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ISRAËL

moyen-orient

ISRAËL moyen-orient Quand le pays deviendra un “émirat juif” La découverte, annoncée début juin, de vastes

Quand le pays deviendra un “émirat juif”

La découverte, annoncée début juin, de vastes réserves de gaz offshore est une aubaine pour Israël. Mais le Liban réclame déjà son dû et Gaza souhaite exploiter son propre gisement…

OGONIOK (extraits)

Moscou

DE JÉRUSALEM

E n Israël, peu de gens sont prêts à croire que le sous-sol renferme des richesses. On les comprend : entreprises

avant même la création de cet Etat, les recherches d’énergies fossiles n’avaient rien donné. En réalité, personne n’en avait encore sérieusement cherché. Mais, au début des années 1990, Israël a vu affluer des Juifs d’ex-URSS. En un temps record, la population a augmenté de 20 %, et la demande en- core plus. L’économie a fait un bond. Les entrepreneurs du bâtiment ont

compris qu’ils allaient faire fortune, et c’est ce qui a fait revenir l’un d’eux, YitzhakTshuva, des Etats-Unis. Après la construction, c’est l’industrie qui a profité du boom. Durant la première moitié des années 1990, la demande en électricité grimpe et atteint de 6 %

à 8 % par an. On n’est pas encore con-

traint de procéder à des coupures, mais l’avenir s’assombrit. Il devient indis- pensable de construire de nouvelles centrales électriques. Mais où ? Les centrales au charbon ou au mazout sont polluantes et nécessitent beaucoup d’eau pour refroidir les tur- bines. Or, en Israël, l’eau est un pro- blème. Ce qui fait que toutes les cen- trales sont situées au bord de la mer, sur les terrains les plus prisés. La côte israélienne s’étire sur environ 200 km, dont 120 déjà bétonnés. Où placer un réacteur de plus pour embellir le pay- sage ? Qui donnera l’autorisation ? L’opinion réclame déjà la démolition de ce qui existe.

LA LUTTE POUR LES FUTURS REVENUS DU GAZ EST ENGAGÉE

C’est alors que Yasha Yurborski, un

jeune employé du ministère de l’Ener- gie, eut l’idée salvatrice de convertir les centrales au gaz. Il avait travaillé à la direction lituanienne de la promotion du gaz avant de s’installer en Israël. Son idée a eu du mal à faire son che- min, mais quand le ministère de l’Energie est devenu ministère des Infrastructures, c’est Ariel Sharon qui en a pris la tête [en 1996]. Et il sou- tient le projet. La Direction du gaz naturel est créée, etYashaYurborski en est devenu l’ingénieur en chef. Restait donc à obtenir du gaz naturel. En 1999, le premier gisement est découvert, en mer, au large de la bande de Gaza. On pensait alors que le pro- cessus de paix avec les Palestiniens était bien engagé et, durant les négociations qui ont eu lieu en 2000, à Camp David, entre le président de l’Autorité palestinienne (AP),Yasser Arafat, et le Premier ministre israélien, Ehoud Barak, ce dernier offrit ce gisement

à l’AP. Mais, la deuxième Intifada

éclate [septembre 2000]. Les Palesti- niens confièrent le gisement à British Gas [en fait, dès novembre 1999, l’AP

ONU** ONU**ONU** L’ENJEU DU GAZ OFFSHORE DANS LA MÉDITERRANÉE ORIENTALE Eaux Fermes de Chebaa, et
ONU**
ONU**ONU**
L’ENJEU DU GAZ OFFSHORE DANS LA MÉDITERRANÉE ORIENTALE
Eaux
Fermes de Chebaa,
et village d’Al-Ghajar
territoriales
Eaux territoriales
chypriotes
libanaises
Tyr
Gisement de Léviathan
(localisation approximative)
450 milliards de m 3
LIBAN
Golan*
SYRIESYRIE
SYRIE
Haïfa
Gisement de Tamar
250 milliards de m 3
ISRAËL
100 km
Eaux territoriales
Gisement de Dalit,
15 milliards de m 3
israéliennes
MER
MÉDITERRANÉE
50
CISJORDANIE
Champ de Mary-B
Il reste entre 15 à 18
milliards de m 3
à exploiter
Tel-Aviv
Jourdain
Ramallah
Licence accordée
à British Gas
pour l’exploitation
du champ
de “Gaza offshore”
JérusalemJérusalemJJérusalemérusalem
0
Ashkelon
MER
Gaza
MORTE
Gisements de
Gisements de
Gisements de
Gisements de
Marine 1 et 2
Marine 1 et 2
Marine 1 et 2
Marine 1 et 2
Eaux territoriales
BANDE
égyptiennes
JORDANIE
DE GAZA
Premiers gisements
Réserves
découverts
(estimations)
ÉGYPTE
* Territoire syrien occupé par Israël depuis 1967
** Zone sous le contrôle de l’ONU (FNUOD)
Sources : British Gas <www.bg-group.com>, Noble Energy <www.nobleenergyinc.com>, “Ogoniok”

Polémique

“Israël est prêt à défendre par la force les champs gaziers offshore”, a déclaré le ministre des Infrastructures, Uzi Landau, rapporte le Jerusalem Post. “En effet, le président du Parlement libanais, Nabih Berri, a affirmé qu’une partie de ces champs, notamment le Léviathan, se trouvent dans les eaux territoriales libanaises.” L’Orient-Le Jour souligne : “Forer dans les zones frontalières revient à tirer parti des réserves communes.” En réalité, le Liban craint de pâtir de son retard en matière

de prospection et de l’absence de frontière maritime reconnue.

avait conclu des accords d’exploitation gazière avec BG], contre 40 millions de dollars [31,18 millions d’euros] et 10 % du produit des ventes [en 2002, de vastes réserves de gaz sont décou- vertes]. La compagnie pensait vendre ce gaz à Israël qui avait de son côté entamé des pourparlers avec l’AP afin que celle-ci paie en gaz les livraisons de biens et de services israéliens. Mais, lorsque le Hamas arriva au pouvoir [25 janvier 2006], ce mouvement

déclara que ce gaz serait vendu contre de l’argent, et rien d’autre. Aussi, Israël préféra faire affaire avec l’Egypte. [Ce pays fournit à Israël près du tiers de ses besoins en gaz naturel. Pour les Israé- liens, il était hors de question de ver- ser de l’argent qui profiterait au Hamas. En janvier 2008, British Gas

a fermé son bureau en Israël.] Entre-temps, la compagnie Yam Tethys, dontYitzhak Tshuva détient la majorité, avait découvert et mis en

exploitation [en 2003] le gisement off- shore de Mary-B, au large de la ville d’Ashkelon. Les 30 à 35 milliards de

m 3 de gaz qu’il renfermait sont déjà

à moitié consommés ; le reste le sera

d’ici à 2014.Tshuva a continué à cher-

cher. L’exploitation du gisement de Tamar [découvert en 2009], à 90 km

d’Haïfa, par 1 700 m de fond, plus 3 km de forage pour atteindre la poche de gaz, a coûté 150 millions de dollars [119,36 millions d’euros]. Il a fallu y acheminer un derrick deux fois plus haut que la tour Eiffel. Pourtant, la pro- babilité d’une présence de réserves à cet endroit n’était que de 30 %. Les premières estimations faisaient état de

83 milliards de m 3 , mais, quand les tra- vaux ont avancé, ce chiffre a été porté

à 250 milliards. Avec les 15 milliards

de Dalit, cela représenterait une quan- tité suffisante pour trente à trente-cinq ans de consommation en Israël. Et, début juin 2010,Tshuva a fait une déclaration sensationnelle, confir- mée par des sources étrangères : les ré- serves du gisement de Léviathan serait aujourd’hui de 450 milliards de m 3 . Des études sismologiques établissent la probabilité de ce chiffre à 50 %. Débarrassé de sa dépendance énergé- tique, le pays pourrait même vendre du gaz, ce qui lui offrirait une position inouïe. La situation en Israël change- rait du tout au tout. On parle déjà d’ex- porter vers l’Europe du Sud… Mais cette vision d’un Israël trans- formé en “émirat juif” pourrait n’être qu’une utopie. Par ailleurs, le Liban

a déjà revendiqué une part de ces gise- ments. Lorsqu’on voit que le Hezbol- lah prend prétexte du refus d’Israël de restituer au Liban la moitié d’un vil- lage à la frontière nord pour avancer des revendications territoriales, on peut imaginer la guerre que peut engendrer

un gisement d’or noir ou bleu ! En Israël même, la lutte pour les

futurs revenus tirés du gaz est engagée. Le ministère des Finances compte multiplier les taxes sur l’extraction. Des mouvements civiques s’élèvent contre la construction à terre de terminaux. La protection de l’environnement et le Code de la propriété foncière peuvent aboutir à des demandes de dédom- magements si énormes que les can- didats potentiels au statut de rois du gaz finiraient ruinés. Sans oublier les problèmes techniques. Extraire du gaz

à de telles profondeurs est dangereux. Le mélange gazeux va être acheminé

sur le rivage à des pressions colossales, et le moindre accident sur ce circuit, ou à terre, entraînerait une catastrophe

à l’échelle du pays entier. L’accident

de la plate-forme de BP dans le golfe du Mexique a échaudé beaucoup de monde. Vladimir Beider

LIBAN Une nouvelle pomme de discorde

I l ne manquait plus que cela : une affaire de gaz ! Tout le monde veut s’emparer du butin, alors même qu’il est encore hypothétique. Si cette richesse venait à se concrétiser, le débat sur son utilisation devrait être

autrement plus sérieux ! Personne n’a proposé, par exemple, d’utiliser ce revenu éventuel pour alléger l’endet- tement du pays, régler le problème des pannes d’électricité, rendre compéti- tif notre secteur industriel, agricole ou des services, ou pour créer des

emplois. Il y a pire. Aucune étude n’a

été effectuée par les experts gouver- nementaux, ni par les commissions parlementaires. Rien ne permet de

connaître les conditions scientifiques qui ont permis de conclure à la pré- sence de tels gisements. Personne n’a encore annoncé les conditions pour en autoriser la prospection. Les autorités libanaises auraient intérêt à couper court aux rumeurs qui par- courent le pays, avec les exagérations qui les accompagnent. Ce sujet est suffisamment sérieux pour éviter les déclarations intempestives et les revendications tous azimuts au sujet d’un trésor dont nous n’avons pas encore vu la couleur et qui n’a fait l’ob- jet d’aucune étude sérieuse.

Ziyad Majed, Now Lebanon (extraits), Beyrouth

COURRIER INTERNATIONAL N° 1030

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DU 29 JUILLET AU 18 AOÛT 2010