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CONFÉRENCE SUR LES


HUGUENOTS EN NOUVELLE-FRANCE

Conférence donnée sous le titre Présence et rôle des huguenots en Nouvelle-France le 6 avril 2013
à Québec dans le cadre d’une journée commémorative thématique organisée par la Société
d’histoire du protestantisme franco-québécois (SHPFQ) et tenue dans l’Église réformée
baptiste de la Capitale (ÉRBC). Quelques modifications y furent apportées ultérieurement.

—‡—‡—‡—

Qui sont les « huguenots » ? Étymologie du terme huguenot : À l’époque de la Réformation


protestante, plusieures villes en Suisse formèrent des alliances défensives pour sauvegarder
leur indépendance politique. Ces alliances, appelées « confédérations », firent en sorte que les
Suisses reçurent alors le surnom de « confédérés » ; en allemand eignotten. Puisque la foi
réformée s’est premièrement propagée en Suisse, on en vint – dès le début du XVIIème siècle –
à appeler les croyants réformés des eignotten, dont le dérivé français est huguenot.

Entrée en matière : Oui, il y avait des franco-protestants au Canada-Français avant les années
1960 ! Je l’ai découvert moi-même à l’occasion du 400ème anniversaire de la fondation de
Québec en 2008. C’est cette histoire que l’on entend restituer aujourd’hui.

Cette conférence sera déployée de la façon suivante :

1. Le projet réformé de créer une colonie refuge au Nouveau-Monde et les tentatives de


peuplement en ce sens ;

^ 1
2. Le rôle de premier plan des huguenots dans la fondation de la Nouvelle-France ;

3. La présence des protestants en Nouvelle-France en tant que minorité religieuse ;

4. Une estimation de l’impact démographique des huguenots en Nouvelle-France.

—‡—‡—‡—

1. Le projet réformé de créer une colonie refuge au Nouveau-


Monde et les tentatives de peuplement en ce sens

Ce projet que je vais décrire nait de la jonction entre deux phénomènes qu’il faut mettre en
contexte. D’abord, la Réformation (n’est pas un anglicisme !) protestante, qui débute en
Allemagne avec Martin Luther en 1517 puis s’étend rapidement à travers toute l’Europe
latine et germanique. Elle remet en question les fondements religieux & politiques de l’ordre
médiéval et vise à instaurer un nouvel ordre inspiré par la Bible.

Ensuite, la découverte puis l’exploration des Amériques qui survient à la même époque
élargit considérablement l’horizon cosmologique des chrétiens d’Europe. D’un côté, la
Réformation avait pour but – non seulement – de restaurer l’Église, mais également de
transformer la société et de renouveler l’humanité. De l’autre côté, les grandes explorations
avaient pour but d’assujettir les parties du globe nouvellement accessible aux Européens.

C’est dans cette optique qu’il faut situer l’élaboration d’un projet de colonie-refuge au
Nouveau-Monde par des réformés français. Pendant la Réformation en France, le parti
protestant développe un internationalisme calviniste et dote l’argumentaire réformé d’un
volet « colonial ». Divers savants protestants s’approprient conceptuellement le Nouveau-
Monde dans leurs écrits. Le cartographe et explorateur réformé Guillaume Le Têtu publie un
corpus d’ouvrages faisant avancer les connaissances géographiques et anthropologiques sur
ces contrés éloignées1. Ces penseurs estimaient que les réformées européens et les

1 Frank Lestrigant, Cosmographie universelle selon les navigateurs tant anciens que modernes : Par Guillaume Le Testu,
Librairie Arthaud, Paris, 2012, 240 p.

^ 2
Amérindiens étaient dans une situation analogue : Les deux groupes étaient sous le joug des
Espagnols catholiques (ou plus exactement de la dynastie des Habsbourg qui contrôlait la
moitié de l’Europe ainsi que la quasi-totalité de l’Amérique latine).

Ces auteurs formulent un projet ambitieux : L’Amérique doit être investie et peuplée par les
émules de Guillaume Farel, Pierre Viret et Jean Calvin au nom de l’avancement de la
Réformation. Selon les érudits réformés, les colons huguenots partageraient l’Évangile avec
les Amérindiens, et les Amérindiens partageraient leurs terres avec les réformés. Chacun y
serait gagnant.

Autrement dit, la lutte pour sort de la civilisation chrétienne qui agite alors l’Europe se voit
transposée en Amérique2. Ce projet, élaboré par des militants huguenots, fut récupéré par les
puritains d’Angleterre au point qu’un historien affirme que « l’histoire de l’Amérique
anglaise commence telle que l’ont pensée les protestants français3 ». Le thème d’aujourd’hui
étant le protestantisme francophone, nous allons voir comment se projet a aussi inspiré la
fondation de la Nouvelle-France4.

En France, quand les réformés persécutés se sont légitimement défendus, les Guerres de
Religion ont éclatés, ce qui a entraîné la concrétisation du projet de fonder une nouvelle
Genève en Amérique : Les réformés cherchaient une contrée alternative où ils pourraient
s’auto-gouverner et instaurer la société juste en laquelle ils aspiraient.

Mais faut éviter d’avoir une vision misérabiliste de la Réformation en France : ce n’est pas
qu’une tragique histoire de répression, les réformés ont quand même été puissants en France,
ils ont contrôlés la moitié du Royaume entre 1560 et 1598, et ont constitués un contre-pouvoir
sérieux à la monarchie jusqu’en 1629. Leur volonté de créer une colonie outre-mer n’était


2 Acerra Martiniere, Coligny, les protestants et la mer, Presses Sorbonne Université, Paris, 1997, 277 p. ; Frank
Lestrigant, Le huguenot et le sauvage : L’Amérique et la controverse coloniale en France au temps des Guerres de Religion
(1555-1589), 3e éd., Librairie Droz, Genève, 2004, 632 p.
3 Marie-Noëlle Bourget, « Frank Lestrigant, Le huguenot et le sauvage... (compte rendu) », Annales d’histoire et de
sciences sociales, Vol. 47, N° 5, juillet-octobre 1992, p. 917-920.
4 Bertrand van Ruymbeke et al., Les huguenots et l’Atlantique : Pour Dieu, la cause ou les affaires, Presses Sorbonne
Université, Paris, 2009, 564 p.

^ 3
donc pas seulement motivée par la persécution, mais aussi par le mandat biblique de se
multiplier et de dominer sur la Création.

En 1542-1543, La Rocque de Roberval établit une colonie de quelques centaines d’habitants à


Cap-Rouge, qu’il appelle France-Roy, près de Québec. Roberval s’était très tôt convertit au
protestantisme, et en 1535 il s’était temporairement réfugié à Genève avec Clément Marot5
(qui est l’auteur principal du Psautier huguenot). Pour son périple au Québec, les recrues de
Roberval proviennent largement de l’entourage du clan La Marck, qui est favorable à la
Réformation. François Ier donne à Roberval le mandat de « construire et édifier villes et forts,
temples et églises pour la communication de la sainte foi catholique et doctrine chrétienne6 ».


5 Poème de Marot sur Roberval, rapporté par Camille Laverdière, Le sieur de Roberval, Éditions Jean-Claude
Larouche, Chicoutimi, 2005, p. 41 sur 158 :
« Quand désespoir me veut faire gémir,
Voici comment bien fort de lui me moque :
Ô désespoir, croit que sous une roque,
Roque bien ferme et pleine d’assurance,
Pour mon secours est cachée espérance :
Si elle en sort, te donnera carrière,
Et pour ce donc recule toi arrière. »

Michel d’Amboise (1502-1548), sieur de Chevillon, signa le poème Excuse-moi capitaine en l’honneur de Roberval.

Poème latin d’un auteur calviniste anonyme composé en 1560 qui critique l’absence de reconnaissance de la
France envers Roberval, traduit par Emmanuel de Cathelineau, « Une épitaphe sur Roberval », Nova Francia, Vol.
6, 1931, p. 302-312 :
« Lui qui vit au loin la plaine marine étalée sous l’Ourse rigide, sans avoir de repos sur les flots qu’il
fallait sillonner jusqu’aux confins du Canada, jusqu’aux rives d’un sol étranger, inconnues au siècle
précédent et si redoutables, voici que dans la ville souveraine on vous l’abat, ce Roberval, corps sans vie
au milieu de la boue. À quoi bon l’épargnèrent-ils, les récifs, l’aquilon, l’Océan, si ce fut pour que dans
sa patrie eût un sort plus dur ? Bientôt va s’adoucir la Barbarie puisque la Gaule commence à dégénérer
pour nous en des meurs sauvages. »

6 Marianne Carbonnier-Burkard, « Femme, Réforme et Nouveau Monde : Lecture d’une nouvelle de Marguerite
de Navarre », Huguenots et protestants francophones au Québec : Fragments d’histoire, Éditions Novalis, Montréal,
2014, p. 82 sur 81-96.

^ 4
Cela n’est pas anodin, puisque les huguenots appelaient alors leurs lieux de culte des
temples. On voit donc que dès le départ, une place importante était prévue pour le calvinisme
en Nouvelle-France.

La colonie de France-Roy est malheureusement abandonnée puisque François Ier rappel


Roberval en France pour profiter de son expertise militaire dans la lutte contre l’Espagne et
l’Angleterre. Continuant sa carrière en France en tant que commandant militaire, Roberval
facilite secrètement les déplacements de protestants dans le royaume. Bien qu’il demeure
discret, son nom figure sur les listes noires que les persécuteurs catholiques tiennent sur les
convertis. En sortant d’une réunion calviniste un soir de 1560, Roberval est assassiné par des
catholiques, près du cimetière des Innocents à Paris. Ce meurtre est probablement sponsorisé
par le clan des Guise, la famille aristocratique qui organise la répression des protestants. Un
des précurseurs de la Nouvelle-France est donc un martyr réformé7 !

Insistons que le voyage de Roberval en Amérique ne fût pas un échec, comme beaucoup de
gens se sont plus à le dire. Bernard Allaire fait le bilan de cette expédition comme suit :

« Les frontières de la connaissance européenne de cette région de l’Amérique avaient enfin


reculé. On avait cartographié en détail l’intérieur de cette partie du continent, écarté l’idée
d’un accès facile et rapide […] à l’Asie en amont d’Hochelaga et bien sûr invalidé l’hypothèse
de la présence de pierres et de métaux précieux, au moins à proximité du Cap Rouge. […]

Techniquement parlant, l’expédition fut une réussite. Certes, la colonie de Cartier a été mise
en péril par les prisonniers et les Stadaconiens, mais celle de La Rocque a été très bien gérée,
malgré la fuite du Malouin [= Jacques Cartier]. On avait réussi à amener sans naufrage
colons, soldats, artisans et prisonniers dans la colonie, à ériger des installations, à tenir en
place et à revenir avec les survivants sans avoir succombé aux mutineries, naufrages, attaques
ennemies ou disettes.

On peut ici affirmer en fait que c’est grâce aux qualités de La Rocque et de son équipe que
l’implantation a perduré. Sans leurs interventions concrètes (retranchement, gestion


7 Bernard Allaire, La rumeur dorée : Roberval et l’Amérique, Commission de la Capitale-Nationale, Québec, 2013, p.
50 et 125 sur 160.

^ 5
rigoureuse des vivres, emprisonnement des délinquants, demandes de ravitaillement, etc.), la
panique et les dissensions auraient peut-être pris le dessus. […] Ce que plusieurs auteurs ont
considéré comme un échec a en fait ouvert la porte à de profonds changements dans cette
partie de l’Amérique désormais nommée Nouvelle-France, même sur les cartes produites
par les Espagnols et les Portugais, car seuls les Français s’étaient rendus aussi loin à
l’intérieur du continent8. »

En 1555, Gaspard de Coligny, l’Amiral de France et le stratège militaire des réformés, envoie
Nicolas de Villegagnon et 600 hommes & femmes fonder le Fort Coligny dans l’actuelle baie
de Rio de Janeiro au sud du Brésil. Dès l’embarquement, la situation est malaisée puisque
des catholiques – dont deux bénédictins – font aussi partie du contingent. En 1557, Jean
Calvin dépêche deux pasteurs et une dizaine d’autres Genevois à bord d’un contingent de 300
colons protestants supplémentaires envoyés par Coligny.

Rapidement, les tensions s’accumulent : Cannibalisme des Amérindiens, indiscipline sexuelle


de certaines recrues, division entre calvinistes et papistes. Avant que la situation soit résolue,
la colonie d’un millier d’habitants est détruite par les Portugais catholiques en 1560.

Coligny envoie ensuite Jean de Ribault fonder Charlesfort en Caroline du Sud en 1562.
L’hostilité des Amérindiens et une mutinerie firent échouer cette tentative.

Ayant toujours espoir, Coligny envoie en 1564 René de Laudonnière et 300 huguenots fonder
le Fort Caroline en Floride. Malheureusement, cette colonie pleine d’avenir fut détruite par les
Espagnols catholiques en 1565.

L’assassinat de Gaspard de Coligny lors du Massacre de la Saint-Barthélemy en 1572 mit


temporairement fin au projet de créer une colonie refuge pour les calvinistes français aux
Amériques.

—‡—‡—‡—


8 Ibid., p. 146.

^ 6
2. Le rôle de premier plan des huguenots dans la fondation
de la Nouvelle-France

Une génération plus tard, des calvinistes français relancent le projet de créer une colonie en
Amérique.

1ère expédition, estivale, a lieu en 1599 : Pierre Chauvin de Tonnetuit (natif de Dieppe en
Normandie) + Pierre Dugua de Mons (natif de Royan en Saintonge) + François Dupont-
Gravé (natif de St-Malo en Bretagne) à bord du Don-de-Dieu ; c’est de ce vaisseau qu’est
inspirée la devise de la Ville de Québec !

2ème expédition, avec hivernation, a lieu en 1600-1601 : Ce même trio calviniste, toujours
dirigé par Pierre Chauvin, fondent Tadoussac, le premier poste de traite français au Qc.

3ème expédition, estivale, a lieu en 1603 : Le voyage est cette fois dirigée par François Dupont-
Gravé qui scelle, nom du roi Henri IV, une alliance avec les Montagnais (ce qui a permis
l’établissement des Français dans la vallée du St-Laurent) et explore les rivières Saguenay et
Richelieu. Samuel de Champlain est présent sur ce voyage en tant que simple observateur –
c’est la première fois qu’il vient dans la vallée du St-Laurent.

4ème expédition, avec de multiples hivernations, s’étale de 1604 à 1607 : Elle est dirigée par
Dugua de Mons, qui fonde le premier établissement permanent en Acadie, Port-Royal, en
1605. Deux ans plus tard, la colonie compte une centaine d’habitants, dont une forte
proportion d’huguenots. Les catholiques des parlements de Rennes et de Rouen en France,
qui voient cela d’un mauvais œil, mettent des bâtons dans les roues des chefs de l’entreprise,
forçant la fermeture temporaire de la colonie de Port-Royal.

Notons que dans les trois premières expéditions dont nous venons de parler, il y avait des
pasteurs mais aucun prêtre, et dans la quatrième, il y a plusieurs pasteurs mais un seul
prêtre9.


9 Jean-Louis Lalonde, conférence prononcée pour l’organisme Le lys, la rose et la Parole, Québec, 30 octobre 2004.

^ 7
5ème et ultime expédition a lieu en 1608 : Depuis la France, Dugua de Mons envoie Dupont-
Gravé et Champlain fonder Québec. Dugua de Mons est le commanditaire de cette
entreprise, tandis que Dupont-Gravé sert, littéralement, de mentor et de guide à Champlain,
puisque Dupont Gravé avait beaucoup plus d’expérience que Champlain dans la vallée du St-
Laurent. Il faut donc poser deux constats sur la fondation de 1608 :

1. Champlain exécutait les ordres de son supérieur & financier, Dugua de Mons. Sans
Dugua de Mons, Champlain n’aurais jamais mis les pieds à Québec en 1608 !

2. Champlain n’est pas le fondateur unique et indépendant de la ville de Québec, mais


doit être considéré cofondateur avec son mentor, Dupont-Gravé.

Pendant la décennie suivante, on assiste à une séparation des rôles entre Champlain et
Dupont-Gravé. C’est surtout Champlain qui voyage dans la colonie, et c’est Dupont-Gravé
qui fournit fidèlement son ravitaillement à l’Habitation. Puis, à partir de 1620, c’est deux
autres huguenots, Émery de Caen et Guillaume de Caen, qui sont en charge du
ravitaillement.

Lorsqu’Émery de Caen est Gouverneur de la Nouvelle-France en 1624-26, un groupe de cinq


Jésuites dirigés par Jean de Brébeuf débarquent devant Québec en 1625. Émery, sachant que
cela présageait, refuse des les accueillir dans l’Habitation, c’est pourquoi ils vont ériger une
cabane en retrait, au confluent des rivières Saint-Charles et Lairet.

Durant cette période qui précède 1628, les protestants sont majoritaires parmi la quatre-
vingtaine d’habitants de la jeune colonie. Samuel de Champlain, qui est issu d’une famille
calviniste mais qui est lui-même peu enthousiaste en matière de religion, rapporte dans ses
relations que les protestants chantent des psaumes, étudient la Bible et pratiquent les rites
selon l’usage réformé. Des catholiques se plaignent même d’être obligés de participer à des
cultes protestants !

Tout cela embête Champlain qui voit dans cette discorde une faiblesse potentielle à la
consolidation de la colonie. Puisque le protestantisme était alors en perte de vitesse en France,
Champlain calcule que c’est plus avantageux de pencher du côté des catholiques, c’est

^ 8
pourquoi il interdit aux réformés de chanter leurs chants dans l’Habitation de Québec ; les
réformés vont alors chanter sur les navires… assez fort pour être entendus dans l’Habitation.

—‡—‡—‡—

3. La présence des protestants en Nouvelle-France en tant


que minorité religieuse

À la fin des années 1620, il y a beaucoup de chambardement des deux côtés de l’océan :

v En France, la réduction de La Rochelle par le cardinal de Richelieu et le Traité d’Alès


imposé par Louis XIII désarme les protestants et les place sous le bon plaisir de la
royauté ;

v En Nouvelle-France, pour se venger, deux protestants franco-anglais, les frères Kirke,


s’emparent de Québec et provoquent son évacuation partielle jusqu’en 1632.

C’est dans ce contexte que Richelieu révoque, en 1627, les privilèges que détenaient Émery et
Guillaume de Caen, et accorde un monopole commercial et administratif à des catholiques,
la Compagnie des Cent-Associés. Contrairement à ce qui est fréquemment allégué, ce geste «
n’interdisait absolument pas aux protestants de venir en Nouvelle-France à titre individuel10.
» Alors qu’en est-il de la suite ? Y-a-t-il eu des huguenots en Nouvelle-France après 1632 ? Si
oui, quel était leur nombre ? Y-a-t-il eu des interdictions ultérieures ? Quelles étaient les
conditions de vie des réformés en Nouvelle-France ? C’est à ces questions que les historiens
ont tâchés de répondre avec les sources éparses et fragmentaires à leur disposition.

Pour aborder ces questions, il nous faut d’abord faire un survol des témoignages d’époque,
que j’ai catégorisé ainsi : {A} Ceux indiquant l’interdiction de venir ; {B} Ceux indiquant une


10 Jean-Louis Lalonde, « La Nouvelle-France, un refuge protestant ? », Bulletin de la Société d’histoire du franco-
protestantisme québécois, N° 7, mars 2005, p. 6-7.

^ 9
présence protestante réputée illégale ; {C} Ceux indiquant la permission de venir sous
certaines conditions.

{A} Il y a les interdictions de venir et de s’établir faites aux réformés :

v En 1661 : Louis XIV fait la promesse écrite à Mgr Laval que « les protestants ne seront
pas tolérés en Nouvelle-France11 » (NON-APPLIQUÉ) ;

v En 1664 : Charte de la Compagnie française des Indes Occidentales ;

v En 1683, le Ministre de la Marine, Colbert, écrit à Mgr Laval que « Sa Majesté


maintiendra toutes les défenses qu’elle a faites aux huguenots de passer à l’Acadie et
en Canada12 » ;

v En 1686, le Gouverneur-Général, Denonville, écrit aux autorités françaises à propos des


huguenots : « On prendra soin de les faire changer, et on ne les souffrira pas dans
l’exercice de leur religion13 ».

{B} Il y a les plaintes renouvelées du clergé papal qui attestent que les protestants étaient
toujours présents dans la colonie et qu’ils étaient soupçonnés d’y conduire des activités soi-
disant illicites :

1. En 1635 et 1637, les Relations des Jésuites se lamentent de la présence de réformés ;

2. En 1643, un capucin écrit à propos de Charles de La Tour, Gouverneur de l’Acadie de


1631 à 1645 (et fondateur de Saint-Jean au Nouveau-Brunswick) : le « Sieur de la Tour
[estoit un] très mauvais François […] par la vie scandaleuse et hérétique qu’il mène, lui
et ses gens, allant au prêche […] et permettant dans son propre navire que les
hérétiques fissent hautement prières publiques en la présence d’un religieux

11 Didier Poton, « Le rôle des huguenots dans la vie économique de la Nouvelle-France », Bulletin de la Société
d’histoire du protestantisme franco-québécois, N° 20, juin 2008, p. 5 sur 3-6.
12 Ibid., p. 4.
13 Robert Larin, « La monarchie française et l'immigration protestante au Canada avant 1760 », La mission et le
sauvage : Huguenots et catholiques d’une rive atlantique à l’autre, Comité des travaux historiques et scientifiques
(CTHS) – École nationale des chartes (ÉNC), Paris, 2009, p. 55-73.

^ 10
récollet14. » De plus, Charles de La Tour, quoique formellement catholique, entretenait
d’excellentes relations avec les réformés de Boston avec qui il collaborait étroitement15 ;

3. En 1670, Mgr Laval adresse un mémoire au roi où il rapporte que les réformés en
Nouvelle-France « tiennent plusieurs discours séduisants, qu’ils prêtent des livres,
qu’ils se sont même assemblés entre eux, que plusieurs personnes parlent d’eux
honorablement, et ne se peuvent persuader qu’ils soient dans l’erreur16 ». Le roi ignore
cette doléance épiscopale17 ;

4. En 1725 : Mgr St-Vallier se plaint au Ministre de la Marine, Maurepas ;

5. Vers 1748 : Mgr Pontbriand se plaint au Ministre de la Marine, Maurepas ;

6. En 1753 : encore Mgr Pontbriand se plaint au Ministre de la Marine, Jouy.

{C} Il y a les témoignages laissant comprendre qu’en réalité, les huguenots étaient tolérés à
certaines conditions :

1. En 1642, Paul de Maisonneuve, le fondateur catholique de Montréal, accepte les


réformés à condition qu’ils soient des hommes de métier ;

2. En 1651 et 1655, le Conseil de la cité de Québec autorise des marchands huguenots à


venir commercer à Québec.

3. En 1676, le Conseil souverain de la Nouvelle-France :

Ø Prohibe les célébrations du culte réformé (ce qui démontre que de telles
célébrations avaient encore lieu) ;


14 Jean-Louis Lalonde, conférence prononcée pour l’organisme Le lys, la rose et la Parole, Québec, 30 octobre 2004.
15
John Eidsmoe, Theological and Historical Foundations of Law, Vol. 3 : Reformation and Colonial, Tolle Lege Press,
Powder Springs (Géorgie), 2011, p. 1287-1291 sur 1417.
16 Jean-Louis Lalonde, conférence du 30 octobre 2004, citant Mgr Laval paraphrasé dans L’Aurore en 1885.
17 Didier Poton, loc. cit., p. 5.

^ 11
Ø Autorise les marchands protestants et leurs commis à séjourner dans la colonie
durant l’été, puis d’hiverner moyennant une permission spéciale, à condition
qu’ils « vivent comme des catholiques sans causer scandale » !

4. En 1741 : l’Intendant Hocquart écrit au Ministre de la Marine, Maurepas, pour le


rassurer que les protestants de la colonie se conduisent discrètement ;

5. En 1749, l’Intendant Bigot réitère cette information à la métropole ;

6. En 1755, le Ministre de la Marine, Arnouville, réitère cette information à l’archevêque


de Québec, Mgr Pontbriand.

Que retenir de tout cela ? La politique adoptée en Nouvelle-France à l’égard des réformés
correspond avec celle en vigueur en France au même moment (à la différence que l’intensité
de la persécution était moindre ici qu’en France).

Si l’on fait un découpage schématique, de 1600 à 1627, les protestants ont officiellement des
droits comparables à ceux des catholiques. De 1627 et 1685, ils sont dépouillés de tout
privilège politique mais sont considérés comme des vrais sujets français. De 1685 à 1715, ils
sont hors-la-loi. Enfin, de 1715 à 1760, ils sont tolérés à condition d’être discrets.

Si l’on fait une synthèse globale, les autorités de la Nouvelle-France semblent avoir adoptés la
politique suivante avec les réformés : Ceux qui sont de passage, on ferme les yeux ; Ceux qui
sont discrets, on les ignore ; Ceux qui se manifestent ouvertement, on les contraint à
l’abjuration. Or 40 % des protestants refusent catégoriquement d’abjurer18. Puisque
seulement une fraction d’entre eux fut expulsée, il faut croire que le pouvoir catholique s’est
résolu à tolérer les inconvertibles.

Il faut dire que beaucoup d’abjurations étaient assez opportunistes. Un exemple notoire
illustre bien cela : le Marquis de Montcalm, issu d’une famille protestante, se convertit au
catholicisme pour des raisons nuptiales et carriéristes.


18 Jean-Louis Lalonde, conférence prononcée pour l’organisme Le lys, la rose et la Parole, Québec, 30 octobre 2004.

^ 12
Le pire cas de persécution connu semble être celui de Gabriel Bernon. Arrivé en Nouvelle-
France en 1682 avec l’intention d’y planter une Église réformée, il est déporté et emprisonné
en France dès 1685. Il s’évade alors en Hollande avec sa famille. Par après, il s’installe au
Rhode Island et devient un marchand prospère19.

—‡—‡—‡—

4. Une estimation de l’impact démographique des


huguenots en Nouvelle-France

À ce jour, les études généalogiques (conduites par Marc-André Bédard dans les années 1970
et Michel Barbeau dans les années 1990-2000) ont permis de recenser un total de 859
individus d’origine protestante qui se sont établis où sont demeurés temporairement en
Nouvelle-France, répartis comme suit, par origine nationale :

v 328 Français ;

v 258 Britanniques, des soldats prisonniers qui sont souvent restés ;

v 83 Allemands, Suisses, et Néerlandais ;

v 190 dont l’origine ethnique est inconnue.

Or l’origine protestante de ces individus ne signifie pas qu’ils aient tous été de conviction
protestante. Un exemple éloquent : Abraham Martin – le premier propriétaire des Plaines
d’Abraham – était d’arrière-plan protestant (il fit baptiser son premier enfant dans le rite
calviniste) mais il fut accusé en justice d’avoir débauché une Huronette !

Inversement, le catholicisme extérieur de la masse de la population n’implique pas que tous


ces catholiques officiels étaient réellement de conviction catholique, bien au contraire. À ce
propos, la prétendue inexistence de protestants en France est le prétexte qu’a employé Louis
XIV pour révoquer l’Édit de Nantes en 1685, et ce même prétexte est repris par Louis XIV

19 Michel Barbeau, banque de donnée sur les huguenots, http://pages.infinit.net/barbeaum/fichier/index.htm.

^ 13
l’année suivante dans une lettre au Gouverneur-Général de la Nouvelle-France, Denonville20.
Or l’on sait sciemment qu’il y avait encore un million de calvinistes France à l’époque, et l’on
estime raisonnablement qu’il y en avait plus qu’on en a dénombrés en Nouvelle-France.

C’est ce qui conduit l’historien Robert Larin à avancer l’hypothèse que 3000 protestants
auraient séjournés ou émigrés dans la vallée du St-Laurent pendant le régime français, et que
1000 seraient restés définitivement.

Puisque environ 8000 français se sont établis dans la vallée du St-Laurent, cet approximatif
millier des pionniers d’origine huguenote constitue un huitième de la population génitrice
du peuple canadien-français.

On constate une permanence de la présence calviniste en Nouvelle-France. Cependant, cette


permanence fut assurée non pas par filiation intergénérationnelle, mais par l’arrivée
constante de nouveaux effectifs huguenots dans la colonie. La clandestinité du culte réformé
forçait une intériorisation excessive de la foi et rendait quasiment impossible la transmission
multi-générationnelle de la doctrine protestante.

À l’heure actuelle, il semble y avoir eu une seule cellule réformée qui a réussi à déjouer le
carcan social catholique répressif en se mariant entre réformés sur quatre générations, de 1639
à 1718 : il s’agit de la famille Lavoie établie à Château-Richer, Ste-Anne-de-Beaupré puis
Rivière-Ouelle…

1. Élie Godin (natif du Saintonge, 1617-1672) épouse Esther Ramage (native de


l’Aunis, 1621-1680) en 1639 à La Rochelle puis s’établissent en Nouvelle-France
en 1653 ;

2. Leur fille Anne Godin (native de La Rochelle, 1639-1678) épouse René Lavoie
(natif de Rouen, 1628-1696) en 1656 à Québec puis ils s’établissent à Ste-Anne-
de-Beaupré ;


20 Jean-Louis Lalonde, conférence prononcée pour l’organisme Le lys, la rose et la Parole, Québec, 30 octobre 2004.

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3. Leur fils Jean Lavoie (natif de Ste-Anne-de-Beaupré, 1660-1716) épouse
Madeleine Boucher (native de l’Ange-Gardien, 1670-1623) en 1688 à Rivière-
Ouelle ;

4. Leur fille Marguerite Lavoie (native de Rivière-Ouelle, 1693-1773) épouse Daniel


Sargent (natif de Worcester, Massachusetts, 1699-1728) en 1718 à Rivière-Ouelle
(ce dernier fut naturalisé Louis-Philippe)21.

Il appert, que – malgré l’intention originelle de ses fondateurs calvinistes – la Nouvelle-France


n’a pas constitué une colonie-refuge pour les réformés français, les plus fervents d’entre eux
ayant préférés s’exiler dans des pays protestants comme la Prusse ou les Pays-Bas.

Nous savons que beaucoup plus de huguenots auraient voulus s’établir en Nouvelle-France.
Au début du XVIIIe siècle, un collectif de huguenots réfugiés dans les Treize Colonies
américaines pétitionna le Ministre de la Marine, Ponchartrain, qui leur répondit froidement
que « le roi n’a pas expulsé les protestants de son royaume pour en faire une république en
Amérique ».

Assurément, cette politique fut désastreuse pour la France et pour l’identité française à
l’échelle internationale : Si la France avait permis aux réformés de s’établir en Nouvelle-
France, l’Amérique du Nord serait aujourd’hui au moins autant francophone qu’anglophone.
Notons qu’à la fin du régime français, il y avait plus de descendants de huguenots dans les
Treize Colonies américaines que de population catholique en Nouvelle-France !

GwH GwH GwH


21 Cornelius Jaenen, « The Persistence of the Protestant Presence in New France (1541-1760) », Proceedings of the
Annual Meeting of the Western Society for French History, Bryn Mawr (Pennsylvanie), Vol. 2, 1974, p. 40 sur 29-40 ;
www.nosorigines.qc.ca.

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