d’abord commencé par te traiter de nazi, ensuite d’Américain, puis enfin d’Algérien venu pour détruire le catholicisme. On va jusqu’à parler de provoquer ton départ par tous les moyens…Les fidèles de ton église disent que, si tu ne changes pas il n’y aura plus de quête, plus de jigbézan (quête supplémentaire en fin de messe pour financer une œuvre, des travaux) plus de vente de charité… ils sont prêts à te faire partir avec ou sans l’appui de l’Archevêque qui ne serait même pas informé de ton départ un mois avant. »

MA VIE MISSIONNAIRE

Une lettre du supérieur régional, datée du 8 avril 1997 commence en ces termes :

« Lors de notre réunion du conseil régional, nous avons eu à jeter un regard sur la situation de chaque confrère. Nous avons pensé utile de t’envoyer cette lettre car nous nous faisons du souci par rapport à tes débuts à la paroisse Sacré-Cœur…En effet certaines attitudes ou paroles de ta part nous font craindre pour la réussite du travail que tu es appelé à faire sur la paroisse Sacré-Cœur… »

Il est évident que tout cela n’était pas fait pour m’encourager dans mon nouveau ministère, mais je jugeais que la meilleure attitude de ma part était de ne pas réagir et de continuer dans la direction que j’avais choisie. La lettre anonyme n’avait aucune valeur à mes yeux puisque je ne savais pas qui l’avait écrite ; elle ne méritait pas la moindre attention ! Celle du conseil régional n’en avais pas plus car je me doutais bien qui avait mis le conseil au courant, sinon le conseiller qui représentait les confrères du diocèse de Cotonou et qui, avec une sœur de l’Education Chrétienne, avait les confidences des jeunes dont ils s’occupaient. C’est au père Bertonneau, conseiller provincial à Paris particulièrement chargé du Bénin que j’écrivis pour le mettre au courant de toute cette affaire. Je n’eus aucune réponse ! Il n’osait sans doute pas prendre position. Quant à moi j’étais prêt à faire face en continuant le travail à peine commencé : si ma façon de faire n’était pas du goût du supérieur régional et de son conseil, s’ils n’avaient pas le courage de m’appeler pour me demander des explications au sujet de ragots lancés par la coopération des jeunes, ils avaient la possibilité de me renvoyer d’où je venais ! On pourrait, à l’avenir, me juger aux résultats : c’est au fruit que l’on juge l’arbre.

J’ai retrouvé dans mes archives ma lettre du 13 mai 1997 adressée à Michel Bertonneau avant le COPREX. Elle décrit la situation que j’ai trouvée en succédant à Gonon et une autre du 3 septembre 1997 qui confirme tout cela. Je les joins, ce qui m’évite de reprendre une nouvelle narration. Je ne retrouve trace d’aucune réponse et pourtant je tenais mes archives à jour.

PASTORALE

J’ai reconstitué un Conseil Pastoral Paroissial, comme prévu par les directives de Mgr De Souza, conformes au droit canon, un Conseil Financier et

un comité des fêtes (intitulé CAMAP : comité des affaires matérielles et d’aménagement de la paroisse). Ainsi le conseil pastoral se trouvait déchargé du matériel, qui jusqu’alors l’occupait totalement, pour se consacrer à la pastorale : catéchèse, sacrements, liturgie, malades etc. Selon les directives diocésaines ce conseil pastoral était constitué des représentants de toutes les couches de la population paroissiale :

jeunes, foyers chrétiens, catéchistes, marguilliers, désignés par élection, et, comme membres de droit le curé, président, le ou les vicaires et les sœurs impliquées dans la pastorale.

Malgré les “prophéties” de la coordination des jeunes l’église ne s’est pas vidée mais les paroissiens devinrent de plus en plus nombreux, les quêtes augmentèrent, la vente de charité doubla sa recette dès la première année, continuant à augmenter les deux années suivantes.

Ce qui m’a fait le plus plaisir c’est un petit incident : en semaine, après la messe du matin, la directrice de la maternité d’Akpakpa, fidèle à sa messe quotidienne, s’approcha de moi pour me dire : « Mon Père, on voit ce que vous faites, continuez ! » Je réalisais alors que la majorité silencieuse des paroissiens était heureuse d’avoir enfin un curé qui menait la barque sans se soucier des “gueulards” qui avaient pris le pouvoir auparavant. Ceux-ci continuèrent d’ailleurs et j’ai conservé quelques-uns de leurs tracts assez peu élogieux à mon égard mais les plus intelligents se retirèrent discrètement et leur président, que j’estimais beaucoup car il faisait tout pour dialoguer avec moi et calmer ses fougueux partenaires, se retira à son tour. Il est devenu religieux, prêtre, et actuellement maître des novices des frères Franciscains de l’Immaculée à Bembéréké .

Matériel

Le père Gonon, parti définitivement en France comme prévu, je décidai de m’installer dans la chambre et le bureau du curé. Ce ne fut pas une petite affaire ; il fallait crépir le pignon de la maison qui n’était pas étanche avant de nettoyer et de repeindre l’intérieur. Pour cela il fallait tout déménager, mais aucune place de libre, toutes les pièces étant occupées ; donc cela m’obligea à toute une cascade de travaux : faire une nouvelle sacristie, l’ancienne deviendrait oratoire et celui-ci reprendrait sa destination première de salle de réunion. Tout ce plan se déroula comme prévu et en trois mois j’étais installé correctement, il y avait une nouvelle

MA VIE MISSIONNAIRE

MA VIE MISSIONNAIRE L’église déborde sacristie, un oratoire attenant à l’ancienne église et une salle de

L’église déborde

sacristie, un oratoire attenant à l’ancienne église et une salle de réunion. Au rez-de-chaussée je récupérais la salle de l’opticienne que j’installais dans une autre pièce près du secrétariat de la catéchèse, ainsi je disposais d’un bureau où se trouvait la bibliothèque.

Travaux

La nouvelle sacristie donnait directement sur l’escalier qui permettait d’accéder au chœur. Mais les jours de fêtes solennelles il y avait procession pour entrer par le portail principal qui donnait sur le trottoir. Il fallait donc sortir de la cour de la mission, longer le mur jusqu’au grand portail de l’église Impossible de marcher sur la route à cause de la circulation ; je ne comprenais pas pourquoi aucun de mes prédécesseurs n’avait pensé à aménager une ouverture qui permette un accès direct, intérieur, de la cour aux escaliers de l’église ce qui aurait facilité le déroulement d’une procession digne de ce nom. J’avais commencé des travaux, il n’y avait plus qu’à continuer avec l’équipe que j’avais sous la main. C’est ainsi que je mis le doigt dans l’engrenage ! Cette entrée intérieure terminée nous avons entrepris de surélever le mur de clôture qui, du fait des travaux de voierie, n’était plus assez haut. Puis il était urgent et indispensable d’agrandir l’église devenue trop petite malgré les quatre messes célébrées les dimanches et jours de fêtes. Cette église était l’œuvre du père Dujarrier qui l’avait construite sur un plan d’une église d’Abidjan. Elle était assez originale, carrée, de 30 mètres de côté, clôturée sur l’extérieur par des grilles décorées de motifs bibliques dessinés par une des sœurs de l’Education Chrétienne de la paroisse et sur la cour

par des murs ajourés en plaques de béton qui permettaient une aération maximale. L’autel se trouvait dans un angle du carré et l’entrée principale à l’opposé, si bien que la visibilité était parfaite, aucun pilier. Elle était surélevée, on y accédait par sept marches, il y avait un déambulatoire de trois mètres de large le long des grilles, qui permettait, en cas d’assistance importante, à ceux qui se trouvaient à l’extérieur, de pouvoir participer aux cérémonies. Légèrement en pente, toute l’assistance pouvait suivre facilement les cérémonies. Mais il y avait bien des inconvénients avec ce genre de bâtiment : très ouvert du côté des tornades, avec le vent la pluie inondait l’intérieur et arrosait les fidèles si cela se produisait pendant les cérémonies. Lorsque le père Dujarrier entreprit la construction, c’était encore la campagne et la route principale était celle qui aboutissait au stade. Je fis moi-même remarquer au père qu’il construisait juste sur les limites de la mission et, qu’à sa place, je construirais plus en retrait afin d’avoir de l’espace entre l’église et la route pour disposer d’une esplanade devant la porte principale. Il n’en tint pas compte, jugeant autrement. En fait, suivant le plan d’urbanisme, un nouveau pont fut édifié entre le marché Dantokpa et Akpakpa, pont très large à quatre voies donnant naissance à une avenue, ébauche de la liaison avec la zone industrielle et la route internationale reliant le Dahomey-Bénin au Nigéria. Cette route longeant l‘église en croisait une autre aussi importante, perpendiculaire, juste sur l’autre côté. Des feux de croisement furent installés et, comble de malheur, c’étaient des feux alternés pour permettre aux véhicules de changer de direction si nécessaire. D’où un tintamarre insupportable durant les cérémonies : camions, voitures, motos s’arrêtant, démarrant, klaxonnant continuellement. Impossible de se faire entendre dans l’église. Bien des prêtres refusaient de célébrer dans ces conditions. Actuellement encore l’évêque se montre très réticent pour venir y célébrer. Enfin les paroissiens n’aimaient pas cette église, elle n’était pas à leur goût et ressemblait à un simple hangar, une usine disaient-ils ! Puis elle se révélait trop petite malgré sa capacité de 1250 places assises. Deux problèmes se posaient : agrandir et insonoriser autant que possible. J’avais remarqué que pendant les messes, faute de place, une partie importante des paroissiens restaient derrière les grilles et sur les marches. Tournés vers l’autel au début de la messe ils ne pouvaient rien voir. Pendant l’homélie ils s’asseyaient

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Sacré-Cœur : l’église en 1996 et en 1998
Sacré-Cœur :
l’église en 1996
et en 1998

sur les marches, donc tournés vers la rue, regardant la circulation, et restaient dans cette position jusqu’à la fin puisque de toute façon ils ne pouvaient pas suivre la célébration. J’imaginais donc que la solution serait de construire des gradins, comme autour d’un stade, auxquels on accèderait par les marches de l’entrée principale. L’architecte me dit qu’en effet ce serait une solution mais qui coûterait très cher et qu’il serait plus économique de faire un mur de soutènement de la hauteur du soubassement qu’on pourrait remplir de sable. Une dalle de béton coulée au niveau du déambulatoire, en légère pente comme le reste de la nef, sur les deux côtés extérieurs ferait l’affaire. On ôterait les grilles et l’on monterait des murs, avec claustras pour protéger du bruit et de la pluie tout en assurant l’aération.

Evidemment je risquais d’être critiqué pour avoir supprimé l’originalité et l’esthétique des décorations bibliques du père Dujarrier. Je ne voyais aucune autre solution et pris le risque de réaliser ce projet.

Les travaux achevés, les paroissiens furent fiers de la nouvelle allure de leur église et le père Dujarrier, de passage, me félicita : « Très bien ! Tu as trouvé la bonne solution ! »

Se lancer dans de tels travaux, vu la situation financière de la paroisse, me semblait risqué, mais je compris vite qu’elle avait des moyens et que je pouvais compter sur la générosité des fidèles. D’ailleurs le conseil économique me poussait à l’audace. C’est pourquoi je me suis lancé dans l’aventure. Le financement serait assuré par la vente de charité annuelle et une quête supplémentaire, une fois par mois, appelée “djigbé-zan”. Je pris

l’initiative en mettant dans le coup le nouveau comité des fêtes à la place de la coordination des jeunes qui ne se chargerait plus que de l’organisation des jeux. Les jeunes firent grise mine, refusèrent de participer puis acceptèrent mes propositions en me

prédisant une catastrophe !

1998 doubla la recette de celle de 1997 et les quêtes supplémentaires (djigbé-zan) passèrent de

4.693.000 F. CFA en 1996 à 5.153.000 F. CFA en

1997 alors que nous n’avions pas encore commencé l’agrandissement de l’église. Les prédictions de la Coordination des Jeunes annonçant que j’allais vider l’église furent loin de se réaliser, bien au contraire :

vente de charité, quêtes ordinaires et supplémentaires, denier du culte furent en augmentation très sensible car les fidèles qui avaient quitté la paroisse revinrent en voyant que le curé avait repris les choses en main. Alors qu’en 1996 le Sacré-Cœur se trouvait en sixième position des paroisses de Cotonou pour les recettes ordinaires annuelles, en 1997 elle occupait la troisième position

En fait la vente de

derrière St Michel et Notre-Dame. Ces recettes passaient de 4.227.423 F CFA à 7.796.915. F. La participation à la solidarité (vente de charité et quêtes supplémentaires pour l’aménagement) où la paroisse était septième et dernière de Cotonou avec

2.547.423 F en 1996, passa là aussi en troisième

position avec 5.786.915 F. Je n’ai pas les chiffres

MA VIE MISSIONNAIRE

de 1998 où l’augmentation fut encore plus grande car nous étions en pleins travaux d’agrandissement de l’église et les paroissiens toujours plus généreux ! Je dois, en toute justice, reconnaître que mes successeurs du clergé diocésain continuèrent à solliciter la générosité des paroissiens et se lancèrent aussi dans des réalisations que j’appréhendais moi- même de tenter vu l’ampleur des travaux. La première chose qu’on me demanda fut de paver toute la cour car c’était l’inondation à la saison des pluies. Je demandais à souffler un peu. Je voulais m’assurer que je reviendrai après mon congé en 1999… Il fallait faire un plafond dans l’église et pour cela refaire l’ancienne toiture qui prenait de l’âge :

frais immenses ! Tout cela ils le firent, et bien d’autres choses : la première église fut transformée en sanctuaire pour l’adoration perpétuelle, des salles de catéchisme furent édifiées, l’école réhabilitée et un étage construit pour doubler le nombre de classes, des bâtiments d’un étage furent construit en bordure de la route pour des logements et boutiques à louer etc… J’ai constaté tout cela à mon passage en juillet dernier 2009. La mort brutale de Mgr de Souza en mars 1999, mon départ pour la France en juillet, mon âge 73 ans et demi, le peu d’enthousiasme du vicaire général à solliciter mon retour, je regardais tout cela comme des signes que ma vie missionnaire s’achevait. Encore en bonne santé je ne me voyais pas aller à la maison de retraite. J’étais prêt à m’engager comme prêtre auxiliaire dans un diocèse de France. Un nouveau chapitre allait s’ouvrir…

RETOUR EN FRANCE

Ma vie missionnaire active au Dahomey-Bénin se terminait. Ce départ définitif du Bénin ne fut pas pour moi un déchirement, c’était dans l’ordre logique des choses : j’avais eu 73 ans le 31 décembre 1998 et le séjour au Sacré-Cœur durant les trois dernières années avaient été assez éprouvantes. J’avais au moins la satisfaction d’avoir remis la paroisse sur les rails, relancé la pastorale, agrandi l’église et remis les finances à flot. Je ne savais que confidentiellement le nom de celui qui était pressenti pour me remplacer. Je ne le connaissais pas et ne le rencontrais pas non plus ; il avait été professeur au petit séminaire de Natitingou et n’avait jamais fait de ministère paroissial. Il n’y avait plus d’évêque à la tête du diocèse, c’est le vicaire général, le père

Gilbert Dagnon, qui remplissait le rôle d’administrateur et se contenta de me regarder partir… Tout cela aussi était dans l’ordre des choses :

Mgr de Brézillac considérait qu’un missionnaire était un pionnier au service de l’Eglise, qui va où ses su- périeurs l’envoient pour annoncer la Bonne Nou- velle, favoriser les vocations sacerdotales et qui se retire quand l’Eglise est implantée grâce à un clergé local suffisant. Je pense que nous y étions arrivés et que nous n’avions plus qu’à transmettre le témoin. J’appris, par mes amis de la paroisse, que mon successeur ne fit pas long feu, un an à peine, se montrant trop autoritaire, agissant comme un supérieur avec ses séminaristes. Il y eut des plaintes des paroissiens et la coordination des jeunes fut à la base de la contestation. Il fut remplacé par un ancien vicaire et disciple du vicaire général, porté sur les exorcismes, voyant de la magie et des sorciers partout, imposant les mains sur les malades pour les guérir plutôt que de s’occuper de catéchèse et de pastorale. L’évêque qui succéda à Mgr de Souza ne tarda pas à l’envoyer pour des études en France. Il le remplaça par un jeune nommé administrateur ; il n’avait que quelques années de sacerdoce et fut lui aussi envoyé aux études à son tour. Je suis retourné plusieurs fois, pendant les vacances, passer un mois au Bénin où je pus constater l’évolution du pays et de l’Eglise en particulier : les paroisses se multipliaient, le clergé aussi, l’Eglise était bien implantée ; les orientations étaient sans doute différentes des nôtres mais correspondant à la culture du pays. En 2008 le curé, Jules Doganou récemment nommé à la tête de la paroisse, m’invita à venir célébrer le 29 juin le cinquantenaire de la fondation. Je pense qu’il est rare que le fondateur d’une paroisse soit présent pour ses noces d’or ! C’est avec joie que j’acceptais d’autant plus que ce nouveau curé avait fait un stage de neuf mois à Calavi alors que j’en étais le curé ; nous étions restés amis, il m’accueillit très gentiment. C’est Mgr Marcel Agboton, nouvel archevêque de Cotonou et mon ancien élève de cinquième au collège Aupiais, qui vint présider la messe solennelle. Je retournai encore à Cotonou en juillet dernier profitant à nouveau des vacances pour y passer un mois avec un programme assez chargé : ordination d’un jeune d’une famille amie, rencontres de “mes enfants” de Cotonou et Calavi, des prêtres et religieuses avec qui j’avais travaillé. On ne reste pas

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une quarantaine d’années dans le ministère sans garder des attaches. Ces voyages me permirent surtout de constater l’implantation sérieuse de l’Eglise : cette année l’archevêque de Cotonou a ordonné 27 prêtres pour son diocèse et sur l’ensemble des 10 diocèses du Bénin il y en eut 80 ! Le clergé local compte actuellement plus de 800 prêtres diocésains auxquels on doit ajouter 100 prêtres et 97 frères ou religieux originaires du pays. Les religieuses béninoises des différentes congrégations sont environ un millier !

13 JUILLET 1999, RETOUR EN FRANCE

En bonne santé, je pensais être capable de continuer un ministère sacerdotal plutôt que de rejoindre une maison de la Province pour une occupation secondaire. Mon désir était de me mettre à la disposition d’un évêque diocésain comme simple prêtre auxiliaire. Je désirais rejoindre le diocèse de Nice dont l’évêque était Mgr Jean Bonfils, notre ancien supérieur provincial de 1974 à 1978. J’avais été alors secrétaire provincial, nous nous connaissions très bien et il accepta immédiatement ma candidature. Je rejoignis la paroisse de Mandelieu-La Napoule dont le curé, le père Neumann, m’accueillit très aimablement. Il était le doyen et aussi responsable des séminaristes du diocèse, regroupés à Avignon avec ceux des autres diocèses de la province ecclésiastique et des Antilles. Je disposais d’un appartement à La Napoule alors que le curé résidait au presbytère, à Mandelieu, à 5 km de chez moi. Il me demanda d’assurer les messes du dimanche à Théoule, station balnéaire à 2 km, d’autres messes durant la semaine et parfois de célébrer des enterrements. Il m’invitait au restaurant tous les dimanches avec des amis, des confrères ou séminaristes. C’était une situation rêvée comme pré-retraite, mon traitement me permettait d’entretenir l’appartement, de faire ma cuisine et même de faire des économies qui dépannaient les uns et les autres au Bénin avec lequel je restais en relation régulière. C’était la Côte d’Azur et je n’étais qu’à dix minutes de la plage ; climat et paysages merveilleux. Evidemment ce n’était plus du tout le même genre de ministère qu’au Bénin avec ses messes dans des églises bondées, ses catéchismes débordants, ses confessions interminables du

samedi soir ! J’avais été averti que le clergé et les fidèles de France ne goûtaient pas du tout les anciens missionnaires qui leur rabattaient les oreilles avec leurs exploits passés…et je me gardais bien dans les sermons et réunions de faire des comparaisons. Les fidèles étaient assez peu nombreux et il y avait beaucoup de retraités ou de vacanciers. Je fis connaissance avec certains paroissiens réguliers qui devinrent des amis qui m’invitaient volontiers. Le curé me demanda, quand il me connut un peu, d’assurer l’aumônerie de la Vie Montante, mouvement des retraités chrétiens qui se réunissaient chaque semaine avec un programme fixé d’avance basé sur l’Evangile ou la liturgie. Les réunions étaient très intéressantes car les participants étaient avides de s’informer et de s’instruire. Une transformation était en route dans le diocèse depuis quelques années car, faute de prêtres, il fallait regrouper les paroisses. Ce travail était important et tous les fidèles impliqués dans la mesure de leur disponibilité et de leur engagement furent invités à participer à des réunions avec le clergé pour exprimer leur avis. Le programme s’intitulait : “Diocèse 2000”. L’évêque organisa un grand meeting où il exposa les modifications adoptées et le nouveau visage du diocèse qui passait de plus de cent paroisses à une trentaine regroupées dans de nouveaux doyennés. La paroisse de Mandelieu fut réunie avec celle de Cannes La Bocca et deux autres de l’arrière pays pour n’en former qu’une seule : saint Vincent de Lérins. Les curés furent changés, ceux des anciennes paroisses mutés ailleurs (le père Neumann devint curé d’une paroisse de Cannes) ou devinrent membres des nouvelles équipes sacerdotales, ce qui parfois ne se fit pas sans problèmes. Le temps arrangea les choses (départ à la retraite pour les plus âgés par exemple) l’évêque nomma des curés « in solidum » dans les cas ou l’un des anciens curés tenait à garder son titre etc. Pour moi je restais sur place, prêtre auxiliaire. Mon curé changeait et ses méthodes étaient tout autres que celles de son prédécesseur. Bien plus jeune que lui il tint à ce que tous les paroissiens fissent sa connaissance et celle des prêtres de l’équipe. Pour cela il décida que nous changerions chaque dimanche de lieu de célébration de la messe. Ce fut un manège permanent. Dans mon cas, par exemple, alors qu’auparavant j’allais tous les

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dimanches célébrer à Théoule, à 2 km, il me fallait parfois aller à Pégomas, à 20 km, et son ex-curé, qui demeurait dans le presbytère de Pégomas parcourait 22 km pour me remplacer à Théoule. Les paroissiens, quant à eux, se plaignaient de ne plus connaître leurs prêtres qui changeaient chaque semaine ! Belle illustration du dicton : « Le mieux est parfois l’ennemi du bien » ! Personnellement je me gardais bien de faire la moindre critique, je n’étais qu’un auxiliaire qui exécutait simplement les ordres ! Je suis resté à La Napoule du 30 octobre 1999 au 31 mai 2002. Je m’y suis plu ; pour un pré- retraité c’était l’idéal : me rendre utile en exerçant mon ministère, jouir d’une indépendance appréciable dans un pays magnifique, au climat agréable. En mai 2002 Mgr Bonfils me demanda si j’acceptais de remplacer, pendant ses vacances, un confrère SMA qui était arrivé dans le diocèse depuis un peu plus d’un an et que monseigneur avait nommé curé de la paroisse Notre-Dame du Var. Je serai là comme prêtre auxiliaire, si j’acceptais, pour l’aider car la paroisse comptait 19 “clochers” depuis le remembrement de diocèse 2000. De plus il était isolé dans cet arrière pays niçois et avait pas mal de problèmes avec les paroissiens du fait de son caractère ; ma compagnie pourrait lui être bénéfique ! Je ne le connaissais pas, sinon de réputation par les confrères qui avaient vécu avec lui, en Côte d’Ivoire, au Zaïre où en France. Nulle part il n’avait fait de longs séjours par suite de son caractère et de son penchant pour la bouteille qui le rendait insupportable. Il demanda à servir dans le diocèse de Clermont-Ferrand, y resta trois ans et l’évêque le remis à la disposition de la SMA. C’est alors que Mgr Bonfils, qui l’avait eu comme novice à Chanly, l’accepta dans le diocèse de Nice pour l’aider à s’en sortir. Dès son arrivée il se créa une réputation dont j’eus des échos à La Napoule ! Malgré tout j’acceptais la proposition de Monseigneur. Il m’accueillit gentiment à Puget-Théniers. J’étais son aîné de 18 ans, j’en avais 75. Faute de place nous ne logions pas ensemble au presbytère, appartement au troisième étage d’un bâtiment appartenant à la commune. J’habitais en appartement moi aussi, non loin du presbytère. Ce logement ayant été mis à la disposition de la paroisse par les propriétaires, décédés depuis. Situation bizarre : j’étais en fait comme un squatter, ni propriétaire, ni locataire. Aucun héritier connu

; un notaire s’occupait de cette affaire mais se trouvait à Aix en Provence et tous les habitants de Puget considéraient que la paroisse était propriétaire de fait. L’appartement, laissé à l’abandon depuis deux ans, j’y fis le ménage et m’y installai sans scrupule. Nous avons fait table commune, le curé et moi, tous les midis, j’étais le cuistot et nous avons fait bon ménage. Je jouais les ignorants tout en connaissant par les supérieurs, les confrères et mes collaborateurs les problèmes qu’il avait eus et les plaintes à son sujet auprès de l’évêque. Mgr Bonfils ne savait que faire. Ce confrère eut un accident de voiture, sans gravité, en mai 2003, fit un scandale par ses cris, ses insultes d’où plainte, intervention des gendarmes, constat d’alcoolémie, garde à vue et tribunal. Récidive quelques mois après, condamnation avec sursis et obligation de désintoxication par une cure. Mgr Bonfils en profita pour le remettre à la disposition de la SMA et me demanda d’assurer l’intérim. Je devins donc administrateur de la paroisse. Comme monseigneur donna sa démission en 2005, atteint par la limite d’âge, alors qu’il n’avait toujours pas trouvé de remplaçant, je m’adressai à son successeur, Mgr Sankalé qui ne me fit aucune promesse. J’étais prêt à rester dans le diocèse comme prêtre auxiliaire mais non pas en exerçant la fonction de curé. L’évêque semblant sourd à ma demande, j’attendis encore un an puis je prévins le vicaire général, Mgr Terrancle, que je donnais ma démission pour rejoindre Montferrier. C’est ainsi que le 4 octobre 2007 je rejoignis les confrères retraités des CHENES VERTS notre maison de retraite, cessant toute vie active missionnaire et me remémorant les souvenirs du Dahomey-Bénin.

Baillarguet 12 mars 2010

cessant toute vie active missionnaire et me remémorant les souvenirs du Dahomey-Bénin. Baillarguet 12 mars 2010