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Janine Chanteur

La loi naturelle et la souveraineté chez Jean Bodin
In: Théologie et droit dans la science politique de l'État moderne. Actes de la table ronde de Rome (12-14 novembre
1987). Rome : École Française de Rome, 1991. pp. 283-294. (Publications de l'École française de Rome, 147)

Résumé
Précédant les grandes théorisations de l'État de droit qui commencent au XVIIe siècle, l'œuvre de Jean Bodin, notamment Les
Six Livres de la République, témoigne à la fois de la fidélité à une tradition qui s'exprime dans la définition de la loi naturelle,
donnant au théologique une place eminente en politique, et de la rupture évidente avec cette tradition : le concept de
souveraineté définit désormais le pouvoir en donnant à la volonté humaine une fonction fondatrice en politique. Ainsi le pouvoir
politique va-t-il trouver son autonomie par rapport à une autorité spirituelle qui n'est pas niée, mais qui voit sa fonction s'effacer
en grande partie. La voie s'ouvre qui conduira à la laïcisation du politique.

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Chanteur Janine. La loi naturelle et la souveraineté chez Jean Bodin. In: Théologie et droit dans la science politique de l'État
moderne. Actes de la table ronde de Rome (12-14 novembre 1987). Rome : École Française de Rome, 1991. pp. 283-294.
(Publications de l'École française de Rome, 147)

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même à l'heure actuelle. Hobbes est sans doute le pre mier philosophe politique à avoir systématiquement pensé sa genèse en plaçant son origine dans la volonté humaine. Les grandes théorisations de ce que l'on appelle l'État moderne commencent au XVIIe siècle. Les philosophies postérieures. D'une part. en dépit de sa critique des thèses contractualistes. si la relation varie. La rupture est-elle opérée au XVIIe siècle? Peut-on en retrouver les prémices dans des œuvres polit iques qui gardent encore profondément l'empreinte médiévale? La transformation d'une vision qui soumettait le politique et en particulier le pouvoir étatique à la transcendance d'un ordre du monde.le droit naturel n'a pas du tout la même significa tion pour un saint Thomas ou un Kant par exemple . en montrant précisément son caractère essentiellement conventionnel et juridique. le droit tend à se déga gerde la théologie . est moins brutale qu'il n'y paraît. accessible à la connaissance. dans leurs différences. en particulier du courant thomiste. voire leurs oppositions. Sa constitution. de Hobbes à Hegel. La relation du droit et de la théologie est complexe et variable.d'autre part cer taines valeurs juridiques. quoiqu'en ra ttachant son existence de droit aux structures théologiques qui lui sont subordonnées tout en le cautionnant. témoigne à la fois de la fidélité à une tradition qui s'exprime dans la définition de la loi natur elle. notamment Les six livres de la République. héritier de la pensée politique aristotélicienne adaptée au christianisme. JANINE CHANTEUR LA LOI NATURELLE ET LA SOUVERAINETÉ CHEZ JEAN BODIN L'État moderne. son développement sont essentiellement d'ordre juridique. donnant au théologique une place eminente en politique et de la . Cependant. tel qu'il est défini dans la philosophie politique occidentale est un État de droit. L'œuvre de Jean Bodin. gardent la marque de la théologie. elle se sépare en bloc de la vision qui fut celle du Moyen Âge. n'ont pas négligé l'i mportance de cette relation que l'on retrouve chez Hegel.

La seule fin universelle et qui s'impose selon Bodin parce qu'elle peut être connue. Si la finalité de l'État politique est claire. au Dieu chrét ien. et si elle n'est pas bien fondée. Il faut chercher en toute chose la fin principale et puis après les moyens d'y parvenir. historien. Dans le chaos des guerres d'Italie. Il est engagé dans l'histoire de son temps dans les rangs des politiques. en devenant ceux du pouvoir politi que. mais aussi l'hébreu. mort en 1596. Ainsi le pouvoir politique va-t-il trouver son autonomie par rapport à une autorité spirituelle qui n'est pas niée. Platon. accordée à un esprit de tolérance récu sant toute forme de tyrannie. Qui ne sait la fin et la définition du sujet pro posé. celui-là est hors d'espérance de trouver jamais les moyens d'y parvenir». se ruinera bientôt après . des guerres de religion. va s'en trou verconsidérablement modifiée. Or la définition n'est autre chose que la fin qui se présent e.ouvrent la voie à la laïcisation de ce dernier.. Catholique souvent proche du calvinisme. il est philosophe. Attaché aux valeurs traditionnelles. Né en 1530. livre I. aux intérêts toujours renouvelés.. mais qui voit sa fonction s'effacer en grande partie. vingt ans après la première édition de la République. et des Monarcoma- ques dont il fait la vigoureuse critique.Il écrit une œuvre considérable. Très cultivé. saint Thomas ont inspiré ces lignes du début du premier chapitre. il participe à l'édification d'un monde nou veau. est la même que dans les philosophies anti ques. À l'inverse des Ligueurs (qu'il rejoi gnit peu de temps et sans doute sous la contrainte).284 JANINE CHANTEUR rupture évidente avec cette tradition : le concept de souveraineté légit ime désormais le pouvoir en donnant à la volonté humaine une fonction fondatrice en politique. juriste et même théolo gien. de la guerre civile. . Le vocabulaire dont use Bodin est celui de Platon et d'Aristote que saint Thomas a repris et explicité à la lumière du christianisme. On ne peut définir la respublica. il connaît évidemment le latin et le grec. La relation de la théo logie et du droit que Bodin ne cherche pas à bouleverser. il l'est indiscutablement. c'est qu'elle seule procure «la . en tentant de maintenir l'unité d'un monde qui se défait. Aristote. . Les attributs trad itionnellement réservés à l'unité principielle des Anciens. Bodin est à tous les sens du terme un homme de la Renais sance. la spécificité du politique que par la considé rationde sa finalité. il recherche pour le pouvoir politique une légitimité solide. en un mot à la transcendance. de la République : «. tout ce qui sera bâti sur icelle.

puis par les vertus morales qui disposent l'âme à la contemplation : « La fin principale (de la République bien ordon née)dit-il. voi re les mêmes mots: «Or si la vraie félicité d'une République et d'un homme seul est tout un. Philosophe réaliste certes. référence explicite à Aristote. aussi bien que d'un chacun en particulier. Bodin fait. . Que l'on fasse référence aux livres VI et VII de la République de Platon ou à la fin du livre X de l'Éthique à Nicomaque. 1). principielle par rapport à leur nature et à leurs institutions. la fin desquelles est la contemplation du plus beau sujet qui soit et qu'on puisse imaginer» (I. en marge de ce passage. et il est clair que l'analogie entre le bien véritable de chacun et le bien com mun qui ne saurait être la somme des biens désirés par chacun. Le critère du droit gouvernement est la conformité aux lois de nature. de s'exercer en la contemplation des choses naturelles. humaines et divines. quand il a ce but devant les yeux. rappell e aussi la correspondance établie par Platon. alors que lui-même se refuse à «figurer une république en idée. On voit combien Bodin innove peu par rapport à ses prédécesseurs qu'il cite constamment. Tout au long de l'ouvrage. jaçait que les actions polit iques soient préalables et les moins illustres soient les premières : com mefaire provisions nécessaires. en rapportant la louange du tout au grand Prince de nature. il faut aussi accorder que ce peuple-là jouit du souverain bien. 1). trans cendante aux hommes. la République peut-elle être définie un droit gouvernement. métaphysique. Bodin montre que ces lois ordon nentune hiérarchie des biens. le politique trouvant sa valeur et sa qualité dans une fin d'ordre supérieur. par la reconnaissance de sa finalité. et celles-ci aux intellectuelles. Ainsi. mais qu'il range volontiers à côté de Thomas More. LOI NATURELLE ET SOUVERAINETÉ CHEZ JEAN BODIN 285 vraie félicité» par la contemplation des vérités éternelles. parfois plus proche d'Aristote qu'il critique que de Platon qu'il vénère et dont il reprend certains thèmes. comme les mieux entendus l'ont résolu. gît aux vertus contemplatives. le plus élevé ne pouvant être atteint que si les plus modestes sont assurés d'abord par l'action politique qui pourvoit au nécessaire. Il faut le placer parmi les philosophes qui reconnaissent un ordre naturel. pour entretenir et défendre la vie des sujets et néanmoins telles actions se rapportent aux morales. nous concluons aussi que c'est la fin et félicité d'une République» (I. religieuse. on retrouve la même inspiration. gît ès-vertus intel lectuelles et contemplatives. Si donc nous confessons que cela est le but principal de la vie bien heureuse d'un chacun en particulier. entre chaque homme et la Cité dont il fait partie. et que le souverain bien de la République en général.

La loi éternelle est à la fois la sagesse et la volonté de Dieu. une étude précise consacrée à la loi naturelle. Préface).286 JANINE CHANTEUR sans effet . alors on voit que Dieu vient venger ses injures et faire exécuter la loi éternelle par lui établie» (République. les magistrats aux princes. . pour avoir «mis pour deux fondements des Républiques. Comment. présente en tout homme. mais qu'il doit respecter. c'est la révélation qui s'exprime essentiellement dans la Bible. l'impiété et l'injustice. c'est la loi naturelle. Mais au contraire. C'est préc isément cette participation à la loi éternelle qui. soit au singulier (la loi naturelle). le Ciel à la terre. cependant. les particuliers aux magistrats. blâmant la religion comme contraire à l'État». «La créature raisonnable. écrivait saint Tho mas. écrit Bodin. correspond une fonction dont la nature ne . ce qui lui confère un caractère sacré. dans la créature raison nable. Ilae 91. elle est l'expression de la volonté de Dieu. est la mesure de justice et de vérité» (I. On reconnaît la définition traditionnelle de la loi naturelle et les consé quences qui s'ensuivent. 1).. L'une est religieuse. peut-on connaître la finalité de l'État polit ique? Qu'est-ce qui garantit la définition exacte d'un droit gouverne ment? Comment peut-on s'assurer du respect des lois de la nature si le critère qui permet de les distinguer n'est pas mis en évidence avec pré cision? Dès l'abord. Nous ne trouverons ni dans la République. elle a même fonction et même définition. la raison aux appétits. Quel que soit le nombre qui l'affecte. À cette place. mais elle est constamment évoquée. est appelée loi naturelle» (la. l'autre est commune à l'Antiquité et au Moyen Âge. l'âme au corps. afin que ce qui est moins habile à commander soit conduit et guidé par celui qui le peut garantir et préserver pour loyer de son obéissance. en assumant la place qui est la sienne dans la hiérarchie de l'univers.2). est soumise à la divine Providence d'une manière plus excellente par le fait qu'elle participe elle-même à cette Providence . les hommes aux bêtes. soit au pluriel (les lois de nature). commande aux Anges. les princes à Dieu.. . Elle a organisé le monde selon un ordre que l'homme n'a pas créé. 1). pour deux raisons qui permettent l'accès à la connaissance. ainsi les Anges commandent aux hommes. elle fonde la hiérarchie universelle : « Car tout ainsi que le grand Dieu de nature très sage et très juste. Mais son réalisme n'est jamais celui de Machiavel qu'il condamne avec horreur en sa Préface. La loi naturelle est ainsi la manifestation de la loi éternelle établie par Dieu. la norme du juste est la même que chez Aristote : «L'homme sage. D'abord. s'il advient que les appétits désobéissent à la raison. ni dans le reste de l'œuvre.» (I.

mais par la médiation de ceux dont le devoir est de l'aider à assumer le projet de Dieu. ou raison innée qui a besoin d'être éduquée certes. Les philosophies réalistes ont une vision opposée à celle de Kant : un homme. relation naturelle. le correctif de la peine qu'est le privilège. mais dont l'exécution est sa tâche : fonction du prin ce. dont le sens dépasse celui qui exerce l'autorité et celui qui s'y plie. C'est une relation de service de l'ensemble. Il s'agit de la relation de protection et d'obéissance. parce qu'il n'est pas Dieu. L'homme n'est pas soumis à l'homme en raison de la décision d'un homme. Ainsi le comportement moral est-il rendu possible. parce que l'origine en est le principe ordonateur : Dieu. il a besoin. si elle ne reçoit en compensation de l'effort nécessaire à l'accomplissement de sa mission. de sa victoire éventuelle. de le protéger contre sa propre faiblesse et les obstacles qu'il ne pourrait pas surmonter seul. aucune créature finie n'est assez forte pour résister aux pièges de l'égoïsme ou du lais ser-aller. mais le devoir d'être fort pour autrui. lequel n'a pas besoin de loi. par nature. La loi éternelle en effet. il est soumis à Dieu non directement. de sa force. L'obéissance du peuple est une conséquence du devoir du prince. conforme à l'ordre de l'univers. le pouvoir politique est un officium et son dépositaire est. elle est en l'homme. C'est là l'unique sens de la hiérarchie et des privilèges qui sont attachés aux différents niveaux de commandement : dans la Cité des hommes. chacune dans la hiérarchie des devoirs. Dans cette perspective. Le sujet le plus humble comme le plus distingué a. est inscrite en chacun. mais des charges et des devoirs qui lui incombent. La raison est la capacité de distin guer le bien du mal. soumettant l'ensemble et chacun à la loi divine. C'est pourquoi la hiérarchie sociale est le signe d'une relation politique dont le fondement est éthique.fonction des magistrats. à condition de ne pas oublier que le privilège ne souligne pas une force inhérente. selon l'expression de saint Paul. comme loi naturelle. la marque de la liberté : . ne peut pas agir par pur respect pour la loi. Le seul souverain est Dieu qui est à la fois le créateur et l'intelligibilité de toute la chaî ne. qui n'impose pas un pouvoir arbitraire à des êtres abusive ment soumis. une connaissance immédiate de la réalité de l'ordre. minister Dei ad popu- lum. d'un avantage qui devient pour lui une prérogative. fonction des particuliers. qui l'inclinent à asservir ceux qui dépendent d'elle ou à les abandonner. Elle n'est pas due à ce dernier en vertu de ce qu'il est. le contrepoids. mais qui est la différence spécifique de l'homme avec tous les autres vivants. dans sa fragilité. LOI NATURELLE ET SOUVERAINETÉ CHEZ JEAN BODIN 287 dépend pas de lui.

juste milieu entre la justice distributive et la justice comm utative. faisant reluire la splendeur de sa majesté et la douceur de l'harmonie divine en tout ce monde» (VI. dans la vie des hommes et des Cités appelle des nuances : tous les êtres humains sont des créatures appelées à reconnaître le primat de la raison sur la passion. C'est là une définition générale de l'homme. qui est la vraie proportion harmonique» (VI. de n'être sujet après Dieu à homme vivant et ne souffrir autre commandement que de soi-même. C'est bien pour cela que ceux qui peuvent se maîtriser eux-mêmes. n'est légitime que dans la mesure où la marque de la loi éternelle n'est pas assez ferme pour permettre à la plupart d'obéir à Dieu sans tuteur humain. il faut apprendre à commander à soi-même. Et auparavant qu'on puisse bien commander aux autres. simple. sont de droit responsab les de ceux dont les appétits usurpent la première place ou dont la faiblesse n'a pas encore accepté le gouvernement de la raison. mais qui. élevé par dessus le monde élémentaire. de la façon la plus générale. Par nature. dans le dernier des Six livres de la République. C'est à partir des propriétés de «l'Unité qui n'est point nombre. finalité du pou voir politique. mais tous ne sont pas capables d'y parvenir. ni au rang des nomb res» que se définit l'harmonie: «Ce grand Roi éternel. traditionnellement. 6). n'est pas la somme des membres . céleste et intelligible. soit accompli «par proportion d'égalité et de similitude en semble. écrit-il.288 JANINE CHANTEUR «Nous appelons liberté naturelle. à savoir de la rai son sur l'appétit bestial. Une hié rarchie entre les hommes. C'est. . c'est-à-dire selon la loi de nature. . les hommes se défi nissent dans des communautés naturelles dont la première est la famill e. 3). unique. c'est-à- dire de la raison qui est toujours conforme à la volonté de Dieu. Il s'agit. grâce aux aptitudes qui sont les leurs et à l'éducation de leurs dons. La politique se doit de rechercher cette harmonie et d'imiter l'action divine en respectant l'ordre qu'a établi la loi éternelle et en le rendant effectif dans un monde où les passions des hommes n'ont que trop ten dance à l'oublier. de sorte que «le droit partage des loyers et des peines et de ce qui appartient à chacun en termes de droit» . alors que la loi naturelle est l'empreinte de Dieu en chacun. On comprend dès lors que Bodin. rendant à la raison la puissance de commander et aux appétits l'obéissance» (I. Voilà le premier et le plus ancien commandement qui soit. indivisible. unit les trois ensemble. voire à le subvertir. Une famille. pur. fasse la théorie de la justice harmonique. 6). d'entremêler selon la juste proportion les trois formes possibles de gouvernement. ce qui jus tifie l'ordre politique.

La volonté divine ordonnatrice a créé non pas l'indi vidu. mais surtout contre les Anabapti stes. il condamne la communauté des femmes et des enfants. de la raison sur la cupidité» (I. ce qui les oblige à des devoirs envers le père.grecques ou romaines. «La famille. Elle est un ensemble de relations établies selon une hiérarchie de fonctions. est un droit gouvernement de plusieurs sujets sous l'obéissance d'un chef de famille. 2) alors que l'État a la charge du bien commun. a d'abord des devoirs à l'égard des membres de sa famille. étant hiérarchiquement premier. Parce que la famille est naturelle. sujet de droits. Le respect de cette relation telle qu'elle est connue par la révélation et par la loi naturelle est l'instr ument de la réalisation de cette dernière dans les communautés humain es. «vraie image du grand Dieu souverain». La volonté des hommes doit se conformer à la volonté de Dieu. Sa place dans la hiérarchie familiale cor respond à un officium. La famille. s'il n'y a quel- . Bodin prend bien soin de distinguer ce qui appartient en commun. Contre Platon cette fois. mais c'est la nature. écrit Bodin. Le père de famille en est le chef incontest é : Bodin va jusqu'à regretter l'abolition du droit de vie et de mort sur la femme et sur les enfants. reconnu par certaines coutumes hébraï ques. elle témoigne de cet ordre et elle est à la fois l'origine de la société politique et son modèle de droit. réalité hors de laquelle il n'y a pas d'existence humaine. instituée par Dieu et donc inscrite dans l'ordre universel. représentant «le com mandement de l'âme sur le corps. écrit Bodin. En revanche. mais une societas dont les membres se définissent les uns par rapport aux autres. LOI NATURELLE ET SOUVERAINETÉ CHEZ JEAN BODIN 289 dont elle est composée. et évidemment contre les Anab aptistes.proche de la leçon aristotélicienne du livre I. Le père en effet. femme et enfants ont d'abord le droit d'être protégés. mais aussi celle des biens : «II n'y a point de chose publique. Contre Platon. selon des liens de parenté qui impliquent des différences d'ordre juridique. la vie durant. Sa puissance de commander n'est un droit que parce qu'elle est d'abord un devoir. de ce qui n'ap partient qu'en particulier. La relation est foncièrement inégalitaire. Il leur doit protection physique et morale. Bodin montre l'importance des liens du sang. se suffisant à lui seul pour recevoir une définition achevée (que l'on songe au «tout parfait et solitaire» du Contrat social de Rousseau). chapitre 2 de la Politique. On voit à quel point la pensée de Bodin est encore éloignée de la pensée moderne. conservation de leur être dans l'obéissance aux lois divines. non l'arbitraire qui l'a instituée. est «la vraie source et origine des républiques». sécurité. 3). et de ce qui leur est pro pre» (I.

Le tout ayant par analogie les mêmes caractères que les parties. L'Église ne repré sente pas un intermédiaire entre les communautés politiques et Dieu. d'harmonie aucune. La disparition de toute médiation confère au pouvoir une autonomie qui s'explique très bien chez Bodin car.290 JANINE CHANTEUR que chose de propre. l'effort pour légitimer la souveraineté. concernant la loi naturelle. Celui qui gouverne n'a besoin ni du savoir des philosophes. . dans les indications qu'il donne tout au long de l'ouvrage. tandis que le Prince a droit de commander pour remplir sa fonction. il ne fait jamais recours à une autorité spirituelle quelle qu'elle soit. pour assurer la claire compréhension de la loi naturelle.. étaient réduits à même son» (I. La définition de l'État aurait pu ne rien apporter de nouveau si elle était restée dans les bornes de cette analyse d'une vision somme toute féodale du pouvoir : « République ». Ainsi est légitimée celle du Prince qui incarne l'État. lui. dans la très longue analyse du chapitre VIII. en particulier celui de propriété. en revanche. pour interpréter la loi divine. nous relèverons quelques caractéristiques essentielles de la révolution opérée par l'introduction de ce concept dans la définition du pouvoir politique. la puissance de l'État. gardent des droits imprescriptibles. en disent l'importance et le caractère qui est. doivent obéissance. Le Pape est considéré simplement comme un souverain temporel qui règne sur ses propres États. et ne se peut imaginer qu'il y ait rien de commun. 2). ». Si le mot et la chose ne sont pas nouveaux. s'il n'y a rien de particulier . Certes. Mais les familles. profon dément nouveau : la souveraineté devient le véritable fondement de la communauté politique et du pouvoir auxquels elle confère un statut qui génère l'État moderne. Mais d'une part. comme celle du père de famille. la rigueur de la théorie.. . C'est d'une tout autre philosophie politique qu'il s'agit maintenant. il a bien soin de rattacher la souveraineté . . la définition de l'État : «République est un droit gouvernement de plusieurs ménages et de ce qui leur est commun» s'achève par ces mots : «avec puissance souverai ne». ni de celui des clercs. si les accords divers. . lui vient de sa fonction. doucement entremêlés qui rendent l'harmonie plaisante. La légit imité du pouvoir politique est fondée sur le devoir de protection qui est celui du Prince envers ses sujets : ceux-là ont droit à cette protection. À travers l'analyse que fait Bodin de la notion de souveraineté. d'autre part. N'y aurait point . et. est un droit gouvernement de plusieurs ménages et de ce qui leur est commun . parce qu'elles sont naturelles. écrit Bodin en commençant le pre mier des Six livres.

Bodin dit qu'elle «n'est limitée ni en puissance. la signi fication était-elle la même? Notons d'abord que. écrit Bodin. Le souverain impose. sinon comment. latin . ni à certains temps» (I. a des droits. De la souveraineté. Le pouvoir n'a ni frein. quoi de plus nécessaire? Pour pou voir légiférer. on peut dire qu'il n'y a que cette seule marque de souveraineté. assemblée aristocratique ou démoc ratique) est celui qui. s'il s'agissait à strictement parler du pouvoir. si la nécessité s'en présente. définie absolue et perpétuelle. (en l'occurence la loi salique essentiellement) et le droit de propriété des francs sujets auquel correspond le devoir de protection du souverain. aurait-il la possibilité d'en faire d'autres? D'autre part. LOI NATURELLE ET SOUVERAINETÉ CHEZ JEAN BODIN 291 à toute la tradition philosophique. aucun intermédiaire ne rap pelle le respect effectif des limites. il faut en effet que le législateur ne soit pas tenu au res pect des lois. en vertu de sa définition même. . grec. n'est tenu de rendre compte qu'à Dieu». Bodin reconnaît trois limites à l'omnipotence du souverain : la loi de Dieu et de nature que les lois positives ne doivent pas transgresser. la notion de sou veraineté pourrait ne rien transformer radicalement : que l'instance dirigeante soit (ab)solutus a legibus. sous laquelle sont compris tous les autres droits et marques de souveraineté. C'est ainsi que vont s'établir et se préciser les caractères de l'État moderne dans le jeu de la relation qui se développe en se modifiant entre le théologique et le juridique. Le souverain (quelle que soit son incarnation historique : prince. On se tromperait fort cependant si l'on concluait pour autant à l'arbitraire et à la tyrannie quasi-fatale du souverain. homme ou institution. Personne. dans la mesure où l'on ne conçoit pas un pays sans direction. l'analyse de Bodin qui élabore la théorie de la souveraineté apport e dans la pensée politique une rupture parce que c'est la souveraineté qui devient le fondement véritable du pouvoir qui ne peut plus se défi nir en dehors d'elle. avant tout devoir. En fait. . ni contre poids. qu'il fût perpétuel irait sans dire. les lois fon damentales du Royaume. fût-ce pendant un temps. 8). Mais sous les mots évoqués. C'est dire qu'entre le pouvoir politique et Dieu. les choses ont-elles complètement changé par rapport à la philosophie politique d'un saint Thomas? C'est que le sou verain est seul juge de son respect des limites. n'a le droit de lui demander une quelconque justification : «Le Prince. dont la marque essentielle est «cette même puissance de donner et casser la loi. ni en charge. de sorte qu'à proprement parler. des lois . attendu que tous les autres droits sont comp ris en celui-là». En quoi cependant. Il en cherche des équivalents dans le vocabulaire hébreux.

Le caractère sacré de l'onction divine s'efface au profit du caractère juridique de la fonc tion : le prince n'est pas soumis à ses propres lois.292 JANINE CHANTEUR positives dont la concordance avec la loi divine ou les autres limites énoncées par Bodin. pas plus qu'à celles de ses prédécesseurs. comme l'indique son étymologie un caractè re sacré : ne commande pas qui veut. Bodin convient que la souveraineté naît en fait de la force que la loi naturelle n'a jamais cautionnée. rappelant traditionnellement que le roi reçoit la couronne des mains du représentant le plus qualifié de l'autorité spirituelle. À la volonté du Prince qui a d'abord le droit de dire la loi. chargé d'un officium. Elle avait. la force est le moyen d'autre chose qu'elle-même. Mais dans la mesure où le Prince souverain en est l'interprète. 6).7). Il est tenu à l'observation de la loi naturelle. la souveraineté . L'autorité spirituelle. mais erudit e et chargée de témoigner de la vérité pour celui que l'humaine nature porte à s'en écarter. médiation dénuée de pouvoir effectif. Le pouvoir ne procède plus d'un savoir mais d'une volonté qu'une connaissance de l'ordre du mon de est encore censée diriger. a disparu. changent désormais de sens. Bodin insiste sur ce point. Dans la mesure où Bodin se rattache encore à la tradition de la loi naturelle. protégé naturel du pouvoir. la volonté divine reste première. Certes. Mais quand il s'identifie à la volonté qui se prend elle-même pour garant. Il tient au sacre des rois de France. 6. Le citoyen. mais les formul es du sacre. la question de la légitimité se pose-t-elle encore? Elle est bien plutôt absorbée dans l'omnipotence de la souveraineté. non de l'ordre : «La raison et lumière naturelle nous conduit à cela de croire que force et violence a donné source et origine aux Républiques. le pouvoir politique. mais qui en a le devoir. à ceci près que celui qui connaît et celui qui veut est le même homme. C'est pourquoi. car elle est le fruit du hasard. mais celle-là est renvoyée à sa seule décision. forçant les lois de nature». Si la loi naturelle ordon nantla finalité des Cités est bien leur origine de droit. En conséquence. n'est garantie que par sa propre interprétation. correspond la soumission des sujets. Bodin écrit explicitement pour la France déchirée par les guerres de religion. reconnaît-il (I. se tran sforme en «franc sujet tenant de la souveraineté d'autrui» (I. tout de même que les institutions qui l'incarnent. devrait trouver sa légit imité dans l'ordre du monde et appartenir de droit à ceux qui sont le plus capables de le rendre effectif. la notion de hiérarchie change de sens. c'est sa volonté (et non une connaissance d'ordre principiel) qui devient l'axe du pouvoir politique. s'il n'était pas autonome. com me symbole de sa transformation de simple citoyen en minister Dei.

l'aristocratie. on peut parler de droit gouverne ment. bons ou mauvais». ce qui est par faitement cohérent avec la théorie de la souveraineté. En effet. il est légit ime. nous dirons qu'il n'y a que trois États ou trois sortes de Républi que. chapitre I. en premier lieu de la législation. Il ne garde que la distinction quantitative qui « évite la confusion qui pro vient de la variété des gouverneurs. si celle-là n'a pas à être légitimée autrement que par le rappel du droit divin des Rois? C'est d'être elle-même le fondement de la légitimité du pouvoir et de ses actes. Et justement. Bodin critique la classification habituelle des régimes selon le juste. sous voile d'honneur et de justice». ceux qui ont un droit gouvernement et ceux qui en ont un injuste. quand sa finalité est la justice ordonnée par la loi naturelle. et comment l'Unité produit alors l'harmonie qui est justice. écrit Bodin. au livre II. L'essentielle est précisément que la sou veraineté n'y appartient qu'à un seul.. un droit de révolte ne saurait être toléré contre elle : « II n'est pas licite au sujet de contrevenir aux lois. répondant d'avance à Hob- bes qui d'ailleurs se contentera d'arguer de la sécurité de chacun. l'état monarchique de gouvernement royal et il en donne les raisons. Or. ne . Bodin préfère. A-t-on affaire à un tyran? S'il est souverain. Munich. la démocratie ». Bodin ajoute : «. LOI NATURELLE ET SOUVERAINETÉ CHEZ JEAN BODIN 293 est beaucoup plus le produit de l'origine de fait qui est contre-nature. 8). Michel Villey étudiant La justice harmonique selon Bodin (in Jean Bodin. la théorie de la souveraineté qualifiant l'homme qui détient le pouvoir et non plus l'unité principielle. c'est-à-dire le nombre : « Puis donc que la qualité ne change point la nature des chos es. beaucoup moins avec la définition de l'État selon le droit gouvernement. Le respect de cette finalité ou l'indifférence à son égard distingue trad itionnellement les bons et les mauvais régimes. si la défense n'était directement contraire à la loi de Dieu et de nature» (I.On comprend à quel point la relation de protection et d'obéissance s'est transformée en relation de commandement et de soumission. car la loi qui défend est plus forte que l'équité appar ente. Mais derrière la reprise par Bodin d'un courant très ancien. Platon et les néo-platoniciens. à savoir la monarchie. et ne lui appartient pas de fonder sa convention en l'équité naturelle.. Quel est alors le sens de la théorie de la souveraineté. On peut même se demander si la définition de la République n'est pas en partie contradictoire. fascinée par l'Un». Il se réfère à d'anciennes justif ications que l'on trouve chez Pythagore. quant à lui. parce que la souveraineté est devenue la vraie légit imité au fondement de l'État. 1973) montre comment «la plus grande part de la théo riejuridique moderne a vécu.

jaçait que tous les autres n'ont force et puissance que de l'unité» (VI. ou tout simplement se détacher de son modèle. 6). est élevé par dessus tous les sujets. ne peut-elle pas se tromper. Mais s'exerçant dans la solitude. Il n'en reste pas moins celui qui a doté l'État moderne du moyen qui. Janine Chanteur . est bien différent que de discerner dans cette tâche. l'a édifié en État de droit. puis qui permettra au pouvoir de se détacher complètement de son origine transcendante. le désen gageant de la théologie. le devoir du souverain. Bodin le répète à la fin des Six livres. 6). La limite que représente la loi naturelle participant de la loi éternelle sera suppri mée. d'imiter Dieu «à l'exemple duquel le sage Roi se doit conformer et gou verner son royaume» (VI. expression du peuple souverain. À partir de la volonté du prince manifestant ses droits. Le souverain est «l'intellect pur et simple qui unit toutes les parties et les accorde ensemble». Bodin n'a pas le moins du monde voulu cela. «Le Prince. en en gardant les attr ibuts? Devant la théorie de la souveraineté.294 JANINE CHANTEUR déplace-t-elle pas profondément le sens et l'importance du pouvoir lui- même? Dire qu'instituer la justice harmonique «touche les droits du souverain». Il s'agit pour lui. ni au rang des nombres. créateur de son propre État. la majesté duquel ne souffre non plus de division que l'unité qui n'est point nombre. la route est ouverte à la volonté générale. s'ouvre une voie que les philo sophes du XVIIe siècle inaugureront.Le pouvoir souverain conquiert son autonomie. ajoute Bodin. purement terrest re. Sa volonté doit être limitée par la loi divi ne.