Les usages anthropologiques du temps

(Eric CHAUVIER, sociologue-anthropologue)

1) Retour sur une polémique : le discours de Dakar

Pour vous parler du temps en anthropologie, je vais ancrer ma réflexion dans une
polémique, dont vous avez sûrement entendu parler.

Le 26 juillet 2007, à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, le président Sarkozy a
exposé sa « vision du continent africain », assortie de sa conception d'un « partenariat
avec l’Afrique », dans un discours qu’il souhaitait, je cite, « fondateur » (il envisage
initialement de le prononcer à Brazzaville, là-même où le général De Gaulle amorce le
processus de décolonisation en 1944). Ce discours est rédigé par Henri Guaino, le
conseiller spécial du président. Sur le coup, plusieurs extraits des propos tenus par
Nicolas Sarkosy paraissent scandaleux à bien des Africains et à bien des occidentaux. Je
rapporterai les propos qui ont fait l’objet des plus virulentes polémiques :

Le président affirme notamment que :

- « L’homme moderne qui éprouve le besoin de se réconcilier avec la nature a
beaucoup à apprendre de l’homme africain qui vit une vie en symbiose avec elle
depuis des millénaires. ».

- « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans
l’histoire.

- « Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons (…) ne
connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans
fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout
recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour
l’idée de progrès. »

- « le problème de l’Afrique, c’est de cesser de toujours répéter, de toujours
ressasser, de se libérer du mythe de l’éternel retour [ … ] »

Très rapidement, plusieurs intellectuels ainsi que des journalistes réagissent (dont
Achille Mdembé universitaire et journaliste sud-adricain). Ils reprochent au président
Sarkosy de situer les Africains dans un temps fantasmatique et, ce de façon péjorative.

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« du fond des âges ». Ce serait d’abord un temps perçu par rapport à la nature. le président (ou plutôt son conseiller spécial. « depuis des millénaires ». Ce qui compte pour les africains ce serait les mythes fondateurs. Au niveau individuel. Sur ce point. ». qui a écrit le discours) présuppose que le temps des africains est différent du notre . c’est à dire des histoires ancestrales transmises oralement de génération en génération par des griots ou par d’autre détenteurs de mémoire. l’histoire de France qui est identifié par une succession d’évènements authentifiés par les historiens. « tout recommence toujours ». de la nuit. dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature. Dans le discours du président. mérite quelques affinements. le temps serait perçu par les africains comme un éternel recommencement. Au niveau collectif : c’est par exemple. le temps des africains serait cyclique / c’est la première caractéristique . ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. « éternel présent ». Henri Guaino. c’est-à-dire qu’il reposerait sur une succession d’évènements. « la nature commande tout ».Je crois que cette critique. de « siècles en siècles » « aube des temps ». qui depuis des millénaires. Le temps africain serait un temps sans histoire au sens ou les historiens traitent des évènements passés en occident : « Le drame de l’Afrique. Le temps africain serait aussi celui du mythe : le temps africain serait perçu comme un éternel retour vers les mythes fondateurs : c’est ce qu’expose explicitement le président. même si elle est fondée. vit avec les saisons. « ordre immuable ». qui vont nous mener à l’idée de temps. « la répétition sans fin ». « immobile ». la vie d’une personne comporte un début et une fin : cette linéarité est aussi cumulative. plus nous avançons en âge et plus nous nous approchons d’une 2 . « ancestral ». « village ». par exemple par rapport aux saisons ou aux lunaisons. c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire ». Effectivement. Par opposition. « se répète ». décrivant un continent à la fois enfant et ancestral : « jadis ». « écrit d’avance ». il serait linéaire et cumulatif . leur temps ne serait pas de même nature que celui des occidentaux. de l’immobilité. « nuit ». Les propos du président abonde en ce sens : « Le paysan africain. « nuits des temps ». Cette linéarité se manifeste par l’avancée en âge . notre temps serait celui de la modernité . le journaliste Etienne Smith relève l’« omniprésence du champ lexical de l’ancestralité. « éternel recommencement ». « ancêtres ». En fait deux conceptions du temps s’opposent dans le discours du président : le temps des Africains et celui de l’occident.

limite / une limite qui est une étape pour les croyants et une fin probable pour les agnostiques (puisque la mort est par principe inconnaissable pour les agnostiques). « depuis toujours ». puis la décolonisation. y serait stationnaire. Achille Mdembé dénonce un effet insidieux du discours du président. le problème est précisément que le temps de l’Afrique est aujourd’hui très largement mondialisé. En assimilant l’Afrique a un temps cyclique et mythique. où la puissance d’invocation remplacerait la puissance de production. avec ses dérives que j’aborderai tout à l’heure. au sein d’un univers enchanté et féerique. Dans ce type de société. ici. le temps est perçu comme linéaire et cumulatif par les africains. puis le commerce. la fantaisie et le caprice cohabiteraient non seulement avec la possibilité du malheur. Autrement dit. Or. En fait. il écrit au sujet du discours de Dakar: « Le mythe et la fable seraient ce qui. Dit autrement. on aurait des entités captives des signes magiques. C’est précisément sur ce point que les critiques pleuvent . selon Mdembé. et où le merveilleux. Empêtrées dans une relation de pure immédiateté au monde et à elles-mêmes. Parmi ces critiques il y a en particulier celles d’ Achille Mbembe. 3 . Le temps. (…) En lieu et place de l’individu. il existe un temps partagé entre les occidentaux et Africains. Pourquoi cela ? parce qu’il y a eu une suite ininterrompue de contacts avec l’occident : la colonisation. de telles sociétés seraient incapables d’énoncer l’universel (…). affirme Mdembé . Par opposition au temps africain. « toujours déjà-là ». elles pleuvent contre cette perception d’un temps africain dissocié du temps de l’occident. le fatalisme deviendrait la norme et s’opposerait a l’idée de progrès. dirait l’ordre et le temps. on fige ce continent dans un déterminisme géopolitique et culturelle : celui des « sociétés simples ou encore des sociétés de la tradition » (le paysan prisonnier de « coutumes » et des « traditions » ). et ce temps partagé s’est produit à l’avantage des occidentaux : les africains ont repris depuis longtemps les codes des dominants. le président se trompe / ou a une expérience partielle de l’Afrique : parce qu’aujourd’hui et depuis longtemps. c’est à dire rythmé par nos pratiques modernes. notre temps social serait donc un temps incarné. à savoir le cahier des charges du modèle capitaliste des codes occidentaux. autrement dit un temps non linéaire et non cumulatif. // L’idée même de progrès viendrait s’y désintégrer. mais avec son actualité » (Achille Mbembe). Dans un article.

de la Méditerranée ou de l’Atlantique sont précisément appelé les « aventuriers » par les Africains eux-mêmes. De même. qui obligent évidemment les Africains à partager le même temps linéaire que celui des occidentaux .Partant de là. (L'Afrique humiliée (éd. Plusieurs observations récentes contredisent le constat du président. pour parler de « l’homme africain réduit à un paysan fermé à l’idée de progrès. par leurs aller et retours entre les continents. les migrants qui tentent la traversée du Sahara. « la Renaissance de l’Afrique commencera en apprenant à la jeunesse africaine à vivre avec le monde. Fayard)) elle rappelle :* . les conséquences. parfois dramatiques. les pressions exercées par l'Europe dans la négociation de nouveaux Accords de partenariat économique (APE) qui déséquilibrent des économies fragiles.Le temps africain vu par les anthropologues 4 . on comprendra mieux ce que le journaliste Etienne Smith reproche au discours du Président : « Curieux choix que de s’adresser à l’élite africaine (étudiants). la « mort sociale » des expulsés . des politiques d'ajustement structurel menées par le FMI et la Banque mondiale . le président encourage les Africains à ne pas refuser l’ « aventure ». 2 . La jeunesse africaine refuserait de vivre avec le reste du monde. » (Etienne Smith) De même. cosmopolite à souhait. Or. non à le refuser ». ce sont là des pratiques de contact pour le moins violentes. ancienne ministre de la Culture au Mali. ce sont bien là les preuves tragiques que les Africains sont entrés dans l’histoire mondiale . En fait. l’occident marchand. là où il a du contact interculturel il y a aussitôt du temps partagé : Quelques autres preuves de ces contacts : Aminata Traoré. Les jeunes du continent sont des acteurs de premier plan de la globalisation / par leurs migrations. Or. dans une ville de plus de deux millions d’habitants (Dakar). par leur cosmopolitisme. économique et géopolitique les a fait entrer de force dans l’histoire mondiale.

le temps est perçu en fonction des campagnes saisonnières de chasse ou de pêche o Chez les Bushmen dans le désert du kalahari. où l’existence d’un individu est perçue comme une manifestation particulière d’un phénomène réitéré à l’infini. ont démontré cette perception du temps africain. La mort appartient donc. premier aspect de ce temps cyclique. les premiers. et qu’à ce titre elle engage différents modes de représentations : . la perception du temps est cyclique. et plus particulièrement d’une pensée anthropologique très répandue en occident. d’abord par leurs aspects impérialistes ou post-colonialistes. Smith. ce serait renaître dans l’ancestrâlité. comme la naissance. Ce sont les anthropologue qui. toute naissance est une renaissance (c’est ce que décrivent les mythes africains rapporter par les anthropologue : Dogon du Mali) .Selon Mdembé. ce sont les travaux liés à l’économie de subsistance (en fonction de leur grande connaissances en botanique) 5 . à un cycle de vie. aujourd’hui encore. Ils ont par exemple été les premiers a montrer qu’en Afrique Noire. Aminata Traoré et beaucoup d’autres journalistes ou universitaires. Pourtant je voudrais nuancer ces critiques : ces propos ne sont pas inventés par Henri Gaino. les arguments du discours du Président paraissent scandaleux. Ils ont montré qu’en Afrique. la mort est une naissance à l’ancestrâlité : mourir. revenir d’où l’on vient. Les A ont aussi très largement montré qu’en Afrique le rapport au temps s’incarne de façon cyclique par rapport à la nature : . le rythme cyclique s’incarne aussi par rapport au activités de la vie collective : o Chez les Inuit qui sont des Chasseur-cueilleurs. ensuite parce qu’ils semblent relever d’une doxa (une opinion ou un jugement de valeur) plutôt que d’une démarche scientifique). un rythme naturel s’incarnait par exemple dans la suite des jours / dans les moments du jour / dans les lunaisons / dans les saisons de l’année solaire : c’est le cas pare exemple des Bamiléké du Cameroun. qui concerne surtout l’Afrique noire non musulmane : l’individuation procède des ancêtres : l’individu renaît en quelques sortes de ses ancêtres . Ils sont d’abord les fruits d’une pensée occidentale. .

un anthropologue du début du 20ème siècle a caractérisé « la mentalité primitive ». Ce rapport au sacré s’exprime dans le totémisme ou animisme africain (des êtres mythiques ou des forces surnaturelles sont en œuvre dans la nature). Dans la même perspective. Benjamin Lee Whorf (1969 : 111) voulait déduire des formes verbales hopi les représentations temporelles de ces Indiens (Hopi = ancêtres des Navajos en Arizona et Nouveau Mexique ) . comme en occident. ces africains là n’avait pas la capacité mentale pour avoir une perception abstraite du temps (Sources : Alban Bensa). De façon plus profonde. si bien que l’ordre des choses ne doit pas être changé. il allait même jusqu’à traiter d'« illusion » leur expérience d'un mouvement progressif du temps. au refus de la nouveauté et du changement. La mentalité primitive se caractérise par une perception du temps sans histoire ». Evans-Pritchard. lorsque. ainsi. o Chez les Baruya de Nouvelle-Guinée. Pourquoi cela ? Parce que l’homme primitif. Mircea Eliade évoque au sujet des Africains. En d’autre termes. ce sont les générations de jeunes hommes. On revient à cette idée d’un temps cyclique. les Hopis n'auraient « pas plus dans les verbes que dans les autres modèles linguistiques de possibilité d'expression pour un temps 6 . anthropologue africaniste. Les anthropologues ont presque tous montré que les sociétés non-occidentales n’avaient pas une perception linéaire et cumulative du temps. Levi-Bruhl. à nouveau dans un temps cyclique. Or cet ordre des choses est cyclique. un temps intangible. Autre exemple. « La construction du Temps se fait par la répétition de la cosmogonie. La perception d’un temps mythique rend impossible la perception d’un temps historique. Cette perception du temps serait « assurée par l'acte cérémoniel lui-même qui abolirait la temporalité pour offrir aux hommes l'expérience mystique d'une nouvelle naissance ». je cite L B : « il n’y avait pas encore de temps ». ce sont aussi les temps de paix et temps de guerre. que traduiraient les mythes. entretient un rapport au sacré qui lui inspire des sentiments de craintes et de respect. une « ontologie archaïque » où prend forme « le mythe de l'éternel retour1 » « qui mêle présent et passé en un seul instant. Dans les années 50. n'hésitera pas non plus à minimiser les capacités de mémorisation des Nuer (peuple nilotique du Soudan) . avec une tendance très prononcée au conservatisme. celui de la création ». selon LB. avec de nombreux rites de passage / enfance – adolescence – âge adulte . C’est le règne du mythe.

= un temps idéel .. LS fait la distinction entre société chaude et société froide : .. les sociétés dites froides auront tendance a reproduire des traditions .] Il n'y a pas idée d'écoulé ou de futur. toutes les sociétés sont dotées d’une histoire. Le diagnostic est conforme à tous ceux qu'on avance pour dessiner le portrait-robot du « primitif » : « Ces morphèmes. archaïques. des pratiques perpétuées par leur ancêtres . les représentations du temps se verront soumises. préindustrielles. « Au-delà des particularismes locaux. anciens verbes. d’ou des conceptions différentes du temps . Sociétés froides = sont des société doté d’institution destinées à annuler les effets de l’histoire sur leur équilibre et leur continuité (Afrique. Le mythe incarne un temps cyclique et originel qui empêches les sociétés amérindienne. pas de temps universel / Pour les Hopi le temps serait réduit à leurs pratiques rituelles spécifiques : cycliques et naturelles. Dans la pensée sauvage. 7 . etc. à la règle du grand partage : . selon LS. Autre exemple : « Des analyses faites par Maurice Leenhardt à propos des Mélanésiens de Nouvelle-Calédonie (kanaks). d’entrer dans l’histoire. circulaire. ou autres mots amenuisés par l'usage. incas) . un temps abstrait . mais aussi africaines.] On pourrait dire que le sujet ignore la distinction présent et passé » (1946 : xlv-xlvi). : 92).. d'un côté. parce que tout cet ensemble reste embrassé dans un seul regard. En somme.. fermé) des sociétés à « solidarité mécanique ». [. comme les autres. montrent l'impossibilité où est le Canaque de saisir le temps. mais qu’elles ne gèrent pas cela de la même façon. Lévi-Strauss attribue également aux Amérindiens des préoccupations du même ordre : « opposer. primitives. le temps (lent. hopis. Sociétés chaudes = sociétés qui se servent de leur histoire comme élément dynamique de leur développement (occident) Cela signifie que. avec l’anthropologie. une de ces plus célèbre livre. je le cite. [. à l'histoire et aux secousses des événements la pérennité des structures du mythe ». et référées à des mythes transmis oralement. société première amérindienne= aztèque.objectivé » (ibid.

La plupart des études contemporaines ne dérogent pas à ce principe de distinction des temporalités. Chez les Bamiléké. Dans cette mesure. note Bensa. Il ajoute. . le temps (rapide. Selon Kendem. et cela peut sembler évident au Cameroun que le soleil constitue « un repère temporel dans une région où l'ensoleillement est quasi quotidien ». ce qui signifie littéralement : « combien de soleil ? » La réponse peut-être : « A nam nto ». cet exemple indique bien que. varient pendant la journée . mais plutôt « le nombre de fois que ce dernier aurait apparemment changées de position dans le ciel ». Elle est réalisée par l’anthropologue Emmanuel Kandem au sujet du temps chez Les Bamiléké. une étude assez représentative de cette approche anthropologique du temps. la pluie. ouvert) de la modernité. de l'autre. la représentation du temps et les pratiques temporelles se fondent sur trois piliers dominants » : Premièrement : La référence permanente aux phénomènes naturels. Il donne une explication qui peut sembler convaincante : « la position apparente du soleil dans le ciel. en français courant ». le soleil équivaut à « l'horloge ou à la montre pour les populations urbaines ». c'est-à-dire : « il est cinq soleils ». C’est une études qui été menée dans les années 80. Cela signifie que « Les activités qui rythment la vie quotidienne (activités 8 . la lune. Il donne des exemples empruntés à la langue Bamiléké : « pour connaître le temps qu'il est un moment donné. » De telles remarques. on dit « A nam sù ? ». comme chez tous les peuples dont la culture restent très marquée par des traditions anciennes. linéaire. ainsi que son intensité. pour ces populations. les phénomène naturels constituent les principaux repères pour l'évaluation du temps/ Ce sont pas exemple le soleil. nous dit Emmanuel Kandem. Il précise toutefois que l’expression «cinq soleils » n'indique pas la quantité de soleils observés. ici. Je prendrais un exemple au hasard. la succession du jour et de la nuit. Pour Kendem. etc. Ce sont des indicateurs du temps qui sont perçus. un groupe ethnique originaire des hauts plateaux de l'ouest du Cameroun. « ont contribué à situer hors du temps linéaire des sociétés entières et des individus ». ce qui pourrait se traduire par : « il est cinq heures ». dans leur dimension essentiellement naturelle. chacun des moments approximatifs de cette variation est assimilé à un moment de la journée. « le soleil est un élément permanent et dominant de l'environnement naturel » Deuxième caractéristique du temps chez les Bamiléké : La fluidité des cadres temporels sociaux.

Il s’agit là selon Kendem d’« une des dimensions dominantes de la représentation sociale du temps en milieu africain traditionnel ». 9 . etc. il évoque « une forme de synthèse ou d'harmonie entre ces différents systèmes temporels ». présent.) ne s'inscrivent pas toujours dans des registres temporels opposés. Selon lui. les sociétés traditionnelles africaines. comme toutes les sociétés d’Afrique Noire se représenterait le temps en ne dissociant pas des évènements liés à la production. « un éclatement du temps suivant les activités» et « une rupture entre le temps de travail. Il a surtout voulu mettre l'emphase sur la dimension déterminante du passé dans la représentation sociale du temps de ces sociétés. et particulièrement la société Bamiléké. Par exemple : « les Bamiléké utilisent le même mot : « yo » pour désigner le passé et l'avenir comme si les deux phases temporelles pouvaient se confondre ». etc. Troisième caractéristique : la survivance du passé. Kandem ajoute que « Cette unité relative des cadres temporels sociaux est un facteur essentiel de la cohésion sociale . Le terme « yo » signifie à la fois hier et demain. Chez les Bamiléké. Il n’y a pas de rupture entre le temps « productif » (consacré aux activités comme l'agriculture. Le Bamiléké. fonctionnent suivant une dynamique qui s'articule principalement autour du passé et du présent ». je cite. rituelles. le commerce. avenir). à l’oisiveté et à la magie. funérailles. « à la différence des sociétés occidentales où l'on observe une différenciation entre les trois instances du temps (passé. le temps familial et le temps des loisirs ».).productives.) et les événements importants de la vie (naissances. encore moins conflictuels ». Cela est prouvé chez les Bamikélé par l’emploi de mots composés génériques qui révèlent le type d'activité ou d'événements du moment. mais toujours en confondant indistinctement la production. etc. décès. Kendem conclut à une opposition fondamentale entre cette perception du temps et celle des sociétés industrielles où il y a. à l’oisiveté et à la magie. en évoquant «l'éternel retour » dans les sociétés dites « primitives ». Et c'est la conjugaison du verbe qui le précède ou qui le suit ou encore l'expression para-verbale (intonation de la voix) qui permet de savoir si ce mot est utilisé pour signifier hier ou demain. elle limite la rupture entre l'individu et les différentes activités qu'il accomplit ». le temps « récréatif » (consacré aux réjouissances populaires) et le temps « magique » (consacré aux différents rites et autres cérémonies à caractère sacré). Kandem se réfère à la pensée de Mircea Eliade (1949).

Ces nouveaux arrivants vont évidemment introduire le temps de la mondialisation . Autrement dit. » Dit autrement. mais en refusant de la traiter. Y a-il des sociétés exemptes de contact. A la façon de Kendem. des propriétaire terriens blancs. es anthropologues ont d’ailleurs très souvent perçu cette perspective. Autre chose très importante qu’on oublié les anthropologues (ou qu’il n’ont pas voulu dire) et qui fonde aujourd’hui une critique reconnu. 10 . une telle interpénétration des différents cadres temporels n'est pas toujours compatible avec les exigences d'un système de production où le travail a plus une valeur marchande qu'existentielle. En fait. et est en même temps utilisé comme élément de mesure du temps. marchands. souvent. scientifiques. note une nuance tout à fait importante qui peut nous donner une esquisse de réponse : « si le problème [du temps] paraît assez simple dans un contexte culturel traditionnel. avoir une représentation distinctive du temps (c’est à dire radicalement différente de celles des autres sociétés). qui est tragique. On peut ajouter que sa présence prépare généralement la venue d’autres occidentaux. le problème pour les anthropologues est bien de dissocier des temporalités Africaines et occidentales alors même que la plupart des sociétés qu’ils observent sont entrées dans la mondialisation économique et culturelle. c’est que leur présence même modifie cette perception cyclique et mythique du temps dans l’esprit des observés par sa seule présence. comme le pensait Durkheim. c’est bien parce qu’ils ont été chassés dans le désert par des colons. dont je ne voudrais pas pervertir la pensée. C'est à ce cruel dilemme que sont confrontées les sociétés en développement industriel. La réponse est non. missionnaires et administrateurs coloniaux sous le régime de la colonisation. ils vont obliger les indigènes à rompre avec leur représentation ou tout au moins à les transformer. les études des anthropologues font état de société traditionnelled avant qu’elles entrent dans la modernité : les missionaires ont définitivement christianiser les Baruya de Nouvelles-Guinée – ou quelque fois en occultant leur histoire : exemple : si les Bushmen sont devenus des chasseurs-cueilleurs dans le désert du Kalahari. Ils ont une histoire. il se complique davantage lorsque la société s'ouvre et devient de plus en plus complexe. il y a une certaine ambiguïté : comment peut-on légitimement rapprocher le discours du Président Sarkosy de cette étude sur le temps africain qui est en tout point sérieuse et visiblement réalisée avec rigueur et respect pour les Bamiléké ? Emmanuel Kendem.A ce stade de la réflexion. l’anthropologue modifie les représentations de ceux qu’ils observe : échanges culturels / communication : des jeux de négoce en imposant ses codes. et qui pourrait.

qui paraît en 1934 . Dès les années 30. sont au contact. même les plus ruraux. Mais rien ne se passe comme prévu. Leiris relate les aléas de ce voyage dans l’Afrique Fantôme. aussi celui aussi de la résistance contre les pillages de masques et d’objet d’art que Leiris décrit très bien. « Deux sous-off de la coloniale dansant ensemble » sur de la musique jazz . Ils sont évidemment entrés dans le temps du commerce. ici à l’occasion d’une conversation avec les membres de la mission . Quatre mois plus tard. hypocrites Dogon si plats parce que le plus faible – et d’ailleurs habitués au touriste […] Le seul lien qu’il y ait entre nous c’est une commune fausseté ». cette image n’a rien de pure. si Leiris se joint à la mission. elle révèle plutôt un mélange de culture occidentale et africaine. une fleur à la bouche. des pédérastes nègres » qui dansent ensemble en petits vestons cintré. Les préjugés de Leiris s’effondrent un à un : préjugés comprenant une soit-disant pureté identitaire . inattendue et exotique. De mai 1931 à février 1933. presque régulièrement. Au départ. métisses. africaines. le 4 octobre. C’est le point de vue que Leiris ressasse tout au long de la mission. Si vous vous projetez maintenant au début des années 30 à Dakar.Que les non occidentaux soient entrés dans l’histoire mondiale est par ailleurs un fait assez entendu. elle est déjà dans 11 . ou d’authentique. en fait de pureté. dont il détaille l’allure et les tenues : des africaines habillées à l’européenne. c’est parce qu’il recherche dans ce voyage une expérience personnelle et authentique . encore moins d’exotique. Cela veut dire qu’en 1931. dont la finalité est d’effectuer des enquêtes ethnographiques ponctuelles chez les Dogons du Mali et chez les Abyssins d’Ethiopie. Le 6 juin 1931. la mission va parcourir l'Afrique d’est en ouest. Leiris s’est fait à l’idée qu’il ne trouverait pas l’Afrique authentique dépaysante et exotique qu’il recherche. une l’expérience de mélange. Leiris est à Dakar (on y revient. et qui est tout à la fois un carnet de route et un journal intime. il recherche une Afrique inédite. dansant. commerce des masques notamment. de la côte Atlantique jusqu'à la mer Rouge. les Dogons. qui le transformera profondément. des prostituées de toutes les origines. Il décrit une sorte de bar fréquenté par les noctambules. Leiris décrit ainsi les tractations : « Hypocrite européens tout sucre et miel. arabes (cosmopolitisme très fort). c’est une conversation qui comme d’habitude porte sur le commerce d’objet rituels. Les Dogons (Mali) qu’il rencontre sont décrits de la sorte. il n’y ici que du métissage. L’Afrique est coupée de ses racines ancestrales . Leiris participe à la mission Dakar-Djibouti. avec l’homme blanc. « un pédéraste blanc à l’allure d’employé de bureau. Michel leiris montre que l’Afrique est un continent culturellement influencé par l’occident. 76 ans avant le président Sarkosy). avec un marin nègre à pompon rouge » .

passé et futur que seule la liberté de soi permet d'expérimenter. il y a du temps partagé. En 1931. il est tout entier réduit à un présent fermé. C’est aussi pour cela que certains Anthropologues travaillent aujourd’hui sur les représentations et les pratiques du temps en occident . » (Lucas 1995 : 457).l’histoire de ce qu’on appelle pas encore la « mondialisation » à l’époque. même si subsistent évidemment des spécificités culturelles. dissocié de la pratique. Il n’y a pas de culture pure dont la perception du temps serait épargnée par le temps mondialisé. mais aussi dans les campagnes. vertical. qui est maturation. Le temps se donne à éprouver et à penser selon les situations et de moins en moins selon l’appartenance à une aire culturelle. Elle repose déjà sur un temps partagé. Des exemple d’études d’anthropologie du temps en prisons abondent en ce sens. dissèque ainsi la journée carcérale : « Vivre le temps d'une telle journée. ouverture sur l'avenir. dit-il. mais qui est déjà l’histoire effrénée du 20es – ses échanges capitalistiques. En prison (africaine ou occidentale). en revanche. la dimension de l'avenir. Autre exemple : Claude Lucas. Au contraire. au prisonnier il s'impose comme tout ce qui lui reste. il n’y a pas de peuple dont l’identité serait inaltérable. piétine . la vitesse de la communication. promenade. La où il y a de la communication. c'est perdre le sens du temps. l’Afrique qu’il rencontre est métissée. Manuela Ivone Cunha à propos de femmes portugaises enfermées dans la prison de Tires autorisent à poser cette question. est-il encore du temps ? Les faits rapportés et étudiés par l’Anth. c'est-à-dire de la possibilité de choisir d'aller et de venir. Lorsqu'on est libre. le temps peut être oublié . etc. Une question se pose alors pour l'individu désocialisé par l'incarcération : le temps. « pervertit le temps » en le privant de la dimension qui l'arrime à toute activité. Dans une époque mondialisée. repas. Donc en résumé.) ne saurait se substituer aux relations entre présent. dans les métropoles certes. le détenu voit son aire de circulation très limitée . L'expérience ultime de l'incarcération. le temps ne peut plus êtres perçu de façon distinctive . alors. le temps se tasse. La question de la perception du temps est bien celle de la mondialisation. le début d’une culture universelle. mise en perspective. Le temps de la journée carcérale ne se déploie pas vers un horizon. il est perçu en fonction de ce qu’on en fait. Le rythme de la vie pénitentiaire (lever. braqueur-écrivain encore détenu dans une prison française. Il existe bien un 12 . toujours de façon linéaire et cumulative.

La difficulté de réinsertion est liée à cette absence de transition entre la perception du temps en prison et hors de la prison. sur fond de crise économique (des contraintes viennent entraver des idéaux). fondamentalement. Par l'action brutale. prévoir les échéances que fixent les professeurs à leurs élèves. il est tenté de se réinsérer par la force dans la continuité temporelle d'où il a été trop longtemps exclu. en quelque sorte par défaut : réduit à un rythme infligé à des individus immobiles. 13 . faire ses devoirs. Le temps mort de la prison comme le temps fort de la transgression résultent donc de pratiques spécifiques. De cette façon. qui est le pur produit de la prison. C'est cette « élasticité du temps vécu » qu'explore par exemple l’anthropologue Stéphane Beaud à travers l'exemple de quatre étudiants d'origine ouvrière préparant leurs examens. Si le temps est un produit de la pratique. un rapport au pouvoir. c'est aussi donner une autre image de soi-même en devenant un étudiant. Assister régulièrement aux cours. le détenu est « élargi ». Le cas limite de la prison en fournit une preuve supplémentaire. Il peut être vécu de façon très différente selon ce qu'on fait. c'est rejeter le temps qu'ils vous imposent. il passe à l'hyper-présent du hold-up. selon les périodes et les espaces dans lesquels nous agissons. le récidiviste. Mais souvent ils n'y parviennent pas : le temps produit par l'institution scolaire entre en concurrence avec celui que génèrent le quartier. s'éternise. il est aussi un effet des rapports de forces au sein desquels cette pratique prend place. c'est tenter de rompre avec la sociabilité décousue du quartier . Les analyses très fines de Stéphane Beaud montrent en conclusion que le rapport au temps est d'abord un rapport à l'action et. les calendriers ou les horloges et l'art et la manière de faire et de vivre le temps. les jeunes de la banlieue. Il montre aussi que le temps des dominés est pris par celui des dominants (le temps des ouvriers et pris par celui des employeurs).abîme entre les horaires fixes des institutions. il va chercher à créer une temporalité dont il serait enfin le maître (Lucas 1995 : 256). Du non-temps de la prison. ici celle de Sochaux. sont incités par l'université à se doter d'une temporalité nouvelle. celui qu'on ne peut ou ne veut accepter. Quand. quand il quitte la maison des morts et reprend pied dans le mouvement des vivants. du présent figé de la cellule. il est l’action. comme celui des défunts. Le temps n'a pas d'autonomie par rapport à l'action . il passe au temps extrême du risque . le temps est confiné dans un présent qui. va chercher à créer l'événement . Se libérer de la tutelle des autres. au terme de sa peine.

les individus seraient délivrés de leurs contingences culturelles. vous êtes dépossédés de ce temps critique / temps de réflexivité par ces propos qui vous culpabilisent et vous imposent un temps de l’urgence / temps durant lequel votre activité sera mis en veilleuses. de leurs idéologies. Nous retrouvons le même usage ici. Dans White noise. Cela revient à imposer un certain usage du temps : allez-vous vous soucier de vos ‘‘petit problèmes’’ alors que. De Lillo justifie ici la perspective d’un salut pour l’humanité par la brutalité ontologique de l’événement.Dans le même registre : nous sommes aujourd’hui dans une période que les journaliste caractérise par l’expresion « le temps de la crise » / « en temps de crise »: Le temps est aussi perçu comme une dépossession : exemple avec les propos du ministre du budget. Subitement. un temps que vous auriez pu passer à descendre dans la rue pour manifester contre le gouvernement. du temps de l’urgence. De même. en forme de manipulation. au mois de janvier 2009. C’est l’idée d’une réconciliation dans l’anéantissement : ce que se charge de nous rappeler des catastrophe naturelles ou technologiques. Au passage problème d’absence d’évaluation scientifique de cette grippe porcine . « la France a peur ». Enfin pour conclure : je voudrais finir par une phrase qui me semble tout à fait importante. de la science. il exprime une idée très forte en décrivant les colonnes de réfugiés qui fuient le long des routes : « ils s’étaient réconciliés avec la nature exacte du temps ». entendu sur France Inter Lundi 27 avril (avant hier) : Nicolas Domorand à propos de la grippe porcine : « toute la France a peur ». en pleine crise économique et le lendemain de la tempête dans le sud ouest: « Je crois qu’il n’est très malvenu d’aller manifester dans la rue alors que nous sommes en pleine crise […] il faudrait plutôt se serrer les coudes ». on lui substitue une opinion anxiogène qui va insidieusement guider et déterminer votre emploi du temps. ou simplement un temps que vous auriez pu consacrer à une réflexion critique. Ils ne constitueraient plus qu’un peuple de réfugiés dont chaque élément serait condamné à réinventer une parcelle de vérité suffisante pour donner un sens à sa fuite. Mais en entendant cette phrase. 14 . de leurs croyances. Il y a ici une dépossession du temps . au cœur de la catastrophe. des médias. entendus à la radio. Ces exemple tendent à montrer que notre perception occidental du temps est très largement guidée par le traitement qui est fait de l’information par les médias. je cite. Don Dellilo décrit les perceptions des victimes d’un accident industriel (une fuite de substance toxique). et en bref de tout ce qui façonne leur temps.

nous tire de ce temps de l’action et du pouvoir. 15 . Il constitue une sorte de recommencement en même temps qu’une prise de conscience nouvelle.Le temps de la catastrophe. collective ou personnelle.